Blaise rouvrit la porte de la salle de bain, tout de noir vêtu. Pansy arrêta de faire trembler sa jambe. Elle jeta un coup d’œil dans ma direction, et j’acquiesçai silencieusement vers elle. Elle se leva du lit.
- Aller t’inquiète ma biche, taquina-t-elle encore Blaise, j’te r’garde entrer va.
Avec ces mots elle lui adressa un clin d’œil. Je regardais ma montre. Cinq secondes plus tard, j’envoyais la missive au groupe précédant celui de Blaise.
- Putain, comment ça va être jouissif depuis l’au-delà d’te regarder chialer ta race quand j’vais crever, murmura-t-il avec un large sourire à sa meilleure amie qui faisait au moins une bonne tête de moins que lui.
Je souriais. Il jeta un coup d’œil vers moi. J’acquiesçai silencieusement. Du bout de sa baguette, il revêtit son Masque à la couleur des os qui contrastait avec le noir de sa tenue. Sur la joue de son Masque, Pansy lui donna une petite tape affectueuse. Avec un sourire qui se réverbérait jusqu’à ses yeux faits d’émeraude, elle chuchota à son ami :
- Fais pas ta pute, Zabini. On n’aime pas les putes ici, ajouta-t-elle dans un murmure encore plus bas.
Sous son Masque, je savais qu’il lui souriait. Pansy le savait, elle aussi. Dans un dernier échange que l’on aurait pu méprendre chargé d’émotions, Blaise lui adressa d’une voix basse :
- Pour toi, tout c’que tu voudras, bébé.
Sur son épaule musclée, Pansy lui donna l’ultime tape d’encouragement, et il acquiesça de son Masque lorsqu’elle déclara :
- En scène, champion.
Dans ma direction, il acquiesça, et je lui rendais son geste. Avec un craquement sourd, il transplana à nos Quartiers Généraux où il rejoignit son groupe. Je souriais.
- À dans cinq minutes, drama queen, murmurai-je pour lui.
Pansy marcha jusqu’à la fenêtre où elle rejoignit Theodore. Là, alors qu’elle se collait contre lui, il passa sa main dans son dos, et la laissa là comme ancrage. À sa bouche, Pansy porta son pouce dont elle mordilla l’ongle en observant attentivement l’une des entrées du Ministère. Je regardais ma montre. J’envoyais la missive au groupe de Blaise.
Je jetai un coup d’œil à Theodore. Il acquiesça vers moi. Blaise et son groupe étaient dans la rue qu’ils regardaient. Je regardais ma montre. 7heures, 31 minutes et 49 secondes. Je fixai la page de mon cahier qui serait bientôt tâchée de l’encre de Granger. 7heures, 31 minutes, et 52 secondes. Je relevai ma manche, et positionnai ma main au-dessus de ma Marque. Je fixai la page de mon cahier qui serait bientôt tâchée de l’encre de Granger. 7 heures, 31 minutes, et 59 secondes. J’approchais ma main de mon avant-bras. 7heures, 32 minutes et 00 seconde. La page du cahier toujours vierge.
- Drago, appela la voix froide et tendue de Pansy sur ma gauche.
Je fixai la page de mon cahier qui allait être tâchée de l’encre de Granger. Dans les airs, je gardai ma main au-dessus de ma Marque. Je regardai ma montre. 7heures, 32 minutes et 24 secondes.
- Drago, me somma une nouvelle fois la voix remplie de tension de Pansy auprès de la fenêtre.
La page de mon cahier qui allait être tâchée de l’encre de Granger. Cette page qui allait être tâchée de l’encre de Granger. Maintenant.
- Drago, pressa encore une Pansy à la tension grandissante.
7heures, 32 minutes et 51 secondes. Je fixai cette page vierge, remarquant seulement à l’instant à quel point mon cœur s’était mis à battre violemment dans mon poitrail. Comme devenue floue à tout ce qui pouvait l’entourer, je n’avais plus qu’une vision tunnel de cette page qui demeurait vierge de l’encre de Granger.
- Pourquoi il va vers la porte, Drago ? me sembla-t-il entendre Pansy, comme au loin.
Je ne voyais plus que cette page. Cette page de journal qui me laissait tomber. Non, c’était impossible. Nous avions accordé nos montres. Nous avions revu le plan ensemble plusieurs fois. Ce matin encore, j’avais tout confirmé une dernière fois avec elle, à la seconde près. C’était impossible. Impossible.
- Pourquoi il va vers la porte, Drago ?!
- Drago ? s’ajouta à l’étrange mélodie angoissante la voix de mon frère.
Non, c’était impossible. Je regardais ma montre. 7heures, 33 minutes et 27 secondes. Je regardais le cahier. Il était vierge.
- Pourquoi il entre, Drago ?! s’inquiéta Pansy d’une froideur tranchante.
Non. Non. Non. Je ne venais pas d’envoyer mon ami à l’abattoir. Non. Non, c’était impossible. Absolument impossible. Ce n’était pas possible. Mes yeux ne parvinrent ni à cligner, ni à se séparer de cette abominable page vierge. Tout autour de moi devenait flou, lourd, et à la fois vaseux. L’atmosphère entière de la terre m’écrasait, m’ensevelissant dans un tourbillon vertigineux, et j’étais complètement sonné. Non. C’était impossible.
- POURQUOI IL ENTRE DRAGO ?! hurla soudain la voix de Pansy dans un déchirement brutal.
Je ne sursautais même pas. Elle était distante, elle, sa voix, sa panique. Je ne voyais rien que cette page vierge qui me laissait tomber. Elle allait fermer les portes. N’est-ce pas ? Elle allait fermer les portes. Elle n’allait pas le laisser entrer. N’est-ce pas ? Elle n’allait pas me faire ça. Elle allait fermer les portes. N’est-ce pas ?
- DRAGO, RAPPELLE-LE ! beugla Pansy dans une panique abominable.
Je ne pouvais pas. Ce n’était pas une option. Dans mon esprit, les idées fusaient. Je ne pouvais pas le rappeler à moi, pas sans une justification quelconque, et je n’en avais pas. Hormis que nous avions envoyé tous ces Mangemorts à l’abattoir en conscience, je n’en avais pas. C’était Blaise à l’intérieur, ou Theo et Pansy que je sacrifiais en le sauvant lui. Je me figeai.
- RAPPELLE-LE, DRAGO !
Je ne pouvais pas le rappeler seul, ni même les autres, alors que je n’avais eu encore absolument aucun retour de l’intérieur, puisqu’ils y étaient coincés, et que c’était le but. Notre trahison serait dévoilée au grand jour, et nous serions tous morts. Les portes devaient se refermer sur lui avant qu’il ne rentre, c’était la seule solution. Elles le devaient. Elles allaient le faire, n’est-ce pas ?
Comme au loin et pourtant juste sur ma gauche, un hurlement déchiré vint des entrailles de Pansy pour s’écraser contre les parois de mon cœur, et je savais. Je savais que les portes ne s’étaient pas fermées. Je savais qu’il était entré.
Le sol se déroba sous mes pieds, m’engouffrant dans un néant où je n’avais plus d’équilibre ni de prise sur la réalité, et à l’intérieur de moi, la rage explosa dans un tourbillon vertigineux. Comme ne pouvant plus tenir sur place, je me levai et emportai avec moi la table basse de la chambre d’hôtel. Dans un vacarme violent, elle s’écroula sur le sol pour faire dégringoler tous les bibelots qui la décorait.
- PUTAIN ! explosa soudainement mon désarroi pour trancher l’atmosphère.
Mes tempes tambourinaient dans mon esprit d’une rage, d’une terreur, d’une pesanteur qui ne pouvait plus être contenue. À chaque seconde qui passait, mon cœur combattait avec une force douloureuse ma cage thoracique comme s’il voulait s’en échapper pour aller le chercher lui-même. Dans mes veines, comme si chaque cellule se ralliait au garde à vous, mon sang bouillonnait sans ne parvenir à trouver un ennemi clair à anéantir.
Il était dedans. Je l’avais envoyé à l’intérieur. Moi. Je lui avais promis la sécurité. Il était dedans. Je l’avais sacrifié pour nous protéger, nous. Me protéger, moi. Je lui avais promis qu’il ne risquait rien, à lui, l’un des miens. Mon ami. Celui que je devais protéger. Je l’avais envoyé à l’intérieur d’une arène empoisonnée dans laquelle il n’avait quasiment pas la moindre chance, parce que j’avais conçu le plan exactement pour cela. Exactement pour que les Mangemorts à l’intérieur n’aient pas la moindre chance. Et je l’avais envoyé à l’intérieur. Lui, l’un des miens. L’une des personnes qui m’appartenaient de protéger. L’une de mes personnes. L’une des personnes qui m’appartenaient.
Derrière-moi, Pansy s’élança avec une force violente contre la porte de notre chambre d’hôtel. Elle s’écrasa contre celle-ci de tout son corps, essayant d’en tourner la poignée avec acharnement tandis que Theodore l’enfermait d’un bras autour de son ventre, la tenant contre lui pour l’empêcher de sortir d’ici. Pour l’empêcher d’y aller. De coups de pieds et de coups de poings acharnés, Pansy se débattait dans ses bras en hurlant d’une voix abîmée par les larmes qui blessait mon esprit.
- OUVRE LA PORTE ! sa voix brisée trancha mon âme.
Cette voix d’ordinaire si forte, si ferme, si hautaine. Cette voix pleine, sereine, emplie d’une attitude qui ne devrait pas pouvoir être contenue dans un corps si frêle. Elle s’écaillait, se déchirait dans des éclats aigus paniqués qui ne lui ressemblaient pas.
- OUVRE LA PORTE ! hurla-t-elle en se débattant de toutes ses forces entre les bras de mon frère.
Sur son visage maquillé de violence, ce visage que j’avais déjà abîmé et qui portait encore sur lui les traces d’à quel point je lui avais fait défaut, des larmes épaisses s’écoulaient en sanglots. Ses sourcils étaient froncés, ses yeux clos, et pourtant les larmes ne cessaient de tomber sur ses joues meurtries de coups.
- OUVRE LA PORTE ! hurla-t-elle encore.
Je la regardai, et à mes yeux, les larmes montaient. Dans sa gorge, un sanglot y mourut en s’y brisant, laissant derrière lui un bruit rauque et étranglé qui était douloureux à mon âme. Sa respiration hoquetait, courte, désordonnée, désormais entrecoupée de petits cris qu’elle ne retenait plus. Contre un Theodore qui la surélevait, la plaquant contre lui pour l’empêcher de s’élancer aveuglément dans une arène mortelle, ses jambes et ses poings tambourinant contre la porte face à elle, elle me frappait de sa souffrance.
- OUVRE…
Quelque chose céda en elle. Le son des mots s’éteignit dans sa gorge, et il ne resta plus qu’un sanglot brut, déchiré, presque animal tant il était violent. Soutenue par Theodore, et dans un ultime coup de pied qu’elle donna à la porte tremblante, son corps s’écroula, consciente qu’elle n’irait nulle part. Consciente qu’elle ne pourrait pas le sortir de là. Consciente que c’était trop tard.
- Ouvre la porte…, tomba alors sa peine dans un murmure abattu qui réalisait enfin.
Mon cœur se brisa, et là, ses pleurs devinrent une succession abominable de hoquets, de gémissements douloureux et de respirations sifflantes enfantines qui n’avaient plus de retenue. Entre les bras de Theodore, son corps tremblait. Sur le visage de mon frère je lisais la douleur. Brute. Tue. Discrète. Abominable. Il portait Pansy, tout contre lui. Ses bras étaient noués autour de son ventre pour s’assurer qu’elle n’irait pas se mettre en danger. Et dans la nuque de Pansy, il enterrait son visage. Ses yeux étaient clos, ses sourcils froncés. Et il était écrit, sur ce visage magnifique, qu’il avait mal. Qu’il avait physiquement mal à son âme. J’avais fait ça. Je les regardai, les prunelles de mes yeux. Ma famille qui était encore déchirée par la douleur. Je les regardai, et l’étendue atroce de leur souffrance abominable me frappa de plein fouet. Ils auraient aussi bien pu me mettre des baffes, eux-aussi. Non, me corrigeai-je alors. C’était pire. Cela, ce que j’avais sous les yeux, c’était pire. Ils avaient mal. Mal à leurs âmes. Une nouvelle fois, j’avais cassé quelque chose de plus à l’intérieur d’eux. Je leur avais encore volé une nouvelle partie d’eux. À eux. À ma Pansy, et à mon… Je ne parvenais pas à terminer ma pensée. À l’intérieur de moi, quelque chose se brisa encore.
Je me tournai dos à eux, fermant les yeux pour échapper à leur douleur. Dans un filet d’air tremblant, j’expirai comme pour me vider de toute cette abominable tension. Je devais réfléchir. Je ne pouvais pas leur faire plus défaut encore. Blaise était à l’intérieur. Mon esprit ne comptait pas. Ma culpabilité ne comptait pas. Mes émotions ne comptaient pas. Lui, il était à l’intérieur. C’était cela, qui comptait. La seule chose qui devait compter. Ce que je devais régler. Lui, le mien, que je devais protéger. C’était tout ce qui comptait.
Je fermais les yeux, bouchait mes oreilles pour fuir les sanglots de Pansy qui m’abîmaient, et laissait les idées fuser dans mon esprit en travaillant une respiration profonde. Cinq, quatre, trois, deux, un, par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un, par la bouche. Non, nous ne pouvions pas y aller, en tout cas pas dès maintenant. Nous n’avions pas accès à l’intérieur, donc personne n’aurait pu nous dire ce qu’il se passait là-dedans. Puisque tout le monde savait, Voldemort inclut, que nous n’avions pas prévu de nous y rendre nous-mêmes, y aller maintenant ne ferait que lui donner sur un plateau d’argent la preuve que nous avions nous-même orchestré cette embuscade. D’ailleurs, je supposai que c’était pour cela que Blaise avait décidé d’entrer.
