Aparté : Dans le lit de Theodore
- Je crois que tu devrais aller le voir, murmurèrent les lèvres pleines de Theodore contre la peau nue de l’épaule de Pansy qu’il serrait contre lui.
L’on aurait pu croire qu’il était terrifié de la perdre à nouveau tant il l’emprisonnait dans ses bras.
- Il en a bavé cette nuit, ajouta-t-il doucement d’une voix teintée de douleur.
Pansy n’eut pas besoin de demander de qui il parlait.
- Et ne lui en veux pas, de ne t’avoir rien dit, chuchota-t-il alors qu’elle se retournait pour lui faire face, leurs lèvres désormais presque scellées en une promesse amoureuse silencieuse. Ce n’était pas son choix, et c’est un euphémisme de dire qu’il n’était pas d’accord avec ma décision.
Elle leva vers lui ses grands yeux verts fatigués, sondant les siens pour recevoir l’intégralité de la sincérité qui maquillait toujours ses mots.
- Il s’est battu pour toi, et pour tes souvenirs, avoua-t-il alors avec une pointe de honte dans la voix. Il n’a pas hésité à me confronter pour toi, plutôt deux fois qu’une, et pas avec douceur. Il a vraiment essayé pour toi.
Theodore soupira doucement.
- Mais tu sais comme je peux être têtu, s’exposa-t-il finalement.
Pansy inspira profondément, pondérant sa réponse. Elle n’en donna pas en mots. Elle déposa simplement un doux et chaste baiser sur les lèvres pulpeuses de son amant. Elle profita encore un peu de la chaleur des bras forts de son homme finalement retrouvée avant de se doucher pour partir retrouver son ami.
Dans un silence qui ne laissait que les grincements de la porte de Blaise qu’elle ouvrait chanter, Pansy pénétra dans sa chambre vêtue d’un t-shirt dix fois trop large pour elle, et dont elle n’était pas l’heureuse propriétaire. Au milieu de la pièce, les rideaux filtraient avec autant de force qu’ils le pouvaient la lumière déjà vive du soleil. En son centre siégeait le lit de son ami. Un mince sourire se dessina sur les lèvres amochées de Pansy à l’écoute de ses ronflements encore légers, pour ce qu’elle savait qu’ils pouvaient être. Elle hésita à faire demi-tour et retrouver l’homme qu’elle avait perdu pendant trop de temps, mais alors qu’elle observait le dos sombre et musclé de son ami se gonfler et se vider d’air, quelques nouvelles cicatrices encore fraiches y dessinant des traits qu’elle n’aimait pas beaucoup, Pansy se ravisa. Elle pouvait difficilement imaginer ce qu’elle aurait ressenti si cela avait été elle, à sa place à lui, et qu’il ne lui avait pas même parlé lorsqu’elle l’aurait enfin retrouvé. Sur des jambes qui lui faisaient mal, Pansy traîna ses pantoufles sur le parquet qui grinçait d’effort malgré la légèreté aérée de son corps épuisé.
Ce ne fut que lorsque Blaise sentit un creux se former dans son dos qu’il se réveilla. D’abord alerte, il sursauta en se retournant vivement. Cette nouvelle vie lui avait appris à rester sur ses gardes. Il reconnut la parfaite sombreur de ses cheveux sur ses draps clairs avant que le ton de sa voix ne lui confirme ce que ses yeux endormis voyaient dans un flou artistique embué :
- Ce n’est que moi, crétin, pouffa-t-elle d’une voix si basse, si douce, qu’elle ne ressemblait presque pas à celle de la Pansy Parkinson qu’il connaissait.
Il semblait à Blaise qu’il n’y avait d’ailleurs pas beaucoup de cœur dans l’insulte qu’elle lui avait lancé là. L’espace de quelques secondes, Blaise hésita. Une part de lui était si soulagée, si heureuse de la retrouver en bonne santé que son cœur se mit à danser au rythme des chansons les plus énergiques qui puissent être. Mais une part de lui était terrorisée de savoir que désormais, elle savait. Et elle savait qu’il lui avait fait défaut. Que lui non plus, il ne lui avait rien dit. Qu’il avait été là, pendant tous ces mois, à la regarder souffrir sans ne rien lui dire. Il avait suivi toute sa conversation avec Theodore, et il savait qu’elle l’avait pardonné. Pour ce dont il avait été témoin, il le comprenait. Il lui semblait que lui-même avait peut-être pardonné à Theo après ce qu’il avait vu de lui cette nuit-là. Peut-être.
Mais lui, c’était une autre histoire. Lui aussi, il l’avait trahie, et Blaise Zabini connaissait assez bien sa Pansy pour savoir que le tranchant de sa colère pouvait être aussi coupant qu’une lame fraîchement aiguisée. Et pour ce qu’il en était de cette nuit, le cœur de Blaise avait assez saigné. Il n’était pas certain de pouvoir supporter qu’il saigne encore.
Pour couronner le tout, Blaise Zabini n’était pas un maître des mots comme Drago ou Theodore semblaient l’être. Hormis « j’ai tellement merdé, s’te plaît pardonne-moi », il n’y avait pas grand-chose de bien plus inspirant qui lui venait. Il doutait que cela suffise vu les tenants et les aboutissants de sa trahison.
Alors, surélevé de son coude au-dessus d’une Pansy qui s’était allongée dans son lit, ses cheveux aussi sombres que le plumage du plus magistral corbeau contrastant avec le blanc de la taie d’oreiller, Blaise la regarda, immobile. Son amie lui rendait son regard, et quand bien même la pièce était plongée dans ce qu’elle pouvait garder d’un semblant de nuit au travers des quelques rayons de soleil qui traversaient les fissures des rideaux, Blaise pouvait voir chaque hématome, chaque bleu, chaque coupure qui maquillait le visage de celle qu’il se refusait à perdre. Il n’aimait pas beaucoup ce maquillage-là sur elle. Son ventre se serra alors qu’il regardait chaque marque qui décorait son visage pale. Il y en avait beaucoup. Non, décidément, il n’aimait pas ce maquillage-là du tout. Mais elle était là, pondéra-t-il alors. Elle était là, ils l’avaient récupérée. Blaise inspira profondément, cherchant à amasser un peu de courage dans son esprit encore endormi.
- Pansy, je…, hésita-t-il d’une voix rauque pas encore totalement revenue du royaume de Morphée.
Il se coupa, et baissa les yeux. Que pouvait-il bien lui dire, de toute façon ? Il n’avait pas d’excuse. Il lui avait menti pendant des mois, et il n’avait pas de grand discours bien ficelé à lui servir sur un plateau d’argent. Il trouva le courage de relever les yeux vers le visage de son amie, déterminé à essayer d’aligner trois mots cette fois-ci. Blaise fut décontenancé des yeux qu’il rencontra, et son cœur manqua un battement. Elle était de profil sur le lit, lui faisant face, son visage abîmé reposant dans le creux généreux de son oreiller, et dans ses iris d’émeraude qu’elle levait haut vers lui brillait une douceur emplie d’amour qu’il n’était pas certain qu’elle lui ait déjà été destinée.
- Merci, chanta-t-elle alors sa reconnaissance en un murmure d’une douceur intimidante.
Les lèvres de Blaise s’entre-ouvrirent de surprise. Il sonda les yeux maquillés de coquards qui étaient levés vers lui, débordant d’un amour qu’il ne leur connaissait pas. Pansy et lui ne partageaient pas souvent de moments chargés d’intensité émotionnelle vulnérable, en tout cas pas comme cela. Là où il aurait pu ressentir de la gêne, il n’en fut rien. Le ventre de Blaise se serra si fort en lui qu’il eut la sensation que quelqu’un pressait ses boyaux, et la douleur, ou peut-être était-ce de l’amour, il n'en était pas certain, s’étira jusqu’à remonter en des larmes à ses yeux. Dans ceux de Pansy aussi, quelque chose de mouillé, d’émotionné brillait désormais.
- Merci, répéta-t-elle plus bas encore en le laissant lire dans ses grands yeux verts toute l’étendue de son amitié pour lui.
Alors Blaise la reçut. Pansy n’élabora pas. Elle ne nomma pas toutes les raisons qui la rendait reconnaissante pour cet ami si parfait pour elle, et Blaise n’en avait pas besoin. Il entendait dans sa voix et rencontrait dans ses yeux les mille et unes raisons de sa reconnaissance éternelle, et à l’intérieur de lui ce cœur qui avait saigné toute cette nuit sembla se réparer.
Puis lentement, Pansy se retourna, offrant son dos à son ami. Avec un sourire apaisé, Blaise se laissa retomber sur son matelas. Dans un mouvement doux, il tira la couverture sur eux tandis qu’il venait l’enlacer-là. D’un bras contre son ventre, Blaise la serra contre lui, et la part violente de lui qui avait sévi cette nuit-là pour récupérer celle qu’il ne pouvait pas perdre sembla enfin s’apaiser. Son nez dans les cheveux de sa meilleure amie, il inspira. Pansy ne vit pas que lorsqu’il expira, une larme perla sur sa joue. En fait, il était bien des choses que Pansy ne vit, ni ne sut jamais.
L’horreur déchirante des cris perçants de Blaise lorsqu’il l’avait perdue dans cette cathédrale, et la façon dont ils hantaient encore les lieux tant il y avait chanté-là le requiem de la perte de son âme. Toutes ces fois, ces innombrables fois où il l’avait défendue en son absence avec une force qui s’était révélée intimidante pour tous. Ces derniers instants où il avait risqué jusqu’à son amitié avec Theodore et Drago pour défendre ses intérêts à elle, peu important si c’était lui contre le monde. La violence monstrueuse qui avait frappée en lui contre leurs amis, contre Drago, contre Granger, tant il était terrorisé de la perdre à nouveau. Cette violence dont lui-même ignorait la présence jusqu’à peu. La douleur foudroyante, tranchante, absolument aliénante qui avait déchiré son cœur toute la nuit passée quand il avait cru la perdre une seconde fois, et la certitude absolue qu’il en serait incapable. Non, Pansy ne vit ni ne sut jamais tout cela, et elle n’en avait pas besoin. Au fond, c’était même peut-être exactement pour cela que Pansy n’avait pas besoin qu’il se confonde en excuses ou en explications. Ni lui, ni elle n’avait besoin que tout cela soit concrétisé par des mots car au plus profond de leur être, ils le savaient déjà parfaitement bien tous les deux, et cela leur était largement suffisant.
Je fermais les yeux un instant, inspirant profondément pour tenter de me forcer à redescendre face à elle. Ni l’esprit, ni le corps n’était fait ni pour endurer tout cela, ni pour s’adapter aussi soudainement à ce changement brutal d’ambiance. Quelques minutes plus tôt, je faisais déferler la violence la plus monstrueuse dont je n’avais jamais fait preuve durant des heures trop étirées, quelques secondes plus tôt encore mon cœur était subjugué de la violence de l’amour retrouvé entre Theodore et Pansy, et la seconde suivante j’étais face à Granger dans mon salon. Je devais redescendre. Le rythme hérétique donné par mon cœur constituait une preuve tangible que ce que je venais de vivre n’avait pas été un rêve. Ma respiration saccadée continuait de chercher à puiser en moi pour trouver toujours plus de force, pour toujours plus d’efforts. Mes doigts étaient toujours fermement serrés autour de ma baguette, me picotant légèrement comme s’ils m’appelaient encore à la violence, cette fidèle amie. Le sang bouillonnait dans mes veines, déployant l’intégralité de ses efforts pour que je sois capable de toujours plus de magie noire. Et mon esprit lui aussi, maintenant que j’avais fermé les yeux, tentait doucement de réaliser que c’était terminé. J’inspirai profondément une nouvelle fois, les battements violents de mon cœur résonnant comme une musique entêtante dans mon esprit, ses pulsations m’appelant à continuer mes efforts. C’est terminé, me répétai-je intérieurement. C’est terminé. Cinq, quatre, trois, deux, un par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un par la bouche. Je gonflais mon torse à la recherche de quelque chose d’apaisé, tout du moins d’apaisant, et je le vidais aussitôt en espérant me libérer de la violente puissance du monstre qui voulait encore faire couler du sang à l’intérieur de moi. Elle me laissa faire en silence, attendant patiemment mon retour à elle. Dans mon esprit imbibé d’adrénaline, les images se succédaient comme pour retracer un film.
Cela avait été déstabilisant, à quel point les frontières du temps, des lois de la physique et de toute raison s’étaient brouillées cette nuit. Je me sentais différent. Je me sentais changé. Cette nuit avait été interminable, et elle n’était toujours pas terminée. Je n’étais même pas certain que tout cela ne s’était déroulé qu’en une seule nuit. Je n’étais pas non plus certain d’avoir déjà fait preuve d’autant de violence dans ma vie. La nuit où Theodore avait été retenu captif dans la cage, me rappelai-je soudain. Cette pensée réaccéléra mon rythme cardiaque plus encore dans mon poitrail, comme si le simple fait de mentionner vaguement ce souvenir cauchemardesque suffisait à réactiver le monstre en moi. Cinq, quatre, trois, deux, un par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un par la bouche. C’était terminé. Pansy était rentrée. Theodore allait bien. C’est terminé, me répétais-je inlassablement.
Je me sentais différent. Comme si cette nuit m’avait profondément changé, jusque dans la profondeur de mon être. D’un côté, je me demandai comment il aurait pu en être autrement. Blaise m’avait rendu la responsabilité qui m’appartenait, et là où autrefois pitié, peine et victimisation étaient mes réponses favorites, il ne restait rien aujourd’hui d’autre que la haine et la violence. Je ne fuyais le jugement de personne. Ni des Dieux, ni des miens, ni de moi-même. Je ne m’étais pas cherché d’excuses, d’explications, moins encore de circonstances atténuantes. De l’autre côté, je n’étais pas non plus tombé dans une culpabilité auto-flagellante comme par le passé, m’empêchant de mener à bien ma seule et unique mission : protéger ma famille. Il n’y avait eu que responsabilité, je l’avais senti au plus profond de mon être. Et je n’étais toujours pas redescendu, pourtant j’avais face à moi une personne que je m’interdisais de blesser plus que je ne l’avais déjà fait. Alors je gonflais mon poitrail, je gardais mes yeux fermés, et je me forçais à redescendre pour elle.
Je pouvais encore sentir dans mon cœur la terreur, celle qui ne cessait de se répéter à chaque fois que Pansy ne s’était pas trouvée dans la base militaire que nous avions retournée. Cette terreur qu’il soit peut-être déjà trop tard, à chaque fois que nous n’étions pas au bon endroit, et la violence que cela provoquait en moi. La rage proprement assassine avec laquelle j’anéantissais la moindre vie qui se tenait entre elle et nous. Non, la rage assassine avec laquelle j’avais anéantis la moindre vie qui s’était tenue entre elle et nous. C’est terminé, me répétai-je comme un mantra. Cinq, quatre, trois, deux, un par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un par la bouche.
Je me rappelai combien la colère que je ressentais contre moi-même avait été motrice, durant l’éternité vertigineuse de cette nuit. À quel point c’était cette colère contre moi-même qui m’avait permis de trouver une force meurtrière qui ne s’épuisait pas de magie noire. Parce qu’il n’existait plus personne sur cette terre que je haïssais plus que moi-même. Pas avec un rejet immature, pas non plus avec une culpabilité enfantine qui m’empêchait d’avancer. Simplement comme un fait. Tous les miens étaient dans cette situation parce que je les y avais mis. Les images tournaient dans mon esprit dans une tentative désespérée de rattraper le rythme de cette nuit interminable, et de l’intégrer comme étant terminée. Theodore, son visage, sa terreur. La tonalité animale de sa voix, la violence de sa magie, la force de ses peurs. Les carnages absolus à chaque base dans laquelle nous nous étions invités. Et ma rage, à moi. La brutalité déchaînée contre tous ces hommes et toutes ces femmes qui menaçaient les miens. Cette sauvagerie primale face à ces personnes qui détenaient une personne qui m’était chère. Une personne qui m’appartenait, à moi. Qui était sous ma protection, à moi. Une personne qu’ils osaient penser pouvoir me prendre, à moi. Je sentis les battements de mon cœur s’accélérer à ces dernières pensées, et j’inspirai profondément. Cinq, quatre, trois, deux, un par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un par la bouche. C’est terminé, me répétai-je encore. Elle est rentrée.
Je m’étais senti puissant. Dans ma rage de récupérer ce qui m’appartenait, je m’étais senti puissant. Dans la terreur de perdre ce qui m’appartenait, je m’étais senti puissant. Dans l’épuisement inlassable, dans les prouesses magiques de ne cesser de puiser dans une source qui n’avait pas de fond en magie noire, je m’étais senti puissant. Dans ma haine de moi-même, je m’étais senti puissant. Dans ma haine de ces moldus, je m’étais senti puissant. Parce qu’il était tout bonnement hors de question, il n’était pas même une option que les miens soient en danger, y compris par ma propre faute. Cette nuit, j’avais rencontré une nouvelle force monstrueuse en moi. Elle avait toujours été là, tapie sous la surface, se construisant petit à petit de chacune de ces expériences destructrices. Cette nuit, elle avait définitivement trouvé la vie, et elle m’avait changé à jamais. J’étais un monstre absolu. Pour récupérer ce qui m’appartenait, pour être en capacité d’effectuer pareil carnage, et sans que cela me demande le moindre effort d’occlumencie, de déni, de persuasion, de quoi que ce soit de l’ordre de l’artifice. C’était scellé. C’était fait. Non plus dans quelque chose de l’ordre du dramatique, pas non plus dans quelque chose d’immature de l’ordre d’avoir besoin de prouver que, aux autres autant qu’à moi d’ailleurs. Non. Simplement comme un fait. Plus calme, plus apaisé, plus ancré. Un fait, c’était tout. Plus personne ne toucherait les miens, moi le premier. Cinq, quatre, trois, deux, un par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un par la bouche. Elle est rentrée. Tu ne l’as pas tuée à nouveau. Elle est rentrée.
Je revoyais la panique de Theodore, celle quand il l’avait enfin retrouvée. Je revoyais son visage, la façon dont il était totalement déconstruit. Je revoyais l’impuissance sur lui, cette impuissance qui ne lui allait pas du tout. Cette impuissance vertigineuse qui était absolument terrorisante sur ses traits à lui. Je pouvais encore sentir la façon dont mon cœur s’était brisé quand j’avais entendu Pansy hurler, et hurler, et hurler. La douleur dans sa voix à elle. À quel point elle était perdue, totalement désorientée, comme si elle avait complétement perdu la tête et qu’elle ne pouvait plus distinguer le songe de la réalité. Et cette terreur chez Theodore. Cette terreur de constater qu’il l’avait peut-être vraiment perdue, une fois qu’il l’avait pourtant finalement retrouvée. Il n’y avait eu que trop peu de place pour le soulagement. Bien trop peu de place au soulagement pour lui. Et pour moi, il n’y en avait pas eu du tout.
Il n’existait pas d’option dans laquelle nous ne retrouvions pas une Pansy en vie. Amochée, c’était net, mais en vie. Je n’avais pas non plus ressenti la moindre joie, ni le moindre soulagement lorsque j’avais finalement été témoin de leurs retrouvailles. Non, pas le moindre petit éclat de bonheur qui était venu rallumer quelque chose de positif, ou au moins de neutre chez moi. Il n’y avait eu rien de cela en les observant s’abimer pour mieux se réparer ensuite. Il n’y avait eu que plus de violence encore. Parce qu’il l’avait retrouvée. Il l’avait retrouvée, retrouvée vraiment. Ce que j’avais cassé cette nuit-là, dans cette cathédrale, était en train de se réparer. J’avais assisté à tout. J’avais assisté à la façon dont cette maladie qu’était son amour pour elle s’était répandue dans les veines de mon frère, le rendant de plus en plus dément. D’abord à petites gouttes, un élixir aussi délicieux qu’empoisonné, jusqu’à ce que la démence ne prenne finalement le contrôle total de son esprit, de son corps, de son cœur. Je l’avais vu céder à la maladie, à la folie. Je l’avais vu se détruire, lui, son égo, son cœur, son âme. Je l’avais vu mourir, je l’avais senti partir, et je l’avais rattrapé. Je l’avais traîné avec moi dans le royaume des vivants pour qu’il ne la rejoigne pas dans celui des morts de la frêle force de mes bras, de celle de mon amour, de celle de mon désespoir de l’avoir dans ma vie. J’avais confronté les Dieux, j’avais combattu leur jugement, je leur avais usurpé ce frère qu’ils avaient essayé de me voler. Et je l’avais ensuite forcé à endurer. Je la lui avais rendue, à lui, en un cadeau empoisonné qu’il ne pourrait plus jamais aimer comme il le faisait. Je l’avais réparé, maintes et maintes fois, d’abord quand il était enfant, maintenant en tant qu’adulte, et je ne l’avais que mieux brisé ensuite. Je n’avais que cela. Je l’avais réparé, l’avais rendu aussi neuf que pimpant, tout cela pour mieux le fracasser en mille morceaux.
Et cette nuit, j’avais tout vu. En une nuit abominable de tension, abominable de violence, abominable d’émotions, j’avais tout vu. Je l’avais vu fou. J’avais vu la démence. J’avais vu la terreur. J’avais vu le peu de prise qu’il avait sur son esprit, ou ce qu’il lui en restait. J’avais vu la teneur de sa monstruosité pour elle, sa puissance. J’avais vu la détresse, cette détresse impuissante lorsqu’il l’avait retrouvée alors qu’il avait peur de perdre son amour cette fois. J’avais vu toute l’étendue d’à quel point je l’avais détruit. Et j’avais vu l’amour, cet amour bien trop grand pour être contenu, bien trop violent pour être raisonnable ou raisonné. Je l’avais vu se réparer. Tout cela en l’espace d’une nuit. Et alors que je l’avais vu se réparer sous mes yeux, réparer ce que moi j’avais cassé, je ne m’étais senti ni heureux, ni soulagé. Je n’étais pas touché d’un tel amour, ni d’avoir la chance d’assister à une telle scène. Non. Il n’y avait eu que plus de violence encore. Et en moi, quelque chose avait changé pour toujours, je le savais.
