Les Éphémères
Elle entend ses pas, légèrement en retrait derrière elle. Des pas réguliers, calés sur les siens. Malefoy la suit, docile, sans briser le silence qu'elle maintient.
Au niveau des escaliers, elle prend la mauvaise direction. Pas celle qui mène vers le bureau de la directrice, plus bas, au deuxième étage. Mais celle qui monte au cinquième.
Les pas dans son dos s'arrêtent abruptement.
— Granger?
Elle se retourne. Le voit planté là, bras ballants, au pied des marches.
— Il faut passer récupérer quelques affaires dans ma chambre d'abord.
Il ne bouge pas d'un pouce, semble attendre des éclaircissements.
— Des trucs qu'il faut rapporter à McGonagall, ajoute-t-elle. On va en avoir besoin. Ça ne sera pas long.
Elle soutient son regard, se fait pressante. Le mensonge tiendra s'il n'a pas le temps d'en chercher les coutures.
— Tu viens?
L'air peu convaincu, même presque bougon, il laisse une seconde passer. Puis, sans un mot, commence à monter les marches.
Elle relance la cadence. Redresse la tête, fixe un point droit devant.
C'est presque trop facile, comme s'il ne voulait pas la froisser. Tellement facile que ça la dérange. Des affaires à rapporter à McGonagall, entreposées dans sa chambre? Il sait que ça ne tient pas la route, et il la suit quand même. C'est plus déstabilisant que s'il avait protesté.
Elle passe outre. Sent son regard dans son dos. Ne ralentit pas pour autant.
— Quels trucs? demande-t-il après une minute.
Elle ne répond pas tout de suite. Laisse le silence durer, juste assez pour qu'il ressemble à de l'indifférence. Cherche quelque chose de plausible, quelque chose qui le fasse cogiter assez longtemps pour qu'il se taise. Puis l'entend rattraper son rythme d'une demi-foulée, parvenant à sa hauteur dans l'espoir de se faire entendre.
— Granger.
— Des trucs pour le bal de Noël. Accessoires, décorations, inventaires...
Il s'arrête net. À son tour, elle s'immobilise, lui fait face, note l'incompréhension creuser l'espace entre ses sourcils.
— On me convoque pour organiser le bal de Noël, comprend-il. Avec toi.
— Voilà.
Elle ignore son scepticisme évident. S'efforce de ne pas le toiser, de garder un registre clinique dans sa voix. Et elle remarque le tic. Cette façon toute particulière qu'il a de la sonder du regard, en alternant d'un œil à un autre, comme un calcul qui n'a pas de solution. C'est subtil, et frénétique à la fois. Pour un peu, elle croirait qu'il essaie de la lire.
— C'est ce que tu appelles une formalité administrative.
— Hm.
Elle devine son objection à la façon dont sa mâchoire travaille. C'est troublant de le voir comme ça, perdu devant elle. En inspectant le gris de ses yeux, elle trouve l'ombre d'un orage mais pas le venin d'autrefois. Puis elle se souvient de Bellatrix, ce jour-là, au manoir. Son regard, à lui, témoin de sa torture, lui revient éteint. Voilà qu'aujourd'hui elle l'accuse et lui tend un piège. Plus elle y pense, plus elle a du mal à réconcilier toutes ses facettes. Celles d'un garçon qui a l'air de vouloir qu'on l'oublie.
Elle se détourne avant que ses traits ne trahissent sa pensée.
Il la suit.
Les torches s'éclaircissent à mesure qu'ils s'éloignent des zones de passage. Quelques élèves les croisent, et les évitent: un préfet de Serdaigle absorbé dans son parchemin, une deuxième-année qui baisse les yeux… D'autres visages apparaissent et s'évanouissent.
Ils arrivent dans le couloir des préfets. Désert. Sa chambre est à l'extrémité: une porte ordinaire, sans panneau distinctif. Elle sort sa baguette, murmure le mot de passe —qu'elle devra penser à changer—, pousse la porte, et se retourne.
— Entre.
Il hésite un instant, semble évaluer quelque chose, puis obéit.
Le temps qu'il découvre les piles de livres qui colonisent chaque surface, le bureau encombré de parchemins, la fenêtre étroite donnant sur le lac, elle a déjà refermé la porte.
Baguette en main, elle le saisit par l'épaule et le plaque violemment contre le mur. Entend le choc de l'impact quand il sursaute. Les saccades dans sa respiration quand il se fige. Sa pomme d'Adam roule le long de sa gorge, juste au-dessus de la pointe de sa baguette. Comme une réminiscence de la troisième année.
À cette distance, son parfum lui parvient clairement. Cèdre, et quelque chose de plus chaud en fond. De l'ambre, peut-être. Étrangement familier. Elle ne s'y attarde pas.
Il ne tente pas de se dégager. Ne lève pas les mains. La regarde, mâchoire serrée, les yeux fixés sur les siens, presque volontaire. C'est elle qui domine malgré sa tête de moins, et quelque chose dans cette façon qu'il a de se laisser faire le dit plus que n'importe quelle résistance.
