Le Masque des Métamorphoses

Chapitre 8 : Coup de chaud sur vent glacé

Chapitre final

6565 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 31/12/2020 11:34

—   Rien ! Comment ça rien ?

Martin était consterné.

—   Je vous promets inspecteur, je n’ai rien trouvé, dit Sarah Nicéphore du Cabinet des Affaires Moldues, madame Sancielo n’est inscrite nulle part, dans aucun registre de Moldus. Nous n’avons ni nom, ni date de naissance, et pas une seule photo qui confirmerait son origine. Et pour le père, c’est pareil, il est tout simplement inconnu.

L’inspecteur, circonspect, s’enfonça dans son fauteuil. Il était dans une impasse, les photos ne parleraient pas. L’espoir de lier Celo à Ovide par cette voie se rétrécissait.

—   Et pour la maison ?

—   Je suis désolée inspecteur, j’ai épluché tous les documents possibles, mais je n’ai rien trouvé. Pourtant Dieu sait si les Moldus ont ce genre de choses pour s’encombrer la vie.

—   Ou alors la mère n’était peut-être pas une Moldue ! suggéra Henri.

—   Le dossier du ministère est formel sur les origines de la famille, rappela l’inspecteur.

—   La rigueur ministérielle n’était peut-être pas la même à l’époque, nota Sarah. Ils ont pu se tromper. Cela ne me surprendrait pas.

—   Inradix lui-même parlait bien d’un Sang-de-Bourbe, précisa Henri. Non, si défaut il y a, c’est plutôt de leur côté à eux.

Il désignait les non-mages.

Martin fit un rapide résumé de la situation, il déplaça les indices du bout des doigts pour trouver le bon chemin dans ce méli-mélo. Voyant qu’il peinait à se démêler les pinceaux, il soupira longuement. Le ministre venait encore de lui écrire pour se tenir informé de l’avancée de l’enquête, rajoutant un peu plus de pression sur ses épaules. Henri et Sarah furent embarrassés par sa réaction.

—   Vous vous souvenez de ce qu’a dit la vieille Moldue, rappela Henri pour débloquer la situation, que la mère était une « sorcière ». Vous comme moi avions pensé que le mot n’avait pas été dit par hasard.

—   Que suggérez-vous qu’on fasse, Henri, que l’on ausculte l’esprit de cette pauvre dame pour lui tirer les vers du nez, qu’on aille chercher des souvenirs qu’elle aurait oubliés ? Avez-vous quelques notions de legilimancie ? Vous l’avez vous-même dit la dernière fois. On risquerait de la perturber si on forçait son psychisme.

—   Je n’ai pas dit que je voulais l’obliger à parler, répliqua Henri. Les personnes d’un certain âge aiment ressasser leurs histoires. Mais peut-être que depuis notre dernier passage, elle se sera souvenue d’un détail. Qu’en pensez-vous ?

—   Je pense que si vous voulez y retourner pour essayer votre bibelot, allez-y, autorisa Martin, je vois que vous en mourez d’envie, mais laissez-la moi en bon état, ne me l’abimez pas.

Il prit le temps de réfléchir trente secondes puis s’adressa à Sarah.

—   Mademoiselle Nicéphore, vous êtes bien experte en Moldu ?

—   Heu, oui, j’ai été formée pour ça, répondit-elle timidement en essayant de se cacher derrière la mèche noire de ses cheveux rouge carmin.

Un tatouage de sirène débordait sous la bretelle de sa cotte. Le dessin, heureux, chantait à chaque fois que Sarah prenait une douche, des paroles du genre : « Tout ce qu’on laisse en arrière, ne reste pas gravé sur la mer…ou encore, Mon bel Ulysse a oublié son œuf… ». Mais le tatouage pouvait embarrasser Sarah avec des remarques désobligeantes, notamment quand, stressée, elle commençait à suer abondamment. Ce fut le cas ce jour-là.

—   Tu sens la marée ma vieille, dit la Sirène sans filtre, interrompant l’inspecteur.

Sarah, rouge de honte, s’excusa et remit son sweat sur ses épaules.

—   Très bien, répondit Martin qui se retint pour ne pas sourire en faisant comme s’il n’avait pas entendu, car vous allez accompagner Henri. Vous le surveillerez pour moi. Mais surtout vous en profiterez pour l’instruire sur les non-mages, leur perchoir à oiseaux et tout le tintouin.

L’inspecteur avait la mine sérieuse.

—   Je veux que les Moldus n’aient plus aucun secret pour monsieur Dessouche.

