Les effluves sucrés de sa chevelure dorée caressaient mon nez lorsque notre réveil retentit au milieu de la nuit. Contre mon corps, je pouvais sentir la chaleur du sien, son souffle long et régulier soulevant lentement le bras que j’avais enroulé autour d’elle. Bientôt, il nous faudrait nous lever, mais autant que je le pouvais, j’étirai l’instant de quelques battements de cils fatigués. Je n’avais jamais connu de réveil aussi doux de ma vie, l’odeur de son corps dans mon nez, la chaleur de sa peau contre la mienne, ses cheveux caressant mon visage. L’aube ne s’était pas encore levée pour me dévoiler les reflets de feu qui sublimaient sa chevelure, mais peu m’importait. Je voulais gagner une éternité à avoir le privilège d’ouvrir les yeux à ses côtés. Toute une éternité pour apprendre la façon dont les rayons du soleil venaient appuyer le cuivre qui ornait ses cheveux, pour apprendre la forme de son corps contre le mien, pour apprendre la profondeur de sa respiration lorsqu’elle était enfin au repos, et celle qui m’apprenait qu’elle était déjà sortie des bras de Morphée quand bien même elle ne bougeait pas encore. Alors peu importait, parce que mon éternité commençait aujourd’hui.
Aujourd’hui, elle m’avait offert l’opportunité de me réveiller à ses côtés. Alors je serrai mon étreinte autour d’elle, et pressait son corps contre le mien tandis que j’enfouissais mon visage dans sa nuque pour y déposer un baiser appuyé. Sous mon contact, un petit son doux s’échappa d’elle, pas totalement éveillée, mais plus totalement endormie pour autant. Lentement, elle se retourna face à moi, et avec de longs battements de cils, elle regarda plus haut vers moi. Je sentis mon âme sourire, et je savais que cela s’était traduit sur mon visage. Oui, je voulais une éternité de cela. D’exactement cela. Contre mon poitrail qui lui était dévoilé, elle se réfugia là un instant, bien au chaud contre moi, et je l’enlaçai en déposant un baiser sur le haut de son crâne. Ensemble sans que nous ne nous soyons concertés pour autant, nous prîmes une respiration profonde comme si nous essayions d’ancrer dans nos corps la sérénité parfaite de l’instant présent pour l’emporter avec nous dans nos vies létales. Je combattais la voix intérieure qui réclamait que je lui dise de ne pas s’attacher les cheveux de façon trop haute pour ce soir, parce qu’ils seraient une excellente prise pour un adversaire, mais je n’en fis rien. Je savais qu’elle était largement en capacité de le déduire elle-même, et je voulais que cet instant de sérénité dure toujours. Alors je ne dis rien, j’inspirai profondément pour calmer l’anxiété qui s’éveillait de savoir ce qu’elle ferait ce soir, et je la serrai contre moi, parce qu’elle était bel et bien là, tout contre moi. C’était tout ce qui comptait.
Nous nous étions levés quelques trop courtes heures après avoir trouvé le sommeil, et pourtant je me sentais plus reposé que je ne l’avais été depuis de nombreuses semaines. Tandis qu’elle se hâtait pour rejoindre son Ordre avant que l’aube ne pointe le bout de son nez lumineux, je parvenais à négocier qu’elle reste le temps d’avaler une tasse de café. J’avais gagné, bien entendu. Nous étions donc tous deux descendus dans la salle à manger baignée dans la douceur apaisée de la nuit, et Mint nous avait apporté le nécessaire pour un semblant de petit-déjeuner. Pour une fois, je ne m’installai pas en bout de table. Je la voulais à côté de moi, peu importait que cela ne dure que quelques trop courtes minutes. Nous aurions l’éternité.
- Qu’est-ce que je te sers ? offris-je doucement vers elle dans le manoir endormi.
Ses yeux portaient encore en eux le voile de songes duquel elle venait d’être sortie, et les cheveux qu’elle avait rapidement ré-attachés me semblaient plus rebelles encore que la veille. Elle était si belle, à peine sortie du sommeil apaisé qu’elle avait trouvé dans le creux de mes bras.
- Du thé, s’il-te-plaît, chuchota-t-elle d’une voix encore éteinte tandis qu’elle tirait une chaise pour prendre place à côté de moi.
Je souriais en servant sa tasse. Évidemment, elle ne buvait pas de café. J’aimais avoir l’opportunité d’apprendre ces détails anodins à propos d’elle. Les tonalités endormies de sa voix au réveil, la façon dont ses paupières clignaient lentement sur ses iris telle une enfant, le genre de breuvage que son corps réclamait à la sortie du lit. Quelque part, il me semblait que j’étais même tellement mordu que je me délectais de l’idée idiote selon laquelle elle était le thé de mon café. Oui, tel un sombre idiot, je souriais, et peu m’importait.
Au creux de ma main, quelque part dans toutes les possibilités parallèles des différentes décisions que je prendrais dans le futur, il y en avait une au moins quelque part où je parvenais à tout avoir. Une où je parvenais à sauver ma famille, où je gardais mon frère à mes côtés, et où je pouvais servir du thé à Granger tous les matins que les Dieux faisaient. Notre éternité, je la trouverais. Cette éternité, je la gagnerais pour nous.
Je me servais une tasse fumante de café lorsqu’un Theodore aux cheveux encore humides de sa douche fit son entrée dans la salle à manger. Il n’était même pas tout à fait cinq heures du matin, mais il ne me laisserait aller nulle part sans lui. D’abord sur Granger, puis sur moi, ses yeux sourirent avec une tendresse qui traduisait son soulagement de nous voir ensemble.
- Bonjour, nous adressa-t-il avec une douceur matinale dans la voix qui sous-entendait la parfaite connaissance qu’il avait de la nuit rassurante que nous avions passée.
Pour son premier matin, aussi furtif soit-il, j’étais reconnaissant qu’il n’y ait que Theodore, et pas les deux autres pestes qui l’aurait mise mal à l’aise.
- Bonjour, lui retourna Granger tandis que j’acquiesçai vers mon frère et lui tendait la tasse de café que je m’étais originellement destiné.
Il prit place face à nous, et tandis que je me servais -cette fois-ci je l’espérai- ma tasse de café, un long silence s’imposa entre nous, entrecoupé seulement par les bruits de nos lèvres qui dégustaient nos breuvages matinaux mutuels.
Je me demandais si c’était parce qu’il s’agissait de son premier matin au manoir, ou bien si c’était parce qu’elle était gênée de la dernière conversation qu’elle avait eue avec mon frère que Granger semblait si peu à l’aise en cet instant. C’en était presque amusant, la façon dont elle fixait sa tasse qu’elle s’appliquait à boire plus rapidement depuis qu’il avait fait son entrée, et j’aimais l’idée que j’aurais le luxe de la voir s’accoutumer de plus en plus à sa présence à nos côtés. Contrairement à Blaise et Pansy, Theodore n’était pas du genre à chercher le genre de phrase anodine qui lancerait une conversation désuète pour habiller l’atmosphère de quelques mots pour meubler le silence. Lui était parfaitement à l’aise dans la présence simple des autres en qui il avait confiance, et ne s’obligeait jamais à trouver quoi dire pour le combler. Cela avait tendance à mettre beaucoup de gens mal à l’aise, quand ils ne savaient composer avec la simple présence de l’autre dans leur espace.
Ainsi, dans un silence que je trouvais apaisant, Granger finit sa tasse de thé à la hâte, et se leva sans plus tarder pour nous annoncer qu’elle devait s’en aller. Avec un mouvement rapide avant qu’elle ne m’échappe, je saisissais son poignet et la tirait à se baisser vers moi. Sur ses lèvres, je déposais un tendre baiser comme un mari le ferait à sa femme pour lui souhaiter une bonne journée, puis je la regardai s’en aller, elle et ses joues rosées par mon affection, avec un doux sourire apaisé. Lorsque mes yeux retrouvèrent mon frère, un sourire en coin adornait son visage et une lueur amusée brillait dans son regard céruléen.
- Tais-toi, chuchotai-je sans pouvoir effacer le sourire idiot qui étirait le coin de mes lèvres.
Après que je me sois à mon tour douché et préparé, Theodore, Sekhmet, Ragnar et moi étions partis alors que le soleil ne pointait pas même encore le bout de son nez en direction de nos Quartiers Généraux, où j’avais convoqué un nouveau groupe de Mangemorts dont il me fallait modifier les Marques. Dans une course effrénée presque juvénile entre nos deux dragons, nous étions arrivés en un rien de temps sur les lieux, et la présence de mon dragon m’avait permis de faire venir un groupe plus important que le premier, puisqu’il m’était possible de puiser dans sa propre magie à lui, dont le réservoir était proportionnel à sa taille, donc pour ainsi beaucoup -(beaucoup)- plus important que le mien. À la chaîne, je m’appliquai à modifier les conditions de mort de mes soldats s’ils étaient capturés par des ennemis et s’apprêtaient à parler en notre défaveur. Devant moi, les jeunes et les plus vieux s’enchaînaient, certains et certaines avec une retenue qu’ils me cachaient, puisque de toute façon ils n’avaient pas le choix, et d’autres avec des signes de respect envers moi qui ne cessaient de grandir avec le temps. À ma droite, en retrait et pourtant toujours à mes côtés, Theodore se tenait là comme une ancre qui s’assurait constamment de ma parfaite sécurité. Et devant nous, les ombres que je dirigeais défilaient dans une fumée noire pour que je les infecte de mon poison, poison qui leur serait létal s’ils me trahissaient.
Une fois que j’avais puisé, d’abord en moi, puis en Ragnar tout ce que j’avais pu pour achever les modifications sur ce groupe suivant, nous étions finalement rentrés. J’appréciais que cette fois-ci, aucun de nos deux dragons n’initia la moindre course. Tout le monde, y compris ma salle bête insolente, était conscient de l’état physique et magique de fatigue qui m’assaillait maintenant que j’avais pratiqué autant de sortilèges noirs et complexes à la chaîne, et autant qu’il feignait me détester, Ragnar ne me mettrait jamais en difficulté. J’utilisais tout ce qu’il me restait de force pour demeurer accroché à lui afin de rentrer jusqu’à chez nous, bercé par le rythme de croisière tranquille qu’il m’offrait-là.
