Le dernier conte de Beedle le Barde.
Chapitre 1 : Le dernier conte de Beedle le Barde.
4709 mots, Catégorie: T
Dernière mise à jour 12/11/2025 11:32
Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions .fr de Novembre - Décembre 2025 : « Ça tombe à pic ».
Sur le lit était assis un homme blond dont les yeux bleus innocents semblaient vides de toute pensée. Il souriait béatement en contemplant le paysage d'hiver qui s'étendait devant la fenêtre de l'hôpital Sainte Mangouste. À le voir si détendu, arborant cette expression rappelant un saint catholique plongé dans la contemplation ou un yogi en transe ayant presque atteint le mythique Zen, personne n'aurait jamais soupçonné le tourbillon d'idées qui s'agitait sous cette chevelure si parfaitement coiffée.
Il savait paraître et feindre et ce depuis sa plus tendre enfance, son apparence de chérubin lui servant de paravent impénétrable. Personne, y compris ses propres parents, ne voyait en lui rien d’autre que ses yeux d'un bleu azur si purs, ses sourires charmeurs, ses boucles blondes soyeuses et cet air de candeur que les chrétiens qualifieraient par : « on lui donnerait le bon Dieu sans confession ». Les magiciens, quant à eux – oui, oui, les magiciens, car notre héros était né d'une mère sorcière, et sorcier lui-même – diraient qu'il avait un visage « à faire abandonner à Mordred ses funestes projets ».
Même son premier cri, qu'il poussa en venant au monde, était si mélodieux et charmant que ses parents, débordants de fierté pour leur rejeton exceptionnel, lui donnèrent le nom de Gil le Roy. Cependant, face à l'incompréhension manifeste de leur entourage, ils le transformèrent en un plus conventionnel et moins évocateur Gilderoy. (1)
Gilderoy grandit dans une famille aimante où tout le monde l'adorait et le considérait comme le plus sage des enfants ayant jamais foulé le sol de la Grande-Bretagne. Justement, il était calme, même trop calme, ce qui faisait croire à tous ses proches, en dehors de ses géniteurs évidemment, qu'il était un peu simplet.
Ce n'était nullement le cas. Non seulement il n'était pas stupide, mais il possédait un esprit retors, capable d'anticiper les réactions des adultes.
Il savait camoufler ses méfaits, petits au début puis plus importants, avec ruse et art consommé.
… Un vase cassé ? C'est le chat, voyons, regardez comme il se cache maintenant, conscient qu'il a commis une bêtise.
… Baguette magique fêlée ? C'est le hibou apportant le courrier qui l'a heurtée en entrant par la fenêtre.
… Le sel dans le thé ? La bonne s'est trompée, pauvre créature confuse.
… La poupée d’une cousine ensorcelée pour jurer comme un charretier ? Voyons, Gilderoy est un ange, il ne connaît même pas ces mots, il passe ses journées à contempler les nuages.
… La bouteille de whisky presque vide ? Des invités indélicats ont dû se servir en cachette, et si le chérubin a été malade après, ce n'est qu'une malheureuse coïncidence, peut-être un virus de la grippe qui traîne.
… Les livres sortis de la bibliothèque et cornés ? Gilderoy ne sait pas encore lire, comment pourrait-il s'intéresser à ces ouvrages complexes…
Mais cette affirmation était fausse, lire, il le savait. Et ce depuis son quatrième anniversaire, dévorant en secret les grimoires appartenant à sa mère, mémorisant sorts et enchantements bien au-delà de son âge, préparant déjà, sans que quiconque ne s'en doute, le terrain de ses futures impostures et se désolant en cachette que la seule œuvre de fiction écrite par un magicien à sa disposition fût les contes de ce stupide Beedle le Barde.
