Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 3 : L'Iode et le Citron par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

4 Une bien triste soirée

Catégorie: T , 5645 mots
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20 mai 2010 – 19h02


Le soir se profilait sur l’auberge du Chat qui Pêche, et sur Lutèce en général. Les employés du Ministère rentraient chez eux, les commerces plaçaient les planches de bois sur leurs vitrines, et - dans les ruelles - les chats ne tarderaient plus à régler la couleur de leur pelage sur « gris ».

Dans les cuisines, la préparation du dîner était en cours, mais il serait plus tardif que d’ordinaire. Les casseroles s’entrechoquaient, certes, mais leur bruit était étouffé, comme miné par la léthargie. Les fourneaux, eux aussi, brûlaient au ralenti. Mystérieusement, le menu du soir - d’habitude si coloré - s’était transformé en « Tanches ternes à l’étouffée », et « Gouttes d’agneau au four et à la crème d’encre de seiche ». Les desserts se composaient de « Mélancolie de chocolat extra noir » et de « Crème de café à l’Amertume ».

Saule, d’habitude si active à cette heure-là que plusieurs clients avaient juré qu’elle se dédoublait, était présentement à moitié avachie sur la table, la tête entre ses bras. Une plaquette de chocolat rescapée gisait à côté d’elle, chose tout à fait inhabituelle, toujours dans son emballage. Un observateur quelque peu averti en aurait déduit que la jeune-femme était passablement déprimée. Et en réalité, c’était même là un euphémisme.

Pour Merle également, la journée avait été immensément longue. Plus encore que le plus interminable des monologues du professeur Maelström Aeromys lors des soirées bien arrosées à la liqueur de noisette. Il arrivait à peine à croire qu’il s’était réveillé dans sa mansarde, au matin, et pourtant, c’était bien là qu’il s’était levé, à l’aube. Son crâne sonnant encore comme le bourdon de Notre-Dame à cause du Brandy-Piment infligé par Caupo la veille, il s’était chargé du reste de vaisselle et du service du petit déjeuner. Avant même que huit heures ne sonnent, il avait passé le Couloir de Percée et rejoint les côtes marines du Wielandshire. Il n’avait pu voir personne d’autre que son patron. Tout allait résolument trop vite.

Il avait connu au moins deux métamorphoses en dehors de ses horaires ordinaires, au cours de la journée. Eal ne le ménageait pas. Lord Aelnander non plus, à sa façon. Et il n’était pas bien certain de parvenir à tenir le coup comme ça bien longtemps. A présent, son emploi du temps lui avait été donné et - fort heureusement - deux jours par semaines lui seraient laissés pour les leçons de Seamus O’Riordan. C’était heureux... et même la soirée de vaisselle qui s’annonçait alors lui semblait plus reposante que des heures d’analyse politique, de course laborieuse sur la plage, de lecture de traités d’Histoire Occulte et de leçons de sortilèges. Sa tête allait sans doute exploser, elle lui semblait déjà peser plus qu’une citrouille du concours agricole.

L’horloge battit sept coups. Comme un écho, le pas du commis descendit l’escalier, depuis les combles où il venait d’apparaître. Le pallier du second passa, et il tourna la tête vers la porte close de la chambre douze. Il n’avait pas le temps... Mais plus tard, peut-être, il reviendrait toquer. Une volée de marches encore, et il dépassa le pallier du premier sans cette fois y porter d’attention particulière. Bientôt, il passerait furtivement dans la salle de l’auberge avant de pousser la porte battante de la cuisine.

