Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 1 : La Ronce et le Savon par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

19 L'allee, la foule de midi et les campanules

Catégorie: T , 4516 mots
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12 mai 2010 – 12h08


Mai. Cette année, les campanules n’avaient pas tardé, elles qui s’incrustaient dorénavent dans chaque parcelle de terre, et parfois même entre les pavés. Pourtant, Merle ne les regardait pas. Il ne pouvait en réalité pas les voir, tant son cœur battait fort.

La veille au soir, il avait reçu une étrange visite qui faisait encore résonner dans son esprit des phrases sibyllines. Il les avait retournées en tous sens. Car l’homme qui était venu récupérer le médaillon de Landalphon de Nesles avait aussi mentionné qu’il le connaissait. Depuis longtemps. Et qu’il savait pourquoi son image « faisait peur » aux gens, de l’avis de Caupona. Il avait fait sonner en lui toutes les questions qui se posaient depuis qu’Enguerrand lui avait dévoilé, à la discrétion de la Lune, un cliché de son être réel endormi, celui-là même que Seamus lui avait appris à conserver quelques heures au-delà du sommeil. Bien des éléments s’étaient agencés, au cours des dernières semaines, des derniers jours, des dernières heures. Mais sa poitrine explosait, de toutes ces questions. Léandre Walsingham lui avait demandé de suivre les conseils de Caupona. De ne pas se montrer et d’être patient. Tout son être, cependant, criait son besoin de savoir, et un événement – au matin – était venu lui donner assez de courage pour agir.

Il avait reçu une lettre. Une simple missive. Comme il n’en recevait jamais. A son nom, tracé d’une écriture qu’il aurait reconnue entre mille : celle du jeune Caupona. Enguerrand allait bien. Après des jours et des jours de silence, il était sorti de son mutisme et l’avait choisi lui, plutôt que son propre père, pour donner des nouvelles. Il avait séjourné sur le Mont aux Martres, au Lapin Agile qui était un repère d’artistes et de poètes. Il s’était largement enfoncé dans les Ombres, mais il semblait assez lucide pour y avoir simplement puisé l’inspiration. Là, et entre les murs de Shakespeare and Company, il avait rencontré de nombreuses personnes, s’était lié à certains, des marginaux un peu révolutionnaires, sans conteste, mais qui partageaient ses aspirations débordantes de liberté. Oui, il allait bien, même s’il ne rentrerait pas. Et en cette heure, le cœur de Merle était assez gonflé par cette nouvelle pour avoir envie de provoquer sa liberté, à lui aussi.

Ce qu’il allait faire était certainement totalement irrationnel, et peut-être même dangereux pour lui, s’il en croyait les conseils de Caupona et Walsingham. Pourtant, il était fermement résolu. Il allait à pas rapides sur le pavé de Lutèce, encapuchonné dans le manteau gris et râpé qui était le sien depuis ses dix-neuf ans et que la brise fraîche du jour lui imposait de garder. Il avait longtemps réfléchi, au cours de la nuit, avant de finalement prendre la décision qui avait été sienne. Malgré son anxiété, il avait également fini par s’endormir, paramètre oh combien important pour ce qu’il planifiait, puis était parvenu à conserver l’un des plus grands contrôles qu’il eut jamais eu sur lui-même. Sans Seamus, il n’aurait pas pu, et au petit déjeuner encore, l’irlandais l’avait soutenu sans un mot, au-dessus de la lettre d’Enguerrand qui avait déclenché tout le reste. Merle lui devait énormément, même s’il restait beaucoup de travail et qu’il peinait parfois à maintenir son optimisme.Cependant en ce jour, ses efforts portaient quelque peu leurs fruits, des fruits petits et peu sucrés, avec un gros noyau, mais des fruits malgré tout.

A pas encore plus rapides, il tourna dans l’allée qui conduisait à l’entrée du jardin du Luxembourg. Sur les arbres, les feuilles étaient dorénavent d’un vert tendre, au dessus des fauteuils publics. Là aussi, les campanules étaient partout, et - malgré la brise encore fraîche - on pouvait sentir que la sève de tous les arbres gonflait sous leur écorce et préparation de l’été.

