Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 1 : La Ronce et le Savon par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

18 Une goutte de pluie tombée de la glycine

Catégorie: M , 16861 mots
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11 mai 2010 - 23h59


Il était grand temps qu’une nuit vienne balayer cette journée-là. Voilà ce que se dit Striknin Filth en passant la porte de sa chambre, ce soir-là, et ce n’était quelque part que justice. Rien n’avait laissé présager, le matin même, que les heures s’égraineraient avec une malice sournoise. Le grand préfet d’Aralfin s’était même un moment apprêté à passer quelques plaisantes minutes en compagnie d’une jeune camarade de sa maison. C’était sans compter sur le sort, lui-même provoqué par l’Auror Ithildin Alagos et un changeforme qui devait déjà avoir eu en cette heure son lot de problèmes.

Avec un soupir, il se laissa tomber sur son lit. Après des heures passées au chevet de son père, il avait finalement compris que plus d’efforts n’y changeraient rien et que seuls les jours, à présent, le mettraient sur la voie de la rémission la plus complète que l’on puisse lui souhaiter. Rémission ? Certes. Mais il ne récupèrerait pas le bras qu’il avait perdu. Arsenik Filth, à la différence de l’Ebéniste, ne donnait pas dans l’anamorphose. Mais il y avait plus. Une blessure infligée par Coriolan de Malebrumes était bien plus qu’une cicatrice ou qu’un membre manquant. C’était là le souvenir marquant les chairs et l’âme de la faute que l’on avait commise et dont il n’oublierait ni le jour, ni l’heure.

Sur l’étoffe épaisse de son couvre-lit, entre les baldaquins de bronze, Striknin couvrit ses yeux fatigués du creux de son coude. Il n’avait que trop vu, en ce soir, les tableaux des illustres membres de la famille Filth, dont l’arbre généalogique enlaçait encore et encore celui de la famille du Solstice d’Hiver. Il en était fier. Mais il en était las.

Un peu plus tôt, Vératre avait retrouvé le foyer plus ou moins accueillant de son oncle et sa tante, anéantie après les évènements de la journée. Striknin l’avait raccompagnée jusqu’à la porte de l’appartement, et ils n’avaient pour ainsi dire pas échangé un mot.

Le dîner s’était passé en silence, comme d’habitude. Personne n’avait remarqué son malaise, ni même son absence au cours de l’après-midi. La gouvernante n’avait pas mentionné sa « promenade », sans doute de peur de perdre sa place. La jeune islandaise avait ensuite retardé le moment fatidique d’aller se coucher, angoissant à l’idée de se retrouver seule dans son lit, face aux souvenirs de l’après-midi. Elle avait révisé au salon, jusqu’à ce que son oncle vienne éteindre la dernière bougie, comme un ordre muet de déguerpir. Elle avait alors marché lentement jusqu’à la chambre qu’elle partageait avec sa cousine et avait hésité à se coucher, assise sur son lit. Malgré elle, lui revenait sans cesse l’image de la manche sans bras du maître des potions.

D’un saut, elle s’était alors relevée, avait enfilé sa cape et avait échangé un regard lourd de sens avec sa cousine, qui avait compris que quelque chose de louche se déroulait. Elle n’avait rien dit et l’avait laissée filer par-dessus le rebord de la fenêtre, munie de son balais. Sa direction ? La Porte des Anathème. Et pour la seconde fois, la statue la laisserait passer.

La mi-nuit s’apprêtait à sonner lorsqu’elle se retrouva face à la lourde porte qu’elle avait empruntée quelques heures plus tôt. Elle resta immobile un instant puis enjamba son balai et vola de fenêtres en fenêtres jusqu’à trouver celle de la chambre de Striknin, éclairée. Ainsi posée, elle se pencha et tapota en douceur, du bout de l’index sur le verre.


A ceci, le préfet se redressa d’un coup. Ses sens encore tendus comme un cordon de lin, il arracha sa baguette de sa ceinture et la brandit vers la vitre close. Non pas pour se défendre, car il venait de reconnaître dans les Kas la signature magique de la présence de Vératre, sa crase. Ce mouvement, il le fit pour désactiver le sortilège de protection qui aurait rapidement rendu mortel le geste simple qu’elle venait d’avoir sur la vitre.Vératre ? Merlin, mais qu’est-ce qu’elle fichait là en pleine nuit ? Était-elle venue seule jusqu’à sa fenêtre ? Après ce qui s’était passé ? Une fois la protection levée, il donna un quart de tour du poignet pour en débloquer le loquet. Tout autour du chambranle, les vitraux d’ornement représentant d’anciennes scènes de Justice vibrèrent lorsque s’ouvrit le carreau. D’un geste à la fois pressant et maîtrisé, il la saisit par la manche et la tira à l’intérieur tout en jetant un regard circulaire au dehors. Au-delà de la cour déserte, Lutèce dormait, même dans les Ombres. Mais dans cette quiétude apparente, les corbeaux silencieux pouvaient encore se terrer non loin.

Ce ne fut qu’une fois la jeune Aralfine campée sur le plancher de chêne et la vitre à nouveau close qu’il éleva la voix. L’inquiétude qu’il ressentait en l’imaginant traverser seule les ruelles, en ce quartier qui bordait les venelles les moins recommandables, faisait encore bondir son cœur dans sa poitrine fatiguée. Avait-elle seulement conscience des périls qu’elle avait encourus, et qui la scrutaient encore peut-être ? D’autres que lui l’auraient mise en face de son inconscience à grands coups d’éclats de voix. Mais, la main encore posée sur le bois de la fenêtre, il se contenta de dire en tirant le rideau :


— Que fais-tu là ?


Sa voix exprimait son épuisement, mais il tâchait de la rendre claire. Dans la grande cheminée, quelques braises rougeoyaient faiblement faute d’avoir été attisées, et l’air glacé qui venait d’entrer par la fenêtre ouverte vint se loger jusqu’au creux des boiseries.


Au regard de Striknin, Vératre s’était attendue à ce qu’il lui crie dessus. La chose aurait été une grande première : il ne criait jamais sur qui que ce fut. Mais en ce jour, elle l’avait vu effrayé, et c’était également la première fois, alors tout lui semblait plausible. Ce qu’elle faisait là… Elle aurait pu fondre en larmes ou se confondre en excuses, mais Vératre - avec l’arrogance qui la caractérisait - haussa les épaules et répondit simplement :


— Je n’arrivais pas à dormir.


Avait-elle conscience du danger ? Évidemment pas ! Et l’Aralfin était le premier fautif de son ignorance : il ne lui avait pas expliqué ce qu’il s’était passé, ne lui avait pas donné le moindre indice sur les enjeux ou le danger de la situation, et l’avait simplement laissée là, au bas de l’immeuble, en lui souhaitant une bonne soirée. Comme si elle allait réussir à s’endormir et faire de beaux rêves !


Si Froideloup avait vu passer l’ombre ou le balai de Vératre, il devait déjà être en train de rôder autour de la maison pour en chercher quelque trace. Et s’il l’avait vu entrer dans la chambre de Striknin, il ne tarderait pas à toquer à la porte, auquel cas le garçon l’enverrait doucement voir ailleurs. De ce point de vue, il n’y avait pas d’inquiétude à avoir. Du reste non plus, d’ailleurs, visiblement, car l’air était calme et sans trouble, au dehors, et il semblait bien que personne ne se soit intéressé à la trajectoire de la jeune islandaise.

Si le préfet avait encore beaucoup à apprendre sur la psychologie des fillettes de quatorze printemps, il n’était cependant pas stupide. Bien évidemment, une insomnie ne pouvait suffire à expliquer la traversée nocturne de sa camarade, comment être dupe... A présent quelque peu rassuré mais encore sur ses gardes, il ajusta une dernière fois le rideau pour qu’aucun filet de lumière ne filtre au dehors et regarda Vératre.


— Est-ce que tu as essayé le lait chaud ?, demanda-t-il avec un vague sourire, le premier, certainement, qu’il produisait après les événements houleux de l’après-midi.


Il avait bien conscience de ne pas avoir expliqué à Vératre ce dont elle avait besoin, en ce jour, pour pouvoir continuer de vivre sans incompréhension. Lorsqu’il l’avait ramenée à la porte de sa famille, un peu plus tôt, il s’était trouvé lui-même trop remué pour pouvoir extirper une parole. Mais l’heure avait tourné. Et s’il ne comprenait pas que la fillette se fut ainsi mise en danger (bon sang, c’était pourtant une enfant futée !), il entendait bien quelles angoisses et quelles interrogations avaient mené ses pas.


L’Aralfin semblait préoccupé par ce rideau, et Vératre se demanda s’il craignait que Coriolan de Malebrumes ne revienne. Par principe de précaution, elle s’assit de façon trop raide pour être naturelle, sur un gros fauteuil placé aussi loin de la fenêtre que possible. Non, vraiment voir son préfet effrayé l’angoissait au plus haut point… Et - de toute évidence - la sécurité du manoir laissait à désirer : si elle avait pu s’approcher aussi facilement, n’importe qui le pourrait. Non, elle n’avait pas conscience du sortilège de protection que Striknin avait désactivé à son arrivée.

Lorsque ce dernier sourit, elle se mit à rire. Il se moquait sans doute un peu de son excuse, mais peu importait : c’était tellement bon de rire après une journée pareille. Elle s’installa confortablement sur le fauteuil, comme si elle se préparait à rester là un bon bout de temps, puis ajouta avec un grand sourire :


— Tu vas m’en dire plus sur ce qu’il se passe, ou tu vas me proposer de compter les hippogriffes ?


Quand elle prendrait connaissance de la situation, son sourire allait certainement disparaître. Elle en avait parfaitement conscience, et profita donc pleinement de ce moment d’insouciance.


Le rire de Vératre s’éleva sous les poutres de la chambre avec une clarté paradoxale. Il semblait presque ne pas être à sa place, comme si un peu de joie était l’élément redouté qui pouvait amener un nouveau malheur. Et pourtant, il portait des accents salutaires et aurait pu balayer n’importe quelle inquiétude.

Striknin secoua doucement la tête et laissa retomber son sourire. Il fit un pas sur le plancher de chêne et souleva par les accoudoirs le fauteuil de bois qui faisait l’angle de la pièce pour le placer non loin de celui - plus cossu et confortable - qu’avait choisi son amie. Un coup de soufflet, un autre de tison, et les braises reprirent dans la cheminée sculptée, apportant un peu plus de chaleur et une lumière moins âpre que celle de la pierre grise du Manoir.


— Ces histoires-là ne t’aideront pas à fermer l’œil, dit-il en s’asseyant sobrement.


Il n’affichait plus d’inquiétude, en ce moment. Seulement quelque chose de sourd, d’oppressant, mâtiné d’impuissance et d’un brin de rancœur.


— Dis-moi d’abord ce que tu as compris.


Autour d’eux, le silence de la chambre était uniquement percé par le crépitement des flammes dans l’âtre. Nul bruit ne venait de dehors, et le majordome semblait avoir renoncé à les interrompre.


Vératre l’observa s’asseoir. A son avertissement, elle le regarda droit dans les yeux. Ce qu’elle avait compris de ce qui s’était passé ? Et bien pas grand-chose, et c’était sans doute ce qui l’effrayait le plus. Lorsqu’on ne savait pas, on imaginait toujours le pire !


— Et bien… Tu m’as raconté cette histoire du médaillon de l’Ebéniste... qui a disparu... Est-ce que Coriolan de Malebrumes s’est vengé ?


Elle réfléchit un instant.