— Tu as quelque chose à moi, Malefoy.
Sa voix est claire, posée. En contraste avec la furie qu'elle sent brûler dans ses yeux. Les siens s'écarquillent un bref instant et glissent sur le côté comme pour chercher une issue. Elle resserre sa prise, le secoue pour le sortir de sa torpeur.
— Tente quoi que ce soit et je te transforme en furet.
— T'es complètement fo...
Elle le secoue plus fort, sent son souffle se bloquer puis balayer son visage.
— Laisse-moi t'expliquer comment ça va se passer. Soit tu coopères, je te relâche et on discute calmement. Soit je t'attache et je te force à parler. C'est toi qui vois.
Il ne cligne pas des yeux. Hoche la tête, une fois.
— Bon choix. Ta baguette.
— Poche intérieure, lâche-t-il entre ses dents.
Elle y plonge une main. Sent sa poitrine donner de petits coups irréguliers.
— Confisquée.
Elle s'écarte. Il expire nerveusement, se passe une main dans les cheveux. Le regard qu'il pose sur elle est troublé, interrogatif, épuisé.
— À quoi tu joues, Granger?
Pour seule réponse, un mouvement de tête qui lui indique de reculer vers le fond de la pièce. Il ferme les yeux un instant, et s'y résigne.
Elle cherche par où commencer. Négocie avec ses émotions, sa logique. Malefoy attend, les yeux tempétueux. Elle essaie d'y trouver quelque chose. Y perçoit du reproche, une forme de supplication, aussi.
Elle envisage différents angles. La manière forte, énervée, celle qui force à cracher le morceau sans détour. Ou la plus méthodique, qui laisse le suspect révéler ses failles. Elle opte pour la seconde.
— Je sais que tu as mon médaillon. Je sais aussi que tu as utilisé mes cheveux pour faire du Polynectar. La question est simple, Malefoy. Pourquoi.
Un muscle tressaille le long de sa mâchoire.
— Donc c'est pour ça que tu m'observais.
Une certaine aigreur dans cette remarque l'interpelle. Elle fronce les sourcils, pensait avoir été plus subtile dans sa filature. Une enquête qui ne date pas d'hier, en réalité. Des fragments plus anciens s’y mêlent. La parasitent, plus ordinaires. Quand il la talonnait en classe, il y a de ça des années. Empruntait les mêmes livres qu’elle à la bibliothèque. Elle retrouvait parfois son nom sur la page de garde d’ouvrages qu’elle comptait lire. Savait qu'il buvait son café noir, quand les autres se cantonnaient au thé. Des détails insignifiants, ou des points communs qu'elle n'a jamais oubliés, qui n'ont rien à faire là.
Peut-être qu'elle devrait employer la manière forte, après tout. Elle fait deux pas et lève sa baguette.
— Je te conseille de ne pas me faire perdre mon temps.
— Je ne sais pas de quoi tu parles, siffle-t-il.
— Harry t'as vu traîner dans l'allée des Embrumes avec mon médaillon. Et je sais que Nott est impliqué. Et Léonora Ashby? T'es vraiment pas malin pour un Serpentard.
La confusion déforme ses traits.
— Qui?
— Ton ami a menacé une gamine de première année. Mon médaillon et mes cheveux, tu crois qu'ils sont arrivés comment?
— Je n'étais pas au courant.
— Peu importe. Le Polynectar, Malefoy. Pourquoi.
Il serre la mâchoire plus fort. La provoque du regard. Semble piqué, presque offensé.
— Qu'est-ce que tu veux entendre, Granger?
Il fait un pas. Elle ne recule pas.
— Bravo, tu m'as débusqué, crache-t-il. J'ai postulé pour le job de nouveau seigneur des Ténèbres. Je réunis les Mangemorts en cavale le vendredi soir chez Barjow et Beurk.
Un ricanement bref. Sans humour. Presque douloureux.
— Je comptais te faire quitter Poudlard. Infiltrer le Ministère avec ta tête. Utiliser ta réputation pour exfiltrer tous mes copains hors du pays. Personne ne se méfie de la meilleure amie de Potter.
Il avance encore, plus venimeux. Elle le laisse faire, bras croisés.
— Peut-être me rapprocher de Shacklebolt pour saboter le système de l'intérieur. J'hésite encore.
Elle hausse les sourcils, presque rassurée de voir son sarcasme légendaire émerger sous sa léthargie manifeste.
— Je vois, dit-elle. Ma tête, ta voix, une couverture imparable! Et pourquoi pas revendre mes notes de cours sur le marché noir de la magie académique, tant qu'on y est?
Elle décroise les bras, le regarde bien en face. Se souvient du garçon qui n’était jamais aussi piquant que lorsqu’il se sentait menacé.
— Arrête de me prendre pour une imbécile.
— Alors dis-moi, Granger! Fais-moi part de tes théories puisque tu sais tout.