Sarah aurait voulu se faire toute petite, ses lunettes embuées sous une bouffée de chaleur. Elle évita de croiser le regard d’Henri, ce beau garçon bien distingué que l’on disait instruit. Que pourrait-elle lui apprendre, elle, petit agent du Cabinet qui avait passé ses études à fuir les cours ? Elle se rendrait ridicule.

—   Retournez donc vous renseigner sur les rumeurs autour de la maison, continua Martin, mais faites preuve de tact. Ne brusquez rien, surtout pas la pauvre dame. Quant à moi, je vais retourner à Beauxbâtons, j’ai besoin d’étoffer la liste.

—   Je ne comprends pas inspecteur, demanda Henri, nous avons l’essentiel, pourquoi retourner à Beauxbâtons ?

—   Nous avons l’essentiel des dossiers d’élèves disparus, fit remarquer Martin, mais depuis le début, n’avez-vous pas remarqué, on fait que de nous dire qu’il ne faut pas déranger les morts. Eh bien suivons ce conseil et allons déranger les vivants. Je me demande même si on ne les dérange pas déjà.

L’inspecteur remua sa baguette dans l’intention de ranger son bureau ; des feuilles volèrent dans tous les sens. Quand le carnaval prit fin, et que les tiroirs cessèrent de claquer, Martin verrouilla sa grande armoire et mit la clef dans la poche fourre-tout de son pardessus. En moins d’une minute, il s’assura par trois fois de sa présence d’un tâtonnement maniaque. 

—   J’ai tendance à perdre mes clefs, précisa-t-il, je les pose à un endroit et je les retrouve ailleurs, allez savoir pourquoi.

Il invita ses deux subordonnés à partir en mission, mais il retint la porte et se retourna vers eux pour un dernier rappel.

—   N’oubliez pas, tact et discrétion.

—   Oui tact et discrétion, répéta la croûte.

—   Je dirai même plus, discrétion et tact, rajouta le crâne.

Henri et Sarah apparurent derrière des conteneurs à ordures entre deux maisons à l’angle de la rue qui menait à la ruine sous son gratin de ronces. Le quartier était désert, figé dans une ambiance de fin d’après-midi caniculaire. Le bruit sourd de la circulation, comme un chuchotement vagabond, peinait à se frayer un passage, écrasé par la chaleur.

—   Cette bourgade est bien triste, commenta Sarah.

Henri hocha la tête.

—   Les Moldus sont passés maîtres dans l’art de construire n’importe quoi n’importe comment, dit-il. Ils ne savent pas fabriquer pour que cela soit beau et agréable à vivre. Qui aurait l’idée de venir habiter des maisons pareilles ? C’est tout à leur image, sans âme.

Ils longèrent des devantures grises et poussiéreuses, aux volets clos, d’un charme d’antan, et arrivèrent devant les pierres calcinées de la ruine. Quelques pâquerettes avaient poussé au bord du trottoir pour égayer le bitume. Ces parasols en fleurs rafraichissaient le décor.

—   Je ne suis sans doute pas confirmée en la matière, dit Sarah, mais la magie imprègne ce lieu.

—   Vous travaillez bien au Cabinet des Affaires Moldues ? demanda Henri.

—   En effet, dit-elle timidement en roulant des yeux.

—   Dites-le moi si je me trompe, continua-t-il, mais pour en arriver là, vous avez étudié de près l’histoire et la vie des Moldus, leurs comportements, leurs coutumes, etc. ?

—   Oui, répondit Sarah.

—   Vous avez obtenu le poste comme il faut ?

—   Je crois…

—   Donc vous êtes largement « confirmée en la matière ». Je n’essaierai pas de vous contredire. Votre remarque est juste, cette ruine déborde tellement de magie que les Moldus eux-mêmes n’y ont pas mis les pieds depuis belle lurette.

Sarah ne répondit pas, intimement ravie du compliment que lui lançait un expert aussi talentueux.

—   Pourquoi se spécialiser dans l’étude des Moldus ? s’intéressa Henri. C’est assez atypique comme formation ? Remarquez, le boulot ne manque pas.

