Radimir Vynoque avait 24 ans et était dans la fleur de l’âge. Fraîchement diplômé de la Sorbonne, il arborait fièrement une petite moustache taillée au millimètre et brossée au peigne fin. Accompagnant son amant éphémère du moment, ce cher Jacob, qui deviendra très vite un illustre inconnu à ses yeux, il se rendait à l’Eglise, contraint et forcé. Vynoque s’ennuyait dans sa vie amoureuse, et ce depuis son premier amour d’enfance, et il s’était récemment pris d’admiration pour le long poireau de son camarade de promotion, Jacob. Mais que n’avait-il pas choisi de forniquer avec un hippie ! Cela lui aurait évité les scènes de ce zozo qui le forçait à assister à la messe dominicale ! Il frissonnait d’horreur à l’idée de se retrouver avec tous ces culs bénis, ces cul de jattes, ces culs de lampes ! Bouillonnant, il donna un prodigieux coup de tatane à la personne qui distribuait la liste des complaintes à l’entrée.
-Balayez moi le passage, les culs terreux !... Jacob ? Oh oh Jacob ! Que dirais-tu d’aller plutôt à la ginguette ? minauda Radimir
Mais Jacob était déjà mou et possédé, dans cet habituel état second des gobeurs de sacristie. Une fois assis sur les bancs de la sainte chapelle, le Vynoque ronchonnant entreprit de se consoler en imaginant le remerciement que lui prodiguerait le Jacob à la sortie. Ses bras pliés sur sa grosse panse, il se sentit progressivement partir dans un sommeil profond peuplé de rêves hérétiques. À cette époque, notre bonhomme ignorait encore tout de son somnambulisme. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’il fut réveillé par la voix tonitruante du prêtre qui retentit pour entonner une prière. Il avait la bouche clouée au pieux du Jacob ! Le jeune homme, lui, avait les yeux rivés vers le ciel et un sourire béat, croyant sans doute être pris d’une transe divine. Ah ! Vynoque avait toujours rêvé faire une gâterie sous les yeux du Saint-Père. Son moment de gloire était enfin arrivé. Il releva la tête pour jeter un œil à l’effet que faisait son jeu de trompette à l’assistance. Mmmm, ils sont tous obnubilés par leur bondieuseries, ils n’y voient que du feu ! ricanna-t-il. Il accéléra son ouvrage. Mais tout à coup, Jacob, pris de spasmes, dégoupilla. La belle veste du dimanche du Vynoque n’en sorti malheureusement pas indemne. Me voilà tout salopé ! C’est le moment précis que le prêtre choisit pour annoncer le terrible courroux divin qui attendaient les fornicateurs. Vynoque bondit de son siège :
-BRRRRR, A MORT LES PORTES SOUTANES ! OUI VOUS LES GIBIERS DE GUILLOTINE ! ON VOUS A PAS SONNÉ ! REGARDEZ LE JACOB COMME IL EST HEUREUX ! VOUS LES NIAISEUX, LES ENTERREURS, VOUS FERRIEZ MIEUX DE PAS NOUS RABÂCHER LES OREILLES AVEC VOS SALADES ! VOUS ÊTES PAS D’ACCORD VOUS AUTRES ? dit-il se tournant vers l’assistance.
Certaines personnes le regardèrent avec étonnement, d’autres hochèrent la tête d’assentiment. Radimir, fier comme un coq jetait des regards conquérants à l’assistance, qui devait, d’après lui, le prendre pour le nouveau messie. Jacob quant à lui était fou de rage et força le Vynoque à s’assoir en le tirant par la manche.
-Assez ! souffla-t-il à Radimir. Si tu me fais encore honte de la sorte, je jure devant Dieu de ne plus jamais prendre soin d’un livre ancien.
-La messe est dite ! renchérit le bonhomme bouillonnant.
Le prêtre allait se rebiffer, mais c’était sans l’intervention du nouveau venu. L’homme, un moine dont la large capuche couvrait le visage, se dirigea droit vers le curé et lui souffla un mot à l’oreille.
-C’est l’heure de communier, et après cela, nos chers moines nous chanteront les louanges de la Pâques, déclara alors le prêtre qui lançait des regards furibonds au Vynoque.