Lors de ses études à l’École des sorciers, cette situation avait persisté. Tous, en observant son physique avantageux, ses sourires mièvres calculés pour charmer, ses propos empreints de vanité, ses vêtements parfaitement taillés dans les tissus les plus nobles – même sa robe d'uniforme arborait un air étrangement coquet, sans parler de ses autres habits, magnifiques et aux couleurs chatoyantes – le prenaient invariablement pour un être fat, superficiel, un brin stupide, et le traitaient avec une condescendance à peine voilée. Malgré ses excellents résultats dans l'ensemble des disciplines, rien n'avait pu y changer. Il faut toutefois préciser qu'il veillait constamment à ne jamais figurer parmi les cinq meilleurs élèves de sa classe.
Et pourtant, nul ne se posait la question : que faisait donc ce fanfaron à la faculté Serdaigle, la Maison réputée pour accueillir ceux qui possèdent intellect et sagesse ? Cette contradiction flagrante aurait dû éveiller quelques soupçons. De plus, le Choixpeau - fait méconnu de tous - lui avait aussi suggéré Serpentard, maison valorisant la ruse, l'ambition dévorante et l'ingéniosité calculatrice. Gilderoy rejeta fermement cette option, craignant que les élèves de cette faculté, naturellement méfiants et observateurs, ne percent à jour sa façade soigneusement élaborée.
Ce masque d'un être narcissique et un brin stupide était avantageux et il la maintenait avec soin. Quand elle commençait à perdre de son éclat, il inventait des moyens spectaculaires pour la raviver : faire graver son nom en caractères gigantesques de sept mètres sur le terrain de Quidditch – un véritable trait de génie – ou s'adresser à lui-même huit cents cartes pour la Saint-Valentin. Ces extravagances détournaient les soupçons, lui permettant d'opérer librement, tant dans l'enceinte scolaire qu'au-delà.
En réalité, malgré son apparente richesse, il n'était pas issu d'une famille particulièrement opulente, mais plutôt d'un milieu aisé.
Sa mère créait des bijoux magiques qui, sans être particulièrement précieux, rendaient leurs propriétaires plus attirantes, et connaissaient un grand succès auprès des jeunes sorcières peu fortunées. Son père, quant à lui, occupait un poste de secrétaire dans un obscur cabinet d’avocats.
La famille avait largement de quoi vivre, même de se payer des petits plaisirs et financer les menues excentricités de leur rejeton. Mais voilà, le père de famille fut mordu par un démon - non pas un être surnaturel, mais celui des jeux de hasard. Il s'y adonnait avec passion, laissant sur les tables de jeu moldues la plus grande partie de son salaire, et vers le moment où Gilderoy intégra Poudlard, presque la totalité.
Donc le garçon devait bien trouver les moyens pour, au moins, paraître à défaut d'être. Et le manège des subterfuges qui commença durant son enfance prit progressivement de l’ampleur.
… L'argent disparaît dans le sac d'un Gryffondor ? Les représentants de cette maison - de vraies têtes en l'air - et puis « pas vu, pas pris ». Personne ne songeait à interroger ce garçon au sourire innocent et aux manières si polies.
… Le match de Quidditch où l'équipe d'outsiders, sur laquelle Gilderoy avait parié, sort gagnante ? Simplement de la chance, et certainement pas un sortilège de confusion sur l'Attrapeur de l’équipe adverse.
… Une lettre anonyme, un peu de chantage, un article dans la Gazette à scandale... Jamais on ne découvrit le coupable. Comment soupçonner ce benêt de Gilderoy, avec ses sourires niais et ses yeux innocents ?
Après la fin de ses études, Gilderoy trouva un moyen moins dangereux de gagner son pain quotidien - et même le beurre et le caviar à mettre dessus - en se consacrant à l'écriture des ouvrages à succès dans lesquels il s'attribuait les exploits des autres. Il parcourait le monde à la recherche de sorciers ayant accompli des prouesses remarquables, les écoutait attentivement avant de les dépouiller de leurs souvenirs. Quelques sortilèges d'Oubliettes, ce n'était pas un crime horrible quand même ? se répétait-il, tandis que sa renommée et sa fortune ne cessaient de croître et l'amenèrent finalement à un poste d'enseignant à Poudlard. Et c'était justement là-bas que la fortune, cette dame frivole, lui tourna le dos.