Parce que plus personne ne pourrait jamais toucher cela. Lui. Elle. Eux. Ma famille. Plus personne ne pourrait les toucher. Plus personne ne pourrait jamais les mettre en danger, moi le premier. Plus personne, plus jamais. Je ne ressentais que plus de violence de par la force de mon amour pour eux. Je ne me sentais qu’un protecteur extérieur, comme si je n’avais plus même le droit à leur amour parce que je ne le méritais plus. Mais je les protégerai. Tous, je les protégerai. Et je les protégerai de moi.
Mon trésor. Il était mon trésor. Ils étaient ma famille. Et absolument plus personne sur cette putain de planète, pas même putain de Voldemort, ne pourrait plus jamais les toucher. Plus jamais. Autant de douleur, autant de terreur, briser ma propre âme en brisant les miens, plus jamais. Plus jamais. Je ne savais pas si c’était ma haine pour moi-même, ou bien si c’était mon amour pour eux qui avait terminé de sceller le Grand Intendant que j’étais, mais la seule chose que je savais c’était que je l’étais, ce Grand Intendant. Le leur. Pas celui de Voldemort. Le leur. Ce n’était pas un rôle. C’était profondément et intimement ce que j’étais pour eux.
La violence de mon amour pour eux pulsant encore dans mes veines, j’inspirai profondément alors que mon esprit semblait rattraper les derniers événements, autant qu’il le pouvait. Cinq, quatre, trois, deux, un par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un par la bouche. J’ouvrai finalement les yeux.
Je demeurai comme une ancre devant elle : immobile, stable – en tout cas pour ce qu’il en semblait – marquant là un territoire duquel je ne bougeai pas malgré les vagues émotionnelles tantôt frappantes, tantôt douces comme des caresses qui me secouaient intérieurement. Il me semblait que cette nuit durait une éternité. Je n’étais même plus certain de me rappeler quand elle avait commencé tant elle s’était étirée dans le temps, nous saignant tous de la moindre goutte de vie qu’il nous restait jusqu’à ce que nous soyons proprement vides, totalement creux, aussi dénués de contenu que le néant lui-même. Et pourtant je me tenais devant elle et elle se tenait devant moi, relevée du canapé sur lequel elle avait siégé quelques secondes auparavant et duquel elle avait pu témoigner des retrouvailles tant anticipées de Theodore et Pansy, puis de l’Avada fusillant qui avait été tiré par le regard de Blaise en notre direction avant qu’il ne rejoigne ses propres quartiers à son tour. Je n’avais pas besoin de rencontrer mon reflet dans un miroir pour deviner ce qu’elle avait sous les yeux, l’horreur qui vibrait dans ses iris m’apprenait sans conteste que je ressemblais à toile blanche sur laquelle des jets de peinture rouge auraient été vulgairement lancés.
Je la regardai, moi aussi. Les cernes sous ses yeux s’étaient creusés depuis la dernière fois que je l’avais vue. Il me semblait que ce n’était pourtant que quelques instants plus tôt. Les limites du temps et les frontières des efforts physiques ordinaires m’avaient toutes semblées floues cette nuit. En fait, tout me semblait flou. Je n’étais pas certain d’avoir vraiment de prise sur quoi que ce soit.
Je me rappelai plus tôt, lorsque Pansy nous avait tous vaillamment sauvés. Je me rappelai que Theodore s’était élancé vers elle. Je me rappelai qu’elle avait disparue. Je me rappelai des objets qui avaient volés en éclats dans le salon dans lequel je me tenais. Je regardai sur le sol, il n’en restait rien. Tout semblait avoir été nettoyé. Je me demandai si c’était elle, en nous attendant. En m’attendant, moi. Je me rappelai l’état de Theodore, et la terreur de le perdre encore. Je me rappelai des accusations de Blaise, d’à quel point il m’avait semblé dépasser les bornes avant que je ne reconnaisse les torts dont il me rendait la responsabilité. Je me rappelai la violence de ce que j’avais ressenti, et à quel point elle m’avait changé. Je me rappelai encore le nombre indécent de bases militaires que nous avions retournées, les unes après les autres, comme si mon esprit ne pouvait faire autrement que se repasser le film en boucle malgré le fait qu’elle était devant moi. Les doses de magie noire que nous avions dû puiser en nous, encore et encore et encore. L’espoir de la trouver à chaque nouvelle base. Les efforts physiques et magiques démesurés. La monstruosité de la violence que je ressentais. La déception à chaque fois que nous ne l’avions pas trouvée. La terreur à chaque fois que nous échouions. Les interrogatoires, les tortures, les meurtres. L’espoir de la trouver. Les efforts physiques et magiques. La déception. La violence. La terreur. Et encore, et encore, et encore. J’étais incapable de dire combien de bases nous avions fait. J’étais incapable de dire combien d’hommes et de femmes nous avions tués. J’étais incapable de dire combien de temps ces carnages avaient duré. La seule chose sur laquelle j’étais concentré, c’était lui, et mon propre corps à moi, pour le forcer à puiser dans des réserves dont je ne savais même pas qu’il disposait. Et lui. Lui, et l’animalité terrifiante de sa violence. Lui, et la force démesurée avec laquelle il n’avait pas sembler fatiguer une seule seconde. Lui, et la terreur de le voir une nouvelle fois perdre pied devant moi. De le tuer, une nouvelle fois. De lui avoir pris sa Pansy, une nouvelle fois.
Alors je ne savais pas. Je ne savais pas combien de temps elle m’avait attendu. Je ne savais pas combien de sang décorait mon visage, mes cheveux, mon corps. Je ne savais pas ce que j’étais censé dire, ce que j’étais censé ressentir, ou la façon dont je devais me comporter avec elle. Je ne savais plus rien. Il ne restait rien de moi. Tout ce dont je disposai, je lui avais donné à lui, pour la récupérer elle, sa Pansy. Tout ce qu’il me restait de sainteté d’esprit, je l’avais utilisée pour ne pas perdre pied avant de l’avoir retrouvée. Tout ce qu’il me restait de force, je l’avais utilisée pour terrasser toutes les personnes qui se tenaient entre lui et elle. Tout ce qu’il me restait de raison, je l’avais utilisée pour recentrer mes priorités au moment critique où il l’avait fallu. Non, en cet instant, il ne restait absolument plus rien de moi. Dire que j’étais exténué n’était même pas un euphémisme, ce n’était tout simplement pas même un terme qui s’approchait de la réalité de l’état éteint dans lequel j’étais. Pour ce que j’en savais, j’aurai pu m’écrouler et dormir sur le champ, sur le sol, devant elle, ici et maintenant.
Mais elle aussi, elle avait passé une nuit absolument horrifique. Elle aussi, je lui devais des mots, quels qu’ils puissent être, si par miracle je parvenais à en trouver. Je n’avais pourtant pas eu le luxe de faire le tri dans mes pensées, si tant était que je pouvais en aligner deux. Je ne savais pas quelle attitude je voulais désormais adopter envers elle, d’autant maintenant que j’avais à nouveau mis les miens en danger à cause de l’amour que j’avais pour elle, et d’à quel point cela m’avait changé cette nuit. Changé, ou renforcé. Mais je n’étais pas en état de me questionner, de raisonner, de pondérer une quelconque réflexion, et moins encore d’agir en conséquence. Alors je la regardai, et je la laissai me regarder à son tour.
Contrairement aux précédentes fois où elle avait été appelée chez nous en pleine nuit, lorsqu’elle était encore étudiante à Poudlard, elle n’était pas en pyjama. Je supposai que cela signifiait qu’elle était encore en train de travailler avec l’Ordre, ou en tout cas ses amis, lorsque je l’avais appelée à nous. Et elle était venue, directement. Je n’avais pas la force de forcer mon cœur à demeurer froid à ce constat. Je ne savais même pas ce qu’elle était en train de faire, je ne lui avais même pas demandé si elle pouvait venir. Je lui avais dit de venir, c’était tout, et elle avait accouru. Elle le faisait toujours. Comme si ce qui comptait le plus dans tout cela, c’était ma vie à moi. Je clignai des yeux pour me sortir de cette boucle de pensées dangereuse.
Ses cheveux étaient attachés, et ils l’étaient de l’exacte même façon que lorsque nous l’avions abandonnée là. Les boucles rebondies qui couronnaient fièrement son crâne m’apprenait qu’elle n’avait pas eu le moindre sommeil. Il n’y avait pas l’ombre d’une trace qu’un oreiller aurait laissé sur un quelconque côté de sa chevelure. Elle n’avait pas fermé l’œil de la nuit, elle non plus. J’inspirai profondément. Je me demandai pourquoi elle était là, encore. Je me rappelai la violence de Blaise à son égard, et quelque chose en moi se serra. Non, je ne comprenais pas ce qu’elle faisait encore là.
Plus encore que la colère de mon ami, elle savait ce que nous étions partis faire. L’intégralité des armées moldues avait pris un sacré coup cette nuit, ce n’était rien de le dire. Je n’étais pas certain de ce qu’il en restait à vrai dire, je n’étais pas assez renseigné sur le sujet. C’étaient des moldus, après tout. Elle savait ce que nous étions partis faire, et elle était restée là. Au lieu d’aller prévenir son Ordre, au lieu d’aller rallier les troupes pour les aider, pour éviter qu’ils se fassent décimer. Nous n’avions pas croisé le moindre sorcier de toute la nuit. Elle n’avait rien dit. Elle n’avait pas bougé. Pourtant elle savait. Et elle était restée là, juste là. Chez moi, à m’attendre sagement. Je sentis mon cœur se serrer dans mon poitrail, et j’inspirai profondément. Là-encore, je ne trouvais pas les restes de force qu’il m’aurait fallu pour faire taire l’amour qui tordait mon organe le plus vital en moi. Quelque part, je supposai qu’elle aussi, elle faisait des erreurs pour moi. Dans les faits, elle aurait dû partir. Elle aurait dû aller prévenir l’Ordre. Pour la Guerre, pour son camp, pour ses valeurs, elle aurait dû le faire. Ils avaient perdu bien trop de forces cette nuit. Pourtant, elle était restée là. Elle n’avait rien fait. Elle n’avait rien dit. Elle n'avait ni parlé, ni bougé, ni dormi. Elle était simplement… restée là. À m’attendre.
J’observai le bout rose de sa langue avoir l’indécence de caresser ses lèvres. La fente humide de celles-ci s’entre-ouvrit pour laisser s’échapper les notes timides de son inquiétude :
- Tu es blessé ?
Je ne parvins pas à retenir le sourire abattu qui étira les coins de ma bouche. Je ne savais pas si c’était les tonalités cassées de sa voix qui me murmurait son amour, ou encore si c’était le fait qu’alors qu’elle aurait été en droit de me passer un sacré savon, sa première intention était de s’assurer que j’allais bien. Comme si j’étais sa priorité, malgré la guerre. Malgré mon rang, et malgré le sien. Malgré la personne que j’étais devenu, si l’on pouvait encore me qualifier d’être une « personne ». De sa douceur éthérée, elle m’agressait, et mon cœur prit un nouveau coup cette nuit.
Je fis non de la tête. Ses sourcils étaient contrits sur son visage, attestant eux-aussi, comme si j’avais besoin de plus en cet instant, de son inquiétude vertigineuse. Elle fit les quelques pas qui nous séparaient pour se tenir à quelques millimètres de moi seulement. Dans un silence pesant, je la regardai faire, immobile. Elle baissa ses yeux ambrés sur mon torse, sa main droite se levant à la hâte vers celui-ci avant de cesser sa course anticipée soudainement. Elle se figea, la main en l’air devant le tissu de mon uniforme ensanglanté. Les yeux rivés sur tout ce sang, elle avala difficilement sa salive. Elle voulait inspecter mon corps, mais ne pouvait se résoudre à toucher ce sang qui appartenait aux moldus que j’avais sauvagement assassinés. Elle inspira profondément d’une respiration tremblante, et cligna des yeux comme pour se forcer à revenir dans l’instant présent. Avec une lenteur effrayée, elle approcha sa petite main figée. Elle voulait me montrer qu’elle pouvait gérer. Elle voulait que son inquiétude pour moi dépasse sa révulsion. Alors qu’elle s’apprêtait à se forcer à toucher mon uniforme pour m’en défaire, j’attrapai son poignet en une caresse que je ne voulais pas surprenante. Avec toute la tendresse qu’il restait dans mes yeux, je lui souriais.
- Je vais bien, la rassurai-je alors en un murmure épuisé.
Je ne voulais pas qu’elle se tâche. Je ne voulais pas que ses mains innocentes soient tâchées du sang que j’avais moi-même fait couler. Je voulais qu’elle demeure vierge de toute cette violence, vierge de tout ce sang, vierge de cette guerre que je menais. Pourtant, c’était ce qui nous avait mené dans cette situation. La façon dont je ne pouvais m’empêcher de vouloir la protéger, sans ne vraiment pouvoir le faire, parce que cela mettait les miens en danger. Si ce n’était que cela que je pouvais faire, je le prenais. Je ne la laisserai pas toucher le sang qui me tâchait.
En soit, physiquement, j’allais bien. J’avais des égratignures ici et là, mais de ce que je parvenais à sentir en moi, rien de bien sérieux. Nous avions beaucoup sollicité nos patronus, cette nuit. Elle me sonda encore un instant, comme pour s’assurer que mes mots étaient véridiques. Ils l’étaient, en tout cas en partie. J’étais incapable de savoir comment j’allais, émotionnellement. Mon cerveau était embué de fatigue, d’adrénaline, de culpabilité, de terreur et d’effroi, et en même temps de rage. Toutes ces émotions violentes occupaient tout l’espace de mon crâne, comme un ciel profondément nuageux où aucun rayon de soleil chaleureux ne parvenait à se frayer le moindre chemin. Je n’avais pas accès à la moindre éclaircie, le moindre raisonnement qui me permettait de distinguer le Nord du Sud, et moins encore d’adapter ma trajectoire en fonction.
- Tout le monde va bien ? demanda-t-elle ensuite.
Je la regardai. Je pouvais lire la réserve dans son regard. Je pouvais goûter la peur dans le ton de sa voix. Je pouvais sentir à quel point elle se retenait pour moi. À quel point elle se montrait inquiète pour les miens, sachant très bien que ma réponse allait lui confirmer à quel point les siens n’allaient, eux, pas bien. Sans le moindre sourire attendri, parce que sa douleur réverbérait la mienne comme si elle la reconnaissait et lui répondait en un écho jumelé, sa souffrance se mêlant à la mienne dans un mélange empoisonné, j’acquiesçai gravement. Je pouvais difficilement me projeter à sa place, à vrai dire. De mon côté de la guerre, il n’y avait que ma famille qui m’importait. Je ne me battais pas pour des convictions profondes, bien loin de là en vérité. Il n’y avait que ma famille, c’était tout. Elle, il y avait tout un monde de valeurs, de principes et de convictions bien vivantes pour lesquelles elle se battait. Et elle me regardait aller les anéantir pour ma famille en restant là à m’attendre, et elle me regardait revenir couvert de sang, et elle me demandait si les miens allaient bien en sachant parfaitement que lorsqu’elle était soulagée pour moi, cela signifiait qu’elle avait perdu des siens. Je ne pouvais pas imaginer à quel point son cœur devait lui être douloureux dans sa poitrine. En cet instant, je me demandais si parfois elle se détestait de m’aimer, elle aussi. Si elle s’était détestée d’être restée assise là, sur mon canapé, pendant qu’elle savait parfaitement ce que nous étions en train de faire grâce à ses renseignements. Je me demandais si elle aussi, il y avait une part d’elle qui lui rappelait à chaque fois à quel point elle était monstrueuse de m’aimer. En cet instant, je ne voulais pas connaître la réponse. Mon cœur, mon corps et mon âme avaient tous trop saigné cette nuit.
- J’aurai pu te prévenir, chuchota-t-elle alors.
Elle levait des yeux rougis de larmes vers moi, et je ne savais pas ce qui lui faisait le plus mal au cœur en cet instant. Une nouvelle fois, je ne voulais pas connaître la réponse à mon interrogation.
- Si j’avais su, accusa-t-elle finalement, j’aurai pu te prévenir.
J’inspirai profondément, et j’acquiesçai. Il était l’heure de se repentir. Que d’autre me restait-il à faire ? J’avais mis les miens en danger en essayant de la protéger une nouvelle fois, en vain. Je lui avais promis une alliance, et je l’avais tenue à l’écart. Certes, je m’étais engagé avant qu’elle ne m’apprenne une fois que c'était trop tard qu’elle avait changé les termes du contrat en partant de Poudlard, mais cela aussi, c’était fait. Il ne restait plus qu’à assumer les conséquences de nos choix mutuels, et l’heure était venue d’assumer les miens. Je la contournai pour me laisser tomber sur le canapé, et elle m’imita en prenant place à mes côtés quand bien même elle était tournée vers moi. Je ne pouvais pas demander à mon corps la force de tenir debout et celle de réfléchir à la fois, j’avais atteint ma limite. Non, je l’avais même largement dépassée.
Je passai une main machinale sur mon visage, et le regrettais lorsque je sentais le sang gluant contre ma paume, ce sang que je m’étalai sur le visage. Une moue de dégoût sur les lèvres, j’essuyai ma main sur ma cuisse. Il y avait du sang, là-aussi. Dans un soupir, je laissai tomber. Le regard dans le vide sur la table basse de mon salon, je donnai tout ce qu’il me restait de force pour lui faire le cadeau d’une pensée qui serait un semblant cohérente.
- Je sais, murmurai-je alors au vide.
Je cherchai dans mes souvenirs ce que je pouvais lui donner comme explication. Je n’étais pas assez alerte pour filtrer quoi que ce soit, j’avais tout juste assez de force pour me rappeler des faits. Je n’avais rien d’autre à lui offrir que les faits dont j’étais conscient cette nuit.
- J’ai hésité, me rappelai-je tandis que mes yeux étaient perdus dans le néant.
Je n’évitai pas son regard de peur de ce que j’y rencontrerai. J’évitai son regard parce que je savais que lorsque je la regardais trop longtemps, je ne parvenais plus à rattraper mes pensées. Elle me les volait toutes.
- Mais je savais que si je te le disais, tu serais venue, avouai-je tout bas. Que tu aurais fait ce que tu pouvais pour défendre ces innocents, et que je n’aurai pas pu te protéger, ni t’en empêcher.
Je laissai mon crâne reposer lassement contre le dossier du canapé, et inspirai profondément, comme si l’air qui pénétrait mes poumons pouvait éclaircir mes pensées. Il n’y parvenait pas. Dans mon ventre, mes organes me semblaient être broyés de peur d’évoquer ce futur éventuel. Je tournai le visage vers elle sans le relever. Elle était en tailleur, tournée vers moi, ses yeux m’analysant comme quelqu’un qui chercherait à résoudre une énigme, ses sourcils sans cesse froncés. Elle était tellement belle. Peu importait ses cernes, peu importait que ses cheveux soient lâchés ou non, peu importait ce qu’elle portait. Elle était si douce. J’avalai ma salive, comme cherchant à ravaler ces dernières pensées.
- Je ne pouvais pas te dire « on a une rixe à tel endroit, surtout prend bien ta baguette ».
Je me noyai dans ses yeux. Ils étaient si chaleureux. Il y avait tant de doré, tant de beauté en eux. Je ne voulais jamais les voir se fermer.
- Je ne pouvais pas, Granger, murmurai-je alors avec une vulnérabilité nue que je ne pouvais pas feindre.
Je sentis mes yeux se mouiller de larmes, et je n’étais pas même en état de savoir ce qui provoquait cette émotion. Était-ce l’amour, était-ce la terreur de la perdre, était-ce l’épuisement total, ou était-ce sa beauté, je ne le savais pas. Peut-être était-ce le fait que nous nous retrouvions une nouvelle fois sur mon canapé, et que je me retrouvais une nouvelle fois obligé d’expier mes péchés. Je fermai les yeux une seconde. J’étais fatigué de devoir expier mes péchés. J’inspirai profondément, mais le nœud dans mon estomac ne se défit pas.
- C’est le principe de l’alliance que tu as accepté de faire avec moi Drago, chuchota-t-elle vers moi en retour.
J’expirai tout l’air de mes poumons et reportai mon visage vers le plafond. Il me semblait moins dangereux à regarder, lui. Depuis le dossier du canapé, j’acquiesçai. Elle avait raison, et je le savais. J’avais déjà dit tout ce que j’avais eu à dire sur le fait qu’elle ait quitté Poudlard, et à quel point je la haïssais pour cela. Elle avait néanmoins fait son choix, et il fallait désormais avancer avec celui-ci. Autant que je l’aurai aimé, je ne pouvais ni la contrôler, ni la protéger. C’était ce dernier constat qui me torturait. Au moins ma famille était dans mon camp. Sous mon aile. Sous ma surveillance. Sous ma protection. Elle, elle ne l’était pas. Et je détestais cela. Mais elle avait raison.
- Je sais, lui accordai-je alors simplement.
Un silence étendu remplit la pièce qui serait bientôt bercée par la douce lumière de l’aube. Je me doutais qu’elle ne s’attendait pas à ce que je reconnaisse mes tords de la sorte. Nous n’en étions pourtant plus au blâme, il fallait avancer. Je ne pouvais plus continuer d’accuser les décisions des autres pour justifier de mes conneries à moi, là-encore, il fallait avancer. Ma mauvaise foi avait encore failli nous prendre Pansy, et avec elle, le cœur de Theodore.
- Je suis désolé, m’excusai-je platement.