—   C’est à cause de mon grand-père, lui expliqua Sarah, il ressassait souvent la même histoire. Les Moldus se sont livrés une terrible guerre, et son papa, un Moldu lui aussi, a été tué sous ses yeux alors qu’il essayait de s’enfuir. Papi avait huit ans, ça l’a traumatisé. Par la suite, il a dû s’occuper de sa famille, de sa mère malade et de ses jeunes sœurs. Il a travaillé au champ, c’est là qu’il a rencontré ma grand-mère, une sorcière un peu plus jeune que lui. C’est marrant la vie. Qu’est-ce qui a poussé ces gens si différents dans les bras l’un de l’autre ? Toutes ces palabres qu’il me racontait ont bercé mon enfance. Pour moi, c’était un peu comme un conte de fée. Il me parlait de voiture, d’avion, de fusée. Ils ont inventé des photos qui racontent des histoires. En grandissant, j’ai voulu en savoir plus sur tout ça, sur ma famille et son univers. C’était un sujet assez tabou pour mes parents, ils n’aimaient pas que papi en parle. Donc voilà où j’en suis aujourd’hui.

—   Un vrai roman, dit Henri qui ne comprenait pas tous les termes techniques employés par Sarah. J’avoue ne jamais avoir connu de Moldus ; dans ma famille on est tous sorciers depuis plusieurs générations.

—   Toutes les branches de l’arbre ? demanda Sarah.

—   A vrai dire, je l’ignore. Je ne connais que les branches nobles de par ma grand-mère.

Henri lança un regard vers la maison bourgeoise comme pour fuir la conversation. Il n’avait pas envie de parler de lui. Il revint à ses moutons et détailla la situation.

—   La ruine a brûlé il y a plus de quarante ans. Le gamin vivait là avec sa mère. D’après les journaux d’époque, on a retrouvé le corps de la femme avec la tête du fils dans son ventre, comme un fœtus. Oui je sais, ajouta-t-il en voyant Sarah effarée, c’est particulièrement atroce. Comme le disait l’inspecteur, il y a forcément une symbolique là-dedans. Peut-être un rituel. On ignore qui a fait ça. Mais comme les dates coïncident, monsieur Lazare suppose que le fils n’est pas vraiment mort, que ce serait peut-être un leurre et qu’en vérité, il s’agirait de notre homme qui aurait voulu effacer son passé. D’où l’aspect symbolique ; vous comprenez ?

—   Vous voulez dire que c’est le fils qui aurait… tué sa mère. Mais c’est encore plus horrible !

—   Je suis d’accord avec vous, mais c’était une Moldue, et lui voulait devenir Mangemort. C’est pourquoi l’inspecteur cherche à faire un lien qui, à mon avis, est inexistant, entre Celo Sancielo et Ovide. Mais quand l’inspecteur a une idée en tête, ça le travaille, pas facile de l’en déloger. Il espère au moins conclure une des deux enquêtes et rendre justice à la mère tout en capturant Ovide. En attendant, le temps presse, et notre meurtrier court toujours. Nous ne trouverons pas grand chose d’intéressant dans les ruines. On est déjà venus vérifier. Ce qui nous intéresse, c’est la dame qui habite la grande maison là-bas, avec le porche au-dessus des marches. C’est une vieille Moldue fatigable qui, d’après ses dires, est la plus ancienne du quartier. Elle avait quelques anecdotes à nous donner. Tout cela reste très fragile, mais je crains que ce ne soit notre seul témoin encore en vie. J’espère qu’elle pourra nous en dire davantage. Parfois, en ruminant, les gens se rappellent des détails, ça peut être des commérages de voisinage, tout est bon à prendre. Au pire, nous n’en avons pas pour très longtemps. On sonne, on l’interroge, on essaye d’abord de lui rafraichir la mémoire, et si cela ne marche pas, je verrai pour obtenir quelques souvenirs supplémentaires sans trop l’abimer. Une fois qu’on est certains d’avoir épuisé le sujet, on s’en va pour de bon.

—   Est-ce bien légal ? s’inquiéta Sarah.

—   Ne vous inquiétez pas, dit Henri en faisant un clin d’œil pour la rassurer, je m’occupe de la sale besogne et basta. Croyez-moi, elle ne se souviendra de rien ; ce soir vous dormirez tranquillement sur vos deux oreilles. Après on ira boire une bière si vous voulez, et vous me parlerez de votre grand-père.

Sarah s’empourpra encore en baissant des yeux. Il fallait vraiment qu’elle prenne confiance en elle, ça faisait fuir les mecs, du moins c’est ce qu’elle croyait. Henri enjamba les trois marches du perron puis sonna une première fois, son béret coincé sous les aisselles. Sarah surveillait la rue en frottant ses pieds sur le goudron, un stress d’examen dans le ventre ; elle avait peur d’être mal jugée. Ils patientèrent une minute mais personne n’ouvrit.

—   C’est une dame d’un certain âge, elle doit être un peu sourde d’oreille, précisa Henri en appuyant une seconde fois sur la sonnette.