— Honnêtement? pouffe-t-elle. Les Mangemorts, ce n'est clairement pas ton domaine de prédilection…
Il perd sa mine narquoise.
— Infiltrer une institution? Tu n'as pas les épaules.
Elle s'arrête, jauge ses réactions avant d'annoncer son verdict. Celui-ci est final.
— Je pense que c'est personnel.
Elle le voit déglutir. Ce qui la frappe davantage, c'est que ses yeux ont rougi. L'émotion refoulée, peut-être. La nervosité, l'épuisement, ou autre chose qu'elle ne sait pas nommer. Quelque chose qui ressemble, de loin, à de la crainte.
— Je croyais qu'on avait un accord tacite, reprend-elle, la voix plus mesurée. Qu'au moins, maintenant, on se tolérait.
Une pause. Elle laisse ses mots l'atteindre.
— Je pense que j'avais tort. Que tu me détestes… encore plus qu'avant.
Il la dévisage. Et elle le lui rend bien, car elle est plus heurtée qu'elle ne le voudrait.
La vérité, c'est que Malefoy a toujours été au centre d’une réflexion qui n’appartient qu’à elle. Qu'elle n’a jamais partagée avec personne, pas même Harry.
Il était son persécuteur, autant que son aiguillon. Chaque fois qu’il la dénigrait, elle se battait pour lui prouver à quel point il avait tort et en sortait toujours victorieuse. Ce qu’elle ne s’était jamais avoué, c’est qu’elle cherchait aussi sa validation. Comme le symbole de sa légitimité dans le monde magique, peut-être. Ou comme la genèse d'autre chose.
Et derrière tout ça, l’hypothèse discrète, résistante, que ses convictions n’étaient pas les siennes. Qu’elles lui avaient été transmises avant qu’il soit en âge de les choisir. Et que dans d’autres circonstances, ils auraient pu s’entendre.
Assez.
— Malefoy. Est-ce que...
Sa bouche devient sèche rien qu'à l'idée de le formuler. N'est même pas certaine d'y croire elle-même. Elle inspire, la gorge râpeuse.
— Je pense que tu as voulu faire boire le Polynectar à une fille qui accepte d'être humiliée à ma place. Pour te venger.
Sa voix commence à se fissurer malgré elle.
— Une amie assez tordue pour faire ce que tu lui demandes, ou quelqu'un qui accepte une contrepartie. Qui accepte de souffrir juste pour ton plaisir.
Il la regarde, interdit, oscille entre l'incrédulité et autre chose qu'elle ne sait pas lire.
— Tu penses que je n'ai pas les épaules pour renverser le Ministère, mais te torturer par plaisir c'est dans mes cordes, c'est ça?
Si l'incohérence est frappante, elle tient la route. Il nourrirait plus de rancœur envers elle qu'envers le système lui-même. Pourrait même les confondre.
Elle lève le menton.
— Tu n'aurais pas à en subir les conséquences. C'est très toi.
— Donc c'est ce que tu crois, répète-t-il, amer. C'est ta conclusion.
Il la ferait presque douter. Du reste, elle n'aurait même pas considéré la question s'il la lui avait posée une semaine plus tôt. Le seul souvenir de Bellatrix et de sa crispation, ce jour-là, suffisait à fournir une réponse. Celle-ci ne colle pas avec sa déduction. Elle le sait. Alors soit elle s'est trompée, soit il ment.
— Alors, pourquoi?
Sa voix se craquelle, monte dans les aigus malgré elle.
Il baisse les yeux. Déglutit encore. Elle croit voir sa lèvre inférieure trembler comme s'il s'apprêtait à dire quelque chose. Visiblement, il s'est ravisé.
Elle perd patience. Se recompose. Redresse sa baguette.
— Du Polynectar utilisé à des fins personnelles, sans mon consentement. Tu sais ce que ça implique légalement?
La menace est claire. Ses maxillaires se contractent plus fort, signe qu'il comprend.
— Alors tu sais aussi qu'il me suffit de prévenir McGonagall ou d'envoyer un patronus à Harry pour lancer une enquête officielle. Réfléchis bien. Ton dossier est ouvert au Magenmagot. Tu es sous surveillance. Ce serait terminé pour toi.
— Alors pourquoi tu ne l’as pas déjà fait?!
La question est brutale, sans défense, presque désespérée.
Pourquoi.
La raison n’est pas nouvelle.
C’est pour ça qu’elle l’a défendu en sixième année. Pour ça qu’elle a témoigné au Magenmagot. Pas seulement parce que c’était juste. Parce qu’elle y croyait encore, à sa deuxième chance. À ce qu’il pourrait être. Pour lui-même, évidemment. Et peut-être un peu pour elle, honteusement.
Elle abaisse légèrement sa baguette. Pas assez pour que ce soit une retraite. Juste assez pour lui laisser de l'air.
— J'ai besoin de comprendre. De l'entendre de ta bouche.
Il la regarde. N'a jamais cessé de la regarder. N'a plus d'autre choix, sinon répondre.