Je tournais à nouveau le visage vers elle pour asseoir la sincérité de ma déclaration. La surprise qui brillait dans son regard m’attestait de la véracité de mes dernières suppositions. Elle ne s’était pas attendue à ce que je prenne ainsi la part de responsabilité qui m’appartenait, sans le moindre détour. Cela me surprit un peu. Il me semblait que tout ce que j’avais fait ces derniers mois, c’était prendre mes responsabilités. Peut-être ne m’étais-je finalement pas rendu compte que j’avais changé.
Elle cligna des yeux à son tour, comme si elle se demandait si elle avait la réalité face à elle. En un quart de seconde, je la vis se reprendre, ses sourcils se fronçant à nouveau sur son front. Je n’aimais pas voir ses sourcils ainsi sur elle. Les seuls moments où j’aimais les voir froncés, c’était lorsqu’elle jouissait de moi. En cet instant, elle avait simplement l’air en souffrance, et je savais que c’était ma faute.
- Je comprends que tu sois inquiet, et je comprends que ça te soit difficile de me partager ces informations maintenant que je ne suis plus à Poudlard, mais il va falloir que tu te reprennes et que tu me fasses confiance Drago, parce que c’est une guerre et qu’on a décidé de faire alliance, et cette nuit il n’y a eu aucune alliance. Au contraire, il n’y a eu que du danger pour tout le monde, me rendit-elle ce qui m’appartenait de responsabilités avec une douceur qui contrastait avec la violence de ses mots.
Je regardai le calme et la douceur indécente avec laquelle elle s’appliquait à remettre mes idées en ordre. Je me demandais comment elle faisait pour toujours être aussi douce, même dans les moments critiques. Elle me faisait un peu penser à Theodore, sous cet aspect. Elle avait un contrôle apparent de ses émotions et un souci dans la façon dont elle me les transmettait qui me semblait d’une maturité démesurée que je ne parvenais jamais à égaler. Mes émotions à moi me débordaient toujours trop.
Une nouvelle fois, j’acquiesçai en sa direction. Que pouvais-je faire d’autre, de toute façon ? Elle avait raison. Si je l’avais oublié, cette nuit m’avait dramatiquement rappelé à quel point je ne pouvais pas jouer avec cette alliance à mon bon vouloir. Cela avait mis ma famille en danger, une nouvelle fois. Il ne restait qu’à me résigner, et à accepter les choses telles qu’elles étaient. La seule chose que je pouvais faire, c’était protéger ma famille. Elle n’en faisait pas partie, elle était dans l’autre camp. Dans celui que je ne pouvais pas contrôler. Je devais parvenir à lâcher-prise sur sa sécurité, et j’aurai dû le faire dès lors qu’elle avait quitté Poudlard. Ce n’était pas de la culpabilité. Cela était simplement les faits.
- Je sais, chuchotai-je alors vers elle.
Elle me regarda encore, ses yeux chaleureux se noyant dans les miens. Je me demandais si elle parvenait à voir la tendresse abattue dans mon regard, ou si elle ne pouvait voir que le sang étalé sur mon visage.
- Tu nous mets tous en danger quand tu prends ce genre de décision, ajouta-t-elle plus bas encore.
Comme si elle avait peur de me blesser, mais qu’elle était néanmoins bien décidée à dire ce qu’elle avait à dire. Elle baissa les yeux un instant.
- Je ne connais pas le bilan de cette nuit, mais je n’ose même pas imaginer…
Entre ses cuisses, ses doigts entre-mêlés tremblaient de douleur. Quand elle releva le regard vers moi, ses iris étaient dissimulées sous un voile pluvieux. Je sentis mon cœur se tordre dans mon poitrail.
- C’est d’une grande partie de l’armée moldue dont on parle Drago, même pour notre alliance, pour la guerre je veux dire, c’est dramatique ce qu’il s’est passé cette nuit. Sans même parler humainement…, s’arrêta-t-elle tandis que les murmures de sa voix étaient cassés par les premières gouttes qui commençaient à s’écouler sur elle.
Elle baissa à nouveau le regard sur ses doigts tremblants. Je regardai depuis le dossier du canapé, mon cœur brisé dans mon poitrail, cette première larme qui trancha sa joue halée. Je la regardai se frayer un chemin entre deux taches de rousseur, et je souhaitais pouvoir être le genre d’homme qui la lui effacerait d’une caresse chaleureuse, plutôt que le genre d’homme qui laisserait sur sa peau une trace de sang s’il le faisait. Ma mâchoire se serra au constat que dès qu’elle levait les yeux, c’était l’homme qui avait assassiné tous ces gens qu’elle voyait. Je me demandai si c’était à cause de tout ce sang sur moi qu’elle baissait autant les yeux lorsqu’elle me regardait, une tentative désespérée de fuir la réalité du monstre dont elle se détestait d’être tombée amoureuse. Si je lui avais dit ce que nous avions prévu ce soir, rien de tout cela ne se serait passé. À elle aussi, je lui avais fait beaucoup de mal cette nuit.
- Si tu continues comme ça il ne restera rien de nous, murmura-t-elle en relevant des yeux embués vers moi. Il ne restera personne pour défendre les moldus, le Ministère faiblira et l’Ordre ne sera plus de taille. Si tu continues comme ça, il va gagner, appuya-t-elle dramatiquement. Vous êtes trop forts, vous êtes trop violents, le bilan de cette nuit c’est…, ne put-elle terminer. Encore une démonstration de votre supériorité, et il n’y avait que vous trois, pleura-t-elle douloureusement.
Alors que les larmes coulaient sur ses joues, elle fit non de la tête en me regardant gravement. J’avais mal. J’avais mal de lui faire mal. J’avais mal d’être confronté au fait qu’elle avait raison, et que je n’avais pas d’autre choix que de faire une nouvelle fois quelque chose que je n’étais pas sûr d’être capable de faire : lâcher-prise en ce qui concernait sa vie à elle. Mon cœur se brisait dans mon poitrail alors que je la regardai pleurer à cause de moi, et que je savais que je devais parvenir à abandonner sa sécurité. Je ne le voulais pas. Je l’aimais. Je voulais pouvoir la protéger. Mais je ne le pouvais pas.
- Et moi aussi, continua-t-elle doucement, ça me fait faire des erreurs. Parce qu’au lieu de retourner auprès de l’Ordre en temps de crise, je suis restée chez toi parce que j’étais terrifiée, sanglota-t-elle doucement.
Je fermais les yeux quelques secondes, cherchant à fuir sa douleur. Je n’y parvenais pas. Mon cœur prit un nouveau coup, et je ne pouvais rien faire pour fuir ce que je lui faisais. Je ne pouvais pas fuir la façon dont ses sourcils étaient contrits sur son front, ni la façon dont ses lèvres pincées ne parvenaient à retenir ses sanglots, et moins encore la lumière éteinte dans son regard.
- J’avais peur pour eux mais…, inspira-t-elle profondément pour pouvoir continuer, j’étais plus terrifiée encore à l’idée que peut-être tu ne rentrerais pas. Alors je suis restée là, parce que je n’arrivais pas à prendre la décision d’aller leur dire de te combattre.
Je sentis des larmes perler le long de mes propres joues, mais je ne sentais rien d’autre que de la douleur dans mon cœur. Je ne voyais qu’elle, et le mal que je lui avais fait. Le mal que je lui faisais. Et cela me faisait mal. Physiquement mal.
D’une main tremblante, elle essuya ses larmes maladroitement. Elle renifla, puis enfin elle trouva la force de relever le regard vers moi. Dans ses yeux, je pouvais lire une détermination plus froide. Moins émotive.
- Si tu continues comme ça, autant nous tuer tous les deux directement.
Elle haussa les épaules avec résignation.
- Parce que dans ces conditions, on n’y arrivera jamais, murmura-t-elle durement.
Je lui retournai la gravité de son regard. Je ne cessai de me répéter : elle avait raison, et je le savais. Le temps où je combattais mes sentiments pour elle n’était plus, nous n’en étions plus là. Il ne nous restait que cela : la résignation. Tout le reste n’importait plus, ce n’était que des détails. Nous avions joué, et nous avions perdu.
- Je suis terrifié Granger, murmurai-je alors vers elle.
Je n’avais toujours pas relevé mon visage du dossier du canapé. Il ne restait rien de moi. Pas de force, pas de faux semblant, pas d’analyse ni de plan particulier. Il n’y avait rien de réfléchit et rien de performé dans ce que je lui livrai là. Il ne restait plus rien, plus rien que la plate vérité de mes sentiments assourdissants pour elle. Il me sembla que ses iris s’écarquillèrent pour capter plus de l’image pathétique que je lui renvoyais.
- J’suis impuissant face à mes sentiments pour toi, chuchotai-je alors sans la perdre du regard.
Je ne savais même pas si je pouvais priver mes yeux d’elle, en réalité. J’inspirai profondément, et je vis que la lumière dans ses yeux ambrés s’adoucit doucement.
- Je sais que je dois avoir confiance dans le fait que tu es capable de te protéger toute seule, mais la vérité c’est que je suis juste complètement terrifié de te perdre, avouai-je dans un murmure.
Je ne m’essayai pas dramatique, j’étais simplement honnête. Nous avions dépassé le stade des débordements. Oui, la résignation. Que nous restait-il d’autre ? Nous avions déjà traversé tout le reste, et il ne nous avait emmené que du danger. Il ne servait plus à rien de se cacher, nous étions une nouvelle fois face aux conséquences terribles de mon amour pour elle.
- Je suis terrifié de la guerre, continuai-je sur le même ton dénué de la moindre force. Je suis terrifié qu’elle te détruise, toi aussi. Je suis terrifié à l’idée que tu vois des gens mourir, pire encore à l’idée que tu m’en vendes, je suis terrifié de ce que tout ça risque de faire à ton âme. Je suis terrifié de te voir maigrir, de voir ces cernes qui se creusent sous tes yeux, de voir le pétillant de ton regard s’éteindre. Je suis terrifié que ton esprit s’effondre, à toi aussi.
Je marquai là une pause alors que je la regardai. Je voyais ses cheveux attachés et la façon dont quelques mèches rebondies retombaient sur son visage. L’amas bouclé qui décorait le haut de son crâne. Le creux délicat qui séparait le bout de son nez et le haut de ses lèvres. Le grain légèrement plus beige que blanc de sa peau, et la voie lactée qui décorait ses joues. Elle était beaucoup trop douce pour tout cela. Je voulais tant pouvoir la cacher, la garder loin de toutes ces horreurs. Qu’elle ne puisse jamais en être tachée. Mais je ne le pouvais pas, c’était son choix. J’inspirai profondément, et son odeur sucrée se répandit dans mes narines, se mêlant à celle de la mort que je trainai sur moi, comme cherchant à la faire disparaitre sans y parvenir.
- Mais je suis surtout terrifié de te perdre, me révélai-je à elle. J’arrivais à fuir mes sentiments pour toi quand tu étais tranquillement à Poudlard.
Je marquai là une pause, perdu dans l’étendue d’or qui brillait dans ses yeux.
- Mais ils n’ont pas l’air de me laisser ce luxe quand tu n’es pas en sécurité, avouai-je finalement.
- Ce sont les nuits comme celle-là qui me tuent à petit feu, murmura-t-elle douloureusement. Ce sont les nuits où je suis prise entre deux, ces nuits où je sais que je suis en train de décimer mon camp par omission, ces nuits où je suis plantée là à t’attendre parce que je suis terrifiée que tu ne rentres pas, avoua-t-elle à son tour sans ne rien perdre de sa douceur. Ces nuits où je te vois toi, et tes amis, te détruire parce que tu as encore fait l’erreur d’essayer de me protéger comme si je n’étais pas capable de le faire toute seule.
Elle marqua une pause pour me laisser digérer sa tirade, et je le faisais comme je le pouvais. Je l’avais vu, de toute façon. J’avais vu le mal que je lui avais fait ce soir. Je savais tout cela. Je ne m’en cachais plus.
- Si tu veux vraiment me sauver à la fin de cette guerre, il faut que tu me fasses confiance et que tu commences à me traiter comme une réelle coéquipière. Arrête de ne pas voir plus loin que ta famille, ou plus loin que moi, plaida-t-elle doucement. Regarde-toi, murmura-t-elle douloureusement. Ce sont toutes ces personnes, ces pères, ces mères, ces femmes, ces hommes, ces enfants qui vont périr dans les mêmes souffrances que celles que connaissent tes proches et que tu essayes avec tant d’acharnement d’éviter. Regarde-toi, chuchota-t-elle tandis qu’elle pleurait de nouveau. Tu es couvert de leur sang, articula-t-elle si bas qu’elle semblait avoir peur de ce qu’elle disait.
Mon cœur se broya dans mon poitrail. Doucement, elle fit non de la tête.
- Je ne peux pas être responsable du fait que tu sois couvert de leur sang, pleura-t-elle alors. Tu ne peux pas me faire ça Drago, parce que sinon il ne restera rien de moi à la fin de cette guerre.
Une nouvelle larme perla sur ma propre joue. Je n’avais pas réalisé qu’elle le vivrait ainsi. Qu’elle aurait le sentiment qu’elle était responsable du sang qui me décorait. Là où je ne voyais que ce que cela avait coûté à ma famille, elle souffrait de ce que cela avait coûté aux moldus. Cela, j’avais souvent tendance à l’oublier. Je n’avais pourtant pas mal pour les moldus décimés cette nuit, pas même en cet instant. J’avais simplement mal de lui faire du mal, à elle. Le reste du monde n’importait plus pour moi. Il n’importait plus depuis longtemps. Mais elle, elle importait. Et elle, elle avait mal.
Elle lécha les larmes qui mouillaient ses lèvres, et reprit ce qu’il lui restait de force pour continuer :
- Tu es une grosse partie de cette guerre. Oui, je t’aime, avoua-t-elle si simplement en faisant sauter mon cœur dans mon poitrail, et oui je veux être avec toi, m’endormir avec toi, et me réveiller avec toi. Mais je ne suis pas aussi égoïste que ça. Je vois plus loin. Je vois les enfants dans les écoles, les honnêtes travailleurs, je vois les moldus que vous exterminez, je vois les familles de mes amis se faire décimer, énuméra-t-elle douloureusement. Tu sais ce que je vois d’autre ?
Elle laissa la réponse à sa question suspendue au bout de ses lèvres un instant.
- Je vois que tu es le bras droit d’un des deux clans, et moi de l’autre, positionna-t-elle finalement avec plus de force. Je vois que si on allie nos forces, ensemble, on peut la gagner cette guerre Drago.
C’était mon tour de froncer les sourcils douloureusement. Elle avait parfaitement raison, et je ne pouvais plus m’en cacher. Il ne me restait que le lâcher-prise le plus vertigineux de ma vie. J’avais trop mis les miens en danger. Je devais parvenir à lui faire confiance, à avoir une foi aveugle dans le fait qu’elle survivrait à cette guerre sans pouvoir m’en assurer. Cette simple idée contractait mes boyaux et réveillait les démons qui portaient mon anxiété en moi. Et pourtant, il ne restait que cela. Rien d’autre n’était envisageable.
Alors j’acquiesçai. Dans la douleur, mais j’acquiesçai. Je l’aimais tant. J’étais si terrifié de la perdre. J’avais besoin d’elle. J’avais beaucoup trop besoin d’elle pour être en capacité de risquer sa vie ainsi. Mais je n’en avais plus le choix. Comme une promesse que l’on scellait en cet instant, mon corps fut appelé par elle. La toucher, la sentir, la caresser. Sentir un peu de vie contre moi pour pallie à toute la mort que je portais sur moi. J’étendais une main vers elle, affamé de la chaleur de sa peau, ressentant le besoin viscéral de la toucher. Je vis le sang dans la paume de cette main, et je reçus un nouveau coup de poignard. Je l’arrêtai, cette main tâchée, et la laissai retomber. Mon corps voulait l’enlacer, mais je baissai les yeux sur mon torse. Mon âme avait besoin de la serrer contre moi. C’était physique, tangible. Comme un aimant qui m’appelait. Et je regardai le sang sur moi. Je ne pouvais pas la tâcher, pas elle. Alors mon cœur se brisa dans mon poitrail, mais je restai à l’autre extrémité du canapé, et je ne la touchai pas, parce que j’avais trop peur de l’abîmer si je le faisais.
Dans une ambiance lourde, nous avions convenu qu’elle viendrait s’entraîner avec Theodore et Pansy dès qu’elle en aurait l’occasion. C’était tout ce qu’elle pouvait me promettre, et la seule chose que l’on pouvait mettre en place pour tenter aussi vainement que possible que je ne perde pas totalement pied. Et moi, je lui avais promis de lui faire confiance désormais. Je n’en avais plus le choix de toute façon. Blaise avait raison. Elle était ensuite repartie auprès des siens alors que l’aube se levait. Elle savait l’agitation qu’elle allait trouver de son côté, et je savais qu’elle ne dormirait pas aujourd’hui. Je savais aussi qu’elle allait récolter le bilan de notre monstruosité. Je savais qu’elle allait encore avoir mal. Que j’allais encore lui faire mal. Mais je savais également que je ne pouvais plus rien faire pour la protéger. Alors je l’avais regardée partir, et sur des jambes tremblantes, j’étais monté dans ma chambre.
Si je n’étais pas couvert de sang, je me serais écroulé sur le champ. Quand bien même je n’aurai eu que faire en cet instant de m’endormir en pareille condition, je savais que le moi de demain n’apprécierait pas de se réveiller dans cette marre rouge séchée. J’avais donc trouvé la force d’aller jusqu’à ma salle de bain, et je m’étais appuyé contre l’évier un instant, cherchant à puiser en moi quelconque énergie qu’il me restait pour cette dernière épreuve avant de m’éteindre. Je n’étais pas certain d’en trouver assez. Je relevai le visage, et rencontrai mon reflet dans le miroir.
Mon cœur se pinça dans mon poitrail, mit face au constat qu’elle venait d’avoir cette conversation avec moi alors qu’elle avait cela sous les yeux. Sur ma peau d’une pâleur presque luminescente, j’avais étalé les jets de sang en une traînée rouge sur tout mon visage. Le gris clair de mes yeux contrastait surnaturellement avec le rouge qui me recouvrait. Dans mes cheveux blancs, des mèches étaient collées entre elles par des amas de sang, les tâchant d’un rouge plus foncé que celui qui décorait mon visage. Sur mon uniforme pourtant noir, on pouvait deviner la brillance collante de tout ce sang que j’avais fait couler. Je n’étais pourtant ni surpris, ni choqué, ni terrifié de mon reflet dans le miroir. Je me regardai, c’était tout. Pansy était rentrée. J’inspirai profondément. Pansy était rentrée, répétai-je comme pour me rassurer. Ce cauchemar-là était terminé.
Sans que je ne le contrôle vraiment, mon esprit se mit à faire le tri sur les événements de la nuit, une nouvelle fois. Je ne le voulais pas, je voulais qu’il se taise, mais si j’avais pu le contrôler je l’aurais fait depuis longtemps. Cet enfoiré ne s’obéissait qu’à lui-même. Pour une fois, il allait droit au but. Il ne me refaisait pas toute l’histoire comme il le faisait souvent par le passé, peut-être parce qu’il avait déjà eu l’opportunité de faire un premier point ce soir. Je ne voyais que deux images, une phrase, et ce mixage tournait en boucle dans mon esprit.
Theodore tremblant, le visage bas, arpentant le salon comme une bête en cage, retenant son visage entre ses mains comme pour essayer de retenir en lui le peu de raison qu’il lui restait. La rage sur le visage de Blaise à quelques millimètres seulement du mien. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». Theodore comme une bête en cage. La rage sur le visage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». Theodore comme une bête. La rage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». Theodore. Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ».
Encore, et encore, et encore. J’avais la sensation que mes boyaux se tordaient à l’intérieur de moi, mais je me regardai. Il ne me restait rien de pitié pour moi-même. Pas même un peu de peine. Je n’avais pas envie de pleurer, et je ne me sentais pas triste. Je ne me positionnai pas en victime, et je ne voulais être réconforté de rien. Je me regardai dans ce miroir, je voyais tout ce sang sur mon visage, et j’entendais ces mots. « C’est toi qui lui fais ça ». Je clignai des yeux, et je voyais la détresse de mon frère comme si elle était tatouée à mes paupières. Je les rouvrais, et je voyais dans le rouge qui décorait mon visage la rage de mon ami. Et cette phrase. Cette phrase atroce. Cette phrase véridique. Cette phrase abominable. « C’est toi qui lui fais ça, encore ».
Non, je n’avais même plus mal pour ma propre personne. Je ne pleurai plus pour mon sort. Il ne restait rien de pitié en moi pour la personne que j’étais lorsque je leur faisais défaut. Il n’y avait rien que de la résignation. J’étais coupable, c’était tout. C’était un fait. Blaise avait raison. M’apitoyer sur mon sort et pleurer mes mauvaises décisions ne m’apporterait rien de constructif. Je n’étais même plus certain d’avoir autant d’émotion à déverser en moi, de toute façon. Alors je regardai mon reflet, et je ne ressentais rien d’autre qu’une profonde haine pour moi-même, et une résignation intimidante.
- T’as compris maintenant ? murmurai-je à mon reflet.
Je n’avais plus d’autre choix que de lui faire confiance désormais, et cette partie-là de l’histoire était terrifiante. À vrai dire, ce n’était même pas une histoire de confiance. S’il existait bien sur terre une personne que j’estimai pour ses capacités hors nomes en magie autant que pour son esprit, c’était bien elle. Non, ce n’était pas une question de confiance. C’était une question de sentiments. J’avais dépassé le stade où je pouvais encore faire semblant que je pouvais les combattre, ces sentiments. Il était bien trop tard pour cela. Ils étaient là, c’était tout. Il allait me falloir composer avec. Parce que j’avais encore fait du mal aux miens avec mes sentiments. Theodore comme une bête en cage. La rage sur le visage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». J’inspirai profondément, mes yeux rivés dans ce regard gris de l’autre côté du miroir. Ma mâchoire se contracta. Je me détestais tellement.
