Professeure Granger - Les esprits de Castelobruxo
La pluie s'est arrêtée depuis une bonne heure. Les premiers rayons de lumière commencent tout juste à pénétrer l'école silencieuse. Dans quelques heures, des dizaines d'élèves rempliront les couloirs. Hermione, les yeux grands ouverts, fixe les boules de lumière qui planent au-dessus d'elle, d'une lueur tamisée et rougeâtre. La main de Kuyen, endormie à côté d'elle, est posée sur sa poitrine. Elle sent son poids à chacune de ses respirations. Elle devrait s'inquiéter, analyser ce qui s'est passé la veille, entre elles. Mais elle ne le fait pas. Elle n'en a pas envie. Pas maintenant. Elle ne pense même pas à Ron. Enfin, si. Un peu.
Elle est surprise d'elle-même, étonnée de ne pas se torturer, de ne pas regretter, de ne pas culpabiliser. Comme si ce qu'il venait de se passer était une évidence. Elle prend une grande inspiration. Tout à coup, c'est comme si elle s'enfonçait entre les coussins, comme si son corps avait existé, pendant quarante-six ans, uniquement pour se trouver à cet endroit, à ce moment précis. Elle tourne la tête pour regarder Kuyen. Son souffle silencieux s'échoue sur son épaule, elle le sent, l'accueille comme un cadeau. Hermione profite de cet instant pour l'observer, détailler les traits de son visage abîmé, de son nez droit et de sa petite fossette, qu'elle a au coin de la bouche. Ses anneaux brillent légèrement dans l'obscurité de l'aube, son cou doré apparaît, à travers quelques mèches noires. Quelle beauté, pense Hermione.
Les paupières de Kuyen s'ouvrent doucement.
« Hey, linda. »
Hermione lui sourit.
« On devrait bouger d'ici. Les élèves... »
Kuyen acquiesce, s'étire de tout son long et, d'un geste, se débarrasse de sa couverture. Elle se lève, nue comme un ver. Hermione, dans un état second, n'arrive pas à détacher son regard de ses courbes, de sa peau ambrée et tatouée, du galbe de ses jambes, de son ventre, de ses petits seins ronds...
« Linda ? Je suis certaine que le spectacle est fascinant mais il faut qu'on se dépêche.
- Quoi ? Euh, oui oui ! »
Kuyen éclate de rire. Les deux femmes finissent de s'habiller quand la porte s'ouvre d'un coup.
« Ah, c'est là que vous êtes ! Oh... »
C'est Ara. Quand il comprend la situation, il s'arrête, et son visage se tord en une expression narquoise, un grand sourire aux lèvres.
« La nuit fût bonne ? », dit-il sur un ton mielleux.
« Ah, cállate !
- Moi, la fermer ? C'est mal me connaître. »
Hermione rougit, Kuyen s'approche d'Ara d'un pas rapide et lui martèle le torse du doigt.
« Ara, je déconne pas ! » Avec son pouce et son index, elle mime une fermeture éclair sur ses lèvres. « Tu ne dis rien, à personne ! On a autre chose à faire aujourd'hui, en serio ! »
Il soupire, mi-amusé, mi-effrayé.
« Mais oui, Kuyen, je déconnais. Allons-y, on nous attend dans le bureau d'Aymara. »
Hermione se sent légère, malgré ce qui les attend. Elle n'a même pas honte, mais elle rougit quand elle sent le regard en coin d'Ara, amusé, sur elle. Ils marchent d'un pas rapide et débouchent sur l'extérieur, pour traverser l'escalier central. Un cri de désespoir résonne alors : c'est Odete, en bas sur l'esplanade. Elle est dans les bras d'un petit homme chauve, qui lui tapote l'épaule.
« C'est son mari », dit Ara tristement. « Elle a décidé de rentrer chez elle, pour mourir à ses côtés.»
