Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 4 : La Laine et l'Etain par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

12 Le droit et la faveur

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23 octobre 2010 – 20h20


Autour des bras croisés de Merle sur lesquels reposait sa tête - ses yeux clos face à la table - Saule s’activait à passer l’éponge. Un peu anxieuse, elle veillait surtout à ce que son nez demeure dans le creux de ses manches jusqu’à ce que le dernier client mette les voiles. Il n’avait pas besoin que son anonymat fut pulvérisé en même temps que sa discrétion relative à ses déboires métamorphomagiques. Par tous les jalapeños, le patron ne l’avait pas ménagé au retour du Bassin.

A le voir dormir ainsi, elle était un peu navrée d’avoir autant chargé son chocolat chaud. Elle l’avait fait pour le sauver : ni plus ni moins. Lorsque Caupo était dans cet état, il était préférable de perdre connaissance très vite, ce qui n’était pas compliqué pour l’oiseau, étant donné son état de délabrement. Quarante-cinq kilos sous son état propre (elle détestait parler en livres. Les livres, c’était pour ses étagères), une journée entière de travail dans les pattes, elle ne savait pas combien de longueurs de bassin en prime... Il avait mis cinq grosses minutes à sombrer.

Derrière son comptoir, Caupo avait maugréé toute la soirée. Non, la conversation avec son commis ne l’avait pas mis de bonne humeur. Et peut-être la chose avait-elle joué dans le fait que la salle se fut vidée assez vite après le dîner. Il ne resta bientôt plus que Monsieur Dinard. Mais il faisait pour ainsi dire partie du mobilier. Et d’ailleurs, lui aussi dormait.

— Allez, réveille-toi, fit-il en s’approchant de la masse aviaire informe et en lui poussant l’épaule, aussi molle que décharnée (était-ce possible, que de faire aussi osseux et mou à la fois ?).

Une seconde passa dans le bruit des assiettes que rassemblait Saule, puis deux, puis trois, et l’aubergiste réitéra son geste, avant de décider qu’il fallait employer des moyens plus efficaces.

— Il n’y a plus de savon, Saule, dit-il alors que cette dernière savait pertinemment que si. Pénurie dans toute la ville. On va devoir faire la vaisselle avec du sable.

Cette parole provoqua un mouvement du commis, qui tourna la tête sur l’étoffe de son avant-bras. La plantureuse grande blonde s’en était allée.

Et il était certain que ce n’était plus par ses efforts mais par son épuisement que ses yeux ouverts tenaient en restant gris.

— Le savon..., articula-t-il.

On ne pouvait pas vivre sans savon. En tout cas lui. La vaisselle faisait partie de ce qui donnait un sens à son existence, et sa dimension olfactive et mousseuse était tout simplement cruciale.

— J’en rapporterai de Caerdydd.

Il se redressa en position assise et laissa tomber sa tête en arrière. Merlin, était-ce vraiment du Brandy que Saule avait ajouté ? Avec le chlore, quelque réaction digne des plus infâmes potions semblait avoir eu lieu.

— Tu cours toujours ?

Caupo venait de se rasseoir à la place-même où il l’avait cuisiné un peu plus tôt. Cette question, il venait de la poser avec un ton bien plus aimable que ses hurlements du retour du Bassin. Il ne lui ferait plus non plus la morale. Il était temps de se côtoyer en paix.

Merle soupira, passant une main dans ses cheveux redevenus noirs. Il avait mal au crâne et se demandait comment allaient ses sutures pariétales. Depuis que Sifolie les avait suivies de ses doigts, il avait l’impression qu’elles se rappelaient sans cesse à lui.

— Moins, répondit-il en essayant de donner l’impression d’être lucide.

Eal a besoin de se reposer. Il a accumulé de la fatigue.

Il n'était pas utile de détailler la nature de ces crises qui le prenaient, et ce même si Lachlan Aelnander avait éclairé sa lanterne. Il ne mentionnerait pas non plus ces affaires bien trop grandes pour lesquelles le jeune Walsingham était missionné. Il en ignorait la nature. Mais Léandre lui-même ne venait presque plus, et il devinait que des choses importantes se jouaient quelque part. Il s’inquiétait pour Eal. La plage les accueillait encore, cependant. D’une façon qui mettait moins en peine les dernières forces qu'il se savait posséder.