Dans les campagnes que nous traversions, le soleil commençait enfin à se lever. À travers les champs qui s’étalaient à perte de vue, une couleur orangée venait percer les ténèbres de sa lumière éthérée. Quelques mètres en dessous de nous, l’immense dragon noir que mon frère chevauchait tranchait le paysage, tandis que les écailles nacrées de Ragnar scintillaient de lueurs bleutées. Je soupçonnais mon frère et Sekhmet de s’être positionnés-là, juste en dessous de nous, au cas où je tomberai de fatigue afin de me rattraper. Je souriais à travers le vent frais matinal qui frappait mon visage. Oui, une éternité de nous. Une éternité d’un amour qui n’avait pas besoin d’être hurlé, mais fait d’attentions cachées, de celles qui n’étaient jamais vantées. Une éternité de fraternité qui accompagnait, de celle qui portait, celle qui élevait. Une éternité à rendre les anges jaloux de ce que nous avions trouvé l’un en l’autre, parce que je savais qu’il n’existait rien de plus divin que ce que nous partagions tous les deux. Alors je regardai le soleil se lever, j’observai les cheveux sombres de mon frère voler dans l’aube orangée, et je nous promettais cette éternité, parce que je savais que j’avais le pouvoir de nous l’accorder.
Lorsque nous avions atterri à l’entrée du manoir, Pansy était assise sur la terrasse, une tasse fumante de café (bien noir pour elle) en main, fermement emmitouflée sous un peignoir plus épais qu’elle. Je souriais, et je savais que mon frère en faisait tout autant. Elle nous attendait, et je savais que je m’attribuais trop de mérite lorsque je m’incluais dans cette phrase, mais peu importait. Elle était là pour nous accueillir alors que le jour commençait à peine à se lever, et c’était là tout ce qu’il comptait. Elle ne nous laissa pas la rejoindre jusqu’à la terrasse du manoir, elle réduisit l’espace qu’il y avait entre nous d’elle-même. Sur son visage qui ne portait encore aucune trace de maquillage, je pouvais voir distinctement chaque trace de violence qui avait été laissée sur elle. Sur ses yeux qui n’étaient pas encore maquillés de noir, des ombres violettes impressionnantes encerclaient les émeraudes de ses iris. Sur la pâleur de la porcelaine de sa peau, des hématomes tantôt noirs, tantôt roses, et tantôt verts venaient ternir ses pommettes. Sur sa généreuse lèvre inférieure, une ultime coupure qui semblait enfin commencer à cicatriser. Je ne m’habituais pas à la voir ainsi peinte d’une violence dont je n’avais pas su la protéger, quelque chose serrant mes entrailles chaque fois que je posais le regard sur elle dans pareille condition, et je comptais les jours jusqu’à ce que ces traces disparaissent de son visage autrement immaculé, parce que chaque fois que je la regardai, je pouvais encore goûter le sang de ces fous qui avaient encore pu me la prendre. Dans mes veines, la violence se réveillait, exigeant vengeance, et dans mon âme, l’ombre de celui que j’étais pleurais de la douleur qu’il avait encore infligée aux siens cette nuit-là.
Sur les traits de mon frère néanmoins, il ne transparaissait rien de sa colère que je savais pourtant indéniablement présente chaque fois qu’il la regardait. Non, il n’y en avait définitivement pas la moindre trace. Au contraire, une tendresse sans pareille maquillait son visage lorsqu’il la regardait approcher, toute emmitouflée dans son gros peignoir vert, le bout de son nez naturellement rosi par le frais ambiant de cette matinée qui se levait sur nous. Du dos de sa main qu’il posa sur le nez de Pansy, il déclara avec un sourire qu’il ne pouvait s’empêcher d’être attendri :
- Tu as froid.
- Ça va, grommela-t-elle de sa voix encore à moitié endormie avant de se coller contre lui.
Sans parvenir à perdre le sourire qui étirait le coin de ses lèvres, Theodore se défit du manteau qui le couvrait pour venir encercler Pansy dans sa chaleur en lui ajoutant une couche généreuse sous laquelle elle disparaissait presque. Là, tout contre lui, Theodore l’enlaça et déposa sur ses lèvres abîmées un baiser que Pansy cherchait en élevant le visage haut vers lui. Ce ne fut qu’une fois qu’elle eut récupéré son dû qu’elle me regarda à mon tour, sa tasse de café fumant dans sa main, et qu’elle me salua.
- Alors, ça va mieux ? m’adressa-t-elle ensuite en référence à la présence de Granger la nuit passée, sa voix ayant désormais perdu toute la douceur enfantine qu’elle ne trouvait que lorsqu’elle s’adressait à Theodore.
Je lui souriais à mon tour, et acquiesçai vers elle, geste qu’elle me rendit à son tour en se refusant un commentaire supplémentaire à mon égard. J’en appréciais l’attention dans mon état de fatigue post-utilisation excessive de magie noire.
Derrière Theodore, Pansy se pencha ensuite pour observer nos dragons à l’arrière, plus spécifiquement Sekhmet. Theodore le remarqua, et se décala pour la laisser la regarder. À quelques mètres de nous, l’énorme dragon noir leva la gueule vers Pansy, elle aussi consciente de l’attention que ce petit bout de femme ensevelie sous bien trop de couches de vêtements lui portait.
- On n’a jamais vraiment été présentées, depuis que j’me rappelle, songea Pansy à voix haute en fixant l’immense dragon.
- C’est vrai, en convînt Theodore avec un sourire.
Dans un geste naturel qui ne laissait rien transparaître des mois qu’ils avaient passés sans l’amour de l’autre, Theo prit la main de Pansy, et ensemble ils firent les quelques petits pas qui les séparaient de Sekhmet. La dragonne maintint son immense gueule à hauteur de la poitrine de Pansy dans un effort de se montrer coopérante, quand bien même rien chez mon amie ne laissait transparaître la moindre potentielle trace d’appréhension. Ce n’était pas comme si elle se trouvait face à une monstrueuse bête létale au moins vingt fois, si ce n’était factuellement plus, plus grosse qu’elle, sans parler de la facilité avec laquelle elle pourrait théoriquement n’en faire qu’une bouchée. Tout cela n’importait pas, parce que c’était le dragon de Theodore, et le dragon de Theodore ne pouvait pas faire le moindre mal à Pansy. Il serait mort avant même que la pensée n’ait le temps d’éclore dans son esprit.
Me tenant un peu à l’écart sur leur droite avec Ragnar, j’observai la scène avec une attention curieuse. Pansy avait déjà été en contact à plusieurs reprises avec Sekhmet, mais elle n’avait jamais vraiment pris le temps d’y être présentée depuis qu’elle était redevenue elle-même. Étant la femme qu’elle était pour mon frère, bien entendu, la Pansy que nous connaissions voulait absolument tout savoir de quoi que ce soit qui approchait de près ou de loin son Theodore Nott. La tasse fumante de café dans sa main qu’elle sirotait absentement et la finesse de son corps cachée sous un épais peignoir ainsi que du manteau de mon frère, Pansy se permit d’inspecter le dragon sous toutes ses coutures. Comme si Sekhmet passait un examen et avec une patience infinie dont je savais Ragnar dépourvu, la bête laissa mon amie faire la promenade des quelques mètres autour d’elle pour inspecter l’intégralité de son corps. Theodore était resté à côté de la gueule de son dragon, laissant Pansy complètement libre de ses mouvements, et elle la prenait largement, cette liberté, ainsi que tout son temps pour bien observer le moindre détail de la moindre écaille de la bête.
Soudain, sans en demander la moindre permission et sans la moindre réticence, Pansy laissa sa main libre se poser sur les écailles de la bête qui ne broncha pas, et alors qu’elle bouclait son tour du dragon, elle laissa sa main trainer lassement sur l’animal monstrueux jusqu’à revenir à sa gueule. Là, Pansy se tint face à la dragonne, et une nouvelle fois, Sekhmet fit l’effort de tenir sa gueule au niveau de la poitrine de mon amie. De ses grands yeux jaunes qui clignaient lentement, je savais qu’elle s’appliquait à démontrer qu’elle ne représentait pas le moindre danger pour elle. Il ne me semblait pas que Pansy avait besoin d’être rassurée à ce sujet vu les initiatives culottées dont elle faisait preuve face à un tel animal. Moi-même, alors que je disposai de mon propre dragon, je ne me serai pas permis sans avoir négocié l’autorisation éclairée avec Theodore en lien direct avec l’animal. C’était à quel point Pansy savait que son statut auprès de lui lui offrait absolument tout ce qu’elle désirait.
- Pas mal, la bête, complimenta finalement Pansy d’une voix pensive.
La gueule de l’animal s’approcha encore du corps de Pansy, et sans reculer d’un pas, elle posa la main sur l’énorme museau qui la reniflait amicalement. Soudain, un léger sourire vint étaler le coin des lèvres abîmées de mon amie, et avec des yeux perdus sous un voile de nostalgie qu’elle dirigeait vers mon frère, elle lui adressa dans un murmure :
- C’est comme si Kira avait des ailes maintenant.
Mon cœur se pinça à l’évocation de son nom, et j’étudiais le visage de mon frère à la recherche d’une réaction que je ne savais anticiper. Nous n’en parlions jamais, parce que beaucoup trop de choses bien plus terribles s’étaient passées cette nuit-là. Et pourtant, c’était arrivé, nous avions perdu Kira, lui le premier. Mais dans la vie que nous menions depuis cette nuit de toutes les horreurs, il n’y avait pas de temps pour le deuil, moins encore pour les lamentations. Il fallait avancer, c’était tout.
Sur le visage de mon frère, un sourire attendri vint encore ajouter une dose de douceur sur ses traits, douceur supplémentaire que j’ignorais encore possible. Sur ses iris, les fantômes du passé y dansaient-là en un voile légèrement nuageux, mais aucune pluie ne perla sur lui. Au contraire, son sourire s’étala plus largement sur ses lèvres, comme si les mots de Pansy venaient panser une blessure qu’il ne nommait jamais, mais qui était bel et bien présente, et doucement, il acquiesça. Cette fois, lorsque mon cœur se pinça, ce fut parce qu’il trouvait-là un apaisement dont je ne savais même pas que j’avais eu besoin.
Avant que je ne comprenne vraiment ce qu’il se passait, Theodore invita Pansy à faire un tour matinal sur le dos de Sekhmet, que celle-ci accepta avec entrain. À la hâte, elle me tendit sa tasse de café à moitié vidée, et m’abandonna là avec mon propre dragon tandis qu’elle prenait la main de Theo. Il l’aida à grimper sur la dragonne, qui s’était aplatît autant que possible sur le sol pour l’aider à monter sur son dos. Sous son peignoir et l’épais manteau de son homme, la grosse boule de vêtements qu’était Pansy prit fièrement place sur le dragon alors que Theodore grimpait à son tour avec une aisance qui démontrait en contraste à la monture de Pansy l’habitude qu’il avait à s’installer-là. Il prit place juste derrière elle, et l’encercla de ses bras, qui la protégeraient sans le moindre doute du moindre danger possible. Il chuchota quelque chose que je ne pus entendre, et enfin, un sourire heureux qui me réchauffait le cœur sur ses lèvres, Theodore ordonna à Sekhmet de prendre son envol.