- T’as compris maintenant ? crachai-je à cet idiot qui avait pourtant l’air fort, puissant, terrifiant.
J’avais trop de fois prétendu que c’était la dernière. Mes propres amis, ma propre famille ne me croyait plus, et à vrai dire je ne me croyais plus moi-même. Je me rappelai leur avoir promis que ma relation avec Granger serait sans conséquences pour eux, il y avait plusieurs vies de cela, à Poudlard. Je pouffai devant mon reflet ensanglanté. C’était fait, de toute façon. J’avais fait tout cela. J’avais tué Pansy, j’avais volé une part de l’âme de Blaise, j’avais volé une vie à mon frère et j’avais abîmé Granger. Theodore comme une bête en cage. La rage sur le visage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ».
- T’as compris maintenant ? empressai-je à mon reflet.
Il allait me falloir supporter la terreur de la perdre, elle. Le temps où je pouvais essayer de faire d’elle une de mes responsabilités malgré le fait qu’elle était dans le camp opposé était terminé. Je ne ferai plus jamais cela à ma famille. Je les avais trop abîmés. Et elle, je l’aimais trop. Mais elle avait fait ses choix, et il allait falloir que nous les assumions tous les deux. Je devrais lui dire ce que nous allions faire. Je devrais supporter le fait de la savoir sur les champs de bataille. Je devrais peut-être même l’y croiser. Et je devrais simplement lui faire confiance, pour ne pas mettre les miens en danger. Theodore comme une bête en cage. La rage sur le visage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». Mon poing s’écrasa contre le miroir. Des débris de glace s’enfoncèrent dans ma peau, et une fissure en brisa le bas. Je ne voulais plus me voir.
- T’as compris maintenant ? grinçai-je à travers ma mâchoire contractée de colère.
J’allais devoir traverser chaque nouveau jour sans savoir ce qu’il adviendrait d’elle lorsque le soleil se coucherait. Sans savoir si elle serait en sécurité. Sans même savoir si elle respirerait encore. J’allais devoir traverser chaque rixe sans savoir si elle y survivrait. J’allais devoir tout lui dire, prendre le risque qu’elle participe à tout. J’allais devoir la laisser se confronter aux miens, et ne rien faire d’autre qu’espérer qu’une fois le soleil couché, elle serait encore vivante. Le trou béant dans mon estomac se creusa douloureusement. J’allais devoir la laisser faire, parce qu’elle ne pouvait pas être ma responsabilité quand ma famille était déjà sous ma protection. Theodore comme une bête en cage. La rage sur le visage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». Je m’étais déjà tant promis qu’il ne leur serait plus fait de mal, et j’avais déjà tant de fois répété les mêmes erreurs. Plus jamais. Sans détourner le regard de mes propres yeux, je fracassai mon front contre le miroir. Des débris de glace se fracturèrent, certains s’enfonçant dans mon front pour y créer de nouvelles entailles. Une goutte fraiche de sang, le mien cette fois, dégoulina sur mon œil gauche. Je refusai de me défiler une nouvelle fois. Je refusai de me laisser oublier.
- T’as compris maintenant ? grondai-je froidement.
Le souffle irrégulier, je me forçai à garder le front enfoncé contre le miroir. Je pouvais sentir le moindre bout de glace qui s’enfonçait dans ma peau. Je ne voulais pas m’offrir le luxe de me défiler. Je ne voulais pas m’offrir de porte de sortie. Je ne voulais pas prendre le moindre risque que j’oublie. J’allais devoir traverser les pires inquiétudes qui soient, parce que je l’aimais. Parce que j’étais désespérément amoureux d’elle alors que je ne pouvais rien faire pour la protéger. Et j’allais devoir prendre la responsabilité de la mener droit vers la mort, à chaque fois. J’allais devoir porter cette responsabilité-là, alors que je l’aimais. Et j’allais le faire. Il allait falloir que je le fasse. Parce que ma famille était en ligne de mire. Theodore comme une bête en cage. La rage sur le visage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». Dans une inspiration tremblante, je reculai mon visage pour le frapper une nouvelle fois contre le miroir brisé. Des bouts de verre tombèrent dans un bruit aigu dans mon évier, parsemant des petites coupures sur mes mains. Je n’étais même pas certain de sentir encore la douleur. Je sentais les bris de verre qui s’accumulaient dans ma peau, ceux qui s’enfonçaient de plus en plus dans mon front. Mais il n’y avait rien de plus douloureux qu’une profonde et viscérale haine de soi.
- T’as compris maintenant ? grognai-je à travers mes dents serrées.
Mon visage tremblait contre le miroir, et je le forçai à demeurer enfoncé contre celui-ci. De nouveaux filets de sang frais s’écoulèrent de mon front pour s’étaler jusqu’à mon menton. Ma respiration se fit plus haletante encore, mais je ne m’estimais pas suffisamment puni. Je n’étais pas convaincu que j’avais réellement compris. Comment le pourrais-je ? Je ne m’étais pas vraiment prouvé à moi-même que j’étais en capacité de supporter l’insécurité de Granger. Que j’étais capable des atrocités nécessaires malgré mes sentiments et malgré sa présence, cela, oui. Je me l’étais suffisamment prouvé. Mais que je serai capable de supporter la terreur constante, à chaque instant de chaque jour de ce qu’il était en train de lui arriver ou non, cela, je ne m’en savais pas capable. Et pourtant je n’en avais plus le choix, car il ne restait plus assez de haine en moi pour pouvoir me détester plus que je le faisais déjà de ce que j’avais encore fait à ma famille. Theodore comme une bête en cage. La rage sur le visage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». Les lèvres pincées pour ne pas émettre le moindre son, je reculai mon visage du miroir, et de nouveaux débris s’écoulèrent dans mon évier. Sans lâcher la pâleur grise de mes yeux parce que je ne me laisserai plus me défiler, je fracassai mon front contre le miroir brisé. Je devais imprimer, une bonne fois pour toutes. Je ne prêtai plus la moindre attention au sang qui coulait sur mon visage, ni aux bouts de verre qui tombaient bruyamment dans mon évier, ni à la douleur que mon corps semblait ressentir.
- T’as compris maintenant ? haletai-je à ce reflet brisé.
Je devais imprimer, parce que j’allais vivre pire. Maintenant qu’elle avait quitté Poudlard, maintenant que cette nuit s’était passée et que je ne pouvais plus l’effacer, ni dans l’esprit de mes amis, ni dans le mien, ni dans celui de Granger, je n’avais plus le choix. Je n’avais plus d’option. Il allait me falloir subir mes sentiments pour elle sans ne pouvoir faire quoi que ce soit pour la protéger. Il allait me falloir me repentir à mes amis, et leur prouver une nouvelle fois qu’ils pouvaient compter sur moi. Gagner leur confiance, une nouvelle fois, parce que je l’avais brisée, une nouvelle fois. Theodore comme une bête en cage. La rage sur le visage de Blaise. « C’est toi qui lui fais ça, encore ». Je fracassai mon visage contre le miroir brisé dans une tentative enragée de finalement intégrer. La dernière goute de pitié que j’avais pour moi-même était morte lorsque j’avais constaté de l’état de Theodore cette nuit.
- T’as compris maintenant ?! gronda la sombreur menaçante de ma voix colérique.
Des images s’imposèrent devant moi sans que je ne puisse les fuir. Je me voyais moi, sur le sol face à ce qui était à l’époque le Grand Intendant. Seulement, je ne voyais pas la scène à travers les yeux avec lesquels je l’avais vécue. Je voyais à travers les yeux du Grand Intendant. Celui qui m’avait frappé. Celui qui m’avait détruit. Celui qui m’avait embrassé. Je me voyais sur le sol, terrorisé. Je me voyais sur le sol après avoir vomi alors que Theodore était enfermé dans sa cage. Je voyais à quel point je faisais pitié. À quel point j’étais pathétique. À quel point ces bras frêles sur lesquels je me tenais étaient tremblants. J’avais levé des yeux à la fois suppliants et terrifiés vers moi-même. Je me dégoûtais. Un état pareil. J’avais été dans un état pareil lorsque Theodore avait subi ce supplice, et j’avais quand même trouvé le moyen de le mettre en danger à nouveau. Je me voyais, le Grand Intendant, frapper ce Drago-là. Je voyais son visage écrasé sous ma chaussure sur le sol. Je l’entendais pleurer comme une pute. Pleurer alors qu’il avait encore et encore reproduit les mêmes erreurs. Je ne comprenais pas le culot qu’il avait de pleurer autant, pas avec tout ce qu’il continuait de lui faire. Je fracassai mon visage contre le miroir avec plus de violence, le corps tremblant de rage.
- T’AS COMPRIS MAINTENANT ?! sévit le Grand Intendant.
Les bruits de glace qui tombent. Derrière mon reflet, une ombre. Soudain, des mains sur mes épaules. Des mains puissantes qui m’éloignèrent du miroir. Je titubais de fatigue. Entre ses deux mains, mon corps qui tanguait, et qu’il soutenait fermement, se voulant comme un ancrage face à une âme perdue. Mon visage lui-même ne tenait plus droit, retombant lassement en arrière puis en avant dans une démonstration sans équivoque de l’épuisement le plus total. Et devant moi, les yeux céruléens de mon frère.
- Qu’est-ce que… souffla-t-il dans une surprise horrifique qui n’allait pas à son visage. Merde, qu’est-ce que tu fous Drago ?
Je réalisai à l’instant seulement que ma vision était floue, comme brumeuse. Comme si un voile d’illusions, aussi laiteux que fluide s’était interposé entre mes yeux et mon cerveau. Cela ne donnait qu’un air plus angélique encore au regard bleu qui brillait d’un voile blanc nacré devant moi. Je sentis mon corps devenir plus mou entre ses mains, comme si malgré moi il se savait désormais soutenu, et qu’il pouvait lâcher les forces qu’il n’avait de toute façon plus. J’étais tellement fatigué. De sa simple présence, il avait fait s’évanouir la force de ma rage, et il ne restait plus rien de moi.
- Je veux juste me rappeler…, murmurai-je avec le peu de voix qu’il me restait désormais.
À travers le rideau de nuages, je pouvais voir que ses yeux cherchaient les miens. Je ne savais pas s’il les trouvait vraiment. Je me sentais aussi présent qu’absent. Aussi incarné que dissocié. Aussi douloureux qu’hors de mon corps. Entre ses mains puissantes, je n’étais même plus certain de tanguer ou bien de tomber. Je clignais des yeux dans une tentative d’éclaircir ma vision de lui, mais je les clignais trop doucement, et je n’étais pas certain que cela serve mes intérêts. Je supposai que le sang qui coulait de mon front jusqu’à mes yeux ne devait pas aider non plus.
- Te rappeler quoi ? me pressa une fois de plus sa voix serrée de tension.
Je clignai des yeux pour mieux le voir, à la recherche des fantômes de sa souffrance qui y erraient comme des âmes en peine. Je ne sentais que la chaleur de la prise ferme de ses mains sur mes épaules, et la force avec laquelle il me sécurisait pour que je ne m’effondre pas sur le sol. Ce simple constat leva un nouveau voile à mes yeux, celui-ci fait de pluie.
- Tout le mal que je t’ai fait, chuchotai-je ma confession empoisonnée.
Le poids de mes erreurs pesa sourdement sur nous pendant un instant chargé.
- Je ne veux plus jamais que ça arrive, susurrai-je dans toute ma vulnérabilité épuisée, mais je n’arrête pas de dire ça, et je n’arrête pas de recommencer, encore, et encore…
En un battement d’aile, la chaleur de ses mains quitta mes épaules pour venir se refermer en une caresse surprenante sur mes joues. Mes yeux trouvèrent les siens comme s’ils les avaient cherchés trop longtemps, et mon corps tangua un peu plus de cette stabilité perdue.
- J’ai juste besoin d’être sûr que j’ai compris cette fois, achevai-je dans un soupir abattu.
Là, à travers un rayon de lumière que l’aube perçait jusqu’à mon âme, le ciel me fit cadeau de son visage. Je vis la proximité intime de ses yeux céruléens, et l’ombre torturée qui y vivait quand il me regardait dans cet état-là. Je vis la douceur alanguie avec laquelle ses iris s’étaient levées sur mes traits pour s’autoriser à constater des dégâts que je m’étais infligé. Je vis la façon dont ses sourcils s’étaient froncés lorsqu’il les avait en effet constatés. Puis je les vis redescendre vers les miens, et je sentis ce pouce sur ma joue qui y effectua une caresse dérobée, et je me sentais si faible. Je ne comprenais pas comment je pouvais avoir fait tant de mal à quelqu’un d’aussi pur. Je ne comprenais pas comment je pouvais avoir fait tant de mal à un ange si délicat qu’il s’inquiétait et s’occupait de moi quand je l’avais tant maltraité. Je me demandais si la façon dont il m’aimait était comme celle des chiens : toujours fidèles, toujours loyaux, à toujours revenir vers son maître même s’il était maltraité. Je ne voulais pas cela pour nous.
- Accio trousse de secours, convoqua alors sa voix qui avait retrouvé le teint rauque qui lui appartenait.
Je me sentis soupirer alors que l’essentiel de secours arrivait jusqu’à lui. Il dût me retirer une de ses mains pour l’attraper au vol, et je tombais en arrière du manque soudain de stabilité. D’une main unique et ferme dans mon dos, il me rattrapa. Je découvrais à l’instant seulement que son torse était nu devant moi. Nu, et parsemé de blessures. Mon cœur se noua.
- Allonge-toi, commanda-t-il alors.
- Ça va, me repris-je en le repoussant.
Je m’extirpai de la chaleur de ses bras sur des jambes fébriles qui me portaient difficilement. Il me surveilla du coin de l’œil, mais il me laissa faire. À côté de mon lit, il ordonna dans un murmure sec :
- Ramène ton cul et allonge-toi.
Sa voix était chargée de tension. Je m’appuyais contre la bibliothèque derrière moi pour ne pas m’écrouler, mon visage tombé bas vers le sol.
- Je veux pas que tu t’occupes encore de moi alors que je t’ai fait du mal, tranchai-je finalement. Je ne le mérite pas.
Avec une rapidité intimidante et dans un geste d’une agilité féline, il fit le pas qui le séparait de moi, sa main gauche saisissant mon menton pour le relever haut vers lui.
- Je t’interdis, trancha-t-il dans un murmure grondant.
La surprise de son geste m’imposa le sérieux qui brûlait dans ses yeux. Il avait l’air en colère, et je me demandais si c’était moi qui l’énervais. C’était légitime.
- Ne dis pas ça, me refusa-t-il avec une force calme.
Je me perdais dans ses yeux, ces yeux dans lesquels je ne pouvais que trouver de l’amour. N’était-il pas en colère contre moi ? Contre ce que je lui avais fait à lui, et à sa moitié, encore ? Pourquoi y avait-il encore tant d’inquiétude, tant de sérieux, tant d’amour dans ces yeux qu’il posait sur moi ?
D’une voix soudainement plus douce, il m’enquit une nouvelle fois :
- S’il-te-plaît, allonge-toi et laisse-moi m’occuper de toi.
Ses mots coulaient sur moi comme une eau de roche naturelle, aussi pure que transparente. Ils ne cachaient rien de son amour pour moi, rien de son inquiétude, rien de la force fragile avec laquelle il semblait avoir besoin de prendre soin de moi. En cet instant, cela me frappa de plein fouet, et réduit en l’heureux destinataire de sa douceur, il ne me restait rien d’autre à faire que de lui céder, parce que je ne pouvais tout simplement pas lui résister.
Il me donna le bras pour m’aider à marcher jusqu’à mon lit, et il me laissa m’y allonger. Mint devrait changer mes draps demain, j’étais toujours habillé et couvert de sang, mes habits remplis de mort infestant le tissu vierge. Cela n’avait néanmoins pas d’importance en cet instant. Theodore s’assit à côté de moi, sur le bord de mon lit. La trousse de secours étalée devant lui, il trouva avec une facilité surprenante le contenant dans lequel était rangée la pince à épiler, comme s’il l’avait déjà utilisée par le passé. Je le regardai, réduit au silence. Il s’était douché. Il n’était plus inondé de mort, ses cheveux étaient encore mouillés sur son visage et les traces de sang qui restaient sur son torse n’étaient que les restes de ses blessures à lui. Compte tenu de la nuit que nous avions passée, il me semblait qu’il n’y en avait pas tant. Je trouvai un peu de paix dans ce constat.
D’une main d’une stabilité chirurgicale, il se pencha au-dessus de moi et approcha la pince à épiler de mon front. L’odeur musquée de son torse nu se répandit dans mon nez, et j’appréciais la façon dont elle venait remplacer celle de la mort. Ses lèvres à quelques millimètres de mes yeux tandis qu’il commençait à retirer les morceaux de verre qui s’étaient enfoncés dans mon front, je le regardai prendre soin de moi, confus de la générosité affective dont il faisait preuve envers moi.
Il y avait tant de choses que j’aurai aimé pouvoir lui dire. M’excuser, pour commencer. Mais je n’étais pas certain de ce qu’il me fallait dire, et dans l’état d’immense fatigue dans lequel je me trouvais, je ne voulais pas lui présenter des excuses qui ne traduiraient qu’à moitié ce que je ressentais. Il avait traversé les enfers cette nuit. Il s’était enfoncé dans ce chemin sombre et sinueux de son esprit, inondé par la terreur abominable de perdre Pansy, il avait affronté tous les soldats qui se dressaient entre elle et lui, et il en était ressorti de l’autre côté. J’espérai que la récupérer avait apaisé une part de son âme que j’avais déjà trop tâchée, mais là-encore, j’avais trop peur de le lui demander. Et s’il me répondait que non ? S’il me répondait que ce n’était plus suffisant, qu’une part de lui était tout simplement détruite, et qu’elle ne pourrait jamais vraiment être réparée ? Qu’elle était morte. Tous les muscles de mon abdomen se contractèrent douloureusement et il ne me semblait pas que cela était attribuable au désagrément des bouts de verre qu’il retirait délicatement de la chair ensanglantée de mon front. La pensée selon laquelle j’étais peut-être désormais trop habitué à la douleur me traversa, car je n’étais pas certain de vraiment ressentir quoi que ce soit de plus qu’un chatouillement.
Je n’étais pas certain de combien de minutes s’écoulèrent dans le silence avant qu’il ne me parle. Plus rien de cette nuit, merde, plus rien de cette vie n’avait de début ni de fin claire. Toutes les lignes se brouillaient, celles du temps, celles de la morale, celles de la folie. Il ne restait plus rien qu’un étrange mélange ni défini, ni bon, ni mauvais, ni sain, ni malsain. Simplement… gris.
Je le regardai faire, parce que c’était tout ce que je parvenais à m’autoriser. Le regarder, le sentir, son odeur et la chaleur réconfortante qui émanait de son torse nu. La stabilité ancrée qui se dégageait si naturellement de lui. C’était intimidant, cette force tranquille qu’il dégageait. Ce qui l’était encore plus, c’était lorsqu’il la perdait. Je l’avais vu détruit, cette nuit. J’avais été témoin d’à quel point il était réellement brisé de la mort de Pansy, et de tout ce qu’elle avait entraîné. J’avais entendu chaque mot qu’il lui avait prononcé. J’avais vu la mort dans ses yeux. La terreur dans sa voix. La façon dont il ne restait finalement plus rien de cet homme fort et ancré qu’il était. De calme, il ne restait rien. Et je me demandais, alors qu’il semblait être redevenu cet ancrage solide devant moi, ce qui vivait réellement sous la surface. S’il était intégralement brisé, sous cette apparence solide. S’il restait encore quelqu’un à sauver, ou si je l’avais déjà trop détruit, moi qui avais juré de le protéger.
Comme s’il avait entendu cette dernière pensée, ses yeux se baissèrent soudainement vers les miens, l’intensité de son regard me figeant sur place comme si je venais d’être prit en train de faire une bêtise. Avec une langueur douce, ses iris me quittèrent à nouveau pour retrouver mon front ensanglanté dont il enlevait minutieusement chaque petit bout de verre qu’il récupérait dans sa main gauche.
- Je ne veux plus que tu fasses ce genre de choses Drago, décida-t-il soudain.
Sa voix n’était qu’un murmure dans la nuit, et pourtant elle me semblait porter en elle une force qui contrastait avec les décibels qu’il donnait à son intonation.
- Tu fais de l’excellent travail, et tu ne mérites pas de te traiter comme ça.
Je pouffai. Avais-je bien entendu ce qu’il venait de dire, dans de pareilles conditions ? « Tu fais de l’excellent travail » ? Non, je devais avoir des hallucinations auditives désormais, il n’existait aucune autre explication. Après tout, peut-être étais-je même en train de rêver, fatigué comme je l’étais. Peut-être même que l’épisode avec le miroir ne s’était jamais produit. Si c’était un rêve, j’étais tenté de découvrir ce que mon inconscient trouverait à m’inventer, alors je creusai :
- Comment tu peux dire ça ?
Ses yeux se baissèrent jusqu’à moi une nouvelle fois, et l’effet que cela me fit m’apprit sans conteste que je n’étais pas en train de rêver, quand bien même il me semblait irréel. Il avait l’air en colère, triste, soulagé, apaisé, et empli d’une tension grandissante à mesure qu’il conversait avec moi à la fois.
- Je te fais pitié au point que tu me mentes, maintenant ? m’entendis-je ajouter avant qu’il ne soit trop tard pour le retirer.
Il me sembla que la colère s’intensifia dans ses yeux sur moi, avant qu’il ne choisisse de se préoccuper de mon front. Je me laissai bercer par son odeur et la chaleur de son souffle lorsqu’il me répondit :
- Non, je le pense, déclara-t-il avec la simplicité qui lui était si caractéristique.
