Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 3 : L'Iode et le Citron par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

5 L’amitié neuve prône l’espoir (ANPE)

Catégorie: T , 5363 mots
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21 mai 2010 – 11h20


Les pigeons. Merle les avait toujours appréciés, ses compatriotes aviaires des rues de Lutèce, à la différence de la plupart des habitants de la cité sorcière. Pourquoi ces derniers s’émerveillaient-ils devant les colombes de Saint-Eustache et jetaient-ils un pied dénigrant pour faire fuir les bisets ? Il n’en savait rien. Ces oiseaux-là étaient les mêmes, seul le plumage changeait. Et il n’aimait pas bien que l’on juge un être à l’apparence qu’il avait.

Il les aimait bien, donc. Soit. Mais en cette heure, il commençait à les trouver quelque peu encombrants, avec leur envie irrésistible de picorer le papier pour voir s’il était comestible. Assis sur le banc de bois qui encerclait le plus vieil acacia d’Europe, dans le petit jardin de Saint-Julien le Pauvre, il essayait de les maintenir à distance pour qu’ils ne troublent pas l’activité qui était alors la sienne, et celle de Mélina Villardier.

Depuis une bonne heure déjà, il décortiquait des journaux avec la jeune-femme, alors assise à un peu moins d’un mètre, face à lui, armée de ciseaux. Les périodiques ? Ils les avait achetés avec l’argent donné par Caupo pour des fleurs.

Certes, l’endroit aurait pu sembler d’un relatif inconfort. Mais l’un comme l’autre le préféraient cent fois aux tables de la salle du Chat qui Pêche, où l’aubergiste ne tolérait pas ce genre de « découpages » si l’on ne consommait pas. Et, pour être honnête, ils n’avaient ni le budget ni le temps de siroter une Ronce. Bien peu de temps s’écoulerait avant qu’il ne doive retourner à l’auberge pour le service, puis pour poursuivre ses exercices auprès de Seamus. Il avait l’allure d’une jeune-femme minuscule, au visage enfantin de souris et aux longs cheveux châtains. Elle lui convenait assez.

Six jours s’étaient écoulés depuis ce soir où il avait fait visiter l’auberge à la jeune-femme et avait dû lui avouer qu’il partirait au matin. Pourquoi il avait dû le faire et comment avait-il finalement pût revenir sous les poutres de l’auberge, il doutait d’avoir un jour le droit de le lui expliquer. Et pour l’heure, les yeux qui avaient été les siens quand il était venu lui apporter son croissant à la table six, ce matin, suffisaient.

Pourtant, ce matin-là comme les précédents, Mélina était descendue dans la salle commune de l’auberge morose et inquiète. Plus inquiète encore que la veille, et surement moins qu’elle l’aurait été le lendemain. Elle avait d’ailleurs été à deux doigts de de parler à Caupona de ses tourments, ou peut-être à Saule, en premier lieu, qui semblait plus réceptive. Ses économies fondaient comme neige au soleil, et elle n’avait jusqu’alors su remonter aucune piste conduisant à du travail. Elle avait à peine osé remettre le nez hors de l’auberge, sans la présence de Merle. Et après ce qu’il lui avait dit sous la mansarde, elle n’aurait jamais - vraiment jamais - imaginé qu’elle le verrait reparaître.

Il lui semblait que son coeur s’était arrêté de battre un instant, le matin, lorsqu’une jeune-femme inconnue était venue lui apporter ses croissants à la table où elle petit-déjeunait. Un instant de flottement, un regard qui avait fui, et elle l’avait reconnu. Merle était rentré, et ses inquiétudes s’étaient envolées en un quart de secondes. Il avait l’air fatigué, mais au moins il était entier et il avait même posé sur sa table une petite pile de journaux ouverts aux pages des offres d’emploi, sans avoir besoin d’expliquer ce à quoi il pensait.

Elle n’avait rien demandé. Elle s’était contentée de sourire et d’exulter d’enthousiasme. Elle avait bien compris qu’il était dans une situation délicate et n’avait pas l’intention de l’obliger à en parler. Il lui avait déjà confié beaucoup de choses quant à ce qu’il était, et elle le lui avait copieusement rendu, ce matin, en lui racontant plus en détails sa propre enfance et la découverte tardive de sa nature sorcière. Pour l’heure, ils se concentreraient sur l’aide qu’il voulait bien lui apporter.