Donc Gilderoy était assis sur son lit, en proie à des réflexions particulièrement amères, se demandant bien comment cette fois-ci il allait s'extirper de cette panade. Comment un être aussi exceptionnel que lui avait-il pu tomber si bas ? Lui, le chevalier de l'ordre de Merlin troisième classe, un auteur à succès d'œuvres de fiction que les naïfs prenaient pour des récits véridiques (le genre fantastique n'existant simplement pas dans le monde des sorciers), quintuple lauréat du sourire le plus charmeur élu par Sorcière Hebdo, membre honoraire de la Ligue de Défense contre les Forces du Mal et professeur dans la plus prestigieuse école de sorcellerie de toute la Grande Bretagne magique !
Il contemplait avec amertume sa descente vertigineuse : il avait dégringolé de l'Olympe de l'adoration quasiment universelle dans le Tartare d'une chambre pour patients incurables à Sainte Mangouste. Il se gardait bien de divulguer que son état était parfaitement curable, et ce sans aucun traitement : le sortilège de l'oubli n'avait pas fonctionné sur lui. Avait-il acquis une certaine immunité après l'avoir utilisé si souvent ? Sans doute. Il cachait donc ce fait, d'une part pour éviter Azkaban, l'usage du sortilège d'Oubliette étant malheureusement passible d'emprisonnement, d'autre part par désir de s'accorder un temps de répit. Il souhaitait digérer ce cruel et brutal retour de destin et concevoir une stratégie à la hauteur de sa gloire d'antan. N'excellait-il pas, après tout, dans l'art de métamorphoser les échecs en victoires, au moins dans ses récits ?
La porte s'ouvrit sans un grincement, ce qui était normal pour un service des incurables, et une jeune médicomage fit son entrée. Gilderoy tourna la tête et lui adressa son plus beau et ingénu sourire, oui, celui même pour lequel il avait reçu la distinction de Sorcière Hebdo, faisant rougir de plaisir la petite guérisseuse.
Elle le contemplait en triturant le bord sa robe d’uniforme jaune, visiblement impressionnée par son sourire et dupée par son air naïf. D'une main légèrement tremblante, elle lui remit le document officiel portant la signature du guérisseur en chef Smethwick, dont la teneur se résumait à constater que, face à l'impossibilité d'améliorer davantage l'état du patient Lockhart, sa sortie était désormais autorisée.
Gilderoy s'en effraya momentanément, son visage trahissant une inquiétude fugace, mais fut promptement rassuré par le contenu du second document que lui remit la médicomage débordante de compassion. Ses yeux parcoururent rapidement les lignes. Ce papier en substance expliquait qu'il ne serait aucunement abandonné à son sort. Le comité de tutelle bénévole de l'hôpital, comprenant parfaitement qu'après un sortilège d'Oubliette d'une telle puissance il lui était impossible de reprendre le cours normal de sa vie antérieure, lui avait trouvé un emploi totalement adapté à ses capacités actuelles ainsi qu'un logement. Les deux formant un ensemble : un poste d'assistant archiviste à la bibliothèque magique principale, accompagné d'une chambrette de fonction sur place. La petite phrase qui sembla sournoise à Lockhart terminait ce brûlot « Une excellente nouvelle pour quelqu'un qui apprécie tant les écrits ! »
Gilderoy grinça mentalement des dents de dépit. Ce petit poste subalterne et cette chambre qu'il imaginait déjà miteuse étaient loin de correspondre au summum de ses espérances secrètes. Dans son esprit défilaient les images de son ancienne vie : les couvertures de magazines, les séances de dédicaces bondées, les regards admiratifs qui le suivaient partout. Ce poste que le comité lui proposait était, à ses yeux, l'antichambre d'un véritable enfer quotidien. Pourtant, il ne laissa rien transparaître de son amertume. Au contraire, il accentua son sourire jusqu'à le rendre radieux, presque béat, et accepta en paraphant les deux formulaires avec une gratitude apparente et un peu surfaite.