— Je suppose que ton père doit pouvoir réparer ce qui s’est passé, sinon Monsieur de Malebrumes l’aurait éliminé. J’imagine aussi que c’était plus un avertissement, pour le prévenir que s’il ne coopérait pas, il allait revenir et lui arracher l’autre bras. Ce qui veut aussi dire qu’il a besoin de ton père, qu’il ne peut pas résoudre le problème tout seul.


Puis elle fronça les sourcils et ajouta :


— Je croyais qu’en France, il y avait une lois contre les règlements de comptes.


En Islande, il n’y avait pas beaucoup de lois : elles n’étaient pas très contraignantes, et par conséquent tout le monde les « suivait à la lettre ». 


Striknin trouva rapidement la position qui lui semblait la plus confortable sur le fauteuil de bois. Ce n’était pas très conventionnel, mais c’était encore relativement digne. Ce faisant, il écouta Vératre sans la regarder, mais avec une expression concentrée qui était le signe de toute son attention. La façon que Vératre avait de désigner l’homme qu’elle avait vu en ce jour sous la dénomination polie de « Monsieur de Malebrumes » aurait pu le faire sourire tant elle était candide, mais la simple sonorité de ce nom lui donnait tout sauf cette envie-là. Lorsque Vératre se tut, il resta un moment sans rien dire, alors que l’odeur du feu renaissant emplissait peu à peu la pièce.


— Il y a les lois d’État... qui sont celles du Syllabus, dit-il en penchant la tête sur le côté, ...et il y a celles qui existaient avant elles, celles que Lutèce tolère encore.


Ses yeux se fermèrent un moment.


— Je t’ai parlé de l’Ebéniste, tout à l’heure, dit-il en passant une main sur ses yeux fatigués.

— J’étais encore gamin quand Coriolan de Malebrumes a chargé mon père de le maintenir en vie.


A son air de dégoût, il semblait clair que le souvenir de l’anamorphe - le Bussemanden, comme l’avait nommé Vératre un peu plus tôt - lui était désagréable. Peut-être l’avait-il entrevu, bien des années en arrière. Ou peut-être lui avait-on simplement conté ses actes abjects menés au son de la Pavane.


— Le Patriarche lui a fait forger ce médaillon catalytique (de ses doigts, il en montra brièvement la taille). Un artefact capable d’emmagasiner la Lune Noire qu’il exhalait jour après jour.


Même la plus impénétrable des ruelles de Lutèce possédait ses coins de lumière pâle et ses puits de ténèbres. La maison de l’Ebéniste avait été de la seconde sorte. Au cou de l’imago, la médaille s’était chargée en Lune Noire au cours de ses années de supplice. Chaque râle de l’Ebéniste, chaque effluve, chaque douleur avait chargé sur sa poitrine l’amulette en l’élément maudit qui se concentrait aujourd’hui comme un panier de serpenteaux au cœur de l’argent et de l’onyx. 


— Ce médaillon porte plus de Lune Noire que n’importe quel verset de Pavane, ajouta le préfet encore un peu plus bas.


Il ne lui faisait aucun doute que Vératre comprendrait ses paroles. S’il y avait un atout que l’on pouvait bien reconnaître à Pandimon, c’était de ne pas occulter les aspects de la Magie qui étaient consensuellement tabous dans la plupart des autres écoles d’Europe. Le professeur de Défense contre les Arts de Lune Noire, Kalhimshaar Ombre avait œuvré pour ça.


— Mon père l’a maintenu vivant seize ans, à force de potions toujours plus complexes. Et il l’a caché dans les tréfonds de son ancienne échoppe.


Au dehors, une chouette hurla quelque chose que l’oreille humaine ne pouvait pas comprendre. Striknin leva la tête mais se reconcentra rapidement sur la conversation. Il n’y avait rien à craindre de ces oiseaux de nuit-là.


Vératre avait hoché la tête. C’était clair : les lois de Lutèce n’avaient qu’une illusion de pouvoir, un peu comme la reine d’Angleterre. Les véritables lois venaient des Ombres. Les Islandais avaient la réputation d’être hypocrites, dans le monde sorcier, mais ils ne faisaient pas semblant, eux. Voilàs ce qu’avait fait le Patriarche : exercer sa propre loi. Elle releva un visage livide et demanda d’une voix tremblante :


— Est-ce que tu sais si Monsieur de Malebrumes a retrouvé le médaillon depuis ? Tu n’es pas obligé de répondre. Après tout ce ne sont pas mes affaires.


Elle se demanda soudain pourquoi Striknin lui avait fait part de ce secret, à elle qui n’avait rien à voir dans cette histoire. Elle doutait que le Patriarche des Ombres soit ravi de savoir que la fille du Ministre de la magie d’Islande connaissait la mise en circulation d’un tel artefact. Même si elle s’en sentait honorée, il lui faisait prendre un risque conséquent.


Striknin pencha la tête de côté.


— Oh je suis prêt à parier qu’il est déjà entre ses mains, dit-il en rajustant la chemise à son poignet gauche. Et qu’il la récupéré sans même quitter la Maison de Malebrumes.


Il était difficile de savoir si les émissaires de Coriolan de Malebrumes étaient moins intimidants que sa propre personne. Striknin n’avait vue qu’une poignée de fois Stanislas des Étouffes et encore moins souvent Léandre Walsingham, qui aurait vraisemblablement été chargé de la traque du bijou. Vigogne de Farge, en revanche, était celle qui portait la voix de son Maître jusque dans la Maison Filth, et elle n’avait sans conteste rien à envier à ses deux analogues masculins.

Ainsi, Vératre pensait ne rien avoir à voir dans cette histoire ? Nuance. Elle n’aurait rien du y faire, c’était certain. Mais l’instant même où elle avait actionné le heurtoir de la porte du Manoir Filth, au matin, avait fait changer la trajectoire des possibles. Striknin la regarda un instant.


— Il n’y a pas de mal, répondit-il sobrement. Un sorcier doit comprendre ce qu’il voit et ce qu’il traverse. A la différence de beaucoup d’autres, tu as envie de savoir.


Les Ederions, les Aralfins, les Dilensaë, puis les adultes qu’ils devenaient... Tous n’étaient que poussière passive dans la société sorcière. Ils ne voulaient pas savoir qui ils étaient les uns, les autres, au milieu de quoi ils marchaient et de quelles sociétés avait pris naissance celle, individualiste et consumériste, dans laquelle ils se complaisaient. Sous des illusions de libre arbitre, ils se faisaient guider sans comprendre, sans vouloir comprendre, simplement guidés par un mirage de « bonheur convenable ». Mais parfois, que ce fut sous le blason de l’hermine, du renard ou de l’aigle, passait quelqu’un qui avait les yeux ouverts, dont l’esprit critique fonctionnait encore. Et Vératre était de ceux-là.


Vératre n’avait jamais réfléchi à ses capacités d’analyse critique : elle était bien trop jeune pour avoir ce recul. Pour orienter ses actes, elle ne calculait rien et écoutait généralement son instinct. Elle avait toujours été curieuse. Ses amitiés pouvait toutes être qualifiées de « douteuses », de fait, mais elle n’y aurait rien changé. En ce jour, cette curiosité semblait se retourner quelque peu contre elle. Mais elle n’était pas du genre à laisser le destin s’abattre sur elle sans rien dire.

A présent qu’elle avait une vue globale sur toute l’histoire, elle pouvait commencer à penser à l’avenir, et il ne s’annonçait pas sous les meilleurs hospices.


— Qu’est-ce qu’il va se passer maintenant pour ton père et pour toi ?, demanda-t-elle avant de marquer un silence. Et pour moi ?


Si Coriolan de Malebrumes avait localisé le médaillon et l’avait déjà récupéré, il devait déjà savoir qu’elle été au courant de toute l’histoire. Quant à ceci, elle n’avait aucun doute.


— Mon père n’aura pas droit à une autre faute, répondit Striknin, assez bas.


Arsenik Filth se rétablirait, sans nul doute. La perte d’un membre par la Magie du Vide était éprouvante, mais les prothésistes faisaient des merveilles. En revanche, cet homme-là se trouverait amoindri bien au-delà de sa sphère physique. Y avait-il plus amer châtiment que de priver le sorcier de la main qui tenait sa baguette ? Filth était versé dans les potions, dans la Prime Magie, et il s’en passerait. Mais ce manque qui s’imposerait à lui chaque jour lui rappellerait sans cesse qu’il n’avait plus droit au moindre écart.


— Le Patriarche ne pardonne pas. Il n’oublie pas, non plus.


L’air de Striknin était grave et il ne levait plus les yeux. Immobile dans son fauteuil, il avait l’air, en cet instant, de chercher la réponse en même temps que Vératre, à cette question qu’elle venait de poser.


— S’il n’avait pas encore besoin de lui, il ne l’aurait pas épargné. Quant à toi...


Il soupira.


— Tu n’as rien à craindre de plus que ce qui te consume déjà. Tu étais là, il le sait. Mais seuls les actes comptent parmi les Ombres, et tu n’as rien fait qui puisse nuire à la Maison du Solstice d’Hiver.


Striknin finit enfin par reposer ses yeux clairs sur Vératre, avec une insistance paisible mais terriblement ferme, presque fraternelle.


— Et ne fais rien, tu m’entends ?


Clairement, la situation était humiliante pour le père de Striknin : il avait fait une erreur et s’était fait punir comme un enfant… Tout adulte qu’il était. Adulte respecté et redouté, qui plus était : sa crédibilité en prendrait peut-être même un coup. Elle se sentit un peu triste pour Striknin. Elle-même aurait été très déçue de voir son père, l’homme qui avait toujours fait trembler les sorciers les plus courageux, mis à terre en quelques secondes. Elle aurait perdu l’estime qu’elle avait pour lui et - pire que tout - elle aurait eu pitié de lui. Ensuite elle se serait sans doute sentie en colère et aurait voulu le venger. Elle se demanda si l’Aralfin était dans cet état d’esprit là, mais répondit à sa question par une autre question :


— Et toi, tu ne vas rien faire non plus ?


Non, Vératre n’avait rien promis. Tout, dans son attitude révélait qu’elle ne le ferait pas, en ce soir en tout cas. Elle ne voulait pas lui faire de promesse qu’elle ne puisse tenir. Une chose était sure : sa curiosité risquait de l’entraîner un peu plus loin dans les Ombres… Elle ne pouvait pas lutter contre sa nature profonde ! 


Il était difficile de pouvoir véritablement se figurer quels sentiments étaient ceux de Striknin. En temps normal, bien sûr, mais en cette heure plus encore. Lui-même n’était pas bien convaincu de la cohérence de ce qu’il ressentait. De l’humiliation ? Pas vraiment. Les Lois des Ombres étaient sans conteste impitoyables, mais elles étaient d’une logique implacable. Un châtiment était réponse à une faute, et son intensité dépendait à la fois de la gravité de la faute et de la valeur de celui qui avait été lésé. C’était terrible, mais il n’y avait pas d’appel à cette justice-là. Il ne pouvait nier que son père avait échoué. Peut-être aurait-il échoué également à sa place. Mais peut-être pas.


— Je ne suis pas lié à mon père, dit-il en fixant Vératre. J’ai d’autres forces que lui, d’autres faiblesses, d’autres alliés aussi.