C’était l’heure la plus fréquentée, et il ne l’avait pas choisie au hasard. Il fallait qu’il connaisse la réaction du plus grand nombre, s’il voulait véritablement se faire une idée. Trop de jours, il s’était caché dans l’ombre et dans la poussière, craignant plus que quiconque l’image que Caupo lui décrivait comme insoutenable. Toute sa vie, il n’avait revêtu cet aspect que pendant ses phases de sommeil, la laissant s’échapper au matin avant même que ses paupières ne se soulèvent. Mais en ce jour, en ce mercredi 12 mai de l’an 2010, il était parvenu à la conserver jusqu’à plus de midi.

Sans un bruit, il passa dans la grande allée, la plus large, la plus fréquentée. Là, des enfants courraient avec des bateaux de bois qu’ils allaient faire voguer sur l’onde du bassin, non loin. Là encore, de vieilles femmes échangeaient quelques mots sur les sièges de métal vert. Là enfin, des hommes d’affaire du Ministère conversaient en marchant à grand pas. Son coeur s’accéléra encore, et sa main trembla vraisemblablement un peu lorsqu’il fit retomber sa capuche sur ses épaules. Pour la première fois, la lumière du soleil se posa sur les cheveux noirs de jais de celui qu’il était vraiment, et il resta un moment à scruter le sol de sable clair de ses yeux gris, éblouis par la réverbération mais luttant plus encore pour ne pas perdre le fragile équilibre qu’il avait réussi à conserver jusqu’alors. Il ne fallait pas qu’il ait peur. Il fallait qu’il affronte, et qu’il sache.

Sans un mot, alors que des pigeons se réunissaient déjà à ses pieds pensant qu’il portait quelque croissant, il demeura assis sans oser, dans un premier temps, lever le regard vers la foule environnante. Il allait savoir s’il était aussi effrayant ou dérangeant que ce que son patron prétendait. Peu importait que cela fut difficile à endurer, il voulait le vérifier, savoir à quel point, savoir pourquoi. C’était sans nul doute absurde ou périlleux, voir totalement inconscient. Mais c’était surtout trop tard. Et il refusait de vivre une heure de plus sans avoir osé cela.


Une fois de plus, Vératre Hallow avait fui l’atmosphère pesante de l’appartement des Nightshade. Depuis les événements survenus au Manoir des Filth, elle avait eu plus que tout le besoin de faire disparaître de son esprit l’image du bras manquant d’Arsenik Filth, tout comme les dents métalliques et acérées de la créature de Kabbale invoquée par le préfet d’Aralfin. Elle ne regrettait pas ce Serment, bien au contraire, ni le secret qu’elle partageait à présent. Mais le soleil revenait quoique traversé d’averses, et elle avait besoin de prendre l’air au milieu de tout ça. Elle avait visité le square de la Bièvre, les Halles Sainte Calebasse, et marchait à présent dans la foule du Luxembourg, qui lui donnait un sentiment illusoire de sécurité. Elle s’engagea dans la plus grande artère et choisit une de chaise métallique, en plein milieu du chemin pour observer les gens passer. Une vieille femme, à sa droite, nourrissait les pigeons avec des graines de courges. Elle essaya de capter ce que les gens qui passaient en devisant se disaient, surtout ceux qui n’avaient pas l’air d’accord les uns avec les autres. Ce divertissement lui était cher. Plus loin, un couple s’embrassait. Elle n’aimait pas quand les gens faisaient ça en public ! En face d’elle, un homme était enfoncé sous une capuche de laine. Il faisait frais, certes, mais il ne pleuvait pas. Elle se demanda pourquoi il se cachait ainsi. Et – au moment où cette interrogation la traversait – il la baissa.

Son visage devint un instant livide, car elle crut que Coriolan de Malebrumes, le Patriarche de la Maison du Solstice d’Hiver, l’avait retrouvée. Elle savait qu’elle avait vu ce qu’elle n’aurait pas dû voir. Mais quelque chose, dans cette personne qui se tenait là, retint sa panique. Il n’avait pas de barbe. Il n’était pas aussi âgé, même si – à quatorze ans – tout le monde semblait vieux. Non, ce n’était pas lui. Mal à l’aise, cependant, elle détourna le regard et se leva, une lueur de crainte sur son front blond. Elle marcha lentement, sans doute trop pour sembler naturelle, et disparut en direction du Bassin Oblique.