Les deux femmes ne disent rien. Hermione ravale ses larmes, elle sent la rage s'emparer d'elle, crépiter lentement, au fond de ses tripes. Quelle injustice... Une bourrasque de vent rafraîchi par la pluie les sort de leur contemplation silencieuse. Sans dire mot, ils se remettent en route, descendent quelques marches pour s'engouffrer dans un des couloirs du premier étage.
La matinée s'est déroulée rapidement. Comme convenu, ils se sont tous revus dès le matin afin de se mettre d'accord sur un plan d'action. Un plan qui comporte plusieurs failles, et qui, parfois, prend de gros risques, mais personne n'a relevé quoi que ce soit et ils se sont accordés pour que l'équipe désignée par la directrice se forme dès la fin des cours. Celestino, depuis son plan supérieur, avait réussi à localiser El Tunche, après de longues recherches nocturnes. Durant la nuit, Alério, Yusded et Aristide avaient obtenu des informations précieuses sur le déroulé des événements. Ils avaient notamment averti les professeurs qu'il n'y aurait pas qu'un seul adversaire à combattre. Les étoiles le montraient, les pierres et les rêves aussi. Rosario Reimer avait annoncé que le travail de Tomàs et d'Aimé avait payé : ils pouvaient compter sur les potions de Force Élémentaire.
Hermione avait tout écouté avec un certain détachement, encore hantée par les images de sa nuit à elle. Des images s'étaient imposées à son esprit. Elle s'en était délectée, tout en s'empêchant de s'y abandonner complètement. Ce n'était pas le moment, vraiment pas. Leoma, d'ailleurs, lui avait mordillé l'oreille pour la rappeler à l'ordre. À l'annonce d'une deuxième menace, Hermione n'avait pas paniqué. Elle avait accueilli la nouvelle avec calme. Après ces derniers mois, elle se sentait prête. Elle était différente. El Tunche ne pouvait pas être plus effrayant que Voldemort, ou que cette horrible Bellatrix Lestrange. Ce qui l'inquiétait, cependant, c'est qu'elle faisait une bonne cible, pour l'esprit protecteur qui s'en prenait à toute personne qu'il ne considérait pas comme « chaman expérimenté et respectueux. » Elle avait décidé de ne pas se laisser envahir par tout ça. C'était très étrange, cette façon de se lancer dans quelque chose d'aussi aléatoire, et de n'y déceler aucun problème.
Hermione n'avait que trois heures de cours à donner en matinée et elle s'était enfermée dans son bureau, l'après-midi, afin de se reposer un peu, et d'écrire des lettres pour ses enfants, son mari, ses amis. Il est quatre heures et demie quand elle sort dans le couloir, baguette à la main.
Elle sent ses entrailles se tordre alors qu'elle marche vers l'esplanade. Les élèves sortent tout juste de leurs derniers cours. Hermione en salue quelques-uns, dans le brouhaha ambiant. Dans l'embrasure d'une porte ouverte, se tient Yusded, qui restera à l'école ce soir. Elle lui adresse un signe de tête encourageant, malgré son air sinistre. Hermione descend quelques marches, empruntant un raccourci qui lui permet d'éviter le flux d'élèves. Elle rejoint l'escalier central, qu'elle descend lentement, admirant le paysage qui s'offre à elle et qu'elle espère de tout cœur pouvoir contempler à nouveau, à son retour. Elle s'accroche aux paroles de Yusded : sans Hermione, ils échoueront. Sa présence n'est pas discutable.
Elle rejoint le petit groupe sur l'esplanade : Rosario Reimer a troqué sa robe pour un pantalon noir moulant qui lui donne un air un peu ridicule ; Ara, lui, a boutonné sa chemise pour l'occasion, ce qui fait sourire Hermione. Pachacùtec, les mains dans les poches, attend droit comme un piquet, l'air ennuyé. Aymara joue avec ses boucles, passablement agitée. Manci, elle, a l'air calme. Timbo, son totem-serpent, ondule sur sa clavicule. Elle offre un de ses sourires apaisants à Hermione, dès l'instant où elle arrive. Kuyen est en retrait, adossée à un arbre. Elle fume quelque chose qui ressemble à une fine cigarette, Phaxsi sur son épaule. Elle affiche un air soucieux, ce qui inquiète Hermione. Depuis qu'elle est ici, elle n'a jamais vu cet air-là sur le visage de Kuyen. Le nœud dans son ventre se resserre.