— Tu as donné la potion à une amie, avance-t-elle. Parkinson?
— Non.
Le mot sort sans hésitation, mais la voix est rauque, à peine audible.
Elle inspire.
— Tu as payé quelqu'un.
Il ne réfute pas. Ne détourne pas les yeux non plus. Elle n'y voit ni fierté, ni mépris. Plutôt quelque chose qui demande grâce. La prie de ne pas insister.
— Pas pour lui faire du mal, poursuit-elle quand même.
Il ferme les yeux. Ravale péniblement sa salive. Fait non de la tête.
Elle ignore si elle doit être soulagée ou inquiète. Alors son regard dérive vers la ligne de son cou. Elle le sent suivre le mouvement des yeux, se tendre quand elle se fige.
Une marque l'interpelle.
Ses contours violacés s'effacent par endroit, tranchent à peine avec la pâleur de sa peau. Elle la détaille ostensiblement.
Un suçon.
Elle se demande comment il est arrivé là, alors qu'il vit en solitaire depuis la rentrée. Et surtout, comment elle a pu passer à côté.
Il ne respire plus, comme pour se défendre de parler. L'implore, sans même le formuler, de ne pas l'y forcer.
Le moment est suspendu. Quelque chose s'effondre dans sa logique.
Les pièces se réordonnent malgré elle et ce qu'elles forment la laisse sans voix.
— C'était...
Elle s'arrête. Recalcule, juste pour être sûre.
— C'était sexuel?
Sa voix s'est faite plus petite sans qu'elle l'ait décidé. Elle s'entend prononcer les mots comme ceux d'une étrangère. Comme s’il allait en rire.
Il ne rit pas. Mais la lueur dans son regard change. Elle y voit un malaise, une fragilité qu'il ne peut plus enfouir.
Son premier réflexe est de vouloir détourner les yeux. Elle résiste.
— Qu’est-ce que…
Elle s’arrête encore. A horreur du sanglot qui menace d’éclater. Car la réalisation la frappe en pleine figure.
Estomaquée, un souffle s'extirpe de ses lèvres et elle se couvre instinctivement la poitrine.
— Qu’est-ce que tu as fait?!
— Rien. Il ne s'est rien passé.
Sa voix n'est qu'un murmure défensif, trop précipité. Elle y cherche le mensonge, l'arrogance, quelque chose de familier à quoi se raccrocher. Rien.
Les sanglots montent. Pourrissent ses calculs. L'indignation les étouffe.
— Tu as payé une prostituée avec mon visage mais il ne s'est rien passé?! Ça n’a aucun sens!
Le mot le fait tressaillir. Il entrouvre les lèvres, les referme. Puis, pour la première fois, il baisse les yeux.
Elle se détourne. Prend appui sur le mur pour ne pas s'effondrer. Cherche une explication rationnelle, n'importe laquelle.
— Tu voulais me soumettre? Une histoire de… de domination?!
— Merlin, non…
— Qu’est-ce que tu m’as fait faire?!
— Ce n’était pas toi, s’indigne-t-il comme si ça changeait quelque chose.
— C’était mon corps!
La sentence tombe comme un couperet. Ne pardonne pas.
Il pâlit.
Elle ne reconnaît pas ce Malefoy-là. Ne sait pas comment l'aborder. Alors elle inspire, ravale son angoisse, desserre les poings.
Elle souffle.
— Tu l'as touchée? Elle t'a touché?
— Non, à peine, marmonne-t-il en se passant nerveusement une main dans les cheveux.
— À peine? Qu'est-ce que ça veut dire, à peine?
Son regard se pose à nouveau sur la marque qui l'accuse. Il n'a même pas pris la peine de la camoufler.
— Elle t'a fait ça?
En l'absence d'explication, elle se mord la joue plus fort. Sent comme un arrière-goût de fer au bout de la langue.
— Non, se ravise-t-elle. Je ne comprends pas. Pourquoi voudrais-tu que je…
Elle s’interrompt. Revient à sa seule certitude.
— Tu me détestes, souffle-t-elle, incrédule.
Il ne confirme pas. Ne la contredit pas non plus.
Frustrée, elle fait craquer ses doigts. S'efforce de prendre du recul. Comprend que ce n'est qu'en adoptant la posture d'un Auror qu'elle pourra avancer.
— Regarde-moi.
Il obéit.
Elle plisse les yeux, le passe au crible.
— Combien de temps ça a duré?
— Je ne sais pas. Cinq minutes, peut-être. Pas plus.
— Il peut se passer énormément de choses en cinq minutes.
Il fixe encore le sol, semble à bout d'arguments.
— Granger, il ne s'est r…
— Montre-moi.
Sa tête se relève d’un coup sec, comme s’il avait mal entendu.
— Je veux savoir ce qui s’est passé, appuie-t-elle. Dans les moindres détails. Comment ça a commencé?
Il serre les lèvres, visiblement incommodé. Elle reformule.