Derrière-moi, au loin, j’entrapercevais les pleurs de Pansy, et je bouchais mes oreilles à m’en faire mal. Lui-même avait dû comprendre. S’il n’y était pas allé, il aurait fait sauter chacune de nos couvertures. Il s’était sacrifié pour nous, conscient qu’il n’en reviendrait fort probablement pas. J’inspirai un nouveau filet d’air tremblant. Cinq, quatre, trois, deux, un par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un par la bouche. Le mien, gronda une force en moi que je contenais difficilement. Pour les miens, et pour les siens à lui aussi, je ne pouvais pas tout foutre en l’air en allant le chercher comme cela. Pas maintenant en tout cas, et pas comme cela. Sinon, ce serait Theodore qui serait foutu. Theodore, et Pansy. Ce n’était pas une option.
Nous pouvions toujours remettre nos cagoules et nous faire passer pour une équipe indépendante, mais j’étais le Grand Intendant. Dans les minutes, tout au plus dans les heures qui suivraient, j’aurai une ribambelle de retours de mes soldats, des actions à mener, et surtout, Voldemort qui ne tarderait pas à me convoquer. Il était hors de question que Theodore et Pansy y aillent seuls, et je ne pouvais pas les y accompagner tant que nous ne recevions aucune nouvelle officielle de l’intérieur qui nous rendraient légitimes en nous accordant le bénéfice du doute. Theodore n’accepterait jamais que Pansy s’y rende seule, et ni Pansy, ni moi n’accepterions que Theodore s’y rende seul. Nous étions dans une impasse.
En ce qui concernait mes troupes, j’avais envoyé toutes celles qui avaient été prévues à cet effet, y compris celle qui n’était pas censé y entrer. Une nouvelle fois j’arrivai à la conclusion que sans avoir reçu la moindre nouvelle de l’intérieur, ce serait tout simplement louche de ma part d’ajouter à la dernière minute un groupe non composé par avance pour y aller en renfort alors que j’avais vendu la facilité de la mission à tout le monde.
J’expirai doucement. Sans nouvelles officielles de l’intérieur, nous étions coincés. Quoi que nous fassions, nous exposerions notre double jeu. Nous ne pouvions rien faire. Ni y aller, ni y envoyer du monde, ni rien. Rien. Nous étions impuissants, encore. Blaise était seul. Et nous ne pouvions rien faire. Encore.
- Laisse-moi aller le chercher, la voix de Theodore, douce comme un murmure, me parvint aux oreilles quand je les débouchais.
Je me retournais pour les trouver toujours là, devant la porte, Pansy pleurant dans les bras d’un Theodore qui la contenait. Elle ne dit rien, mais son visage disait non contre son torse.
- Tu sais que je peux y arriver, laisse-moi aller le chercher pour toi, continua-t-il de plaider en la gardant là, tout contre lui.
Dans ses bras, son visage désormais enfoncé dans le poitrail d’un Theodore qui lui caressait les cheveux, Pansy continuait de faire non de la tête. J’inspirai profondément.
Je ne pouvais pas l’avoir tué. Je ne pouvais pas avoir encore tué l’un des miens. Je ne pouvais pas l’avoir envoyé là-dedans, conscient de ce qu’il se passerait à l’intérieur, et qu’il y meure. Je ne pouvais pas porter la responsabilité d’avoir encore tué l’un des miens, l’une de ces personnes dont j’étais responsable. Ma famille. Non. Non, c’était impossible. Je ne pouvais pas avoir encore fait ça. Ce n’était pas possible.
Et pourtant, nous étions là, tous les trois complètement sonnés. Soudain, les yeux rougis de mon amie se tournèrent vers moi, et là, quelque chose sembla se réveiller en elle. Theodore laissa ses bras retomber le long de son corps, et elle franchit avec hâte les quelques pas qui la séparait de moi :
- On fait quoi, Drago ?! me pressa-t-elle alors, ses yeux emplis de larmes qui m’étaient difficile à regarder.
Je nous avais fait ça. Je l’avais envoyé là-bas. Je lui faisais ça, à elle. Et lui. Est-ce qu’il avait peur ? Est-ce que c’était déjà fini ? Est-ce qu’il était déjà mort, ou bien était-il en train de combattre en sachant parfaitement qu’il était piégé ? Avait-il été attrapé ? Se cachait-il ? Quelqu’un l’avait-il blessé ? Était-il seulement encore en vie ?
Devant mon absence de réponse, Pansy me poussa de ses deux mains sur mon torse, et je reculai d’un pas. Je clignais des yeux, et ne pouvait fuir les émeraudes rougies qu’elle fixait atrocement sur moi, peu importait à quel point j’en rêvais. Là, elle attrapa le bas de mon haut, et entre ses poings fermes, elle emprisonna le tissu.
- ON FAIT QUOI DRAGO ?! hurla-t-elle sur moi tandis que la douleur se réveillait, violente en elle.
Je l’avais encore laissée tomber, elle aussi. Quelque part, j’étais conscient que ce n’était pas de ma faute, j’avais tout préparé pour que tout se déroule parfaitement. Mais c’était ma responsabilité. Ils étaient ma responsabilité. Et elle, je l’avais encore laissée tomber.
- Rien, murmurai-je alors, abattu.
De droite à gauche, ses yeux me sondèrent à la recherche d’autre chose que ce que je venais de lui donner. N’importe quoi d’autre, je le savais. Je l’avais cherché, moi aussi. Il n’y avait rien. Il n’y avait pas la moindre autre solution tant que nous ne recevions pas la moindre information de l’intérieur. Il n’y avait tout simplement rien.
- Quoi ? continua-t-elle de chercher en moi, à bout de souffle, arrivée au bout de ses forces.
À mon tour, mon visage lui exprimait ce qu’elle me forçait à répéter. Juste-là, juste sous moi, elle levait ses deux grands yeux verts rougis des larmes qu’ils avaient déjà pleurés et remplis de celles qu’ils s’apprêtaient encore à déverser, et elle m’en imposait la vue avec une violence insupportable. Sous moi, son visage levé haut vers moi, attendant de moi quelque chose que je ne pouvais pas lui donner. Attendant de moi que je règle la situation que j’avais provoquée. Une situation que je ne pouvais pas régler. Mon cœur me fit mal, et je pinçais mes lèvres. Je ne voulais plus la voir. Pas comme ça. Pas alors qu’elle levait ce visage-là, déjà abîmé en surface et brisé à l’intérieur, vers moi.
- On peut rien faire, chuchotai-je encore dans l’impuissance totale dans laquelle nous étions.
Je me forçais à ne pas la fuir. Je me forçais à ne pas fermer les yeux pour arrêter de voir l’espoir dans les siens. Cet espoir qu’elle avait placé en moi, parce que je le lui avais donné. Parce qu’elle avait cru en moi, et que même maintenant, elle croyait encore en moi. Je me forçais à ne pas fermer les yeux, et me confrontait à la façon dont cet espoir mourût dans ses iris. C’était ma responsabilité. C’était ma famille. Je l’avais envoyé là-bas. Et là, juste sous moi, juste sous mes yeux, son visage se décomposa. Ses sourcils s’affaissèrent, le poids du monde qui s’écroulait tombant sur eux. Ses lèvres s’entre-ouvrirent pour laisser s’échapper le choc sans parvenir à s’en libérer. Sa peau pâlit, comme si elle reconnaissait la mort qu’elle avait déjà connue. Ses poings qui serraient le tissu de mon vêtement se desserrèrent pour le laisser glisser entre ses doigts, et elle abandonna l’espoir, parce que je le lui volais de mes quatre pauvres mots. Ses iris rivées hautes vers moi se vidèrent de vie jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien en elles que de la douleur brute, et avec sa peine à elle, mon cœur saigna, lui aussi.
Il ne nous restait qu’une seule option. Un seul espoir. Une seule chance. Granger. Elle était à l’intérieur, elle aussi. Elle était avec le côté en force. Elle était notre dernier espoir, quand bien même elle nous faisait défaut aujourd’hui. C’était notre dernière option, et il ne nous restait plus qu’à l’attendre dans l’impuissance la plus totale.
C’était cela, ce que j’avais le plus de difficulté à contrôler à l’intérieur de moi. J’avais délaissé l’impuissance, je l’avais combattue au travers d’épreuves dont j’étais sorti vainqueur en tuant des parties de moi, plus encore, des parties de mon âme. J’avais tout donné, tout offert de moi à la nuit pour sortir de cette impuissance. J’avais vendu mon âme à mes démons, je la leur avais offerte sur un plateau d’argent pour la promesse d’une puissance qui protégerait les miens. Je m’étais extirpé de situations, de personnes, de lieux et de douleurs que le commun des mortels ne pouvait même pas concevoir. J’avais tué celui que j’étais hier pour devenir celui que j’étais aujourd’hui. Dans mon passé, j’avais délaissé le sentiment abominable de cette impuissance, et je l’avais troqué contre le sentiment opposé - celui de la puissance absolue. Et aujourd’hui, coincé dans cette chambre d’hôtel qui ne ressemblait à rien de ce que je connaissais, mon cul posé dans un canapé pendant que j’aurais dû être en train de décimer les sorcières et sorciers qui essayaient de toucher mon ami, je ne pouvais rien faire que retrouver avec horreur la familiarité nauséeuse de cette impuissance faible. Je ne pouvais rien faire, à moins de décider qu’il était acceptable de foutre en l’air les vies de Theodore et de Pansy. La mienne, je m’en foutais. Les leurs, c’était tout ce qu’il me restait.
Les vies de ma famille, c’était le dernier fil qui me tenait, ce dernier filet qui maintenait le peu de raison qu’il me restait. Il n’y avait plus que cela pour moi. Rien que cela qui justifiait ma vie, rien que celui qui motivait chacune de mes décisions, qui engrangeait chacune de mes actions. Ce n’était que pour eux, rien que pour leurs vies à eux. Tout ça, tout cela, c’était pour eux. Pour leurs vies. Je venais d’en donner une au camp opposé, et je ne pouvais même pas me résoudre à y songer. Je ne pouvais pas concevoir que c’était possible au risque de perdre complètement la tête, alors je m’accrochais à elle. Je m’accrochais à Granger, pourtant conscient d’à quel point c’était désuet également, parce que de façon réaliste, maintenant qu’il était à l’intérieur, je ne voyais pas ce qu’elle pourrait faire non plus.
La bataille devait battre son plein, là-dedans. Ça devait tirer de tous les côtés, et elle ne pouvait pas se mettre en danger pour le retrouver sous un Masque qu’elle ne connaissait même pas. Ensuite, même si elle parvenait à le trouver, ce qui était déjà improbable mais je pouvais encore me bercer d’illusions pour éviter de sombrer dans la folie, il fallait supposer qu’elle pouvait le sortir de là d’abord sans se faire prendre, ensuite sans nous faire prendre nous. Ce n’était pas possible, cela non plus. Si elle ne faisait sortir que lui, c’était évident qu’il y avait anguille-sous-roche. Pourtant, je m’illusionnais.
Je ne pouvais pas – pas encore – envisager l’option selon laquelle nous n’avions aucun levier d’action. Je ne pouvais pas sombrer dans l’impuissance totale quand j’avais offert à l’ennemi l’une de mes plus précieuses vies. L’une de ces vies qui tenait un des derniers cinq fils de ma santé mentale. C’était trop. Beaucoup trop précaire, bien trop fragile, absolument trop douloureux. Ce n’était tout simplement pas envisageable, je ne pouvais pas m’y résoudre. Ce n’était tout simplement pas possible. Alors je m’accrochais à elle. Elle était ma dernière carte, la plus puissante extension de moi, la seule issue à mon impuissance.
Alors nous l’attendions. Dans des minutes beaucoup trop longues, cent fois trop lourdes, écrasantes de la violence de leur silence, nous l’attendions. Nous ne le disions pas, mais chacun d’entre nous se demandait si ce n’était pas déjà trop tard. Chacun d’entre nous se demandait ce que traversait notre ami pendant que nous l’abandonnions à son propre sort. Chacun d’entre nous se demandait, sans oser le dire, si lorsqu’elle arriverait elle nous annoncerait sa mort. Chacun d’entre nous se demandait si c’en était déjà finit, de la lumière aveuglante tant elle était brillante de Blaise Zabini. Et je me demandais, moi, si j’avais tué mon ami, sans m’autoriser à me le demander vraiment.
Assise par terre à côté de la table basse que j’avais renversée, Pansy portait ses jambes fines repliées contre sa poitrine, et elle les tenait là, fermement maintenues contre elle. L’un de ses talons tremblait d’anticipation et faisait sursauter tout son corps au rythme qu’il lui imposait. Dans le vide, son regard errait là, prisonnier entre les fantômes de son passé et les démons du futur qui le menaçait. Et derrière elle, Theodore l’encerclait de tout son corps comme l’ancre dont elle avait besoin. Il ne disait rien. Il n’y avait rien à dire. Il la contenait simplement. Il restait là, tout derrière elle. Ses jambes derrière les siennes, son torse derrière son dos, son visage dans sa nuque et ses baisers dans son cou. Et ses bras, ses bras forts qui pouvaient porter la détresse d’une femme aussi violente que celle-ci lui offraient le cadre de sécurité dont elle ne savait probablement même pas à quel point elle en avait besoin.