Quelque chose lui sembla néanmoins étrange, tandis qu’il empruntait la dernière portion de l’escalier et passait sur l’entresol et les toilettes. Ce n’était ni dans la lumière ni même dans les parfums que portait l’air que quelque chose avait changé. Les sons étaient différents. Merle connaissait par cœur les bruits de l’établissement. D’ordinaire, en cette heure, ils étaient ceux de la préparation du dîner, porteurs à eux seuls de l’effervescence créatrice de Saule. On entendait toquer les spatules, bruisser le papier sulfurisé, s’entrechoquer les casseroles et sorbeter la sorbetière. Et en ce soir, il n’y avait rien, rien d’autre qu’un susurement de fourneau qui cuisait quelque chose à l’étouffée. Un son ténu, presque morne. Par Merlin, est-ce que sa collègue était malade ? Est-ce que c’était Caupo qui cuisinait ?

Ce fut la main d’un jeune-homme aux traits eurasiens qui poussa la porte battante de la cuisine, ne jetant pas même un regard à la salle de l’auberge où les joueurs de cartes tapaient déjà le carton. Il était grand, beaucoup trop grand à son goût. Merle était, malgré lui, en train de s’habituer à son mètre soixante-quinze et supportait de moins en moins de se sentir au-dessus. Il avait l’impression d’avoir été greffé sur un escabeau, et ce n’était pas plaisant. La porte grinça un peu, dans un chuintement si familier et rassurant qu’il aurait pu l’actionner encore et encore rien que pour l’entendre à nouveau. Pourtant, il ne songea même pas à le faire...

Saule était là, elle n’était pas malade. Ou en tous cas, elle n’était pas rentrée chez elle, si elle l’était. Car au visage qui était le sien, il était justifié de s’inquiéter. Jamais Merle ne l’avait vue comme ça, et une demi-seconde d’observation le fit se figer contre la porte qu’il venait de passer. Par Merlin, est-ce que quelqu’un était mort ?

Saule avait toujours été une petite fille qui s’attachait facilement aux choses et aux êtres. Grandissant sans sa mère et dans l’ombre de ses frères et sœurs, elle avait tenu à coup d’animaux de compagnie que son père lui offrait pour se pardonner à lui-même le manque d’intérêt qu’il éprouvait pour ce dernier enfant.

Puis le temps avait passé, et Saule s’était rendue compte que les humains mourraient moins vite que les animaux. Elle avait rayé d’entrée de jeu les membres de sa famille de la liste, et s’était reportée sur les gamins des SSAE, parmi lesquels elle grandissait. Surtout celui-là, le-gamin-qui-n’était-jamais-le-même-mais-pourtant-toujours-là. Celui qui restait seul dans la cour de récréation et ne contestait jamais ses élucubrations, puisqu’il ne lui répondait pas du tout. Le retrouver sous les poutres de cette auberge avait été l’une des grandes surprises de sa vie. Et la suite, avait été surprenante également, dans un genre tristement différent. Reviendrait-il un jour, même fugacement ? Ecrirait-il ? Serait-il bien traité, où qu’il fut ? Le bois de la table cognait contre son front encerclé de ses avant-bras.

La porte de la cuisine s’ouvrit, et la jeune-femme ne daigna pas tourner la tête. Caupo était déjà passé deux fois, dans la soirée, pour vérifier qu’elle n’avait pas décidé de servir à ses clients du charbon de bois aux cendres, dans un accès de désespoir. Ce devait être de nouveau lui. Elle l’ignorerait.

Cet attachement dont Saule était capable, Merle l’avait senti très tôt, même s’il n’en avait d’abord pas bien compris la nature. Il avait commencé à une époque qui lui semblait se perdre dans la nuit des temps, alors qu’il n’aurait jamais imaginé pouvoir en faire l’objet. A cette époque, la foule des enfants de Saint-Archambault était pour lui une masse distante et hostile, à laquelle il ne se mêlait que lorsqu’il y était contraint. Les quelques tentatives qu’il avait faites pour s’en rapprocher lui avait renvoyé ses espoirs en pleine face, et il préférait ne jamais avoir à s’en rappeler les détails. Et pourtant, de ces nuées de regards évaluateurs, dénigrants, moqueurs et parfois malveillants, avaient émergé celui d’une gamine auburn, un peu plus âgée que lui, qui ne portait pas la même chose que celui des autres.

