Lutetia, sur le Pavé du Paris sorcier - Cycle 5 : Les Stryges et les Sélénandes par

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Univers Parallèle / Drame / Fantastique

7 Dans le silence de Saint-Séverin

Catégorie: T , 3302 mots
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19 décembre 2010 - 14h35


L’air craqua dans la mansarde lorsque Merle y apparut. Sous sa main, l’anse de l’arrosoir qui faisait office de portoloin entre le Nid et l’auberge lui avait semblé aussi froide que les givres du solstice d’Hiver, où ils se trouvaient alors. Ses souliers rencontrèrent le plancher de bois usé - dans la faible lumière distillée par la lucarne - et il posa sa main contre le mur inégal pour mieux assurer sa réception. Partout dans ce lieu qui avait été sa « chambre », la poussière avait repris ses droits, mais il ne posa même pas les yeux sur les tablettes de l’étagère de fortune. Et encore moins sur le Couloir de Percée.

Dans l’état d’inquiétude et de stress qui était le sien, son visage d’emprunt n’avait pas survécu au « voyage ». Ce fut sous ses cheveux noirs et en hâte qu’il ouvrit la porte de la petite chambre et qu’il fondit sur les premières marches de l’escalier qui descendait les étages en direction de la salle de l’Auberge et des cuisines. Il lui était égal de croiser quiconque. Bien égal. A vrai dire, rien n’avait aussi peu d’importance que ça. Qu’avait-il donc en tête, depuis qu’ils s’étaient heurtés - Sifolie et lui - aux contrôles de sécurité empêchant la foule de traverser Saint-Séverin ? Rien. Le vide sidéral. Il lui semblait être devenu totalement incapable de penser. Etait-elle entrée, cette Nouvelle Inquisition qui mobilisait les journaux et tenait – il l’avait bien compris – Léandre loin du Pays de Galles et bien souvent du versant sorcier de leur ville ? Les Illusions étaient-elle véritablement en train de se briser ? Tout ce qui lui importait était de savoir si Caupo et Saule étaient encore à l’Auberge.

En trombe, le pot-au-feu plus ou moins avalé chez Chartier protestant dans son estomac fraîchement soumis à une métamorphose, il dévala les trois étages en faisant grincer le bois. Combien de marches y avait-il entre les combles de l’ancienne maison du quartier Saint-Séverin et le comptoir de son patron ? Des milliers, lui sembla-t-il. Et ce fut sans le souffle qu’il déboucha face à l’âtre à demi éteint. Des yeux, il le chercha par-delà le zinc, en dessous des bouteilles. Et de sa voix étouffée par l’inquiétude, au travers de la pièce déserte de tout client, il risqua un blême :

— Patron ?

Caupo en avait vues, des choses absurdes, depuis qu’il était venu au monde, à commencer par son propre fils. Mais ça ! Ça ! Vraiment, ça dépassait tout et de très loin. Depuis les gros titres des journaux, il était de mauvaise humeur de façon quotidienne mais – en cette heure – de la fumée semblait carrément lui sortir réellement des oreilles. Tout le monde en avait pris pour son grade : les Aurors, les moldus, les Griffonblancs les de Malebrumes, le Ministère de la Magie et même la Porte Noire. Depuis combien de temps était-il seul face à son livre de comptes, assis au milieu de la grande salle ? Si l’on considérait le nombre de pages froissées qui se trouvaient à ses pieds, on pouvait estimer sans trop se tromper qu’il pestait depuis une bonne demi-heure. De temps à autre, il lançait un regard furieux aux assiettes encore pleines qui avaient été abandonnées sur les tables : un véritable gâchis. Quoique, il pourrait peut-être en faire quelque chose si ces messieurs les Aurors acceptaient de lever leur barricade : il ne servirait pas à grand-chose d’élaborer un menu du jour avec les restes si personne ne pouvaient accéder à l’auberge pour le consommer ! Il était tellement en colère qu’il n’entendit pas Merle descendre l’escalier. Il ressassait ses griefs en boucle et - lorsque son commis débarqua - il en était de nouveau au couplet sur la Porte :

— Ils vont condamner la Porte. La condamner ! On a pas idée de construire une porte si c’est pour ne laisser passer personne. Autant construire un mur. QUOI MERLE ? Je t’en foutrais moi, des portes pareilles. Ah ah, elle est belle, la porte protectrice, avec tous ses sortilèges, ses enchantements, sa surveillance nuit et jour... Une porte de moulin oui !