« Ne traînons pas là, les élèves vont se poser des questions », dit la directrice en se mettant en mouvement. Les autres la suivent, sans un mot, et entrent dans la jungle.
Ara marche devant, guidant les autres, puisqu'il est en contact constant avec Celestino. Depuis le plan supérieur, le professeur de Voyages spirituels lui indique en temps réel la position d'El Tunche, qui est au nord de l'école.
« Hey, linda, ça va ? », demande Kuyen qui vient d'apparaître aux côtés d'Hermione. Elle sent les doigts de la professeure de Pratique des rituels lui effleurer le poignet. Hermione frissonne, malgré la chaleur accablante. Des gouttes de sueur perlent sur son front.
« Ça va... Et toi ?
- Todo bien ! » Elle sourit, mais Hermione a une intuition étrange. Son sourire n'est pas le même. Est-ce à cause de la nuit qu'elles ont passée ?
« Ne t'en fais pas, linda, si on s'en tient au plan, tout ira bien.
- Je sais. »
Kuyen ne dit rien pendant quelques mètres. Et puis :
« Tu ne m'oublieras pas, quand tu seras rentrée à Londres, hein ? »
Hermione est prise de court, son cœur tambourine dans sa poitrine. Elle n'avait pas pensé à ça, elle n'avait pas pensé à son retour, à la reprise de sa vie normale. Est-ce que sa vie pourra encore être la même qu'avant ? Non. En tout cas, Hermione n'est déjà plus la même.
« Bien sûr que non », répond-elle simplement. « Et je ne suis pas encore partie, hein.
- C'est vrai. »
Hermione veut répondre, lui dire qu'elle compte bien profiter des derniers mois avec elle, mais Aymara arrive dans leur dos, sa grenouille-totem bleu électrique lovée dans sa chevelure.
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Ils marchent comme ça pendant plus de trois heures. La nuit est maintenant presque tombée. De temps en temps, certains se transforment en feux follets pour économiser de l'énergie et parce que – Hermione avait posé la question – l'acuité n'était pas aussi bonne, lorsqu'ils étaient sous cette forme. Ils préfèrent rester alertes, ce qu'Hermione comprend parfaitement. Au bout d'un moment, le pas des sorciers devant elles ralentit. Hermione veut demander ce qui se passe, mais Kuyen lui fait mine de se taire. Le silence est effectivement glaçant. L'air est froid, ce qui fait frissonner Hermione, trempée de sueur.
Les bruits d'insectes et d'animaux sont toujours là, mais on dirait qu'ils sont passés sur une autre fréquence, plus basse, plus grave, plus lente. Comme un léger bourdonnement, grinçant, somnolant.
Kuyen tire Hermione par le bras, Aymara les suit. Ils se regroupent.
« C'est la Llorona ! », chuchote Ara. « Je crois qu'on est dans sa zone.
- Peut-on contourner ? », demande Aymara.
« Je crains que cela ne soit trop tard », dit Rosario dans un souffle, le regard masqué par un reflet sur les verres de ses lunettes rouges. « Elle nous a repérés. Vous entendez ? »
Hermione tend l'oreille. Elle ne l'entend pas tout de suite. D'abord, des reniflements se font entendre, légers. Une femme qui pleure doucement. On l'entend gémir, hoqueter de peine. Elle avait lu beaucoup de livres sur la Llorona. Elle se souvient d'une chose, là, à cet instant : celui qui entend ses pleurs sera frappé d'un grand malheur. Hermione saisit sa baguette, qu'elle serre un peu trop fort dans sa main. Elle se fige, aux aguets, prête à dégainer. Des images de son combat contre les saceguas lui reviennent en tête. Malgré le dégoût que cela lui inspire, elle est déterminée.