Vératre savait que Striknin se démarquait de sa famille en bien des points et que - entre autres - il ne s’intéressait qu’avec distance à l’art de distiller les poisons. Au terme de sept années passées à Pandimon, il entrerait à la Haute Ecole des Etudes Magiques de la Sorbonne pour étudier le Vide et les champs annihilateurs d’Orichalque. Arsenik en avait été déçu, et à la fois d’une fierté sans borne. Quelle ironie que son bras eut été voué à disparaître sous un sortilège de même nature, en ce jour.

Le préfet croisa les bras. Bien sûr, le nom de Filth porterait longtemps les stigmates de ce que n’avait pas réussi à porter Arsenik. Mais l’on pouvait remonter leur lignée à chaque génération et trouver semblables événements sans que le prénom du père n’entache celui du fils. Les Ombres louaient la pureté du sang, mais aussi son renouveau. Cet Arbre-là avait trop peu de branches pour que l’on considère ses feuilles comme étant semblables.


— Je ne porterai pas ses erreurs, et il ne portera pas les miennes, finit-il en secouant la tête.


Au dehors, la chouette poussa son cri de chasse, signe que quelques rats allaient succomber prochainement. Elle ne chassait que lorsque rien ne venait menacer son territoire, et Striknin ne fut jamais aussi heureux d’entendre ses interjections prédatrices.


Si Vératre ne pouvait nier que les individus d’une même famille n’étaient pas tous égaux, elle fut en revanche étonnée que Striknin ne considère pas être lié à son père. Les Hallows étaient bien souvent des gens importants dans la société : conseillers, directeurs, ministres, mais ils étaient avant tout des Hallows. La perspective de salir leur nom les effrayait plus que n’importe quoi d’autre. Il n’y avait pas de mouton noir chez eux : si quelqu’un déshonorait la famille, il disparaissait peu de temps après, dans des circonstances toujours mystérieuses. Lui et son souvenir.

Par ailleurs, elle avait encore une dernière interrogation et choisit de l’exposer brusquement, comme si elle avait été retenu trop longtemps par peur de sortir, et c’était échappée d’un coup.


— Si le médaillon a déjà été retrouvé, que ton père ne risque plus rien et que son erreur ne va pas se répercuter sur toi, pourquoi tu as toujours peur ?


Elle regretta aussitôt d’avoir posé la question, elle ne savait absolument pas comment Striknin allait le prendre.


L’erreur d’Arseknik Filth tenait avant tout à un manque de vigilance qui - aux yeux des Ombres - était absolument impardonnable au regard de son rang et de son sang. Coriolan de Malebrumes n’avait jamais vu d’un bon œil que Filth délègue à autrui la tâche de délivrer à de Nesles l’élixir. Il avait choisi un changeforme, peu importait, mais cet intermédiaire-là avait permis l’infiltration d’Alagos et la destruction de l’imago. Le changeforme n’était qu’un paria, qu’une vermine, et n’avait certainement même pas conscience de ce qu’il apportait jour après jour dans cette impasse. Non. Celui qui avait fauté était Arsenik Filth, celui qui préférait confier à des aberrations en guenilles l’entretien de l’une des ressources en Lune Noire les plus importantes de la Maison du Solstice d’Hiver plutôt que de se salir les mains. Cela tombait bien : des mains, il n’en avait maintenant plus qu’une à laver.

Au dehors, la chouette poussa une dernière fois son cri de chasse et fondit vers le pavé des cours intérieures désertées. Striknin resta un bref instant silencieux. Jusqu’alors, il n’avait jamais tut quoi que ce fut aux questions de la jeune Aralfine, mais cette fois, quelque chose le fit hésiter, alors qu’il parcourait de ses doigts les entrelacs du bois de son fauteuil. La renarde n’était pas sotte, bien au contraire. Et lui-même avait sans doute été trop transparent. Enfin, pourtant, il prit une grande inspiration, se pencha en avant pour porter son visage au niveau du sien et répondit d’une voix bien plus basse :


— Parce que ce que j’ai fait moi plairait encore moins à Coriolan de Malebrumes que ce qu’a fait mon père.


Alors, enfin, il regarda Vératre avec une expression qu’elle n’avait encore jamais vue et qui ne laissait plus de doute à la question que s’était posée silencieusement la petite islandaise. Oui, Striknin l’incluait à ce jour dans ses alliés. Et si elle posait une question de plus, le secret les lierait tous deux suffisamment pour qu’elle ait peur à son tour.


De mémoire, Vératre n’avait jamais vu son préfet hésiter. Il savait toujours quoi faire, même dans les moments délicats ou effrayants. A ses yeux, il était un sorcier accompli : il avait tout de même fini ses années d’école ! Lorsqu’il approcha son visage du sien, son cœur se mit à battre un peu plus fort. Il avait parlé à voix haute depuis qu’il avait refermé la fenêtre, et le ton susurrant qu’il employait désormais n’annonçait rien de bon.

Elle avait donc vu juste : l’histoire n’était pas encore terminée. Il ne lui avait pas menti, non, mais il ne lui avait simplement pas tout dit, ce qui était différent. Il lui avait laissé le choix de rentrer chez elle avec la conviction que personne – ni elle ni les Filth – n’étaient plus en danger. Mais sa curiosité, une fois de plus, l’avait amenée à poser la question qui réenclencherait la machine. La réponse s’abattit sur elle comme un mauvais sort attendu. Elle le fixa étrangement, se demandant si le jeune-homme avait lui-même arrangé la disparition du médaillon ou s’il avait donné des renseignements à Alagos pour tuer l’Ebeniste. A moins qu’il n’y ait eu pire, dans un registre qu’elle ne pouvait imaginer ?

Oui, Striknin l’avait laissée choisir, et il le faisait encore. S’il lui parlait, à présent, sa vie prendrait un tournant qu’elle pouvait pressentir. Il lui offrait le choix de continuer sa route et de rejoindre les aveugles au bout du chemin, ou de le suivre sur la voix angoissante et lugubre de ceux qui avaient décidé de voir. D’une voix basse et tremblante, preuve qu’elle avait pleinement conscience de ce que la révélation entraînerait, elle posa finalement la question qui allait changer sa vie :


— Et tu as fait quoi ?


Plus aucun bruit ne s’élevait au-delà de la fenêtre à meneaux dont les vitraux demeuraient à présent immobiles. La chouette en chasse s’était éloignée vers les venelles alentours, et même le vent semblait s’être fait plus faible sur la façade du Manoir des Filth. Le silence devint lourd lorsque le préfet d’Aralfin se tut et regarda Vératre. Il était conscient de ce qu’il s’apprêtait à faire, du chemin sur lequel il envisageait de mener une fillette de plusieurs années sa cadette. Mais depuis combien de temps n’avait-il pas eu quiconque en estime, même parmi les élèves de son âge, même parmi les sorciers accomplis qui l’entouraient ? Lorsqu’il sentit la jeune Aralfine trembler avant de donner une réponse prononcée à voix fragile, il se demanda pour la première fois si cette responsabilité qu’il escomptait lui offrir ne serait pas un fardeau trop lourd. Mais cela pouvait également l’une des clefs ouvrant les corridors qui la mèneraient vers l’adulte qu’elle devait devenir.


A la réponse de Vératre, Striknin cligna des yeux avec un mouvement de paupières un peu plus long que d’ordinaire, comme si l’effet en avait été d’ancrer un peu plus sa décision. Lentement, il s’éloigna à nouveau vers le fond de son fauteuil et s’y cala, son coude posé sur son genou relevé devant lui. Alors, lentement, il mit sa main dans sa poche gauche et en sortit une craie, longue et blanche, qu’il fixa du regard avant de demander à voix grave :


— M’écouteras-tu sous serment ? Sous les liens du seul qui soit indéfectible ?


Le Serment Inviolable. Celui qui était loin d’être une promesse anodine, et qui ne pouvait être énoncé sans que Vératre ne réalise jusqu’où ils étaient en train d’aller. Un tel serment n’était jamais tissé qu’entre des personnes qui se portaient en haute estime. Les mots, énoncés par un Enchaîneur, se faisaient émissaires et scelleraient un pacte unique et insoluble par tout autre que la mort de l’un, l’autre, ou des deux partis. Il était à la fois une marque de confiance et la promesse de ne jamais trahir sous peine de perdre la vie. Il était à la fois terrible et magnifique. Et Striknin ne l’avait jamais proposé à quiconque. Striknin se leva et marcha jusqu’à l’âtre, tournant le dos à Vératre, et regarda les flammes reprendre la braise, sa craie tournant entre ses doigts. Le temps parut suspendu, quelque part dans l’univers. Plus rien ne bougeait, même les flammes dans la cheminé semblaient retenir leur souffle.


En ce jour, la vie de Vératre était devenue beaucoup plus compliquée qu’elle ne l’avait jamais été et - a priori – les choses allaient encore empirer avant que le jour ne se lève.

Pour elle, la parole de Striknin était comme un grimoire sacré. Elle le respectait pour son sang et sa position de préfet, mais l’estimait pour les connaissances qu’il avait et acceptait de partager avec elle. Leur différence d’âge était importante et, pour la fillette qu‘elle était, Striknin avait tout du mentor. Elle observa un instant la craie que le jeune homme avait sorti de sa poche et répondit avec le sérieux que la situation exigeait :


— Evidemment.


Elle avait toujours vécu dans le monde des sorciers, elle savait ce que les serments inviolables sous entendaient. Elle savait aussi comment il fallait procéder, même si elle n’en avait jamais scellé le moindre. Elle ne prenait pas cette décision à la légère, elle était le fruit de toute la confiance qui s’était tissée entre elle et son aîné, mais elle avait malgré tout répondu immédiatement, tant la réponse lui semblait évidente. Solide, elle se leva, avança et tendit sa main vers Striknin avec l’air résolu de celle qui ne reviendrait pas en arrière. Elle avait choisi : elle acceptait d’être liée à l’Aralfin dans son secret, et ce pour l’éternité. Quoi que l’avenir lui réserve.


Lorsque la réponse de Vératre lui parvint, Striknin cessa de faire tourner la craie entre ses doigts et tourna la tête pour regarder brièvement sa camarade par-dessus son épaule. Était-ce un sourire qu’il lui adressa alors ? Visiblement, et il semblait presque apaisé par le simple accord de principe qu’il venait de recevoir. Malgré son jeune âge, malgré ce serment qu’elle allait prêter et les mots qu’elle allait entendre, Vératre demeurait droite et solide sous les traits d’une enfance dont les mois étaient comptés. Vératre était au seuil de sa vie d’adulte, peut-être un peu plus tôt que prévu, mais avec une solidité qui faisait défaut à bon nombre de ces âmes qui parcouraient les rues de Lutèce.

Lentement, Striknin se retourna et vit pointer vers lui la main de la jeune Aralfine. Point de doute dans son geste, point d’hésitation. Et son regard bleu planté sur lui avec une détermination qui le poussa à poursuivre ce qu’il s’était engagé à faire. Faisant un pas, il fit un signe à Vératre qui appelait sa patience. Cette main tendue serait étreinte, mais il manquait encore un élément pour que le Serment Inviolable puisse être scellé en ce soir.

D’un geste ample, Striknin écarta le fauteuil en bois sur lequel il s’était assis un peu auparavant et donna du pied sur le tapis pour dégager une aire du plancher vaste de sept ou huit lattes. En s’agenouillant au-dessus du chêne ancien, il porta la craie à sa surface cirée et traça un large cercle, sans défaut, d’une seule rotation de son bras autour de son coude. Cinq cordes s’entrecroisèrent bientôt à sa surface, formant un pentacle qu’il compléta de six cercles, plus petits, portant chacun un caractère issu d’une langue enfouie dont nul ne prononçait plus les mots. D’autres traits encore affinèrent son ouvrage, qu’il savait devoir être le plus parfait possible pour que son contrat puisse être accepté.