Une double cloche résonna derrière les murs, mais la porte resta close.

—   Elle est peut-être partie se promener, suggéra l’Auror. Je propose que l’on patiente un peu.

Il s’assit sur la première marche pour attendre. Trente secondes passèrent quand ils virent une femme avancer vers eux depuis le coin de la rue. Toute vêtue de noire, elle avait la démarche saccadée d’une personne qui porte le poids des ans. Ils ne voyaient pas son visage, il était caché par le voile d’un large chapeau que revêtent les femmes endeuillées. Elle s’arrêta en passant, les regarda silencieusement, puis continua son chemin un mouchoir à l’œil en murmurant pour elle-même « si jeune... ».

—   Ce n’est pas elle ? demanda Sarah.

—   Non, notre dame habite ici.

Une autre silhouette apparut, mais de l’autre côté cette fois. C’était un homme, une casquette sur la tête et une veste aérée qui lui tombait jusqu’aux genoux. Il promenait son chien, un Setter Anglais au poil noir très propre, moucheté de gris. Le canidé se défoulait hardiment, remuant sa tête de droite à gauche et de gauche à droite. Sa langue, pendue entre ses crocs, ne suivait pas le rythme, elle se balançait à contretemps, laissant couler ici et là quelques filets de bave. Les passants approchaient pressés. Henri et Sarah observèrent la drôle de scène. L’animal promenait davantage le bonhomme que le bonhomme ne promenait l’animal. Chacun tirait de son côté, l’homme pour retenir la bête, la bête sautillant gaiement, les babines retroussées et ravie de se dégourdir les pattes. Henri les salua.

—   Bonsoir !

Emporté par son chien, le maître s’arrêta un pas plus loin. Il dut retenir avec poigne la corde de cuir. L’animal fit demi-tour pour renifler jovialement les mains d’Henri et marquer son territoire au coin des marches.

—   Bonsoir messieurs dames ! répondit le maître sans prêter plus d’attention aux humeurs de son compagnon. Vous cherchez quelque chose ? se renseigna-t-il par politesse.

Henri se leva, surpris par la curiosité du Moldu.

—   Oui, voyez-vous, nous espérions parler à la dame qui habite ici. Nous avons sonné, mais comme personne n’ouvre… nous attendons un peu.

L’homme le fixa d’un œil interrogateur, le sourcil de droite retroussé.

—   La dame qui habite ici, répéta-t-il dubitatif…

—   Oui, oui, la dame qui habite ici, redit Henri.

Le passant parut interloqué alors que son chien enroulait sa laisse autour des genoux de son maître. Il remuait frénétiquement la queue.

—   Il y a un problème ? demanda Henri inquiet.

—   Sauf erreur de ma part, dit l’autre, je suis navré de vous décevoir mon bon monsieur, mais plus personne n’habite ici depuis longtemps. La maison est vide. D’ailleurs, toutes les maisons de la rue sont vides. Je puis vous le garantir, je réside à deux pâtés de maison depuis quinze ans.

—   Je crois qu’il y a un malentendu, répondit Henri.

Il ajouta sûr de lui, sans vouloir offenser le bonhomme :

—   Je parle de cette maison-là. Une vieille dame y réside, j’ai déjà eu l’occasion de la rencontrer.

Le Moldu fronça les deux sourcils, les propos de l’espèce de zigoto n’avaient ni queue ni tête. Il répondit avec insistance et d’un rire gêné :

—   J’ai bien compris de quelle maison vous parlez, jeune homme, mais je suis sûr que celle-ci est vide. Quinze ans que j’habite là, je vous dis, et je connais bien mon quartier. La dernière maison habitée, c’est la troisième là-bas, avec les volets bleus. Le monsieur est mort de sa belle mort il y a deux ans. Il l’avait achetée pour sa retraite. Sa petite fille vient de temps à autre faire les poussières, mais c’est tout. Croyez-moi, je peux vous garantir que personne n’a franchi cette porte depuis un bon bout de temps. Je passe par ici une à deux fois par jour, pas âme qui vive. Même la ruine doit être plus visitée que cette maison, surtout par les loustics.

Henri était scotché. L’homme se payait ouvertement sa tête. Il ne semblait pourtant pas filer la plaisanterie. 

—   Vous pouvez attendre longtemps, continua l’autre, mais vous risquerez de vous enrhumer. Les nuits sont fraiches contrairement aux jours.

—   Nous n’allons pas nous attarder davantage, finit par marmonner Henri en recherchant Sarah pour voir sa réaction.