Pourquoi elle avait jeté son dévolu sur lui, il ne l’avait jamais vraiment su. Il n’avait même-pas, à ce moment-là de son existence, eu les capacités sociales de lui rendre son intérêt. Mais il avait bien compris que la fille de Monsieur Clodohald n’avait que faire de recevoir des signes de son amitié en retour : ce n’était pas ça qu’elle voulait.

Ses « élucubrations » il les avait écoutées même s’il ne se souvenait pas de lui avoir jamais adressée un mot en réponse. Elle, avait veillé, toujours, en respectant ses limites et ses barrières, et jamais, non, jamais elle n’avait cherché à provoquer en lui ce que tout le monde voulait voir : le comportement standard d’un gamin qu’il ne pouvait pas être. Elle avait été la seule présence à le faire douter de ce qu’il allait faire, en ce jour où il avait filé du dortoir en profitant de la livraison du laitier. Il s’était souvent demandé en silence ce qu’elle était devenue, au cours de ces années passées dans les ruelles des Ombres, à se faire oublier au milieu des visages d’une foule qui ne remarquait pas que l’un d’entre eux était chaque jour différent.

A cette même table, à cette même chaise, il l’avait trouvée assise au jour où il avait essuyé sa première vaisselle dans les cuisines du Chat qui Pêche. Combien de temps avait-il mis pour la reconnaître ? Moins d’une journée. Son visage avait changé, ses cheveux avaient foncé, sa voix était devenue celle d’une jeune-femme. Mais ce regard qu’elle avait pour lui était resté intact. Et comment elle l’avait reconnu, en ce premier jour d’une ère qui ne semblait pas devoir s’achever, il ne l’avait jamais su. Saule comptait parmi ces rares personnes à avoir toujours su que c’était lui, comme si elle avait eu le don de le voir au travers de ce dont il avait l’air.

Il ne lui avait jamais rendu ce qu’elle méritait de recevoir. Cette pensée-là lui vint lorsqu’il la vit ainsi, tandis que ses mots traversaient l’air de la pièce aussi lourd que l’encre des seiches qui gisaient dans les plats. Il ouvrit la bouche pour dire quelque chose, puis laissa filer :


— Saule ? Est-ce que ça va ?


Mille cornegriches, où étaient les piments clairsemés sur le plan de travail ? Les pots de miel dégoulinant par-dessus une nuée d’anis étoilé ? Les farandoles de champignons des bois ? Tout était rangé... Et PAR MERLIN, Saule ne mangeait pas le chocolat qui dormait devant-elle ! Les yeux du changeforme s’ouvrirent dans une expression de stupeur terrifiée. Oui, quelqu’un devait être mort... ça ne pouvait rien être d’autre.

Saule était en train de préparer une réplique cinglante à jeter au visage de son patron, lorsque la parole qui s’éleva dans la cuisine fit exploser son monde. Dans le creux de ses bras, ses yeux s’écarquillèrent puis - d’un bond - elle fut à la porte et jeta ses bras autour du coup de l’inconnu qui lui faisait face. Aussitôt, les placards s’ouvrirent en grand et une marée de victuailles en jaillit. Un arc-en-ciel d’aubergines, de citrons, de poivrons, de tomates, de niches-bleues, de groseilles et d’oignons de toutes les sortes bondit sur la table sous les lames des couteaux enthousiastes. En salle, les ardoises battirent contre les murs, alors que les inscriptions s’y effaçaient à la vitesse du vent, pour être remplacées par d’autres.


— Merle, sanglota-t-elle alors qu’elle avait déjà plus pleuré en trois jours que pendant tout le reste de sa vie. Tu es revenu…


La déferlante de magie qui passa sur la cuisine, Merle la sentit se répendre comme une nuée de lucioles. Ce lieu avait toujours réagit en résonnance avec les émotions de sa collègue, et il pouvait dorénavant sentir les Kas qui sous-tendaient le phénomène. Il garda un oeil sur le tranchoir, mais celui-ci ne bougea pas. Son estomac serré et ses muscles crispés à s’en rompre, il chercha de l’air. Est-ce qu’elle pleurait ? Un peu maladroitement, il posa sa main dans son dos et essaya de lui répondre, au milieu de son étreinte, comme il l’avait fait avant son départ. Elle avait eu peur. Peut-être plus encore que lui.