Elle avait arrêté de sangloter. Elle regardait simplement dans le vide, elle et cette jambe qui n’arrêtait pas de trembler, et de temps à autre, silencieusement, sans s’annoncer ni se hurler, une unique larme perlait sur sa joue abîmée. Là, les gouttes de sa souffrance laissaient des traînées noires sur leur passage, et je priais. Je priais de ne pas être celui qui volerait à Pansy la chaleur de son sourire, la profondeur de son rire, et la légèreté de son quotidien.
Soudain, un bruit électronique à la porte. Pansy sauta sur ses pieds. Nous l’imitions tous. Ensuite, la poignée de la porte se baissa, et Granger entra. Je n’eus qu’à poser les yeux sur elle un quart de seconde pour savoir qu’elle ne nous apporterait pas les nouvelles que nous attendions, et quand bien même je m’étais levé, il me sembla que le sol se déroba sous mes pieds. Je retombais sur le canapé, et cachais mon visage entre les paumes de mes mains. Aussi profondément que je le pouvais, j’essayai d’inspirer. À l’intérieur de moi, le démon hurlait désormais à tue-tête. Là, tapi dans l’ombre, il voulait exploser, et aller chercher ce qui lui appartenait. Je me forçai à inspirer, conscient que ce serait la connerie du putain de siècle, et contre mon visage je sentais mes mains trembler. Theodore. Ce n’était pas une option. Ce n’était tout simplement pas une option. Je ne pouvais pas céder à la violence qui m’assaillait, celle qui faisait bouillir mon sang et contractait mes muscles pour que j’aille récupérer ce qui m’appartenait. Je ne pouvais pas. Alors je me cachais derrière mes mains, ces mains qui tremblaient de rage, et j’inspirai autant d’air qu’il m’en était possible, parce que je ne pouvais pas défoncer cette chambre d’hôtel et aller récupérer ce qui m’appartenait. Mon ami. Mon ami que j’avais envoyé là-dedans. Mon ami que j’avais peut-être sacrifié. Mon ami que j’avais peut-être perdu. Mon ami que j’avais peut-être tué.
J’entendis Pansy foncer sur elle, mais je n’avais pas la force de lever le visage. Je m’accrochai à la sensation de mes mains sur la peau de mon visage, à cette réalité tangible dans laquelle je ne pouvais rien faire par moi-même. D’un filet d’air tremblant, j’expirai, cherchant à me vider un peu de toute cette angoisse, de toute cette violence, sans vraiment y parvenir.
- QU’EST-CE QUI S’EST PASSÉ PUTAIN ?! me ramena soudain à l’urgence du présent la rage animale dans le hurlement de Pansy.
Lorsque je tournais le visage vers elles, Theodore tenait une Pansy au visage rouge écarlate à l’écart de Granger, de ses bras qui enlaçaient son ventre à la fois comme un garde-fou et comme un soutien infaillible.
- IL EST OÙ ?! l’insurgea-t-elle encore de toute sa colère paniquée.
Dans les bras de Theodore, elle était maintenue à distance des yeux désolés de ma sorcière. Et là, je la regardai. Depuis le canapé tandis que Pansy hurlait toute sa douleur en des questions qui ne trouvaient pas les réponses qu’elle espérait, je la regardai. Comme au loin, j’entendais Pansy lui demander encore et encore ce qu’il s’était passé, où est-ce qu’il était, comme il était possible qu’une telle chose se soit produite malgré le fait que nous avions tout millimétré à la virgule près. Et je regardai Granger, cette façon qu’elle avait de dire qu’elle ne savait pas. Je regardai ses yeux désolés, la façon dont ses sourcils se fronçaient légèrement sur son front, comme si elle comprenait notre douleur. Je la regardai parler doucement, comme si elle ne voulait pas jeter d’huile sur le feu. Je regardai ses lèvres bouger, la façon dont elles s’ouvraient avec douceur pour laisser passer ces quelques mêmes mots qu’elle disait toujours « je suis désolée, je ne sais pas ».
Et alors que je la regardai, comme hypnotisé, je me demandai. Pour la première véritable fois, je la regardai, et la tête me tournait, parce que je me demandai. Je regardai les yeux qu’elle posait sur mes amis, les mots qu’elle leur adressait tandis que Theodore tenait une Pansy arrivée au bout d’elle-même. Et je me demandai. Mon cœur s’emballa dans mon poitrail, et mes intestins se nouèrent douloureusement. Les lèvres entre-ouvertes alors que ma respiration me devenait difficile, je la regardai, et je me demandai. Je me demandai si elle m’avait trahi. Je me demandai si cela avait toujours fait partie de son plan. Si elle avait toujours su que Blaise entrerait. Je me demandai si elle se tenait là, devant mes amis déchirés, et si elle les regardait avec une compréhension bienveillante qu’elle feignait. Je la regardai, et je me demandai si j’avais remis entre ses mains les vies de ma famille, à tort.
Je me rappelai la première fois qu’elle avait foutu les pieds dans ma salle commune à Poudlard. Je me rappelai ce que j’avais trouvé dans son esprit, le fait qu’elle était ici en mission pour l’Ordre. Pour trouver des informations sur moi. Que j’étais sa mission. Je me rappelai quand elle m’avait empêché de tuer Dumbledore, la première fois. Je me rappelai la façon dont elle était toujours curieusement là quand j’en avais besoin. Quand j’étais vulnérable. Je me rappelai qu’elle m’avait déstabilisé, lorsqu’il m’avait fallu tuer Dumbledore cette deuxième fois. Je me rappelai que Pansy était morte parce qu’elle avait eu la débilité profonde de venir sur les lieux. Je me rappelai qu’elle avait négocié et argumenté avec nous pour que nous fassions alliance ensemble, pour son Ordre. Et ces derniers événements. Tout ce qui avait été convenu, qui n’avait pas été respecté. Je leur avais tout donné de cette mission, je leur avais offert des centaines de Mangemorts et des Détraqueurs sur un putain de plateau d’argent sans rien demander en contrepartie, simplement qu’ils laissent mon ami en dehors de cela. Un groupe, il n’y avait qu’un seul groupe sur tous ceux que j’avais envoyés qui ne devait pas entrer. Alors je la regardai, et je n’entendais plus rien. Je n’entendais plus rien, parce que ces questions que je me posai étaient tout simplement terrifiantes. Non, terrifiantes n’était pas le mot.
Ce n’était pas possible, n’est-ce pas ? Je ne pouvais pas m’être trompé à ce point. Je ne pouvais pas lui avoir offert les vies les plus importantes à mes yeux alors qu’elle n’en ferait qu’une bouchée, n’est-ce pas ? Non, ce n’était pas possible. Je ne pouvais pas être tombé tant amoureux que je ne la voyais pas réellement pour ce qu’elle était, un membre de l’Ordre simplement en mission. N’est-ce pas ? Je ne pouvais pas m’être tant enfermé dans mes illusions que je n’avais même pas vu que je n’étais rien d’autre qu’un travail pour remporter toute une guerre pour elle, ce n’était pas possible. Je ne pouvais pas avoir joué les vies de mes amis sur elle, et m’être trompé sur son compte, ce n’était tout simplement pas possible. N’est-ce pas ? Je ne pouvais pas être en train de regarder ce visage que j’aimais, et être le plus gros idiot de cette planète entière. Je ne pouvais pas être éperdument amoureux d’une femme qui me conduirait, moi et les miens, à notre perte, n’est-ce pas ? Elle ne pouvait pas être capable de me regarder avec ces yeux-là, m’embrasser avec ces lèvres-là, me parler avec cette voix-là, me toucher avec cette peau-là, et mener les miens droit vers la mort, n’est-ce pas ?
Parce qu’elle avait tout. Elle savait tout. Elle avait accès à tout. Si elle décidait de nous trahir, si elle l’avait déjà fait et si c’était là son plan depuis le début, je lui avais tout donné. Absolument tout. Elle pouvait tout exposer, tout détruire, tout terminer elle-même. Je lui avais offert les vies des miens de mon propre chef. Je ne pouvais pas être amoureux de celle qui tenait mes vies de l’autre extrémité de sa baguette et qui n’hésiterait pas à les exterminer, n’est-ce pas ?
C’était terrifiant. Je la regardai, et j’étais terrifié. Il existait une réalité alternative, ou peut-être était-ce bien celle-là, dans laquelle elle nous trahissait. Il existait une réalité alternative, ou peut-être était-ce bien celle-là, où j’étais amoureux de mon ennemie. De celle qui tuerait les miens, lorsque le moment viendrait. De celle qui, lorsque je penserai que tout serait terminé, les ferait enfermer pour le restant de l’éternité. Et je ne savais pas. Je la regardai, et je ne savais pas. Je la regardai, et je ne savais plus. Je la regardai, et j’étais terrifié, parce que je savais plus le Nord du Sud. Je ne savais plus le vrai du faux. Je ne savais plus si tout était déjà terminé pour nous, si j’avais vraiment conduit l’intégralité de ma famille à leur perte avant même de le savoir. Sans même m’en être rendu compte, de tous ces mois qui s’étaient passés. Elle ne pouvait pas être ce genre de mastermind du mal, n’est-ce pas ? Elle ne pouvait pas être ce genre de manipulatrice dénuée de sentiments, n’est-ce pas ? Elle ne pouvait pas être prête à condamner nos vies pour sa bataille, n’est-ce pas ? Je n’avais pas déjà tué tous les miens, n’est-ce pas ? Il n’était pas déjà trop tard pour ma famille, si ?
Je réalisai, en cet instant abominable. Je réalisai le pouvoir qu’elle avait. Le pouvoir que je lui avais donné, de mon plein gré. Ce pouvoir qui pouvait anéantir les miens de sa bonne volonté. À quelqu’un que je venais de rencontrer vraiment quelques petits mois plus tôt. Les vies des personnes qui m’accompagnaient depuis toujours. Les vies des personnes qui m’avaient tout donné, même lorsque je n’avais rien demandé. Elle pouvait être non seulement ma mort, mais surtout celle de toute ma famille. Elle pouvait décider de nous exterminer d’un simple mot à son Ordre. Une fois qu’elle aurait eu tout ce qu’elle attendait de nous, de moi, quoi que cela soit, elle pouvait décider de nous exterminer parce que je lui en avais donné le pouvoir. Je le lui avais cédé volontairement. Et je la regardai. Je la regardai, et j’étais terrifié. Est-ce que je m’étais trompé sur toute la ligne ?
Et si elle ne m’aimait pas, mais qu’elle se jouait de moi ? Si elle n’avait jamais eu l’intention de sauver les miens à la fin, mais de les vendre au plus offrant ? Si tout ce temps elle nous haïssait, et faisait semblant de m’aimer pour récolter ce dont elle avait besoin pour sa guerre ? Ce ne serait pas si incroyable, après tout c’était une guerre. Ces pratiques d’infiltration et de trahison étaient récurrentes en des temps pareils. Certains infiltrés l’étaient pendant des années, et personne ne les soupçonnait. Et si c’était cela, depuis le tout début ? Si c’était ce qu’elle était, depuis le tout début.
Je la regardai, et la nausée me montait. A l’intérieur de moi, mes muscles tremblaient de terreur. Non. C’était impossible. C’était impossible, pas elle. Elle ne pouvait pas m’avoir trompé à ce point-là. Je revoyais son visage, lorsque nous n’étions que tous les deux. Le ton de sa voix, et sa douceur éthérée. Je la revoyais pleurer, toutes ces fois où nous nous étions faits du mal. J’entendais encore sa voix lorsqu’elle me promettait de ne pas m’abandonner, peu importait à quel point je m’enfoncerais dans la noirceur. Je pouvais encore sentir les frissons sur sa peau lorsque je la touchais, la mélodie de ses gémissements et la façon dont ses yeux étaient proprement enivrés, comme drogués lorsqu’elle était nue et qu’elle me regardait. Non, c’était impossible. Je ne pouvais pas m’être fourvoyé à ce point-là, n’est-ce pas ?
Ce n’était pas possible. Ce n’était tout simplement pas possible. J’avais tout fait pour elle. Tout ce que je n’avais pas le droit de faire, j’avais fait. Tout ce que je n’avais pas le droit de donner, je lui avais donné. J’avais tout essayé pour l’éloigner, j’avais tout tenté pour la repousser. Elle était restée là. Elle ne pouvait pas être en train de me regarder m’écrouler, et ne rien faire, n’est-ce pas ? Elle ne pouvait pas être en train de me regarder, à genoux devant elle, incapable de respirer tant j’étais terrifié, et m’avoir vendu au plus offrant, n’est-ce pas ? Elle ne pouvait pas m’avoir regardé me détruire pour pouvoir la laisser entrer dans mon cœur, tous ces mois durant, juste pour me trahir au moment opportun, n’est-ce pas ? Elle ne pouvait pas m’avoir regardé briser tout ce qui faisait de moi celui que j’étais pour les miens, pour elle, pour l’aimer elle, juste pour nous tuer à la fin, n’est-ce pas ?
Et pourtant je la regardai, et j’avais la nausée. J’entendais Pansy essayer de lui parler, je l’entendais essayer de retenir sa rage par respect pour moi, par respect pour notre relation, et j’avais la nausée. Je pouvais entendre la souffrance dans sa voix, et l’étendue de sa retenue lorsqu’elle se plaquait d’elle-même contre Theodore pour grogner toutes ses impulsions et rester contenue, respectueuse envers celle que j’aimais malgré la gravité critique de la situation dans laquelle nous étions. Dans laquelle Blaise était. Et je la regardai, elle, et je ne savais plus. Je la regardai, et j’avais la nausée de me demander. De me demander si elle m’avait trahi.
Je me levai soudainement, incapable de demeurer coincé dans cet enchaînement de pensées anxiogènes plus longtemps. Son regard trouva le mien dès que j’avais bougé, et dans une précipitation qui ne tenait compte de rien de ce qu’il se passait autour d’elle, je me faufilais entre mes amis pour attraper son poignet. Je la traînais dans la salle de bain sous les protestations de Pansy, et je nous enfermais là, tous les deux.