Lorsqu’il en parut satisfait, il retira la chevalière d’étain qu’il portait à l’annulaire de sa main droite et la posa au centre du tracé. Celle-là même qui lui avait été donnée le jour de son entrée à Pandimon par Arsenik Filth. Celle-là même que l’on savait lui être précieuse. Dans un silence concentré, il recula d’un pas et prit une inspiration profonde avant de parler en un murmure pourtant parfaitement distinct.


— Par les voies d’aconit du Verbe et du Silence, au nom des Lois de Chokmah, j’invoque celui qui réunit les âmes. Kelmenthiel aux doigts d’acier et aux filins d’argent, Juge des Serments, entend la voix du Compagnon qui t’appelle et scelle en ce lieu le pacte qui est le sien. Sur les sentiers de Kéther, en ce soir, je t’invoque...


Alors même que le préfet d’Aralfin parlait, la poussière de craie, sur le sol, sembla s’élever de quelques centimètres en un halo brillant, émettant une faible lueur bleutée. Dans la cheminée, la flamme diminua à nouveau pour ne laisser que les braises rougeoyantes dans l’ombre de l’âtre. A mesure qu’il égraina ces mots, l’atmosphère de la pièce se fit différente, comme si une fenêtre avait été ouverte sur un flanc de montagne, et une brume éthérée se répandit sur le sol autour du pentacle tracé. Enfin, alors qu’il parvenait au dernier mot de son quantique, un tourbillon naquit au milieu des traits de lumière qui ne semblaient plus faits de craie.

Avec un souffle semblable à un blizzard de tempête, bref et glacé, apparut une haute figure aux membres grêles et aux longs doigts pareils à des couteaux d’acier. Son visage était aussi lisse que du métal, oblong, sans yeux, mais pourvu d’une large bouche acérée de dents d’ivoire. Il semblait ne pas avoir de pieds, mais possédait deux ailes d’allure presque mécanique, étendues au-dessus de lui, et dont tombaient des lambeaux d’étoffes flottantes. Sur elle, semblaient s’ouvrir et se fermer des yeux. A sa ceinture, sur une toge de tissu évanescent, pendaient sept bobines frappées de sceaux d’éthers.


— Que me veux-tu, Mage ?, prononça l’entité d’une voix rauque mais envoûtante, telle que nulle oreille humaine n’aurait pu l’imaginer.


Tourné vers Striknin et sans prêter la moindre attention à Vératre, comme s’il avait été seul face au garçon, il sembla se déployer jusqu’au plafond de la pièce en faisant briller les poutres d’une lumière qui ne venait pas de ce monde. De moins haute stature, le préfet d’Aralfin s’avança en détournant le regard, comme s’il lui avait été dangereux de regarder directement la créature. Le respect dont il faisait preuve était soigné, précis ; chacun de ses gestes, chacun de ses mots, semblait choisi parmi un millier d’autres.


— Toi qui lie les Serments, écoute le nôtre, rend le Inviolable et soit notre Enchaîneur. Telle est ma demande. Pas plus, pas moins.


La créature frémit et la température sembla diminuer dans la pièce. Au bout de ses bras grêles et inhumains, ses doigts d’acier s’entrechoquèrent alors qu’il émettait un sifflement de plaisir. Nul doute, Kelmenthiel de Chokmah se nourrissait des promesses et des pactes. Plus encore, il s’en délectait.

Le choix de Striknin n’était pas innocent. Le Serment Inviolable, dans son essence et tel que les Sorciers le pratiquaient, possédait une faille majeure : celle de faire intervenir en tant qu’Enchaîneur une tierce personne proférant le sortilège. Cette dernière, par une logique apparentée à un paradoxe profond, partageait le secret du serment pour en être à la fois le témoin et l’effecteur, mais n’y était pas lui-même soumis. Quel péril, en conviendrez-vous. La créature de Kabbale, elle, enchaînerait la promesse et l’emporterait dans son Monde, là où nul ne pourrait plus l’entendre. Mais pour l’heure, Striknin se gardait bien d’être fier de sa décision, car le Kerrubim savait sonder l’âme et y punir l’absence d’humilité.


— Que me donneras-tu ?, souffla l’être qui ne dispensait qu’avec parcimonie sa parole dans la langue des Hommes et dont la voix fit trembler jusqu’au fauteuil où siégeait Vératre.


Le Juge des Serments n’acceptait en contrepartie de ses services que le don d’un objet ou d’un être dont le Kabbaliste était émotionnellement dépendant, quelque chose à laquelle il tenait et dont sa vie n’aurait su être privée sans douleur. Striknin regarda la chevalière, posée au centre du cercle.


— Reçoit ce bijou. Tu sais ce qu’il est, souffla-t-il en baissant un peu plus les yeux.


Mais déjà, la créature soulevait à nouveau sa poitrine décharnée pour parler de nouveau.


— Accordé..., fit-elle en lui coupant presque la parole et prouvant qu’elle se satisfaisait du contrat sans l’hésitation d’une seconde.


Déjà, elle étendait ses longs doigts tranchants au-devant d’elle. L’une des bobines se détacha de sa ceinture, faite de fil d’argent brillant dans la demi-pénombre, et commença à se dérouler lentement. Prestement, Striknin regarda Vératre avec des yeux qu’elle comprendrait. Il lui fallait être rapide et précise, marcher jusqu’à lui et ne pas regarder l’entité dont la bobine se déroulait déjà encore en encore. Cette fois, ce fut à son tour de lui tendre la main. Alors que la chambre semblait s’être perdue en dehors du monde et que les ruelles de Lutèce, au-delà de la fenêtre, paraissaient appartenir à des contrées lointaines.


Vératre observa Striknin procéder avec une pointe d’émerveillement dans les yeux. Elle savait qu’il ne se séparait pas de cette craie, depuis qu’il avait suivi les Arcanes de Kabbale de Pandimon auprès du professeur Aion Spark. Mais le voir s’en servir, c’était bien la première fois. Elle l’avait toujours admiré pour ses connaissances et sa maîtrise, et elle le fixa, immobile et muette, finir son pentacle. Tout ça semblait si facile pour lui. L’idée de confier la validation du Serment à une créature issue d’un autre monde lui paraissait terriblement brillante. En revanche, elle fronça les sourcils en voyant la chevalière sur le sol. Elle ne savait pas pourquoi il l’avait enlevée : il ne l’enlevait jamais.

Elle ne comprit pas toute l’invocation, et pourtant elle n’avait pas perdu une miette des mots prononcés. Lorsque le pentacle sembla s’illuminer, elle s’enfonça dans son fauteuil. Elle lança un regard inquiet à Striknin, mais celui-ci semblait avoir le contrôle de la situation. Malgré tout, l’Aralfine fut parcourue d’un frisson à l’idée de ce qui allait bien pouvoir apparaître devant ses yeux. Et en un instant, Il fut là. Terrifiant. Lui faisant écarquiller les yeux. Elle fut un instant tentée de tirer sa baguette pour se défendre, par réflexe, mais Striknin se tenait face à la chose, et se mit à converser avec cette voix qui n’avait rien d’humain. Lui qui avait toujours eu une stature impressionnante semblait ridiculement petit, mais son sang-froid était admirable. Elle se demanda, alors, s’il avait déjà pratiqué telle invocation.

Même si elle ne pouvait plus détacher son regard de cet être, elle cherchait à capter chaque réaction du préfet, à l’affut du moindre signe indiquant qu’il faudrait s’enfuir en courant.

Elle finit par comprendre pourquoi Striknin avait ôté sa chevalière, et en manqua le déroulé du fil d’argent. En revanche, lorsque son ami lui lança un regard pressant, elle comprit qu’elle devait faire son entrée dans le pacte. Elle en était presque soulagée, car de se rapprocher du préfet lui convenait tout à fait, en cet instant. Ses quelques pas lui semblèrent prendre une éternité, puis elle le saisit par le bras comme on aurait arrimé une barque. Elle n’osa pas relever la tête, attendant, tremblante, que la cérémonie du Lien commence.


Oui, le préfet d’Aralfin avait déjà fait ça. Pas avec cette créature, mais avec celles que l’administration de Pandimon avait jugées adéquates pour les enseignements arcaniques. Striknin n’avait jamais douté de l’utilité des cours d’Aion Spark et avait suivi avec grande attention chaque minute des Arcanes de Kabbale. Il y avait trouvé un grand intérêt et avait complété ses heures de cours par bon nombre de lectures à la bibliothèque. Non, ses pentacles n’étaient pas encore parfaits, même s’ils semblaient si naturels au bout de sa craie. Ses invocations également étaient encore quelque peu maladroites, mais en ce soir, la créature s’en était visiblement accommodée.

Tout alla alors très vite. Lorsque la petite main de Vératre rencontra la sienne, Striknin n’eut pas le temps de reprendre son souffle que déjà les filins d’argent vinrent enserrer leurs poignets. Leur contact était aussi froid que celui de la glace, et ils se refermèrent sur eux si étroitement que plus aucun mouvement de l’avant-bras ne leur aurait été possible. Au-dessus d’eux, Kelmenthiel, le Juge des Serments, étendait ses ailes décharnées en se courbant vers eux. Son visage lisse et aveugle s’approcha de leurs bras réunis, avec quelque chose d’une bête étrange.

En les voyant ainsi liés, on aurait pu les croire à la merci de cet être irrationnel dont les dents, dans sa large bouche sans expression, se serraient comme autant de lames de rasoir. Et pourtant, le contrat qui liait à présent la créature à son kabbaliste n’admettait pas de dérive. Il était l’Enchaîneur de leur promesse, était satisfait de sa récompense, et n’outrepasserait pas les termes de cet accord. Tels étaient les fondements de la Kabbale.


— Vératre Hallow Nightshade, souffla le Juge des Serments, et son haleine vint balayer les poignets des deux Aralfins, aussi froide qu’un vent d’hiver. Prêtes-tu le Serment, Inviolable et Indéfectible par toute autre main que celle de la Mort, de taire à jamais ce que Striknin Argon Filth Mezangier te révèlera en ce soir ? T’engages-tu à œuvrer pour que tel secret ne soit jamais découvert et à ne point l’exploiter pour ton propre usufruit ?


Les mots du Kerrubim, profonds et implacables, résonnèrent sur les murs faits de la pierre de Lutèce, alors que la seule lumière dispensée s’était alors réduite à celle du pentacle luminescent et des fils d’argent. Ces derniers se firent plus serrés encore autours des avant-bras conjoints des deux jeunes-gens, à tel point que leur peau en conserverait probablement la marque pour de longues minutes.

Striknin regarda Veratre, alors que l’invocation la scrutait en attente de sa réponse. Sa main, lorsqu’elle avait saisi la sienne, avait eu quelque chose de vacillant, et Striknin espérait silencieusement qu’elle tiendrait le coup. Se trouver face à l’un des Kerrubim du second Cercle n’était pas quelque chose de plaisant, même pour un Kabbaliste confirmé, et il imaginait assez quel effet il pouvait produire en elle. Alors, comme pour lui donner du courage, il resserra la pression de sa main sans que les fils d’argent n’y soient pour quoi que ce fut.


Vératre n’avait jamais suivi de cours de Kabbale, et ce qui se passait en ce moment pour elle avait tout d’un cauchemar, à la fois irréel et effrayant. Elle observa les fils d’argent s’enrouler autour de son poignet, puis s’étendre à son avant-bras. Elle s’était toujours imaginé qu’ils devaient être brûlants, car il laissait une marque de brûlure après coup. La réalité était tout autre, et elle eut l’impression qu’elle venait de plonger sa main dans l’eau d’un glacier.