De rage, il cassa la pointe de sa plume sur sa page et l’envoya voler à vive allure à travers la pièce. En entendant ces vagissements, il sembla cependant au commis que tout l’air de ses poumons fut voué à disparaître de soulagement. Ce fut dans un soupir immensément lourd qu’il murmura un « ah-merlin-mille-mercis », inaudible mais profondément salvateur. D’un coup, ses jambes se vidèrent de toutes les forces qu’elles avaient mobilisées pour descendre les marches, et ce fut sur du coton qu’il traversa les quelques mètres qui le séparaient de la table où son patron maugréait. Jamais il n’avait été aussi heureux de l’entendre pester. Jamais. Il venait d’aboyer son prénom, et ce glapissement-là venait de sonner à ses oreilles comme un angélus. Il aurait presque pu sauter à son cou de minotaure, ce qui aurait été aussi déroutant pour lui que pour le tenancier, si l’on en jugeait l’étroitesse de leur passif mutuel en la matière. Il en amorça presque l’impulsion au moment où il passa dans son dos, mais se ravisa et se laissa finalement tomber sur la chaise qui se trouvait à la droite de l’aubergiste.

— Est-ce que Saule va bien ?, demanda-t-il dès qu’il eut retrouvé assez d’esprit pour le faire.

Finalement, ce qui était arrivé à la Porte lui était quelque peu secondaire. Il s’en inquiétait, certes, mais il avait besoin de savoir si la cuisinière était en lieu sûr. Pour Enguerrand, ils n’en sauraient tous rien, mais il espérait qu’il se trouvait quelque part sur le Mont aux Martres, à bonne distance de leurs quartiers. Le poète prendrait-il des nouvelles de son père, par hibou au moins ? Caupo le regarda avec des yeux mauvais. Définitivement, il avait fait le bon choix en ne lui sautant pas au cou.

— Ooooh, j’imagine que Saule est en train de draguer un des assaillants, dit-il en reposant ses yeux sur son parchemin d’additions. Si elle ne s’est pas carrément faite raccompagner au Dehors pour s’être habillée comme une moldue.

Il marqua une pause et regarda Merle comme si il allait le foudroyer sur place, puis explosa :

— Mais enfin, Merle, qu’est-ce que tu crois ? L’Auberge est au bout d’une rue bouclée pour terrorisme, comment veux-tu qu’elle aille bien ! Elle était en pause déjeuner, maintenant Merlin sait où elle se trouve !

Il referma son grimoire de comptes d’un geste sec, et pointa un doigt vers son commis.

— C’est la guerre, Merle. Tu m’entends ? Les restrictions, le couvre-feu… La guerre !

Certes, il exagérait un peu, comme à son habitude lorsqu’il était en colère. Or rien ne le mettait plus en colère que de se voir contraint de fermer boutique. La vérité était sans doute moins dramatique puisqu’il avait été aux premières loges pour constater que la situation avait été très vite maîtrisée et que Saule avait bravé le nivelage pour repasser signaler qu'elle était en vie.

— Patron, mais qu’est-ce qui s’est passé, exactement ?, finit par demander l’oiseau en posant une main quelque peu vacillante sur sa tempe. Le Pont-au-Double est coupé, on ne peut pas entrer dans le quartier. Les gens filent vers les Boulevards, les… les Médicus sont en alerte... et les Stryges de Notre Dame...

Les mots venaient de se coincer dans sa gorge. Face à lui, à la mention des Boulevards, Caupo venait de lever lourdement les yeux au plafond. Formidable. Chartier allait faire complet au service du dîner. La fin du monde. Il soupira de rage. Les lutéciens se ruaient le plus loin possible de la Porte Noire ? Lui aussi, s’inquiétait, mais pour son chiffre d’affaire. Les envahisseurs moldus, s’ils étaient disposés à consommer de la bonne Ronce, foi d’aubergiste, il s’en accommoderait très bien ! S’il le fallait, il avait même un vieux rétroviseur d’automobile dans la cave qu’il mettrait sur la cheminée pour les faire se sentir comme à la maison. En revanche, s’ils faisaient fuir ses habitués, il les hacherait menu. Mais par Merlin, il détestait quand Merle ne finissait pas ses phrases !

— Quoi, qu’est-ce qu’elles ont les Stryges ? Elles ont fait leur travail ! Elles ont déchiqueté ce qu’il fallait déchiqueter ! Encore heureux ! Ce qu’il s’est passé, c’est que la Porte a été forcée, Merle. Par des gens en armures avec d’immenses baguettes de métal. Un peu comme des trompettes mais moins brillantes et sans pavillons. Tu vois ce que je veux dire ?

Merle cligna des yeux terrifiés mais tâcha de demander tout en fixant son patron de façon un peu plus solide :

— Vous… vous les avez vus ?

— Je suis allé leur dire ce que j’en pensais, mais tout était déjà fini. Ils ont placé cette grosse… boule de vide, là. Puis ils ont visiblement rafistolé une nouvelle porte mais l’ont aussitôt bouclée à quintuple tour. Bon sang de dragon !