La médicomage rayonna instantanément de satisfaction, totalement incapable de percevoir la subtile perfidie qui se dissimulait derrière le masque affable de son interlocuteur, aveuglée par l'aura de charme que Lockhart dégageait.
***
Gilderoy contempla avec aversion son nouveau lieu de résidence, bien éloigné de ses standards habituels, quoique préférable à une cellule d'Azkaban. C'était une véritable déchéance comparée aux suites somptueuses des établissements hôteliers et aux appartements réservés aux invités distingués des grandes familles de sorciers. Même ses quartiers d’enseignant auraient semblé princiers face à cet espace confiné et misérable qui s'offrait désormais à lui.
Une modeste pièce de trois mètres sur trois, dépourvue de fenêtre et donc de toute lumière naturelle. L'espace était meublé uniquement d'une couche étroite au matelas visiblement affaissé, d'un bureau bancal dont le bois avait perdu depuis longtemps son vernis d'origine, et d'une chaise dont le cannage présentait des perforations inquiétantes et dont les pieds portaient des marques de griffures. Manifestement, cet endroit avait précédemment servi aux brèves pauses d’un employé subalterne de la bibliothèque, comme en témoignait l'odeur légèrement rance de mets anciens qui imprégnait les murs et le mobilier.
Gilderoy soupira profondément, restaura d'un mouvement de baguette magique les détériorations les plus évidentes, faisant disparaître la poussière et rafistolant tant bien que mal le cannage défoncé, puis assainit l'atmosphère d'un sort de fraîcheur qui dissipa momentanément les effluves nauséabonds. Ayant accompli ce strict minimum pour rendre l’endroit acceptable il prit place sur l'unique siège en déposant sur la table devant lui la collation que la jeune médicomage bienveillante lui avait procurée à sa sortie de l'établissement hospitalier.
Il s'apprêtait à entamer son sandwich à la dinde lorsque, surgissant de nulle part, apparut sur sa table, juste à côté de son assiette, un imposant félin. Ce n'était pas un Maine Coon, bien qu'il lui ressemblât tant par sa stature exceptionnelle et son long pelage gris, que par ses oreilles pointues ornées de petits plumets, mais un Kneazle, son cousin, le chat magique.
La créature le fixait de ses yeux perçants, d'un ambre profond moucheté d'éclats dorés, semblant suivre chacun de ses mouvements d'un regard affamé. Lockhart n'aimait pas les animaux. Il n'avait jamais eu de chien, de chat, ni même de canari. Les bêtes, il les appréciait uniquement en tant que viande dans son assiette, et ni chiens, ni chats ne lui semblaient comestibles. Bien que dans certains pays... Cette idée lui traversa l'esprit avant qu'il ne la chasse avec un frisson de dégoût.
De plus, le sandwich était fort petit, Gilderoy avait à peine assez pour lui-même, et il ne souhaitait absolument pas partager avec cet invité imprévu. Il avala encore une bouchée puis, en totale contradiction avec ses principes, comme ensorcelé, stupéfait par son propre geste, gratta derrière l'oreille de l'intrus avant de lui offrir un morceau de son casse-croûte. Il versa également un peu d'eau dans sa propre assiette, faute de lait à proposer. Le chat se frotta contre sa main en le gratifiant d'un léger ronronnement, se nourrit et but avec une élégance remarquable sans laisser la moindre miette ou goutte d’eau autour de lui, puis sauta de la table et se dirigea vers le lit où il s'étala de tout son long, arborant l'air satisfait du devoir accompli.
Lockhart soupira et, résigné, le rejoignit pour prendre un peu de repos. La journée avait été interminable et éprouvante. Il sombra dans un profond sommeil, pour une fois exempt de tout cauchemar qui hantait habituellement ses nuits, quoique vers le matin rêvant d'un éléphant installé en ronronnant sur sa poitrine, une sensation à la fois oppressante et étrangement réconfortante.