D’abord, l’animal se releva doucement sur ses pattes, et le corps de Pansy tangua légèrement de gauche à droite tandis que mon frère la tenait fermement contre lui. La bouche grande ouverte et un large sourire dévoilant ses dents, elle semblait déjà aimer la sensation de grandeur tandis que l’animal se tenait désormais assit, et qu’elle surplombait déjà le manoir de sa hauteur. Sur le visage de mon frère, rien ni personne n’aurait pu faire disparaitre le bonheur brut que n’importe qui pouvait y lire là tant il était brut. Enfin, Sekhmet déploya ses ailes gigantesques, et avec des bourrasques de vent énormes, elle s’élança vers le ciel peint d’éclats dorés.
À travers l’air, le rire aux éclats de Pansy voyagea jusqu’à moi, et je me retrouvais avec un sourire béat sur le sol, le visage levé haut vers eux, sa tasse de café dans les mains. Je regardais le dragon noir de mon frère, lui et sa femme fendre le soleil levant, tandis que le rire enfantin et les hurlements d’entrain de son âme sœur, qu’il accompagnait joyeusement, s’élevaient dans le ciel comme une musique à mes oreilles. Je m’entendis rire, moi aussi, et tandis que j’observai l’ombre immense danser dans le ciel, leurs cris de joie berçant mon âme, une larme dénuée de toute tristesse perla sur ma joue. Dans mon poitrail, mon cœur battait chaleureusement tout son amour, et c’était un sentiment tant débordant qu’il m’enivrait presque en cet instant. Alors je levai les yeux vers le ciel, je laissai ce sourire idiot transpercer mes joues, et j’écoutai la mélodie somptueuse de leurs cris de bonheur s’élever dans les airs, comme un chant de vengeance aux Dieux qui avaient essayé de les séparer, en vain. Qui avaient essayé de me les prendre tous les deux, en vain. Et alors que je les regardais, alors que je les écoutais défier toutes les probabilités de leur amour, je m’entendis rire, moi aussi. Oui, une éternité. Cette éternité-là. Notre éternité. J’étais en train de nous la gagner.
Alors qu’ils arpentaient le ciel sans relâche, Sekhmet s’essayant à de plus en plus de manœuvres impressionnantes dans l’aube montante, je tournais les yeux vers Ragnar. Lui aussi avait ses yeux bleus levés vers sa compagne, et à travers notre lien, je demandai pour la forme :
- Tu te laisserais faire ça, toi ?
Quelque part, bien entendu que moi aussi j’avais envie de pouvoir faire grimper Granger sur mon dragon, et l’écouter hurler de joie pendant que je lui offrirais de nouvelles sensations qu’elle ne savait même pas qu’elles pouvaient exister tant elles étaient extrêmes.
Ragnar tourna simplement sa grosse gueule vers moi, et son silence fut plus bruyant que n’importe quelle réponse sarcastique qu’il aurait pu trouver à m’adresser. Je soupirai.
- Pourquoi c’est moi qui me tape le dragon à l’attitude d’une ado prépubère putain, pestai-je dans ma barbe par dépit.
- Trouve-t’en une autre de gamine, et on verra, gronda sa voix vibrante dans mon esprit.
- Eh, le recadrai-je en vain, tu m’as consulté toi quand t’as décidé de te faire Sekhmet ? Non, appuyai-je avec de gros yeux vers lui, alors ferme-là.
L’énorme gueule de mon dragon souffla de l’air chaud par ses narines avant qu’il ne relève la tête vers le ciel, là où il pouvait voir la femelle qui lui plaisait tant.
- Sekhmet est une dragonne capable, déclara l’animal avec une fierté vibrante dans la voix.
- Ma meuf aussi, c’est la femme la plus capable que je connaisse, pestai-je en retour.
Face à moi, sa gueule se tourna avec un air hautain, et je découvrais qu’un dragon pouvait se donner un tel air. Évidemment, c’était mon putain de dragon à moi qui se permettait une telle attitude.
- « Ta meuf », nous en sommes là ? rétorqua-t-il de sa grosse voix vibrante à travers notre lien.
Je soupirai de façon audible.
- Pff, c’est pour ça que j’parle jamais avec toi, râlai-je en tournant le visage à l’opposé de lui.
Derrière-nous, Blaise arriva finalement en baillant depuis l’entrée du manoir. Alors qu’il se frottait encore les yeux, à peine sorti du sommeil, il leva les yeux en les clignant difficilement vers le ciel pour témoigner du spectacle que Pansy, Theodore et Sekhmet nous offraient à tous. Il se stationna à ma gauche, et tourna ensuite le regard vers ma sale bête à moi.
- Alors le lézard, lui adressa-t-il d’une voix encore trop rauque pour être la sienne, tu m’fais faire un tour de manège toi aussi ?
Ragnar tourna son immense gueule blanche vers lui, et lentement, il l’ouvrit en grondant, faisant naître du feu au fond de sa gorge qu’il lui dévoilait là. De deux pas hâtifs, Blaise recula en lui dévoilant les paumes de ses mains en signe d’innocence.
- Tranquille ma biche, j’plaisantais, bégaya-t-il alors.
Une nouvelle fois, Ragnar fit gronder le tonnerre et les flammes s’épaissirent dans sa gorge. À côté de moi, Blaise parti en courant, hurlant comme une fillette apeurée jusqu’à rentrer dans le manoir, et je m’entendis rire tandis que mon dragon s’allongeait à mes pieds pour se reposer de ses conneries, mais surtout de toute la magie noire que j’avais pratiquée en utilisant son énergie, énergie qu’il n’était jamais trop frileux de m’offrir malgré son tempérament de merde.
Après une courte sieste qui m’avait permis de récupérer un peu de l’énergie que j’avais largement dépensée dès le début de cette matinée, mes amis, Maxwell et moi nous étions rendus à l’académie une nouvelle fois pour tenir les entretiens suivants des candidats que j’avais sélectionnés. Dans la journée, nous en avions fait passer une petite quinzaine, et c’était largement suffisant comme cela quand bien même je faisais tout mon possible pour garder mon esprit occupé, et ne pas me laisser déborder par mon inquiétude grandissante de la soirée que Granger allait passer sur le champ de bataille. Outre la fatigue de devoir gérer et contenir mes propres amis (pour ne pas nommer Blaise et Pansy), il y avait Maxwell en prime à encadrer. Au milieu de tout cela, il me fallait évaluer la personne face à moi, et performer ensuite de la légilimancie sur elle si elle nous avait convaincu de son intérêt pour nos rangs. Parfait pour me distraire, en somme, mais c’était toujours plus d’énergie qu’il me fallait dépenser. Ce jour-là, ce n’était pas important. Je l’avais, cette énergie, et elle ne me venait pas d’un repos suffisant.
En ce qui concernait l’académie, nous ne pouvions pas recruter à l’infini de toute façon. Nous avions déjà dans nos rangs, et ce depuis plusieurs mois, de jeunes et nouvelles recrues qui avaient bien besoin d’un petit coup de pouce, quand bien même ce n’était qu’une couverture pour moi. Il était hors de question que je ruine ma réputation lorsque la vérité éclaterait à la fin de cette guerre en passant pour un incompétent. Je voulais être remémoré comme un Grand Intendant digne de ce nom, et je savais que je l’étais. Ainsi, une partie de l’académie que nous avions aménagée était déjà remplie, et l’espace dont nous disposions n’était pas infini. Plusieurs de nos jeunes recrues, quand bien même elles avaient rejoint nos rangs au fur et à mesure du temps et non pas avec cette nouvelle campagne, devraient passer par l’académie, et à elles nous ajoutions celles que nous recrutions désormais. Si je m’autorisai néanmoins la possibilité de continuer à recruter parmi les nouvelles candidatures les plus pertinentes qui me parviendraient au fur et à mesure du temps, après cette journée d’entretiens nous étions déjà bien lotis, et la rentrée officielle pourrait se tenir le lendemain, comme prévu initialement.
J’avais tout millimétré. Chaque date, chaque mission, chaque échéance, tout était calculé systématiquement avec un coup d’avance sur l’échiquier. Pour ce jour-ci, par exemple, je m’étais également préparé au préalable une liste parmi mes plus anciennes nouvelles recrues, celles qui nous avaient rejoint au travers des différentes rixes que nous avions effectuées à travers le pays, et bien sûr celles en qui je pouvais avoir le plus confiance en fonction de mes observations ainsi que celles de Foe, pour un plan bien plus large qui commencerait à se mettre en action demain, mais qui porterait ses fruits pour moi bien plus tard dans cette guerre. Vingt-deux d’entre eux exactement avaient été sélectionnés par mes soins, et quand bien même ils resteraient avec nous au sein de l’académie, ils auraient leurs propres missions distinctes. Sur la fin de cette après-midi-là, je les rencontrais à ce propos et leur expliquais leurs nouveaux rôles.
Pour moi, ils joueraient une équipe de fanatique indépendante de l’organisation des Mangemorts. Je voulais que le Ministère, que la populace et que les moldus croient à un petit groupe d’individus indépendants qui chercheraient à imiter les Mangemorts sans parvenir à les rejoindre, et donc sans agir -au moins en apparence- au nom de l’armée de Voldemort. Pour ainsi dire, sans agir sous mon commandement, en tout cas de ce qu’ils en sauraient. J’avais réussi à leur dégoter des sortes d’uniformes différents des nôtres, afin qu’ils se distinguent visuellement de nous, tout en étant proche de ce que nous dégagions. En lieu et place des Masques de Mangemort, ils seraient couverts de cagoules noires en tissu qui cacheraient leur visage, mais donnerait l’impression de low-cost qui, de toute évidence, ne pouvait être attribuée à mon armée.
Les premiers pions que j’avancerais de cette nouvelle sous-équipe entreraient en scène demain pour le premier acte de mon nouveau plan, ainsi je les recevais tous aujourd’hui pour leur donner leurs commandements. Ils risquaient tous leurs vies pour moi, parmi les rangs, mais eux seraient encore plus vulnérables, parce qu’ils seraient seuls. Je ne les défendrais pas, aucun autre camarade que les vingt-et-un autres qu’eux ne pourraient leur venir en aide, et aucune force plus puissante qu’eux ne veillerait sur eux. En tout cas, lorsqu’ils seraient sur le terrain. J’avais fait attention à ne pas sélectionner que des recrues particulièrement douées, parce qu’il me fallait rester cohérent. Qui croirait que 22 jeunes indépendants fanatiques auraient les ressources et capacités magiques de mon armée ? Certains parmi eux avaient été sélectionnés parce qu’ils seraient sacrifiés simplement parce qu’ils n’étaient pas assez bons, et que ce serait crédible. D’autres avaient été choisis parce qu’ils relèveraient le niveau, et me permettraient d’atteindre mon objectif. Pour cette première mission qui se tiendrait demain, j’envoyais la moitié d’entre eux, et gardais la plupart de mes meilleurs éléments sous le coude. Ils feindraient une première attaque clandestine du Ministère, bien entendu qui n’aboutirait pas – et c’en était bien l’objectif-, en tant qu’indépendants qui proclameraient leur soutien à notre politique, sans pour autant avoir réussi à rejoindre notre armée. Le reste de mon plan, lui, s’exposerait par lui-même en temps et en heure.