À bout de souffle malgré le fait que je n’avais fourni aucun effort physique, je fixais le carrelage beige sous mes pieds un instant. Je me refusai de l’accuser avant de savoir ce qu’elle avait à me dire, et si j’étais tout à fait honnête, au fond de moi, il me semblait impossible qu’elle puisse me mentir de la sorte. Pas sur ce qu’il se passait entre nous lorsque nous n’étions que tous les deux. Mais c’était une guerre, et dans un contexte pareil je pouvais entendre qu’elle choisisse son camp à ses sentiments, peu importait qu’ils étaient bien réels ou non. J’avais besoin d’en avoir le cœur net. La tête me tournait, incapable de discerner le Nord du Sud ou le vrai du faux. Dans mon poitrail, mon cœur paniquait avec une violence douloureuse qu’elle me l’arrache avec la conversation que nous étions sur le point d’avoir. Et ma respiration, tremblante, ne semblait pas parvenir à faire pénétrer suffisamment d’air en moi pour que cette satanée salle de bain dorée arrête de tourner.
- Drago ? m’appela-t-elle de la tendresse inquiète de sa voix.
Non, elle ne pouvait pas feindre des choses comme cela, n’est-ce pas ? Je m’appuyais sur mes genoux, et je fixais ce putain de carrelage qui ne cessait de tourner autour de moi. Cinq, quatre, trois, deux, un, par le nez, puis cinq, quatre, trois, deux, un, par la bouche. Elle ne pouvait pas feindre l’étendue intimidante de douceur qu’il y avait dans sa voix lorsqu’elle disait mon nom, moins encore la tendresse qui débordait de ses yeux lorsqu’elle me regardait. N’est-ce pas ? Comme si je venais d’effectuer un effort physique important, le souffle bien trop court et pourtant profond, je tentais de reprendre le contrôle sur mon système nerveux.
- Je dois te le demander, Granger, parvins-je difficilement à articuler avant que ma respiration hachée ne m’empêche de poursuivre.
J’enfonçai mes doigts dans mes cuisses, cherchant désespérément une prise concrète sur le présent, sur la réalité, sur quelque chose qui me raccrochait tandis que je tombais dans un tourbillon abominable de terreur et d’angoisse. Je fermais les yeux un instant, me perdant dans les carreaux dorés qui s’étalaient dans une vision hypnotique sous mes yeux. Je sentis la paume de sa main sur mon épaule, et je fis non de la tête. Elle me retira son touché, et je me concentrais sur ma respiration. Comme un athlète de haut niveau après une performance, je soufflais à répétition bien plus d’air que celui qui parvenait à entrer en moi. Quand je levai finalement le visage vers elle, je me faisais frapper par l’éternelle inquiétude qui tâchait ses traits lorsqu’elle me regardait ainsi, et je me perdais en elle. Je me perdais en elle parce qu’il était inconcevable qu’une douceur pareille puisse me faire ça. Elle ne pouvait pas me regarder comme ça, et me faire ça, n’est-ce pas ? Mes yeux se remplirent de larmes tandis que je la regardais, et je me concentrais pour ne pas vomir à ses pieds.
- Granger…, murmurai-je alors difficilement.
J’étais pathétique. Appuyé sur mes cuisses devant elle, menant un combat acharné avec mon système nerveux pour parvenir à reprendre le souffle que mes pensées m’avaient volé, les yeux pleins de larmes levés haut vers elle et dépendant intégralement des mots qu’elle aurait à m’adresser.
- Je t’en supplie, dis-moi la vérité…, m’essoufflai-je devant son regard perdu.
Je tombais. Dans mon esprit, dans mon corps, dans mon cœur, je tombais, et je n’avais plus pied. J’avais la sensation vertigineuse de m’enfoncer dans un néant qui n’avait pas de fond, et je ne trouvais pas le bout du tunnel. Un instant, mon visage tomba entre mes épaules une nouvelle fois, et je fermais les yeux le temps de récupérer le peu de souffle que je parvenais encore à amasser. À chaque nouvelle inspiration que je prenais, ma tête me tournait un peu plus comme si l’air en sa présence anxiogène empoisonnait mon corps en infiltrant chacun de mes tissus. À m’en faire mal, j’enfonçais mes doigts dans mes cuisses, et je relevai le visage vers elle. La peine avait encore creusé ses traits. Non, elle ne pouvait pas tuer les miens en conscience, pas vrai ? Ce n’était pas possible, n’est-ce pas ?
Je la regardais, cette femme que j’aimais. Cette femme en qui j’avais confiance. Je me rappelais le goût de ses lèvres, je connaissais la douceur de sa peau, la courbe de ses hanches et la chaleur de son intimité. Non, c’était impossible. Pas elle. Elle n’était pas comme ça. J’étais en train de délirer, n’est-ce pas ? C’était moi qui étais fou, qui perdait prise avec la réalité, n’est-ce pas ? Pourtant, la seconde suivante, je pensais à Blaise. Je pensais à Blaise, à ce qu’il était en train de traverser si tant était qu’il était encore vivant, et les larmes montaient à mes yeux. Parce que comment aurais-je pu faire autrement que douter d’elle, en cet instant ?
- Granger, la suppliai-je en un murmure à peine audible, est-ce que tu m’as trahi ?
Contre la porte de la salle de bain, les poings de Pansy tambourinèrent au rythme des battements de mon cœur, et je me perdais dans ses yeux. Son regard s’intensifia d’une tristesse qu’elle ne cherchait pas à me cacher, mais j’avais besoin de mots.
- Drago…, chuchota-t-elle tout bas à son tour, intimidée par l’état de tension dans lequel elle me trouvait-là.
- Est-ce que…, m’essoufflai-je encore, est-ce qu’il n’avait jamais été question de refermer les portes ?
Coupé par cet air qui me faisait défaut, par ces pensées qui empoisonnaient mon cœur et ma vision qui devenait floue, je fermais les yeux l’espace de quelques secondes. Sur mon front, une goutte de transpiration froide coupa ma tempe, et je serrai ma prise sur mes cuisses pour me forcer à retrouver ses yeux. Son regard sur moi avait encore prit un nouveau degré de désolation. Non, je ne pouvais pas avoir fait tout cela pour rien. L’aimer, la laisser entrer, m’être tant dévoilé à elle malgré tout ce que cela m’avait coûté – mon âme, celles de ma famille. C’était impossible. Elle ne pouvait pas m’avoir regardé faire tout cela en vain, consciente qu’elle me trahirait à la fin.
- Je t’en prie Granger, dis-moi la vérité, murmurai-je à travers ma respiration difficile.
Dans l’ambre dorée de ses yeux, je m’ancrais, déterminé à y trouver les réponses à mes questions, et pour seul rythme à notre conversation, les tambourinements de Pansy contre la porte de la salle de bain qui nous enfermait.
- Est-ce que tu m’as trahi ?
Ma voix n’était rien de plus qu’un murmure, à peine audible tant j’étais terrifié de la réponse qu’elle me donnerait. Parce que que resterait-il des miens, si elle m’avait trahi ? Que resterait-il de ces vies pour lesquelles j’avais détruit jusqu’à l’homme que j’étais, jusqu’à mon âme au plus profond d’elle-même ? Que resterait-il de ma famille, si elle m’avait trahi ? Que resterait-il de moi ?
Elle s’abaissa à mon niveau, et là, ses mains trouvèrent mes joues pour leur apporter de la chaleur. Dans les yeux qu’elle enfonçait dans les miens, elle me cherchait, voulant m’accrocher, me ramener à elle par la lueur des éclats dorés qui brillaient dans les siens. Je me perdais en eux à la recherche de mes réponses, et tout ce que je trouvais était de la douleur. Sa douleur, me semblait-il, de me trouver dans un état pareil. Pas que je l’accuse. Simplement de me voir dans un tel état, complètement perdu entre les deux hémisphères, et incapable de m’orienter dans un présent bien trop anxiogène pour un simple mortel.
Doucement, son visage se mit à faire non à sa place. Je lâchais mes cuisses pour m’accrocher à ses poignets, là où je rencontrais la douceur de sa peau, et je sondais ses yeux à la recherche de son âme. Elle, elle ne pourrait pas me mentir. N’est-ce pas ? Une larme perla sur sa joue. Du bout de sa langue, elle humidifia ses lèvres rosées. Et jamais elle ne quitta mes yeux lorsqu’elle murmura à son tour :
- Non, Drago, appuya-t-elle des mouvements de son visage.
Je m’accrochais à ses poignets, et je me noyais dans ses yeux. En eux, je retrouvais l’éclat de son amour pour moi, et quelque chose à l’intérieur de moi céda. Entre ses mains, je pleurai, moi aussi.
- Bien sûr que non, chuchota-t-elle à mes lèvres.
Sur son visage, la peine était aussi lisible que des mots couchés sur un parchemin. Et sans que je ne parvienne à l’expliquer avec des arguments concrets, au fond de ses iris dorées, je voyais la vérité comme si elle m’était dévoilée, nue de tous faux-semblants. Du bout de ses doigts, elle caressa les larmes sur mes joues pour les effacer alors que son visage continuait d’appuyer ses propos pour moi.
- Bien sûr que non, répéta-t-elle encore avec le genre de douceur, le genre de cœur brisé qui se réverbérait dans les yeux qui ne pouvait pas être feint.
Et alors je sus, et enfin, je pus respirer à nouveau. Entre ses mains, là où le peu de ma raison reposait, j’acquiesçai à ses mots. Elle m’enferma dans ses bras, contre son corps aussi fin que chaleureux, et contre sa poitrine, elle plaqua mon visage. Là, je pouvais écouter son cœur battre, et je savais qu’il battait pour moi. Il me le chuchotait à l’oreille, lui aussi. Entre mes bras, son corps me parlait. Il me livrait tous ses secrets, ceux que personne d’autre sur cette planète ne connaissait. La chaleur qu’il émettait quand je l’avais contre moi. La forme qu’il avait vraiment, sous ces vêtements qui la cachaient des yeux trop intéressés. Le goût qu’il avait. Son odeur, aussi. À quel point il était si divin qu’il en était enivrant. À quel point il m’avait choisi pour s’abandonner à moi, dans tout ce qu’il était. Dans tout ce qu’elle, elle était. À quel point il m’appartenait. À quel point elle m’appartenait. Elle, son esprit, son corps, son cœur. Tous ses sentiments, les beaux comme les douloureux. Toutes ses pensées, les douces comme les angoissantes. Et soudain, comme si ma vision s’éclairait, je savais. Je savais comme la terre savait le soleil, et comme la mer savait la lune. Je savais comme le feu savait la cendre, et la pluie savait les nuages. Je savais comme le jour savait la nuit, et le vivant savait la mort. Je la savais, elle. Je savais qu’elle avait choisi d’être mienne comme j’avais choisi d’être sien, et qu’au fond de cette promesse qui n’avait pas besoin d’être prononcée gisait un engagement qui ne pouvait être abîmé par une guerre.
L’urgence de la situation ne m’avait pas autorisé à apaiser mon corps avec le sien, et sous les coups que Pansy donnait, j’avais finalement ouvert la porte de la salle de bain lorsque Granger m’avait permis de reprendre mes esprits.
- L’Ordre a été trop gourmand, expliqua-t-elle lorsque Pansy la laissa parler. Il était convenu, et je m’en étais fermement assurée, qu’ils ferment les portes comme prévu à 7heures, 32 minutes et 00 secondes, et je ne sais pas si c’était l’adrénaline de la bataille ou s’ils savaient déjà qu’ils ne respecteraient pas cet engagement, mais quand ils ont vu le groupe de Blaise devant la porte ils ont décidé qu’ils fermeraient derrière-eux. J’ai essayé de leur dire, argumenta-t-elle vers nous avec ferveur, je n’ai pas arrêté de leur dire qu’il fallait fermer les portes, mais ils ne m’ont pas écoutée. Ils disaient qu’on pouvait en attraper encore un peu plus. J’ai essayé de dire qu’ils seraient trop nombreux, qu’on risquerait trop, j’ai essayé de leur rappeler leurs engagements, j’ai tout essayé mais…, baissa-t-elle les yeux vers le sol. Ils ne m’ont pas écoutée, acheva-t-elle finalement. Je suis désolée, je suis tellement désolée, murmura-t-elle vers nous, ses propres yeux mouillés de larmes.
Ses deux mains plaquées sur sa bouche, Pansy inspira profondément, les yeux levés vers le ciel.
- Juste…, commença-t-elle avant de s’interrompre pour expirer. Que j’comprenne bien, reprit-elle d’une voix enragée qu’elle contrôlait clairement, tu nous vends une alliance avec l’Ordre, tu nous vends des engagements, tu nous vends des plans, mais en fait t’as aucun putain d’contrôle sur leurs agissements ?!
Les poings fermés de Pansy tremblaient, tentant de toutes leurs forces de contenir en elle la rage terrorisée qui s’emparait d’elle pour ne pas l’écraser sur celle qu’elle savait que j’aimais. Sur celle qu’elle avait promis de respecter, désormais.
- Ce n’était pas censé se passer comme ça, chuchota Granger. Ils avaient accepté, j’avais négocié, et ils avaient accepté. Je n’avais aucun moyen de savoir qu’au moment venu la personne en charge allait…
- … C’était qui ? la coupa la froideur létale de la voix meurtrière de Pansy.
- Ce n’est pas le sujet pour l’instant, recadrai-je alors.
Je tentai de reprendre mes esprits, parce qu’il fallait trouver une solution, un plan d’action, quelque chose pour sortir Blaise de là.