—   Je suis vraiment désolé, ajouta le Moldu, vous avez l’air surpris. De la famille ?

—   Oh non, une très vieille connaissance, mentit Henri. On m’a dit qu’elle habitait ici. Mais si je comprends bien, on s’est trompé d’adresse.

—   Soyez-en certain, répondit le passant avec assurance.

Le promeneur, entrainé par son clébard, salua les deux sorciers et poursuivit sa marche. Henri et Sarah firent semblant de partir du côté opposé, puis, discrètement, revinrent sur leur pas.

—   Si j’ai bien compris, s’assura Henri, le Moldu vient de nous dire que la maison est vide. Avez-vous entendu comme moi ?

—   Oui, tout pareil, affirma Sarah. Apparemment vous avez eu une même hallucination l’inspecteur et vous. La vieille Moldue ne devait pas être là. J’avoue ne pas comprendre.

—   Je ne comprends pas davantage, mais je peux vous assurer que quand monsieur Lazare et moi-même sommes venus, nous avons parlé avec la propriétaire de cette demeure comme je vous parle à l’instant. De telles hallucinations, je ni crois guère.

—   Que voulez-vous faire ?

—   Eh bien, mon travail, répondit Henri en sortant sa baguette : enquêter ! Venez !

Il tambourina à la porte.

—   Si la dame n’ouvre pas, on entre.

La porte s’entrouvrit à la surprise d’Henri qui cacha précipitamment sa baguette derrière son dos. La vieille dame se tenait sur le pas de la porte, le teint livide, cadavérique, emmitouflée dans un châle infesté d’eau de Cologne. Elle portait de larges lunettes de soleil dont les carreaux déformaient tout ce qu’ils reflétaient. Elle aurait besoin de prendre l’air, pensa l’Auror en voyant sa propre silhouette courbée dans le verre des lunettes.

—    Bonjour madame, dit ce dernier en se présentant, vous souvenez-vous de moi ?

La dame le fixa longuement sans rien dire.

—   Madame ?

—   Désolée, dit-elle d’une voix étouffée, je suis malade, j’ai le nez et les oreilles bouchés. Je sors du lit, un vilain microbe qui voudrait m’enterrer. Pouvez-vous parler plus fort ?

—   Vous souvenez-vous de moi ? répéta Henri en haussant le ton. Je suis passé l’autre jour avec mon collègue, au sujet de la ruine. Vous savez, on écrit un livre…

—   La ruine ? Qu’est-ce que vous lui voulez à la ruine ?

Une vague de rides s’étala sur son front. Henri et Sarah échangèrent un coup de tête embarrassé. 

—   Nous voudrions-vous poser d’autres questions à son sujet, vous vous souvenez, nous faisons une étude sur les ruines de la région ! Voici ma collaboratrice, madame Nicéphore.

—   Pas bien vieille, commenta la dame, mangez-vous donc assez ? Ça se prend pour un mannequin et ça ne becte rien. Mais entrez donc, entrez donc, nous serons mieux pour parler. Je peux vous proposer du thé glacé par ce temps de plage.

Sarah, d’habitude complexée, prit sur elle pour ne pas se laisser désarçonner. La dame s’écarta pour les laisser passer. En refermant elle s’excusa, elle n’avait pas eu le temps de faire le ménage. Ils la suivirent jusqu’au salon, tous deux eurent le net sentiment d’entrer dans une vieille baraque abandonnée. Humide, ça empestait le renfermé ; la moisissure embaumait la pièce et des toiles d’araignées se battaient pour un angle de mur. Le papier peint, bleu turquoise, ondulait empreint de taches noires. Il était sujet à des infiltrations. L’eau ruisselait derrière le plâtre encrassé par une pellicule de graisse.

Ils marchèrent sur un parquet très ancien aux lattes mal enchevêtrées qui couinaient dès qu’on posait un pied dessus. La dame les invita à s’assoir sur l’un des deux seuls sièges du salon, une causeuse abimée dont les coussins éventrés débordaient de mousse. Un crachin de poussière éclaboussa Sarah quand d’un revers de main elle enleva la saleté. Henri jeta un coup d’œil par la fenêtre. De fines guipures d’un blanc jauni d’écume obstruaient la vue depuis la rue ; en revanche, on pouvait observer dehors sans être dérangé, une jolie perspective s’offrait sur la ruine. De l’autre côté, épousant l’angle du salon, un escalier trop raide pour des jambes vieillies s’enfonçait dans le mur comme une cavité sous la falaise.