Il retira un nouveau bris de verre de mon front avant de le laisser rejoindre les autres dans sa main. Pas une seconde il ne perdit sa concentration quand il continua d’une voix constamment basse, parfaitement posée :
- Je crois que tu as tendance à oublier d’où tu viens. Je pense qu’on a tous trop tendance à l’oublier, ajouta-t-il après un instant. Tu étais un gamin ordinaire, me bercèrent les murmures de sa voix dans la nuit, et tu t’es retrouvé du jour au lendemain avec la responsabilité des vies de toutes les personnes que tu aimes sur tes épaules, une armée à diriger et une guerre à mener dans des conditions d’une atrocité qu’on ne peut même pas nommer, énuméra-t-il doucement.
Il retira un nouveau bout de verre de mon front, le laissant retomber dans un bruit métallique avec les autres.
- Et tu fais de l’excellent travail, déclara-t-il alors que mon cœur se mit à battre la chamade dans mon poitrail.
Je regardai ses lèvres qui bougeaient, ces lèvres qui disaient ces choses insensées, réduit à l’impuissance, immobile sous lui sans ne pouvoir rien faire d’autre que recevoir ce qu’il décidait de me donner, ou bien de m’enlever.
- Tu as dépassé toutes les attentes imaginables. Celles de Pansy, celles de Blaise, celles de ta mère, celles de Voldemort et celles de toute l’armée. Sauf les miennes, moi je savais, adoucit-il avec un sourire en coin qu’il voulait chaleureux.
Je ne pus m’empêcher de pouffer, et je savais que c’était ce qu’il avait recherché. Il réussissait toujours tout ce qu’il entreprenait. C’était vrai, lui avait toujours cru en moi. Je m’autorisai à écouter les paroles idylliques qui s’échappaient de ses lèvres angéliques.
- Tu fais du tellement bon travail qu’il y a un risque qu’on gagne cette guerre si on ne commence pas à y faire attention, continua-t-il donc. Je ne sais pas si tu te rends compte que toi, juste toi Drago, insista-t-il en baissant ses yeux jusqu’aux miens, tu es en train de prendre le contrôle de tout un pays. Toi, Drago, appuya-t-il en m’imposant le sérieux dans ses yeux.
Il laissa ses mots, leur vibration, leur véracité et la teneur de leur aura quitter ses lèvres pour venir faire écho en moi. Je me perdais dans ses yeux, et j’y retrouvais la force déterminée, cette parfaite honnêteté, cette sincérité qui ne se jouait jamais de moi en eux, et je savais qu’il vivait ce qu’il me livrait-là, alors je le reçus. Un voile de larmes vint traduire en expression physique ce que je ne pouvais décrire qu’il me faisait éprouver en cet instant.
Finalement, son regard se reporta sur mon front une nouvelle fois, et j’inspirai profondément comme s’il m’avait volé tout l’air ambiant jusqu’alors. Ou bien peut-être me l’avait-il rendu, en fin de compte.
- Je crois que tu oublies totalement qui tu étais hier, et à quel point ce que tu es et ce que tu fais aujourd’hui te semblait impossible quelques mois plus tôt, fit-il remarquer tendrement alors qu’un nouveau débris de glace rejoignait le reste dans sa main. Et maintenant ça t’est tellement naturel que tu ne vois même plus à quel point tu es exceptionnel. Je te parie tout ce que tu veux que si quelques mois avant, quand tu t’étais engagé en tant que potentiel Grand Intendant, si j’avais pu te montrer l’avenir et ce que tu es aujourd’hui, tu te serais écroulé de soulagement.
Il me laissa le luxe de pondérer ces mots, et je le fis. Cela me semblait vrai. Je me rappelai à quel point je me sentais incapable, fut un temps. À quel point j’avais peur de ne pas être capable de faire ce qui était attendu de moi. Cette peur n’existait plus en moi. Il y en avait d’autres, et toutes concernaient les vies de mes êtres chers, mais il n’en existait plus une seule sur le fait que je ne sois peut-être pas capable d’être un Grand Intendant convainquant. Je n’étais pas un Grand Intendant convainquant. J’étais le Grand Intendant. C’était tout. Et cela ce n’était plus une vérité qui pouvait être ébranlée, ni pour moi, ni pour le reste du monde.
- Ce n’est pas parce que les choses deviennent de plus en plus dangereuses à mesure que le temps avance que ça veut dire que toi tu es moins bon. C’est juste que ça devient plus difficile, et qu’il te faut constamment devenir de plus en plus fort, me tempéra-t-il de sa sagesse tranquille. Et malgré tout, malgré toutes ces difficultés, on est encore tous là. On est encore tous vivants, répéta-t-il comme un mantra. Alors oui, je le pense vraiment, chuchota-t-il en se débarrassant d’un nouveau bout de verre.
L’espace d’un instant, il ne se concentra plus sur mon front. Simplement sur moi. L’amour brillait dans ses yeux céruléens d’un doux sérieux lorsqu’il me bénit :
- Tu fais de l’excellent travail, Drago.
Les larmes montèrent à mes yeux et tombèrent sur mes joues comme une l’eau caresserait les roches d’une cascade. À l’intérieur de mon poitrail, mon cœur me semblait être sur le point d’exploser tant il s’affolait des mots qu’il recevait.
Il ne lâcha pas mes yeux, et il ne perdit rien de son sérieux létal quand il insista avec une force que je ne pouvais plus fuir :
- Tu t’en sors absolument putain de remarquablement bien, affirma-t-il tandis que ses mots résonnaient en moi comme une incantation magique. Y compris la situation avec Granger, putain mais tu t’en sors tellement bien, murmura-t-il avec quelque chose qui ressemblait à de l’admiration brûlant au fond des yeux qu’il posait sur moi.
Je m’en sentais intimidé. Ce qu’il disait, et la force de sincérité avec laquelle il le disait contrastait tant avec ce que je pensais et ressentais de moi, ainsi que de cette situation, qu’il me semblait me trouver en plein désert avec une boussole qui ne cessait de changer de Nord. J’étais profondément déstabilisé de ce que j’entendais.
- Drago, tu lui as caché une rixe…, murmura-t-il avec légèreté. Est-ce que les conséquences ont été dramatiques ? Oui, mais sérieusement Drago, dans le contexte actuel, prends un peu de recul. Tu lui as caché une rixe. Merde, si j’avais été à ta place je l’aurais probablement séquestrée contre sa volonté sur une île déserte, pondéra-t-il en retirant un nouveau bout de verre de mon front. Alors arrête de te faire mal, c’est complètement insensé. Je comprends ta culpabilité, et oui ton choix a eu des conséquences, et oui en toute franchise vu la femme que tu aimes, tu as plutôt intérêt à apprendre à lui faire confiance.
Je me sentis sourire à ces mots, et je ne savais pas que c’était possible pour moi cette nuit. La femme que j’aimais ne pouvait pas être séquestrée sur une île déserte, elle trouverait le moyen de s’en échapper. Elle était trop intelligente, et moi je la respectai trop pour cela. C’était une femme avec une paire d’ovaires qui dépassait l’entendement que j’aimais.
- Mais qui que ce soit qui te blâme de faire des « erreurs » par amour est un hypocrite, toi le premier, sévit-il alors. Surtout après m’avoir accompagné dans une nuit complète de massacres qui aurait pu mal tourner à tout instant pour que je récupère Pansy.
Une dernière fois, il retira un morceau de verre de mon front, et je laissai ses mots m’imprégner. J’étais trop épuisé pour pondérer ce que j’en pensais, mais tout ce que j’étais en état de ressentir, c’était à quel point ils me faisaient du bien. À quel point il me faisait du bien. Il était la personne dont le jugement m’importait le plus, et celui qu’il posait sur moi en cet instant sonnait comme une poésie à mes oreilles. Je choisissais de le croire pour cette nuit. Non, il n’existait personne d’autre comme lui sur cette planète, c’était impossible. Et il était pour moi. Je le regardai, la lumière du soleil levant qui tranchait mes rideaux pourtant épais le baignant dans une aura dorée alors qu’il était penché sur moi pour me soigner. Une créature divine. En cet instant, je voulais croire qu’il était un Ange que les Dieux avait envoyé rien que pour moi.
Sur ma table de chevet, il reposa la pince à épiler. Il allait falloir la laver avant de la ranger. Du bout de sa baguette qui caressa mon front, il referma délicatement mes plaies. Dans un corps apaisé, je regardai la façon dont ses yeux étaient concentrés sur moi, la douceur qui animait ses traits lorsqu’il s’occupait de moi. Lorsqu’il eut terminé, il me retourna mon regard dans un silence teinté de l’ombre de ses émotions. Il me semblait pouvoir les voir danser dans ses iris dorées de lumière céleste. Je n’étais pas certain qu’il existait un échange de regard plus intime, plus vulnérable que celui-ci.
- Ça me fait mal quand tu as mal, avoua-t-il dans un murmure doux. Ne nous fais plus mal, s’il-te-plaît.
Et avec cette prière si vulnérable qu’elle était presque enfantine, je savais qu’il n’y aurait jamais de prochaine fois, parce que je savais qu’il ne parlait pas du lien tangible d’âme entre nous, et que s’il existait bien une personne que je me refusais d’abimer, c’était celle-là.
Le cœur sens dessus-dessous, intégralement retourné et brassé d’un profond sentiment de gratitude auquel se mélangeait un épuisement qui ne trouvait plus même de mots, je le regardai se lever tandis qu’il s’apprêtait à me laisser me reposer. Les paupières lourdes de sommeil après qu’il soit parvenu à combattre les démons armés en moi, retrouvant un calme apparent qui m’avait quitté depuis longtemps, je luttai pour les garder ouvertes encore un instant. D’une main que je ne commandais plus même vraiment, j’attrapais son poignet avant de le laisser disparaître dans la nuit. Il me regarda à son tour, et je cherchais dans ses yeux la réponse à la question que je n’avais pas encore posée. Je l’y avais déjà trouvée, et je savais déjà qu’il avait retrouvé son âme-sœur durant cette interminable nuit, mais j’avais besoin de l’entendre me le dire.
- Tu es heureux ? murmurai-je alors avec ce qu’il me restait de voix.
Il n’existait de description assez fidèle pour retranscrire le spectacle qui s’était dessiné sous mes yeux endormis, et l’espace d’une seconde, je m’étais même demandé si j’étais déjà en train de rêver. Illuminé par la lumière dorée du soleil levant qui traversait mes rideaux dans une tentative désespérée de l’atteindre, le sourire qui s’étala lentement sur les joues creuses de mon frère me sembla appartenir au pinceau d’un des peintres les plus talentueux qui puisse être tant sa majestuosité était intimidante. Ce n’était pas le genre de sourire qui ne s’étalait que sur les lèvres, non, il était de ces sourires qui se reflétait dans les yeux, y apportant une étincelle de lumière presque surnaturelle tant elle était sublime.
- Je le suis, chuchota-t-il vers moi.
Ma peau glissa le long de la sienne tandis que ma main retombait dans le vide, dénuée de force. L’apaisement intense qui traversa mon corps à ces mots réduit au silence l’homme que j’étais à l’intérieur de moi, et il ne restait plus rien que de l’émotion à l’état brut. De l’amour. J’eus le sentiment que mon âme voulait s’extirper de mon corps pour aller le chercher lui, se ressourcer en sa présence. J’étais à vif. L’homme que j’étais avait eu si peur, cette nuit. J’avais eu si mal, cette nuit. J’avais été si terrorisé de le perdre. Mon âme, notre âme avait tant hurler au danger, pendant tant d’heures interminables. Sa détresse était la mienne. Mon corps avait besoin de sa présence pour se reposer convenablement, de sa présence pour que mon âme trouve un peu de paix. Je le regardai se retourner pour s’en aller alors que mes yeux clignaient de plus en plus lentement, et je le sentais s’éloigner de moi. Je pouvais sentir le cri de mon âme qui cherchait à le rattraper. Qui avait juste besoin qu’il reste encore un peu là, avec moi. J’avais besoin de lui pour me réparer. Mais mes yeux se fermaient, les mots mourraient dans ma gorge avant que je ne trouve la force de les prononcer, et lui s’en allait. Il ne m’apporterait pas l’apaisement dont j’avais besoin. Mes yeux me trahissaient, ne m’autorisant pas même à le regarder s’en aller pour tatouer sur mes paupières sa silhouette bien vivante. Son odeur musquée s’évanouissait de mon nez, et celle de la mort que je portais sur moi venait remplacer la sienne. De la chaleur de son torse au-dessus du mien, il ne restait plus que les tremblements frileux de mon corps en descente d’adrénaline. Et mon âme hurlait son nom, parce que je sentais au plus profond de moi que je n’avais pas juste envie qu’il reste là, avec moi. J’avais besoin qu’il reste avec moi, juste un peu. Juste un peu plus longtemps. Juste le temps que mon âme cesse d’hurler son nom, s’étirant à travers mon corps pour chercher à le rattraper, comme pour s’assurer qu’il était bien toujours là, toujours vivant, toujours présent à l’autre extrémité de mon âme. À rattraper cette autre moitié de moi qui me déchirait en s’éloignant.
Sans que je ne le contrôle, sans même que je n’en sois ne serait-ce que conscient, je la sentis faire. Dans une projection émotionnelle astrale, palpable, réelle, mon âme s’étira de moi jusqu’à lui pour le rattraper dans cette chambre dans laquelle il allait me laisser. En une projection matérielle du petit Drago de pas même 10 ans, elle se matérialisa pour lui. Pour nous. D’une petite main tremblante, la matérialisation de mon âme en l’enfant que j’étais referma son poing potelé sur le tissu qui recouvrait la cuisse de mon frère. Theodore se figea. Lentement, il se retourna vers ce petit être que mon âme avait fait apparaître tant elle avait besoin de lui. Les larmes me montèrent aux yeux. Ceux de mon frère étaient exorbités alors qu’il se retrouvait face à une projection astrale, brillante d’étoiles et proprement surnaturelle, baignée d’une lumière céleste, du jeune enfant que j’étais lorsque nos âmes s’étaient trouvées. Le visage baissé vers mon âme, les lèvres entre-ouvertes sous le choc et ses yeux ahuris fixant l’enfant à ses pieds qui tenait son pantalon pour l’empêcher de me laisser là dans la nuit, Theodore le regarda. Je pouvais sentir à l’intérieur de moi mon âme qui hurlait à ce qu’il reste un peu avec moi. Elle me faisait physiquement mal, comme si elle en avait réellement et physiquement besoin. Et aux pieds du grand Theodore, le petit Drago levait des yeux gris larmoyants vers lui. Les sourcils légèrement froncés sur son petit front, son regard transmettait à mon frère la supplication désespérée que je n’avais pas trouvé le courage de lui formuler. Et Theodore la regarda, cette matérialisa concrète de mon âme que je n’avais ni voulue, ni contrôlée, proprement halluciné. Ses propres yeux se mouillèrent de larmes tant l’émotion brute du besoin primal de mon âme de la sienne était concrète. Physique. Et simplement magique. Elle nous dépassait tous les deux, et en cet instant, alors qu’il était absolument et simplement choqué devant cette projection du petit Drago qui vivait toujours à l’intérieur de moi, de ce petit Drago qui l’avait choisi lui, je savais que lui aussi, il le ressentait dans son âme.
Le petit Drago fait d’étoiles ne lâcha pas le pantalon de Theodore de sa petite main. Lentement, mon frère leva ses yeux choqués vers moi. Vers mon corps dans ce lit, ce corps adulte qui habitait l’enfant qui l’appelait. Et le petit Drago n’eut rien besoin de dire. Il n’eut rien besoin de formuler, aucune prière à prononcer. À l’instant où les yeux de Theodore trouvèrent les miens, le petit Drago s’évanouit dans la nuit en une traînée céleste, et bientôt, il ne resta plus que nous. Des nuages de pluie vinrent emplir nos deux regards, mais aucune goutte ne s’écoula. L’émotion entre nous était si intense qu’elle en était palpable.
Doucement, il s’approcha du lit, et à chaque pas qu’il faisait vers moi, mon âme me faisait un peu moins mal. À chaque nouveau pas, je me sentais me réparer un peu plus. Il n’allait pas partir. Il n’allait pas me laisser là, avec ma douleur. Il n’allait pas me laisser là, à vif, avec ce corps qui continuerait de le chercher pour s’assurer qu’il était encore là après la nuit que nous avions traversée. L’émotion illuminant somptueusement ses yeux déjà majestueux et un sourire maquillé de son amour pour moi au coin des lèvres, il vint s’allonger à mes côtés. Presque intimidé par la façon dont mon âme l’avait empêché de s’en aller, je le regardai faire sans bouger. Il s’allongea sur le flanc, me faisant face. Mon cœur battait insolemment fort dans mon poitrail, comme si je pouvais sentir l’enfant à l’intérieur de moi qui avait besoin qu’un adulte en qui il avait confiance lui apporte l’apaisement dont il avait besoin. Non, pas un adulte. Lui. Son sourire chaleureux illuminé de la lumière du soleil, ou peut-être était-ce bien l’inverse, il m’ouvrit les bras. Les gouttes de pluie tombèrent de mes yeux, et je ne savais pas si c’était moi, ou le petit Drago à l’intérieur qui pleurait. Peut-être était-ce bien les deux. Je me laissai me retourner sur le côté pour lui faire face, et alors que mes yeux pleuraient les larmes qu’ils avaient trop gardées, mon visage vint s’enterrer entre ses bras, contre son poitrail. Là où je pouvais entendre son cœur battre. Là où son odeur de musc se répandait abondamment dans mes narines. Là où la chaleur de son corps venait apaiser les tremblements du mien. J’étais plein de sang. Son torse était nu. Il n’avait pas semblé que cela importait le moins du monde. Il me reçut dans ses bras, et ceux-ci se renfermèrent autour de mon visage enterré en lui, comme pour me garder bien là contre lui, bien au chaud. Mes jambes se replièrent contre mon ventre, venant trouver de la chaleur contre les siennes. Et je pleurai. Je ne pleurai pas parce que j’étais triste. Je ne pleurai pas parce que j’avais mal. D’ailleurs, ce n’était pas même moi qui pleurais. C’était mon âme. Mon âme pleurait parce qu’elle avait été terrifiée de le perdre cette nuit. Mon âme pleurait parce qu’il était toujours là. Mon âme pleurait parce qu’elle sentait l’autre moitié d’elle, juste là, tout contre elle. Mon âme pleurait parce qu’elle était à vif, et que sa présence venait la réparer. Mon âme pleurait parce qu’elle avait enfin là tout ce dont elle avait besoin pour supporter ces déchirures incessantes. Mon âme pleurait parce qu’elle était en paix. À chaque seconde qui s’écoulait à son contact direct, je pouvais la sentir s’apaiser. Se calmer. Se reposer. Se recharger. Et alors que je ne soupçonnais même pas que cela me serait à nouveau possible dans cette existence, cette nuit-là, mon âme, mon corps, mon cœur, et moi, nous endormions dans une sérénité si divine qu’elle me semblait irréelle.
Je sursautais dans mon lit, brutalement éveillé. Les bras de Theodore quittèrent mon visage tandis qu’il se réveillait aussi violemment que moi. Mon bras me brûlait. Nos bras brûlaient. Je ne savais pas combien de repos j’étais parvenu à amasser, et les fracas bruyants et soudains que j’entendais à travers les autres chambres de la maison m’apprenaient que nous n’étions pas les seuls à avoir étés réveillés par l’activation de notre Marque. Mon corps m’était douloureux, ma tête me tournait un peu, et surtout j’empestai la mort à plein nez. Sur ma peau, je pouvais sentir les croutes de sang séchées, et je me maudissais de ne pas m’être douché avant de m’être endormi.
Nos regards se rencontrèrent. À l’instant même où mes yeux se posèrent sur mon frère, la peur se saisit de mon corps, tordant mes boyaux comme s’ils étaient pressés, essorés en moi. Nous étions tous appelés à cause de la nuit passée, cela ne faisait pas le moindre putain de doute. La nuit passée durant laquelle nous avions fait un carnage absolu pour aller récupérer Pansy. Pansy qu’il savait très bien appartenir à Theodore, puisqu’il avait témoigné lui-même de ce à quoi il était prêt lorsqu’elle était en danger – ou pire encore – dans cette maudite cathédrale. Les battements de mon cœur se mirent à accélérer violemment, et je le regardais, de l’autre côté de mon lit. Lui aussi, il me rendait mon regard grave. Mon esprit me renvoya l’image atroce de Theodore allongé dans la cathédrale enflammée, une main tendue vers Pansy, hurlant et sanglotant à la mort. Je revoyais sa gorge tranchée, et son corps qui tombait sur celui de Pansy. Je pouvais encore sentir le déchirement atroce de mon âme à l’intérieur de moi. Je le revoyais dans cette cage, et cette main que je n’avais pas réussi à lui donner. Je le revoyais, cette nuit, ses mains tremblantes encadrant son visage dans une tentative désespérée de ne pas perdre toute raison.