Ils continuent d'avancer, tentant de faire le moins de bruit possible. Hermione sent ses pieds s'enfoncer dans la tourbe, sous la végétation épaisse. Enfin, ils débouchent sur une étendue d'eau stagnante, recouverte d'algues vertes fluorescentes. Des arbres tordus, aux racines épaisses et noires, sont penchés au-dessus de l'eau. Des nuages de moustiques assombrissent l'espace.
« Pachacùtec », murmure Rosario en jetant des regards alentour, « transformez-vous. »
Le professeur de Zoomorphose la fixe d'un regard appuyé mais s'exécute. Le loup brun dresse les oreilles, la truffe en l'air.
« Aymara, restez près d'Arapysandù. Ne rompez pas la connexion », dit-elle à ce dernier. « C'est absolument primordial. Vous m'avez comprise ? »
Les deux hochent la tête. La nuit tombe, noircissant la jungle. Hermione comprend que, quelle que soit la menace qui s'apprête à surgir, leurs forces sont réduites. Trois chamans en moins. Aymara et Arapysandù reculent pour se dissimuler dans des buissons de fougères, Pachacùtec les suit, et entreprend de monter la garde. Les pleurs de la Llorona s'intensifient. Ils déchirent le calme ambiant. Hermione grimace. Elle sent une pointe de désespoir naître au fond d'elle, lutte pour ne pas s'y perdre, quand elle entend la voix de Kuyen lancer :
« Urthor Yvaga ! »
Une onde chatoyante se dégage de Kuyen, puis une autre. Elles entourent le petit groupe avant de disparaître, et le calme revient. Hermione n'entend plus les pleurs, elle recouvre son énergie et sa vaillance. Kuyen a dû lancer le charme du Silence Abyssal, celui qui isole l'esprit. Quelle prouesse, cependant, de réussir à étendre ses effets à plusieurs personnes.
L'accalmie ne dure pas longtemps. Des créatures poussant des cris déchirants qu'ils ne peuvent pas entendre, surgissent de l'eau, le visage gris, la peau pendante et luisante dans la nuit. Des Noyés. Ceux-là même qui ont perdu la vie à cause de la Llorona, pour rester éternellement à ses côtés, dans les marécages poisseux de la jungle. Hermione ravale sa salive. Beaucoup de ces cadavres ranimés sont ceux d'enfants. Elle n'a pas le temps d'y penser, cependant. Un combat acharné s'engage dans la boue et ils sont forcés de se disperser. Manci est percutée de front, une créature l'enserre de ses bras gluants. La chamane ne panique pas, reste droite comme un piquet, et fixe le ciel de ses yeux devenus blancs. Elle s'enflamme. La créature lâche sa prise, et Manci continue de frapper, exécutant des figures impressionnantes, touchant ses cibles avec son corps incandescent. Mais elles se relèvent toutes rapidement.
« Confringo ! »
L'éclair lumineux sort de la baguette d'Hermione et fait exploser l'étang, propulsant une dizaine de cadavres dans les arbres qui le bordent. Rosario est fascinante, tranche les corps morts qui se jettent sur elle avec des lames de feu qui naissent entre ses doigts. Elle évite tous les coups. Kuyen soulève la terre, donne vie aux lianes qui viennent s'entourer autour des noyés jusqu'à ce qu'ils éclatent. Hermione se bat comme une lionne, envoyant des orbes de feu sur les créatures qui foncent sur elle, surgissant dans l'obscurité. Alors qu'elle est en train de lancer un sort de stupéfaction, qui touche sa cible, elle sent une force froide lui saisir le mollet. Elle trébuche, tente de résister, mais la boue de la berge la fait glisser. Elle se retourne, donne des coups avec son pied libre à la Noyée qui l'attire vers le marécage noir. Elle pointe sa baguette sur la créature, mais d'autres Noyés déboulent, à sa droite.