—   Nous venons de croiser un homme bizarre dit Henri d’un bon souffle pour être sûr de se faire entendre. Il nous a juré que votre maison était vide. Savez-vous pourquoi il a dit ça ?

—   Ça doit être le père Ogriot, répondit la vieille dame en apportant un paquet de biscuits secs.

Elle gardait son châle devant la bouche, les yeux camouflés par ses grosses lunettes noires.

—   Toujours en train de raconter des histoires, ajouta-t-elle acerbe. Il sait toujours tout sur tout cet homme-là. Il fabule à partir de rien. On ne sait jamais quand faut le croire. Si on l’écoutait, la fin du monde serait pour demain. Ça dure comme cela depuis vingt ans. Mais comme ça n’arrive jamais, il trouve toujours une explication. Et pourquoi pas pour ce soir, pendant qu’on y est ? Manquerait plus que le bon Dieu nous envoie sa misère.

Sarah, inquiète, jugea l’intérieur délabré, ce qui renforça son malaise, mais elle ne put partager son sentiment avec Henri Dessouche trop absorbé par sa mission. L’Auror, impeccable et bien peigné (contrastant avec classe dans ce palais de crasse), devait savoir ce qu’il faisait. Elle ne fut pourtant pas plus rassurée quand la femme déposa deux tasses simplement remplies d’eau et les invita à se servir.  

—   C’est bien aimable à vous, mais je crois qu’il manque l’infusion ? fit remarquer Henri qui voulut partager un sourire avec sa collègue.

Mais cette dernière ne riait pas. Elle était visiblement stressée, certainement à cause de sa première mission en compagnie d’un Auror.

—   Excusez-moi, dit la vieille dame, je n’ai plus toute ma tête.

Mais au lieu d’aller chercher des sachets de thé, elle se laissa tomber (façon de parler), fatiguée et tremblante, dans une chaise à bascule, laissant ses convives avec leur lugubre tasse d’eau. Henri voulut écourter la séance. La scène tournait au ridicule.

—   Bien, reprit-il en cherchant son pendule dans ses poches, comme je vous le rappelais, mon collègue et moi sommes passés vous voir la dernière fois, au sujet de la ruine que vous avez en face de chez vous. Est-ce que vous vous en souvenez ?

—   J’ai quelque chose pour vous, dit-elle précipitamment à leur grand étonnement. Faut que j’aille le chercher.

Elle se leva aussi difficilement qu’elle s’était assise, en s’appuyant sur l’accoudoir instable et écorcé de son fauteuil. Henri lui proposa son bras, mais elle le rejeta violemment comme on chasse un moustique qui vous dérange. Elle finit par s’engouffrer dans l’escalier, tirant sur la rambarde pour monter les marches les unes après les autres, essoufflée au moindre effort, les jambes ancrées dans ses pantoufles, flétries d’arthrose et de rhumatismes. Combien de temps allait-elle mettre pour monter ? Comptez-en le double pour qu’elle redescende.

—   Il ne faudrait pas qu’elle tombe, s’inquiéta Sarah. Henri, ne devrions-nous pas l’aider ?

Henri, agacé, serra son émeraude dans ses mains. Il ne savait pas comment s’y prendre. Cette vieille carcasse sans âme semblait bien fragile. Il mastiqua sa frustration et adapta son plan.

—   On attend qu’elle redescende, chuchota-t-il à Sarah, et on termine ça. Je ne vous sens pas très à l’aise, et je vous avoue que moi non plus. Comment peut-on vivre dans un taudis pareil ?

Sarah n’en fut pas davantage réconfortée. Elle gardait sans cesse une main dans la poche, prête à brandir sa baguette. Pas une seule décoration ne venait camoufler la misère, l’unique commode cloitrée contre le mur semblait aussi vide qu’un ventre affamé ; le salon ressemblait davantage à un squat de junkies, il ne manquait plus que les tags. Ils se turent, noyés sous un silence pesant. On n’entendait plus les marches grincer.

—   Voulez-vous un biscuit ? proposa Sarah après cinq minutes de mal-être à surveiller le moindre bruit.

Cette attente lui parut interminable et l’angoissa. Elle fut prise de nausées, l’estomac noué. Henri accepta. Il se servit dans le paquet qu’elle lui tendait et mâcha le sablé du bout des lèvres.

—   Pouah, c’est dégueulasse ! dit-il en le recrachant dans sa main. Ça un goût de pourriture, c’est infect ! Je ne sais pas comment on peut manger ça !

—   Faites voir, demanda Sarah en déchiffrant l’emballage.