— Pour le reste…, dit-il, ça va. Même si je n’aimerai jamais les sciences politiques. Patron, tout ça est… archaïque. Je ne vois vraiment pas comment on arrive à tenir les rênes de Lutèce avec ça.

C’était bien la première fois que Merle donnait son avis sur quelque chose d’autre que l’Auberge et la météo. Et, étonnamment, il montrait une conviction raisonnée en prononçant ces paroles. Jamais il ne s’était intéressé aux mascarades d’élections pour la tête du Ministère de la Magie, organe par ailleurs entièrement contrôlé par les Puissants, ni aux méandres procéduriers et rigides de l’administration sorcière. Pas plus qu’il ne s’était intéressé à toutes les lois inapplicables du Syllabus, qui ne servaient les intérêts que des Grands Noms et laissaient le Peuple subir la justice alternative de minorités. Mais ça aussi, connaissait une onde nouvelle.

Caupo tapa sur la table en entendant ça, mais Dinard ne se réveilla même pas.

— Comment tu peux dire ça, Merle. Les lois de Lutèce sont aussi vieilles que la ville ! Elles ont fait leurs preuves, sinon tout aurait lâché depuis longtemps ! Sans règles, c’est l’anarchie ! Qui te met des idées pareilles dans la tête ? Tu as revu Enguerrand, c’est ça ?

Il savait avec quel genre de traines-pavés son fils allait. Quelles genres d’opinions ils avaient. Au sujet de quoi, et surtout contre qui. Il n’aimait pas ça.

— Une règle est une règle, Merle. Si elle existe, c’est qu’il y a une bonne raison. C’est facile, de critiquer ! Tu en as, toi, des lois à proposer ?

Mais qu’est-ce que c’était que ça. C’était bien la première fois qu’il entendait des choses pareilles sortir de son commis. Depuis quand se prononçait-il sur la politique de la Ville ? Est-ce que Léandre était en train de parvenir à ses fins ? Merlin ! Caupo avait été convaincu que c'était impossible ! Quoi qu'il en fut, il avait visiblement échoué. Ce n'était pas un Patriarche, qu'il était en train d'en faire, mais plutôt un opposant au régime. Il y avait presque de quoi en rire, mais le patron allait plutôt lui faire passer l'envie de recommencer. A l’avenir, il s’en tiendrait sans doute à la météo.

Saule écoutait d’une oreille, et sans doute même de deux. Elle non plus, ne croyait pas ce qui était en train de s’incruster dans son cerveau fatigué. Elle s’était même demandé un instant si elle avait bien entendu, dans le bruit des assiettes entrechoquées. Elle-même n’était pas insensible aux valeurs prônées par lesdits traine-pavés, qu’elle avait déjà croisés sous les poutres de Shakespeare & Cie. Mais elle n’en aurait jamais parlé avec Caupo. Par Merlin. Elle tenait à son intégrité physique et mentale ! La situation allait dégénérer de nouveau, c’était une évidence. Elle regarda la bouteille de Brandy. Non. Elle ne pouvait pas remettre ça. Le foie de l’oiseau n’avait pas à payer pour son audace nouvelle. A la place, elle fit chauffer de l’eau.

Merle, lui, reçut la réaction de Caupo avec un calme sidérant. Il le regarda tranquillement, soupesant ses mots et cherchant à garder en mémoire la moindre parcelle de ce qu’il lui disait. Le témoignage de son patron et la vision qu’il avait de Lutèce valaient de l’or, à ses yeux. Sa voix était celle d’une partie du peuple, d’un honnête (le plus souvent) travailleur, dont les racines se mêlaient à celles du vieil acacia de Saint-Julien-le-Pauvre. Ce dont Merle était certain, c’était que les gens comme Anthémis Caupona - dont on ne demandait jamais l’avis - devaient être écoutés autant que les intellectuels de la Sorbonne ou les petits patrons nouveaux riches des Lumières.

En revanche, il lui apparut de façon certaine que l’aubergiste ne savait pas ce qu’étaient les Sciences Politiques. Sans condescendance, avec simplement de la justesse et de l’attention, il éleva à nouveau la voix.

— Je ne parle pas des lois…, dit-il avec un léger mouvement de tête qui laissait assez entendre qu’il y avait néanmoins beaucoup à dire sur le Syllabus.