Elle sentit la bête s’approcher d’elle et fut parcourue d’un frisson. Si la créature aimait être crainte, elle allait adorer la compagnie de la petite Aralfine. Elle n’osa pas le regarder et resta concentrée sur le lien. Ce ne fut pas un mal car - si elle avait vu la mâchoire de la chose – elle se serait probablement évanouie.

Elle sursauta légèrement quand la créature prononça son nom complet, et elle faillit lâcher prise. Elle tremblait de tout son corps mais ne pouvait plus faire marche arrière, surtout en présence de cette chose. Les mots restèrent coincés dans sa gorge et les liens se resserrèrent un peu plus, augmentant de concert sa terreur. Elle eut un peu mal, mais la douleur était toujours plus agréable que la présence de la bête.

Elle sentit la main de Striknin la serrer un peu plus et releva d’abord la tête avant de plonger son regard dans celui de son préfet. Elle lui avait fait confiance jusqu’à présent, et l’Aralfin n’avait jamais trahi cette confiance. D’une voix tremblante, comme si elle allait se mettre à pleurer, elle prononça lentement les mots attendus :


— Je m’y engage.


Elle se sentit soulagée, mais ce sentiment ne dura pas : aussitôt la bête posa une seconde question. Pour la première fois de sa vie, elle céda à la panique et découvrit la chose comme étant fort désagréable, comme si elle n’était plus maîtresse de la situation. Vératre n’était pas très démonstrative, et ce fait se traduisit simplement chez elle par une raideur anormale : tous ses muscles se contractèrent en moins d’une seconde et son cœur sembla s’arrêter de battre. Il n’avait plus la place…


Taire un secret était une chose, tout mettre en œuvre pour que personne ne le découvre en était une autre, et quels étaient les critères pour en juger ? Striknin pensait qu’elle en était capable, elle beaucoup moins… Si quelqu’un découvrait le secret, ils mourraient tous les deux. Ils n’auraient plus qu’à hanter un manoir ensemble… Cette consolation était maigre. Ses yeux se brouillèrent de larmes, mais elle distinguait toujours le regard de l’Aralfin. Elle décida une fois de plus de lui faire confiance, une confiance aveugle, et répondit une nouvelle fois, presque dans un murmure :


— Je m’y engage.


Leurs destins étaient désormais liés.


Striknin avait beau connaître les créatures de Kabbale et en avoir invoqué plusieurs au cours des classes arcaniques de Pandimon, il frémissait toujours autant lorsqu’elles se tenaient face à lui. Ces apparitions venues des univers d’éthers avaient une puissance dérangeante qu’aucune créature de leur monde ne pouvait porter. Elles s’exprimaient via des sons que l’esprit n’aurait pu imaginer, rendaient physique l’inconcevable, arboraient des couleurs qui ne faisaient partie d’aucun spectre terrestre et se déplaçaient avec des mouvements que l’on ne pouvait apparenter à rien de vivant. Aion Spark l’avait affirmé : jamais le Kabbaliste ne pouvait devenir coutumier de telles apparitions, et il ne fallait surtout pas qu’il le devienne. Cette peur que le Kabbaliste ressentait lui imposait le respect qui, à lui seul, était part du contrat occulte. Cette peur était sans nul doute ce qui le sauvait à chaque fois.

Les yeux baissés vers les liens qui enserraient son avant-bras à celui de Vératre, Striknin écouta le Juge énoncer les termes du Serment et la petite Aralfine répondre avec un courage tremblant. Kelmenthiel souffla une nouvelle fois puis approcha ses longs doigts d’acier des liens tissés sur leurs poignets. Ce n’était pas terminé. Striknin le savait car il était lui-même l’auteur de ce contrat. Vératre, elle, ne réalisait probablement pas que tout n’avait pas encore été dit... Pourtant, comme en un dernier soupir, le Kerrubim gonfla une ultime fois sa poitrine dont les côtes visibles semblaient parcourues de reflets métalliques et prononça de sa voix irréelle :


— Et toi, Striknin Argon Filth Mezangier, t’engages-tu à ne rien occulter de la vérité que tu détiens, et à œuvrer pour que ce qu’elle aura appris ne mette jamais Vératre Hallow Nightshade en des périls que tu ne partagerait pas ?


Tel était un serment, aux yeux de Striknin. Bilatéral. Il ne demanderait rien sans donner à son tour. C’était certainement là son caractère de Kabbaliste qui l’influençait. Mais c’était également par respect des valeurs auxquelles il tenait.


— Je m’y engage, dit-il sans le moindre regard pour l’entité, les yeux toujours rivés aux liens d’argent.


En soulevant la brume qui s’était formée au sol, le Juge recula par un glissement surréaliste. Le filin d’argents brilla dans la demi-pénombre, puis devint lâche autours des bras des deux jeunes gens avant d’en glisser comme un mince serpent. Alors que la bobine regagnait la ceinture de la créature de Kabbale, cette dernière sembla diminuer de stature, ses doigts semblables à des rasoirs tintant les uns contre les autres.


— Tu as rempli ton contrat, Kelmenthiel de Kéther, lui dit Striknin sobrement tout en ramenant à lui son bras délivré. Soit-en remercié. Retourne dans le monde qui est tien avec ce qui t’est dû et soit conjuré.


Alors, la brume se mit en mouvement autour du Juge des Serments, en un vortex nébuleux au milieu duquel il replia ses ailes. En quelques secondes, le tourbillon se fit plus rapide encore et - soudain - l’être disparut au centre du pentacle, comme attiré par une issue invisible.

Le silence retomba dans la pièce à présent déserte. L’air lui-même redevint celui qu’il avait toujours été, empli des parfums de glycine et de bois. Sur le plancher, la poussière de craie qui avait flotté dans l’air glacé retomba d’un coup en un petit nuage, ne laissant plus qu’un pentacle brouillé sur les sillons de chêne. Et en son centre, la chevalière avait disparu.


Vératre allait se souvenir longtemps de cette nuit-là, de cette créature et de l’angoisse qu’elle avait ressentie en sa présence. Elle serait certainement la mieux armée de sa classe de Kabbale niveau débutant, le jour venu, ceci ne faisait aucun doute…

Alors qu’elle pensait que la créature en avait fini avec eux. La voix de celle-ci retentit de nouveau. Elle se sentit comme un marin venant d’essuyer une tempête et voyant venir au loin une dernière grosse vague : épuisée et inquiète. La chose allait peut être décider de les emmener avec eux, dans sa tanière ou n’importe quoi d’autre lui servant de demeure. Pourtant, lorsqu’elle parla de nouveau, son air fut celui de la sidération. Merlin, mais pourquoi faisait-il ça ? Pourquoi prenait-il autant de risques pour elle ? Il ne lui avait rien demandé : c’était elle qui avait voulu savoir. Elle l’observa répondre, avec une assurance qui l’émerveilla. Et quand elle l’entendit prononcer les mots fatidiques, une grosse larme coula sur sa joue. Puis elle ferma ses yeux humides, elle n’avait plus la force de les garder ouverts.

Elle n’écouta pas vraiment ce qui se passa ensuite. La voix de Striknin arriva péniblement à son cerveau, mais elle ne comprit pas qu’il était en train de congédier la créature. Elle ne vit pas non plus le filament disparaître ni la créature s‘évanouir, mais - par un phénomène qu’elle ne s’expliquait pas - elle sentit que la chose effrayante s’évaporait. Où ? Comment ? Elle s’en moquait bien…

Elle sentit alors la main de Striknin relâcher son étreinte et elle laissa tomber son bras mollement le long de son corps. Elle ne bougea pas et resta plantée là, les yeux fermés. Elle se sentait vide et frigorifiée, comme si il n’y avait plus une once d’énergie dans son corps. L’atmosphère de la pièce s’était réchauffée et pourtant elle tremblait toujours autant.


Le silence était retombé dans la chambre comme si aucun bruit n’était jamais venu le rompre. A la lumière du feu qui reprenait peu à peu et dont la clarté dansait sur les baldaquins de velours, il semblait presque insensé qu’une telle chose puisse s’être produite. Ainsi était toujours l’impression qui persistait lorsque disparaissaient les invocations de Kabbale : comme si le retour à la réalité rendait invraisemblable tout ce que l’on avait pourtant vu.

Lorsque Striknin releva les yeux vers Vératre, il réalisa dans quel état elle se trouvait et son cœur se serra. Le préfet d’Aralfin, du haut de son mètre quatre-vingt et de ses idées fermement ancrées, ne doutait jamais de rien. Ses actions étaient toujours mesurées, ses mots pesés, ses desseins calculés. Mais lorsqu’il vit la jeune islandaise, ainsi fébrile et chancelante sur des jambes qui ne la portaient plus que par miracle, il ne put retenir un remord pénible. Est-ce qu’elle avait pleuré ? Il n’en était pas bien sûr, mais elle n’en avait pas été loin, si elle ne l’avait pas fait. Peut-être qu’il était allé trop loin. Mais c’était là la seule façon de satisfaire la demande qu’elle lui avait fait. Elle voulait savoir. A présent, elle saurait. Et plus encore, lui, ne pouvait plus lui en cacher une bribe.


— Vératre, souffla-t-il en s’approchant, sa main gauche massant son poignet droit encore endolori par le contact glacé des filins d’argent.


Même au travers de la manche, les liens avaient sillonné sa chair comme un cordon trop serré. Plus encore que le feu, le froid brûlait en un pincement ardant. Mais cela ne durerait que peu.


— Tu devrais t’asseoir.


D’autres auraient demandé à la fillette « si elle allait bien », mais Striknin n’avait aucun doute sur la réponse à cette question. Ce dont elle avait besoin, c’était de vider l’adrénaline qui s’était accumulée en elle et de regagner des forces. D’un geste, il tira le fauteuil à elle puis marcha jusqu’à un petit meuble noir et ciselé, des portes duquel il tira un sucre qu’il imbiba de liqueur de gentiane. Il savait quel bien il lui ferait. Et il savait aussi qu’elle en aurait besoin pour écouter la suite.

Ce qu’il avait à dire à présent était presque aisé en comparaison de l’épreuve qu’ils avaient traversée. Les conséquences pouvaient en être terrible, mais il connaissait Vératre et savait qu’elle ressentirait sans nul doute autant de peur que d’excitation, lorsqu’elle saurait. Ils étaient à présent tous deux engagés sur ce chemin périlleux et obscur, mais terriblement prometteur. Et rien que pour ça, Striknin ne regrettait pas le geste pour lequel Coriolan de Malebrumes aurait fort bien pu le réduire à néant. De sa main, dont la chevalière manquait, il tendit le sucre à sa camarade.


Lorsqu’elle entendit Striknin prononcer son prénom, Vératre rouvrit ses yeux encore humides avant de se laisser tomber sans trop réfléchir dans le fauteuil qu’il avait approché. Ses pensées étaient pour le moins confuses. Elle n’avait par exemple aucune idée de l’heure qu’il pouvait être.

Elle ressentit une vive douleur à la main droite, remua les doigts et observa son poignet et les marques qui le sillonnaient. Tout était bien réel : elle venait de contracter un Serment Inviolable, avec lui. Elle attrapa le sucre que l’ancien Aralfin lui tendait, le porta difficilement à sa bouche, et le laissa fondre sur sa langue. 