Elle le retourna dans tous les sens et ajouta sidérée :

—   C’est périmé depuis plus de… trente ans…

Henri voulut lire à son tour mais ne comprit rien au charabia imprimé.

—   Vous imaginez, je n’étais pas encore née que les biscuits n’étaient déjà plus bons. Votre dame a perdu la boule… Henri, s’affola-t-elle, il y a quelque chose de pas normal ici. Et si l’homme avec son chien avait raison ?

—   Vous psychotez, répondit Henri en se moquant. Les Moldus sont des gens étranges. Votre inquiétude est d’imagination.

—   Je sais que la peur n’est pas toujours bonne conseillère, se défendit Sarah, mais la maison est une vraie épave. Vous pensez vraiment qu’ils sont étranges au point d’offrir de la bouffe pourrie à leurs invités et de vivre dans un endroit aussi vétuste ?

Henri, qui n’y connaissait rien aux Moldus, pensait qu’un coup de baguette suffirait à tout remettre en ordre. Il prit en compte la remarque de Sarah mais ne s’alarma pas. En revanche, il se leva grimaçant, car un goût infect lui collait au fond de la gorge, il avait besoin de boire.

—   L’eau aussi est dégueulasse, dit-il en la recrachant à son tour dans la tasse. Mais c’est quoi ces manières, qu’est-ce qu’elle fait ?

Il s’approcha de la rambarde et s’écria :

—   Madame, vous avez besoin d’aide ?

Il entendit toussoter.

—   Madame, s’inquiéta-t-il ?

Il appuya machinalement sur l’interrupteur. L’escalier resta plongé dans le noir.

—   Je vais voir où elle en est, dit-il en sortant sa baguette.

Sarah essaya de se rassurer comme elle le pouvait, pas habituée à chasser le sorcier :

« C’est fou comme on psychote pour un rien », se dit-elle en elle-même peu convaincue par sa propre pensée. Elle plagiait volontairement les mots qu’Henri venait de lui lancer, avant que celui-ci ne disparaisse dans la spirale interminable des marches. Après tout, se persuada-t-elle, les Moldus entendent parfois le bois craquer dans le vide de leurs vieilles maisons et crient au fantôme alors que se sont juste des goules.

Elle se leva à la recherche d’un robinet.

Henri continuait d’appeler pour avertir la dame de sa présence, mais celle-ci, sourde comme une amphore, ne répondait pas. Elle n’était pas au premier étage qui était devenu très sombre, le soleil était trop bas derrière les toitures voisines pour que ses rayons de lumière ne donnent de la couleur. La chancissure attaquait les sinus, comme un nid de champignons pas frais, et des pelotes de poussière nourrissaient la mélasse. L’Auror retint sa respiration pour écouter. Il n’entendit rien, pas même le parquet chanter. Il regarda alors dans l’angle du palier supérieur. L’obscurité marquait la frontière entre le monde des vivants et l’inconnu. Les portes et les volets clos, pas une once de clarté ne parvenait à se faufiler sous l’espace au ras du sol pour donner un point de repère comme un phare dans le brouillard. Tout en haut régnait la nuit. Henri engagea le dernier éventail de marches qui coulait à l’étage supérieur dans des ténèbres abyssales.

« Et si Sarah avait raison ? » finit-il par douter.

Lumos !

L’illumination refléta une triste coursive baignée d’un noir d’encre. Il inspecta derrière la première porte entrouverte qu’il croisa : des toilettes sous les mansardes. Elles n’avaient pas servi depuis le Déluge. Sèche, la cuvette abritait une belle araignée. « Au moins une preuve de vie », songea-t-il. Il crut entendre du bruit dans la pièce du fond.

—   Madame, vous êtes là ?

Eclairé par sa seule baguette, rassuré, il attrapa la dernière poignée. Le loquet tourna lentement, hésitant, mais crocheta dans le vide. Il n’y avait plus de verrou. Il poussa délicatement la serrure ; la porte s’ouvrit dans un grincement à faire pâlir un fantôme. Personne ! Il brandit sa baguette loin devant lui, mais la lumière peinait à traverser l’épaisse couche d’obscurité. La pièce était enfouie dans le noir. Quelque chose clochait. Il avança les sens en alerte, les mains crispées et coulantes de sueur, il abaissa légèrement le poignet et gagna sans le savoir le centre de la salle. Son sortilège l’aveuglait davantage qu’il n’éclairait l’endroit. Il n’entendit pas Sarah l’appeler. Par terre, il remarqua une trace dans la poussière, un trait dessiné du bout des doigts. Il la prolongea des deux côtés. Ce n’était pas une trace, c’était un mot, et il y avait écrit… PERDU.

