Le Corbeau. Saison 2
Chapitre XII : Troisième jour
À proprement parler, le troisième jour de la session de sélection n’était pas un test, il s’agissait d’un entretien où les candidats passaient un par un devant le jury. Celui-ci était toujours composé de la directrice des Chasseurs, des chefs de section et des instructeurs de la section S.
Dans la pratique, chacun des aspirants dragons noirs savaient qu’ils allaient être passés au crible.
Leur personnalité, leur parcours, leur motivation, leur intégrité… Ils seront interrogés sur tout, et tout sera analysé. Même leur vie privée ne sera pas épargnée. Jonas le savait bien, c’était ce dernier point qui pouvait déstabiliser Mérida. Il ne pouvait lui accorder un régime de faveur, ce ne serait pas juste, autant pour elle que pour les autres candidats. Toutefois, il devait parler de quelque chose à son sujet à Suzanne Janis.
La directrice était toujours là très tôt, surtout durant ces sélections où c’était le seul moment où elle pouvait s’occuper des tâches courantes de sa charge. Sa secrétaire n’étant pas encore arrivée, Jonas frappa directement à la porte de son bureau.
— Jonas ! Que puis-je pour toi ? Si tu veux un café, fais comme chez toi.
— Je vous en sers un aussi ? proposa le chef de la section S.
— S’il te plaît.
Jonas servit deux tasses et vint en poser une devant sa supérieure. Celle-ci posa le feuillet qu’elle étudiait pour écouter ce qu’il avait à lui dire.
— Je voudrais vous parler de Mérida Denier, dit-il sans préambule.
— Ce n’est pas habituel de discuter d’un candidat en dehors des réunions du jury. Et ce n’est pas dans tes habitudes de parler d’un candidat en particulier.
— Je souhaiterais qu’il ne lui soit pas posé de question sur son père.
— J’ai lu son dossier, comme je le fais avec chaque candidat, j’ai vu qu’elle est née de père inconnu.
— Sa mère ne lui a jamais dit qui il était.
— Mais toi, tu sais qui il est… fit Suzanne.
— Je l’ai connu, et vous aussi. C’était Pierrick Corvus.
La révélation de Jonas surprit un instant la directrice, mais surtout, elle comprit ce que cela pourrait engendrer à l’avenir.
— Elle ignore qui il est, si cela reste ainsi, ça ne sera pas gênant, dit-elle, mais si elle le découvre…
— Qu’elle soit à la section S ou non, elle le saura un jour ou l’autre, fit Jonas, vous avez remarqué son intelligence. Et je pense, justement, que ce serait mieux qu’elle y soit à ce moment-là.
— Je pense deviner ce que tu as en tête… Ce n’est pas seulement pour elle que tu interviens. On a vu durant la première mise en situation comment le sujet de son père l’influence, tu sais aussi bien que moi que ce genre de faille peut être problématique dans notre métier. Des vies seront en jeu.
— Je sais, c’est pour cela que j’ai déjà décidé avec qui je l’associerai une fois sa formation initiale terminée.
— Pour lequel des deux agis-tu ? dit Suzanne en devinant les pensées de Jonas. Pour lui ou pour elle ?
— Je pense faire d’une pierre deux coups.
— Je vois… Je ne peux te promettre pour les autres, mais je n’évoquerai pas son père.
— Merci, Suzanne. On se voit tout à l’heure.
Comme cela leur fut stipulé la veille, les candidats se présentèrent devant la salle de réunion principale, appelée aussi salle d’Honneur. Elle était assez peu utilisée, les réunions entre la directrice et ses chefs de section se déroulant dans le bureau de Suzanne Janis. Les rassemblements de l’ensemble du personnel du département se déroulaient dans le gymnase, aménagé à cet effet le cas échéant. Cette salle ne servait donc que pour les réunions impliquant une vingtaine d’individus maximum et revêtant un caractère solennel, comme l’inspection annuelle du ministre des Affaires Magiques.
Le reste du temps, elle servait surtout de musée de l’Histoire des Chasseurs. Ses murs étaient recouverts de tableaux et photos représentant des membres honorables du département, et des vitrines conservaient divers objets liés aux Chasseurs depuis leurs origines, certains ayant appartenu à de terribles mages noirs combattus par ce corps prestigieux au cours des trois derniers siècles. Ces objets étaient – bien sûr – déchargés de toute magie.
Lorsque des nouveaux étaient intégrés, ils la visitaient, guidés par l’archiviste-en-chef des Chasseurs.
Le mur du fond comportait le blason de l’unité : trois dragons – rouge, bleu et noir – tournant autour d’une épée et d’une baguette croisée. Elle surmontait leur devise : Lux in Tenebris, la lumière dans les ténèbres.