Trouver du travail, Merle n’avait jamais eu à le faire. Ses emplois de messager avaient toujours été co-optés, et il n’avait jamais été réellement embauché officiellement par Caupo. Comment le vieil Ermélus Norcastel l’avait-il remarqué et pourquoi lui avait-il donné ses premiers travaux dans les Ombres ? Certainement parce que Merle avait élu domicile dans l’impasse qui se calait entre sa maison et l’échoppe abandonnée d’un cordonnier. Cela avait été une chance, en un sens, si tant était que de trouver son premier emploi auprès d’un Maître Conjurateur eut pu être considéré comme une aubaine. Jamais il n’avait répondu à la moindre annonce, donc. Il avait cependant souvent vu des clients retourner les journaux, et avait tout de même une assez bonne idée de ce qui pouvait constituer de vraies opportunités ou pas.

Devant eux, trônaient donc les pages d’annonces de l’Anathème, du Troubadour, du Lutécien libéré et des Echos du Marais. Ces colonnes regorgeaient de propositions, mais il fallait les lire avec attention pour distinguer les plus honnêtes des véritables traquenards. Il y en avait, surtout dans l’Anathème, et l’on avait vite fait de se retrouver à peser de la belladone pure qui serait revendue sur le marché des narcotrafiquants. Avec un peu d’attention, pourtant, il était possible de dénicher des perles... Si l’on ne se décourageait pas face aux travaux d’équarrissage aux Halles Sainte-Calebasse ou aux emplois de tri de tibias dans les catacombes.

Déjà, ils avaient dressé trois piles. Celle des annonces intéressantes ne comptait pour le moment qu’un seul morceau de papier imprimé de lettres irrégulières, pour un emploi de tri des formulaires d’emprunt à la bibliothèque Zamarine. C’était un travail machinal, peu enrichissant. Mais il était tranquille et assez bien payé. Ils pouvaient trouver mieux. La seconde pile était celle des annonces de second choix. On y trouvait des emplois plus ou moins pénibles mais acceptables en dernier recours, comme le dénombrement des cornegriches arrivées de Normandie ou la surveillance nocturne des écluses du Canal Saint-Martin. La troisième pile, elle, concernait les emplois complètement absurdes, voire ridicules et/ou amusants, que Mélina conserverait sans nul doute dans son carnet à souvenirs. Elle échapperait définitivement à l’emploi de mascotte en costume de poussin pour animer les matchs de quidditch du Lutèce-Saint-Germain. Tout comme elle renoncerait aux travaux d’analyse des crottes de dragons pour participer aux efforts de la Recherche en magicozoologie. Autour d’eux, les passants les regardaient faire, avec un air amusé.


— Celle-là ?, demanda-t-il de la voix de jeune-femme qui était alors la sienne, en tendant un rectangle de papier déchiré à Mélina.


C’était un travail de réparation de vitraux. Un emploi de trois mois seulement, réclamant dix années d’expérience. Merle secoua la tête. Par Merlin, ce monde était véritablement absurde.

Tirée de ses propres réflexions, Mélina tendit la main pour saisir l’offre.


— Dix années… Je suis loin du compte, je n’en ai aucune…


Quelque fut l’annonce à laquelle elle choisirait de répondre, l’oiseau était convaincu qu’elle ferait des merveilles. Elle était adaptable, sociable, elle avait une soif d’apprendre évidente. En revanche, s’il y avait quelque chose qu’elle ne possédait pas, c’était sans conteste dix années d’expérience en rénovation de vitraux. Merle ne put s’empêcher de sourire lui aussi devant l’absurdité de cette annonce. Finalement, farfouiller dans de la crotte de dragon armé de jambières et de gants semblait presque accessible, tout d’un coup.

Jetant un coup d’oeil à la pile la plus haute, la jeune-femme d’origine moldue eut un sourire amusé en repensant à la dernière annonce qui y avait été posée. Quand Merle lui avait parlé d’analyse de crottes de dragons elle avait d’abord éclaté de rire, persuadée qu’il plaisantait. Mais l’air sérieux du commis lui avait fait réaliser que non. Elle avait donc ouvert des yeux ronds comme des billes : les dragons existaient ! Et elle imaginait déjà la taille de leurs crottes.