Si le jeune-homme se sentait coupable, Vératre n’était pas en reste. Elle fixa sa main avec l’impression étrange que - sans sa chevalière - il aurait aussi bien pu lui manquer un doigt. Elle ne savait pas ce que le bijou représentait pour lui, mais elle imaginait qu’il avait fait un gros sacrifice, et tout ça, juste parce qu’elle avait été trop curieuse. Est-ce que ça en valait réellement la peine ?

Le sucre lui donna la force de bouger. Elle s’installa confortablement sur le fauteuil, laissant sa tête reposer contre le dossier. Sa respiration devint plus facile et son visage reprit des couleurs. Seule sa main la faisait toujours souffrir, comme pour lui rappeler que la conversation ne devait pas s’en tenir là.


Striknin se souvenait que - lui-même - avait essuyé plusieurs heures de nausées la première fois qu’il avait assisté à une invocation, tracée puis conjurée par son professeur d’arcanes. Laissant au sucre le temps de se disperser dans le sang de son ami, il replaça le lourd fauteuil de bois non loin de celui où la jeune islandaise s’était laissée tomber et s’assit en massant toujours son avant-bras.


— Il était réel, lui dit-il calmement. Ton esprit tâchera mille fois de te faire croire le contraire, dans les prochains jours, mais il l’était. Est-ce que la gentiane fait effet ?


Le Serment Inviolable n’était jamais un acte anodin, et le préfet d’Aralfin réalisa en cet instant qu’il ne regarderait plus jamais Vératre comme il avait pu le faire avant cette heure. Celle qui n’avait été qu’une camarade d’Aralfin, certes intéressante et dotée de nombreuses qualités, portait à présent comme une part de lui-même. C’était un sentiment assez étrange que seuls connaissaient ceux qui étaient passés par là. Et Striknin ne le trouvait pas désagréable.


En entendent la voix de l’Aralfin, dénuée de tout regret, Vératre osa enfin relever les yeux vers lui. Oui, c’était réel, la douleur qu’elle ressentait au poignet le lui rappelait à chaque instant.

Sa tête tournait un peu à présent, sans doute signe que son cœur avait recommencé à battre à une allure normal et que le sang réalimentait son cerveau. Son esprit, bien qu’embrumé, était tout de même plus clair. La gentiane faisait effet. Elle hocha la tête de bas en haut, douloureusement, mais – non – elle n’était pas encore prête à parler. 

Elle regarda la pièce, comme si elle ne l’avait jamais vue. Savoir que des créatures semblables pouvaient surgir de nulle part, aussi facilement, avec un simple bout de craie, changeait forcément la vision que l’on avait du monde. Il semblait moins beau, moins sécurisant.

Elle ne réalisait pas encore ce qui allait changer dans sa relation avec Striknin. Il resterait un exemple pour elle, mais il était devenu bien plus : le serment les avaient liés, aussi bien par les bras que par l’esprit. Et même s’il ne retournait pas à Pandimon à la rentrée prochaine, leurs quotidiens resteraient quand même liés par-delà la distance.

Elle se décida enfin à parler. Au prix d’un effort intense, elle remua les lèvres, sentit son souffle faire vibrer ses cordes vocales et créer un son. Un T… Elle se sentit comme un nouveau-né prenant conscience de ce qui se passait à l’intérieur de lui-même et découvrant les multiples possibilités offertes par son organe vocal. Après une seconde de flottement, elle parvint péniblement à énoncer sa question d’une voix faible, mais qui ne tremblait plus.


— Ta bague ?


Techniquement, c’était une chevalière, mais la petite islandaise n’avait pas le courage de prononcer un mot de quatre syllabes. 


La jeune islandaise n’avait plus de forces, était dans un état émotionnel pour le moins désordonné, et elle s’inquiétait néanmoins de la disparition de sa chevalière ? Peut-être se doutait-elle de la valeur que ce bijou avait eue aux yeux de son préfet. Ce dernier s’étonna d’entendre ces mots-là passer ses lèvres avant tous autres, mais n’en montra rien. Assis dans le fauteuil de bois, il regarda sa main à présent nue, posée sur son genou, et hocha la tête.


— Kelmenthiel n’accorde ses services qu’en l’échange de ce qui nous est cher, expliqua-t-il en réalisant que Vératre devait s’interroger sans le réaliser sur la notion de Contrat kabbalistique. Un objet, ou une personne chère, et dont l’absence laissera un vide à l’invocateur.


Il hocha la tête.


— C’est un contrat pervers, accorda-t-il. Les Kerrubims sont tous comme ça. Ou alors cupides. Ou gourmands.


La logique, les valeurs, l’honneur, ce qui était précieux et ce qui n’était que poussière, tout ceci existait dans les mondes éthérés sans aucun lien logique avec notre monde. On ne pouvait se figurer quels rouages étaient ceux de l’âme de ces êtres. Le plus souvent, il fallait accepter de satisfaire leurs exigences les plus amères ou les plus sordides pour obtenir leur coopération. Mais certains, au contraire, ne demandaient pas plus qu’un peu d’eau de pluie ou quelques friandises. Les Kerrubims étaient haut placés dans la hiérarchie de ces mondes, et aimaient collectionner les sentiments, les émotions, priver les Hommes de ce à quoi ils tenaient ou emprisonner leur premier souvenir. Et Kelmenthiel n’était pas le pire. Striknin croisa les bras et laissa à son amie quelques secondes pour que d’autres couleurs reviennent à ses joues.


— Vératre, es-tu prête à m’écouter ?, finit-il par demander avec une attention que peu de gens lui avaient déjà vue.


Pour la plupart, Striknin Filth était un garçon froid et silencieux, parfois dénigrant bien que jamais hautain, et surtout, il ne montrait jamais aucun sentiment. Cette image-là volerait en poussière aux yeux de la jeune Aralfine. Mais c’était sûrement déjà fait.


Cette dernière ne s’inquiétait pas de la disparition physique de la chevalière : elle avait vu des choses beaucoup moins vraisemblables, cette nuit-là, pour se soucier d’un détail. Ce qui l’inquiétait, c’était que Striknin ait perdu un objet auquel il était attaché. Elle se demanda ce qu’elle aurait eu à offrir, elle. Elle n’avait aucun bien auquel elle tenait. Sa baguette magique peut-être ? Ce n’était rien d’irremplaçable, cependant. Elle aurait sans doute été obligée de sacrifier quelqu’un à qui elle tenait, et cette idée la fit frissonner une dernière fois. Il fallait qu’elle se reprenne, elle ne pouvait pas continuer à agir ainsi ! Striknin allait sans doute la trouver pathétique. Sa fierté refaisait surface. Elle allait mieux, et se redressa sur son fauteuil, plus assurée.


— Oui, je suis prête.


L’air redevint presque doux, peu à peu, grâce au feu qui renaissait dans l’âtre. Alors, Striknin sentit que lui aussi, était prêt. D’abord silencieux, il s’assit en tailleurs sur le fauteuil et tâcha de rassembler ses idées pour les formuler de façon claire. Il fallait trouver par quoi commencer pour que Vératre comprenne tous les détours, toutes les implications, toutes les opportunités de ce qu’il avait fait... Et de ce qu’il possédait.

Après un moment de réflexion où il posa l’ongle de son pouce sur ses lèvres dans un geste de réflexion concentrée, il regarda Vératre et finit par élever la voix, plus lentement que précédemment, comme s’il avançait avec prudence sur un sentier parsemé de ronces. Et étonnamment, sa première parole fut... Une question.


— Que sais-tu de l’Anamorphose, Vératre ?, lui demanda-t-il en posant sur elle des yeux à présent apaisés et sûr d’eux.


Lui parler serait aisé. Et pas seulement pour le Serment qui l’engageait à présent à tout révéler. Dans la cheminée, le feu se mit à crépiter, avec presque des airs de joie.


Vératre s’était attendu à ce que son aîné lui expose son secret sous la forme d’un discours de plusieurs heures, et elle fut surprise d’entendre une question s’élever dans la pièce. Ce qu’elle connaissait de l’anamorphose ? Pas grand-chose… Elle eut même une démarche étymologique pour répondre à la question, ne voulant se résoudre à répondre « rien ». Elle réfléchit donc un instant. Ana etait un préfixe grec signifiant « de nouveau », et morphose la renvoyait à la transformation progressive de quelque chose en autre chose. Elle se lança enfin.


— C’est un dédoublement ?


Elle s’imagina que c’était un peu comme si - au lieu de métamorphoser un objet en un autre - on créait une copie du premier objet. Son visage exprimait l’interrogation, mais tout ça était follement palpitant ! Prenant exemple sur le jeune-homme, elle s’assit elle aussi en tailleur.


La position en miroir que prit Vératre était à n’en point douter le signe d’une écoute attentive et profonde. Il semblait que son esprit d’analyse et de compréhension se soit bien ravivé, et la lueur qui dansait dans son regard n’était pas seulement due au reflet des flammes de la cheminée. C’était de bon augure. Un dédoublement... Voilà qui n’était pas si mal, pour une intuition, et Striknin sembla satisfait de cette réponse car il hocha la tête, une seule fois et un peu de côté, pour signifier que cette affirmation pouvait être affinée. L’Anamorphose était l’une des quatre disciplines fondamentales de la Magie Noire, nul ne l’ignorait. Et en parler en ce soir à Vératre était certainement plus grave que d’avoir invoqué une créature de Kabbale sous ses yeux de quatorze printemps.


— Tu es proche de la réalité, oui, dit-il pourtant sans entrave. L’anamorphe canalise les Champs Magiques de Lune Noire pour modifier l’aspect du corps. Notamment pour donner naissance à une créature. L’imago est une sorte de double de l’anamorphe, ayant le plus souvent un aspect monstrueux.


A son sens, les imagos étaient très souvent inspirés des créatures de Kabbale des Mondes Chaotiques. Leur aspect était volontairement hideux, dérangeant, terrifiant, par la volonté des anamorphes, mais il était possible qu’il en fût autrement. Et l’usage que l’on en faisait, d’après le préfet d’Aralfin, était obscur ou lumineux, bien plus que la voie occulte en elle-même.


— Au premier Cercle, l’anamorphe apprend à modifier sa peau, son visage, parfois ses mains, détailla-t-il. Avec le second Cercle, il parvient à transformer son tronc et à perdre presque entièrement forme humaine. Au troisième Cercle, sa métamorphose est complète et imposante, mais surtout... Il apprend à créer autour de sa créature un Monde de Lune Noire dans lequel se retrancher, comme un univers parallèle très localisé dont il est le seul à avoir la clef.


L’Anamorphose avait quelque chose d’abstrait qu’il n’était pas toujours facile de comprendre sans y avoir fait un pas déjà trop grand. Striknin fit tout son possible pour rendre ses explications claires, mais il ne doutait pas que Vératre l’ensevelirait bientôt sous un flot de questions. Et c’était tant mieux. Mais avant, il souffla :


— Landalphon de Nesles a perdu le contrôle, et l’intégralité de son âme a fini par se retrouver prisonnière de son imago, celui qu’on a nommé l’Ebéniste. Petit à petit, elle s’y est effritée, au point qu’il n’en est sans doute plus rien resté. Coriolan de Malebrumes a asservi ce qui restait de lui. Et il l’a forcé à matérialiser la clef de son Royaume de Lune Noire.