Elle ne fut pas la seule à amorcer ce mouvement. L’un des deux amoureux, en rouvrant les yeux, avait eu un sursaut, un petit froncement de sourcils, et avait incité sa compagne à aller voir les poneys qui promenaient les enfants. Les employés du Ministère avaient simplement pressé le pas, et la vieille dame aux pigeons s’était soudain rappelée qu’elle devait aussi nourrir les cygnes, au bassin. Seuls les enfants, étrangement, ne semblaient pas faire de cas. En quelques instants, il ne resta plus, autour du banc de Merle, que la poussière du sol perpétuellement foulé, et cette impression étrange d’être encore observé.

L’oiseau regarda autour de lui. Il cherchait à comprendre sans pour autant avoir les moyens de le faire. Son reflet, dans le bras métallique du siège le plus proche, ne lui renvoyait pas une image assez monstrueuse pour susciter telles réactions. Etait-ce parce que sa métamorphomagie avait évolué en quelque chose de plus perceptible qu’avant ? Plus perturbant ? Comment pouvaient-ils le sentir ? Il avait le pressentiment que – non – la chose n’avait rien à voir avec ça. Il eut de nouveau un regard circulaire. De nouveau, il avait le sentiment d’être soudainement épié.


Les rumeurs. Ainsi allaient-elles, de bouche à oreille, plus vite que la lumière lorsqu’elles étaient bonnes. Surtout lorsque l’air, tout autour, épiait. Cet air qui avait porté, vingt-cinq année durant, les nouvelles d’un oiseau noir camouflé au grand jour, jusqu’à la connaissance de l’homme de main de la Maison du Solstice d’Hiver. Lorsqu’il avait compris que quelque chose bougeait, au matin, Léandre s’était tenu prêt. Il avait attendu, patiemment, mais un frémissement sur les campanules avait fini de le convaincre qu’il était temps de reposer sa tasse de thé. Il lui avait annoncé que lui-même viendrait le trouver. Et la chose avait mis encore moins de temps à se produire que ce qu’il avait imaginé.

A présent il était temps d’agir, et il fallait le faire vite. La domestique lui tendit son manteau, sans qu’il ne le demande explicitement, et lui conseilla de prendre un parapluie, au cas où. Il esquissa un sourire. Ce n’était pas l’ondée qu’il redoutait en cet instant, mais quelque chose de bien plus fort et dévastateur. Il se dirigea vers le corridor, partagé entre colère et admiration.Un battement de paupière, un craquement de l’air, et sa main passa sur les feuilles des massifs, sous le soleil instable que croiserait bientît la pluie. Il croisa une jeune-fille blonde, se hâtant. Il continua sa route dans la direction précise qu’elle s’efforçait de quitter. D’un geste élégant, il salua les amoureux. Ses airs de dandy, un peu sophistiqué, faisaient même sourire la dame aux cygnes. Généralement, les employés du Ministère le jalousaient. S’ils avaient su.

Ainsi, il le vit, son visage au grand jour, sur le côté de l’allée, comme un oiseau perdu. Après un arrêt d’une seconde, il reprit son pas. Et dans le crissement du gravier, il vint se planter devant lui qui s’était assis sur l’un des fauteuils publics. Le dominant de sa hauteur et de son port altier.


— Lève-toi en silence et suis-moi. Petit con.


Il jurait rarement de la sorte, mais il se serait exprimé ainsi face à Eal, son propre fils. Il ne lui venait rien d’autre. Il portait un sourire, en coin, qui n’était qu’une façade recouvrant sa colère. Il était en danger, ici et maintenant. Par là même, il le mettait lui aussi en danger. Et peut-être même ébranlait-il l’avenir des Ombres et de Lutèce, rien de moins.


Petit con ? Merle tourna la tête rapidement, plus parce qu’il avait senti une présence approcher que pour le ton impérieux et les mots employés. Devant lui, à contre-jour sur le soleil timide, se tenait l’homme qui lui avait rendu visite la veille au soir, par sa fenêtre, dans un étouffement sourd des Kas. Walsingham. Cet homme qui en savait plus que quiconque et qui était venu en personne révéler à demi-mots qu’il veillait dans l’ombre. Veiller à quoi, Merle n’en savait rien, mais il était d’une efficacité surprenante, puisque la capuche n’était pas encore tombée sur ses épaules depuis plus de dix minutes lorsqu’il était apparu.