Dessous s’alignaient des portraits, ceux des anciens directeurs depuis leur création. Tout en haut se trouvait celui qui fut le premier capitaine de la Compagnie Royale des Chasseurs : Philippe Brérinam. Il nomma celle-ci et l’organisa comme une troupe. Mais au-dessus de son portrait, s’en trouvaient deux autres, ceux qui, sans être officiellement les créateurs des Chasseurs, en étaient les véritables pères : Philippe d’Estremer et Mathias Corvus[1].
Ils avaient créé la Garde Magique, version embryonnaire des Chasseurs. Philippe Brérinam fut un de leurs élèves, et, fils de mousquetaire du roi ayant baigné dans l’ambiance militaire toute son enfance, il donna à la Garde un cadre plus strict et efficace quand il prit leur suite[2].
Pour les entretiens, le jury était installé autour d’une table en U. Suzanne Janis occupait bien évidemment la place centrale, entourée de Jonas Marus et d’un archiviste chargé de tout noter. Albert Chergnieux et Luc Fabre se trouvaient sur les branches, au plus près de la table centrale. Les autres places étaient occupées par Sergius Yechowsky et les autres instructeurs de la section S.
Pas de chaise pour le candidat, il devait se tenir debout devant eux, sans faillir. Outre le fait de le maintenir sous une certaine tension, cela permettait aux membres du jury de déceler la moindre de ses réactions.
Les candidats passeraient par ordre alphabétique, Mérida serait donc la deuxième à se présenter.
À l’heure dite, le premier candidat fut introduit dans la salle d’Honneur. Les minutes parurent très longues à la jeune femme. Elle se tournait vers les autres quelques fois, aucun ne voulait parler, ils attendaient.
Au bout d’une demi-heure, le premier ressortit enfin. Il se contenta d’un bref sourire un peu tendu à ses compagnons et s’éloigna sans mot dire.
Mérida attendit encore quelques minutes avant que la porte ne s’ouvre et qu’un instructeur ne l’invite à entrer. Elle découvrit la disposition des tables, aucune chance de se cacher, le moindre de ses gestes serait visible. Bien… elle jouerait cartes sur table.
Elle s’avança jusqu’à l’ouverture du U et se tint bien droite.
— Chasseur Mérida Denier, section Action Intervention, équipier d’assaut, se présenta-t-elle.
— Nous allons d’abord passer en revue votre carrière, annonça Suzanne. Albert, s’il vous plaît.
— Elle a intégré les Chasseurs par la section AI en 1990 à l’âge de vingt ans, exposa Albert Chergnieux. Durant sa formation initiale, elle a démontré de bonnes capacités physiques et magiques, ainsi qu’une excellente faculté à analyser les situations. Elle fut affectée à un groupe d’assaut. Depuis, elle y est restée.
— Toujours au même poste ? Elle n’est pas devenue chef d’équipe ?
— Non, à cause d’une tendance à ne pas suivre les procédures. Ce qui fait aussi sa force, elle prend des initiatives, il faut juste qu’elle apprenne à faire la différence entre les bonnes et les folies. Et réfléchir avant de les mettre en œuvre.
Mérida garda un visage neutre, mais intérieurement, elle ne put s’empêcher de penser que ce portrait dressé par son chef de section était on ne peut plus vrai. Si elle était jugée inapte à rejoindre la section S pour ces raisons, il faudrait qu’elle travaille là-dessus.
— Cependant, ce sens de l’initiative et de transgresser légèrement les règles peut, selon moi, être un atout pour la section S où les agents sont plus libres. C’est pour quoi j’ai appuyé sa candidature.
— Parlons des résultats des tests d’entrée, enchaîna Suzanne, Jonas.
— Pour la partie physique, rien à dire, elle est largement au-dessus de la moyenne, évoqua le chef de la section S. Les tests écrits ont démontré une bonne culture générale et une solide connaissance en sortilèges et potions. Et pour en revenir aux procédures, elle connaît celles de la section AI sur le bout des doigts.
— Vu le nombre de fois où j’ai dû les revoir pour les avoir enfreintes… pensa-t-elle.
— Elle pèche un peu sur celles de la section IRIA, même si on voit qu’elle les a travaillées pour ce test. Les mises en situation théoriques ont été réussies dans l’ensemble. Et nous avons pu constater par nous-même sa bonne maîtrise des sortilèges. Pour ce qui est de la première mise en situation pratique, nous avons constaté des lacunes en matière d’interrogatoire, fait normal pour un chasseur de la section AI qui n’a reçu aucune instruction dans ce domaine, mais, dans l’ensemble, elle a démontré un bon self-contrôle. Pour la seconde mise en situation, elle nous a démontré qu’elle savait analyser une scène de crime et en tirer des conclusions préliminaires correctes.