Un souffle glacé lui effleura le dos ; la porte claqua. Henri se retourna d’un sursaut, le cœur cabré. Derrière la porte, le long du mur, se tenait une silhouette encapuchonnée d’un haillon noir. Il ne vit qu’un menton cadavérique et osseux semblable à celui de la vieille dame que l’on aurait décharnée. Elle tenait un long hachoir de boucher. Un frisson lui glissa sous la peau. La créature, doucement, redressa la tête. Henri devina à la place des yeux deux trous béants et profonds, sans paupières. Un râle nasillard et rauque émana du tréfonds de la chose. L’Auror, pétrifié, se focalisa sur la bouche entrouverte et marquée par l’absence de lèvres et de dents. Il y avait davantage d’os que de chair.

« Il est trop tard pour déranger les morts » entendit-il comme un lointain murmure. A peine eut-il achevé sa sentence que le cadavre se jeta sur lui comme une murène sur sa proie.

REXPULSARE ! cria Henri en levant sa baguette pour se protéger.

L’abomination rebondit sur le sort mais l’Auror se retrouva violemment propulsé en arrière. Il se fracassa le dos contre un vieux radiateur, une douleur lui déchira les os.

HENRI ! beugla Sarah, des bruits de pas précipités dans le couloir. Mais l’abomination se redressa d’une agilité surnaturelle, et avant que l’Auror n’ait pu relever la tête, elle se propulsa avec la vivacité du démon en lâchant un hurlement à décorner les bœufs.

INCENDIO !

Adossé par terre, d’un effort coûteux, un puissant jet de flammes repoussa le monstre qui alla s’écraser à son tour sur le mur du fond. Ses tissus s’embrasèrent sous le sortilège. Henri essaya de se rapprocher de la porte que Sarah tambourinait, il rampa à bout de bras pour trainer ses jambes mordues de douleur et devenues atrocement lourdes. Une main l’agrippa par la cheville et le tira en arrière avec la force d’un géant. Henri hurla, pantin sous l’emprise du diable. La porte explosa et des débris volèrent en tous sens. L’étreinte autour de son pied se desserra et il en profita pour avancer à l’aveuglette. Sarah avait fait sauter le cadre en projetant des débris pour renverser le démon. Elle s’arrêta de stupeur à la vue du cadavre incandescent qui se redressait malgré la danse des flammes qui le mettait à nu. Henri, allongé sur le ventre, du sang dans les cheveux, tenta de s’appuyer sur un genou, sa baguette fermement serrée dans sa poigne.

—   Ça sent le roussi ! lança-t-il, avant de reprendre espoir à la vue de Sarah.

Non, il ne se laisserait pas avoir, pas aujourd’hui, pas aussi bêtement, pas devant elle.

REDUCTO !

Le sortilège du sorcier ricocha contre la créature. L’Auror peinait à se relever à cause d’une douleur saillante dans une cuisse. Tout allait si vite.

Le maléfice que formula Sarah fut lui aussi sans effet. Ses lambeaux partis en fumée, le cadavre, toujours en feu, lévita, les bras et les pieds écartés en X. Un souffle résonna, d’abord comme une bise, douce, puis de plus en plus fort, jusqu’à se transformer en vacarme d’ouragan, strident et assourdissant. La créature se compressait sur elle-même en aspirant l’air des combles.

« Il est trop tard pour déranger les morts » redit-elle.

Cette fois-ci, la voix, grave et clairement articulée, surgit de partout et nulle part à la fois, remplissant l’espace de la pièce, de la maison peut-être. La créature continuait de se tasser en son centre, prenant la forme d’un sablier dont le sable s’écoulerait dans les deux sens. Le raffut, tonitruant, rendait tout échange impossible. Une boule de feu en rotation apparut au point de compression, attirant les flammes à elle. Elle accéléra son mouvement comme un pulsar sur le point d’imploser, avalant tout dans sa ronde, l’air, la lumière, le vide, et la créature dont la tête se rapprochait dangereusement des pieds.

PROTEGO ! hurla Henri terrifié et accablé de douleur.

PROTEGO ! hurla Sarah folle de désespoir dans un ultime réflexe qui lui venait du fond des tripes.

Un flash lumineux, immaculé, aveugla les sorciers. La déflagration les engloutit. Suspendu dans les airs et dans le temps, surfant un instant avec l’éternité, Henri pensa une dernière fois, avant que le rouleau ne se referme sur lui : « Nous sommes morts ! Sarah… je suis désolé…désolé. »


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