— Je ne partirai plus aussi longtemps, lui dit-il lentement.


En cette heure, il savait que c’était vrai, et ce grâce à l’entêtement de son patron.

L’étreinte de Saule se décolla brusquement. Maintenant à une distance de bras de Merle, elle le regardait droit dans les yeux, au risque de s’en dévisser le cou. Les traces de ses larmes étaient visibles sur ses joues, mais elle n’en avait pas vraiment cure. Pas plus qu’elle n’avait conscience du bruit des couteaux derrière elle qui allaient en s’accélérant à mesure que les pensées prenaient formes sous son crâne.


— Tu ne partiras plus aussi longtemps ? Tu vas repartir encore ?, balbutia-t-elle en essuyant rageusement son visage avec sa manche.


Les couteaux entamèrent un staccato et les ardoisent bâtirent une fois de plus. Changement de programme : les plats à l’étouffée ne seraient pas accompagnés d’une jardinière mais d’une purée de légumes de l’arc-en-ciel.

Le bruit des couteaux, Merle ne le manqua pas, lui. Sur la table, sur le plan de travail, dans le séchoir à couvert et jusque dans le tiroir, tous se mirent à trembler et à faire vibrer leur tranchant contre le bois des alentours. Cette fois, le tranchoir vibrait. A cet instant, le commis regretta d’avoir amené les choses ainsi, si vite, si brutalement. Il fallait qu’il la ménage, où il finirait en rondelles.

La jeune-femme chercha cependant à se reprendre et – attrapant ce qu’elle pouvait du grand bras à côté du sien – elle le traina en direction de la table.


— Comment ça se passe ? Ils ne sont pas trop durs avec toi ? Tu as le droit de me parler de cet endroit ? Ils ne te frappent pas, au moins ?


Elle s’arrêta à mi-parcours, et, se retournant brusquement, posa la question qui lui tenait vraiment à cœur :

— Tu manges correctement, là-bas ?


Merle se laissa trainer, alors qu’il s’était mille fois dégagé de semblables emprise, réalisant à quel point - de sa hauteur - sa collègue lui semblait minuscule. Elle qui lui avait semblé si grande entre les arcades de Saint-Archambault, avec leurs années d’écart et cette assurance qu’elle avait toujours dégagée. S’il repartirait. S’il pouvait parler du Manoir. S’ils... le frappaient (?). S’il mangeait correctement ? Il eut un mouvement de tête résigné et honnête, conscient que même Caupo s’était inquiété de ce fait.


— Non. Tu sais bien que non.


Il soupira et alla se laisser tomber dans l’une des chaises qui entouraient la tablée. Il se doutait que Caupo avait dû lui donner des explications. Mais rien ne vaudrait les siennes, et il ne repartirait pas un jour de plus sans qu’elle ne fusse fixée sur son sort. Du moins dans la mesure de ce qu’il savait lui-même.


— J’irai là-bas trois fois par semaine, Saule. Les lundi, mercredi... et vendredi. Parfois le jeudi après-midi en plus. Mais je dormirai ici, et je serai au service tous les soirs, certains midis, et les weekends entiers.


Caupo avait négocié ça en maître. Et aux dés.


— J’étudierai avec Seamus le mardi et le jeudi, comme avant...


Il se doutait bien que - au fond - l’emploi du temps n’était pas ce qui préoccupait le plus Saule. Si elle croyait vraiment qu’on le frappait, alors il y avait de quoi rétablir la vérité, et pas qu’un peu. Il n’était pas impensable que Léandre Walsingham fut susceptible d’en arriver à de telles extrémités, ceci dit. Mais depuis qu’il savait qu’il rapportait des « souvenirs » de ses voyages, il n’en était plus très sûr.