- CE FILS DE PUTE EST LA RAISON POUR LAQUELLE BLAISE EST À L’INTÉRIEUR, BIEN SÛR QUE C’EST LE SUJET ! hurla-t-elle alors sur moi.
La main de Theodore s’imposa dans le dos de Pansy pour la plaquer contre lui, et là, elle se déchargea d’un cri étouffé dans son torse, son visage couvert de ses mains dans une tentative désespérée de garder le contrôle sur son esprit paniqué.
- Le seul sujet pour l’instant, c’est Blaise, posai-je avec un calme que je retrouvais un peu plus à chaque minute qui s’écoulait.
Je pouvais faire confiance à Granger. Blaise était à l’intérieur. Nous nous occuperions de cette trahison de l’Ordre plus tard. Notre priorité, c’était notre ami. Ma responsabilité, qui était coincée dans l’antre de l’ennemi. Il avait besoin de moi, et de mon esprit en pleine capacité pour qu’on ne fasse surtout pas la moindre erreur supplémentaire.
- Je ne l’ai pas vu à l’intérieur, ponctua alors Granger. Ni dans les corps, ni dans les prisonniers.
Je regardai ma montre. Il s’était écoulé 45 minutes depuis qu’il était entré à l’intérieur. C’était trop tôt pour qu’il soit cohérent – bien que complètement con – que nous nous y rendions à notre tour avec la conviction que les choses n’avaient pas tourné à notre avantage, mais nous ne pouvions pas le laisser derrière-nous. Entre les bras de Theodore, Pansy hyperventilait et cherchait un équilibre qui semblait lui échapper.
Non, nous ne pouvions pas le laisser. 45 minutes, c’était trop juste, mais c’était un début. Le mien était à l’intérieur, et Granger ne pouvait rien faire. Tout ce qu’il nous restait, c’était d’y aller nous-même. Peut-être que je pourrais raconter une connerie du genre que j’étais en contact je ne savais comment avec Blaise à l’intérieur, ou bien avec un informateur autre que je n’avais pas dévoilé dans les groupes. Voldemort me démonterait - ce serait même probablement si moche que je ne souhaitais pas y songer – parce que j’aurais dû lui en parler si c’était le cas, mais nous étions à court de solutions. Attendre ne valait que lorsque Granger portait en elle le peu d’espoir que nous avions. Il n'en restait rien. Je passais mes mains sur mon visage, et j’expirai tout l’air de mes poumons.
Je trouverai bien quelque chose à lui dire, à Voldemort. 45 minutes de bataille sans aucune nouvelle, ce n’était rien d’alarmant aux vues de l’ampleur de la tâche en question. Mais si je racontais que j’avais envoyé quelqu’un avec un moyen de me contacter, comme un carnet de correspondance du genre de celui que j’avais avec Granger, je pourrais peut-être m’en dépatouiller sans qu’il ne m’assassine. Ce n’était pas certain, mais c’était une possibilité. C’était bancal, et en toute franchise, c’était complètement con, mais il n’y avait pas d’autre solution. Je ne pouvais pas laisser Blaise derrière moi. Aucun de nous ne pouvait le laisser derrière nous, et notre dernier espoir pour faire les choses bien venait de s’écrouler. Il ne restait plus que le risque. J’acquiesçai à mes pensées.
- On va y aller, déclarai-je alors fermement.
Pansy se décolla du torse de Theodore, et sur moi, les yeux de mon frère étaient graves. Il me suivrait, mais autant que moi, il savait que c’était complètement fou. Nous n’avions pas d’autre option. Je trouverais un moyen de nous sortir de cette merde avec un discours aussi faux que convaincant. Après tout, c’était ma spécialité, non ?
- Quoi ? tomba alors l’incrédulité de Granger.
J’inspirai profondément, et j’acquiesçai. J’étais probablement en train de mettre ma vie en danger, parce que j’avais beau réfléchir, je ne trouvais pas d’argument qui me permettrait de convaincre Voldemort de ma manœuvre. Ce n’était pas important, je trouverais plus tard. L’urgence, c’était Blaise. Mon soldat. Mon ami. Ma responsabilité. L’un des miens qui était en danger. Ce n’était plus une option. Je me l’étais promis. Ils n’avaient pas le droit de le toucher. Ils avaient pris la liberté de le coincer, peu importait notre engagement. Si je détruisais l’intégralité du Ministère, peut-être que Voldemort me pardonnerait. Peut-être qu’en provoquant un carnage assez immense qu’il nous assurerait quasiment la victoire totale de la guerre, il fermerait les yeux. Il l’avait déjà fait par le passé après tout. Je n’avais qu’à m’assurer de créer un carnage si immense qu’il ne pourrait ostensiblement pas m’éliminer, et cela, je savais parfaitement bien que j’en étais capable. L’intégralité de mon corps m’était douloureux tant il brûlait de tout détruire.
- On va y aller, répétai-je avec une détermination froide.
- M-m-mais…, quoi ? bégaya-t-elle, semblant sous le choc de ma déclaration. Non ! paniqua-t-elle alors.
Une nouvelle fois, j’expirai tout l’air de mes poumons, et j’acquiesçai à ma propre décision. Je tournais les yeux vers Pansy, et dans ses yeux rougis de larmes je trouvais déjà la détermination que je cherchais. Je regardai mon frère, et dans la rage meurtrière qui maquillait son regard, je trouvais les réponses dont j’avais besoin. C’était une connerie, et je le savais parfaitement, mais nous n’avions aucune autre solution.
- Non ! s’emporta alors une Granger à qui la situation échappait totalement, elle le voyait. Si vous y allez, vous allez recommencer ! commença-t-elle à argumenter dans la panique. Vous allez faire comme l’autre nuit, vous allez tout détruire et vous allez tuer tout le monde !
- Oui, confirmai-je platement.
- NON ! perdit-elle pied. Est-ce que tu n’apprends jamais ?! m’insurgea-t-elle alors, la terreur lisible dans ses yeux. Si vous y allez, vous allez détruire tout l’Ordre, tout notre Ministère, l’intégralité de notre commandement ! Non ! répéta-t-elle encore.
- Fallait qu’ton Ordre y pense avant, princesse, trancha la voix létale de Pansy.
- SI VOUS Y ALLEZ, IL A GAGNÉ LA GUERRE ! s’écria-t-elle dans un appel désespéré à ce qu’il restait de notre raison.
Elle disait vrai, et nous le savions tous. Mais nous n’avions aucun intérêt à aller au bout de cette Guerre si nous perdions l’un des nôtres. Ce n’était pas une option. Elle faisait appel à une raison que nous n’avions plus. Tout cela, ce serait des problèmes pour plus tard.
- Je t’avais prévenue, tomba la froideur de mon ton sur elle comme un couperet. Je t’ai fait confiance avec la vie de mon ami, et je t’ai dit que si vous merdiez, on irait le chercher. Vous avez merdé, énumérai-je les faits platement, et nous, on va le chercher.
- Mais on parle d’une vie ! plaida-t-elle avec désespoir. Réfléchis Drago, je t’en prie ! Vous allez détruire notre pays ! chercha-t-elle à raccrocher quelque chose en moi qui pouvait encore en avoir quelque chose à faire.
Il ne restait rien. Je leur avais fait confiance. Je leur avais offert sur un putain de plateau d’argent des centaines de mes soldats, gratuitement. Ils s’étaient montrés gourmands, et ils nous avaient trahis pour une dizaine de Mangemorts supplémentaires. Ils étaient à ce point égoïstes, à ce point corrompus par le pouvoir qu’ils n’étaient pas même capables de respecter leurs propres engagements – engagements qui œuvraient vers la victoire pour eux quand ils n’étaient même pas capables de le faire eux-mêmes. Ils avaient osé toucher à l’un des miens. Ces fils de pute ne méritaient pas la tête de notre pays, ils ne méritaient même pas une miette de ce que je leur avais donné. Ils allaient mourir. Ils allaient tous mourir, et je n’en avais rien à foutre que le monde entier tombe ensuite. Ce n’était pas mon problème. Et le jour où il faudrait trouver un coupable, ce ne serait pas moi. Ils ne pourraient s’en prendre qu’à eux-mêmes.
Je me baissai vers Granger pour que mon visage ne se trouve plus qu’à quelques centimètres du sien, et là, je chuchotai à ses lèvres :
- Combien de fois encore faut-il que ton gouvernement te prouve à quel point il est corrompu pour que tu comprennes que ce ne serait pas mieux que vous gagniez, vous non plus ?
Je vis la désillusion dans ses yeux, comme si elle me voyait enfin pour ce que j’étais. Comme si elle l’ignorait jusqu’alors. Je regardai la déconstruction des traits de son visage, la façon dont les choses auxquelles elle s’accrochait encore chez moi s’écroulaient devant elle. Et je me demandais comment elle pouvait encore être si naïve.
- Comment tu peux dire une chose pareille ? murmura-t-elle tout bas, comme sonnée.
C’était là une vérité qu’elle n’était pas prête à entendre, mais ça n’en était pas moins une vérité pour autant. Mes sourcils se froncèrent avec compassion sur mon front, et je dotais son crâne d’une tendre caresse. Elle resta interdite, comme si son cerveau s’était mis sur pause. Elle en était attendrissante, en vérité. Elle était drapée dans un déni confortable qui lui permettait de s’accrocher à des valeurs qu’elle était probablement l’une des seules à réellement porter, pensant sincèrement que les dirigeants au-dessus d’elle valaient mieux que nous. Ce n’était pas grave. Elle s’accrochait à l’image d’une politique inclusive et progressiste qui n’était qu’un leurre, parce que dès que le pouvoir était en ligne de mire, chacun vendait une illusion pour son propre gain. C’était ainsi que fonctionnait le monde, peu importait les idéologies de chaque camp, au fond ne comptait que ce que les dirigeants avaient à gagner pour leurs propres petits intérêts. Tout le reste, tout ce qu’il y avait autour, ce n’était que des promesses vides de sens, et totalement dénuées d’actions. Certains avaient arrêté de cacher leurs intentions derrière une bienveillance aussi hypocrite que désuète, et d’autres s’accrochaient encore à une jolie façade qui n’était rien de plus que cela – une façade. Derrière, ils étaient tous aussi pourris que nous. Ils sacrifiaient les suprémacistes pour faire progresser leur politique, et nous sacrifions les progressistes pour la nôtre, mais au fond, nous faisions exactement la même chose. La seule différence c’était que nous, nous assumions ce que nous étions. Elle n’était pas prête à se confronter à la vérité, et je le comprenais. Elle était trop innocente pour tout cela. Ce n’était pas grave. Moi, j’étais là. Moi, je savais.
Lorsque je me décalais pour passer devant elle, elle tenta de me bloquer de ses petits bras frêles plaqués sur mon torse.
- Dégage de notre chemin, Granger, trancha une Pansy aussi résolue que moi. Je vais pas pouvoir me retenir encore longtemps, la prévint-elle gravement.
Granger leva des yeux suppliants vers Theodore, comme s’il représenterait un soutien pour elle. Là, mon frère fit non de la tête.
- C’est la famille, lui dit-il simplement. On va le chercher.
Du bout de ses bras tremblants qui essayaient de m’empêcher d’avancer, elle leva ces mêmes yeux vers moi. En eux, des larmes naissaient tant elle était désespérée, et complètement désemparée. Elle me faisait de la peine, mais ce n’était pas ma faute. Cette fois, ce n’était pas moi qui lui avais fait défaut. C’était son Ordre. Elle ne pouvait s’en prendre qu’aux siens, et je ne portrais sur moi rien de la douleur que je voyais sur son visage, parce que ce n’était pas ma faute. Ils avaient touché à l’un des miens quand je leur avais offert une partie de leur victoire de bon cœur. Tant pis. J’allais simplement reprendre ce que je leur avais généreusement donné, parce que l’architecte, le stratège, et l’exécuteur de cette Guerre, c’était moi.
- Non ! hurla-t-elle en me repoussant de toute la force de ses bras. Donnez-moi une heure, s’il-vous plaît, pleura-t-elle, son visage bas vers le sol tandis qu’elle tenait mon corps à bout de bras.
Lorsqu’elle releva le visage vers moi, ses yeux étaient remplis de larmes qu’elle ne s’autorisait pas à pleurer.
- S’il-vous-plaît, donnez-moi une heure, je vais trouver une solution, je vais…, chercha-t-elle dans une frénésie désespérée. Je vais trouver une solution !
Elle me faisait de la peine. Je la regardais, ses petites mains ancrées sur mon torse pour me tenir à distance d’une porte que je franchirais si je le voulais, qu’elle cherche à me retenir ou non. Elle était si désespérée.
- Il n’y en a pas Granger, lui dis-je à voix basse.
J’étais presque touché par sa dévotion pour son camp. Ils ne la méritaient pas. Ils ne méritaient rien d’elle. Elle s’était évertuée, envers et contre tout, à vendre leurs intérêts auprès des Mangemorts les plus dangereux du Seigneur des Ténèbres. Elle avait quitté les murs sûrs de Poudlard pour combattre pour eux plus qu’elle ne le faisait déjà. Elle avait gagné pour eux l’aubaine qu’était cette prise du Ministère. Et là encore, tandis qu’elle était face à trois des plus importants soldats, que disais-je, commandants de Lord Voldemort, elle les affrontait de la force de ses bras tremblants et de son espoir illusoire, pour eux. Non, ils ne la méritaient pas. Ils ne méritaient rien d’elle. Et quelque part, je ne pus m’empêcher de songer à quel point j’aurais pu révéler son véritable potentiel, si je l’avais eue dans mes rangs.
- JE VAIS TROUVER UNE SOLUTION ! perdit-elle l’intégralité de son calme, et avec lui, une larme perla sur sa joue.