— Vous avez parlé? Comment vous étiez installés?
— J'étais dans un fauteuil… Elle était debout.
Un show privé, donc. Elle hoche la tête, imagine la configuration.
Il dit qu'il ne s'est rien passé. Si elle se réapproprie l'instant, rien ne lui aura été volé.
— Assieds-toi.
— Quoi?
Ses yeux s'écarquillent, trahissent son embarras quand ils se posent sur le lit, puis reviennent à elle.
— Si tu veux t'en tirer, fais ce que je te dis.
Il reste là, hébété devant sa baguette. La regarde comme s'il ne la reconnaissait pas.
— Sur la chaise, insiste-t-elle d'un signe de tête vers le bureau juste derrière.
Il y va, indécis. S’installe sans s'étaler, les bras croisés, l'air aussi suppliant que défiant.
— Qu'est-ce qui s'est passé ensuite?
— Granger…
— Réponds. Ensuite, quoi?
Le silence s'étire une fois de trop.
— Je peux appeler Harry tout de suite si tu préfères.
Elle croit voir du ressentiment chahuter la grisaille de ses yeux. Ignore à qui il le destine: elle, ou lui-même.
Acculé, il relâche un soupir nerveux.
— Elle s’est approchée. Elle s’est… installée.
— Dans un fauteuil?
Il la fixe, mutique. Elle essaie encore.
— Sur toi?
Il baisse les yeux une seconde, les relève. Fait un geste affirmatif du menton.
Donc il s'est au moins passé ça.
Elle rit jaune. C'est suffisant pour l'accabler. Du moins, ça devrait.
Elle s'approche quand même. Ne réfrène pas son regard assassin quand elle s'arrête, juste devant lui. Lui qui analyse ses pieds, se mordille compulsivement la lèvre. Quand il daigne enfin lever les yeux, sa poitrine se serre. Malefoy est raide sur sa chaise, la tête légèrement inclinée en arrière, livré à sa fureur muette. Face à l'étrangeté de cette image, la colère est intacte, tranchante. Un trouble s'y mêle.
Qu'importe si sa méthode est malsaine. Elle se lance. Pose une main sur son épaule et prend place sur ses genoux. Elle s'attend à ce qu'il la repousse, qu'il affiche sa révulsion comme l'ancien Malefoy l'aurait fait. À la place, il décroise instinctivement les bras, la laisse s'installer, le souffle coupé.
— Comme ça?
Il hoche la tête une seule fois.
Alors elle prend vraiment conscience de leur proximité. La chaleur de son corps, alors qu'elle le croyait plus froid qu'un serpent. L'étrangeté du grain de sa peau, du violet de ses cernes, de la gerçure de ses lèvres. Il a l'air éreinté.
Elle se redresse, le regarde bien en face.
— Et après?
Il soupire, détourne les yeux.
— Elle a… bougé.
— Bougé comment?
— Contre moi, marmonne-t-il après s'être raclé la gorge.
Elle peine à ravaler sa salive.
— Comment ça, contre toi?
Il se reconcentre sur elle, plus téméraire.
— Contre moi, Granger, énonce-t-il plus clairement.
Elle se figure la scène. Ignore s'il décrit un simple rapprochement, ou un frottement plus franc.
— Montre-moi.
Il la toise comme si elle avait perdu la tête.
Elle pose sa baguette sur sa gorge, l'enfonce profondément dans sa chair jusqu'à lui faire pencher la tête en arrière. Le regard qu'il lui lance est hargneux, cimenté au sien.
Alors une main prudente se pose sur sa hanche, comme s’il cherchait le bon endroit, la juste pression.
Elle ôte sa baguette, le laisse respirer.
Son autre main la rejoint, glisse de l'autre côté. Ne l'enserre pas trop fort. Il la regarde, interrogatif, comme s'il s'attendait à ce qu'elle l'arrête. Elle ne le fait pas. Alors il relâche un souffle tremblant. La presse un peu plus contre lui. Non. Contre son bassin.
Doucement, ses mains bougent, se déplacent pour initier une danse. L'une glisse sur le bas de son dos, cherchant un appui. L'autre est toujours sur sa hanche, comme pour diriger, ou tenter maladroitement d'accompagner une cambrure qui résiste.
Elle s'agrippe à ses épaules pour ne pas s'effondrer. Le laisse conduire, juste pour étudier l'élan. Intimidée par son souffle, elle vit l'instant hors de son corps. Refuse d'y céder comme on admet un tourment.
Quand il reproduit le geste plus franchement, elle note ses joues rosir et une goutte de sueur qui perle sur sa tempe. Elle ignore si c'est la honte, la nervosité, ou autre chose.
Sous elle, elle croit sentir l'ébauche d'une réponse. Ou bien elle imagine, ce qui est peut-être pire. Les deux possibilités la dérangent. La sortent de sa torpeur.
Elle se redresse brusquement.