— Personne ne me traite mal… Ils veulent juste que j’apprenne.


Il omettait la question de la plage et de la course d’endurance. Finalement, à bien y réfléchir, il aurait peut-être préféré qu’on le frappe.

L’esprit de Saule se jeta sur les informations que lui donna Merle avec l’empressement d’un voyageur déshydraté sur une cruche d’eau. D’instinct, elle calculait le nombre de repas décents qu’elle pourrait essayer de lui faire consommer chaque semaine. Elle mettrait les bouchées doubles sur le weekend, pour qu’il puisse commencer ses nouvelles semaines avec un peu plus de forces.

Elle passa sous silence la question de Seamus. Elle était convaincu que – lui comme Walsingham – n’avaient qu’un seul but : embrigader l’oiseau vers les sentiers les moins éclairés de la magie. L’innocence d’esprit du jeune-homme leur donnerait cependant du fil à retordre, elle n’en doutait pas une seule seconde.


— Que tu apprennes ?, reprit-elle tandis qu’une assiette et un jeu de couverts se posait docilement sur la table. Mais que tu apprennes quoi ?


Une portion pour le moins gargantuesque de purée du soleil accompagnée d’une tranche de tanche encore brûlante vint se placer d’autorité dans l’assiette. Saule croisa les bras, avec un regard que Merle connaissait bien. Elle allait le faire manger, c’était inévitable. Mais - étrangement - Merle en ressentait un tel sentiment de sécurité qu’il tenterait de se forcer. Il avait cru ne jamais la revoir, il l’avait rendue inquiète au point que la cuisine du Chat qui Pêche en résultât ternie, elle avait visiblement pleuré par sa faute (et il ne savait pas à quel point). Il pouvait bien s’obliger à avaler un peu de ce qu’elle allait lui donn… Merlin. Tout ça ? En feignant de trouver le plat brûlant, il préleva un peu de purée et attendit qu’elle refroidisse.


— Des bases de sortilèges… de l’histoire… des sciences politiques…


Comme face à Caupo, il ne cacha pas son dépit en évoquant ces dernières, se résolvant toutefois à mettre dans sa bouche la fourchette de purée. Elle était délicieuse, comme tout ce que faisait Saule... et il devinait le goût des herbes de Provence, finement ciselées par l’un des couteaux qui avaient frémis à son entrée. Quel dommage qu’il n’ait pas eu l’appétit lui permettant d’en vider le plat.


— Il y a un garçon, ajouta-t-il en tâchant de mâcher. Il s’appelle Eal. C’est le fils de Walsingham. Il me fait courir sur la plage, mais… heureusement qu’il est là.


C’était certainement un peu décousu, mais cela résumait assez ce que Merle ressentait vis à vis de celui qui était venu l’arracher à sa mansarde à l’aube du premier jour de sa nouvelle existence. Il était un point de repère dans cette inconnue, et l’oiseau ne pouvait s’empêcher de lui faire confiance, pour des raisons qu’il ignorait. Il était loin de se douter que cette sympathie-là avait été espérée par d’autres.

Les sourcils de Saule se rapprochèrent dangereusement. Elle n’aimait pas des masses MacNamara, c’était un fait établi, même si les récents progrès de Merle en matière de cohésion de soi lui avaient fait quelque peu adoucir son jugement. Mais alors s’il y avait quelqu’un qu’elle aimait encore moins, c’était ce Walsingham, et son fils par extension. Elle frissonna et fronça de plus belle.


— C’est trop chaud ? Tu veux un sort anticalorifique ?


Certes, Merle avait toujours su lancer ces sortilèges-là. Mais peu importait.


— Courir… Pourquoi ?, reprit-elle comme s’il s’agissait de la conséquence logique de sa phrase précédente. Pourquoi diable te font ils te dépenser alors que tu n’as que la peau sur les os ? Et les cours, Merlin, pourquoi vouloir t’enseigner l’histoire et la politique ? Est-ce qu’il ne faudrait mieux pas qu’ils t’enseignent la métamorphose ? Et de l’artihmancie, ça te serait toujours utile.