Sa mâchoire était serrée, comme si elle savait parfaitement qu’elle s’accrochait à quelque chose qui n’existait pas. Elle était intelligente. Elle était même brillante. Elle savait très bien qu’elle ne pouvait rien faire.
- Drago, me pressa une Pansy impatiente sur ma droite.
- Laissez-moi une heure, rien qu’une heure, continua-t-elle de supplier sans retirer ses mains de mon torse. Ni l’Ordre, ni le Ministère ne cherche particulièrement à tuer, alors il y a des chances que Blaise s’en soit tiré. Laissez-moi une heure, s’il-vous-plaît, je vais trouver une solution, murmura-t-elle presque dans un dernier soupir. Drago, m’appela-t-elle dans un murmure à peine audible, s’il-te-plaît.
J’inspirai profondément. Dans une heure, cela ferait presque deux heures que le coup d’envoi du premier assaut aurait été donné. Dans une heure, ce serait une bien moins grosse connerie que d’aller sur place nous-même. Certes, ce serait toujours aussi débile parce que d’ici là il serait absolument évident, même sans information de l’intérieur, que les choses ne s’étaient pas passées comme prévu. Cela permettrait de réduire à néant la possibilité que Voldemort doute de notre loyauté, ou bien de notre implication dans ce massacre de Mangemorts, et je n’aurais pas besoin de trouver une explication aussi bancale qu’improbable pour expliquer que je me sois rendu sur les lieux alors que tout, de l’extérieur, pouvait encore sembler sous contrôle. Encore une fois, ce serait toujours aussi débile, certes, mais néanmoins plausible.
- Ok, acquiesçai-je finalement.
- T’es pas sérieux ?! s’emporta Pansy à mes côtés.
- Dans une heure, ce sera cohérent qu’on se rende sur les lieux, explicitai-je alors pour elle. Pour l’instant, c’est non seulement con, mais c’est surtout louche. Dans une heure, ce ne sera plus que con, conclus-je vers mon amie.
Pansy avait balancé quelque chose contre un mur, je n’avais pas regardé quoi. Le bruit de fracas avait légèrement fait sursauter les épaules de Granger, mais ma sorcière non plus, elle ne détourna pas les yeux de moi. En fait, elle avait même relevé des yeux pleins d’espoir vers moi, et finalement ses mains avaient glissées de mon torse, et ses lèvres s’étaient entre-ouvertes pour laisser s’échapper un profond soupir de soulagement.
- Tu as une heure, lui accordais-je gravement. Si dans une heure tu reviens sans bonnes nouvelles, ou si tu ne reviens pas à l’heure précise, on ira le chercher, et il n’y aura aucun argument que tu pourrais trouver d’ici là qui nous en empêchera.
Elle trouva dans mes yeux le sérieux grave qui appuyait la véracité de mes mots, et parce qu’il ne lui restait de toute façon que cela à faire, elle acquiesça. Elle renifla, et d’une main vive qu’elle passa sur ses joues, elle essuya les quelques larmes qu’elle s’était autorisée. Elle laissa s’échapper de ses lèvres une dernière expiration, cherchant à se vider de toute la tension qu’elle venait d’accumuler à nos côtés, et alors qu’elle me tournait le dos pour s’en aller, j’étirai mon corps pour attraper son poignet. Elle se retourna vers moi avec des yeux surpris, et j’attrapais l’arrière de sa nuque pour la plaquer contre moi. Là, je déposai un baiser appuyé sur son front. Une seconde, je m’autorisai à fermer les yeux, et j’inspirai son odeur sucrée.
- Fais attention à toi, murmurai-je contre la peau de son front.
La seconde suivante, elle avait à nouveau disparu, et entre Pansy, Theodore et moi ne restait que les relents de nos inquiétudes enragées mutuelles.
Les portes s’étaient refermées derrière Blaise, et avec elles, la lumière du soleil avait disparue. Autour de lui, la magie explosait en des bombardements terrifiants. Les carreaux d’un mur qui partaient en lambeaux. Un corps qui volait. Les hurlements qui se mêlaient aux jets de sortilèges. Le sol qui tremblait sous ses pieds. Les murs de magie blanche qui repoussaient les Détraqueurs. Et partout autour de lui, les Mangemorts qui tombaient, complètement encerclés.
Blaise songea que sa seule et unique chance était probablement de parvenir à survivre en se cachant quelque part jusqu’à ce que Granger le trouve, et avec un peu de chance, elle pourrait le faire libérer. Il n’avait pas vraiment élaboré quoi que ce soit de plus que cela. Le premier point demeurait le même : la survie.
Blaise s’élança. Autour de lui, les corps pleuvaient. Sur sa droite, les soldats masqués tombaient de baguettes qui, pour certaines, semblaient chercher à tuer plus qu’à blesser. Au-dessus de lui, des étages supérieurs, un cadavre tomba et s’écrasa à ses pieds. Il recula juste à temps pour ne pas être coincé en-dessous. Sur le carrelage vert du Ministère, le sang du Mangemort se répandit sur le sol comme une flaque sombre. Dans son Masque, il pouvait entendre sa propre respiration s’accélérer, et pourtant Blaise avait un bon cardio. Il avait peur.
Blaise ne s’était jamais retrouvé à ce point en difficulté sur un champ de bataille, et il savait qu’en cela, Drago avait parfaitement mené à bien sa mission. Ils étaient en train de se faire exterminer. De justesse, il évita un sortilège qui venait droit sur lui en plongeant sur sa gauche. Il autorisa ses yeux à sonder les alentours. Il fallait qu’il bouge. Qu’il trouve un coin moins exposé, quelque part où il aurait une chance de tenir plus que deux minutes. Il se défendit d’une attaque qui venait sur lui et renvoya un sortilège en retour. Il ne cherchait même pas à utiliser la magie noire ni à tuer, c’était inutile. Ils avaient perdu. Autant sauvegarder l’énergie dont il disposait pour trouver le moyen de survivre sans devenir une proie de choix.
Partout où il trouvait des issues qui pourraient lui permettre de se cacher, des sorciers du Ministère ou de l’Ordre étaient logés pour encercler les Mangemorts et les garder au centre de l’arène où il se trouvait, et il savait que c’était le cas partout ailleurs dans le Ministère. Ils étaient complètement faits. Blaise ne voyait pas la moindre brèche dans laquelle se faufiler. À quelques mètres devant lui, il pouvait voir le Masque bicolore de Rosier. Tel un acrobate, il passait son temps à se baisser pour esquiver les jets de magie mortels, progressant silencieusement dans un chemin vers la gauche de la pièce ronde du Ministère. Ce boulet allait se faire buter en deux secondes, pesta Blaise sous son Masque. Drago avait besoin de lui.
Blaise n’était pas idiot. Il avait vu, tous ces mois durant, la façon dont l’âme de son ami s’était noircie de jour en jour. Il pouvait voir l’étendue des cernes sombres qui se dessinaient de façon permanente sous ses yeux, la façon dont il pouvait soudainement, en un claquement de doigt, perdre toute raison et devenir quelque chose qui ressemblait plus à un monstre qu’à la personne qu’il connaissait. Quelque part, Blaise songeait que l’utilisation intense qu’il avait de la magie noire, lui et Theodore plus que Blaise et Pansy d’ailleurs, avait peut-être sa part de responsabilité là-dedans. C’était comme tout, dans la vie. Les simples d’esprit voyaient une cause, et une causalité. Un schéma trop simpliste du type ‘il doit devenir violent pour assurer notre survie, donc il est devenu un monstre’. Ceux dotés d’un esprit plus fin, comme celui de Blaise Zabini, savaient pertinemment que toute cause avait multiples facteurs qui l’influençaient, et Blaise était assez studieux pour savoir que l’on ne pouvait pas avoir une utilisation régulière de magie noire sans qu’elle n’ait d’effets néfastes sur soi. Il lui semblait crédible que plus qu’une fatigue extrême qu’ils ne semblaient jamais parvenir à éponger, il y ait sur Drago des séquelles plus perverses, plus sombres, plus dommageables. D’ailleurs, étrangement, Blaise trouvait que Theodore ne semblait pas aussi affecté par la magie noire que Drago l’était.
En cela, Felix Rosier était important. C’était le seul qui avait le temps, l’espace, les ressources et l’intellect pour chercher – et peut-être trouver – une façon de contribuer à sauver l’âme de son ami. Il était conscient de tout ce que Drago faisait pour eux, pour les sortir de cette situation de merde dans laquelle ils étaient tous. Bien entendu, il était tout aussi conscient que lorsque tout serait finit, s’ils étaient vivants, Drago ne s’en sortirait pas aussi facilement que cela. Dans l’hypothèse où, par miracle, Granger réussirait à l’innocenter des accusations qui pèseraient sur lui, Blaise se demandait ce qu’il resterait de son ami après tout cela. À quoi bon survivre, s’il ne demeurait plus que l’ombre de lui-même à la fin ? Ils n’en avaient jamais parlé ensemble, et Blaise savait que Drago voulait surtout trouver le moyen de pouvoir utiliser plus encore de magie noire pour être plus puissant encore, mais ce n’était pas cela que Blaise voyait. Lui voyait la possibilité de sauver ce qu’il resterait de son ami à la fin de cette Guerre. C’était pour cela que Felix Rosier était primordial pour eux.
Ce fût pour cette raison que Blaise prit la très conne initiative de se jeter sur ce dernier lorsqu’un maléfice arriva droit sur lui sans qu’il ne le voie. Il donna la force nécessaire à ses talons d’élancer son corps dans les airs, et de tout son long, baguette tendue sur l’agresseur à qui il envoya un Avada dans sa chute, il s’écrasa sur le jeune chercheur. Avant même le choc de la chute, une brûlure intense le frappa au bas du ventre, sur la droite, là où le sort l’avait frappé. Son souffle se coupa dans sa gorge tandis qu’il tombait sur Rosier, et il ne sentit rien de cette chute que la blessure qui venait de lui être infligée. Ce fût d’abord comme si une lame chauffée à blanc lui déchirait le flanc de l’intérieur, et alors que Felix semblait s’extraire de sous lui, Blaise se plia sur le sol dans un grondement douloureux sourd.
- Monsieur Zabini ?! l’appela au loin la voix inquiète de l’idiot inconscient de ses alentours.
Blaise porta instinctivement une main à son abdomen, et là, il sentit le tissu trempé sous ses doigts. Merde, pensa-t-il tandis qu’il ne pouvait toujours pas parler tant son souffle était coupé. Ce n’était pas bon qu’il y ait déjà tant de sang. Tandis qu’il suffoquait, cherchant difficilement à laisser un filet d’air, aussi mince soit-il, atteindre ses poumons, chacune de ses faibles inspirations venaient tirer quelque chose à l’intérieur de la plaie, lui donnant la sensation atroce qu’elle se déchirait de plus en plus.
- Merde, entendit-il Rosier chuchoter.
Les yeux douloureusement clos, il semblait à Blaise qu’il commençait à voir des étoiles se former dans le néant de ses paupières closes. Putain, qu’est-ce qu’il foutait encore là, celui-là ? songea-t-il alors. Il n’avait pas fait cela pour rien.
- Casse…, tenta-t-il difficilement, son souffle toujours incomplet. Casse-toi, finit-il par articuler non sans effort.
Blaise était conscient que Felix avait très – trop - peu de chances de s’en sortir vivant, mais il fallait au moins qu’il essaye, histoire qu’il ne se vide pas là de son sang pour rien. Blaise non plus, il n’avait pas le droit d’abandonner. Il était blessé, certes, mais autant qu’il pouvait trop bien le sentir, il n’était pas encore mort, et à l’extérieur, il y avait une jeune femme monstrueuse et absolument terrorisante qui l’attendait de pied ferme. Il devait au moins essayer. À même le sol froid et dur, Blaise expira tout l’air de ses poumons, et les sourcils froncés de douleur, sa main enfoncée dans sa chair ensanglantée, il tenta de se détacher de la douleur physique qu’il ressentait. Putain, il aurait bien eu besoin d’un verre en cet instant.
- Vous pensez que je fais partie de ces ‘putes’ que vous détestez tant, Monsieur Zabini ? le coupa la voix de Rosier dans son exercice.
Merde, il était encore là, celui-là. Soudain, la douleur s’intensifia lorsque Felix le saisit par son bras gauche pour le passer autour de ses épaules, et Blaise ne put retenir un cri. Une nouvelle décharge, comme un nouveau déchirement plus profond lui traversa le ventre sous le mouvement, et alors que Rosier le trainait à se relever, Blaise n’entendit plus rien du carnage magique qui se déroulait tout autour d’eux. Une fois sur ses pieds, ses jambes se mirent à trembler tant l’exercice était difficile, et Felix eut l’intelligence de ne pas le lâcher. Il maintenait le bras gauche de Blaise fermement autour de ses épaules, et là, il lui laissa le quart d’une seconde pour s’adapter à sa nouvelle position.
- Vous pouvez marcher ? le questionna-t-il à travers son Masque noir et blanc.
Blaise mordit sa lèvre inférieure pour ne pas hurler, et les yeux fermés, il acquiesça simplement. Il n’avait pas vraiment le choix, de toute façon, ils ne pouvaient pas rester là. Sa main droite enfoncée dans sa blessure brûlante, sa lèvre mordue si fort qu’il avait le goût du sang dans la bouche, et le bras autour des épaules de Felix, Blaise se laissa conduire il ne savait trop où. À chaque nouveau pas qu’ils faisaient, le battement sourd dans son abdomen devenait plus intense, et avec lui, la sensation terrifiante de perdre ses forces bien trop vite l’accompagnait.