Je le tuerai, réalisai-je soudainement à l’intérieur de moi. Je regardai mon frère, assit dans mon lit, la lumière vive du jour faisant briller quelque chose de surnaturel dans ses yeux. S’il s’en prenait à lui aujourd’hui, je le tuerai. Ou bien je mourrai en essayant, peu importait. Mais je ne le laisserai pas faire en demeurant impuissant. Ce constat me surprit, me déstabilisant presque. Je regardai mon frère, dans cette chambre baignée de lumière, et lui aussi me regardait. Il ne me semblait pas me sentir totalement impuissant, bien au contraire. Je pouvais sentir le pouvoir, la force pulser dans mon corps, un instinct protecteur s’activant de plus en plus fort à chaque seconde supplémentaire que je passais à le regarder. J’allais à la rencontre du Seigneur des Ténèbres sous son appel suite au carnage que nous avions causé et qui aurait pu lui coûter beaucoup pour ce qu’il considérerait peu – autrement dit, une erreur stratégique – et je ne me sentais pas impuissant. Ce dernier constat me déstabilisa profondément. Je ne me sentais pas totalement impuissant ? Peut-être n’étais pas encore totalement éveillé. Peut-être mon cerveau, mes émotions, la personne que j’étais n’étais pas encore en pleine capacité de ses moyens. Oui, cela devait être cela. J’allais voir un Voldemort probablement en colère. Le genre de Voldemort qui pouvait décider d’en tuer au moins un d’entre nous. J’avais peur, oui. Cela je le ressentais dans l’activation montante de mon corps, celle qui faisait battre mon cœur plus vite et rendait mon ventre douloureux. Mais je ne me sentais pas totalement impuissant. Je fronçais les sourcils à cette dernière pensée.
Dans un bond douloureux et immédiatement suivi de mon frère, je sortais du lit. Il ne servait à rien de noter ne serait-ce qu’où j’avais mal, ou bien à quel point. Rien de tout cela n’avait plus la moindre importance, et je ne m’autorisais même plus à en prendre ne serait-ce que conscience. Ce n’était que des preuves de faiblesse, et ainsi des risques pour les miens. Puisque je m’étais endormi encore vêtu de la veille, je sortais le premier de ma chambre dans le couloir. Ce n’était pas comme si je pouvais dire à Voldemort que je prenais une petite douche avant de le retrouver, de toute façon.
À l’autre bout du couloir, tandis que Theodore courrait dans sa propre chambre pour s’habiller, la porte de la chambre de Blaise s’ouvrit à la volée, et lui et Pansy en sortirent en trombe. Je demanderai bien ce qu’elle foutait là, mais ce n’était pas vraiment comme si nous en avions le temps. Ils étaient tous deux douchés et présentables. Alors que je la regardai, je pouvais encore sentir le poids du corps mort de Pansy entre mes bras. Je pouvais en sentir l’odeur nauséabonde, la froideur de sa peau, le vide dans ses yeux. Nous n’étions pas censés connaître ce genre de chose des personnes que nous aimions. Le poids de leur cadavre, son odeur, sa température. La rage protectrice grandit encore en moi. Elle était mon soldat. Ma plus précieuse amie. Le cœur de mon âme. Je ne la regarderai plus jamais souffrir. Je ne la regarderai plus pleurer Theodore. Je ne l’écouterai plus hurler à la mort. Je n’entendrais plus jamais le bruit sourd de son corps qui s’écroule, sans vie, sur le sol. Il devrait me tuer pour cela.
Je regardai Blaise. Je pouvais encore l’entendre sangloter sa mère dans les bras de Theodore pendant que j’étais resté immobile. Nous l’étions tous. Impuissants. Je le revoyais sur cette croix, cette croix sur lequel je l’avais torturé. Plus jamais. Plus jamais personne, et surtout pas moi, ne leur toucherait le moindre cheveu. Pas même putain de Voldemort. Je pouvais encore sentir la brûlure que sa main avait laissée sur ma joue quand il m’avait baffé, ce soir-là. Je l’entendais encore hurler sa peine à la lune. J’entendais sa voix tourner en boucle depuis qu’il avait prononcé ces mots dans mon esprit « c’est toi qui lui fais ça, encore ». Je refusai de le regarder perdre tout ce qui lui restait. Je refusai de le regarder souffrir, cet autre frère que la vie m’avait offert. Je l’aimais trop, même si lui ne m’aimait probablement plus. Peu importait. Ils étaient les miens. Mes responsabilités. Plus la moindre putain d’âme sur cette putain de planète, de tous les univers confondus, de toutes les dimensions et toutes putains de créatures mythologiques ou bien réelles ne pourrait jamais plus ne serait-ce que les effleurer. Je ne le supporterai plus. Ce n’était plus une option. Et certainement pas moi.
Theodore sorti de sa chambre, désormais vêtu. Le sang pulsait dans mes veines, le prédateur à l’intérieur de moi prêt à tout ce qu’il faudrait pour qu’il ne leur arrive plus jamais rien. Je les regardai, à quel point ils étaient amochés. Les cernes gonflés de Blaise. Les traces de blessures sur celui de Theodore. Celui de Pansy, détruit. Il était rempli d’hématomes, ses lèvres étaient ensanglantées de croutes, son visage portait sur lui les traces de ce qu’elle avait subi par ma faute. Ils me regardaient tous, eux aussi. Dans ce couloir baigné de lumière, ils me regardaient tous avec appréhension. Ils n’avaient pas besoin d’avoir peur. J’étais là. Il ne leur arriverait plus jamais rien. J’acquiesçai vers mes soldats, ceux qu’il m’appartenait de protéger. Et je le ferai, peu importait les conditions. En un clin d’œil, nous transplanions à l’unisson.
Outre l’effort magique qu’il m’avait fallu trouver là où je ne savais pas qu’il restait quoi que ce soit pour parvenir à faire voyager ce corps arrivé à bout dans l’espace, je ravalai la nausée qui remonta dans ma gorge à l’atterrissage. Pas encore assez reposé, c’était certain. Cela n’importait cependant pas. Le dos droit et la tête haute, je m’adaptais à la nouvelle fraicheur ambiante dans la grotte de nos Quartiers Généraux en rendant à mon Seigneur le regard qu’il posait sur moi, ravalant ma peur au plus profond de moi, là où il ne pourrait jamais rien trouver de plus que ce que je déciderai de lui montrer. À mes côtés, je sentais la présence de ma famille, de mes soldats que je devais protéger. Cela me donnait de la force là où mon corps physique n’en trouvait plus. De ses yeux d’un rouge surnaturel, il constata du sang qui habillait mon corps, traçant sur celui-ci une toile de violence dont je ne pouvais qu’être l’artiste. Je demeurai droit et fier devant lui. N’étais-je en cela pas plus encore que ce qu’il attendait en tant que son Grand Intendant ? Je savais que je lui imposais là l’image exacte qu’il ne savait même pas que son Grand Intendant pouvait être. Il était là. Il le voyait, désormais. Je le laissai me regarder, et je ne baissai pas les yeux. Je n’avais rien à me faire pardonner. Autant que je le savais, nous avions abattu un travail monstrueux pour lui en une nuit. C’était cette version-là de l’histoire à laquelle je m’accrocherai, peu importerait ses accusations.
Son regard continua sa route sur les miens, et cela je ne l’aimais pas beaucoup. Cela, oui cela poussait les muscles de mes abdomens à se serrer, comme contrariés, prêts à attaquer. Je préférai qu’il me regarde, moi. Ce n’était qu’à moi qu’il devait parler. Que de moiqu’il devait attendre des comptes. Que moi qu’il devait regarder. Les miens, eux, je les voulais aussi hors de sa portée qu’humainement possible. Et moi, j’étais juste là. L’instinct protecteur surhumain qui m’animait fit battre mon cœur plus violemment dans ma poitrine, et il n’y avait là-dedans pas la moindre goutte de peur. Mes yeux le sondaient d’un regard perçant teinté d’une attention féline. Oui, prêt à bondir. C’était mes soldats. D’un pas militaire que j’effectuai vers lui pour quitter la ligne égale que ma famille composait, asseyant par là le fait que c’était avec moi qu’il converserait, je le saluai :
- Mon Seigneur, m’inclinai-je légèrement devant lui.
Quelque chose à l’intérieur de moi jouit du fait que c’était moi qui avais initié cette conversation. Il avait exigé cette entrevue, mais je n’étais plus dans l’attente impuissante de ce qu’il ferait, de ce qu’il dirait, ni de quand il se déciderait à le faire. Un sourcil levé sur ce que je pouvais difficilement qualifier d’un front, il reçut mon affront pour ce qu’il était bel et bien. Je me relevai devant son regard perçant, imperturbable. Il inspira profondément, et la rage dans les yeux, il m’enquit finalement :
- Explique-toi, m’ordonna-t-il simplement.
J’acquiesçai à sa commande. La tension dans sa voix était évidente, mais elle ne m’effraya pas. Droit comme un piquet et ancré dans le calme plat de mon corps contrôlé, je livrai robotiquement :
- Nous avons appris à nos dépends cette nuit-même que les moldus disposent désormais d’armes capables de neutraliser notre magie, en tout cas le semblerait-il. Nous ignorons encore l’étendue de cette nouvelle technologie, seulement qu’elle peut, au moins un temps, nous priver de nos pouvoirs magiques, et nous immobiliser. Nous avons également été confronté, ce qui nous a permis de confirmer l’hypothèse que nous avions déjà depuis longtemps, à l’alliance visiblement prospère entre l’Ordre et l’armée moldue. Si malgré ces nouvelles conditions non-anticipées notre équipe a parvenu à reprendre le dessus sur notre rixe, l’un de nos soldats a tout de même finit par être capturé et emmené par l’armée moldue.
Je me concentrai pour ne pas laisser s’échapper l’information selon laquelle Pansy avait été en fait enlevée par des membres de l’Ordre, puis laissée aux moldus, parce qu’il me demanderait ensuite comment j’avais su qu’elle était dans les bases militaires moldues, et que je n’allais pas lui répondre « Hermione Granger, Maître ». Je voulais qu’il ne connaisse même jamais son nom.
- Qui ? me coupa-t-il tandis que je m’apprêtais à continuer mon récit.
Je ne laissai rien de ma tension apparaître. Il savait déjà très bien qui. C’était écrit sur son visage défoncé. Elle ou quelqu’un d’autre, je lui donnerai l’impression que cela n’aurait rien changé. Je ne laissai pas la moindre latence entre sa question et ma réponse, ni la moindre diminution de timbre assuré dans ma voix quand je répondais :
- Miss Parkinson, après s’être retrouvée seule d’un côté du champ de bataille lorsqu’elle a dû, seule, appuyais-je encore, libérer Blaise Zabini, Theodore Nott, et moi-même neutralisés par les armes technologiques moldues. Puisqu’il était évident que l’enlèvement en question avait pour but des recherches sur nos pouvoirs magiques du fait qu’ils auraient pu essayer de neutraliser bien plus que simplement un soldat, l’urgence de la situation nous est apparue d’autant plus critique, continuai-je platement mon demi-mensonge. Dans un profond dégoût de ce qu’ils comptaient faire d’un sang aussi pur, et avec le souci de ce que cela pourrait ensuite signifier pour eux comme avantage dans cette guerre, nous avons pris l’initiative de les chasser à travers les bases militaires moldues du pays.
- Combien de bases militaires différentes ? questionna-t-il avec un regard circonspect qui m’analysait.
Je le laissai faire.
- Entre dix et quinze, tout au plus. Nous sommes parvenus à notre mission de destruction massive, et n’avons pas essuyé la moindre perte, ni la moindre blessure dommageable. L’armée moldue ne peut en dire autant. Qui plus est, vous avez pu avoir le plaisir de constater la présence restaurée de Pansy Parkinson parmi nous. Finalement, ce qui semblait être l’un des laboratoires principaux de recherche pour le développement de ces armes technologiques contre nous a été détruit, mais je doute pouvoir avancer qu’il n’en existe pas d’autre. Ils seraient plus que parfaitement stupides s’ils plaçaient toutes leurs recherches et laboratoires au centre des bases militaires, qui sont de fait plus à risque d’être attaquées, et donc détruites. Ce problème n’est donc ni résolu, ni anecdotique. Demain, continuai-je factuellement, je prévois de tenir une réunion avec l’ensemble des rangs pour les avertir des nouveaux dangers auxquels nous faisons face, afin de mieux nous préparer à cette nouvelle menace, terminai-je alors.
L’espace de quelques secondes, il laissa mes derniers mots résonner sourdement dans la grotte. De tout ce temps, comme durant l’intégralité de mon discours d’ailleurs, il ne cessa pas de me regarder, ses yeux de serpent cherchant à m’analyser. Finalement, il pencha son visage reptilien sur le côté, et les yeux plissés, il me questionna, l’accusation à peine dissimulée dans la tonalité basse de sa voix sifflante :
- Tu déploies donc autant d’efforts pour un seul soldat, Drago ? C’était ça, ta décision ? La tienne ? insista-t-il encore.
Il avait vu Theodore dans cette cathédrale. Il m’avait vu, moi aussi, essayant désespérément de le rattraper sans n’y parvenir. Il était bien des choses, mais pas demeuré. J’entendis le bruit du tissu de son pantalon bouger avant d’entendre la chaussure de Theodore se lever du sol pour faire un pas vers l’avant à son tour. Avant qu’il ne repose le pied sur le sol, sans me retourner vers lui et sans détourner le regard de Voldemort, j’ouvrais simplement une paume sèche de ma main en signe de stop. Mon bras n'avait pas même bougé de mon corps, mes mains dans mon dos dissimulées à la vue du Seigneur des Ténèbres. Je n’avais pas besoin qu’il me sorte de cette situation. C’était moi qui allais les en sortir. Le pied de Theodore se reposa sur le sol, obéissant à mon ordre silencieux.
- En risquant les deux têtes de mon armée ? appuya-t-il à nouveau, son ton devenu plus accusateur encore.
Je le regardai, ce fou qui se tenait devant moi. Mon cerveau fusait à l’intérieur de mon crâne, trop rapidement pour que je puisse suivre. Je lui faisais simplement aveuglément confiance pour suivre mes conclusions sans prendre le temps de trop les pondérer, et les livrais avec assurance. C’était la seule position qui pouvait nous sauver. En cet instant, ma conclusion était qu’essayer de le prendre pour un con alors qu’il avait déjà toutes les informations en sa possession, surtout étant donné ce dont il avait été témoin, serait bien plus risqué que de lui laisser cela. Nous savions tous ici que la seule raison pour laquelle c’était moi qui me tenais en face de lui en cet instant même, c’était Pansy Parkinson. Et nous savions tous également qu’il connaissait tant la valeur de Theodore qu’il avait menti à l’intégralité de son armée pour ne pas avouer l’affront abominable qu’il avait accepté, juste parce qu’il était conscient qu’il avait besoin de lui. Je ne perdais rien de mon assurance, en fait, je relevai même un peu le menton quand je répondais à ses accusations :
- Le soldat en question est moteur des têtes de votre armée, comme vous le savez, Maître, admis-je alors platement. Il me semble qu’il fait partie de mes missions, en tant que votre Grand Intendant, de trouver ce qui est particulièrement mobilisateur pour atteindre le plein potentiel de vos soldats, surtout chez vos meilleurs éléments, lui rappelai-je alors avec une insolence dissimulée. Lorsque l’une de ces motivations intrinsèque devient manquante et que le risque qui s’ensuit est de voir certains éléments s’affaiblir dans la dévotion et la puissance allouée à leurs tâches, il est mon rôle que de faire mon possible afin de remobiliser la profondeur de cette motivation pour le bon déroulement de cette guerre, et notre chemin désormais plus certain encore que jamais vers la victoire, continuai-je d’imposer avec une arrogance qui, elle, ne se dissimulait que faiblement dans mon ton respectueux.
Il pondéra mes mots, et je le laissai faire. Je savais qu’il se demandait s’il devait répondre à mon affront. Je venais de lui confirmer directement, bien qu’entre de jolies phrases aussi longues que compliquées, que son armée et sa victoire dépendait de la survie de Pansy Parkinson. Il le savait déjà, et il le détestait. Désormais, je l’avais quasiment dit. S’il décidait de creuser la discussion, ni lui, ni moi n’aurions d’autre choix que le dire en mots concrets. Il n’y aurait plus de possibilité de dissimuler cela dans trois tonnes de miel et de sucre pour rendre la chose plus digeste. Et cela, j’étais prêt à parier qu’il ne le risquerait pas, parce qu’autant qu’il le détestait, il savait que c’était vrai, et s’il continuait, ni lui, ni moi ne pourrions continuer de feindre le déni. Ce serait dit, et cela serait un énorme aveu de faiblesse de sa part. Par fascination pour les prouesses magiques, il avait laissé Theodore terrasser ses meilleurs éléments. Sans lui, non, sans nous, il était foutu. Alors je le regardai, et à l’intérieur de moi, je jubilais. Et finalement, il pinça les lèvres, la rage lisible sur ses traits, mais il ne dit rien. Je me sentis bander. Putain, je ne me sentais pas impuissant. En cet instant, je ne me sentais pas impuissant du tout.
Faussement humblement, j’achevai pour sauver son honneur :
- Nous avons, à trois soldats seulement, éliminé une quantité de forces ennemies en une nuit dont le bilan n’est probablement même pas encore tombé tant il est important. Si problème il y avait, il a été réglé, posai-je avec puissance. Si cette nuit était interprétée par des bouches assoiffées de ragots, elle le serait comme la démonstration démesurée de la supériorité sans équivoque de votre force offensive sur celle de l’élite moldue.
Un sourire en coin menaçant d’étirer mes lèvres, j’ajoutai d’une voix plus basse :
- C’était cela, Maître, ma décision.
Je ne pouvais pas même qualifier, moins encore quantifier le poids de mes burnes entre mes cuisses en cet instant. Entre les fentes de ce qu’il restait de ses narines, il inspira l’intégralité de mon culot, et lorsqu’il parla, je pouvais entendre les tonalités enragées dans sa voix qu’il contrôlait :
- Je laisserai passer pour cette fois, compte tenu d’à quel point le bilan est finalement positif pour nous. Mais j’attends de mon Grand Intendant que ses décisions soient stratégiques et intelligentes, basées sur une logique qui ne dépend pas de l’émotion, et moins encore qui risque sans le moindre soutien les vies des deux têtes de mon armée. Les prouesses magiques dont vous avez été capables cette nuit sont notables, et de cela je vous félicite, accorda-t-il à mes amis en m’ignorant royalement.
Est-ce que je l’énervais ? Je m’empêchais de sourire. Ce monstre qui m’avait fait tant de mal, venait-il de faiblir devant moi ? Où étais-je simplement devenu plus puissant face à lui ?
- Le sang frais de votre jeunesse fait votre force, mais elle constitue aussi la plus importante menace. Vous devez apprendre à contrôler vos impulsions avant qu’elle ne mène à notre perte. Puisque vous avez largement rempli vos missions cette nuit, bien plus encore même, je partirai du principe que le simple fait que je vous le dise ce soir suffira à ce que vous appreniez la leçon. Ne me forcez néanmoins pas à me répéter, menaça-t-il finalement.
Je notai qu’il menaçait beaucoup. Derrière moi, je savais que ma famille acquiesçait. Son regard se reporta sur moi, et ce qui lui servait de lèvre supérieure se retroussa sur ses dents avec dégoût.
- Va te laver, tu empestes la médiocrité insultante de leur sang, cracha-t-il comme si le simple fait de me présenter ainsi à lui était une insulte.
J’aimais bien cette idée.
- De suite, Maître, veuillez m’excuser du désagrément, acquiesçai-je à mon tour. Je me saisis finalement de cette occasion pour vous avertir que nous allons prendre cette journée pour nous reposer et retrouver les forces à la fois physiques et magiques dont nous avons besoin afin de reprendre le bon cours de nos missions demain.
Je ne lui demandai pas sa permission. Je le prévenais. S’il existait bien une personne sur cette planète qui était tout à fait consciente des effets secondaires de prouesses en magie noire, c’était lui. Pour le bilan mortuaire de la nuit passée à trois, une journée était moins encore que le strict minimum, mais j’étais conscient que c’était notre décision, et que j’étais en train de lui dire que notre décision allait nous empêcher de remplir nos missions pour lui aujourd’hui. Je n’étais pas inconscient au point de lui réclamer plus.
Je pouvais voir la colère déformer ses traits, lui ne passant clairement pas à côté de l’affront que je lui faisais là. Mais pour sa guerre que je menais pour lui, il n’avait pas d’autre choix, et il le savait très bien. Alors il ne dit rien, il acquiesça, et il nous renvoya chez nous pour le reste de la journée. Mon cœur battait insolemment fort alors que ma famille et moi quittions les lieux vainqueurs. Plus jamais, fils de pute.
Nous transplanions tous dans le salon du manoir avec le peu de forces qu’il nous restait, et ma mission menée à bien, je sentais l’intense fatigue regagner mon corps. Je clignais des yeux, et réalisai que je me trouvais face à Pansy pour la première vraie fois depuis son retour. Son vrai retour, celui de l’entièreté de la personne formidable qu’elle était. Elle me regardait, elle aussi. Son visage était salement amoché. Sa lèvre inférieure était coupée en deux, un de ses yeux était maquillé du pire œil au beurre noir que je n’avais jamais vu, et des hématomes d’un violet foncé étaient éparpillés sur ses pommettes comme une sombre galaxie. Dans ses yeux d’un vert saisissant, je pouvais voir l’intégralité de la femme qu’elle était revenue à la vie. Il y avait ce feu qui lui appartenait, et qui avait disparu de ses iris pendant trop de mois qui avait retrouvé sa place dans ce regard perçant. Je ne savais pas à quel point elle m’en voulait. Peu importait, elle avait le droit de m’en vouloir. Moi, je l’aimais. Je lui souriais faiblement.
- Je suis heureux que tu sois de retour, Pansy, chuchotai-je vers elle avec une timidité qui contrastait avec le courage du Grand Intendant qui avait fait face à Voldemort.
Elle me sonda un instant, un lourd silence pesant sur les quatre d’entre-nous, en attente de ma sentence. Dans ses iris qui m’analysaient, je pouvais voir les pensées se bousculer en elle. Elle se demandait certainement ce qu’elle avait à me dire, à quel point elle voulait me défoncer la gueule, avec quoi elle allait commencer comme reproche. Peu importait, j’encaisserai. J’étais simplement heureux qu’elle soit de retour, dans son entièreté. L’air était chargé de tension alors que nos regards ne se quittaient pas. Finalement, ses lèvres roses et abîmées s’entre-ouvrirent, et elle parla :
- Ouais, dit-elle tout bas, vous avez pas été brillants sur ce coup-là.