Ses mains se tordaient sans qu’elle s’en rende compte, tandis que d’autres questions lui brûlaient les lèvres. Elle n’osait les énoncer : chaque mot que Merle prononçait semblait destiné à lui confirmer que Walsingham fomentait un noir forfait et prévoyait d’y impliquer l’oiseau.

Ce dernier avait bien remarqué l’air contrit qui avait été celui de Saule lorsqu’il avait prononcé le nom de Léandre. Lui-même était passablement méfiant vis à vis des intentions du second couteau du Solstice d’Hiver. De ce fait, pouvait-il vraiment reprocher à la jeune-femme ses inquiétudes ? Certainement pas...

Il aurait souhaité, en cet instant, s’attarder sur la question de Eal et sur cette étrange sécurité qu’il ressentait lorsque ce dernier était à proximité. Lui qui avait été noyé de terreur à l’idée d’être emmené dans la demeure de Walsingham avait suivi le garçon avec presque de l’espoir, trois jours auparavant. Saule était particulièrement bien placée pour savoir combien de temps il fallait d’ordinaire pour apprivoiser Merle. Et à peine une matinée avait suffi pour que le commis accorde sa confiance au fils de celui dont le nom le faisait encore frémir. Plus aucun doute ne planait sur le fait que le sang des Walsingham était entrelacé à celui de Malebrumes depuis des âges dont il ne connaissait pas l’ancienneté. Merle savait que cette attraction, cette confiance, étaient dictées par des forces sous-jacentes dont la nature lui échappait. Mais il était sans doute trop tôt pour l’évoquer.


— Il dit que l’endurance de l’esprit s’apprend de celle du corps, ou quelque chose comme ça, dit-il en prélevant une seconde fourchette de purée, certainement moins abondante que ce que Saule aurait souhaité. Mais vu les résultats de la partie physique, je doute que la partie psychologique suive des masses.


Un œil extérieur n’aurait jamais compris pourquoi Saule lui disait qu’il n’avait que la peau sur les os. Le garçon dont il avait l’apparence avait l’air honorablement nourri, pas moins que la moyenne, en tous cas. Et pourtant, Merle mit encore un temps considérable à se décider à poursuivre sa consommation de purée. Il secoua la tête. Lui, commençait à cerner pourquoi l’on favorisait la politique, l’histoire et l’économie sorcière, dans les enseignements qu’on lui donnait. Il regarda Saule. Et cette fois, il avait un sérieux qui surpassait le regard perdu qu’il arborait le plus souvent.


— L’arithmancie serait bien secondaire pour ce qu’on veut faire de moi, Saule, termina-t-il avec une clairvoyance assez insoupçonnée, alors qu’il remarquait à quel point les mains de la jeune-femme se tordaient devant-elle.


Pour lui faire plaisir, il se décida à entamer le côté du filet de poisson.

L’arithmancie, secondaire ? Mais dans quel gouffre obscur et délétère Walsingham avait-il prévu d’emmener le pauvre commis d’auberge ? Caupo avait dit à Saule qu’il valait mieux qu’elle ne cherche pas à en savoir trop, mais c’était plus que ce qu’elle pouvait supporter. Elle voyait bien que - en quatre jours à peine - son Mirliton avait changé. Et si, bien sûr, elle se réjouissait du semblant de confiance en lui qu’il semblait avoir acquis ainsi que de l’allongement progressif de ses phrases, elle n’était pas certaine d’apprécier le reste. De l’histoire et de la politique pour quoi ? Apprendre les assassinats célèbres ? De la course à pieds au cas où il serait poursuivi ? Non, tout cela ne sentait pas bon. Entre ses mains, le torchon qu’elle avait attrapé sans même s’en rendre compte ressemblait maintenant à un énorme noeud.