Il ouvrit les yeux à l'aube et rencontra immédiatement le regard fixe et perçant du Kneazle, se tenant sur son torse. Il sentit ses griffes lui labourer légèrement la peau, car ce dernier les déployait puis les rétractait tout en le piétinant et pétrissant avec application, comme le font tous les félins du monde.
Gilderoy se leva et attaqua sa première journée dans ce monde nouveau pour lui, composé d'anciennes fiches bibliographiques à retranscrire, d'ouvrages poussiéreux à classer et de rayonnages à entretenir. Son compagnon silencieux, finalement baptisé Pouchok, le suivait comme son ombre. Sa présence discrète ne causait aucun désagrément, car face à cet animal, Lockhart n'avait pas besoin de feindre, bien au contraire, elle lui procurait un certain réconfort.
***
Le temps passa, un jour, puis deux, puis fila tel un train à grande vitesse. Voilà qu'un mois s'écoula sans que Gilderoy, plongé dans une terrible et déprimante routine, ne s'en aperçoive. Il se mouvait comme dans un rêve interminable et lourd, englué dedans comme un moucheron dans l'ambre. Il s'enfonçait, coulait comme un bateau percé de toutes parts, sans s'en rendre réellement compte, s'enfonçant toujours plus profondément dans le marécage du quotidien gris où hier ressemblait au demain et aujourd'hui n'était qu'un songe flou et insaisissable.
Un rêve d'où il fut arraché brutalement par la chute d'un livre sur sa tête dans un bruit mat. La douleur, vive et soudaine, le ramena instantanément à la réalité. Gilderoy leva les yeux, encore étourdi, et croisa le regard ambré du coupable qui l'observait avec une indifférence calculée. C'était Pouchok qui, en se promenant négligemment sur les étagères supérieures, avait fait tomber un grimoire et ne montrait pas la moindre once de culpabilité pour son méfait. À croire qu’il l’avait fait exprès.
L'homme, en se frottant le haut du crâne où une bosse se formait déjà, récupéra machinalement l'ouvrage pour le remettre à sa place, lorsqu'une réflexion le paralysa sur place. Cet événement, aussi navrant qu’inattendu, semblait avoir percé la brume de son esprit. Mais que faisait-il donc ? D'où venait cette torpeur ? Qu'était-il advenu de sa combativité et de son ingéniosité ? Ce travail sans importance, cette chambre misérable l'avaient-ils anéanti, le faisant sombrer dans l'abîme de son échec personnel, dont il touchait maintenant le fond ? Grâce à Merlin, ou peut-être à Pouchok, il venait enfin de se réveiller. Il lui suffisait désormais de prendre appui sur ce plancher abyssal et de s'élancer vigoureusement pour commencer son ascension vers la surface. Et par Mordred et Morgane, il était résolu à y parvenir.
D'un pas bien plus assuré, presque martial, Gilderoy se dirigea vers le modeste réduit qui lui tenait lieu de chambre, sans réaliser qu'il serrait encore fermement dans sa main l'ouvrage que le destin, incarné par Pouchok, avait mis entre ses doigts. Machinalement, il déposa le livre sur la table et revêtit son manteau épais, car les températures en ce mois de janvier étaient fort éloignées des estivales. Il se munit ensuite de sa baguette et de son porte-monnaie, puis quitta les murs poussiéreux de la bibliothèque, pour la première fois depuis son installation dans ce sanctuaire du savoir.
Il fit sa première halte à la banque Gringotts où il convertit ses quelques gallions, reçus en guise de premier salaire d'aide-archiviste, en livres sterling. Il comptait faire ses achats dans les boutiques moldues, se souvenant parfaitement que les prix y étaient bien plus abordables que chez leurs homologues sorciers.
Puis il s'aventura dans le Londres des gens ordinaires pour effectuer quelques emplettes : des fruits et des plats tout prêts qu'il suffisait de réchauffer par un sortilège - un changement bienvenu après les repas insipides de la cantine de son lieu de travail. Il acquit également des croquettes et du lait pour son - n’ayons pas peur des mots et appelons un chat un chat - SON Kneazle, ainsi qu'un bloc de papier, des crayons et des stylos.