Au grand étonnement du jeune et fringuant Radimir, l’assistance se leva et se dirigea vers le curé afin qu’il les nourrisse. Ah, pensa-t-il, les bigots ont tout de même apporté de quoi combler ma pauvre panse. Il était temps ! Il se leva et alla faire la queue en compagnie du Jacob pour obtenir sa pitance. Estimant au bout de quelques secondes qu’il avait suffisamment attendu, il bouscula les personnes qui se trouvaient sur son chemin.
-Faites place ! Vous voyez pas que j’ai plus besoin de nourriture que vous ? Faut que je remplisse tout ça moi ! Allez, débarrassez-moi le plancher. Faites plaaaaace ! grondait-il.
Arrivé devant l’autel, Radimir Vynoque constata que ce n’était pas le prêtre qui s’y tenait. Le moine avait pris sa place, toujours couvert de sa capuche. Radimir se posta droit en face de lui et ouvrit la bouche en la désignant du doigt :
-Aller mon pépère, enfile moi tout dans l’gosier ! J’ai une faim d’ogre !
Le moine, qui semblait un peu troublé, déposa alors sur la langue du Vynoque une minuscule hostie, de la taille d’un ongle d’orteil.
-BON DIEU ! QU’EST CE QUE C’EST QUE ÇA ?! DES MIETTES DE PAIN ? C’EST AVEC ÇA QUE VOUS COMPTER NOURRIR LE CÉLÈBRE RADIMIR VYNOQUE, DOCTEUR EN SORBONNE ET CHER AMI DE PIDANSAT DE MAIROBERT ? TU ENTENDS ÇA JACOB ? ALORS LA C’EST LE POMPON !
Pour illustrer sa rage, Radimir racla un grand coup le fond de sa gorge et saisit le moine par le col :
-VOUS SAVEZ CE QUI VOUS REND SI INGRATS VOUS AUTRES ! LA CHASTETÉ ! OUI MONSIEUR, C’EST D’AVOIR LES SACOCHES PLEINES ! JE VAIS VOUS MONTR…
Les mots de Vynoque se perdirent dans sa bouche. Il avait tant secoué le moinillon, que sa capuche était retombée sur son dos. Vynoque découvrit alors bouche bée qu’il s’agissait d’un jeune et bel homme. Ses yeux étaient d’un bleu plus foncé que la nuit, ses cheveux scintillaient comme de l’or et son minois était celui d’un ange. Ciel ! C’est un dieu grec ! pensa-t-il, les yeux écarquillés. Le moine plongea son regard dans celui de notre jeune docteur en Sorbonne, et le monde s’arrêta autour d’eux. Radimir était hypnotisé. Son cœur palpitait. Un coup de foudre livré sur un plateau par le Seigneur, himself !
-Etes-vous l’archange Gabriel ? souffla Vynoque
-Non, sourit le jeune moine, je suis le père Purgold.
***
Radimir Vynoque passait les meilleurs moments de sa vie de jeune adulte arrogant. Il avait le plus bel amant de tout Paris, et l’avait déniaisé dans les règles de l’art ! Après s’être écrit de longues lettres enflammées, Vynoque avait franchi en secret la porte du couvent afin de consommer son union avec Purgold. La nuit avait été torride et notre brave Radimir pensait bien avoir trouvé le coup de sa vie ! Pour couronner le tout, il n’était pas peu fier d’avoir défroquer un moine niaiseux ! Régulièrement, les deux hommes se retrouvaient dans la cellule privée de Purgold et s'adonnaient à la débauche sous les yeux de l'hypocrite Vierge Marie.
Ce jour-là, Le Vynoque, qui avait chaud aux oreilles autant qu’à l’intérieur de sa plus belle culotte brodée, se rendait chez son fougueux amant, un fouet dans sous le bras. Impatient, il dévissa la porte de ses gonds en la poussant de toutes ses forces. Il hurla alors d’un ton impératif :
-DÉCALOTTE TOI PURGOLD, ME VOICI !
Mais ce jour-là, le moine n’était pas seul. Il était accompagné de six succubes, toutes nues, et occupées à caresser différentes parties de son corps. Il venait de surprendre son amant en pleine partie fine.
-BILLEVESÉES !
-Oh, ne fait pas l’outré Radimir et rejoins-nous !