— Et que veulent-ils faire de toi ? Dis-le une bonne fois pour toute.


Sa question tenait davantage du gémissement que de l’interrogation.

Si l’allongement des phrases de Merle était incontestable, le semblant de confiance que Saule lui imaginait était très relatif. En plissant un peu un œil comme si elle allait le lui envoyer au travers de la figure, il la regarda serrer le torchon à en faire perler l’humidité ambiante à la surface de son étoffe. Ce qu’ils voulaient faire de lui... Il soupira. Ce n’était pas clair, pas clair du tout. Et pourtant, il commençait à avoir des éléments de réponse. Pas parce qu’on lui avait clarifié les intentions de Walsingham, certes non. Mais bien parce qu’il n’était pas stupide et qu’il savait mettre en relation les différents champs de connaissance qu’on lui inculquait quotidiennement.


— Un héritier digne de ce nom… je crois, répondit-il avec une amertume qui aurait fait passer du jus de pamplemousse pour de la grenadine.


Crac. l’étoffe, dans les mains de Saule, se déchira nette en deux. Elle regarda les moitiés entre ses mains d’un air perdu, presque comme si elle se demandait comment elles étaient arrivées là.

Les pensées se bousculaient dans sa tête, prenant des tournures shakespeariennes. Elle avait déjà envisagé cette possibilité, bien sûr, que Merle serve à remplacer le Patriarche, mais cela allait de pair avec la disparition de ce dernier, et c’était là que l’esprit de la jeune fille rencontrait un terrible obstacle. Saule doutait sincèrement que Walsingham fut du genre à attendre que Coriolan de Malebrumes casse sa pipe de manière naturelle. Il allait sans doute vouloir accélérer les choses et remplacer le père par le fils, bien plus malléable, dans tous les sens du terme. Et sans doute - plutôt que de se salir les mains - ferait-il tuer le père par le fils. Toute la tragédie s’écrivait déjà devant ses yeux.


— Merle, dit-elle en se penchant brusquement par-dessus la table. Il n’est pas trop tard pour fuir.


Il l’avait déjà fait une fois. Il avait disparu des SSAE. Il pouvait le refaire…

Saule avait toujours eu l’imagination fertile. Cela se voyait déjà dans ses jeux d’enfants, qui ressemblaient plus à des fresques vivantes qu’à de véritables jeux, d’ailleurs. Plus tard, elle avait commencé à écrire, et les histoires qu’elle posait sur le papier et qu’elle lisait parfois à Merle révélaient l’étendue des contrées qui se trouvaient dans son esprit.

Il n’avait pas une très bonne idée des ambitions de Léandre, au-delà de cette évidence qu’il venait d’énoncer. Mais, si Saule lui avait fait part de toute la dramaturgie qui s’était installée dans sa tête, il aurait sans nul doute eut un air sceptique avant d’être terrassé par la peur. Car - oui - Saule avait aussi le don de rendre crédible à ses yeux la plus farfelue des idées.

S’il y avait bien quelque chose que le commis réalisait, à présent, c’était l’amitié qu’avait Léandre Walsingham pour Coriolan de Malebrumes. Il ne s’agissait pas d’une relation de soumission ou de dévotion, non. C’était une amitié. Durable, pleine d’une compréhension absolument inaccessible (et effrayante) aux yeux d’autrui. Il n’en dessinait pas encore bien les contours, mais il avait assez de billes en mains pour comprendre quelles forces avaient été tissées entre les deux familles au fil d’un millénaire... et pour ne pas croire que le second couteau du Solstice d’Hiver ourdisse l’assassinat du Patriarche.

Par Merlin, il aurait voulu que de telles intrigues ne fussent jamais les siennes. Sa vie, c’était les chats, la vaisselle, l’auberge, la nuit, et les quelques amis qu’il avait. Point. Fuir ? En revanche, ça, c’était tout à fait impossible. Saule n’était pas sotte... Il la regarda.