Bien sûr, il fallait des lois. Ce n’était absolument pas ça qu’il remettait en cause. Il secoua la tête.

— Je parle des rapports de pouvoir entre gens, de la façon de gouverner.

Si Caupo affirmait que les choses devaient bien avoir leur raison d’être puisqu’elles existaient depuis si longtemps, il était pourtant fort bien placé pour savoir quelle dichotomie existait entre les Hautes Sphères de Lutèce et la masse du « peuple digne », celle qui travaillait dure pour n’obtenir que le droit de verser la Taxe de Brumaire sur le Sol, une fois l’an. Où allait cet argent ? Dans les caisses de ceux qui l’emploieraient à dorer leur blason en laissant les ruelles du Quartier Latin s’embourber de crasse. Caupo était de ces hommes qui vivaient pour son auberge, pour son travail, alors qu’un mot des Puissants suffisait à le faire expulser de sa masure. Il n’y avait pas d’acte de propriété pour les biens immobiliers, à Lutèce. Seulement le droit (payant) de rester là tant que quelques mains gantées n’en auraient pas décidé autrement.

— La seule chose qui tienne le peuple, c’est la peur de perdre le peu qu’il a, patron.

Saule se hâta, et lança dans l’eau quelques feuilles et quelques baies. Elle observait chacune des réactions de son patron. Mais elle devait faire vite, car Merle poursuivait.

— Les Puissants ont peur de perdre leur statut, les gens modestes n’expriment pas leur mal être par crainte d’être relégués au rang des Parias, et ceux-là… ceux-là se taisent pour être simplement laissés en vie.

C’était là l’implacable vérité. Par la voix des Patriarches et d’eux seuls, les Puissants exerçaient un contrôle absolu sur la vie et la mort des quartiers, des rues, des bâtiments et des âmes. Le nom, le sang, étaient les seules valeurs traçant la destinée des êtres, quelques fussent leurs talents, leurs aptitudes, leurs valeurs. La foule était une ressource décharnée abreuvant de nectar une Reine démesurée et mourante.

Lorsqu’il avait parlé des lois, Caupo ne faisait pas référence au Syllabus, mais bien aux fondements tacites qui régissaient Lutèce, ceux qui voulaient que les Griffonblanc et les de Malebrumes gouvernent de façon monarchiques, avec un Ministère qui n’était que le bout de leur bras, ceux que tout le monde connaissait et dont personne n’osait parler et encore moins se plaindre. Lui aussi trouvait tout ça injuste, mais il préférait obtempérer docilement plutôt que perdre son commerce. Il ne se posait pas d’autres questions. Il cherchait à tirer son épingle du jeu, pas en redéfinir les règles. Et il était loin d’être le seul.

Avec une célérité irréelle, Saule posa devant Merle la tasse fumante.

— C’est pour dissiper le Brandy, souffla-t-elle.

Et au fond, ce n’était pas un mensonge, et elle esquissa un sourire discret lorsqu’il la remercia. Caupo, lui, tapota du poing sur la table.

— Non mais Merle, allons. On ne vit pas avec la peur au ventre, quand même, tu vois bien que c’est vivable.

Il se retourna et jeta un oeil à Dinard. Il n’avait pas peur, mais il n’aurait pas non plus voulu que ce qu’était en train de raconter son commis fut ébruité. Il allait passer pour un de ces révolutionnaires et s’attirer des ennuis.

— Tu fais toujours partie des gens modestes, alors je te recommande de t’en tenir au plan initial : sauver sa vie, c’est déjà pas si mal.

Les yeux de Merle se plissèrent, alors qu’il buvait ce breuvage inconnu. A son avis, la peur avait de multiples visages et le silence en était une expression bien plus répandue que la panique visible. Toute l’acceptation de Caupona, était le reflet même de cette oppression environnante. Et Merle la partageait, même s’il savait à présent être lucide.

— J’ai été Paria aussi longtemps que commis de cuisine, dit-il factuellement, sans animosité, avant de regarder à nouveau celui qui s’était en réalité dressé contre ces « lois » qu’il prônait à présent.