-MOOOAAAAARFFFFF, JE NE MANGE PAS DE CE PAIN LÀ ! AH LE GUEUX ! AH LE GOUJAT ! OSER ME TROMPER AVEC DES GOURGANDINES ! DES NENETTES PAS FRAÎCHES PAR DESSUS LE MARCHÉ ! DES THONS ! DES SARDINES DE BASSES VERTUES !
La scène qui s'ensuivit fut terrifiante. Le Vynoque avait saisi son fouet et était bien résolu à secouer les puces de tout ce petit monde. Dans la cellule, ce fut l’anarchie. Le Vynoque faisait tomber tous les meubles au sol, heurtant les filles au passage. Secouant son fouet au-dessus de sa tête, il fessait à tout va toute personne se trouvant à sa portée. Arrivé devant le Purgold et son pinceau qui s’élevait encore vers les cieux, il s’arrêta net. Soudain submergé par l’émotion, Radimir fondit en larmes :
-Pourquoi Purgold, pourquoi ? sanglotait-il. Je pensais que tu m’appartenais, que tu étais JOYEUX ! Jamais je n’aurais pensé être trahi de la sorte, et sûrement pas par toi ! Bonté divine ! Et dire que c’est moi qui t’ai défroqué. J’aurais dû te laisser être enfant de cœur !
-Écoute mon cher Radimir. Tu as été la personne qui m’a guidée sur la voie de la lumière, et je t’en remercie. Mais je ne suis pas fait pour être l’homme d’un seul. Je suis trop jeune ! Je comprends que nous ne puissions plus être ensemble désormais, mais sache que je ne t’oublierais jamais.
Ainsi se termina l’aventure brève mais la plus torride que notre Vynoque n’ai jamais vécu du haut de ses 24 ans. Plus tard, Radimir apprendra que le tout Paris écrivait des pamphlets et des écrits érotiques exposant les déboires de ce célèbre moine qui s’introduisait dans tous les couvents de France et de Navarre pour déniaiser les moines et les nonnes.
***
-Purgold ? balbutia le vieux Vynoque, allongé sous une peau d’ours. Est-ce bien toi ?
Le vieil homme s’éveillait après avoir traversé les Carpates enneigées sous les ordres de la drôle de femme du William et s’être évanoui. Au-dessus de lui, un homme âgé, à la longue barbe blanche le fixait avec inquiétude. Il n’avait plus rien du jeune moine que le Vynoque avait connu, mais ses yeux d’un bleu foncé étaient toujours les mêmes. Oh ! Si je m’attendais à tomber sur lui !
-Oui mon cher ami, c’est moi. Dit Purgold, sur un ton apaisant. Mais c’est plutôt à moi d’être étonné de te voir. Comment t’es-tu retrouvé à frapper à la porte de mon château ? Voilà des décennies que je n’ai plus entendu parler de toi.
-Et moi donc ! Je ne savais pas que c’était chez toi, sinon je serai pas venu, bouda le Vynoque en croisant les bras sur son ventre.
-Enfin Radimir, ne pouvons-nous pas laisser nos erreurs de jeunesse de côté après toutes ces années ?
-Mooooooaaaarffff, réfléchit Radimir, oui, tu as raison.
Le vieil homme se redressa et s’assit sur son lit.
-C’est toi qui a l’incunable qui permet de retrouver les disparus ? demanda-t-il de but en blanc, en scrutant son ancien amant d’un regard instigateur.
-Radimir ! s’exclama Purgold, effaré. Tu ne devrais pas parler de choses si sérieuses et secrètes d’un ton si détaché ! Que diable veux-tu faire de cet incunable ?
Radimir Vynoque, sous les yeux du Père Purgold se sentit soudain comme un enfant, un enfant qui avait besoin de vider un sac devenu trop lourd à porter. D’une traite, en larmes, il débita toute son histoire.