« Diffindo ! », lance-t-elle en les visant, peinant toujours à se libérer.
Ses jambes sont complètement immergées maintenant. Elle essaye d'attraper quelque chose, palpe le sol, mais il n'y a que de la boue autour d'elle. Elle veut tenter de lancer son sort à l'aveugle, quand elle se sent libérée, d'un coup. Elle n'a pas le temps de se demander pourquoi que deux corps qui luttent surgissent de l'eau, devant elle. Manci, les cheveux blancs et les yeux jaunes, a la peau écaillée et scintillante sous les rayons de lune. Elle a dû fusionner avec Timbo. Avec un corps élastique, elle entoure de ses bras la Noyée qui tentait d'attirer Hermione sous l'eau. Elle se débat comme une furie, poussant des cris muets. Les corps liés retombent à l'eau, créant des vagues gluantes qui atteignent Hermione au visage et lui font avaler de la vase. Elle crache, rampe dans l'eau croupie, baguette à la main, pour s'éloigner du combat et reprendre son souffle. Mais elle n'arrivera jamais à la berge. D'un coup, elle se retrouve immobilisée par l'eau. Elle arrive à se retourner, difficilement, pour repérer Kuyen, pour essayer de comprendre ce qui est en train de se passer. Et elle se fige d'effroi.
Ses collègues sont dans la même situation qu'elle. Immobilisées. Forcées d'assister à l'apparition morbide de la Llorona, qui sort du milieu du marécage sans créer d'onde à la surface de l'eau. Sa tête apparaît, irradiant tout d'une lumière blanche. Ses longs cheveux d'or, brillants et mouillés, entourent un visage éteint, dissimulé dans l'ombre. On aperçoit la lueur de ses yeux noirs et terrifiants, remplis de larmes scintillantes. Son corps suit, habillé d'une longue robe blanche trempée, collée à ses courbes magnifiques, son ventre rond, ses seins généreux. Ses doigts sont crispés et, toujours dans un silence bourdonnant, elle se met à hurler de douleur. Son visage est déformé par la tristesse. Hermione voit l'air vibrer autour d'elle et l'atmosphère se couvre d'un brouillard étincelant. D'un coup, les quatre femmes, bloquées par l'eau devenue laiteuse, sont aspirées pour rejoindre la pleureuse. Hermione, qui n'a rien vu venir, boit la tasse dès l'instant où elle se retrouve sous l'eau. Ses poumons brûlent, elle tente de garder les yeux ouverts. Elle reçoit plusieurs coups violents sur le corps, percute des objets, des cadavres. Elle perd sa baguette qui disparaît dans les fonds opaques.
Quand elle peut enfin bouger, elle remonte à la surface immédiatement. Elles se trouvent maintenant au milieu du marécage, éclairé d'une lumière douce et effrayante. L'eau leur arrive à la poitrine, rendant les mouvements difficiles. Aymara aurait été bien utile, ici, se dit Hermione, en se retournant vers la berge, qui n'est maintenant plus visible, couverte de brume. La Llorona se tient juste là, à quelques mètres d'elles, ses orteils effleurant gracieusement la surface de l'eau. Hermione essaye de rejoindre Kuyen, mais des Noyés jaillissent, bouche béante. Et cette fois, ils ont l'avantage du terrain.