Blaise ne voyait plus vraiment. Il n’entendait plus vraiment non plus. Dans sa perception des choses, il n’était même plus certain d’être encore réellement sur le champ de bataille. Il voyait flou, bien trop flou pour distinguer ce qu’il se passait autour de lui. Ses oreilles bourdonnaient, et les explosions de magie n’étaient rien de plus que des sifflements lointains. La seule chose qu’il sentait, c’était cette blessure abominable, et la concentration avec laquelle il mobilisait toutes ses dernières forces pour aligner un pied devant l’autre sans s’écrouler. Contre lui, le corps de Felix le maintenait en place, et le dirigeait en le traînant de plus en plus à mesure qu’il avait de moins en moins la force de marcher. Parfois, Felix se baissait soudainement, Blaise supposait que c’était pour éviter des attaques, et il l’entraînait avec lui. Dans ces moments, la douleur devenait si intense qu’elle en était insoutenable. Une ou deux fois, Blaise tomba lors de ces occasions, et alors ils perdaient de trop longues minutes pendant lesquelles le trop fin Felix utilisait toute la force qu’il n’avait pas pour le relever, et pouvoir repartir.
Blaise ne savait combien de temps cela dura, et en toute franchise, il n’était pas certain de pouvoir dire qu’il était resté conscient tout le temps de leur voyage, jusqu’à ce qu’enfin le sorcier l’assoit quelque part, et lui retire son Masque avec sa propre baguette. Il sembla à Blaise qu’il pouvait enfin respirer convenablement. Blaise cligna des yeux, réalisant doucement qu’il était appuyé contre un mur, ses jambes étalées devant lui. À sa droite, Felix avait retiré son Masque à son tour, et sur son visage plein de transpiration, il inspectait la blessure que Blaise ne couvrait plus de sa main. En fait, il n’était même plus certain de vraiment sentir son corps. Vaseux, quelque part perdu entre les rêves et cette réalité étrange, Blaise laissa son visage reposer contre le mur.
- Ne fermez pas les yeux, ordonna alors la voix claire de Felix.
Ce fut lorsqu’il l’entendit clairement que Blaise réalisa qu’il n’entendait plus les explosions de la bataille. Ils étaient sortis du noyau, visiblement. Il regarda autour de lui, et il ne reconnut rien. Ils semblaient être dans une sorte de débarras, en tout cas une pièce sombre, recluse et trop petite pour être un endroit important du Ministère. Et ils étaient seuls.
- Où est-ce qu’on est ? Blaise réussi finalement à articuler.
Felix déchira le tissu de son haut, et Blaise grimaça des bouts qu’il pouvait sentir collés à sa peau être arrachés.
- La chambre d’évacuation, lui accorda alors Rosier tandis que Blaise clignait trop lentement des yeux.
Il sentit les doigts du jeune homme s’enfoncer dans sa chair et il grogna, et pourtant il avait froid, il était fatigué, et il n’était plus certain de sentir grand-chose. Il se demanda comment le jeune Rosier pouvait savoir où était la chambre d’évacuation du Ministère de la Magie, mais il ne trouva pas la force de lui poser la question. Avant qu’il ne s’en rende compte, sa vision était intégralement noire à nouveau.
- Je vous ai dit de ne pas fermer les yeux, sévit encore la voix de Rosier dans ses oreilles.
- Et qu’est-ce que…, commença en grimaçant de douleur Blaise, qu’est-ce que tu veux que j’regarde, p’tit génie ?
- Regardez-moi.
Blaise leva les yeux jusqu’à lui. Il rencontra son regard directement, et le sérieux létal avec lequel Rosier appuyait-là son ordre. Il était particulier, ce Petit Prince, pensa Blaise. Il avait un visage doux, aux traits presque fragiles, et pourtant il émanait de lui – et de son attitude – quelque chose d’extrêmement serein, presque même de fort parfois. Il avait raison, et Blaise le savait. La mort savait facilement trouver ceux qui laissaient le sommeil les emporter. Il se concentra sur le visage de sa recrue qui reprit l’analyse de sa blessure. Il avait des yeux étranges, mélangés de brun, d’éclaboussures vertes, et quelque part Blaise aurait même juré y voir un peu de jaune. Ses sourcils noirs, aussi longs que ses yeux pour en appuyer la beauté de son regard, ajoutaient à l’aura étrangement sombre du garçon. La forme de ses yeux de biche, en amande bien que pas trop fins pour autant, lui donnait un regard androgyne assez séduisant pour quelqu’un qui serait intéressé.
Blaise se demanda comment il pouvait se concentrer assez sur son visage pour ne pas mourir, et il décida d’inspecter tout ce qu’il pouvait. Il apprit que le grain de peau de Felix Rosier était parfait, et ce n’était pas une exagération. Il avait un grain fin, parfaitement lisse. Ses pores étaient si fins qu’ils ne se voyaient pas, il était parfaitement imberbe, et la pâleur de cette peau qui n’abritait pas la moindre imperfection lui donnait l’impression de véritable porcelaine. En cet instant, les seuls indicateurs qui lui montraient qu’il était bel et bien humain étaient la légère teinte de rose que ses joues avaient pris avec l’effort, et les perles de transpiration qui décoraient ses tempes.
Blaise remarqua qu’il avait des traits fins, ce genre de traits délicats qui étaient agréables à regarder plutôt que durs et masculins. Sur son front, les mèches noires de ses cheveux qui y retombaient contrastaient avec la couleur presque spectrale de sa peau. Ils étaient désordonnés de la bataille, plus encore de son Masque, et pourtant ils n’avaient même pas l’air négligés. Comme pour faire écho à ses joues, ses lèvres pulpeuses étaient naturellement rosées, donnant l’impression étrange qu’elles venaient d’être langoureusement embrassées. Blaise cligna lentement des yeux, et Felix Rosier lui sembla plus distant encore.
- Plutôt mignon, pensa-t-il alors.
Les yeux de Felix se relevèrent jusqu’à lui, un de ses sourcils se dressant très légèrement sur son front pale, et Blaise se demanda s’il avait prononcé cette pensée à voix haute. Si cela ne risquait pas de lui faire mal, Blaise aurait haussé les épaules. Il n’était pas du genre à se sentir mal à l’aise de commenter le physique des autres, et l’on ne pouvait pas non plus lui attribuer la timidité comme qualificatif.
- Je ne pense pas qu’un organe vital soit touché, déclara ensuite Rosier en se concentrant à nouveau sur sa plaie, vous seriez déjà mort.
- Super nouvelle, ironisa Blaise avec le peu de voix dont il disposait.
Ensuite, la vision de Blaise devint plus floue encore, et ses paupières devinrent trop lourdes. Merde, ce qu’il avait mal. Il voulait juste pouvoir se reposer un peu.
- Ne fermez pas les yeux, répéta encore Felix tandis que Blaise luttait difficilement.
Il laissa son visage retomber sur son torse, et là, il vit toute l’étendue de sa blessure. Entre les bouts de tissus collés, une plaie béante s’étendait sur près de dix centimètres, la magie offensive semblant encore lacérer sa peau depuis l’intérieur tandis que le sang coulait à flot.
- Merde, c’est vraiment pas beau, chuchota-t-il devant le spectacle.
- Ne regardez pas, se permit encore d’ordonner le sorcier français.
Son visage pendu sur son torse, Blaise trouva néanmoins la force de relever les yeux vers son soigneur.
- Faut savoir c’que t’veux, P’tit Prince.
Felix ne prêta pas la moindre attention au regard de Blaise sur lui, et il continua d’essayer de retirer les bouts de tissus du bout de ses doigts délicat. Blaise grimaça, et un gémissement douloureux s’échappa de ses lèvres.
- Vous allez tourner de l’œil, commenta absentement l’improvisé chirurgien.
Blaise rit, et cela lui déchira le ventre. Il toussa de douleur avant d’être en capacité d’articuler à nouveau, et il lui sembla qu’un peu de sang remonta dans sa gorge. Ce n’était pas bon.
- T’es mignon, ironisa-t-il alors.
Blaise songea qu’il aurait dû le voir une fois qu’il avait été descendu de cette Croix, mais il ne lui en dit rien. Il n’aimait pas se plaindre, ni laisser les autres entrevoir de potentielles vulnérabilités passées.
- C’était quoi, tenta-t-il donc plutôt, un Diffindo ?
Toujours sans relever les yeux vers lui, Rosier fit non de la tête.
- Je ne pense pas, non. Le Diffindo provoque des sectionnements de façon plus générale, songea-t-il en retirant un nouveau bout de tissu de sa plaie. Je pense plutôt à un Sectumsempra, surtout vu la façon dont la magie continue de vous blesser à l’intérieur, conclut-il finalement.
Blaise fronça les sourcils. C’était de la magie noire, et c’était un sort sérieux. Le genre de sortilège qui pouvait être létal. Il ne savait pas que l’Ordre - ou le Ministère, peu importait qui avait tiré sur Rosier - se mettait à utiliser la magie noire.
- Tu sais soigner ça ? s’enquit-il alors avec espoir.
- Non, déclara simplement le sorcier.
- Super, soupira Blaise en laissant son crâne retrouver l’appui du mur.
Il était fait comme un rat.
- Mais je peux refermer la plaie le temps qu’on attende que la situation se calme pour pouvoir sortir d’ici, ajouta ensuite Rosier. Au moins vous ne perdrez pas plus de sang.
- Et il faudra me rouvrir pour me soigner, si on sort d’ici, réfléchit Blaise à voix haute.
- Oui, confirma sa compagnie.
- Super, commenta-t-il encore avec ironie.
Non seulement le Rosier était un incapable sur le champ de bataille, mais c’était en plus un incapable en soin. Blaise songea qu’il avait plutôt intérêt à se révéler vraiment utile à terme, vu tout ce qu’ils investissaient en lui.
- Si je ne fais rien, vous allez vous vider de votre sang, et vous allez mourir dans les prochaines minutes, fit gravement remarquer le sorcier pour qui Blaise s’était sacrifié.
- Je sais.
Rosier releva ses yeux tricolores vers le grand blessé, et Blaise acquiesça à sa question implicite.
- Je vais commencer, déclara-t-il alors. Ça risque de piquer un peu.
Du bout de sa baguette, Rosier commença à laisser la peau de Blaise se refermer sur elle-même, et Blaise grimaça de douleur. « Un peu » lui semblait être un euphémisme lorsque l’on enfermait une plaie béante qui continuait de progresser de sa magie noire sous une couche de peau à vif. Malgré lui, le sorcier blessé laissa s’échappa un grognement de douleur, et soudain l’un des poignets du guérisseur se retrouva dans sa bouche. Avec des yeux ronds, Blaise resta interdit, la peau de porcelaine douce entre ses dents acérées. Les yeux sombres aux éclats de pistache de Felix se fixèrent sur lui avec un sérieux parfait, et de sa voix basse il osa ordonner :
- Taisez-vous et mordez-moi.
Blaise n’eut le temps que de sentir les coins de ses lèvres s’étirer avant qu’une nouvelle vague de douleur ne l’engouffre tout entier. Si elle n’avait pas été si atroce, il y aurait eu bien des choses qu’il aurait aimé lui répondre, mais en lieu et place de cela, et parce qu’il savait qu’ils devaient effectivement rester parfaitement silencieux, Blaise mordit la peau de Felix, et les yeux fermés, il endura les premiers soins à vif.
Quelques instants plus tard, alors que la vague violente était passée et sa bouche libérée, Blaise laissa la fatigue le gagner. Sur l’intégralité de son corps, des gouttes de sueur froide accentuaient la sensation qu’il était en train de quitter ce monde, et entre la douleur et le froid, tout son corps tremblait.
- Ne fermez pas les yeux, continua de lui ordonner le culotté.
Blaise sourit au plafond, ses paupières lourdes et son corps épuisé.
- Distrais-moi, le défia-t-il alors d’une voix qui était arrivée au bout d’elle-même. Comment tu savais où se trouvait la piaule à ordures ?
- La chambre d’évacuation, le corrigea platement Felix en continuant sa magie désagréable sur lui.
- Ouais, c’est c’que j’ai dit.
Il y eut un silence. Le genre de silence durant lequel l’on contemplait de dire ou non la vérité, ou bien jusqu’à quel point. Blaise laissa son visage se tourner en la direction du sorcier pour l’observer, désormais curieux.
- J’ai fait un stage ici pendant ma scolarité, finit par livrer Rosier.
Blaise fronça les sourcils. Était-il en train de lui mentir ?
- Ici ? questionna encore Blaise. T’es français, Beauxbâtons.
- Mes origines sont anglaises, répliqua-t-il simplement sans lever les yeux vers lui.
- Et donc ? continua de creuser Blaise.
De ce qu’il se rappelait de son dossier, Rosier était installé en France depuis longtemps. Très longtemps. Du style -depuis des générations- longtemps.
- J’étais intéressé par le système ministériel anglais, alors j’ai fait un stage ici, tenta-t-il encore de le balader.
Blaise se sentit sourire. Il y avait donc plus à apprendre à propos du petit prince, quand bien même il ne semblait pas décidé à lui livrer quoi que ce soit de plus pour l’instant. S’ils survivaient à cette attaque, Blaise voudrait connaître cette histoire maintenant que son intérêt avait été piqué.
- T’es merdique comme distraction, chuchota alors Blaise devant le peu de contenu qu’il lui offrait.
Son corps trembla de douleur, et Blaise grogna sourdement. Il voulait juste fermer les yeux.
- Si vous me disiez plutôt ce qui vous a pris de sauter sur ce maléfice à ma place ? lui renvoya Felix la balle en continuant de refermer sa peau.
Blaise sourit.
- C’est à mon tour d’faire le mec mystérieux, le fit-il languir.
Il n’allait pas lui révéler qu’il était inquiet de la fragilité psychique de l’homme qui commandait cette armée, et ainsi mettre son ami dans une position délicate.