Bien sûr, elle ne jetterait pas ces annonces : elle envisageait même de commencer une collection tant chacune lui paraissait plus improbable que la précédente. Mais pour l’heure, elle terminait de découper une annonce dans le journal qu’elle tenait entre ses mains. Celle-ci proposait un contrat de six mois comme assistante d’éleveuse de scroutts, incluant la surveillance des bébés, le nettoyage des cages et le brossage des animaux. Même si elle ignorait complètement ce qu’était un scroutt, elle s’imaginait déjà une créature fantastique et possédant des pouvoirs extraordinaires.


— Que penses-tu de celle-là ?, demanda-t-elle en finissant son découpage et en montrant la coupure à Merle. Tu sais pourquoi ils demandent une combinaison anti-explosions ?


Avec un geste amical, le commis somma le pigeon qui tentait une fois de plus de s’inviter au milieu des piles d’annonces de quitter les lieux. Il était l’un des rares à les traiter aussi bien, dans ce square. Et surtout, il était le seul à leur parler. Il parlait aussi aux insectes. Et aux chats, bien entendu. Avec un gloussement offensé et un battement d’ailes, l’oiseau vola un peu plus loin avant d’être irrésistiblement attiré par le sandwich d’un jeune-homme endimanché.

Il regarda l’annonce qu’elle lui tendait. Elle l’avait découpée dans le Lutécien Libéré dont il reconnut tout de suite la typographie curviligne. Ce quotidien associatif et auto-géré de Lutèce était aussi célèbre que ses fondateurs, mais ses pages d’annonces étaient bien plus fournies en colonnes matrimoniales qu’en propositions d’emplois. Saule les lisait par pur plaisir, prétendait-elle. Merle, lui, ne comprenait rien aux abréviations utilisées (ainsi qu’à bon nombre de mots écrits en plein, d’ailleurs). Pourtant, cette annonce-là semblait en être une vraie... et le commis la lut rapidement avant d’esquisser une petite moue sceptique.


— Des scroutts…, fit-il mi-figue mi-raisin. Je ne crois pas que ça soit une bonne idée.


C’était un euphémisme. Non, c’était définitivement une mauvaise idée. Misphor Mortefoudre, l’un des baroudeurs qui posait parfois ses valises au Chat qui Pêche, avait perdu une jambe à cause d’une « rencontre » avec l’une de ces bestioles dans la cale d’un bateau qui en transportait une cargaison illégale. Et il prétendait avoir pourtant été poli. Merle secoua la tête.


— Je ne sais pas qui a eu l’idée de croiser des crabes ardents et des manticores, mais ces bêtes-là sont plus dangereuses que tout ce que tu peux trouver à Lutèce. Leur brosser la carapace…


Il ouvrit des yeux éberlués en relisant ces mots à voix haute.


— Et pourquoi pas leur aiguiser le dard, ou leur récurer l’orifice lance-flamme.


Il passa une main sur son front. Par Merlin, ils auraient bientôt de quoi écrire un best-seller sur l’absurdité du marché de l’emploi sorcier... Ce fut pourtant à ce moment-là que deux mots attirèrent son attention sur la dernière feuille de journal reposant encore sur le parapet. Au milieu d’une colonne d’annonces qu’il ne regarda même pas, se dessinaient en lettres brillantes les noms d’Honoré et Désiré Miracle, photographes associés. Ne prenant pas le temps de découper l’annonce, il lut à voix haute sans se préoccuper d’un nouveau pigeon qui s’invitait en tant qu’auditoire :


— Cherche apprenti/e en tirages et développements photographiques (documents d’identité, portraits ludiques et officiels). Motivation et sens du cadrage exigés, bon relationnel apprécié (service en boutique ponctuel). Se présenter ce jour-même à l’échoppe à partir de midi. Allergiques au magnésium s’abstenir.


Relevant la tête, il regarda Mélina. Dès les premiers mots de l’annonce, l’intérêt de Mélina fut titillé. Ça, c’était dans ses cordes ! Tout du moins, elle savait y faire avec un appareil photo moldu, ainsi que pour développer les clichés puisqu’elle avait toujours préféré l’argentique. Alors que Merle continuait sa lecture, elle hocha la tête à chaque qualité requise. De la motivation, elle n’en manquait pas. Le sens du cadrage, on le lui avait souvent prêté. Bon relationnel… Chez les moldus elle n’avait jamais eu de problème sur ce plan. Les choses seraient certainement différentes de ce côté-ci de la Porte Noire, mais elle pouvait venir à bout de ses maladresses.