— Messieurs, à l’issue des tests, quelqu’un a-t-il une raison de la disqualifier ? demanda Suzanne.
Les uns après les autres, les instructeurs répondirent par la négative, les chefs de section firent de même. Mérida se retint de sourire, mais soupira intérieurement, c’était déjà un succès. Elle savait que ce n’était pas terminé : maintenant, elle allait devoir répondre.
— Chasseur Denier, dites-nous pour quelles raisons avez-vous choisi de rejoindre les Chasseurs ? interrogea la directrice.
— À l’époque, j’allais de petits boulots en petits boulots, répondit Mérida. J’ai toujours été attiré par les récits des Chasseurs, le prestige de ce corps d’élite. J’ai lu les mémoires d’anciens membres qui ont pris la peine de les écrire. J’ai aimé ça, mais surtout, j’avais envie de faire partie de ces histoires. Je sais que ma raison peut paraître triviale au premier abord, mais j’ai tout autant envie de servir la Justice et de protéger les innocents que mes collègues, car c’est ce que m’ont donné ces récits que j’ai lu toute ma vie.
— Alors, pourquoi ne pas être entrée aux Chasseurs dès ta sortie de Beauxbâtons ? demanda Albert Chergnieux.
Mérida ne s’attendait pas à ce qu’une question gênante arrive aussi vite. Elle ne pouvait pas reculer, si elle voulait rejoindre la section S, elle ne pouvait se dérober.
— À cause de ma mère, elle s’est toujours opposée à ce que je rejoigne les Chasseurs. Je dois avouer avoir mis un peu de temps avant de me décider à suivre ma voie malgré elle.
— Pour quelles raisons s’y opposait-elle ?
— La dangerosité du métier, le fait que ce soit un milieu d’homme où les femmes ne peuvent pas faire carrière… Pour ce dernier point, votre nom se révéla être un contre-argument des plus efficaces, madame, fit-elle à l’adresse de Suzanne. J’ai fini par assumer mes propres choix. Elle en fut fâchée, mais elle s’y est faite.
— J’ignore quelles sont vos capacités de combat, je laisse Albert seul juge de cela, mais vous avez démontré durant les tests de réelles dispositions à l’investigation, dit Luc Fabre. Vous auriez pu aussi bien rejoindre la section IRIA.
— J’y ai pensé, monsieur, mais j’ai choisi la section AI, car justement, c’est ce qui était plus compliqué pour moi. Je voulais me lancer ce défi. Et étant de nature solitaire, je voulais apprendre à faire équipe, même si j’ai parfois tendance à retomber dans mes travers et à foncer toute seule.
— Ça, on peut le dire ! ne put s’empêcher d’acquiescer Albert Chergnieux.
— La section S n’est pas composée de francs-tireurs solitaires agissants seuls, exposa Jonas Marus. Certes, nous travaillons en marge des autres sections et menons les enquêtes, avec des moments où être seul est un avantage, mais jamais nous n’oublions que nous ne sommes pas seuls. Sans l’expertise de la section IRIA et la force de la section AI, nous ne pouvons souvent pas mener à bien notre mission. Même les meilleurs d’entre nous le savent. Il ne faut pas se dire que tu vas rejoindre la section S pour ne plus être encombrée de tes coéquipiers.
— Je n’ai jamais pensé ainsi, dit Mérida. C’est vrai que l’idée de travailler en solitaire me plaît, mais mon temps à la section AI m’a démontré la force du travail d’équipe. Et puis, j’ai participé à des interventions sur demande de chasseurs de la section S, je sais que j’aurai toujours besoin d’appui.
— Alors, pour quelles raisons voulez-vous rejoindre la section S, chasseur Denier ? questionna Suzanne Janis.
— Pour aller plus loin. Pour faire plus dans le combat contre les mages noirs, car je sais que j’en suis capable et que je me donnerai tous les moyens de remplir cette mission.
— Et le prestige… fit Yechowsky.
— Qu’importe le prestige, la mission passe avant tout.
— Et quelle est cette mission ? interrogea la directrice.
— Protéger et combattre.
Il y eut un instant de silence où les membres du jury se regardèrent.
— Vous pouvez vous retirer, chasseur Denier, libéra Suzanne.
La jeune femme obtempéra immédiatement, laissant les membres du jury entre eux.
— Elle a de la conviction, émit Luc Fabre.
— Ou alors elle a appris par cœur les récits qu’elle a lus adolescente… fit Yechowsky.