Tâchant de mieux le distinguer, Merle porta une main au-dessus de ses yeux. Pour qu’il se montre ordurier de la sorte, il fallait que ce à quoi il veillait ait été menacé de beaucoup. Il sembla un instant à l’oiseau que plus rien n’avait de sens. Ou finalement, au contraire, que de ce chaos-là pouvait naître la plus grande cohérence qu’il n’ait jamais connu. Walsingham fit un pas de plus et la main de Merle retomba sur sa cuisse. Ses sourcils étaient froncés, et pas seulement à cause de la lumière perçante.


— Je vous suivrai, Walsingham, dit-il le plus solidement qu’il put.


Les mots suivants, cependant, lui échappèrent avec bien plus de faiblesse, comme si ses forces commençaient à le lâcher.


— Mais gardez vos injures. S’il vous plaît. Gardez-les.


Le messager qu’il était n’en avait que trop reçu. Toute sa vie, Merle avait été traité comme un moins que rien, même lorsque Caupo - pourtant attentif - lui lançait une éponge. Mais à présent, il n’était plus un gamin et il haïssait ce comportement de chaton égratigné qu’il affichait malgré lui. Il ne devait plus se laisser insulter, même par des gens qui tiraient ostensiblement les ficelles invisibles de sa propre existence. Il voulait être digne. Et surtout comprendre ce qu’on ne lui avait visiblement jamais dit.


— Tu n’aurais pas dû abaisser cette capuche, lui dit Léandre.


D’un geste presque brusque, il la remit en place et le tira derrière la guérite des jardiniers, toute proche. A l’abri d’un rhododendron énorme qui s’apprétait à fleurir à son tour. Un geste, et il provoqua la sphère de confidentialité, comme il l’avait fait entre les murs de la mansarde la veille au soir.

Physiquement, il était impossible d’ignorer ce Lien. Une ressemblance qui aurait incroyablement flatté celui qui avait renoncé à la connaître. La décision qui avait été celle du Patriarche, deux décennies et demie en arrière, il n’avait pas à la juger. Ses actes à lui, en revanche, auraient été passibles des pires représailles.

Autour d’eux, l’air se fit plus opaque sous le coup de l’aura. Ils pouvaient parler, rien n’en sortirait dorénavant. Il chercha à croiser ces yeux gris logés entre la laine, et ne put les saisir. Ils ne faisaient que fuir, sans jamais s’accrocher. Il choisit de ne pas brusquer ça.


— Ces regards qui se sont détournés, Merle. Ils sont le reflet d’une ascendance évidente pour tout autre que toi.


Son sourire avait disparu. Ne s’était-il lui-même pas reconnu, dans le miroir de sa mansarde ? Etait-il donc si ignorant de son propre monde, si détaché qu’il ne connaissait pas le visage des Patriarches qui régentaient sa ville et ses Lois ? Lutèce avait la densité de population d’une bourgade profane. On n’ignorait pas ceux qui en faisaient les lois.


— Tu en as vécu, des aventures. Tu as longtemps vagabondé, n’est-ce pas ?


Son regard se fit perçant.


— Je ne peux pas te laisser continuer à errer, si c’est sous ces traits-là. Ils couraient à ta perte, et à la mienne par voie de conséquence. Par Alcide, tu n’as donc jamais vu Coriolan de Malebrumes ?


Il venait de lâcher ceci presque comme une interjection.


Non, Merle ne connaissait pas les visages de ceux qui gouvernaient cette ville et tiraient les ficelles de la France sorcière. Toute sa vie, il avait été contraint d’avoir des préoccupations bien plus terre à terre et immédiates, comme celle de se nourrir malgré la nausée ou d’échapper aux nuits glacées d’un nouvel hiver. Alors non, il ne s’était jamais penché sur cette question, et ses pas de messager – même au-devant des Hautes Maisons – ne l’avaient jamais fait croiser les Grands Noms en personne.