Au fur et à mesure de la lecture, le sourire de la jeune-femme s’agrandissait. Cet emploi était fait pour elle, d’autant qu’elle n’avait aucun problème d’allergie répertorié à ce jour. Pourtant, une idée lui vint à l’esprit. Elle repensa à la photographie de la cornegriche qu’elle avait soigneusement rangée dans son album photo, dans sa petite chambre à l’auberge, puis à la photo de classe que Merle avait sorti la veille de son départ. Les photos sorcières étaient sans aucun doute bien différentes de celles qu’elle avait prises jusque-là.


— Crois-tu que j’en serai capable ?, demanda-t-elle en relevant la tête vers l’oiseau, son enthousiasme s’emberlificotant dans son incertitude. Je n’ai jamais pris que des photographies statiques.


Même dans un domaine où elle avait a priori de l’expérience, elle allait peut-être être considérée comme inexpérimentée.


— Par Merlin, bien sûr que tu l’es, répondit Merle à la volée.


A mesure de sa propre lecture, lui-même n’avait pu s’empêcher de sourire, tant il réalisait que cette annonce-là pouvait convenir. Plus encore qu’intéressant, c’était inespéré !


— J’avais sept ans quand les SSAE ont organisé un atelier d’initiation à la photo. Ce n’est pas compliqué, et tu vois bien…


Il pointa de son doigt de jeune-fille le début du texte.


— L’annonce dit que les frères Miracle cherchent un apprenti : ça veut bien dire qu’ils vont lui apprendre à le faire !

— Apprenti…, répéta Mélina alors qu’un sourire se dessinait sur son visage. Oui, ça oui. Je suis capable d’apprendre !


Son ton était déterminé. Il fallait au moins qu’elle passe cet entretien, qu’elle donne le meilleur d’elle-même, et ces messieurs Miracle décideraient si - oui ou non - il était prêt à donner sa chance à une semi-molude nouvellement arrivée, avec pour seul bagage photographique ses connaissances, sa pratique profane et sa brosse à dents électrique.

Merle n’avait aucun doute, absolument aucun. Et cette certitude s’exprima en l’instant par deux rapides mouvements qui vinrent récolter les piles d’annonces un, deux et trois et les superposer en quinconces pour un éventuel usage ultérieur. En moins d’une minute, l’atelier de découpage fut remballé et il se leva du cercle de pierre qui encadrait le vieil acacia.


— A partir de midi, relut-il. Vas-y donc avant. Si tu es la première à passer, il n’auditionnera peut-être même pas les autres !


L’avis de Merle n’était peut-être pas totalement impartial, mais il avait raison de la presser et de souhaiter mettre en avant la motivation de son amie par une ponctualité irréprochable à cet entretien. Alors que l’église carillonnait de quelques notes les onze heures et demie, il confia la pile d’annonces inutiles à la jeune-femme, et fourra les ciseaux dans sa besace avant de la passer sur son épaule. Lui aussi devait filer.

La confiance que Merle mettait en elle gonflait le coeur de Mélina d’une motivation encore plus forte. Oui, elle se présenterait en avance à cet entretien, avec une bonne dose de détermination. Elle n’aurait pas imaginé être catapultée dans une entrevue si vite, en ce matin, mais c’était inespéré.

Il faisait déjà chaud ce jour-là, et la robe à fleurs qu’elle avait choisi de porter au matin serait probablement convenable pour ce genre de rendez-vous. De toute façon elle avait beau y réfléchir, elle n’avait rien d’autre qui aurait été plus adéquat. Elle se leva à son tour et frotta sa robe comme pour se donner de la constance et s’assurer qu’aucune tache ou poussière ne viendrait gâcher la première impression qu’auraient d’elle les frères Miracle.


— Est-ce que ça ira ?, demanda-t-elle malgré tout.