Pour conclure, il s'autorisa une dépense inconsidérée, presque extravagante pour un employé de bibliothèque. Dans le rayon jeunesse du supermarché, il fit l'acquisition d'un livre dont la couverture aux teintes vives avait captivé son attention. On y voyait une jeune demoiselle s'élevant dans les airs, juchée sur une imposante contrebasse. (2)
***
Gilderoy rentra chez lui, les joues empourprées par le froid mordant de l'hiver, les bras chargés de provisions diverses et l'humeur nettement plus optimiste qu'avant sa promenade. Il anticipait déjà avec une certaine gourmandise un repas amélioré, un agréable moment de lecture et la reconnaissance de Pouchok teintée de cette morgue royale qui lui était caractéristique.
Justement, ce dernier était étendu en plein milieu du bureau bancal - à l'instar de tous les chats qui semblaient magnétiquement attirés par les surfaces interdites. Sa tête était nonchalamment posée sur le livre que Gilderoy avait laissé là auparavant, l'ayant complètement oublié dans sa précipitation.
Lockhart chassa le Kneazle de là sans ménagement, un animal, même magique, n'ayant rien à faire sur une table, puis, pris d'un léger remords, le gratta affectueusement derrière l'oreille pour s'excuser de sa brusquerie. Il reporta ensuite son attention sur l'écrit que le fatum, dans son ironie coutumière, lui avait offert par l'intermédiaire de son félin.
Quelle ne fut sa déception quand il vit que ce n'étaient que Les Contes de Beedle le Barde, unique œuvre de fiction du monde des magiciens, lue et relue d'innombrables fois jusqu'à en connaître chaque tournure par cœur. De dépit, il fut sur le point de le balancer par terre, quand son regard s'arrêta sur un détail intrigant : par différence avec les exemplaires vus auparavant qui avaient une apparence plutôt bon marché et ordinaire, celui-ci arborait une couverture en cuir vert patiné, avec des angles finement ciselés en argent, la tranche délicatement dorée à la feuille, et paraissait de plus très ancien.
Était-ce le premier, le tout premier exemplaire des Contes, la retranscription datant du quinzième siècle ? Si c'était le cas, Lockhart avait dans ses mains une véritable perle, un trésor pour un bibliophile.
Les doigts tremblants d'anticipation, il ouvrit le volume avec une délicatesse infinie, craignant qu'un mouvement trop brusque ne vienne endommager un ouvrage d'une telle ancienneté. À sa grande surprise, le livre ne présentait aucun signe de décrépitude : les pages de parchemin, légèrement jaunies, conservaient une robustesse étonnante, tandis que les écrits, magnifiquement enluminés avec une maîtrise technique exceptionnelle, demeuraient d'une clarté saisissante.
Gilderoy parcourut le grimoire avec émerveillement, s'attardant sur les illustrations somptueuses et les lettrines admirablement ornées qui marquaient le début de chaque récit. Il revint ensuite vers les premières pages, déterminé à lire méticuleusement chaque ligne pour identifier les variations avec les versions plus récentes qu'il connaissait. Et la différence, il la découvrit, et elle fut stupéfiante !
Il se laissa retomber contre le dossier de sa chaise, secoué par un rire silencieux mais incontrôlable, tandis qu'il relisait encore et encore la lettre dissimulée dans l'enveloppe fixée à la page de garde. « Cher ami ! En ce jour de ton anniversaire, permets-moi de t'offrir ce modeste cadeau accompagné de mes souhaits de bonheur et de bonne humeur !
Connaissant ton penchant pour les blagues, je t'offre ce recueil de contes écrit par ton fidèle ami, moi-même, et basé sur diverses histoires moldues et d'anciennes légendes de notre monde. Il est vieilli par un sortilège, donc tu pourras le présenter à ces vieilles barbes de la science qui t'avaient éconduit, trouvant tes recherches historiques et philologiques farfelues. Je suis sûr qu'ils n'y verront que du feu !