— Ça, je ne doute pas qu’elle les connaisse sur le bout des doigts, elle a une mémoire et une capacité d’apprentissage impressionnantes, dit Albert Chergnieux, mais je pense qu’elle croit en ses convictions. Je l’ai vu à l’entraînement et en opération, et comme on dit : on ne peut mentir dans un combat.
— Je suis d’accord avec Albert, la connaissant depuis longtemps, ajouta Jonas. De plus, elle nous a montré qu’elle peut et surtout qu’elle veut apprendre.
— Passons au candidat suivant, dit Suzanne Janis, nous débattrons après.
L’attente parut encore une fois très longue à Mérida, à croire que les juges passaient plus de temps à questionner les deux derniers candidats. Et quand le dernier quitta la salle d’Honneur, ils attendirent encore longuement.
Que pouvaient-ils se dire derrière cette lourde porte ?
Elle avait une bonne impression sur son entretien et sa prestation générale sur les trois jours, mais elle ne pouvait en être sûre, et plus le temps passait, moins elle conservait de certitude.
Enfin, un instructeur les invita à entrer. Les quatre candidats s’alignèrent devant le jury. Ce fut Jonas Marus qui prit la parole :
— Nous tenons déjà à vous féliciter : vous avez démontré un excellent niveau durant les épreuves. Malheureusement, l’un de vous ne rejoindra pas la section S cette fois-ci. J’expliquerai personnellement les raisons à l’intéressé, et j’ai bon espoir de le voir réussir les tests à la prochaine session. Pour les trois autres, soyez conscient que ça ne fait que commencer. Vous avez réussi les sélections, mais le plus dur reste à venir. Vous allez devoir engranger une quantité considérable de connaissances et de savoir-faire. Chaque jour sera une épreuve et rien ne nous dit que vous resterez parmi les dragons noirs. Ne lâchez rien.
Jonas se rassit, laissant la parole à Suzanne Janis :
— Je ne reviendrai pas sur ce que vient d’être dit, je sais que vous êtes impatients de connaître notre décision. Les reçus sont Julien Estremer, Mérida Denier et Gaston Meizer. Félicitations à vous trois ! Monsieur Vidor, je conçois que vous soyez déçu. Vous nous avez montré que vous étiez un chasseur exceptionnel, il ne manquait pas grand-chose et monsieur Marus va vous expliquer clairement les raisons de notre choix. Persistez et vous réussirez. Un dernier mot pour vous quatre : trois d’entre vous ont réussi et vont maintenant commencer leur instruction. Vous aurez des réussites et des échecs, comprenez bien une chose : réussir est important, échouer l’est tout autant. On apprend plus de ses échecs que de ses victoires. Donc, échouez et apprenez.
Sur ces mots, la session de sélection se conclut. Les candidats sortirent sans rien dire. Dans le couloir, ils poussèrent un soupir de soulagement presque à l’unisson. Gaston Meizer alla jusqu’à lever les bras en signe de victoire.
— Eh ! Faut qu’on fête ça ! lança-t-il. Si on allait boire quelques verres ?
— Moi, je suis partant, répondit aussitôt Julien Estremer.
— C’est clair ! acquiesça Mérida. Loïc, tu te joins à nous ?
— Je n’ai pas réussi, répondit Loïc Vidor, la mine basse.
— Et alors ? Tu y étais presque, la prochaine sera la bonne. Tu es quand même arrivé jusqu’au dernier jour.
— Elle a raison, ajouta Julien Estremer. C’est la troisième fois que je me présente, les autres fois, je me suis arrêté au deuxième jour. Donc, je pense que tu y arriveras largement la prochaine fois.
— Moi aussi, la dernière fois, je suis parvenu jusqu’à l’entretien, dit Gaston Meizer, et j’ai loupé. Et regarde maintenant ! Écoute ce que monsieur Marus va te dire, prends en compte, et ça passera. Mais faut savoir se détendre un peu ! Alors ?
— Je vois monsieur Marus, et je vous rejoins, sourit Loïc Vidor.
Les trois reçus se dirigèrent vers la sortie en continuant à discuter.
— Quand même ! Fortiche de ta part ! s’exclama Gaston. Première tentative et réussite ! Ça n’était plus arrivé depuis quelques années, je crois !
— Certains vont dire que c’est parce que je connais bien Jonas Marus…
— On s’en fout… Ceux qui connaissent monsieur Marus un tant soit peu savent qu’il n’est pas du genre à faire de cadeau. D’ailleurs, comment tu le connais ?
— Nos mères sont amies depuis bien avant ma naissance, répondit-elle simplement.
[1] Voir « Les Premiers Chasseurs ».
[2] Patience…