La petite islandaise écouta attentivement chaque parole de l’Aralfin : elle voulait être sure de bien tout comprendre. Elle n’avait jamais entendu le mot « imago », mais Striknin devait s’en douter car il s’empressa de lui expliquer ce terme. Elle ne se rendit pas compte que le sujet était difficile à comprendre. Striknin avançait point par point, le jeune-homme avait un don pédagogique certain ! Jusqu’à présent elle avait donc tout assimilé sans trop de difficultés et acquiesçait de temps en temps pour signaler au préfet quelle suivait et qu’elle était prête à avancer un peu plus loin dans la révélation du secret. Elle fronça cependant les sourcils. Comment pouvait-on asservir une créature aussi maléfique ? Comment l’anamorphe était-il devenu prisonnier de son imago ? Elle ouvrit la bouche, comme pour s’apprêter à prendre la parole, puis la referma. Contre toute attente, elle ne posa aucune question : elle était trop pressée de connaître la suite pour couper l’Aralfin sur sa lancée. 

A présent que la vision de la créature Kabbale se faisait plus lointaine, elle réalisait qu’elle était heureuse d’avoir rendu visite à Striknin, cet après-midi et encore plus ce soir. Elle réalisa qu’elle était heureuse d’être là, à entendre parler de ces choses sordides. De partager le secret d’une personne qu’elle estimait. Tout simplement. Non, elle n’aurait échangé pour rien au monde sa place, avec celle d’un Lutéciens qui dormait à point fermé ! Cette pensée la réchauffa.


Oui, Striknin choisissait ses mots. Pour rendre ce qu’il disait compréhensible, mais également pour le rendre juste et ne pas donner une fausse idée de ce que pouvait être l’anamorphose. Trop d’idées reçues courraient sur cet art, comme sur beaucoup d’autres. A ses yeux, la société sorcière avait rangé au rayon des Arts Noirs toutes les voies occultes qui touchaient de façon un peu trop proche à la déformation du corps et de l’âme, et plus généralement au Ka et a métal rendus tabous par les millénaires : la Lune Noire et l’Orichalque. Surtout, c’étaient les disciplines les plus complexes, les plus métaphoriques. De celles qui demandaient une conscience du monde et une maîtrise de soi dont la masse des « braves gens » ne voulait pas s’encombrer. Balivernes. C’était le cœur, les valeurs et les intentions du mage qui rendaient son acte impardonnable. En aucun cas les outils qu’il mettait en œuvre. Et l’ignorance était le vrai danger. Elanor Spark, la directrice de Pandimon, avait un jour dit à Striknin « On peut faire le Mal avec une petite cuillère », et il en aurait encore sourit, en cette heure, s’il n’avait pas eu à organiser bien d’autres pensées. Vératre, elle, n’était acquise à aucune cause et ne portait aucun préjugé, contrairement à beaucoup de jeunes élèves de Pandimon. C’était peut-être l’une des raisons à sa singularité dans la considération de Striknin. 

Pas de question ? Voilà qui était étonnant... Striknin resta un bref instant suspendu, comme s’il les attendait, mais elles ne vinrent pas. Un mouvement des lèvres de la jeune Aralfine lui fit croire qu’elle allait risquer quelques éléments d’interrogation, mais elle se ravisa et sembla les garder pour plus tard. C’était sage, il en convenait, et il la remercia silencieusement de cette contenance nouvelle. Alors, sereinement, il poursuivit.


— Landalphon de Nesles était enfermé dans son ancien atelier d’ébéniste, dit-il en se remémorant chaque bas-relief de la sinistre bâtisse. L’endroit avait été rendu hermétique par une prison d’éthers et seulement deux personnes connaissaient les mots qui en ouvraient la porte.


Striknin pouvait encore se souvenir de l’odeur qui y régnait, celle de la putréfaction mêlée aux distillats administrés chaque jour à l’imago. Seules quelques stries de lumière filtraient par les volets clos jusque sur le plancher crasseux.


— Mon père m’a mené là une fois et une seule, quand j’étais gamin, reprit-il en forçant ses souvenirs. Quel autre père aurait fait ça ?


Il secoua la tête. Aucun, c’était évident, à l’exception peut-être du Patriarche. Mais pour ces choix qu’il avait faits, aujourd’hui, Striknin le remerciait. 


— L’Ébéniste était terrifiant et ce que Landalphon de Nesles avait fait l’était encore plus. Mais alors, il n’était plus que prisonnier, à la fois d’un corps incontrôlable et d’un maître séquestreur qui violait l’entrée de son Royaume et catalysant la Lune Noire qu’il drainait jusque dans son médaillon.


Le préfet fronça les sourcils, avec une expression de pitié qu’on lui connaissait peu. Il la chassa rapidement d’un mouvement de tête et passa une main sur son front.


— Je continue de penser qu’à l’intérieur de l’imago, de Nesles avait encore une conscience, quoi qu’en pense Coriolan de Malebrumes, quoi qu’en dise mon père également. Je le sais car je l’ai vu, ce jour-là.


Vératre avait grandi en Islande, pays célèbre pour sa densité en mages noirs et toutes autres créatures plus ou moins maléfiques. Si l’usage de la Lune Noire était une spécificité très française, elle n’avait aucun tabou, concernant aucune pratique.

Elle était bien placée pour savoir que les sorts les plus innocents pouvaient se révéler machiavéliques : à son niveau, elle ne connaissait - ou plutôt n’arrivait à exécuter - que des sortilèges très basiques ; pourtant, cela ne l’avait jamais empêchée de s’amuser. Oui, c’était bel et bien l’intention qui comptait, et pas le sort lui-même ! D’ailleurs Striknin serait probablement prudent de se préoccuper de ce que Vératre ferait de tout ce qu’il plaçait entre ses mains, un jour ou l’autre.

Ainsi, Monsieur Filth avait emmené Striknin – enfant – chez le Bussmanden ? Il avait sans doute des idées très précises sur la façon d’éveiller les jeunes sorciers au monde. Il était tout à fait logique – dès lors – que le préfet n’ait pas hésité à invoquer une créature Kabbale en présence d’une élève de quatrième année. Elle ouvrit de grands yeux en remarquant l’expression de pitié qui était passée sur son aîné et posa finalement une question :


— Comment tu l’as vu ?


Une conscience n’était pas quelque chose de physique et ne pouvait – a priori – pas se voir.


Les souvenirs de ce jour de janvier où Arsenik Filth l’avait mené jusqu’à la porte de la maison de l’Ébéniste, dans la venelle des Ronces Amères, revenaient peu à peu à la mémoire de Striknin. Il se rappelait de la complexité des bas-reliefs qui avaient été sculptés avec l’art et la précision de chef-d’œuvres. Il ressentait encore l’oppression qu’il avait connu lorsqu’il avait passé la porte et le nœud qui était monté à sa gorge lorsqu’il avait posé pour la première fois son regard sur l’imago, son odeur emplissant chaque recoin de son âme. Pendant plus de deux mois, il en avait cauchemardé sans ne jamais l’avouer. Car déjà, il avait l’ambition d’être fort et d’apprendre de ses terreurs. Mais il y avait un autre souvenir... Celui-là même qui répondrait à la question que Vératre lui posait déjà.


Comment savoir que quelqu’un possédait encore une âme ? L’Ébéniste n’avait plus bougé depuis des années, pas même l’orbite de ses yeux jaunis et parcourus de vaisseaux noirs. Mais en ce jour glacé d’hiver, devant un enfant de sept ans, Landalphon de Nesles l’avait fait.


— Mon père m’avait laissé dans le vestibule avec l’ordre de ne pas avancer, dit-il avec une concentration qui reflétait ses efforts pour retrouver les détails de ce qui s’était passé alors. Il était passé derrière l’imago et s’était penché un long moment sur le médaillon qu’il avait été chargé d’installer et auquel il devait apposer les derniers enchantements.


Le préfet se souvenait encore du tissu qui était celui du manteau de son père ce jour-là, et des broderies qui parcouraient son dos. Le bruit même du médaillon et le bourdonnement sourd des incantations qu’il avait proférées semblait également lui revenir par bribes. Il s’arrêta un court instant.


— De Nesles a levé un doigt sur les seize qu’il avait sur ce tentacule, reprit-il plus lentement. Il a désigné l’une des statuettes sculptées dans les poutres de son ancienne échoppe, une seule, la deuxième avant la lucarne, celle qui tenait une lyre et une faux. Puis il la laissé retomber comme si toute son énergie s’était consumée en l’espace de ces quelques secondes.


Arsenik Filth n’avait jamais réalisé qu’une telle chose s’était produite. Et Striknin ne le lui avait jamais dit. Dix ans s’était écoulés depuis, et de prononcer tout ceci fut pour Striknin comme de rouvrir un coffret resté fermé très longtemps. Sur ces dernières paroles, il se leva de son fauteuil et marcha jusqu’au mur opposé de sa chambre contre la pierre duquel il posa la pointe de sa longue baguette vernie. Un mot, et l’une des pierres se descella de l’édifice en laissant tomber quelques débris blanc. D’un geste sûr, il la tira de son emplacement et sortit de l’alcôve ainsi ouverte un paquet enveloppé de velours noir qu’il rapporta et déposa sur la table basse avec une précaution immense. En se rasseyant, il regarda Vératre et lui fit signe de l’ouvrir.


Cette dernière buvait les paroles de l’Aralfin comme une enfant aurait écouté un conte. La bouche entrouverte et les yeux grands ouverts, elle imaginait la scène et ne fut même pas surprise d’apprendre que l’anamorphe avait seize doigts et nombre de tentacules : plus rien n’allait réussir à l’étonner, pour un bon moment, après cette journée !

Striknin avait bravé l’interdit et s’était emparé de la statuette ! C’était inconscient, c’était fou, c’était admirable ! Elle le regarda à cet instant comme un dieu vivant, n’osant pas imaginer le sort que lui aurait réservé son père s’il avait relevé la tête au mauvais moment.

Elle l’observa alors se lever et aller jusqu’au mur, n’en manquant pas un geste. Elle regarda tomber les débris blancs sur le sol et se demanda si c’était la première fois que l’Aralfin ouvrait la trappe depuis bien longtemps. Elle le vit en sortir un petit paquet noir qu’elle fixa jusqu’à ce qu’il atterrisse sur la table basse. Puis lança un regard interrogateur à son ami qui lui fit signe de l’ouvrir. Ses mains tremblaient, pas de peur cette fois ci, mais d’excitation.

Elle observa la statuette de bois sculpté avec émerveillement, avec sa lyre et sa faux. Son visage était tordu de douleur. L’anamorphe avait un style de sculpture bien à lui … Elle la retourna, pour être bien sûr qu’aucun détail ne lui échapperait, puis elle la reposa sur la table par peur de l’abimer. Elle releva les yeux vers le préfet et demanda avec avidité :


— Et tu sais ce que c’est ?


A sept ans, Striknin aurait été bien incapable de manier suffisamment bien et suffisamment vite le ciseau à bois. Cisailler de la poutre cette statuette dans le dos de son père aurait relevé de la prouesse intersidérale pour un gamin. Non, sur le moment, il avait été intrigué, troublé, et était rentré en ravalant son angoisse. Il lui avait fallu bien des années pour que revienne en mémoire le souvenir de ce jour-là, et il n’avait cessé de chercher à le raviver depuis lors.

Le soir même de la mort de l’Ébéniste, peu après que son père ait retourné la bicoque à la recherche du médaillon, il s’était introduit dans l’ancien atelier, alors désert. Le corps de l’imago s’était envolé, les scellés d’orichalque avaient été dissouts. Seuls restaient le bois, le souvenir... et la rangée de statues sculptées dans les poutres. De quelques grands coups de ciseau à bois, rapides et définitifs, il avait libéré la statue de sa première demeure. Et elle trônait à présent sur la table basse de sa chambre, entre les mains d’une fillette de quatorze ans. Regardant Vératre, il sourit avec un air qui mêlait le mystère et un amusement étrange. 