L’appréhension montant en moi à chaque heure de la journée qui s’écoulait, j’étais ensuite rentré au manoir avant mes amis avec l’objectif de faire une nouvelle courte sieste pour récupérer de l’énergie dépensée en légilimancie, et tout le reste, en vain. Il était impossible à ce stade de la journée pour mon esprit, moins encore pour mon corps, de se détendre assez pour s’endormir tandis que je savais que je trouverais Granger sur un champ de bataille dans moins de quelques heures. Mon estomac était noué, je ne pouvais rien avaler, mes jambes tremblotaient d’anticipation anxieuse, et des scénarios les plus catastrophiques les uns que les autres tournaient sans relâche dans mon esprit. La seule pensée à laquelle je parvenais à m’accrocher pour un peu de répit était celle que, de toute façon, je serai là. Il ne pourrait rien lui arriver. Cette pensée était néanmoins immédiatement suivie du reste : oui, ce soir, je serai là. Et les suivants ? Le lendemain, et celui d’encore après ?
Je sortais du lit avec une frustration qui ne glissait pas sur ma peau lors de ma douche. J’inspirai et expirai profondément, conscient que plus je serai tendu, plus je serai à risque de faire des conneries impulsives avec lesquelles j’étais déjà bien trop familier. Il me fallait être en pleine possession de mes capacités physiques, de mes capacités magiques, mais aussi et surtout en pleine possession de mes capacités cognitives, et je savais que cela était une autre paire de manche lorsqu’il était question de Granger. Mon esprit, mon mental et toute ma raison étaient sans dessus-dessous lorsqu’il s’agissait d’elle, et je devais parvenir à le contrôler. Theodore comme une bête en cage, Pansy disparue, et les mots de Blaise « c’est toi qui lui fais ça, encore ». J’inspirai et expirai profondément. Oui, j’allais me contrôler.
Avec toutes les bonnes intentions du monde, et habillé d’une détermination de feu, j’étais ensuite descendu dans le salon où je trouvais ma famille en plein jeu de cartes.
- Et revoilà notre champion tout pimpant, salua Blaise ma présence avec un sourire.
Je savais sa réflexion ironique. Moi aussi, je pouvais voir la noirceur plus intense à chaque jour qui passait de mes cernes dans le miroir.
- J’ai à vous parler pour la rixe de ce soir, déclarai-je sans plus de cérémonie.
Toutes leurs attentions se tournèrent vers moi tandis que je prenais place avec eux, et ils posèrent leurs cartes face cachée sur la table basse en l’attente du message que j’avais à leur livrer.
- Dis-nous tout, continua Zabini sur un ton léger.
- J’ai envoyé Feign, Philps, Maxwell et Weber sur d’autres missions ce soir pour dissoudre notre escouade et m’assurer qu’ils ne débarqueraient pas sur les lieux, parce que si on y va en tant que notre équipe, l’Ordre n’a aucune chance, leur appris-je alors. Je vais aussi m’y rendre sans Ragnar, il les mettrait trop en difficulté, et ce serait annoncer ma présence sur les lieux alors que je compte y aller en anonyme pour être plus libre de mes mouvements une fois sur place, sans prendre le risque d’être accusé de quoi que ce soit en tant que Drago Malefoy, le Grand Intendant.
Sans prendre le risque d’être accusé de m’être rendu sur les lieux d’une rixe où je n’avais rien à faire au demeurant, et surtout sans prendre le risque d’être découvert comme ayant saboté la rixe en question, pire encore d’avoir protégé une Sang-de-Bourbe, s’il fallait en arriver là.
- Je porterai une des cagoules de notre équipe ‘indépendante’ pour passer sous les radars, finissais-je d’expliquer sous les regards attentifs des miens. Et j’aimerais y aller seul pour ne pas avoir à m’inquiéter de vous aussi, formulai-je finalement ma requête auprès d’eux.
- Ça n’est pas une option, réduisit Theodore mes espoirs à néant. Je viens avec toi, déclara-t-il fermement.
Je soupirai. En vérité, mes espoirs avaient été maigres, mais ils avaient été présents néanmoins.
- Et ça n’est pas une option qu’il y aille sans moi, donc je viens aussi, continua ensuite Pansy en parlant de son homme.
- Et c’est pas non plus une option qu’elle y aille sans moi, donc j’viens aussi ! termina Blaise cette chaîne sans fin.
Une nouvelle fois, je soupirai. Je laissai mes yeux passer sur les trois amis qui se tenaient face à moi, sur leurs visages déterminés, et demandai dans un dernier -trop- maigre espoir :
- Ce n’est pas négociable ?
Face à moi, leurs trois visages firent simplement non de la tête, et je savais que j’avais définitivement perdu, et qu’il ne me servait à rien d’essayer d’argumenter à ce sujet. J’aurai pu leur dire que les soldats que j’avais mis sur le coup étaient médiocres, pour sa sécurité à elle, mais ils le savaient déjà. J’aurai pu leur dire que nous y allions sans protection et que c’était une mission dangereuse, mais ils le savaient déjà. J’aurai pu leur dire que les risques étaient trop gros, mais ils le savaient déjà. J’aurai pu leur dire que nous serions mis en difficulté et qu’il viendrait un moment où nous n’aurions pas d’autre choix que de nous retirer, et que c’était justement le but, mais ils le savaient déjà. Une dernière fois, je soupirai de façon audible.
- Ça m’aurait étonné, pestai-je alors. Au moins j’aurai essayé, conclus-je cet échec cuisant de les savoir en sécurité loin d’un champ de bataille sur lequel nous serions grandement désavantagés.
Dans l’heure qui s’était écoulée, nous nous étions tous les quatre préparés, habillés de tenues noires sobres qui passeraient aussi inaperçues que possible, et des cagoules noires dissimulant nos visages pour ne laisser apparaître que nos yeux. Les miens, gris, qui tranchaient avec le noir de mon accoutrement, ceux d’un vert des plus belles d’émeraudes de Pansy qui étincelaient dans la nuit, ceux d’un marron chaleureux de Blaise qui avaient délaissé leur tendresse amusée habituelle pour ne laisser place qu’à la plus ferme détermination, et ceux, reconnaissables entre des milliers, du plus magnifique bleu qui soit, de mon frère. Le cœur battant déjà une chanson trop pressante d’angoisse dans mon poitrail, j’avais pris une dernière profonde inspiration, et finalement, j’avais acquiescé vers ma famille, et la seconde suivante, nous transplanions en cœur.
Sur le champ de bataille où nous atterrissions, les éclats de magie fusaient déjà dans tous les sens. La nuit berçait la ville, quelques bâtiments ici et là apportant des éclats de lumière bienvenus pour éclairer les lieux. J’avais l’habitude des flammes pour me repérer. Aujourd’hui, il n’y en avait pas. J’offrais à mes yeux le luxe de trouver des repères dans l’espace, ma respiration déjà courte résonnant dans mes oreilles à travers le tissu de ma cagoule. Ma baguette fermement tenue en main, je sondais mes alentours à la recherche de ma cible précise, et laissai un filet d’air s’échapper de mes poumons à la recherche d’un calme intérieur qui semblait m’échapper.
Je me tenais sur une place bondée de la ville, dessinée en un arc de cercle qui étendait face à moi plusieurs ruelles pavées noires de monde. Des moldus apeurés qui hurlaient à la panique et courraient dans tous les sens, mes soldats Masqués qui les attaquaient un peu partout autour de nous, des Aurors et des soldats moldus qui les défendaient de tous les côtés. La mâchoire fermement serrée, j’avalai douloureusement ma salive, comme si une lame tranchait ma gorge. Dans mes oreilles, les hurlements, les explosions fines de magie, et celles, plus violentes, des armes moldus donnaient à la scène une ambiance angoissante qui devenait oppressante. Elle était là-dedans, quelque part. En danger, sa vie en ligne de mire, quelque part. Mes yeux la cherchaient sans relâche. À gauche, au centre, sur la droite. Derrière moi, devant moi, quelque part. Des cheveux bruns, des cheveux blonds, des cheveux roux. Aucuns semblables aux siens. Comme s’ils cherchaient à lire une page terrifiante d’un livre, mes yeux sondaient les environs à une vitesse trop importante pour que mon cerveau parvienne à en analyser toutes les informations. À gauche, à droite, au centre, derrière. Le rythme de mon cœur s’accéléra dans mon poitrail au fur et à mesure des jets de magie létaux que je voyais être tirés de mes soldats, et je suivais chaque trajectoire, la peur au ventre qu’elle soit la destinataire d’un de ces maléfices. Dans mes oreilles, ma respiration devint plus courte, plus pressante, plus tremblante. La trouver. Je devais la trouver.
Autour de moi, elle n’était pas là. Je cherchais l’un de ses amis, quelqu’un que je connaissais et qui signifierait qu’elle n’en serait pas loin. Mes yeux ne trouvaient pas cet ancrage. À côté de moi, mes amis commencèrent à se mêler à la bataille, et mon cœur se mit à battre plus fort encore dans mon poitrail. Je devais bouger, elle n’était pas là. Sur les mètres carrés de cette place pavée ronde que je parvenais à analyser, elle n’était pas là. Je me forçais à ne pas la chercher parmi les cadavres qui décoraient déjà le sol ici et là. Non, ce n’était pas là que je la trouverais. Un regard sur la droite m’apprit que mes amis s’étaient déjà bien insérés dans la bataille, et j’observai les muscles du dos de Theodore se mouvoir dans la danse létale qui lui était caractéristique. Je devais avancer, et aller la chercher. Je devais avancer, et ne pas savoir où se tiendrait Theodore sur le champ de bataille. Je devais avancer, et prendre le risque en allant la chercher elle, que les miens soient en difficulté sur le champ de bataille. Sous ma cagoule, j’étouffais de chaleur, et mon souffle chaud, court et irrégulier me faisait tourner la tête. Je ne pouvais pas les laisser derrière-moi, mais il fallait que j’avance. Il fallait que j’aille la trouver.
- SUIVEZ-MOI ! hurlai-je à travers le capharnaüm de la bataille.