La gifle lui échappe. Sèche, violente. Il l'encaisse sans rien dire. Retire ses mains, et ferme les yeux. Quand il les rouvre, il regarde ailleurs.
Elle reprend ses esprits. Ne commente pas son geste. Modère son trouble, difficilement. Se contente d'enregistrer la séquence, et de la ranger.
— Et après? murmure-t-elle, acide.
Il ne répond pas, probablement sous le choc. Sa joue porte la marque de sa main. Quand il la regarde à nouveau, il est penaud autant qu'effronté. La fixe avec insistance comme pour la renvoyer à ses propres fautes. La défie de planter sa baguette là où elle a déjà laissé sa trace.
Elle serre son arme. Hésite. Se ravise au dernier moment.
— C'est toi qui as voulu ça, Malefoy. Tu as même payé pour. Elle t'a touché? Elle t'a embrassé? Réponds.
Il serre les dents plus fort.
— Là, dit-il en lui offrant l'espace sous son oreille.
Le suçon qu'il expose, de son plein gré cette fois, est une réponse.
Elle sait ce qui lui reste à faire. Se convainc qu'il ne s'agit pas de se soumettre à lui, mais de reprendre ce qui lui appartient.
Elle ne réfléchit pas.
Après une inspiration fébrile, elle reprend appui sur ses épaules et s'incline. Le sent se raidir sous ses paumes et perçoit un léger sursaut. L'aveu qu'il ne l'attendait pas là. Ne l'en croyait peut-être pas capable.
Ses lèvres frôlent d'abord sa peau, là où son parfum ambré se diffuse, où la chaleur la surprend encore. Elle les pose à peine, et sa pomme d'Adam roule. Elle note la réaction comme un fait.
Il ne dit rien. Ne tourne pas la tête. Mais une main revient sur sa hanche. Reste là, presque chaste. Elle le note aussi. Retente l'expérience en posant un autre baiser. Furtif, modeste. Elle entend quelques saccades dans sa respiration. Perçoit les vibrations de sa gorge. Alors elle l'embrasse encore. Prend son temps cette fois, juste pour voir. Elle sent ses doigts se resserrer autour de sa taille et son autre main se glisser dans ses cheveux. Une revendication muette. Son corps se détend, accueille le sien sans effort.
Elle recule, le regarde comme quelqu'un d'autre. Il a les lèvres serrées, expire par le nez, comme s'il se contenait.
Elle attendait autre chose. De l’impudeur, ou de l’arrogance. Sa retenue la perturbe davantage que l’audace ne l’aurait fait.
Les mots restent coincés, quelque part dans sa gorge. Elle ne sait plus quoi faire. Ne trouve plus les raisons qui la poussent à se livrer à cette mascarade.
Il doit sentir son désarroi, car cette fois, c'est lui qui reprend les rênes. Pour l'aider, peut-être. La guider. Ou peut-être pour lui donner d'autres raisons de le haïr.
Il s'attarde sur sa poitrine.
— Elle a pris mes mains. Les a posées là.
Le souffle qu'elle libère est douloureux.
— Je ne suis pas resté, précise-t-il avant de marquer une pause. Ensuite elle a ouvert ma chemise.
Elle ne se débine pas. Lui transmet son ire d'un simple regard.
Tremblante mais impudique, elle saisit ses mains et les fait glisser jusqu'à ses seins. Attend de voir ce qu'il en fera.
Contre toute attente, le contact est lointain, pacifique. Elle le sent à peine qu'il se retire.
Il avale sa salive, la regarde à nouveau comme s'il attendait une punition. Un châtiment autrement plus sévère qu'une gifle.
— Et tu dis qu'elle a ouvert ta chemise, ponctue-t-elle simplement.
Il cligne des yeux, paraît dérouté.
La gorge toujours nouée, elle se charge d'abord de sa cravate. Il la regarde faire, impuissant. Puis elle détache le premier bouton, celui du col. Lentement.
Elle sent une raideur s'insinuer dans sa posture. Celle-ci est trop nette pour être ignorée.
— Tu l’as laissée faire? s'assure-t-elle.
Il ferme les yeux, hoche la tête. Alors elle déboutonne les suivants, méthodiquement. S'y attelle jusqu'au dernier. Hésitante, elle commence à écarter le tissu.
Une main la retient.
— Pas ça, implore-t-il tout bas.
— C'est pourtant ce que tu m'as fait faire et tu ne m'as rien demandé.
Il réprime ses scrupules, la considère et hoche la tête. Alors elle reprend le geste là où il s'est arrêté. Entrouvre sa chemise, délicatement, de chaque côté.
Ce qu'elle découvre sur son torse amaigri la laisse sans voix.
Les cicatrices sont nombreuses, plus pâles encore que sa peau translucide. Elle sait d'où elles viennent. Qui les a faites. Et bien qu'elle n'ignorait pas leur existence, les voir ici, en pleine lumière, réveille des vents contraires.
Elle effleure la plus fine sans même y songer, puis pose sa main, bien à plat. Sent son cœur donner des coups sous sa paume.