D’un mouvement de tête, Merle regarda autour de lui : sur les tables les verres avaient été abandonnés à moitié pleins et les fourchettes avaient été simplement déposées sur le bord d’écuelles encore garnies. On aurait dit que le temps avait été arrêté et que les protagonistes de cette scène avaient juste été retirés de la réalité. Pour la recette, ce serait un désastre. Heureusement, le panorama laissait aussi entendre qu’il allait falloir ranger et nettoyer tout ça. Il en avait vraiment besoin.

— L’ancienne porte, poursuivit Caupo, ils l’ont récupérée en petits morceaux avec des pinces, qu’ils ont mis dans un coffre épais.

De l’avis de l’aubergiste, la situation était suffisamment affreuse pour ne pas avoir envie d’en conserver des souvenirs. Mais c’était peut-être pour la réfection, l’enquête ou la mémoire. A présent que Merle comprenait ce qui s’était produit, le rappel de Sifolie pour un départ précipité en Unités Médicomagiques Mobiles le préoccupait grandement. Lui, ne savait pas ce qu’était un « Code Anthracite », mais l’air qui avait été celui de la rouquine en réceptionnant son appel avait parlé bien plus que toute couleur. Où elle avait été envoyée, il n’en savait rien, mais il suppliait Merlin pour que ce ne fût pas au milieu d’une nuée de ces hommes armés. Plus vraisemblablement, les mouvements de foule avaient dû provoquer des incidents, des bousculades. Peut-être les Traverses s’étaient-elles retrouvées engorgées... Massant nerveusement ses propres doigts, il essaya de déglutir avec plus ou moins de peine.

— Léandre pressentait que ça allait arriver, je m’en rends compte, souffla-t-il.

Comme son patron, il avait vécu au jour le jour avec les gros titres des journaux. Il ne comprenait pas. Non. Il n’y parvenait pas.

— Je ne saisis pas pourquoi notre existence leur est insupportable, dit-il sans bouger. Nous vivons sans leur causer de tort. Dans plein de pays, les sorciers vivent même avec les moldus. Merlin, les temps ont changé depuis le Moyen-Âge, pourquoi en sont-ils encore là ?

Par sa nature, il aurait dû savoir qu’il n’y avait pas besoin de causer du tort à autrui pour lui être indésirable. Les Inquisiteurs étaient une poignée, Merle le savait. Mais une poignée qui était en train de se donner des moyens bien préoccupants pour parvenir à ses fins. Merle aurait été bien étonné de ce fait quelques mois en arrière, mais il éprouvait de l’estime pour ce que faisait Walsingham hors de murs. Avec Seamus, il l’avait aussi bien compris. Avaient-ils échoué, cette fois ? Étaient-ils seulement encore en vie ? Caupo laissa échapper un rire désabusé. Léandre... Il aurait mieux fait d’agir plus et de penser moins, celui-là. De s’occuper de leurs Portes avant de donner des leçons de sortilèges à son commis. Où avait-il été, le gallois, lorsque sa clientèle (et lui-même, d’ailleurs) s’étaient faits niveler abruptement ? Quoi qu’il en fût, la conversation s’annonçait un peu trop philosophique pour lui.

— Je crois que ce sont nos différences qui leur sont insupportables, dit-il en haussant les épaules. Nous utilisons la magie, eux la technologie.

Ils ont toujours aimé faire la guerre, pour ce que j’en sais : pour la religion, pour des idées diverses, pour avoir des pays plus grands… Je me demande s’ils n’ont pas juste besoin de conflits. Quand ils en auront fini avec nous, ils trouveront autre chose.

La vision de l’aubergiste était bien négative, mais ce jour n’était pas propice à l’espérance. Il ajouta :

— C’est un peu comme les géants et les trolls : toujours en guerre pour une raison ou une autre. Les sorciers, eux, avaient bien assez à faire plutôt que d’aller guerroyer, à commencer par contrôler les débordements des trolls et des géants !

La « différence » leur était insupportable : cette simple parole était venue froncer les sourcils noirs de Merle au-dessus des feuilles de comptes étalées sur la table. Il savait mieux que quiconque qu’il n’y avait pas de raisonnement logique à la peur de la différence, il se souvenait de l’avoir perçue jusque dans le regard d’enfants de quatre ans. Voilà donc ce qu’elle pouvait donner à grande échelle. Il secoua lentement la tête.

— J’ai toujours cru qu’entre les murs de l’auberge, rien ne pourrait jamais arriver.

C’était vrai. A ses yeux, le Chat qui Pêche avait toujours été semblable à une entité protectrice et sécurisante, et même les tables fantômes abandonnées par les clients ne parvenaient pas à faire vaciller ce sentiment.