Je m’élançai sur la place. Ma baguette fermement tenue en main, éliminant chaque corps qui se tenait sur mon chemin, je traversai la place en repoussant les corps vivants, écrasant ceux, morts, qui me séparaient d’elle pour la retrouver parmi la foule. Le cœur battant la chamade dans mon poitrail, mon souffle angoissé assourdissant mes oreilles tandis que mes entrailles se nouaient de terreur, je courrais parmi la foule. Sur ma droite, je me protégeai d’une attaque dont je ne perdais pas de temps à chercher de qui elle venait. Mangemort, moldu ou Auror, peu importait. Je n’étais là que pour elle. En tant qu’ombre, en tant que fantôme de moi-même, je n’étais là que pour m’assurer qu’elle allait bien. Que pour m’assurer qu’elle était capable de traverser ce genre d’épreuve. Savoir qu’elle était capable de s’en sortir seule, que je sois présent ou non.
Je tendais l’oreille pour chercher les pas de ma famille faire écho aux miens, mais mon souffle résonnait trop sourdement dans mon esprit pour que je puisse les distinguer. Je ne pouvais pas avoir peur pour eux aussi. Je ne pouvais pas les mettre en danger, eux non plus. J’avais besoin de les savoir en parfaite sécurité, eux aussi. L’image de Theodore dans cette cage s’imposa à mon esprit. Celle de Pansy, morte dans mes bras. Celle de Blaise, amorphe sur cette croix. Je clignais des yeux et secouai mon visage pour me concentrer sur l’instant présent, et je continuai de courir. D’un regard par-dessus mon épaule, je m’assurai de la présence de Theodore. Il était là. À côté de lui, les yeux verts de Pansy. Derrière elle, la carrure imposante de Blaise. J’expirai tout l’air de mes poumons, et continuai à courir. Devant moi, mes yeux sondaient la place pour la trouver, en vain. Face à moi, une marée noire humaine. Mon cœur se mit à battre si fort dans mon poitrail qu’il m’en faisait mal. Il fallait que je la trouve. Elle était là-dedans, quelque part au milieu de toute cette magie noire qui fusait dans tous les sens. Quelque part, au milieu de ces balles tirées sans destinataire désigné. Quelque part, au milieu de tous ces humains paniqués qui n’hésitaient pas à s’utiliser les uns les autres comme boucliers. Ma Granger, elle était là-dedans. Dans la vision panoramique que j’avais, mes yeux analysaient chaque visage, chaque dos, chaque chevelure qu’ils pouvaient trouver. Trop petite, trop grande, trop grasse, trop maigre, trop pale, trop lisse, trop laide, trop faible, trop médiocre. Ils ne la trouvèrent pas.
J’évinçai d’un coup de baguette chaque corps qui se tenait entre elle et moi, et les yeux concentrés rivés droits devant moi, je la cherchais. Où était-elle ? À droite, à gauche, devant, en arrière. Elle n’était pas là. La magie fusait, les corps se bousculaient. À travers la foule, je poussai tous ces corps qui m’empêchaient de l’atteindre. Où était-elle ? De la force de mes bras, de celle de ma magie, je dégageais tous ces corps. Où était-elle ?
Plus je m’enfonçai à travers la place pour la retrouver, plus je m’engouffrai dans une marée humaine paniquée, et moins je voyais quoi que ce soit. J’attrapai un dos fin, et le retournai face à moi. Ce n’était pas elle. Ma respiration se faisait entêtante dans ma cagoule. J’agrippai un poignet, et forçai sa propriétaire à me faire face. Ce n’était pas elle. Je poussai un corps, puis un autre, puis un autre. Je m’engouffrai dans toute cette chaleur humaine, piégé et bousculé de tous les côtés par ces personnes effrayées. Soudainement, l’image de Theodore qui se tranche la gorge, et je me retournai avec hâte. Il était sur mes traces, et les autres des miens avec lui. J’expirai un filet d’air tremblant, et poursuivais ma course dans la marée humaine irrespirable.
Où était-elle ? Était-elle en sécurité ? Était-elle en train de combattre ? Quelqu’un était-il en train de l’attaquer ? Parvenait-elle à se défendre ? Avait-elle peur ? Quelqu’un avait-il osé poser la main sur elle, ou bien était-elle intacte ? Était-elle encore en vie, ou finirais-je par trouver son cadavre quelque part dans cette ville bondée de moldus terrorisés ? Mon pied buta sur un corps au sol et mes yeux cherchèrent son visage sur le sol, mon cœur faisant un bond terrifiant dans mon poitrail. C’était un homme. Je continuai ma course.
À travers la foule, je repoussai de la force de mes bras tous ces corps entassés qui m’empêchaient de l’atteindre. Pour entrecouper la mélodie angoissante de ma respiration difficile, les grondements de ma gorge qui signalaient l’effort physique de progresser dans cette horde humaine qui se bousculait et se mêlait de tous les côtés. À gauche, une femme hurla. Mon visage se tourna vers elle avec une rapidité trop alerte pour être sereine. Mes yeux la cherchèrent. Ce n’était pas elle. Où était-elle ? Ma respiration difficile faisait bourdonner mes oreilles, et je poussai sur mes jambes pour continuer de progresser dans une foule qui se renfermait sur moi. Theodore, angoissai-je alors. Je me retournais sur le qui-vive.
- Je suis là, apaisa-t-il à travers notre lien. Je suis juste derrière toi.
J’expirai une nouvelle bouffée d’air, et j’avançai en acquiesçant. Sur ma droite, puis sur ma gauche, j’envoyai valser tous ces corps qui se tenaient devant moi. Les gens hurlaient, et sur les côtés, la magie fusait. Je nous supposai entourés par des moldus, étant donné qu’ils ne se battaient pas et que plus loin, sur les côtés de la horde humaine, des Aurors les protégeaient en combattant les Mangemorts qui les encerclaient. Au moins, personne ne nous attaquait en cet instant. Je progressai à travers la foule de toutes mes forces. Putain, où était-elle ?
Mon cœur se mit à battre si fort qu’il me semblait qu’il s’apprêtait à exploser de terreur. Elle était là-dedans, quelque part, en danger, certainement en train de combattre, et à chaque seconde où je n’étais pas là pour m’assurer de sa condition, c’était sa vie qu’elle risquait. Pas simplement une blessure, pas simplement une complication. Sa vie. Dans les minutes qui suivraient, merde, peut-être dans les secondes qui suivraient, je devrais peut-être apprendre à vivre sans elle. Il était peut-être déjà même trop tard. Son corps était peut-être étalé quelque part, sur le trottoir d’une de ces rues pavées, ou bien peut-être était-elle perdue quelque part dans cette mêlée humaine, à suffoquer et à manquer d’air parmi toutes ces personnes paniquées qui s’entassaient et se bousculaient les unes et les autres. Certains tombaient, et mourraient écrasés tant la panique les gagnait, et les empêchait de prendre soin des autres. Si elle était tombée en essayant de sauver ces vies vaines ? Mon pied buta sur un nouveau corps, et mon cœur sursauta dans mon poitrail quand je découvrais une chevelure brune face contre terre. Non. De toute la force de mes bras, je poussais aussi loin de moi que possible l’homme qui se tenait devant moi, et me baissai vers le cadavre au sol. L’estomac si noué qu’il me semblait que mes intestins étaient broyés, je retournai la femme face à moi. Je pris une profonde inspiration, et expirai tout aussi rapidement. Ce n’était pas elle. Bordel, où était-elle ?
Je reprenais ma course sans relâche. Mes bras me tiraient de tous ces corps dont je me débattais pour m’en dégager, cherchant tel un animal en furie un chemin à me frayer jusqu’à elle. Elle, et ma famille que j’entraînai là-dedans. Avec cette pensée, une nouvelle angoisse.
- Je suis derrière toi, me rassura encore Theodore comme s’il avait pu sentir ma peur. On est tous derrière toi.
Parce que je les entraînai là-dedans avec moi, avec leur consentement, parce qu’ils m’aimaient. Et j’arpentai cette marée humaine abominable, parce que je l’aimais, elle. Parce que je devais la trouver, elle. Parce que je ne pouvais la perdre, elle. Quelque part dans cette foule, elle était là, et je devais la trouver. Quelque part dans cette foule, elle combattait. Quelque part dans cette foule, elle était en danger. Quelque part dans cette foule, elle m’attendait. Et j’allais arriver. Oui, j’allais arriver. J’allais la trouver. Peu importait combien de corps j’allais devoir faire voler. Avec un cri de détermination, je repoussai les corps autour de moi, et continuai de progresser. Dans mes oreilles, la musique incessante de ma respiration trop courte, trop hachée, trop inquiète. Dans mon poitrail, les battements guerriers de mon cœur qui ne voulait plus saigner. Et dans mes yeux, les milles et unes informations qu’ils recevaient par seconde pour m’assurer qu’aucune de ces personnes n’étaient elle. Et je la cherchais. Et je la chercherais toute la nuit durant s’il le fallait. Où était-elle ?
- On est derrière toi, répéta mon frère comme une chanson qui me donnait la force dont j’avais besoin.
Chaque fois que sa voix retentissait dans mon esprit, une partie de mon cœur s’apaisait, parce qu’il n’avait, la seconde qui suivait, plus besoin d’être tant tiraillé entre elle et eux. Parce qu’au moins pendant cette seconde-ci, je n’avais pas besoin de me retourner. Parce qu’au moins pendant cette seconde-ci, je n’avais pas besoin de me demander s’ils étaient toujours là. Parce qu’au moins pendant cette seconde-ci, je n’avais pas besoin de me demander si mon amour pour elle les avaient encore tués. Alors je courrai. De toutes mes forces, je poussai chaque corps qui me bousculait, chaque corps qui m’emprisonnait et me retenait d’atteindre ma destinée. Et avec tout ce que mes yeux me permettaient, je la cherchais. Où était-elle ?
Sur les corps que j’écrasai, je cherchai son visage. Dans les dos que je bousculai, je cherchai ses cheveux. Sur les épaules que je touchai, je cherchai sa peau. Dans les cris que j’entendais, je cherchai sa voix. Et à travers la foule, partout où le monde m’encerclait, je cherchai ses yeux.
À bout de bras, rassuré par les constantes paroles de mon frère m’assurant de leur présence derrière-moi, j’atteignis le bout de cette arène humaine oppressante. Face à moi, dans un arc de cercle, s’étalait trois rues pavées parallèles les unes aux autres. À travers ma respiration haletante, je regardai sur ma gauche. Les Aurors semblaient maîtriser la situation, parce qu’il n’y avait que peu de moldus qui en sortaient en hurlant. Au milieu, face à moi, des combats étaient menés sans relâche, et l’ombre de mes soldats me cachait la vue. Des jets de magie étaient tirés de tous les côtés, et la partie d’en face semblait riposter avec acharnement. J’hasardai un coup d’œil sur la rue pavée sombre qui s’étalait sur la droite. Plus sombre, moins empruntée. Quelques moldus en sortaient en hurlant, courant pour se mêler à la foule humaine dont je venais de parvenir à m’extraire. Au bout de l’allée, un petit groupe de Mangemort concentré qui attaquait des personnes que je ne voyais pas. Là-encore, les jets de magie fusaient de tous les côtés, mais ils étaient moins nombreux que dans la ruelle du milieu. Sans trop savoir ce qui me poussait là-bas, peut-être était-ce la façon dont mon cœur s’était emballé dans ma poitrine lorsque j’avais posé les yeux sur cette ruelle, je choisissais le chemin de droite.