Hermione n'a pas le temps de réfléchir à une stratégie. Elle est attirée à nouveau vers le fond du marécage, croisant le regard catastrophé de Kuyen, avant de sombrer. Sous l'eau, elle se retourne face à son adversaire, une créature imposante. Le cadavre d'un homme plutôt costaud. Ses globes oculaires ne sont plus là. La vision de ce visage décharné est terrifiante. Hermione lance une boule de feu et touche le Noyé. Il a l'air d'hurler. L'instant d'après, Hermione est attaquée par plusieurs cadavres qui la retiennent sous l'eau de leurs mains blanches. Elle va mourir d'asphyxie, elle a besoin d'air. Elle aperçoit les cheveux noirs de Kuyen onduler quelque part dans l'agitation. Un éclair vert illumine l'eau et les cadavres lâchent Hermione, qui remonte sans se poser de questions.
Mais tout va ensuite très vite. Kuyen tombe sur elle, assommée par un Noyé. Le charme du Silence Abyssal est alors rompu, et le son déchirant revient brutalement aux oreilles de tous. Hermione est transpercée par les lamentations de la Llorona qui hurle sa douleur à pleins poumons. Elle se sent perforée, brisée. Et subitement, plus rien n'a d'importance. Que peut-elle faire, de toute manière ? Elle utilise toute la force qui lui reste pour maintenir la tête de Kuyen hors de l'eau.
« Tiens bon... »
Les cris s'intensifient, Hermione pleure. Une douleur cinglante alourdit sa poitrine, tout est fichu, tout est vain. Elle s'abandonne. Elle est inutile, elle a toujours été inutile. Et elle est une terrible mère, une horrible épouse. Si elle lâchait tout, là maintenant, ce serait plus facile pour tout le monde. Elle n'aurait plus besoin de s'expliquer, elle ne causerait plus aucun mal à Ron, à ses proches, avec ses états d'esprit toujours trop complexes. Ses enfants s'épanouiront mieux sans elle. Tout ce qu'elle doit faire, c'est se laisser emporter par ce courant magique, cette force surnaturelle, si puissante et si belle, celle d'une mère endeuillée qui veut simplement réunir dans la mort, apaiser par l'oubli. Et elle la comprend. Il lui suffit de fermer les yeux. C'est facile. Ses paupières sont lourdes. L'eau est chaude. Le corps inconscient de Kuyen flotte, attiré vers l'esprit libérateur qui plane au-dessus d'elles, qui les accueille dans les entrailles de son monde. Elle est si belle quand elle pleure. Hermione lâche Kuyen et se laisse couler, prête à rejoindre, enfin, le néant.
« Selmor Abyen ! »
Une lumière bleue inonde alors le marécage, dissipe le brouillard dans un bruit tonitruant. Hermione ne comprend pas ce qui se passe, et elle s'en fiche. Elle ne fait que ressentir, qu'accompagner son corps manipulé par l'eau, par les remous, les vagues qui sont devenues féroces, tout d'un coup. Tout tremble. Son corps est lourd, à présent, et s'écrase sur le sol du marécage boueux, qui a été vidé de son eau. Elle hoquette, crache, respire. Les cris de la Llorona sont comme étouffés. Hermione a envie d'aller l'aider, de la rejoindre, mais la vision de Kuyen, allongée devant elle, lui fait l'effet d'une décharge et la rappelle à la réalité.
Elle se retourne, haletante. Aymara se tient là, la peau bleue et luisante comme Tykehai, sa grenouille-totem. Elle ressemble à une déesse, au centre d'un souffle magique qui balaye toute la scène. La chamane exécute des mouvements lents avec ses bras, concentrée, dégageant des volutes de lumière turquoise qui fendent la nuit. Hermione prend quelques secondes pour assimiler toutes les informations récentes et reprendre ses esprits. Un vacarme gronde derrière elle, là où se trouve la Llorona. Elle sursaute et se rend compte qu'un combat magistral est en cours. Un serpent géant et luisant, formé de l'eau noire du marécage, est en train de frapper la pleureuse violemment, étouffant ses cris, qui se dissipent progressivement dans un glougloutement ridicule. Au sol, sur la boue où se trouvent Hermione et Kuyen, des Noyés se débattent comme des poissons hors de l'eau. Ils suffoquent, rampent, hurlent de leurs cris stridents qu'Hermione peut maintenant entendre. Elle fronce les sourcils, se relève, et pousse un cri de douleur quand elle prend appui sur sa jambe droite, blessée. Elle entend Leoma, au-dessus d'elle, et sans comprendre comment, elle se met en mouvement. Les cheveux dégoulinant devant ses yeux, elle trébuche jusqu'à Kuyen et entreprend de la tirer vers Aymara, qui commande toujours le serpent d'eau comme s'il s'agissait d'une vulgaire une marionnette de chiffon.