-… tu comprends ? Trop de monde repose sur moi et sur cet incunable. Poudlard ne peut pas se passer de Dumbledore, je suis lié aux filles-insectes par un contrat, ma compagnie a été dissoute et capturée. J’étais leur messie, leur chef suprême et je n’ai pas pu les protéger ! Le William a femme et morveux mais m’aime plus que jamais. L’ange de la Mort court toujours, mais d’après Dame Eliesse la voyante, elle n’agit même pas seule ! Et pour couronner le tout, moi qui pensait enfin avoir trouvé l’homme de ma vie, voilà que celui-ci m’est ravi à son tour ! Et je ne te parle pas des sentiments pour le William qui sont remontés à la surface au moment précis où il ne fallait pas ! Ah Purgold, qu’est devenu le temps de notre jeunesse ? J’étais l’homme avec les ancêtres les plus illustres, l’homme le plus convoité et talentueux d’Europe ! Et me voici démuni !
Purgold était estomaqué devant l’image d’un Vynoque abattu et qui ne croyait plus en lui. Il ne pensait pas vivre assez longtemps pour voir ce jour arriver.
-Radimir, ressaisis toi enfin ! Je ne te reconnais plus.
Le moine prit la tête du Vynoque entre ses mains et la posa délicatement sur son épaule.
-Ne t’inquiètes pas mon cher ange. Tout va s’arranger. Je garde bien le Livre des Ombres dans ce château, et je vais te laisser l’utiliser. Après tout, tu as toujours une place importante dans mon cœur. Sans ce jour à l’Église ou je t’ai rencontré, qui sait ce que je serai devenu aujourd’hui ? Je te dois une fière chandelle. Mais tu dois savoir une chose : se servir de l’incunable prend du temps. Il faut accomplir bon nombre de sortilèges et d’incantations avant que le Livre des Ombres te laisse l’approcher. Il faudra montrer patte blanche et prouver ta valeur.
-Est-ce bien vrai Purgold ? demanda Radimir, en s’essuyant les yeux. Tu vas m’aider ?
-Oui. Mais je dois te prévenir. Je pars demain au petit jour pour l’Europe où je dois donner une conférence. Tu vas devoir affronter cette épreuve avec l’aide de mon assistant, le Julien. Je ne pourrais pas t’aider.
-C’est qui ce zozo ?
-En vérité, il est le fils que j’ai eu avec une Ukrainienne. Mais attention Radimir, il l’ignore ! Je compte sur toi pour ne rien lui révéler. Il pense avoir eu ce poste pour ses compétences. Je veux qu’il continue à y croire.
-MOAAARFFF, Un bâtard !
La nuit qui suivit, Radimir dormit d’un sommeil serein. Il allait enfin trouver la solution à tous ses problèmes et retrouver les disparus. Puis il enverrait les créatures démoniaques qui sont derrière tout ça aux enfers. Au petit matin, un vent glacial le réveilla en sursaut.
-Bon sang ! Mais qui a ouvert ses fichus hublots !
-Mmmm, ouuuuui, dit le dénommé Julien, c’est moi. J’ai trop chaud.
Vynoque ne l’avait pas entendu arriver. Cela s’expliquait peut-être par la démarche de flamant rose du fils du Purgold. Vynoque fut frappé d’horreur devant la face peu avantageuse de cet homme. Si le moine avait eu un minois d’ange dans sa jeunesse, ce n’était certes pas le cas de son rejeton ! Mais pire que tout, il affichait sur son visage le sourire le plus forcé et hypocrite que le vieil homme n'avait jamais vu.
-MOOOAAARFFF ! Fermez-les ! Apportez moi un encas et allons ouvrir cet incunable !
-Mmmm, je ne crois pas, répliqua le Julien.
Vynoque se redressa complètement, d’un bond. Un récalcitrant ? Ah non !
-COMMENT ÇA VOUS NE CROYEZ PAS ? JE N’AIME PAS VOTRE TON JEUNE HOMME ! LE PÈRE PURGOLD VOUS A ORDONNÉ DE M’AIDER ET C’EST CE QUE VOUS ALLEZ FAIRE !
-D’après mes calculs, je vais bientôt remplacer le père Purgold, je n’ai pas besoin de ses conseils et je n’ai pas d’ordres à recevoir, ni de lui, ni de vous. C’est moi qui gère la bibliothèque.
-VOUS ALLEZ M’ENTENDRE ! VOUS NE SAVEZ PAS À …
La colère du Vynoque fut interrompue par un craquement sec. L’œuf de Snapy, posé à côté de son oreiller, venait de se fissurer. Le sang du Vynoque ne fit qu’un tour. Oh non ! Le bébé arrive !