Ton ami dévoué,
Canopus (3) Black, le 16 mai de l'an de grâce 1890 ».
Lockhart n'en croyait pas ses yeux. Ces contes célèbres, supposément issus des profondeurs de la nuit des temps, n'étaient en fait qu'une vaste supercherie minutieusement orchestrée, une imposture brillamment élaborée. Il en était pantois - ce Canopus Black était un mystificateur aussi talentueux, sinon plus, que Gilderoy lui-même.
Cette découverte, telle une graine tombée en terre fertile, germa dans l'esprit créatif et retors de Lockhart, faisant naître l'ébauche d'une idée. Il ressentait des fourmillements au bout des doigts, persuadé qu'une simple impulsion supplémentaire lui permettrait enfin de trouver l'issue qu'il cherchait.
Cette impulsion, lui vint d'une source inattendue : d’un livre jeunesse acheté sur un coup de tête, Intitulé Tania Grotter et la contrebasse magique, signé d'un écrivain russe dont Gilderoy n'avait jamais entendu parler. Ce bouquin dont il commença la lecture uniquement pour se distraire se révéla captivant et il se laissa peu à peu emporter par les aventures de cette jeune sorcière à Tibidoxs, l'école de magie russe, tout en admirant la créativité et le talent de l’auteur. Mais au fil des pages, une conviction s'imposa à lui : ce roman n'était pas une pure invention, car il contenait trop d'éléments authentiques à peine voilés. Son créateur devait forcément être un sorcier ou un cracmol.
Une fois cet ouvrage lu et refermé, Gilderoy s'étira et sourit, pour une fois sincèrement. Maintenant, il savait ce qu'il avait à faire. Il allait écrire un roman sur les petits sorciers Anglais, qui serait destiné aux moldus. Il se baserait sur les faits réels et peu lui importait de ne pas maîtriser tous les détails, son imagination débordante compenserait largement.
Bien sûr, on pourrait l'accuser de porter préjudice au Code International du Secret Magique. Néanmoins, comme l'auteur russe l'avait démontré, la démarche s'avérait pratiquement dénuée de risque. Et si Lockhart y adjoignait un sortilège de Glamour, quelques subtils Confundo et la Potion de Polynectar – des pratiques certes réprouvées mais non sanctionnées par la législation dans la communauté des sorciers, particulièrement lorsqu'elles ciblaient des personnes ordinaires – il réduirait ce danger à néant.
De plus, les magiciens ne s'intéressaient guère aux écrits des non-sorciers, mais par précaution, il adopterait quand même un pseudonyme.
Il s'installa à son bureau, prit son stylo, approcha son bloc-notes et, sous le regard mystérieux, à la fois moqueur et bienveillant de Pouchok, commença à écrire :
HARRY POTTER À L'ÉCOLE DES SORCIERS
Roman
Par JKR...
FIN
Notes
- Gilderoy Lockhart est le personnage du deuxième tome des aventures de Harry Potter, Harry Potter et la Chambre des secrets. Durant la deuxième année scolaire de Harry à Poudlard, il occupe le poste de professeur de Défense Contre les Forces du Mal. Il est écrivain qui s'approprie les exploits d'autres sorciers pour les relater dans ses ouvrages prétendument autobiographiques. Expert du sortilège d'amnésie Oubliette, qu'il distribue généreusement, il finit dans un retournement ironique de situation par en être lui-même victime à la fin du livre.
- Tania Grotter et la contrebasse magique (Таня Гроттер и магический контрабас) est un livre qui existe réellement. Toutefois Lockhart n'aurait pu l'acquérir puisque l'ouvrage a été publié en 2002 et n'a jamais été traduit dans d'autres langues, les Maisons d'édition l'ayant considéré comme un plagiat. Je partage cette opinion, d'autant que même les couvertures présentent des similitudes frappantes.
- Canopus Black - personnage fictif de ma création, dont le nom s'inscrit dans la tradition familiale des Black qui nommaient leurs enfants d'après les étoiles. Canopus est l'étoile la plus brillante de la constellation australe de la Carène.