Merle arrêta son pas vers le portillon du jardin et la considéra, se demandant de quoi elle voulait bien parler. A son expression descendante et au geste qu’elle fit, il comprit sans mal qu’elle évoquait sa tenue... Elle était d’un style moldu relativement sobre, tel que de nombreux jeunes-gens de Lutèce en portait pour suivre une mode novatrice venue de par-delà les Illusions. Bien des anciens critiquaient cet attrait que les jeunes avaient pour le prêt-à-porter profane... Mais le monde changeait, et plus personne ne s’étonnerait de voir Mélina se présenter ainsi. Elle n’allait quand même pas revêtir une robe de sorcier en velours d’apparat pour postuler à un emploi d’apprentie. Ce serait correct, Merle n’en doutait pas, et il hocha la tête avec une expression d’assentiment.


— Ce sera très bien, ne t’en fais pas, lui dit-il en l’incitant à marcher dans ses pas. Pour y aller, ce n’est pas compliqué. Tu vas poursuivre par-delà Saint-Séverin, traverser le Boulevard, et tu ne pourras pas manquer la Combe aux Chimères, avec son portail ferronné : elle marque l’entrée de tout le quartier commerçant. Ce n’est pas loin. Dix minutes au plus. Tu pourras demander : tout le monde connaît l’échoppe des Miracle.


Dans un grincement, la porte grillagée du square s’ouvrit sur les ruelles et Merle la retint pour laisser sortir sa camarade.

Celle-ci sortit, acquiesça, et souffla. Elle ressentait une sorte de trac, de ceux que l’on ressentait lorsqu’on se retrouvait catapulté sans s’y attendre dans une aventure imminente. L’instant d’avant, elle s’était trouvée à contempler sceptiquement des annonces improbables, et voilà qu’elle filait vers un entretien d’embauche impromptu. Elle ne savait même pas si son avance serait appréciée… mais il fallait le tenter au culot.


— Merci, Merle. Pour ton aide, réellement.


Elle avança en direction de la rue Galande.


— Je suis réellement soulagée que tu sois revenu.


---


15h16


— C’est bien, Merle.


Le pouce posé sur son menton, Seamus réfléchissait à ce qu’il pouvait percevoir de la concentration de son élève. Il avait réussi à maintenir les traits de l’essence qu’il portait alors, et ce malgré la perturbation que l’irlandais venait d’imposer dans les Kas, à l’aide du piano de sa chambre. Encore une semaine en arrière, il aurait sans doute viré, au moins de couleur des yeux ou de cheveux. Il progressait. Et pourtant, O’Riordan pouvait percevoir à quel point il était épuisé.

Lui-même n’était pas dans un état de repos remarquable, mais à présent que des plans d’action se dessinaient avec la Maison de Malebrumes - au moins - l’incertitude était quelque peu levée. Ceci, et la garantie d’une protection dont il commençait déjà à resentir la sécurité. Il espérait - en aveugle - qu’elle était déjà la même pour sa femme et son fils, quelque part, et que les promesses du Patriarche avaient été honorées. Il écarta d’emblée leurs visages qui dansaient à ses yeux. Il souhaitait rester concentré lui aussi.

C’était avec un silence concerné qu’il passait - chaque jour - non loin de la Porte Noire où l’une des escouades aurorales montait la garde. Aux yeux de toute la population, il était clair qu’ils anticipaient quelque chose, en cet endroit comme en d’autres de la Ville où semblables activités de surveillance avaient été remarquées. L’irlandais - lui - en savait bien plus long que quiconque sur ce qui attendait son heure par delà les murs. Mais - à présent - il lui semblait que le versant sorcier du monde avait une longueur d’avance. Ils avaient privé la Nouvelle Inquisition de la carte leur permettant de situer les failles des sortilèges qui les séparaient encore. Pour l’instant, ils étaient encore à l’abris. Tant que les Illusions tiendraient. Tant que la Lune Noire serait encore en quantité suffisante dans l’atmosphère. L’irlandais chercha le regard de Merle.


— Tu peux te reposer. Quand retournes-tu au Pays de Galles ?


Le retour du commis avait été un soulagement, pour lui également. Plus que jamais, il avait besoin de progresser, et il n’était pas certain qu’il fut dans les plans de Léandre Walsingham de s’aventurer sur ce terrain. Les plans, et les compétences, aurait-il volontiers ajouté avec un sourire en coin.


— Lundi, souffla l’oiseau sans enthousiasme, mais en considérant que le week-end qu’il allait passer à enchaîner les corvées de l’auberge allait avoir valeur de paradis terrestre. Par la suite, nous nous verrons le mardi et le jeudi... si vous le voulez bien...