En le tirant du caniveau, en lui rendant l’humanité qui s’était amenuisée en lui au milieu des cartons, Caupo l’avait bel et bien risquée, sa quiétude. Et c’était bien parce qu’il portait au fond cette clairvoyance qu’il étouffait à présent. Sa chance avait été grande de croiser l’aubergiste. Et peut-être que la foule des miséreux attendait en silence son Anthémis Caupona. Il but de nouveau, tâchant d’analyser ce que la décoction pouvait être. Il sentait étrangement revenir le sommeil. Et pourtant, il n’y avait pas là dedans une goutte d’alcool, il en était certain.

— L’égalité et la dignité des gens devrait être un droit, pas une faveur.

Il n’y avait rien de plus résilient qu’une idée. Une fois qu’elle avait germé, il était impossible de la déloger des tréfonds de l’âme où elle s’était enfouie. Merle n’était pas sot, et il était bien trop trouillard pour exprimer ce genre d’idées sur la place publique. Cependant, elles étaient en train de se répandre en lui avec autant de présence que celle de... de quoi, d’ailleurs ? Il lança un regard lamentable à Saule. Qu’est-ce qu’elle lui avait encore donné ? Caupo pouvait se rassurer. Ce qu’il pensait, il le tairait face à tout autre que ceux qui se trouvaient dans cette pièce et qu’il tenait pour sa famille (monsieur Dinard assoupi inclus). Et il ne laisserait pas Caupo s’inquiéter de ses convictions nouvelles.

— Je n’en parlerai pas, patron, ne vous en faites pas, dit-il en haussant les épaules comme si - finalement - tout ça n’avait pas d’importance.

De toute façon, il n’était pas grand-chose, quoi que Léandre eut imaginé pour la suite. Il pouvait bien penser ce qu’il voulait, la face de Lutèce s’en trouverait inchangée. Son coude se posa sur la table et vint soutenir sa tête.

Caupo pinça ses lèvres. Il n’avait jamais considéré Merle comme un Paria, il n’y avait jamais vraiment réfléchi, à vrai dire. Mais – objectivement – ce que venait de dire le jeune homme était la vérité.

— Rien n’est figé, lui dit-il en essayant de s’en convaincre, alors qu’il savait objectivement à quel point Lutèce ressemblait à un système de castes. Toi, tu es passé de Paria à modeste commis, et tu compteras peut-être parmi les gens importants de cette ville.

Il regarda encore Dinard.

— Et avant ça, tu étais même sacrément bien né.

Bon, ce point de départ, associé au point d’arrivé qu’il envisageait pour son commis, faisait finalement passablement déterministe, mais il ne développa pas. Les pensées utopistes de son révolutionnaire d’employé finissaient par le faire sourire, tant elles étaient candides, mais il était en vérité grandement soulagé de l’entendre dire qu’il se tairait. Il recula dans le fond de son siège et le fixa étrangement, comme si le jeune homme qui se trouvait devant lui contribuerait à changer tout ça. Il ajouta pensivement :

— Pour l’instant oui, tais-toi Merle. Pour l’instant.

Il cligna des yeux, avec une expression qu’on lui connaissait peu, constatant que la tête de l’oiseau était repartie dans ses bras.

— Un jour, ta parole aura peut-être du poids. Et ce jour-là, par contre, il ne faudra plus te taire du tout.

Par cette simple phrase, Caupo venait d’admettre plusieurs choses. Que la situation de Lutèce n’était pas admissible, qu’il jouait un rôle laissant penser le contraire, et qu’il plaçait beaucoup d’espoirs dans son commis. Il regretterait peut-être de lui avoir dit tout ça. Ou peut-être pas.

Ce dernier s’en rappellerait-il, de toute façon, lui qui était en train de fermer de nouveau les yeux sur le bois de la table ? Il était probable que non.

Et que de ce qu’il prononcerait alors non plus :

— Je vous adore, patron, articula-t-il alors que sa conscience filait. Même quand vous me criez dessus, je vous adore.

Puis sa respiration se fixa sur un rythme régulier, qui n’était plus que celui du sommeil.

— Qu’est-ce que tu lui as donné ?, demanda l’aubergiste à Saule.

Et cette dernière répondit :

— Oh trois fois rien. C’est de la tisane de passiflore et de valériane.

Elle tira sa baguette qui attachait son chignon pour enchanter sa pile d’assiettes qui montait dangereusement haut, non sans un sourire mesquin.

— Avec un peu de belladone.

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