— Elle… elle n'a pas fait ça, la reprend-il.
Elle retire sa main aussi sec. Incapable de détourner les yeux, elle remarque que les siens sont empreints d'une inquiétude manifeste.
Pour la première fois, Malefoy lui apparaît vulnérable. Et le voir ainsi sous elle, complètement exposé, la bouleverse plus qu'elle ne le voudrait.
Une conviction refait surface bien malgré elle. Celle qu'avant d'être un ennemi, il était un pion. Et ces marques donnent à cette idée un poids que ses théories n’avaient jamais su porter. Révèlent une injustice qui n'a pas de camp. Mais cette réflexion n'a pas sa place ici. Pas maintenant.
Péniblement, elle ravale les larmes qui lui montent aux yeux.
— Et après? parvient-elle à formuler.
Il prend une grande inspiration, comme pour se donner une contenance.
— Rien qui n'a pas déjà été fait. On peut s'arrêter là, dit-il en remuant sous elle.
Il l'incite à se lever, mais elle résiste. Reste bien en place.
— On s'arrêtera là où ça s'est arrêté.
Il se résigne une dernière fois, comme s'il s'y attendait.
— Elle a continué là, dit-il en exposant sa gorge. Et…
Il hésite.
— Elle a déboutonné sa chemise, mais ça s'est arrêté là.
Elle manque d'air une seconde.
— Je n'ai rien vu, assure-t-il en soutenant son regard.
Il tente de la repousser encore, d'abréger la séquence, mais ça ne prend pas. Elle résiste plus fort. Sent sa bouche devenir plus sèche.
— Elle a ouvert sa chemise, mais tu n'as rien vu?
La colère revient, plus dévastatrice. Plus sourde, aussi.
Elle ôte sa cravate d'un mouvement sec. Détache le premier bouton, le regard défiant.
Il ne dit rien, semble ahuri.
— Granger…
Elle défait le deuxième. Il déglutit, ne détourne pas les yeux. Fixe les siens, comme s'il y cherchait quelque chose. S'attarde là plutôt que sur ses gestes, précipités et confus.
Le troisième. Ses doigts tremblent. Son cœur bat plus vite et ses yeux se voilent.
Il ne l'arrête pas.
Le quatrième. Elle commence à comprendre qu'il ne va peut-être pas le faire. Elle continue quand même, parce qu'elle ne peut pas reculer. Parce qu'elle veut savoir jusqu'où il est allé. Ou peut-être qu'il attend de voir jusqu'où elle ira.
Les boutons sont tous défaits.
Le silence pèse.
Une larme coule sur sa joue. Il suit sa trajectoire des yeux.
Lentement, elle porte sa main à un pan du tissu. À peine commence-t-elle à l’écarter qu'elle sent ses mains l'arrêter.
L'acte est délicat. Définitif.
Il la saisit par les épaules et la remet sur pieds. Fait quelques pas, lui rend son air.
Elle respire.
Un temps se passe où tous deux s'ancrent dans le sol, se recomposent, et reboutonnent leurs chemises. Quelques secondes que seul le froissement des vêtements vient mesurer.
Curieusement, il n'en profite pas pour partir. Semble attendre une sentence, quelle qu'elle soit.
— Et là tu es parti, dit-elle.
Il cligne des yeux, abaisse légèrement le menton pour appuyer cette déduction.
Ce n'est pas suffisant.
Alors elle attend. Cherche un moyen de valider sa version. Se dit que si elle ne possède pas le don de Légilimancie, elle pourrait toujours formuler le sortilège, voir ce qu'elle en tire.
— Tu serais prêt à me laisser entrer dans ta tête pour le confirmer?
Une résignation lasse ternit son expression.
— Je suis un Occlumens. Tu ne trouverais que ce que je veux bien te laisser voir.
Ah. La rumeur était donc vraie.
Harry avait déjà évoqué l'hypothèse pour justifier sa capacité à tromper Dumbledore en sixième année. Ça explique aussi sa difficulté constante à le déchiffrer.
Il aurait pu dresser un mur durant cet interrogatoire. Ou lui cacher cette faculté, la laisser le lire, et brouiller les pistes. Pour une raison obscure, il n'a fait ni l'un ni l'autre. Ce qu'il lui a cédé n'a rien à voir avec la pression. Consciemment ou pas, c'est parce qu'il l'a bien voulu.
Elle le note. Cherche d'autres méthodes.
— Alors montre-moi directement dans une Pensine. Si le souvenir est falsifié, ça se verra.
— Tu ne verrais rien.
— Pourquoi?
Sa mâchoire se serre, comme si les mots refusaient de sortir.
— Malefoy. Parle.
Il ouvre les lèvres, les referme.
— Je ne peux pas.
— Tu ne peux pas, ou tu ne veux pas?
— Je ne peux pas, répète-t-il.
Il a l'air sincère. Pas évasif, mais bloqué.
Quelque chose lui échappe.
— Et sous Veritaserum?