— Rien n’a changé, Merle, lui dit Caupo, tu n’as jamais été en sécurité à l’auberge. Là où tu l’es, par contre, c’est chez Léandre, au Pays de Galles. Là-bas, oui, tu l’es.

Il possédait ce Couloir, là-haut, dans sa mansarde. Son ton se fit pressant :

— Il faut que tu me promettes, mon garçon, que si les choses empirent, tu retrouveras Enguerrand, tu prendras aussi Saule sous ton bras, et tu les emmèneras là-bas jusqu’à ce que je vienne vous récupérer. Tu me le promets ? Et si – pour une raison ou une autre – tu ne peux pas les emmener, tu y vas tout seul et tu m’attends.

Il était sérieux. Très sérieux. Il n’y avait là plus rien de l’exagération patronale habituelle. Plus d’emphase monolithique. Plus de grognements d’ours à torchon. Seuls restaient les mots sincères et préoccupés d’une figure paternelle. Mais il ne savait pas où était Caerdydd et n’était pas habilité à ouvrir le Couloir de Percée. Le sous-entendu était clair : il ne viendrait jamais les chercher.

Un instant encore, Merle resta silencieux, plus pour tenter de contenir sa nausée qu’autre chose. Il n’était pas déprimé, non. Pas même véritablement nostalgique. Il était simplement en train de réaliser qu’il avait peu à peu laissé derrière lui toute une partie de sa vie, faite d’une ignorance un peu anxieuse mais finalement majoritairement insouciante. Ce qui passait sur le visage de Caupo, ce pincement au cœur qui motivait ses paroles, il les percevait et les comprenait. Il éprouvait les mêmes pour eux tous. Et pourtant, pour en avoir ressenti des bribes face aux contrôles de sécurité du quai Saint-Michel, il commençait à se douter de l’attitude qu’il risquerait d’adopter si ces ruelles et ces âmes sans lesquelles il ne pouvait plus vivre se trouvaient menacées. A la manière des Stryges de Notre Dame, il braquerait son regard sur la menace plutôt que de la fuir. Avec quelles mains, quelles âmes, quels sortilèges se défendrait Lutèce si ceux qui faisaient battre son pouls filaient en la laissant à son sort ? Peut-être Léandre avait-il finalement bien manœuvré. Peut-être était-il en train d’obtenir ce qu’il avait cherché depuis les révélations prononcées entre les campanules du Luxembourg. Merle tenait à Lutèce, autant pour le bien que pour le mal qu’elle lui avait fait. Il ne partirait pas. Ce qu’il avait appris, il savait qu’il serait capable de le mettre désespérément à son service jusqu’à ce que la dernière trace de Lune Noire eut été balayée. Et il ne laisserait pas Caupo en arrière, même s’il lui en faisait l’injonction à coups de chaises.

— Je vous promets que je serai prudent, patron, dit-il en soutenant encore ses yeux perçants. Mais ma place sera ici tant qu’il y aura encore le moindre pavé à sauver.

A la fois triste, en colère et heureux, Caupo réalisa que – pour la première fois – Merle était en train d’assumer frontalement de désobéir à l’une de ses injonctions. Avait-il seulement déjà vu une détermination aussi grande dans le regard cendré de ce gamin qu’il avait un jour réveillé d’un seau d’eau ? Combien de temps s’était-il écoulé ? Un siècle sans doute... On disait souvent que l’on ne se sentait pas vieillir, mais qu’on le réalisait en posant ses yeux sur ses enfants. En cet instant, Caupo se sentit incroyablement vieux. Merle semblait bien plus adulte, bien plus solide. Et jamais il n’avait autant ressemblé à celui dont ils avaient toujours tous deux tu le nom. Ce petit imbécile allait se mettre en danger. Sa situation n’était-elle pas assez périlleuse ainsi ? Malgré tout, Caupo était fier. Il avait toujours vécu à Lutèce : cette ville, il l’aimait tout autant que son commis. Et il était heureux de constater que l’eau de la Seine coulait réellement dans ses veines.

— Alors nous nous battrons pour ces pavés ensemble, à la hauteur de nos moyens, lui dit-il.

Cet accord, Merle le reçut comme l’approbation de tout ce qu’il était en train de devenir. Un instant, il resta à regarder son patron sans un mot. Dans les yeux, directement, certainement comme jamais. Une seconde passa, puis il cligna une fois des paupières et esquissa un sourire. Alors, il recula sa chaise et se leva sur le plancher qui craqua de façon familière. De la hauteur modérée qui était la sienne, il se tourna à nouveau vers Caupo, toujours assis au dessus de ses absurdes additions.

— Allons, dit-il en rassemblant les restes abandonnés sur la table quatre. Demain, Lutèce aura surtout besoin de son auberge.

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