- Disons juste que j’suis intrigué par les recherches que t’es censé mener, lui offrit-il les miettes auxquelles il avait eu droit lui aussi. Et puis…, sourit largement Blaise, t’es un si joli garçon qu’ce serait du gâchis, finit-il par taquiner avec sa malice habituelle.
Rosier releva vers lui des yeux las, et Blaise rit. Ensuite, il grogna de douleur.
Lorsque la chirurgie fut terminée, Felix laissa Blaise reprendre son souffle un instant qui s’étira trop aux yeux de ce dernier.
- Il faut qu’on s’active, pressa-t-il alors avec le peu d’énergie vitale qu’il lui restait.
- Vous voulez y retourner ? s’étonna Rosier en se reposant contre le mur à son tour.
Il avait beau ne pas être blessé, l’adrénaline de la bataille et tout ce qui s’en était suivi l’avait fatigué, lui aussi.
- Il faut qu’on trouve le moyen de sortir d’ici, réitéra alors un Blaise plus sérieux.
- On pourrait juste attendre que ça se termine, et d’ici 24heures on devrait pouvoir sortir sans se faire repérer, quand les activités normales du Ministère reprendront.
Blaise pouffa, et à l’intérieur de son ventre, quelque chose se déchira.
- On peut pas attendre 24heures, déclara-t-il avec sérieux. D’ici quelques heures mes amis vont s’impatienter, et quand ils vont comprendre que les choses ne se passent pas comme prévu, ils vont venir me chercher. Il faut absolument qu’on sorte de là, sinon ces cons vont faire un carnage, soupira-t-il finalement.
- Ils seraient stupides de venir, s’autorisa Felix d’une voix basse qu’il gardait plus pour lui-même.
Blaise sourit. Il y avait un petit monstre aussi têtu que complètement barré de l’autre côté de ces murs qui avait développé un point faible pour lui, et quand elle était débordée par l’émotion, Blaise savait qu’elle n’était pas vraiment du genre à réfléchir avant d’agir. Avec elle, il y avait un type un peu plus intelligent, à l’exception près que lorsque le p’tit monstre voulait quelque chose, il le lui obtenait immédiatement sans aucune forme de procès. Ainsi, continua-t-il son raisonnement silencieux, lorsqu’elle voudrait qu’il revienne, Theodore allait gentiment venir le chercher, comme le gentil petit toutou qu’il était, pensa Blaise avec un sourire. Et avec ce type, il y en avait un autre encore un peu plus intelligent – quoi que, cela dépendait des moments – sauf qu’il se transformait en fou furieux lorsque son frère était en danger. C’était une chaîne sans fin. Blaise soupira.
- Ouais, ils s’raient bien cons, confirma-t-il vers Felix avec nostalgie, mais ils vont l’faire quand même, donc va falloir qu’tu nous fasses sortir de là, P’tit Prince.
Puisque de toute façon Blaise était son supérieur, le jeune Rosier finit par consentir à trouver une solution pour les faire sortir. En fait, il se trouvait que cette solution était déjà toute trouvée. Au centre de la pièce ronde peu éclairée, le sorcier ouvrit une trappe métallique qui semblait donner sur une sorte de tunnel sous-terrain. Blaise demeura interdit devant la bouche à ordures lorsque Felix l’ouvrit. D’abord, ce fut l’odeur, puis ensuite la chaleur. Une chaleur rance, humide. À l’intérieur du conduit, les parois disparaissaient dans l’obscurité, des traces brunâtres et des dépôts qu’il tenta d’ignorer la décorant. Une moue de dégoût sur le visage, il leva des yeux ronds vers Rosier.
- C’est une blague ?
Non impressionné, semblant parfaitement insensible à cette abomination, Felix resta de marbre.
- Vous avez dit que vous vouliez sortir, lui fit-il simplement remarquer.
Blaise le sonda un instant, mais il se doutait bien que c’était probablement l’option la plus intelligente – voire même la seule – qu’ils avaient. Tout le reste du ministère était encerclé et protégé de toutes parts. Il regarda à nouveau dans le conduit.
- Putain, soupira-t-il alors avec un sourire.
Pour couronner le tout, il fallait bien sûr qu’il soit douloureusement blessé pour se jeter dans un putain de vide ordures.
- Vous voulez que j’y aille en premier ? proposa généreusement Rosier.
Blaise fronça les sourcils. Il était presque offensé de la question.
- Tu m’prends pour qui, Beauxbâtons ? Brindille que t’es, faut bien quelqu’un qui amorti ta chute, pesta-t-il ensuite tandis que la malice étirait les coins de sa bouche.
Avec des grognements douloureux tandis qu’il surélevait son corps dans le vide du tunnel sous lui de la force de ses bras pour le pénétrer, tout le reste de son corps suspendu dans ce trou qui empestait la mort, Blaise leva une dernière fois une moue écœurée vers Felix.
- T’es vraiment sûr qu’y a pas d’autre option ?
Il crut voir, pour la toute première fois, un petit sourire en coin s’étirer sur les lèvres de Felix, mais le faible éclairage ne lui permit pas d’en être certain. En tout cas, le corps de Felix s’étala devant lui, et il l’entendit soupirer avant qu’il n’appuie soudainement sur ses épaules pour le faire tomber dans le tunnel. Ensuite, il n’y eu plus rien que de la noirceur, et de la merde.
Outre la douleur abominable lorsqu’il avait atterri sur le sol alors qu’il était blessé, il y avait tout le reste. Le fond d’eau sale qui l’avait éclaboussé, grasse et puante. Des murs en brique saturés d’humidité avec un plafond trop bas pour pouvoir se tenir normalement droit. Et l’odeur abominable de vase, d’eau stagnante et de décomposition. Blaise retenait un haut le cœur alors qu’il se relevait difficilement du sol vaseux de merde. Au-dessus de lui se trouvait la plaque de fonte du tuyau qu’il venait de traverser, et il se plaça là, les bras ouverts devant lui avec tout ce qu’il lui restait de force dans son corps tremblant. Quand il entendit le corps de Felix voyager dans le conduit, il s’appuya fermement sur ses jambes. La réception allait lui faire encore plus mal à sa blessure, mais il estimait qu’un seul d’entre-eux ayant baigné dans la merde était suffisant. Et puis, avec son petit corps frêle, si l’autre pas doué se brisait un os en atterrissant ils allaient se retrouver doublement dans la merde, littéralement. Quand il déboula du conduit, Blaise le réceptionna contre lui, l’effort coupant son souffle et tirant la peau fraichement fermée de sa blessure, mais il se retint de grogner de douleur. Doucement, il reposa Felix au sol.
- Merci, se dépoussiéra ce dernier.
- Et maintenant ? demanda Blaise en regardant autour de lui.
Il ne voyait rien d’autre qu’une bouche d’égout tout en long, un chemin devant, un autre derrière, et de la merde partout.
- Maintenant, on traverse les égouts jusqu’à la tamise, chuchota Rosier tandis que sa voix résonnait dans l’espace confiné.
Les pieds de Blaise trempaient dans la boue vaseuse, et sur son corps les vêtements collaient à sa peau, un mélange de sang et de déchets venant le décorer laissant sur lui comme un film gras nauséabond dont il ne pouvait plus se défaire. Il baissa les yeux sur son torse, et là il trouva une gelée brunâtre et épaisse dans laquelle flottait des fragments de nourriture pourrie. Une moue de dégoût désormais ancrée sur le visage, il la saisit entre ses doigts, et là, elle s’étira comme du mucus. Il ne put retenir ce haut le cœur ci, et il eut une pensée pour Pansy. Putain, ce qu’elle se serait foutue de sa gueule si elle avait été là. Il leva les yeux vers Rosier. Ce dernier le regardait déjà, un air condescendant sur le visage.
- Quoi ? l’insurgea Blaise, déjà sur la défensive.
- Je ne sais pas lequel de nous deux fait plus le prince finalement, souffla Felix en levant les yeux au ciel.
S’il n’avait pas été trop occupé à garder sa bouche fermement close pour garder à l’intérieur de lui la bile qui remontait dans sa gorge, Blaise aurait très certainement trouvé quelque chose d’acerbe à lui répondre. À la place, il accepta le bras que Rosier lui tendit, parce qu’autant qu’il était l’homme qu’il était, il était salement amoché - et peut-être plus encore depuis sa chute - ainsi qu’après avoir rattrapé Felix avant que lui aussi ne s’éclate dans la merde. Blaise allait vraiment devoir apprendre à devenir égoïste, songea-t-il alors. Et ainsi, pas boueux après pas boueux, ils traversèrent ensemble un tunnel de merde afin de trouver une issue à leur journée cauchemardesque.
Autant qu’il n’avait rien dit lorsqu’ils avaient traversé les égouts pendant des minutes trop étirées, et autant qu’il avait utilisé tout ce qu’il lui restait de force physique pour ensuite traverser la tamise à la nage, chaque mouvement étirant un peu plus l’étendue de sa douleur, Blaise était d’une pâleur maladive lorsqu’ils avaient finalement retrouvé terre. Là-encore, il ne dit rien, mais l’intégralité de son corps tremblait tant ce qu’il lui demandait-là dépassait proprement l’entendement. Pourtant, Blaise ne dit rien. Il devait rejoindre ses amis, cela il le savait, et c’était tout ce qui comptait. Aussi fier qu’il l’était, Blaise ne protesta guère lorsque, pour les derniers mètres qu’il leur restait à franchir jusqu’à l’hôtel où était ce qu’il lui restait de famille, Felix le porta – certes difficilement, mais c’était l’intention qui comptait – entre ses bras comme une princesse.
Au-dessus de lui, Blaise regarda le ciel tandis qu’il cognait agréablement contre le torse chaud bien qu’humide de leur traversée de Rosier. Il y avait quelques nuages, mais il pouvait distinguer du bleu. Blaise sourit, et malgré la douleur, quelque chose à l’intérieur de lui explosa de soulagement. Au fond, il n’était pas certain d’avoir réellement ressenti à quel point il avait apparemment eu peur de ne jamais pouvoir revoir le ciel. S’il avait été seul, il se serait peut-être permit de laisser une larme couler sur sa joue. Et avec le constat qu’il reverrait bientôt les bijoux verts qui sublimaient le regard surnaturel de sa Pansy, Blaise sentit ses paupières se faire lourdes d’apaisement.
- Ne fermez pas les yeux, ronronna la voix de Felix dans ses oreilles.
Blaise sourit, mais il ne lui sembla pas qu’il lui obéit pour autant. Il n’avait plus peur. Il ne se l’expliquait pas vraiment, surtout qu’il ne savait absolument rien de lui, et pourtant en cet instant, dans les bras de cet étranger qui ne saurait absolument pas les défendre s’ils étaient attaqués, Blaise se sentait en sécurité. Même s’il mourrait maintenant, il avait la conviction que ce petit prince l’emmènerait jusqu’à ses amis, et là, Drago trouverait une solution, et cela aussi, c’était une conviction absolue. Drago trouvait toujours une solution.
Lorsqu’il rouvrit les yeux ensuite, ce fut parce qu’il entendit quelques coups être frappés, et avec eux, la douleur abominable dans son ventre se réveilla à son tour. Il entendait tout de loin, comme si les sons étaient étouffés, déformés comme s’il se trouvait sous l’eau. Il réalisa qu’il était encore entre les bras du petit prince avant de comprendre qu’ils étaient devant la chambre d’hôtel de ses amis. La seconde suivante, la porte s’ouvrit à la volée avec une hâte pressée, et Blaise ajustait encore sa vision lorsqu’il reconnut ses émeraudes préférées se pencher anxieusement sur lui. Il se sentit sourire, et ce n’était pas que ses lèvres. Il sentit tout son corps sourire. Il aurait voulu entendre ce qu’elle lui dit lorsqu’elle parla, mais ses mots – certainement insultants – se noyaient dans le bourdonnement de ses oreilles. Il savait qu’il perdrait bientôt conscience à nouveau, et cela ne l’inquiétait pas le moins du monde. Il voulait juste la regarder un peu d’abord. Il pouvait deviner les silhouettes de ses deux autres amis derrière-elle, et autant qu’il les aimait, c’était son visage à elle qu’il voulait emporter avec lui dans le monde de l’inconscience. Avec difficulté, il força ses paupières à s’ouvrir davantage, et dans le flou qui brouillait sa vue, il chercha à la distinguer.
Dans le brouillard, il trouva la pâleur surprenante de sa peau. Il retrouvera le noir absolu de ses cheveux. Il trouva le vert de ses yeux qui étincelait comme des pierres précieuses le feraient. Et, sous ces yeux qu’il connaissait si bien, deux traînées sombres qui dessinaient les rivières qu’elle avait pleurées pour lui. Blaise cligna des yeux, un sourire idiot qui ne s’effaçait pas de ses lèvres. Il voulait ancrer cette image, quand bien même elle était floue, dans son cœur à jamais.
- J’t’avais dit qu’t’allais chialer ta race, tenta-t-il d’articuler avec difficulté.
Il n’était pas certain d’avoir vraiment parlé tant il n’entendait plus réellement, mais la petite tape amicale qu’il reçut sur la joue lui donna la confirmation qu’il attendait. Bientôt, il sentit la pluie tomber sur lui, celle du soulagement de Pansy, et l’âme de Blaise sourit, elle aussi. Il cligna encore des yeux, une dernière fois, cherchant à emporter un peu plus d’elle avec lui. Rassuré de se savoir retourné auprès des siens qui sauraient prendre le plus grand soin de lui, et juste avant que l’obscurité ne l’emporte, Blaise s’autorisa une dernière pensée. Une pensée qu’il savait qu’il garderait précieusement contre son cœur pour le restant de ses jours. Il la trouvait terriblement belle lorsqu’elle pleurait pour lui.