Je pouvais entendre la tension dans sa voix. La façon dont elle n’était pas certaine du comportement qu’elle souhaitait adopter. L’ambiance était pesante de malaise, il semblait que tout le monde marchait sur des œufs comme si nous étions tous des étrangers qui n’avaient pas la moindre idée de comment les uns ou les autres allaient agir ou bien réagir.
Je baissai le visage vers le sol. Je ne savais pas que la première chose qu’elle aurait à me reprocher serait la rétention d’information en ce qui concernait sa relation avec Theodore, mais soit.
- Je suis désolé, m’inclinai-je alors dans la plus plate des sincérités.
Je ne relevai pas le visage vers elle, attendant ma sentence, jusqu’à ce que je l’entende soupirer.
- Je sais, accusa-t-elle alors. Vous l’êtes tous.
Elle inspira profondément, comme combattant quelque chose à l’intérieur d’elle-même pour mener cette conversation, et je la regardai faire en me demandant comment celle qui brûlait le plus fort parmi nous pouvait paradoxalement faire preuve du plus de patience.
- Mais mes comptes sont réglés avec celui qui m’en devait, et j’ai autre chose à foutre que perdre mon énergie à vous en vouloir dans un contexte pareil, décida-t-elle alors.
Un nouveau silence lourd de regrets hurlants rempli la pièce habitée par les trois garçons qui l’avait trahie. Aucun de nous ne dit rien. Il m’aurait semblé légitime qu’elle nous hurle dessus. À vrai dire, je m’attendais à ce qu’elle le fasse.
- Et puis, continua-t-elle dans un nouveau soupir devant notre silence embarrassé, j’vous connais depuis assez longtemps pour savoir que vous êtes juste des débiles profonds. Ça fait un bail que j’l’ai accepté, ça.
Le coin de ses lèvres déchirées s’étira en un micro sourire, et je ne pus m’empêcher de lui sourire en retour. Elle me surprenait souvent, dans ce genre de moments. Elle pouvait gueuler à tout un tas d’occasions, mais lorsque les choses étaient réellement dramatiques, elle faisait fort souvent preuve d’énormément de clémence. C’était une qualité que je ne lui attribuais que peu souvent, à tort.
De tout ce temps, ses yeux ne quittèrent pas les miens. Le sourire sur ses lèvres s’étira encore un peu sans n’être plein pour autant, et avec la douceur avec laquelle elle cligna des yeux, elle chuchota vers moi :
- Merci d’être venu me chercher.
Je la regardai, et je n’osai pas lui rendre la largeur nouvelle, bien que relative de son sourire. J’étais la seule raison pour laquelle il avait fallu que nous allions la récupérer en premier lieu. Je ne savais comment répondre à sa gratitude. En cet instant, je me serai senti plus à l’aise qu’elle me hurle dessus. À côté d’elle, Theodore se rapprocha de sa bien-aimée. Dans un geste naturel, il caressa son dos d’une main, et déposa un chaste baiser sur le haut du crâne de Pansy qui ferma les yeux, penchant le visage vers lui comme un réflexe que son corps ne pouvait pas oublier. Derrière eux, le visage fermé de Blaise se durcit plus encore. Dans un pas fatigué, ce dernier commença à s’en aller pour nous fausser compagnie, et je savais que c’était à cause de moi. Mon cœur me fit mal dans mon poitrail. Comme s’il ne le voyait pas, la joue reposant contre le crâne de Pansy, Theodore me sourit tendrement.
- Tu as été excellent, chef, me complimenta-t-il avec affection.
Depuis l’encadrement de la porte du salon, derrière Theodore et Pansy tandis que je me tenais debout au niveau des canapés, Blaise pouffa sans amusement aucun. Sans qu’il ne se retourne pleinement vers nous, son visage, lui, se dirigea vers nous.
- Vraiment ? sévit-il finalement d’une voix chargée d’une tension qu’il peinait à contenir.
L’intégralité de l’attention se tourna vers lui, et mes entrailles se nouèrent à l’intérieur de moi. Je baissai les yeux vers le sol. Un nouveau silence nous écrasa de tout son poids. Bientôt, une paire de chaussures dans ma vision, se positionnant à mes côtés, comme un bouclier sur ma droite. De l’autre côté, comme si nous étions scindés en deux, Blaise et Pansy. Je me risquai à les regarder. Blaise nous faisait face, désormais. Les sourcils de Pansy étaient plus froncés qu’auparavant, semblant traduire un mélange de tension et de douleur. Blaise, lui, semblait contenir une rage froide que je lui voyais trop souvent ces derniers temps. Tous les deux me regardaient, et je savais ce qui m’attendait. Ce n’était pas grave. Je les comprenais. J’encaisserai.
- Tout va bien alors ? chargea encore sa colère glacée. On a réussi de justesse à rattraper sa connerie monumentale, donc tout roule ?
Je détestais l’entendre parler comme cela. Utiliser un tel ton. Cette voix était si étrange, dans sa bouche à lui. Trop déformée par les tonalités sèches de la froideur de sa colère brûlante.
- Blaise, tenta sèchement Theodore à mes côtés.
- Quoi ? enchérit plus froidement encore Blaise tandis que son regard assassin changeait soudain de cible.
Son regard m’intimidait. Il était tellement toujours rempli de chaleur. Tellement constamment empli de malice, de joie, de quelque chose de brillant. Aujourd’hui, son regard était terrifiant. Il n’y avait rien de chaleureux qui brillait dans ces yeux qui tiraient en ma direction. J’avais mal à mon cœur. Je savais que je ne récoltais là que mon dû. Ce n’était pas grave. Je pouvais encaisser.
- On doit rien dire ? continua-t-il d’une voix basse de prédateur. On vient de passer la nuit à retourner toute l’Angleterre pour sauver Pansy parce qu’il l’a encore mise en danger, m’accusa-t-il sèchement, mais tout va bien puisqu’on l’a récupérée ?
Il marqua là une pause, et je baissai les yeux.
- J’sais pas, reprit-il durement, t’en as pas marre qu’il foute ta meuf en danger au profit de la sienne ?
- Les choses sont beaucoup plus compliquées que ça, tempéra un Theodore à la voix faussement calme, chargée d’une tension qu’il contenait, et tu le sais très bien.
Mon ventre se serrait. Je pouvais entendre la colère montante dans la voix de mon frère. De l’autre côté de la pièce, nos deux plus proches amis. Je ne voulais pas ça. Cette fracture dans l’espace entre nous déchirait mon cœur.
- Ce que je sais, c’est qu’on l’a prévenu depuis le début, reprit Blaise avec une froideur assassine.
Honteux, je fixai le tapis vert sur le sol du salon.
- Ce que je sais, c’est que Pansy lui as dit dès la première fois qu’il a commencé à nous parler d’elle, lista-t-il d’un ton coupant. Ce que je sais, c’est qu’elle lui a dit que ça ne le concernait pas que lui, que ça nous mettait nous aussi en danger, mais qu’il a quand même décidé de continuer.
Je sentais mon visage tomber plus bas vers le sol encore, tentative maladroite de lui montrer à quel point j’étais désolé.
- Ce que je sais, c’est qu’il nous a tous mis en danger quand il a décidé d’aller la voir pour la prévenir quand on s’est retrouvé dans la tour d’astronomie. Ce que je sais, c’est que t’as dû rattraper ses conneries, encore une fois, s’irrita-t-il vers Theodore. Ce que je sais, c’est que Pansy s’est retrouvée obligée de sauver la vie d’sa pute, cracha-t-il tandis que je fermais les yeux sous la douleur que me provoquait ce dernier mot. Ce que je sais, c’est que j’ai regardé mon amie mourir à cause de ses conneries, termina-t-il alors que sa voix se chargeait de larmes qu’il retenait.
Une sensation de vide me creusa les entrailles, se frayant un chemin douloureux jusqu’à mon âme pour y retirer encore un peu de vie. Je n’avais pas mal pour moi. Je n’avais pas mal de ce qu’il me disait à moi. J’avais mal pour lui. J’avais mal de la déception que je lui faisais ressentir. Du fait que j’aie laissé son amitié tomber. J’avais mal de ce que je lui avais fait à lui. C’était sa douleur à lui, qui me faisait mal.
- Arrête de parler de lui comme s’il n’était pas là, sévit Theodore d’une voix dangereusement calme.
- T’as raison, j’vais lui parler directement, pesta Blaise avec véhémence.
Le visage porté bas face à lui, je lui relevai néanmoins mes yeux. Je lui devais bien cela. La rage qu’il contenait difficilement lui durcissait tant les traits qu’il ne ressemblait presque plus à mon ami. Je l’avais rarement vu si hors de lui, et je savais qu’il se contenait encore. Je pouvais encaisser. Sur moi, son regard était mort d’amour. Ses yeux me semblaient comme exorbités, gardant difficilement à l’intérieur d’eux toute la haine qu’il me lançait dans ce regard vide d’amitié.
- Ce que je sais, reprit-il froidement vers moi, c’est que j’ai pas arrêté d’entendre tes excuses, tes promesses vides, tes grands mots pour nous raconter que tu vas nous protéger, que ta relation avec elle n’aura pas de conséquences sur nous, que tu vas gérer, cracha-t-il ce dernier mot, et je le recevais. Ce que je sais, c’est que Pansy et moi on te l’a dit, encore. Encore, appuya-t-il d’une voix tranchante comme une lame, et encore, et encore. Quand elle a décidé de quitter Poudlard, et qu’on savait qu’ça allait te rendre ouf. Je t’ai prévenu, m’accusa-t-il d’un ton cinglant. Je t’ai dit que c’était hors de question tu refasses la même connerie deux fois.
A chaque nouveau mot qu’il prononçait, sa colère, sa déception, sa tension grandissait, et dans ses yeux, la haine se chargeait d’orage. Une lame glacée transperçait ma poitrine un peu plus profondément à chaque seconde où je regardais son visage devenir de plus en plus dur, sa peau de plus en plus rouge. J’encaisserai. Je saignai. Mais j’encaisserai.
- Je t’ai dit que ça allait te conduire à faire des erreurs qu’on allait tous payer, cracha-t-il avec une rage grandissante, pour protéger une meuf qui a fait ses choix, et qui les enchaîne, elle aussi. T’as promis, encore, et encore, et encore, se noya-t-il dans sa déception douloureuse. Tu t’es excusé, encore, et encore, et encore. « C’était la dernière fois », imita-t-il alors que ses yeux s’emplissaient de larmes, et je me forçai à soutenir son regard déçu. « C’est terminé », continua-t-il encore. « Je vais faire ce que j’ai à faire pour vous protéger ».
Il pouffa, une moue de dégoût sur ses lèvres. J’encaisserai. Mes côtes me semblaient trop étroites pour contenir la douleur, mais j’encaisserai.
- Et je t’ai pardonné, encore et encore, chuchota-t-il froidement. Putain, hier encore, appuya-t-il en claquant ses mains sur ses cuisses d’impuissance. Je t’ai encore pardonné, parce que je t’aime, pleura-t-il finalement.
Je sentis une larme brûler ma propre joue. J’encaisserai. Je soutenais son regard rempli de déception, mon visage bas vers le sol en signe de soumission.
- Et là je suis censé entendre Theo te raconter que t’as été excellent alors qu’on vient de passer la nuit à chercher Pansy dans toute l’Angleterre à cause de ta pute de merde, encore ? cracha-t-il finalement, et mes yeux se fermèrent.
D’une voix aussi calme que posée, je le recentrai :
- Si tu dois être énervé contre quelqu’un, soit énervé contre moi. Je suis responsable de mes propres décisions, alors s’il-te-plaît, laisse-la en dehors de ça.
- Oh t’inquiète pas, pouffa-t-il sans humour, j’suis énervé contre toi.
Je relevai les yeux vers lui. Sur son visage rouge, un sourire dénué de toute chaleur le rendait terrifiant. Et ses yeux, ses yeux froids qui ne me lâchaient pas.
- Putain frérot, énervé c’est même pas l’mot, soupira-t-il dans l’impuissance de sa colère. J’ai la rage de t’entendre avoir le culot de la défendre encore face à moi après la nuit qu’on a passée.
Un silence chargé de menace s’abattu sur nous, et je laissai la foudre m’abattre quand il continua finalement :
- T’as toujours pas compris du coup ? m’agressa-t-il de ses mots. T’es encore là à vouloir la préserver ? pressa-t-il avec tension. Tu vas encore nous refaire une connerie pareille qu’on va tous payer à ta place ?
D’une main qu’il cogna plusieurs fois contre sa propre tempe, ses yeux exorbités de colère, il continua :
- T’as toujours pas imprimé ?
- Ça suffit, sévit la froideur nordique de la colère grandissante de Theo.
- Laisse, chuchotai-je vers lui.
Un rire aux tonalités graves, menaçantes s’échappa des entrailles bouillonnantes de mon ami déçu.
- Non pardon c’est vrai, tu vas v’nir chialer, cracha-t-il avec dégoût, tu vas nous raconter à quel point t’es désolé, tu vas nous promettre que c’est terminé, puis ta p’tite pute va t’faire les yeux doux et ça y est, la vie d’tes potes qui t’ont suivi aveuglément dans cette merde passera en second plan, résuma-t-il tandis que son visage prenait une nouvelle teinte de rouge, et ses yeux une nouvelle ombre meurtrière sur moi.
Chaque battement violent de mon cœur ressemblait à une déchirure vive, tranchante, mais je le recevais dans son entièreté. J’encaisserai. La tête baissée, les yeux mouillés, mais j’encaisserai.
- C’est bon Blaise, coupa Pansy en posant une main sur le bras bouillonnant de son ami.
Le visage de Blaise eut un mouvement de recul, et il inspira profondément, écoutant sa meilleure amie. Elle reporta son regard sur moi, et continua d’un ton froid, bien que cent fois plus détendu que celui de Blaise :
- C’qu’il essaye de dire c’est que le problème c’est pas Granger en elle-même, c’est les erreurs que votre relation entraîne, explicita-t-elle différemment.
- Putain, rit-il presque, c’est rien de l’dire, ponctua son acolyte dont la nervosité semblait encore grandir.
- J’vais même pas mytho, continua Pansy comme s’il n’était pas intervenu, j’étais contente pour toi que tu l’aie dans toute cette merde, même si j’peux pas m’la sentir. Je t’ai vu dans des états qui…, hésita-t-elle. Je m’inquiète pour toi Drago, avoua-t-elle doucement.
Je me rappelai de ses yeux inquiets sur moi, quand elle avait été témoin de mon hallucination. Je me rappelai la panique dans sa voix quand elle m’avait demandé ce qu’il venait de se passer. Dans les yeux qu’elle posait sur moi aujourd’hui, il me semblait retrouver un peu de cette inquiétude sincère. Et…, de l’amour. Cela éveilla de l’émotion en moi, et je sentais mon cœur battre plus fortement dans mon poitrail, comme cherchant à se nourrir de cette amitié qu’il retrouvait là.
- J’t’avoue que j’comptais un peu sur ta relation avec elle pour te faire du bien, enchaîna-t-elle avec un calme plat qui détonnait de l’état de Blaise, mais j’commence à en ras le cul que votre relation nous mette tous en danger, avoua-t-elle néanmoins.
J’acquiesçai platement.
- Je comprends.
Blaise pouffa, son visage tourné vers le plafond et ses mains sur ses hanches comme pour s’ancrer dans la réalité. Quand ce visage se baissa à nouveau vers moi, il n’y avait plus l’ombre d’une moindre trace d’amitié sur lui.
- Ouais mais tu vois c’est ça le problème, t’arrêtes pas de dire que tu comprends, et pourtant pour un mec plutôt intelligent t’arrêtes pas d’refaire la même connerie ! s’emporta-t-il finalement.
Une main invisible broyait mes organes, appuyant la véracité terrible de ses accusations.
- Je suis désolé, baissai-je la tête.
Blaise rejeta la tête vers les cieux et éclata d’un rire rauque presque dément. Son poitrail tremblait et plus il riait, plus quelque chose dans son regard paraissait dangereux. À côté de moi, je pouvais presque sentir mon frère bouillir, une chaleur physique et intimidante se dégageant de son corps positionné si près du mien. Les bras de Blaise s’ouvrirent grand devant moi, son sourire large dénué de toute âme, le rendant simplement dérangeant.
- Bah nous y revoilà ! constata-t-il finalement. Il est désolé !
Son rire effrayant fendit encore le silence qui nous intimidait tous comme une lame.
- Aller vas-y balance, c’est quoi la suite ? m’enquit-il encore. Tu vas tenir la Sang de Bourbe à distance et…
Un bruit de tonnerre soudain alors que Theodore frappa d’un coup violent la table basse nous fit tous sursauter, et dans les échos terrifiants de sa colère, un silence anxiogène nous engouffra tous. En le sein de cette tornade vertigineuse de danger, toutes les attentions s’étaient tournées vers mon frère. Le rythme indécent de mon cœur traduisait ma peur. Je ne reconnaissais pas les yeux que mon frère posait sur notre ami.
Le monde sembla retenir son souffle, quelque chose de terrorisant flottant dans l’atmosphère, une menace palpable y flottant dangereusement. Personne n’osa rompre le silence que Theodore avait imposé de son geste. La mort elle-même semblait s’être invitée à la conversation, étirant l’instant de sa faim d’une nouvelle âme.
- Regarde-le, ordonna finalement Theodore.
Chaque syllabe qu’il avait prononcée vibrait d’une violence à peine contenue, et je me demandai si j’avais déjà entendu tant de tension dans sa voix. Je baissai les yeux, et le silence se referma à nouveau sur nous comme un piège. La pièce sembla rétrécir autour de Theodore, devenant irrespirable.
- C’est ton ami.
Il n’éleva pas la voix. Au contraire. Elle s’abaissa encore, portant en elle la promesse d’une violence imminente. Mon cœur s’affola dans mon poitrail, et je savais qu’il pouvait l’entendre.
- Regarde-le, imposa-t-il encore avec la profondeur grave d’un orage lointain.
Dans le néant effrayant du nouveau silence qui s’étira entre nous, j’entendis jusqu’aux lèvres de Blaise s’entre-ouvrir.
- Ferme-là, sévit Theo avec une sécheresse démesurée.
Il n’eut pas besoin de crier pour être obéi. Je fixai le tapis vert, les battements de mon cœur s’affolant à chaque nouveau mot menaçant qu’il prononçait.
- Regarde-le, répéta-t-il encore. C’est ton ami.
Un grondement sourd, comme un coup de tonnerre qui menaçait, vibrait sous ses mots. Un niveau silence se répandit comme un poison entre nous, nous tuant tous autant que nous étions à petites gouttes. Le visage bas, je le tournai vers lui.
- Theo…, chuchotai-je d’un ton intimidé à peine audible.
- Non, j’en ai assez entendu, trancha-t-il sans quitter Blaise de ses yeux menaçants.
Comme un prédateur qui ne lâchait pas sa proie. J’inspirai à travers des lèvres tremblantes. Je ne voulais pas ça.
- Regarde-le bien, continua mon frère.
Entre chacune de ses phrases, un nouveau silence anxiogène venait nous piéger.
- Il a vendu son âme pour la vie de Pansy, rappela-t-il d’une voix dangereusement basse.
- Pansy est morte à cause de lui, ponctua froidement Blaise tandis que j’encaissai, et baissai le visage plus bas.
- Non, trancha simplement Theodore.
Et c’était suffisant pour voler tout l’air de la pièce.
- Pansy c’est ma responsabilité à moi, appuya-t-il avec une force calme qui n’en était que plus intimidante encore. Pas la tienne, pas celle de Drago, et certainement pas celle de Granger. Ma responsabilité, positionna-t-il avec menace.
Il marqua une pause terrifiante comme s’il essayait lui-même de contenir toute l’étendue de sa rage glaçante, cherchant difficilement à ne pas exploser.
- Oui, Pansy a été assassinée parce qu’elle a décidé de sauver la vie de Granger, parce qu’elle aime Drago, accorda-t-il à Blaise. Mais ce n’est ni Drago, ni Granger qui a lancé l’Avada, et ce n’est ni Drago, ni Granger qui avait pour responsabilité de la protéger. Cette narrative s’arrête maintenant, décida-t-il dans un avertissement déguisé de menace.
J’expirai à travers des lèvres tremblantes. Entre chacune de ses phrases, l’air semblait ne faire que se charger plus encore d’une tension orageuse, le tonnerre grondant à travers chacun des mots qu’il prononçait. C’était le genre de conversation qui pouvait changer la trajectoire de nos vies, et nous en étions tous conscients.
- La dette a été largement payée, au prix de son âme. Alors regarde-le bien, Blaise.
Il avait prononcé son nom comme un avertissement chargé d’une promesse létale.
- Cet ami que tu insultes, cet ami que tu incrimines. Cet ami qui a vendu son âme pour nous.
Je fermai les yeux, mon cœur se tordant dans mon poitrail de la défense sans faille, comme une muraille impénétrable qu’il érigeait autour de moi.
- Tu crois qu’il se passera quoi, quand tout sera fini ? questionna-t-il froidement cet ami que j’avais trahi.
Le silence entre chacune de ses phrases avait pris une consistance presque tangible.
- Sa vie est terminée, annonça-t-il d’une voix glaciale dans laquelle je savais que j’étais le seul à pouvoir entendre l’émotion.
Mon cœur se serra.
- Il sera le Grand Intendant de Voldemort à tout jamais. Toi, Pansy, peut-être même moi, on pourra trouver le moyen de se faire pardonner. Mais lui, il a pas de porte de sortie, imposa-t-il la tension violente du constat qu’il haïssait le plus, je le savais. Regarde-le bien, cet ami que tu accuses.
Je suffoquais sous le poids des silences anxiogènes qu’il nous imposait.