Il espérait que ce serait le cas. Les quelques progrès qu’il faisait malgré la fatigue étaient une lumière au milieu du harassement, et ce qui venait de se produire (ou plutôt de ne pas se produire) dans quelques notes de piano, il allait le porter avec lui jusqu’à leur prochaine leçon. Comment l’irlandais était capable de mettre en marche les Champs Magiques à l’aide d’un tel instrument, il n’en était pas bien sûr. Mais il était clair que cette virtuosité imposait le respect à ses yeux. Il se leva.


— Entendu. Tant que mes affaires personnelles le permettront.


Seamus s’était également levé du tabouret qui jouxtait le piano. Sous peu, il serait probablement impliqué dans d’autres missions d’infiltration. Et à l’échelle de quelques mois, possiblement dans un dispositif plus... permanent, de l’autre côté. Mais pour l’heure, il pourrait encore accompagner cet oiseau singulier, dont il avait bien cerné le peu d’attrait pour ce que ses autres precepteurs avaient à inculquer. Il referma le couvercle sur les touches d’ivoire et donna une brève tape encourageante sur l’épaule de celui qui repassait son tablier à son cou.


— Merle, ce que je voudrais, c’est que tu considères ce qu’ils t’apprennent comme un sésame qui te fera gagner du temps.


Les choses allaient bouger, sous peu. Léandre ne pourrait pas éternellement s’occuper de lui de façon rapprochée : le monde se chargerait de le happer vers d’autres prérogatives.


— C’est soudain, c’est sans doute beaucoup pour toi, mais prend ce qu’il y a à prendre. Il y a ce qu’il veulent faire de toi avec ces savoirs, et ce que toi tu en feras.


Peut-être rien. Ou peut-être quelque chose qu’ils ne soupçonnent pas. Et toi non plus pour l’instant, qui sait.

L’oiseau était purement et simplement sceptique à ce sujet, mais il ne pouvait balayer de la main les conseils de Seamus. Il avait une grande confiance en lui et l’écoutait toujours. Il avait conscience d’être encore déphasé, avec cette oppression que l’on ressentait en étant propulsé hors de ses repères. Il y avait un choc culturel clair dans ce qu’il vivant, en plus du choc identitaire. Peut-être allait-il s’y faire, même s’il en doutait.


— Je vais essayer, dit il avant de se reprendre. De mon mieux. Je vais faire de mon mieux.

— Parfait, lui fit Seamus avec presque un sourire. Allons, ne te fais pas plumer par ton patron. Slán agat, lon dubh.


Il poussa son élève vers la porte. Il n’avait pas besoin que Caupona surtaxe encore sa note de frais de rétention de personnel, pour les minutes supplémentaires de ses leçons.

En un instant, Merle se retrouva dans le couloir du premier étage, et acheva de nouer son tablier dans son dos entre les portes (10)5 et (10)4. Il n’était presque pas en retard pour le service du thé, et Saule n’aurait peut-être même pas encore achevé la confection des scones. Respirant un grand coup, il marcha jusqu’à l’escalier qui craquait déjà sous d’autres pas.


— Ah, Merle !


Mélina se trouvait là, à monter deux à deux les marches, serrant la bride de son sac d’une main et se tractant à l’aide de la rampe de l’autre. Elle avait visiblement eu très chaud, ses joues étaient pour le moins rouges, mais elle avait tout à la fois une lumière dans le regard qui en disait assez long sur la façon dont s’était déroulé l’entretien d’embauche auquel elle s’était présentée sur le coup de midi.


— Je suis à l’essai ! Tu te rends compte !


Pour tout dire, elle n’aurait jamais imaginé que l’audition prendrait une telle forme. Ils avaient été quatre à se présenter à l’heure indiquée dans l’annonce (et elle avait eu le bénéfice de l’avance, Merle avait eu raison), et avaient été projetés directement dans le bain - ou plutôt les bains - du développement photograpique. Désiré Miracle avait observé chacun de leurs gestes et analysé chacune de leurs remarques, tandis qu’Honoré les avait guidés dans leurs tirages. Mélina avait réussi à obtenir une image mobile en une seule phase, et avec un mouvement plutôt fluide et fidèle à la situation photographiée, ce qui n’avait pas été le cas de son voisin et rival. Ce dernier, qui avait travaillé sur un portrait, n’avait pas réussi à empêcher le sujet de faire - en boucle - des gestes obscènes initialement non prévus.