Est-ce que l’homme avait prononcé le mot « ascendance » ? Merle n’en avait pas, d’ascendance. Il avait été trouvé sur le perron des Services Sociaux d’Aide à l’Enfance de Saint-Archambault, par une nuit venteuse. Pour lui, ses ancêtres avaient sans doute compté des changeformes, qui avaient connu les persécutions depuis le moyen-âge où on les écartelait, encore bébés, pour conjurer la malédiction qui était supposé s’être abattue sur leur famille. Il lui était évident qu’il aurait subi le même sort, en d’autres temps, pour être né dans une famille qui n’avait rien demandé à personne. En ces temps, peut-être plus cléments, il avait simplement fini sur la pierre de l’hospice. Son nom même en était le reflet, celui que le directeur des SSAE, Amphitryon Clodohald, lui avait donné. Il n’était rien d’autre qu’un orphelin au destin de Paria, comme tant d’autres autour de lui en ce temps. Et il avait particulièrement bien suivi cette voie.

Il ne prononça pas un mot. Son cœur battait toujours sous l’étoffe de son manteau, mais plus lourdement. Comme s’il cherchait à l’approvisionner dramatiquement en l’oxygène dont son cerveau avait besoin.


Léandre réalisait pleinement son ignorance, dorénavant. Il le fixa toujours, même s’il ne le lui rendait pas. Sa colère retombait, au sein du confinement phonique.


— Avant de te dire qui tu es, tu vas savoir qui je suis. Je veille sur Sa famille, depuis mes années les plus jeunes. Un exil, dans un engagement indéfectible auprès de la Maison du Solstice d’Hiver, à laquelle ma propre famille est liée.


Ce qui le séparait de ses jeunes années, de ces années d’école à Pandimon où il avait rencontré Caupona, lui semblait une éternité. Il avait sans doute embrassé sa tâche trop tôt, comme son père et le père de son père avant lui. Dans cette sphère-là, seule la pratique semblait compter, et c’était presque au berceau que l’on propulsait les hommes de main sur le terrain, les poussant immédiatement à juger comme ordinaire des gestes dont nul être humain achevé aurait été capable.


— Je suis sa Main, dit-il lentement. Celui qui agit. Celui qui exécute.


Il se tut un instant, et ses yeux brillaient.


— Il y a vingt-cinq ans, alors que j’en avais moi-même vingt… te rends tu seulement compte… J’ai laissé un nourrisson aux portes de Saint-Archambault.


A cette parole, il vit Merle relever les yeux, très brièvement, avec une sorte d’urgence. Quelque chose venait de cogner, comme une pierre s’insérant dans l’encoche pour laquelle elle avait été taillée. Ainsi, il poursuivit.


— Un nourrisson particulier, qui avait tantôt été roux, tantôt blond, tantôt brun. Tantôt une fille. Et tantôt un garçon.


Sa main se posa sur le bois de la guérite du jardinier, par-delà le grillage de laquelle se trouvaient les outils entreposés. Son regard était grave, triste, mais à la fois convaincu.


— Ce jour-là, il m’avait été demandé de t’exécuter. Le premier meurtre pour l’adolescent que j’étais, et le pire de tous.


Il y eut un silence.


— J’ai pris la liberté d’y renoncer.


Face à lui, l’esprit de Merle était en train de faire, malgré lui, un chemin qu’il aurait préféré rebrousser. Incrédule, il se tenait là, sentant dans sa poitrine un fourmillement familier. Il ne pouvait plus tenir, il venait de lâcher. Dans sa tête, trop de choses se bousculaient désormais.

Ce nourrisson, c’était lui. Il savait que c’était vrai, pour des raisons qu’il ignorait. La dernière expression qui passa dans ses yeux gris fut celle d’un affolement total, et il s’appuya, quant à lui, sur l’écorce de l’arbre proche, bruissant de l’aura de silence. En moins de deux secondes, ce fut une fillette d’environ six ans, aux cheveux blond cendré, qui se tint là, le souffle aussi court que si elle avait soulevé quatre fois son poids. Toute métamorphose était épuisante. Mais celle-ci avait été douloureuse jusqu’au plus profond de ses os.

Quelque chose était en train de passer dans l’air, au milieu de ces Kas que Seamus O’Riordan lui avait appris à percevoir. Quelque chose venait de s’achever, quelque chose d’autre commençait, mais il était alors certain de regretter avec amertume l’ignorance qu’il avait trop longtemps haïe.


— Ton nom est Tybalt, prononça Léandre, en connaissant la portée de ce qu’il était en train de dire.