- Est-ce que tu te rends seulement compte de ce que ça lui a coûté de lui-même, de sa vie, de la personne qu’il est, pour assumer la position dans laquelle il est, pour nous ?
C’était une question qu’il posait, et pourtant son ton ne demandait rien. Il accusait, son timbre sombre résonnant dans sa poitrine pour venir faire vibrer nos entrailles malgré la bassesse de sa voix.
- Je ne lui reproche rien de tout ça, coupa à nouveau la colère froide de Blaise.
- Non, tu déverses ta haine sur lui parce que la personne contre laquelle tu devrais être en colère est trop puissante pour toi.
Le silence fut si lourd qu’il en devint douloureux. Le tranchant de son ton semblait devenir de plus en plus terrifiant, comme si le monstre à l’intérieur de lui rampait sourdement pour s’échapper à travers sa bouche, affamé de notre ami.
- Non, nia Blaise, ma colère envers les conneries qu’il n’arrête pas d’faire à cause de sa Sang de Bourbe est légitime.
Je ne savais pas que la colère de mon frère pouvait devenir à la fois plus glaciale et plus bouillonnante qu’en l’instant où il trancha de ses mots armés de lames, hachant le silence :
- T’es en train de parler de la femme qu’il aime.
Mes sourcils se froncèrent de douleur sur mon front, mes entrailles creusant le vide de mon âme douloureusement. Une larme glaça ma joue. La femme que je n’avais pas le droit d’aimer, mais que je ne parvenais pas à abandonner.
- T’es en train d’insulter la femme qu’il aime, et il dit rien tellement il se sent coupable par rapport à nous d’aimer cette femme-là.
Je ne contrôlai pas le sursaut silencieux de mes épaules tandis qu’un sanglot infâme me secouait. Les mains nouées dans mon dos, je les serrai aussi fort que je fermai mes yeux. Mon amour pour elle me tuait autant qu’il m’animait. Entendre ce à quoi cet amour était réduit à cause de notre contexte me retournait l’intestin.
- Regarde-le, le somma-t-il encore gravement.
Je mordais ma lèvre inférieure et m’interdisais de pleurer plus. Je devais encaisser.
- Maintenant regarde-moi, ordonna encore Theodore sans le laisser respirer. Imagine deux secondes que tu te permettes de parler de Pansy comme ça devant moi.
Un éclair sombre sembla s’abattre sur le manoir à ces mots, et tous nous demeurions parfaitement immobiles devant la menace létale de la foudre.
- C’est pas pareil, nuança Blaise d’une voix plus basse, moins chargée de tension qu’elle l’avait été jusqu’alors.
- Si, c’est exactement pareil, ne le lâcha pas la fureur sourde de mon frère. C’est juste que tu aimes Pansy aussi.
L’air sembla chargé d’un danger invisible durant un instant qu’il étira, comme un éclair qui annonçait le tonnerre sans savoir quand celui-ci allait gronder.
Dans l’infime différence que je perçus dans son ton, je savais qu’il ne s’adressait plus à Blaise lorsqu’il prononça les mots suivants :
- Si Blaise se permettait de dire sur moi le genre de choses qu’il dit sur Granger…
- … Ça n’a rien à voir, murmura doucement Pansy.
- Si, c’est pareil, s’adoucit encore la voix de Theodore. Si Blaise se permettait de dire sur moi le genre de choses qu’il dit sur Granger, s’il se permettait de te dire qu’il faut que tu m’abandonnes, comment tu réagirais ?
Un nouveau silence suffoquant fut la seule réponse de Pansy.
- S’il te disait que la prochaine fois que tu essaieras de me protéger, il me tuerait lui-même. Comment tu réagirais ? ne la laissa-t-il pas respirer.
Je gardais mes yeux fermés en attente d’une réponse. Finalement, un murmure caressa le silence, et l’aveu vint :
- Il serait mort pour moi.
J’entendis Theodore inspirer profondément sur ma droite, et l’air sembla se dégager d’une tension, comme lorsque la pluie tombait finalement. Un instant, mon frère laissa la confession de Pansy couler sur nous, lourde de sens, et plus lourde encore de conséquences. Lorsque l’air s’extirpa à nouveau des poumons de Theo, nous nous préparions tous à la suite de l’orage, quand bien même il avait au moins éclaté.
- Dans le fond, ce n’est même pas à propos de Granger, continua-t-il finalement. Je ne vous demande pas de l’aimer, je ne vous demande pas de bien vous entendre avec, je vous demande juste de la respecter et de respecter l’amour que Drago a pour elle.
- Son amour pour elle nous met tous en danger, fit sèchement remarquer Blaise.
C’était vrai. Il avait raison. J’encaissai la douleur d’aimer éperdument une femme que je n’avais pas le droit d’aimer pleinement pendant que mon frère laissait ses poumons se remplir d’un air chargé de lourdeur. Je suivais son exemple, et inspirai profondément. Allait-il m’accorder le droit d’aimer celle que j’aimais ?
Quand sa voix rompit le silence, elle sembla le trancher d’une tempête à peine contenue :
- Elle était où mon intervention, quand mon amour pour Pansy l’a conduite à être forcée de me torturer parce que je suis allé tuer son agresseur sans la bénédiction de Voldemort ?
L’obscurité sembla écouter avec une attention démesurée. Je tournais le visage vers mon frère. Il me semblait si grand en cet instant. Il demeurait immobile, ses muscles tendus, sa tête haute et sa position aussi stable qu’inflexible. Il bousculait mon propre cœur du positionnement qu’il prenait pour moi, et pour elle. Pire encore, il m’offrait le dangereux espoir qu’il me permette de prendre le droit d’être amoureux. Alors je le regardai, à mes côtés dans ce salon, et je me laissai être totalement dépassé par l’amour inébranlable qu’il avait pour moi, et avec lequel il affrontait nos amis :
- Quand mon amour pour elle m’a conduit à assassiner tous les plus proches Mangemorts de Voldemort, en mettant toutes nos vies restantes en danger, elle était où mon intervention ? Quand mon amour pour elle a rendu Drago obligé de prendre la place que j’avais perdue dans les rangs, ce qui nous a tous mis dans cette position aujourd’hui, lista-t-il de sa voix dangereusement basse. Quand mon amour pour Pansy m’a fait refuser qu’elle retourne dans les rangs pendant des semaines, refusant à putain de Voldemort sa volonté. Quand mon amour pour Pansy m’a conduit dans la cage noire, et que Drago a encore dû venir me sauver le cul, appuya-t-il sa colère d’un rythme plus soutenu. Quand mon amour pour Pansy nous a conduit à retourner l’Angleterre à trois, en risquant les foudres de Voldemort ensuite. Ils étaient où, mes reproches ? positionna-t-il avec une force qui semblait se dégager physiquement de son corps pour tous nous envahir dans la pièce. Les incriminations parce que mes sentiments nous mettaient tous en danger, elles sont où ? L’intervention pour Pansy quand son amour pour Drago l’a conduite à sauver la vie de Granger, au détriment de la sienne, elle était où ? osa-t-il imposer sans le laisser respirer.
Personne n’avait jamais raconté l’histoire de cette façon-là. Il positionnait là quelque chose de dangereux. Je sentis un frisson me parcourir le dos. « Quand son amour pour Drago l’a conduite à sauver la vie de Granger, au détriment de la sienne ». Comme un choix.
- Et la tienne, Blaise ? l’enchaîna-t-il violemment. Quand ton amour pour Pansy t’a conduit sur la Croix, elle était où ton intervention ?
Cette fois chargé de réflexions vertigineuses, il nous imposa le poids d’un nouveau silence. Et je le regardai, la façon dont il ne quittait pas Blaise des yeux. La façon dont il ne bougeait pas d’un seul millimètre, son corps sur le qui-vive. Je me demandai si je l’avais déjà vu tenir une position avec autant de force. Il ne semblait pas y avoir la moindre place à de la négociation, ni à des avis alternatifs. Je ne l’avais jamais vu tant en colère contre les nôtres, et je me demandai si c’était à cause de ce qu’il avait vu de moi la nuit passée. De nouvelles larmes montèrent à mes yeux. Je me sentais protéger. Et je me demandai, alors que je l’écoutais et que ses propos me semblaient censés, s’ils signifiaient que j’avais le droit d’aimer, moi aussi.
- Vous blâmez Drago pour tous vos maux alors qu’il est la raison pour laquelle on est en relative sécurité aujourd’hui, positionna-t-il avec une stabilité intimidante. Est-ce qu’il a fait des erreurs par amour ? Oui, comme chacun d’entre nous dans cette pièce. Mais vu que c’est entre nous, ça vous dérange moins, sévit-il avec une froideur qui était inconnue à nos amis.
Le silence s’épaissit entre nous, les battements violents de mon cœur comme rythme aux oreilles de mon frère, nourrissant probablement sa colère à chaque accélération qu’il pouvait en déceler.
- Vous êtes des hypocrites, tomba finalement sa rage.
Face à lui, Pansy et Blaise recevaient ses mots sans se permettre de les contester.
- Tout ça parce que c’est plus simple de les blâmer tous les deux que le vrai coupable, continua-t-il sans les laisser respirer. Je vous ai laissé vous exprimer pendant des mois parce que j’estimais vos émotions légitimes, et qu’en toute franchise j’en ai rien à foutre que vous aimiez Granger ou pas, c’est pas le sujet. Mais si vous croyez que je vais vous regarder détruire ce qu’il reste de l’unique raison pour laquelle on est encore tous là aujourd’hui injustement en fermant ma gueule, vous vous trompez salement, sévit-il alors que j’étais moi-même intimidé de la force de son positionnement pour moi.
Plus il était furieux, et plus sa voix devenait basse. Face à nous, nos amis tournèrent des yeux emplis d’émotion vers moi. Mon cœur explosa dans mon poitrail. Quelque chose avait changé dans leurs regards.
- La seule chose que je vous demande, c’est de respecter Drago, reprit-il fermement. Votre ami. Parce que c’est à propos de celui que vous aimez, celui que vous aimez et que vous faites souffrir quand vous lui rejetez une culpabilité qui ne lui revient pas.
Les yeux sombres que mon frère dirigea vers Blaise portaient en eux les promesses silencieuses de menaces létales dont je ne voulais jamais être le destinataire.
- Vous le connaissez pas assez pour savoir à quel point il se bouffe déjà de l’intérieur avec sa propre culpabilité ?
Je surpris le regard de Blaise quitter Theodore pour se poser sur moi. Les yeux verts de Pansy, eux, me regardaient déjà. Dans ces émeraudes que je ne voulais plus jamais voir dénuées de leur éclat brillaient des larmes qui firent s’écouler les miennes. Je les aimais tellement. Je les aimais tellement, tellement. Je n’avais jamais voulu leur faire de mal. C’était simplement que je l’aimais, elle aussi, et que cela me bouffait de l’intérieur, comme une maladie incurable.
- Alors je vais le dire une fois, et je ne le répéterai pas. Drago, c’est la famille. Granger est avec lui. Elle fait partie de la famille, c’est tout, ancra-t-il fermement, et je ne contrôlais plus rien des larmes qui coulaient sur mes joues. Vous parlez de loyauté, prenez peut-être des notes de celle que vous n’arrêtez pas de lyncher, parce que pendant que vous vous plaignez, elle n’arrête pas de prouver envers nous, peu importe combien vous l’insultez.
Je le regardai lui, désormais. Je regardai ce frère que la vie m’avait donné, et je recevais toute l’étendue de son amour. Je regardai ce corps ancré et fort qui se positionnait pour moi. Pour elle. Et je sentais mon cœur se réparer, parce que je n’étais jusqu’alors pas même conscient qu’il existait un univers dans lequel je serai autorisé à l’aimer, elle. Et ce qu’il disait, ce qu’il positionnait-là…, c’était idyllique.
- Vous avez l’air d’oublier qu’on n’en serait pas là non plus si elle n’avait pas été dans nos vies. Si elle ne m’avait pas permis d’apprendre l’occlumencie, on aurait tous été morts à l’instant où Voldemort m’a mis dans sa cage, parce qu’il était dans ma tête, et que j’étais obligé de contrôler l’accès constant à mes souvenirs malgré la torture. Si elle n’avait pas été là pour trouver la solution au problème du serment inviolable, et pour l’exécuter, Drago et nous serions tous déjà morts à l’heure qu’il est, lista-t-il avec conviction. Et si on arrive à se sortir de cette histoire à la fin, ce ne sera que grâce à elle, parce qu’elle a décidé de nous faire confiance et d’essayer de nous défendre quand tout sera finit. Est-ce que ça nous met en danger ? Oui, tout comme les liens qu’il y a entre nous.
Il retournait l’intégralité de mon monde de ses mots, et je le laissais faire, parce qu’il m’apportait une paix que je ne savais même pas que je trouverai dans cette vie. Pour la toute première fois de ma vie, j’eus le sentiment qu’être amoureux de Granger n’était pas un crime. Pour la toute première fois de ma vie. Et cela me débordait complètement, beaucoup trop pour que je puisse le contenir à l’intérieur de moi.
- Mais c’est la famille, c’est comme ça. Et Granger fait partie de la famille maintenant, imposa-t-il alors. Acceptez-le et composez avec, parce qu’il est hors de question que j’entende encore quelqu’un ici, toi y compris, sévit-il en se tournant vers moi et mon cœur manqua un battement, traiter Drago comme un traître parce qu’il a eu le malheur de tomber amoureux, finit-il vers nos amis.
Les larmes perlaient silencieusement sur mes joues, et je ne trouvais pas le moindre mot pour articuler l’immensité débordante de la gratitude que je ressentais envers lui. C’était l’intégralité de l’année que j’avais passée à me détester de l’aimer qu’il apaisait avec la force de son positionnement aujourd’hui. C’était trop, beaucoup trop déstabilisant pour que je puisse ne serait-ce que le mettre en mots. La tête me tournait tant j’étais déstabilisé.
- C’est tout ce qu’on a, chuchota-t-il presque soudainement. Tout ce qu’il nous reste, c’est notre famille.
Avec lui, l’énergie de la pièce changea. Là où sa colère nous avait tous frappés pour nous engouffrer en son sein, la tempête de sa rage nous menaçant avec un tonnerre effrayant, il n’y avait maintenant plus qu’un doux vent tempéré empli d’un amour vulnérable tout aussi intimidant.
- Ce qu’il cherche à faire c’est nous détruire en détruisant les liens qu’il y a entre nous, parce que s’il arrive à faire ça, il ne nous reste vraiment plus rien. Plus rien que lui. Ne le laissez pas gagner, supplia-t-il alors doucement. Ne le laissez pas nous faire ça. Pas à nous… S’il-vous-plaît, ne le laissez pas nous faire ça, chuchota-t-il, de l’émotion claire dans sa voix.
Les débordements d’amour faisaient exploser mon cœur dans mon poitrail alors que je le regardai, ce frère dont je ne pouvais mettre en mots combien je l’aimais. Combien il me libérait. Combien il me réparait. Avec sa supplication finale, un nouveau silence retomba, cette fois cent fois plus aéré.
Ce fut la voix de Pansy qui le trancha d’un murmure presque enfantin, et je levai des yeux anxieux vers elle, terrorisé de ce qu’elle conclurait :
- J’peux pas promettre que y aura plus jamais de petites piques bien senties…
Je me sentis pouffer de soulagement avant de témoigner du tendre sourire qui avait soudainement détendu les traits durcis du visage de Theodore. C’était intimidant, la vitesse avec laquelle son visage avait changé. Il était désormais d’une douceur qui contrastait violemment avec la force enragée et pourtant tranquille qu’il venait d’incarner sans flancher. D’un pas en avant, il se rapprocha d’elle, et je me demandai si la réponse de Pansy signifiait que j’avais le droit d’être amoureux.
- C’est pas c’que je te demande, murmura-t-il en retour vers son aimée.
Le regardant approcher en portant son visage bas, ses grands yeux verts levés haut vers lui, Pansy croisa les bras sur sa poitrine, fronça les sourcils et pinça ses lèvres en une moue boudeuse attendrissante.
- Tu casses les couilles, ronchonna-t-elle vers son amant qui n’en souriait que plus.
Je me demandai si elle donnait raison à ses propos à travers ses mots, et je ne m’autorisai pas à tirer de conclusion. Le sourire sur les lèvres de Theodore s’élargit, creusant ses joues, et d’un bras qu’il balança vers elle, il l’attrapa par la nuque, l’attira contre son torse, et la réceptionna là, tout contre lui. Il laissa son nez s’enfoncer dans les cheveux de sa meilleure moitié, et les yeux fermés tandis qu’il l’avait enfermée dans ses bras épais, il inspira lentement son odeur, comme pour apaiser le monstre sanguinaire à l’intérieur de lui. Là, mon frère se rechargea et je sentis mon cœur déborder de voir ces deux-là s’être retrouvés après tant de souffrances.
Depuis le torse de Theodore, son visage collé contre celui-ci, Pansy tourna la tête vers moi, son œil vert brillant d’émotion dirigé droit sur moi. D’un bras fin qu’elle dégagea du corps de mon frère, elle tendit une main vers moi.
- Viens, murmura-t-elle alors en ma direction.
À l’intérieur de moi, une cascade d’émotions me déstabilisa totalement. Elle acceptait les mots de mon frère. Elle acceptait le positionnement inflexible dont il avait fait preuve. Elle acceptait Granger. Elle acceptait mon amour pour elle tel qu’il était : dangereux, imparfait, et malgré moi pourtant bien trop réel. Je franchissais les pas qui me séparaient d’eux tandis que mon frère se décalait pour s’ouvrir à moi, et entre eux, au plein centre de leur amour, je m’engouffrais.
- Je suis désolée, murmura-t-elle en enfonçant son visage dans ma nuque, les larmes dans sa voix la brisant doucement.
Le bras fort de mon frère se renferma autour de ma taille, et je le laissai me soutenir de tout mon poids, parce qu’en cet instant, je m’effondrai simplement. En cet instant, le poids de toute cette culpabilité, de cet amour empoisonné qui me polluait, de cette haine envers moi-même à cause de ce que je leur avais fait à eux sembla se diluer dans l’air orageux. Une main dans les cheveux de Pansy, le corps de mon frère collé au mien pour me soutenir, je me laissai pleurer sans la moindre retenue.
Et bientôt, derrière-moi, une autre chaleur. Une chaleur que je pensais avoir perdue pour toujours. Une chaleur que je pensais ne jamais retrouver. Et entre nous, Blaise vint refermer le cercle d’amour qui me porta entre eux, déposant son visage dans le dernier creux libre de ma nuque. Mon torse sursautait des violents sanglots qui me secouaient, et je les laissai faire.
- Je suis désolé, chuchota-t-il contre la peau de mon cou.
Je pouvais sentir l’humidité de ses propres larmes ruisseler sur ma peau, et il me sembla que cela ne me fit que pleurer plus encore.
- Je suis désolé Drago, sanglota-t-il contre moi.
- Je suis désolé, m’expiai-je à mon tour.
La chaleur de leurs corps, la chaleur de leur amour, la chaleur de leur amitié me berça, m’en recouvrant intégralement, me portant spirituellement. Entre eux, dans leurs bras, leurs odeurs se mélangèrent comme le plus parfait parfum que ma peau ne pourrait jamais porter, et je me laissai être parfaitement submergé par les effluves enivrants de leur amour. Complétement subjugué. Le poids de ma culpabilité d’être amoureux me semblait devenir soudainement plus léger, comme si le nœud physique que je pouvais sentir dans mon cœur depuis que j’avais commencé à aimer ma sorcière se défaisait lentement, douloureusement, me laissant simplement libre de mes sentiments, et je pleurais. Je pleurais un poids dont j’avais ignoré jusqu’alors l’immense existence, à quel point il m’écrasait depuis tout ce temps, m’immobilisant à même le sol, incapable de m’en défaire ou de m’en extraire. Ce n’était pas comme si je pouvais faire ce que je voulais de ces sentiments en pareilles conditions, cela n’avait jamais été le sujet. Le sujet était celui d’avoir la permission d’aimer, parce que je la leur demandais. Parce que c’étaient leurs vies qui étaient en jeu. Ils l’acceptaient elle, comme faisant partie de notre famille. Et alors qu’ils me berçaient tous de leur amour tandis que je sanglotais violemment entre leurs bras, la chaleur de leurs corps entrelacés autour de moi me portant plus haut que je ne pensais pouvoir un jour m’élever, je me sentais aussi minuscule que géant. Je me sentais aussi fragile que puissant. Je me sentais aussi emprisonné que libre. Et au fond, j’étais probablement aussi brisé que j’étais réparé. Entre mes sentiments et eux, il n’y avait plus de barrière. Entre mes sentiments et moi, il n’y avait plus de barrière. Pour la première fois de ma vie.
Et ils me portaient. Tous les trois, ces membres de ma famille, ils me portaient. De leur amour sans limite, ils me réparaient. Tout ce que j’avais détesté, tout ce que j’avais rejeté de moi, ils accueillaient en cet instant, se résignant au danger pour la personne que moij’aimais. Parce qu’ils m’aimaient à ce point-là. Grâce à mon frère. Alors je sanglotais, dans tout mon épuisement, dans toute ma culpabilité, dans l’intégralité de mon soulagement violent, je sanglotais dans leurs bras, et je les laissai me porter comme eux seuls savaient le faire. L’époque où je faisais encore semblant que je pouvais contrôler mes sentiments était révolue. Celle où je doutais d’être capable de faire ce qu’il fallait en l’aimant aussi. Je n’avais plus besoin de preuves. Je n’avais plus besoin de me prouver quoi que ce soit. Je savais ce que j’étais. Je savais ce dont j’étais capable. Je savais qui j’aimais. Et je savais, au plus profond de mon âme, qu’il n’existait plus une seule menace sur cette planète entière qui pouvait m’intimider assez pour laisser ma famille être en danger.