- On est juste derrière toi, me rassura mon frère tandis que je courais de toutes mes forces.
Là, les lampadaires à faible intensité éclairaient peu les rues anglaises plongées dans l’obscurité. Ici et là, je reconnaissais mes Mangemorts en difficulté, attaquant sans relâche un groupe éparpillé face à eux. À travers les boutiques, dans de nouveaux chemins pavés qui s’ouvraient de part et d’autre sur les côtés, des petits groupes distincts qui en affrontaient d’autres. Mes yeux la cherchaient partout où ils se posaient. De part et d’autre, je jetai un sortilège pour me défendre d’une attaque, sans chercher l’offensive en retour. Sur le chemin de droite, sur celui de gauche, tout droit, puis sur celui de droite, celui de gauche, je la cherchai, et je continuai encore ma course. Où était-elle ?
À chaque seconde où je ne la trouvai pas, mon cœur s’affolait un peu plus dans mon poitrail, se mêlant à la mélodie de ma respiration qui ne parvenait plus à être pleine depuis trop de temps, résonnant sourdement dans mes oreilles.
- On est derrière toi.
Soudain, dans une rue perpendiculaire sur ma gauche, une tresse aux reflets de feu tournoya parmi les éclats de magie tirés dans sa direction. Dans mon poitrail, mon cœur cessa de battre un instant, et je stoppai ma course nettement. Ensuite, des hommes habillés de mes uniformes noircirent ma vision, et je ne vis plus rien que du noir. Ma respiration s’accéléra sous ma cagoule étouffante, comme si tout l’air ambiant s’était évaporé avec cette vision. Enfin, un soldat bougea au loin dans cette allée, se décalant comme pour attaquer, et entre deux dos noirs vêtus de l’uniforme de mon armée, un visage hâlé qui illumina le chemin de sa lumière. Cela ne dura qu’une seconde avant qu’elle ne disparaisse de ma vision à nouveau, mais je la vis. Son profil, la finesse de son nez, la beauté du grain de sa peau, sa luminescence dans la nuit et l’éclat doré de ses yeux. Mes poumons se remplirent d’air avec une bouffée insolente de désespérance, et je m’élançais vers elle de toute la force guerrière de mes jambes. Elle était là. Elle était en vie. Et elle était là. Je l’avais trouvée.
À travers l’étroite ruelle pavée, je franchissais les derniers mètres qui nous séparaient avec une hâte fébrile. Les éclats de magie explosaient autour de moi, les cris se mêlaient au fracas des pierres qui s’écroulaient, mais je ne voyais plus que l’espace qui nous séparait. Chaque mètre parcouru ressemblait à une éternité, et j’étirai mon corps avec toute la force dont je disposai pour l’atteindre enfin. Entre les corps de mes Mangemorts, je me faufilai telle une ombre fantomatique, arpentant le moindre espace qu’ils me laissaient pour la trouver enfin. Tandis que je courais, comme si le temps lui-même s’étirait pour nous laisser nous retrouver, je la dépassai sur ma droite. Dans un instant alangui, comme suspendu hors du tumulte de la bataille, nos yeux se rencontrèrent, et je savais qu’elle reconnut le gris orageux qui menaçait les miens lorsque je la savais en danger. Dans les siens, l’éclat doré n’était assombri que par la concentration, dont la seule faille fut la découverte de ma présence soudaine à ses côtés. Dans ses lèvres entre-ouvertes, un filet d’air s’étira jusqu’à ses poumons, et le monde sembla retenir son souffle avec elle. Dans le mouvement rapide avec lequel je passai devant elle, les quelques mèches rebelles de ses cheveux qui n’étaient pas restées sagement rangées dans la tresse tombant dans son dos s’envolèrent, emportées par mon passage comme si elles cherchaient à m’attraper pour me retenir là une seconde de plus. Et dans le regard que je lui adressai, il n’y avait qu’une promesse : sa sécurité. J’étais arrivé. Je l’avais trouvée.
Dans son dos, je me stationnai là comme une ancre. Solide, enraciné sur mes appuis, juste là, juste contre elle. Face à moi, des membres de l’Ordre et des militaires moldus. Dans mon dos, face à elle, mes soldats Mangemorts qu’ils attaquaient ensemble. Chacun face à son ennemi, l’autre dans son dos à la fois comme le filet de sécurité et comme la prison qui nous retenait de pouvoir réellement mener nos missions respectives à bien. Deux camps. Deux fronts. Et pourtant, entre nous, plus rien n'existait d’autre que cette certitude silencieuse : tant que nous étions l’un avec l’autre, aucun de nous ne tomberait.
Dans un mouvement fébrile, presque désespéré, ma main gauche s’étira en arrière, à l’aveugle, cherchant la sienne dans le chaos, jusqu’à rencontrer sa peau. Là où le dos de nos mains se rencontrèrent, dans cette infime parcelle de peau dérobée à la mort, la promesse de notre amour impossible, peu en importaient les conséquences, peu en importaient les obstacles, peu en importaient les risques, fut scellée dans la caresse secrète de nos peaux. Son dos s’appuya contre le mien, sa chaleur m’enveloppant de sa présence angélique sur un lieu autrement si funeste, et l’espace de quelques secondes dérobées à la bataille qu’elle livrait avec un acharnement guerrier, elle se reposa contre moi. Comme si ma simple présence à ses côtés suffisait à l’apaiser, et comme si la sienne rechargeait mon corps de toute la force que j’avais déployée pour arriver jusqu’à elle. Les sorts fendaient l’air autour de nous, les détonations faisaient trembler les pavés sous nos pieds, et pourtant, derrière moi, je ne sentais que la chaleur de son dos contre le mien. Puis nos mains se séparèrent, nos doigts glissèrent l’un contre l’autre dans une tentative désespérée de faire durer ce contact, et bientôt, le rythme effréné du combat nous arracha l’un à l’autre.
De ma baguette que j’étendais, j’attaquai son camp. Pour la première fois depuis tant de mois, je ne tirai pas avec l’intention de tuer. Je n’étais pas là pour ça. Je n’étais là que pour elle. À chaque jet de magie qui s’étirait jusqu’à moi, je ne ripostai que pour me protéger. Et dans mon dos, je retrouvais systématiquement la présence de celle que je cherchai. Je savais quand elle allait frapper. Elle savait quand je le ferais. Elle reculait, je prenais sa place. J’avançais, elle prenait la mienne. Sans nous regarder, nous apprenions à nous faire de la place. Chaque fois qu’elle reculait, je le savais. Je la sentais. Chaque fois qu’elle avançait, je le savais. Je la sentais. Je n’avais pas besoin de regarder derrière moi. Elle était là. Je le savais. Je la sentais.
- On est là, tout va bien, rassura Theodore, comme une chanson qui résonnait paisiblement dans mon esprit.
Le corps et l’âme ressourcés, je trouvais en eux toute la force dont j’avais besoin pour traverser cette épreuve – celle de la savoir sur le champ de bataille. Pas juste de l’y savoir. La sentir. Lors de ces premiers échanges magiques, chaque fois qu’elle s’éloignait, mon cœur se serrait. Puis je l’entendais frapper. Une première fois. Une seconde fois. Une troisième fois. Puis je sentais son corps retrouver le mien, et j’apprenais qu’elle n’avait pas besoin que je la protège. Dans chaque mouvement qu’elle effectuait, son odeur sucrée venait s’infiltrer dans mes narines comme un met apaisant. Chaque fois qu’elle s’éloignait pour attaquer les miens, ceux dont je n’avais pas le droit de la protéger directement, mon oreille se tendait pour suivre ses mouvements sans chercher à les percevoir. Je n’en avais pas besoin. J’avais seulement besoin de la sentir, encore là, encore en vie, encore contre moi. Et après chacune de ses attaques, elle retrouvait mon dos.
Je ne me retournai pas, je me l’interdisais. La haine, la rage meurtrière de savoir celle qui était mienne être attaquée me rendait dangereux, et sans l’ombre d’un doute je savais que si je me retournais, j’anéantirai les miens. Je les assassinerai tous, les uns après les autres, et je savais que dès que je commencerai, je ne pourrais plus m’arrêter. Tous, tous ceux qui portraient un Masque seraient anéantis, et je les regarderai baigner dans leur sang en leur demandant ce qui leur avait laissé croire qu’ils pouvaient toucher à ce qui m’appartenait. J’entasserai leurs corps, j’en ferai une montagne, et à son sommet, je trônerai en souverain fou. Non, je connaissais mon esprit, cet esprit qui m’échappait, et je savais que si je me retournais, si je voyais le moindre sortilège être tiré dans sa direction à elle, je perdrais le peu de raison qu’il me restait, celle qui me permettait de garder ma propre famille en sécurité. Alors je lui accordais tout de ma confiance, preuve ultime d’à quel point je l’estimai réellement en tant que partenaire, et je m’interdisais de me retourner.
Au travers de mouvements trop rapides pour être perceptibles par un œil intéressé, ma main caressait la sienne, et la sienne caressait la mienne dans un contact dérobé qui s’assurait de la présence de l’autre avant de reprendre sa course létale. Et ainsi, à travers les jets de magie, dans le brouhaha assourdissant du champ de bataille, après chaque offensive contrée et après chaque sortilège lancé, sa peau retrouvait la mienne, comme si elles se reconnaissaient, comme si elles se promettaient de ne jamais se quitter. Une caresse. Une seconde. C’était tout ce que nous pouvions nous permettre.
Un sort explosa à quelques mètres de nous, projetant une pluie de poussière sur nos épaules. Elle ne recula pas. Son dos resta contre le mien. Dans une confiance grandissante, tandis que j’entendais les miens reculer de sa magie, je souriais sous le tissu sombre qui dissimulait mon visage à l’audience. Oui, elle était forte. Oui, elle était capable. Oui, elle pouvait s’en sortir, ma douce et tendre à moi. Et bientôt, chaque fois que je la sentais s’aventurer à me retirer sa chaleur pour faire abattre sa foudre sur les miens, le sourire sur mes lèvres s’agrandissait, parce que quelques courtes secondes plus tard, sa peau retrouvait la mienne dans une caresse rassurante, et ce n’était pas elle qui avait peur. Parce qu’elle n’avait jamais eu besoin que je la sauve. Je n’avais qu’à rester debout à ses côtés. Parce que c’était Hermione putain de Granger, et que c’était la femme la plus incroyable qu’il ne m’avait jamais été donné de rencontrer.