— Nous étions quatre, et c’est moi qu’ils ont choisi !


Face à elle, l’oiseau ouvrait des yeux ronds comme des soucoupes, portant une joie affichée.


— Par Merlin, c’est formidable !


Si Enguerrand avait été là, il aurait certainement lâché une salve du mot « diantre », de façon assez cohérente avec ce qu’éprouvait alors Merle.


— Tu seras payée ?


Etait-on payé pendant une période d’essai ? Il n’en avait aucune idée. Lui-même n’avait pas eu de période d’essai, lui semblait-il. Ou alors il était toujours dedans. A bien y réfléhir, il n’avait jamais eu de contrat du tout, et les « augmentations » minuscules dont le gratifiait parfois spontanément Caupo n’étaient inscrites que dans sa tête d’aubergiste.


— Oui, bien sûr. Et Monsieur Miracle va me louer une chambre de bonne au dernier étage de l’échoppe !


Deux problèmes venaient de se régler en un seul. Et même trois, si l’on prenait en compte le fait que le loyer allait être divisé de moitié, par rapport à ce que lui faisait éhontément payer Caupona. Mélina regrettait forcément de quitter la chambre 12, qui avait été son premier point de chûte à Lutèce et le lieu où elle avait montré à Merle sa première photographie de voiture, mais son soulagement était quand même immense, à elle qui avait tant craint de devoir s’en retourner dans son village moldu.

Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle qui n’avait jamais réussi à couvrir plus que le mariage de ses proches dans le monde profane, allait devenir apprentie photographe, spécialisée dans les clichés en mouvement. Elle avait eu le sentiment que - entre la photographie et la reprographie - l’affaire des frères Miracle tournait à plein régime. Il y aurait une masse de travail conséquente, mais elle était absolument prête !

— Ah je suis content pour toi !


Merle avait-il une seule fois dans sa vie prononcé ces mots et dans cet ordre ? Oui, peut-être une fois. Le jour où Saule avait décidé de cesser de fréquenter un taxidermiste des Faubourgs, qui avait de longue date eu des vues sur elle. Il ne lui avait jamais plu, même s’il n’avait pas bien compris - à l’époque - les tenants et les aboutissants des relations humaines. Mais une chose était claire, même pour lui : quand quelqu’un vous disait « j’adore ta chûte de reins, il faudrait au quatre fêtus pour l’empailler », il valait mieux se méfier, ce que Saule avait heureusement fini par faire. Alors oui, il avait été très content pour elle de la fin de cette aventure pour laquelle elle n’avait - pour une fois - ni pleuré ni hurlé.


— Merci, lui souffla Mélina en attrapant ses mains malgré lui. Sans toi, je pense que je ne me serais jamais présentée si vite. Vraiment, merci ! Pour tout depuis le début !


Merle pouvait sentir le Ka Eau fluctuer autour d’elle, peut-être parce qu’il venait de passer la dernière heure à se concentrer sur ce qu’Aelnander nommait en anglais les Ethereals. Elle irradiait d’enthousiasme heureux, et il décida qu’il se permettrait aussi d’être joyeux jusqu’à la fin de la journée, si le contexte continuait de s’y prêter. Il espérait juste qu’elle ne lui referait pas de bise, comme elle l’avait fait à la veille de son départ pour le Pays de Galles. Mais elle n’en aurait sans doute pas le temps, car il pouvait déjà entendre son patron taper du pied sur la dernière marche de l’escalier, comme il le faisait souvent juste avant de se mettre à vociférer son nom. Il la croisa et descendit de deux marches.


— C’était avec plaisir, tu sais. Tu auras beaucoup de travail, mais on ne sera pas loin.


En y pensant, il n’était pas le seul à vivre un choc culturel et identitaire. La façon dont Mélina se posait face à sa propre traversée était en elle-même une leçon, et il aurait été fort inspiré d’en prendre de la graine. Elle avait un courage que lui ne possédait pas. Il descendit encore d’une marche. Son nom d’oiseau venait de résonner une première fois, et la voix de Caupo portait une gentillesse toute relative. Il leva un index, dans un franc sourire :


— N’oublie pas : tu as payé pour la semaine, ne fais aucun cadeau au patron !


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