Il lui sembla que ce nom résonna sur la sphère qu’il avait canalisée, comme s’il avait essayé d’en sortir. Heureusement, au-delà, la foule continuait de passer, dans une indifférence profonde.


— Tu es l’unique héritier de cette lignée qui se meurt. Mais tu n’existes plus. Tu as été déclaré mort : tu es né trop faible pour survivre à ta première nuit. Et tu es enterré au Père Lachaise, avec tes illustres ancêtres.


Il avait observé la métamorphose du commis avec un plissement des yeux. Il était toujours unique que d’assister à un phénomène aussi extraordinaire, dont il percevait l’empreinte dans les champs alentours. Sa résistance, sa douleur, sa résignation, étaient murmurées par les Kas. Il regarda sa montre à gousset, qui rejoint rapidement sa poche.


— Je te demande de ne jamais refaire ce que tu viens de tenter.


Son ton était inflexible, presque rude.


— Si tu parviens à maintenir ton visage, fait en sorte de le garder pour toi, et pour ceux pour qui il est déjà trop tard.


Ceux de l’auberge. Anthémis, qui n’avait jamais été dupe, la fille de Clodohald – pour qui il ne savait que penser – et Enguerrand, si d’aventure il revenait. Il l’avait entrevu dans les Ombres. Et peut-être même l’avait il nourri une fois, par amitié pour l’Aubergiste.


— Tu n’imagines pas ce qui pèserait sur toi – sur nous – s’Il l’apprenait, aussi je te demande de te cacher, jusqu’à ce que je prenne les disposition nécessaires à te rendre utile. En es-tu capable ? Il me semble évident que oui.


Ce n’était pas une question. C’était un ordre.


— Le temps et les choses se placent. Maintenant rentre à l’Auberge.


Merle tremblait. Non, il n’était pas Tybalt. Tout son être rejetait ça. En cette heure, il ne savait plus ce qu’il était, mais pas ça. Il lui semblait ne jamais avoir eu de visage, de nom ou d’histoire. Et s’il avait cherché des réponses en ce jour, il n’avait trouvé que la déroute.

Il n’avait pas idée de ce que les paroles de Léandre impliquaient. Pour l’heure, il essayait juste de reprendre son souffle et de calmer la douleur qui trainait encore dans ses os. Dans sa tête, tournaient et retournaient les mots qu’il venait de prononcer, dans une confusion sourde où les sons semblaient s’entrechoquer jusqu’à ne plus avoir de sens. Était-ce le jardin qui s’était vidé au-delà de la sphère de confidentialité, ou simplement lui-même qui n’entendait plus que le bruit de son propre souffle ? Il n’en savait rien. L’heure lui semblait s’être arrêtée, un peu comme les battements de son cœur.

L’injonction de Léandre le traversa et finit par s’imprimer dans sa conscience embrumée. Ne plus refaire ce qu’il avait fait en ce jour... Se montrer tel qu’il était ? Pour la première fois, il comprenait pourquoi, malgré les tumultes de ses pensées. Tout était clair, très clair. Pourquoi il avait grandi à Saint-Archambault, pourquoi les gens avaient peur, pourquoi Caupo était inquiet, pourquoi Léandre était venu à sa fenêtre. L’étrange appréhension qu’il avait ressentie, celle qui lui avait soufflé que dans ce chaos, tout se mettrait en place, venait de se transformer en l’angoisse sourde de ne pas savoir ce qu’il adviendrait à présent.

« Le temps et les choses se placent », venait de dire Walsingham. Et Merle était trop perdu pour se demander déjà comment elles se placeraient. Sa dernière injonction, cependant, il la comprit. Rentrer à l’auberge, y rester cacher. Oui. C’était ça qu’il voulait.


D’un petit geste, Walsingham dissipa l’aura. D’un seul coup, revinrent l’allée, la foule de midi et les campanules. Il contempla une dernière fois la fillette qui lui faisait face, dont la capuche était retombée, et qui ne le regardait plus qu’avec des yeux brisés, bien trop âgés pour sa minuscule figure.


— Nous nous reverrons sous peu, soit prudent.


Et – en un instant – il ne resta plus au milieu du Luxembourg qu’une fillette isolée, qu’absolument personne ne dévisagerait.


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