— Ça dépendrait des questions.
Elle fronce les sourcils. Comprend qu'il est peut-être muselé, sinon il n'aurait pas coopéré jusqu'ici. Qu'importe, elle n'a besoin que de fragments.
— Tu serais d'accord pour essayer quand même?
Il hésite un instant, cligne des yeux. Elle s'en contente.
— Ça s'est passé au manoir? tente-t-elle.
— C’est important?
En guise de réponse, elle le toise lourdement. Il se mordille la joue.
— Nott a tout organisé. C'est tout ce que je peux te dire.
— Mais c'est toi qui as donné la potion à cette fille et qui lui as donné des instructions pour jouer mon rôle.
Il se tait. Ne cherche pas à se défendre.
— Même si ça s'est passé comme tu l'as dit, l'intention est la même. Et c'est pathétique.
Les traits de son visage se déforment comme s'il venait d'encaisser un énorme coup dans la poitrine.
Il est ébranlé. Elle s'en félicite.
— C'est incompréhensible, marmonne-t-elle pour elle-même.
— Et ça te fait quoi de ne pas comprendre? lance-t-il avec insolence, les lèvres tremblantes. Ça fait quoi à la grande Hermione Granger de ne pas avoir la réponse?
Ça la fait fulminer. Et c'est précisément pour ça qu'elle persiste.
Éprouvée, elle dresse sa baguette. Reste aussi mesurée que possible, mais les cassures dans sa voix la trahissent.
— Dis-moi pourquoi. Pourquoi tu as fait ça.
Parce que c’est ça, la vraie question. Celle qu’elle est venue chercher.
La réponse n’arrive pas en mots, mais dans les remous de ses yeux anthracites. Une confession détournée, mais délibérée. Comme s'il voulait qu'elle comprenne toute seule. Sauf que cette compréhension-là, elle ne sait pas quoi en faire.
Il passe une main fébrile sur son visage. Sa respiration dérape, et les mots sortent tout seuls. Lui échappent comme une plainte.
— Ça ne devait arriver qu'une fois pour que ça s'arrête.
Il écarquille les yeux, comme s'il réalisait l'énormité qu'il venait de lâcher. Comme si ça lui coûtait de le dire à voix haute.
— Ça? Ça, quoi? Je… je ne comprends pas.
Il se fige.
— Malefoy?
Face à son inertie, elle grogne de frustration.
— Malefoy!
— Qu'est-ce que tu veux que je te dise? Que je suis désolé?! éclate-t-il.
Il fait un pas.
— C’est ça? Tu veux que je te demande pardon? Tu te demandes pourquoi je ne l’ai pas fait avant? Pour tout le reste?!
Elle ne dit rien, le laisse s'enfoncer. Il s'avance encore, la fait reculer.
— Et ça aurait changé quoi? Qu'est-ce que ça changerait maintenant?!
Elle se retrouve dos au mur. Sent, avec horreur, une autre larme qui monte. L'essuie d'un geste vif, au ras des cils. Elle aimerait tout décharger. Lui dire qu'elle n'a rien oublié de ses mots, ses railleries, et son inaction toutes ces années. La dignité l'en empêche.
— Putain, Granger, qu'est-ce que tu cherches?!
La question la prend de court. Elle ouvre la bouche, mais rien ne sort. Tout se mélange, n'a plus aucun sens. C'en est trop.
— Va-t'en.
Elle lui tend la baguette qu'elle avait confisquée.
Il ne bouge pas tout de suite, comme s’il attendait autre chose. Une permission. Une condamnation. Elle refuse de lui accorder l'une ou l'autre.
— Va-t'en, insiste-t-elle.
Il s'avance, récupère ce qui lui appartient. S'arrête un instant et la sonde, les yeux brillants. Ne pipe mot quand elle se détourne.
Contre toute logique, une part d’elle attend qu'il insiste. Qu'il explique, répare, ou détruise plus franchement.
Alors elle entend le bruit de ses pas s'éloigner sur le vieux parquet, puis le grincement de la poignée qui se tourne.
Un temps, et la porte se referme sans heurt.
Elle est seule.
Le silence se fait plus épais, et les larmes qu'elle retenait ruissellent librement, sans éclat. D'un revers de la manche, elle les essuie. S'avance jusqu'à la fenêtre et, à travers ses croisillons, fixe le lac, et le noir qui commence à tomber dehors.
Elle reste là un long moment.
Il n'y a pas de mot pour ce qu'il a fait. Mais ce qui la perturbe vraiment, c'est ce qu'il n'a pas fait.
Ça ne devait arriver qu’une fois pour que ça s’arrête.
La phrase s’impose, tourne en boucle. Lui donne des frissons.
Ce qu'elle a appris n'est pas ce qu'elle est venue chercher.
Elle ne sait pas encore l'expliquer. Sait encore moins si c'est mieux, ou pire.
Dans le chaos de ses pensées, une réalisation surgit.
Le médaillon. Elle ne l’a pas récupéré.