— Tu sais très bien que ces gens-là ont plus de moyens que Saint-Archambault pour retrouver les fugitifs.


De toute façon, il était étrangement décidé à faire face et ne plus capituler.Mais ça, il était encore un peu trop tôt pour qu’il puisse le formuler.

Saule ne savait absolument rien de l’amitié reliant De Malebrumes et Walsingham, et considérait - en tant que jeune fille bien élevé - qu’il ne pouvait y avoir aucune forme d’amour dans un nid de vipère, formule que son père aimait à répéter les jours de réunions de famille. Elle aurait donc été bien étonnée si Merle lui en avait parlé et lui aurait sans doute demandé s’il ne s’était pas cogné la tête en courant. A moins qu’elle ne mette cette déclaration sur le compte d’un délire dû à la malnutrition.


— Je sais bien, soupira-t-elle en se laissant tomber à côté de lui. Mais j’ai si peur qu’il t’arrive quelque chose.


Et ce « quelque chose » était très en dessous de ce qu’elle avait déjà imaginé sur la question.

Sur cette parole, les remords du commis revinrent à la charge et donnèrent l’assaut en balançant un grappin bien acéré dans entre les créneaux de sa culpabilité fraternelle.


— Tu ne manges pas ton chocolat…, fit-il en regardant la tablette abandonnée sur le bois usé de la table.


Ce n’était pas vraiment une question, c’était plutôt l’expression du constat qu’il avait fait au moment où il avait passé la porte battante. Il était bien surprenant que MERLE fasse des commentaires à SAULE sur ce qui restait immangé. Et ce revirement de l’ordre naturel des choses attisa encore plus la volonté du commis de rassurer son amie.


— Ce n’est pas du mal qu’on me veut, lui dit-il avec un peu plus de certitude peut-être tout en regardant la portion de table qui se trouvait devant-elle. Au contraire, je crois que… que je suis largement plus en sécurité maintenant qu’à l’époque où j’habitais dans les cartons des Brumes et Mirages. Il y a tant de choses que j’ai faites et qui auraient pu m’attirer des ennuis…


A la lumière ce qu’il savait à présent, il réalisait sans mal dans quel pétrin il avait été à deux doigts de se mettre, pratiquement chaque jour, en ce temps-là. Il avait eu de la chance, en un sens. A moins que Léandre Walsingham n’ait déjà été en train de veiller dans l’ombre. Il n’avait jamais vraiment évoqué ces années-là avec Saule. Il n’était pas vraiment certain de l’étendue de ce qu’elle savait.

Combien de temps durerait cette tranquillité relative, presque protégée ? Plusieurs années, peut-être, si l’ambition était véritablement de le former et de le rendre compétent en quoi que ce fut. Car ce n’était à présent un secret pour personne : il n’apprenait pas très vite.

Erreur, grave erreur que celle de Merle. Dans sa hâte à rassurer son amie, il avait omis un détail. Ce qu’elle savait de ses années d’errance ? Un simple, tout petit détail : il ne lui avait jamais dit qu’il avait habité dans des cartons, et encore moins dans la venelle des Brumes et Mirages. Qu’il s’y était rendu plus que de raison, elle l’avait bien sûr su lors de l’épisode de l’Ebéniste, mais pour le reste... Elle se redressa d’un bond. Pour un peu, des éclairs seraient sortis de ses yeux, s’ils n’étaient pas si occupés à pulser à l’intérieur du four.


— Comment… comment ça tu…


Heureusement pour Merle, un cri jaillit alors depuis la salle : « Saule ! Un plat du jour pour la quatre, et un pour la 6, et que ça saute ! ». Aussitôt, deux assiettes fumantes se matérialisèrent dans la main de la cuisinière, pleines à ras-bord, et elle fila en direction de la porte, fumant encore plus.


— On en reparlera, lâcha-t-elle juste avant de disparaître dans la salle bruyante.


Son pas était sec. Et sa tension n’avait paradoxalement d’égal que son soulagement.


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