Les minutes s’étaient étirées, la magie avait fusé, et bientôt, avec beaucoup de fierté, j’avais été contraint d’annoncer à mes amis notre repli. Aucun d’entre nous ne tirait pour tuer ce soir, et cela faisait une nette différence sur le champ de bataille. Certains Mangemorts tombaient, d’autres se repliaient, certains parvenaient à faire des prisonniers, et en toute franchise, rien de tout cela n’aurait pu moins m’importer en cet instant. La seule chose avec laquelle je restais, c’était qu’elle s’en était remarquablement bien sortie. La seule chose avec laquelle je restais, c’était que la femme que j’aimais était, de mille et une façons différentes, la femme la plus surprenante que je n’avais jamais rencontré. Dans un dernier contact de ma peau contre la sienne que j’avais étiré, et après avoir hurlé notre repli à ma famille, j’avais finalement transplané au manoir.
Là, j’avais retiré ma cagoule avec une hâte non dissimulée, et enfin, j’avais respiré. D’un regard en arrière, je m’étais assuré que ma famille allait bien, et sur ce dernier constat accompagné de hochements de tête rassurants de leur part, j’avais monté les marches quatre à quatre jusqu’à ma chambre. J’abandonnais enfin ma baguette, et en lieu et place de mon arme létale qui n’avait pas sévit ce soir-là, j’avais ouvert mon carnet dans une frénésie qui ne pourrait être apaisée que par elle. D’une main qui tremblait encore légèrement de l’adrénaline du combat, je saisissais ma plume.
« Passe me voir quand tu peux, s’il-te-plaît. »
Et devant cette page du journal, j’avais attendu. Dans la sombre ambiance de la nuit, mon cœur dansant encore dans mes oreilles de toute la tension de ma soirée, mes yeux figés sur l’encre qui ne disparaissait pas de mon journal, j’attendais. Je m’étais retiré du champ de bataille avant la fin officielle de ce combat, parce qu’étirer ma présence n’aurait été que louche, et pire encore, elle n’aurait fait que me mettre moi et les miens en danger. L’équipe médiocre de Mangemorts que j’avais envoyée s’était retrouvée en difficulté, et plus je restais, plus cela devenait évident. Soit nous tuions, soit nous fuyons, et je lui avais fait une promesse qui n’avait jamais été posée en mots, mais qui me semblait d’une évidence qui ne nécessitait pas de paroles. Elle avait accepté ma présence sur les lieux pour sa première entrée sur le terrain, malgré tout ce que cela impliquait, avec le seul objectif que cela apaise les psychoses qui torturaient mon esprit lorsque je la savais en danger. La moindre des choses que je pouvais faire, d’autant avec tout le mal que je lui avais déjà infligé et la douleur que je n'avais déjà que trop su lire sur elle, était de faire en sorte de ne pas causer plus de maux, au moins pour cette nuit-là. Rien que cette nuit dérobée durant laquelle je n’étais ni Drago Malefoy, ni le Grand Intendant. Rien que l’ombre dans son dos qui ne promettait que de la soutenir dans son entrée en scène.
En cela, j’avais quitté les lieux avant que tout danger ne soit éteint. Malgré toute la réassurance que cette nuit m’avait apportée, à mesure que les minutes s’écoulaient et que je ne parvenais pas à quitter cette maudite page de journal des yeux, il n’en restait plus rien. Et si j’étais parti trop tôt ? Si l’un des miens avait débarqué soudainement, la prenant par surprise, et l’avait attaquée ? Si elle avait été trop surprise pour pouvoir se défendre ? Pour pouvoir riposter. C’étaient là des choses qui arrivaient, sur un champ de bataille, nous en avions tous été témoin par le passé. Blaise, Pansy, même Theodore. Même Theodore, me rappelai-je alors, lorsque Pansy avait appelé son nom, ou encore lorsque j’avais été touché par l’arme technologique moldue. Mon cœur reprit le rythme effréné de sa mélodie préférée, celle de l’angoisse. Celle de l’angoisse abominable que les personnes que j’aimais le plus, elle, cette femme que j’aimais de toute mon âme, de tout mon corps, de tout mon cœur, ne soit plus. Cette terreur abominable de la savoir, tandis que je n’y étais plus, sur ce champ de bataille dont je ne pouvais plus la protéger. Non, sévis-je pour me tempérer. C’était sa première entrée sur le champ de bataille. Je ne doutais pas que l’Ordre devait tenir le genre de réunions que nous avions, et ce d’autant plus après cette première entrée en scène, elle avait certainement bien des échanges à avoir non seulement avec l’Ordre, mais aussi et surtout avec ses amis que je n’avais ni cherchés, ni croisés sur le champ de bataille. Autour d’elle, il y avait eu bien des Aurors, mais en ce qui concernait ses amis avec qui j’étais familier, je supposai qu’ils avaient dû être séparés dans les autres ruelles adjacentes. Quelque part, cela m’énerva encore, et mon cœur se mit à battre plus rapidement encore.
Comment pouvaient-ils décemment la laisser seule ainsi ? Comment était-il possible, en tant qu’amis, qu’ils ne soient pas collés les uns aux autres sur un champ de bataille ? Se faisaient-ils confiance au point qu’ils ne ressentaient pas le besoin de s’assurer de la présence des uns et des autres à chaque instant de chaque combat ? Ou bien étaient-ils tout simplement aussi médiocres qu’inutiles ? Peu m’importait la confiance absolue qu’ils avaient raison d’avoir en elle, parce que j’en avais été témoin, effectivement, elle n’avait besoin de personne pour se défendre. Mais peu m’importait. Theodore n’avait besoin de personne pour se défendre. Pansy n’avait besoin de personne pour se défendre. Blaise n’avait besoin de personne pour se défendre. Pourtant, jamais, au grand jamais l’on me trouverait à plus de quelques mètres d'eux sur un champ de bataille. Les circonstances n’importaient pas, et lorsque l’un mourrait, les excuses, elles non plus, ne comptaient plus. Il n’y avait plus que ceux qui étaient là pour vous défendre, et ceux qui étaient trop loin pour vous atteindre. Pour les miens, je n’étais jamais trop loin. Et eux, je ne comprenais pas qu’ils l’aient laissée. Peut-être était-ce elle qui s’était éloignée, consciente que j’allais arriver. C’était même l’option la plus probable, réalisai-je alors soudainement. Néanmoins, peu m’importait. Ils auraient dû la suivre. Ils auraient dû la chercher. Ils auraient dû venir la trouver. Moi, je l’avais fait. Eux, où étaient-ils ? Pendant qu’elle combattait sans relâche des Mangemorts qui l’attaquaient, où étaient-ils ? Peu importait les Aurors, peu importait qui l’entourait. Eux, comment se faisait-il qu’ils n’étaient pas là pour elle ? Était-ce cela, leur conception de l’amitié ? Le sang bouillait dans mes veines, et une nouvelle vague de chaleur venait brûler mes joues. J’inspirai profondément, et mes yeux ne parvinrent pas à lâcher cette putain de page de parchemin sur laquelle mon écriture ne s’évanouissait pas. Bordel, où était-elle ?
S’il lui était arrivé quelque chose, je les pourchasserai tous. Le rouquin et le bigleux, et tous les autres qui avaient eu le culot d’un jour se désigner comme son ami, tout ça pour l’abandonner sur un champ de bataille. La tension grandissant en moi à chaque minute qui s’écoulait, je fantasmai. Oui, je les pourchasserai tous. Je retrouverai Poil de Carotte, et je finirai de lui éclater les dents que Pansy lui avait laissées. Je retrouverai l’aveugle, et je lui crèverai les yeux une bonne fois pour toute. Pour l’utilisation qu’il en faisait, de toute façon, étant donné qu’il n’était même pas foutu de la retrouver sur un champ de bataille, il n’en avait pas besoin. Par respect pour sa mémoire à elle, peut-être ne les ferai-je pas mourir dans d’abominables souffrances jusqu’à ce qu’ils cèdent à la faucheuse. Non, tranchai-je alors. Non, même pas. Je chercherai, je me documenterai sur les pires techniques de torture qui existaient depuis la nuit des temps, et sur chacun d’entre eux, je testerai la moindre de ces putains de recommandations jusqu’à ce qu’ils cèdent malheureusement à l’au-delà. Et là-bas, lorsque mon tour viendrait, je recommencerai, encore, et encore, et encore. Parce qu’une chose était certaine, ils iraient en enfer pour l’avoir laissée, et moi, je savais déjà qu’un siège y était réservé avec mon nom en lettres dorées.
Je passai une main tremblante sur mon visage, étirant ma peau comme pour tenter de me calmer, en vain. Incapable de détourner mes yeux de cette putain de page de journal, je ne savais pas même combien de temps s’était écoulé depuis que nous étions rentrés. J’avais entendu les douches de mes amis s’écouler. J’avais entendu Pansy rire avec Blaise dans le couloir. J’avais entendu la porte de la chambre de Theodore se fermer sur les rires, cette fois plus bas, de Pansy. J’avais entendu celle de Blaise suivre. Et depuis, je n’avais plus rien entendu. Plus rien d’autre que mes abominables pensées qui me torturaient, celles qui me racontaient qu’il existait peut-être une possibilité que celle que j’aimais n’était déjà plus, et l’espace d’une seconde, je me demandai si je ne m’étais pas complètement fourvoyé lorsque j’avais songé que la voir sur un champ de bataille parviendrait à me rassurer pour la suite.
Un fou, voilà ce que j’étais. Il n’existait aucune certitude en temps de guerre, pas la moindre. Peu importait la qualité du guerrier concerné. La survie d’aucune personne n’était jamais garantie, et tout pouvait toujours basculer du côté de la mort, à chaque seconde de chaque instant. C’était cela, la seule réalité tangible des champs de bataille. La seule réalité concrète. La survie, ou la mort. Et personne n’était jamais assuré de l’issue que prendrait un combat.
Soudain, l’encre disparut de mon carnet. Mes lèvres s’entre-ouvrirent, et je ne me rendis compte que je ne respirais que difficilement seulement lorsqu’un soupir de soulagement profond s’échappa de moi, avant de pouvoir se remplir à nouveau d’une profondeur nouvelle. Une seconde plus tard, le bruit fracassant et reconnaissable entre mille d’une personne qui avait transplané. Je me retournai. Elle était là.