— A présent, si Coriolan de Malebrumes a bel et bien récupéré le médaillon de Lune Noire - ce dont je ne doute pas - il le croît être la seule entrée du Royaume de l’Ébéniste, dont il fait usage depuis une décennie.


Son sourire s’étira.


— Mais Landalphon de Nesles n’était pas sot, avait encore une conscience... Et haïssait celui qui l’avait enchaîné.


De sa main, il fit tourner la statuette et en observa le visage tordu de douleur. Qui aurait pu croire que cet objet, qui semblait être fait du bois le plus pur, puisse ouvrir la porte d’un lieu en dehors du monde, simplement porté dans le Champ Magique de Lune Noire ? C’était tout simplement fascinant. Mais le plus intéressant, sans conteste, était ce qui s’y trouvait. Striknin se recala au fond de son fauteuil puis se ravisa, sortit sa baguette et lança un sortilège de confidentialité autours d’eux, que Vératre put reconnaître sans mal à l’atmosphère cotonneuse qu’il provoqua en une seconde. Puis il s’approcha à nouveau d’elle et murmura :


— Je suis entré ce matin. Le Solstice d’Hiver y cache ses Archives. Tous les grimoires relatifs à la famille, tous les parchemins, les articles, les photos, les registres, les actes et les condamnations. Tout y est. Et ça fait de la lecture, crois-moi...


Il n’était pas peu fier. Mais il y avait là de quoi craindre le courroux de son lointain cousin par alliance... Car il aurait fallu bien plus qu’un bras pour effacer cette intrusion-là.


S’il y avait bien quelque chose qui rapprochait les deux Aralfins, c’était leur inconscience. Dans leur cas, beaucoup auraient tiré des têtes d’enterrement. Pourtant, ils souriaient tous deux, et pas d’un petit sourire timide, bien au contraire. Vératre étouffa un cri hystérique et se mit à sautiller sur le fauteuil quand Striknin lui avoua ce qu’était en réalité l’objet, et confia qu’il s’était rendu dans le Royaume de l’anamorphe. La perspective de découvrir un tel endroit – hors du monde – l’excitait sans doute plus que de lire les souvenirs de la famille de Malebrumes. Elle se demanda si l’endroit ressemblait à une grotte, un nuage ou une plaine sombre. En tout cas, si l’ancien préfet s’était intéressé aux archives, c’était qu’elles devaient comporter un grand intérêt.


— Tu y as trouvé quoi, dans les archives ?


Elle eut soudain un doute. N’avait-il pas prêté serment de ne lui faire courir aucun risque ?


— Tu vas m’y m’emmener hein ? Raconte-moi c’est comment là-bas !


Il était hors de question qu’elle n’y aille pas ! Elle harcèlerait son aîné jusqu’à ce qu’il réponde positivement à sa requête. Sans doute pas ce soir, ni cette semaine, mais il serait obligé de craquer un jour ou l’autre ! L’islandaise était persévérante ! Cette fois, les questions n’étaient plus contrôlables.


— La statuette, elle fonctionne comment ? Comment tu as su que c‘était la clé ?


Puis elle fronça les sourcils et demanda enfin à voix basse :


— Ton père… Il n’est pas au courant ?


Tirer des têtes d’enterrement ? Lorsqu’on avait entre les mains toute la face cachée de l’Histoire sorcière française, écrite de la main de générations de Scripteurs ? Les articles de journaux dont le stock complet avait brûlé au matin de l’édition ? Les actes de décès que l’on voulait cacher car ils portaient mention de la véritable cause de la mort ? Par Merlin, on ne pouvait que jubiler ! Vératre, d’ailleurs, eut la seule réaction qui semblait véritablement logique aux yeux de Striknin : elle eut comme un sautillement tout en restant assise sur son fauteuil, et il put voir toute sa curiosité se mettre en mettre irrémédiablement en marche. Enfin, Kelmenthiel était parti pour de bon.


— Je n’ai pas pu rester longtemps, répondit-il avec un air évident de frustration et l’envie palpable d’y retourner au plus vite. Mais j’ai pu détailler le nom de chaque rayon et consulter le registre de la branche Filth, surtout ses condamnations pour distillats interdits. Je m’étais toujours demandé où il était...


La famille Filth était l’une des branches qui s’étaient entremêlées le plus solidement avec celle du Solstice d’Hiver. Ce qu’elle avait à cacher, la maison de Malebrumes devait le taire, car c’était sa propre histoire. Il y avait les faits les plus célèbres, ceux que l’on apprenait même à l’école, mais il y avait tous ceux qui avaient été étouffés en leur lendemain et que personne n’avait jamais eu le loisir de colporter. Striknin hocha la tête.


— Je t’emmènerai, accorda-t-il sans que son sourire ne tarisse. Un jour où tu auras dormi, où tu ne te seras pas vidée de ta glycémie pour avoir vu le Juge des Serments. Et surtout un jour où les instances de la famille de Malebrumes seront occupées à quelque chose de tellement important qu’elles n’auront pas le moyen de s’y trouver en même temps que nous.


C’était une proposition honnête et qui honorait la part du contrat qui était celle de Striknin. Le grand préfet d’Aralfin sourit à Vératre. Il préférait la voir ainsi, avec ses milliers de questions. Il tourna la statuette à nouveau pour la remettre face à elle. Son visage criant de douleur fit face à celui de la fillette, alors que la lyre et la faux s’entrecroisaient sur sa poitrine.


— Les codes des Arts Sombres ne sont pas toujours difficiles à percer, dit-il en désignant le petit objet sculpté. La Lyre, le Cri, la Faux... Sont des appels à la Pavane, à la douleur et à la mort. La Pavane est la mélodie qui fait résonner le champ de Lune Noire. Je ne connais que quelques notes, mais ça a suffi. La mort, il y a de nombreuses façons de la provoquer. J’espère que tu n’aimes pas les rats. Et la douleur…


Vératre devait avoir déjà compris, mais il pouvait encore la mettre sur la voie. Lentement, Striknin tira la manche de sa chemise, et Vératre put y voir une longue entaille, à présent noircie par les heures et une cicatrisation en marche, mais encore bordée d’un halo rougeoyant qui était celui d’une inflammation notable. Le tracé n’était pas régulier. Elle avait été faite avec une lame émoussée.

Il ne laissa pas longtemps sa blessure à l’air libre et la renvoya sous le couvert du coton qu’il reboutonna de sa main laissée libre. Il savait que Vératre n’aurait jamais dû toucher à cette magie-là. Dès lors que l’on mettait en jeu la douleur, que l’on touchait aux champs Interdits, que l’on utilisait le dernier souffle de vie d’autrui, on entrait sur le plus glissant des chemins. Mais elle avait voulu savoir.


— Mon père n’est pas au courant, non, dit-il avec un regard éloquent. Et il est trop fidèle à Coriolan de Malebrumes pour me laisser user en silence de ce filon-là.


La fidélité d’Arsenik Filth, même après la perte d’un bras pour une faute dont il n’était même pas totalement responsable, était aussi solide que le minerai de titane. Striknin prônait le libre arbitre, plein et entier, et il voulait lire par ses propres yeux plutôt que de laisser un autre lui conter des histoires.

Il était évident qu’il ne désirait justement pas clore cet épisode, et qu’il comptait fourrer régulièrement son nez dans ces papiers-là. L’Histoire de Lutèce, celle-là même qui avait tant de fois été falsifiée, déformée, redorée, se trouvait entre ses mains sous sa forme la plus exacte. Dans ces archives millénaires, se comptaient tous les secrets qui avaient bâti la sorcellerie française ou l’avaient menacée d’implosion.


— La Maison de Malebrumes n’a pas la moindre idée de l’existence de cette effigie. Profitons de notre privilège, et gardons la bien au chaud, fit-il en marchant jusqu’à l’alcôve de pierre et en y replaçant le paquet.


Alors, il recala la pierre et y lança un sortilège de colmatage qui scella de nouveau les interstices comme si le roc n’avait pas bougé depuis le 14ème siècle. Reculant d’un pas, il pointa sa baguette vers ce qui n’était plus qu’un mur et murmura : « ex aethera nihilum ». La pierre blonde fut traversée d’un reflet noir et brillant semblable à un rayon de lune sur la surface d’une pierre d’onyx, puis se perdit dans les aspérités minérales. Un sortilège de vide magique, Vératre le reconnaitrait. Il replaça sa baguette à sa ceinture, puis revint vers la jeune islandaise qui était restée dans son fauteuil.


— Il est tard, Vératre. Trop tard.


Ses yeux se posèrent sur la fillette comme ceux d’un grand frère attentif.


— Je te ramène.


Ce n’était pas une question, ce n’était pas un ordre. C’était un conseil. Et pour la raccompagner, cette fois, Striknin la ferait transplaner jusqu’au plus près de son lit. Cette journée-là méritait de s’achever. Une seconde fois en ce soir, il lui tendit son bras, celui-là même qui portait encore les marques des filins d’argent de Kelmenthiel, le juge des Serments.


Vératre sourit quand Striknin lui annonça qu’il n’irait pas là-bas sans elle, et ce sourire s’élargit lorsqu’elle imagina les découvertes qu’ils allaient faire. Elle avait beaucoup d’admiration pour ce que Striknin avait fait, pour ce qu’il cachait. Elle n’avait pas besoin de but autre que l’aventure, pour visiter ces archives. Elle en était incroyablement exaltée.

Elle l’observa lancer son sort de Nihilomageia. Il venait de supprimer quelque chose qui n’existerait plus jamais, aussi facilement qu‘elle aurait fait léviter une plume. Ils avaient souvent parlé de cette forme de magie, mais elle ne s’imaginait pas que l’Aralfin la maîtrisait aussi bien. Il avait d’ailleurs toujours été question de théorie, jamais de pratique. Aujourd’hui ceci avait changé. D’ailleurs tout avait changé.

Si l’Aralfin lui avait proposé de la ramener, elle aurait évidemment refusé. S’il lui avait ordonné de partir, elle se serait sans doute braquée également. Mais Striknin venait de présenter la chose comme un conseil, lui donnant une nouvelle fois le choix. Elle fit une petite grimace mais capitula très vite. Objectivement, il était tard. Elle se leva, attrapa d’une main son balai, non loin de la fenêtre, et le bras de Striknin de l’autre tout en lui lançant un regard amusé. C’était la première fois qu’elle allait transplaner. Peut-être lui vomirait-elle sur les pieds, surtout après tout ça.


Cette fois, ce ne fut pas sous le visage sans regard de Kelmenthiel de Kéther que Vératre saisit le bras de Striknin. L’air aussi était différent et, au-delà de la fenêtre, Lutèce dormait comme si rien d’étonnant n’était jamais arrivé. La jeune-fille, son balai à la main, regarda Striknin avec un air qui mêlait la confiance et la totale ignorance de ce qui l’attendait en transplanant. Vraiment ? Elle ne s’était jamais déplacée ainsi ? Elle ne serait pas déçue. Et elle aurait une raison de plus de se souvenir de cette journée. Le regard de Striknin se voulut rassurant : elle avait connu pire, ce soir...

Dans un claquement de fouet sec et soudain, les deux jeunes gens disparurent. Dans l’âtre, le feu continua de crépiter, à présent vif et joyeux. Et sur le plancher de chêne, le pentacle n’était plus que poussière.


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