« HERMIONE ! »
Elle entend Ara l'appeler, comme dans un écho dans le néant. Ses oreilles sont remplies d'eau et les rafales magiques emportent les sons, les images, la vision. Elle est complètement déboussolée. Elle prend une grande inspiration et décide de se concentrer sur le visage de Kuyen. Quand tout sera terminé, elle pourra à nouveau plonger dans son regard lunaire, se laisser emporter par son rire cosmique. Elle pourra retrouver Ron, ses enfants. Oh, comme ses enfants lui manquent. Il n'y a que ça qui compte. Hermione est déconnectée de tout le reste, même quand Ara arrive pour l'aider à ramener Kuyen derrière Aymara, toujours en plein combat. Les coups se fracassent comme des vagues sur une falaise d'Écosse. Hermione est sonnée, elle passe ses doigts sur les cicatrices de Kuyen et murmure « Vesur Een ». C'est le sort de guérison des chamans du feu. Elle est trop faible, à cet instant, pour qu'il fonctionne cette fois-ci. Mais des trainées incandescentes se forment, dans le sillage de ses doigts qui suivent les traits de Kuyen. Elle sourit, pourtant convaincue que cela ne sert à rien. Du coin de l'œil, elle voit la cape rouge de Rosario qui vient de s'agenouiller à côté d'elles et d'Ara, qui s'exclame :
« Il arrive, Rosario ! On ne peut pas rester ici !
- Laissons-le venir. Après tout, on le cherche.
- Mais c'est de la folie, personne n'est en état de se battre !
- Nous avons les potions, Arapysandù.
- Nous n'avons aucune chance, sans Kuyen. »
Hermione n'écoute plus. Tout est flou, devant elle, mais elle voit la silhouette d'Aymara s'affaisser au sol. Et dans un grondement assourdissant, le serpent d'eau se désintègre. L'eau retombe et les engloutit, avant de reprendre sa place initiale et de redevenir un banal marécage. La Llorona n'est plus là. Le calme est revenu. Et Kuyen ouvre les yeux.
« Hermi...one. »
Hermione rit. Elle sent quelqu'un la pousser légèrement. C'est Rosario. Elle tient une fiole à la main. Celle qui contient la potion de Force Élémentaire. Elle enlève le bouchon et la porte aux lèvres de Kuyen.
« Buvez », dit la directrice.
« Mais... », dit Kuyen difficilement. « Vous en... aurez besoin...
- Nous avons réussi à faire trois portions. Buvez. »
Kuyen ferme les yeux, affaiblie. Elle fronce les sourcils.
« Non... je...
- EL TUNCHE EST LA ! », hurle Ara.
Avec ses doigts gantés, Rosario Reimer force Kuyen à entrouvrir les lèvres pour lui déverser la potion dans la bouche. Une goutte noire coule depuis la commissure de ses lèvres.
Hermione sent quelque chose mourir en elle et, au même moment, un loup brun surgit de nulle part pour sauter à la gorge de la directrice, sans prévenir.
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Et voilààà pour ce chapitre!
J'espère qu'il vous a plu! Comme d'habitude, j'attends vos retours avec impatience :)
Et n'oubliez pas de voter pour la fin: est-ce que Ron et Hermione terminent ensemble à la fin de l'histoire? Ca se passe ici: https://forms.gle/TeiZ2kT1FA1pP1t4A