Une nouvelle fois, et avec une profondeur si puissante que chaque souffle me tournait un peu plus la tête, mes poumons se vidèrent pour se remplir dans une respiration aussi profonde qu’haletante. J’aspirai l’air avec avidité, comme si je m’étais retenu de respirer pendant de bien trop longues minutes, puis le rejetai dans un long souffle tremblant. Encore, et encore. Je la regardai, et j’inspirai à nouveau, plus profondément et malgré moi, jusqu’à ce que ma poitrine brûle, et aussi rapidement, l’air s’extirpait de moi, me rendant incapable de retenir le soulagement qui me traversait. Jusqu’à ce que mes poumons, enfin convaincus qu’elle était bel et bien réelle, se vident dans un long soupir tremblant avant de se remplir à nouveau. Une étrange ivresse gagnait peu à peu mon esprit, mes pensées se brouillant aux contours du monde, comme si le soulagement était devenu trop vaste pour être contenu dans mon corps qui ne savait plus s’il devait trembler, pleurer, ou simplement s’effondrer.
À la place, je réduisis l’espace qui nous séparait, mes deux mains tendues vers elle dans un appel à moi parfaitement désespéré. La sentir. La toucher. Mon corps la réclamait. Ce n’étaient pas des gestes que je pensais, rien que je raisonnais. Et elle le voyait. Elle me regardait, elle aussi. Au sein de ses iris dorées dansaient la profondeur de son amour pour moi, et l’intensité de son émotion de me trouver dans un état pareil, pour elle. À cause d’elle. À propos d’elle. Mes deux mains tremblantes encadrèrent son visage, et sur ses joues, elles cherchèrent des blessures. Il n’y en avait pas. Mes yeux, perdus, vitreux, analysaient le moindre grain de sa peau à la recherche d’une égratignure, et je n’en contrôlais plus rien, ni ne cherchais à le faire. La toucher. La sentir. Sur sa tempe résidait une écorchure, un peu de sang séché sur une griffure qui semblait avoir été infligée par un jet de pierre plus que par un homme. Je passai un doigt tremblant dessus. Elle ne saignait plus. Je sentais à peine les paumes de ses mains se renfermer sur mes poignets. De son front, je dégageai les mèches éparses de ses cheveux qui s’étaient dégagés de la longue tresse qui lui décorait le dos, je le savais. Je l’avais sentie. Dans une course frénétique, je cherchais ses lèvres. Il n’y avait pas de sang, pas de trace de coupure, pas de blessure. Mon pouce passa sur la pulpe rosée de celles-ci, et la tête me tourna des trop profondes inspirations que mon corps prenait depuis qu’elle m’était retournée. De mains qui ne parvenaient à cesser de trembler, je les laissais parcourir sa tresse. Je retrouvais la longueur de ses cheveux, la texture douce et bouclée de ceux-ci, et j’inspirai et expirai trop profondément pour un homme encore sain d’esprit, son odeur sucrée enivrant mon nez et le peu de raison qu’il me restait. Elle était là. Elle était en vie.
La course de mes mains continua sur sa gorge. Là où je la caressai, rien de sa peau n’avait été tâché de sang. Sur sa poitrine que je libérai du tissu que je déchirai malgré moi, aucune blessure ne m’était visible. De mes mains tremblantes qui tâtaient ses bras, je ne trouvais rien de plus que des égratignures éparses. Sur chacune d’elle, je m’assurai qu’elles ne saignaient plus. Ce n’était pas le cas. Je me laissai tomber à genoux devant elle, désorienté par le brouillard vertigineux de soulagement qui envahissait mon esprit, et je passai mes mains sur son ventre. Le creux de ses hanches, celui de son dos. Je caressais tout, priant les Dieux à chaque seconde de ne rien trouver de plus qu’une petite griffure ici et là. Je fermai les yeux, et collai mon oreille contre son ventre. Je pouvais y entendre sa respiration résonner là, mélodie entêtante à laquelle je voulais m’abandonner. Je tombais sur mes chevilles, et mes mains tremblantes parcoururent ses cuisses, puis ses mollets. Même le tissu de son pantalon n’était pas abîmé. Elle n’avait rien, soupirai-je alors encore. Elle allait bien. Elle n’avait rien. Je sentis ses mains dans mes cheveux, et je ne trouvais pas la force de relever les yeux vers elle. J’encerclai sa taille de mes bras, et gardai cette oreille collée contre son ventre. Là où je pouvais l’entendre respirer. Là où je pouvais la sentir remplir son corps d’air, à chaque seconde qui s’écoulait. Là où les tambourinements de son cœur, ces tambourinements qui s’accéléraient à mesure que je la touchais dans toute ma frénésie désespérée, résonnaient comme une symphonie magnifique dans mes oreilles.
- Je vais bien, murmura-t-elle tout bas. Tout va bien Drago, je vais bien, promit-elle encore.
Je m’accrochais à son dos, et là, alors que mes yeux demeuraient clos et mon oreille tout contre elle, une larme perla sur ma joue. Il me sembla que je n’avais pas même réalisé à quel point j’étais réellement désespéré pour elle. Lentement, elle me força à défaire la force de mon embrassade autour de sa taille tandis qu’elle s’accroupissait face à moi. Enfin, je relevai le visage vers elle, et je la regardai. Face à moi, ses iris dorées noyées sous l’émotion, elle me souriait tendrement.
- Je vais bien, chuchota-t-elle en caressant mes cheveux.
Je me noyais dans son touché, moi aussi. Comme un enfant, je laissai mon visage reposer dans sa main. C’était elle qui détenait le peu qu’il restait de ma raison, de toute façon. Je cherchais ses yeux, et l’éclat qui brillait en eux. Dans une nouvelle angoisse, je la cherchais, elle. Sa lumière, sa vie, cette force avec laquelle elle était si douce, si bonne, si pure. Je cherchais la guerre en elle, et les traces fantomatiques que celle-ci laissait dans les yeux des gens, comme une ombre qui errait là et qui n’existait pas avant. Je n’y trouvais pas encore la mort, et je me demandais si ce n’était pas dû à l’état dans lequel elle me trouvait là. Peu importait. Je ne trouvais pas encore la mort dans ses yeux. Elle était encore elle-même. Elle était encore vivante. Et elle était là.
- Tu vas bien, murmurai-je alors, à bout de souffle.
Dans ses yeux, je me noyais à mon tour, et dans la paume de ses mains, mon visage reposait, parfaitement vulnérable pour elle. Sur son visage, la tendresse la plus douce, la plus pure qui puisse être lorsqu’elle me regardait comme cela. Sur ses lèvres fines, un sourire peint par les anges.
- Je vais bien, répéta-t-elle encore, comme une chanson dont je ne parvenais à me lasser.
J’attrapai le dos de sa main contre ma joue, et en embrassai la paume d’un baiser appuyé.
- Tu vas bien, expirai-je encore, arrivé au bout de moi-même.
La tendresse dans les yeux d’ambres qui me regardaient s’intensifia encore, et je me demandais à quel point elle pouvait être encore plus douce que cela. Oui, elle était encore elle-même. La guerre ne l’avait pas encore détruite. Je ne l’avais pas encore cassée. J’attrapai son menton de deux doigts tremblants, et pour une fois, c’était moi qui étais obligé de regarder vers le haut pour continuer de la voir. Je la tirai vers moi en une pression désespérée, et sur le sourire qui adornait ses lèvres, je déposai un baiser d’une douceur tremblante.
- Tu vas bien, répétai-je à ses lèvres.
Ce sourire angélique s’épaissit encore, et ce fut elle qui déposa ensuite un tendre baiser sur mes lèvres.
- Je vais bien, chanta-t-elle encore ma chanson préférée.
Je forçai mes yeux à se lever jusqu’aux siens, et là, je fus décontenancé par le débordement de douceur que je pouvais lire en eux lorsqu’elle me regardait, moi. Moi, le monstre. Moi, le Grand Intendant. Moi, Drago Lucius Malefoy. Elle me savait. Elle me connaissait. Elle savait tout de ce que j’étais, absolument tout de l’étendue de la violence que j’abritais en moi. Et ce soir, sur moi, ses yeux débordaient d’amour. Sur moi. Il me semblait qu’elle ne m’avait plus regardé comme cela depuis trop, bien trop de temps. Et là, au fond de ses iris dorées, je perdis pieds. Enivré par sa tendresse, dépassé par sa douceur, réduit à néant par son amour, je laissai ma peau la rencontrer.
Je ne la touchais pas pour mon plaisir, pas même pour le sien d’ailleurs. Ce n’était pas une question de plaisir, pas non plus le sujet du désir, c’était cent fois plus profond, bien plus animal que cela. Mon corps avait besoin du sien, de sa texture, de son touché, de sa chaleur, de sa vie. De la sentir, là, juste sous moi. De la sentir, là, autour de moi. De se repaitre de sa vie, s’enivrer de sa présence, se noyer dans sa douceur pour apaiser les tourments qui avaient affolés mon cœur quelques instants plus tôt. Non pas comme une envie, non. Comme un besoin. Chaque caresse, chaque baiser comme une promesse d’un avenir certain. D’une éternité de son corps contre le mien, de ses lèvres mêlées aux miennes, et de sa voix comme mélodie prisonnière de mes draps, parce que peu importait que je n’aie pas le droit de l’avoir, je me refusai absolument et irrémédiablement la possibilité de la perdre un jour.
Là où les mots n’avaient plus de sens, au creux de ses hanches, je m’agrippai pour garder contact avec la réalité. Entre ses lèvres, là où mille et unes promesses mourraient avant d’avoir été parlées, je confessai tous mes péchés dans des baisers qui m’enivraient. Dans la soie de ses cheveux, au milieu de quelques mèches brûlantes, je susurrai l’étendue de l’animal auquel j’étais réduit lorsqu’il s’agissait d’elle. À la galaxie d’étoiles qui parsemait ses joues, j’offrais l’immensité monstrueuse de la tendresse qui m’assaillait lorsqu’elle offrait son corps à mes humbles mains. Avec sa langue, je dansais la plus belle valse qui m’avait été donnée d’initier, et juste là, au creux de ses lèvres, j’y déposai ce qu’il restait de mon cœur. Contre sa peau, là où la limite entre le corps qui était le sien, et celui qui était le mien se brouillait pour ne faire plus qu’un, j’inscrivais la promesse d’une éternité que je nous offrirais. Dans les gémissements éthérés de sa voix qui me recevait, elle aussi, elle me promettait une éternité à s’abandonner à moi, et c’était tout ce qu’il me restait à lui demander. Alors, comme dernier acte, je laissai mon visage s’écrouler contre sa poitrine, là où, tout contre son cœur, je pouvais m’enivrer de sa mélodie. Son corps entre mes mains, la transpiration de sa peau contre la mienne, son goût dans ma bouche et les échos de sa voix angélique berçant mes murs, je m’enivrai de la sentir, vivante. Et là, entre ses seins, je déposai le peu de raison dont je disposai encore pour la lui offrir, ultime parcelle de moi qu’il me restait à abandonner à elle.
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