La Comptine

Chapitre 1 : La Comptine

Par Beauvais

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Cette fanfiction participe au Défi d’écriture du forum de fanfictions. fr de juillet - août 2026 : Si le cœur vous en dix.



L'Auror en Chef Potter dévalait les marches menant au saint des saints du Ministère de la Magie — le Département des Mystères. La chose était déconcertante : à chacune de ses visites, le nombre de marches semblait fluctuer. Tantôt la descente ne lui réclamait que quelques minutes, tantôt elle devenait chewing-gum, s’étirant sur un bon quart d'heure. Il avait même parfois le sentiment que ce département ne se nichait pas dans les profondeurs du Ministère, mais dans quelque ailleurs insondable vers lequel conduisait le portail enchâssé entre les murs de l'étroit escalier. Ces parois, du reste, changeaient elles aussi d'apparence à chaque passage, parfois de façon imperceptible, une simple variation dans la teinte des pierres, parfois de manière radicale, métamorphosant des rochers irréguliers en une surface lisse et luisante.


Une comptine enfantine tournait en boucle dans sa tête, obstinée, lancinante :

Le 1 se porte très bien !

Oh oui, il se portait bien ! Trente ans à peine, et déjà Auror en Chef ! Il lui avait fallu dix ans après l'école des Aurors pour en arriver là, pour gravir cette montagne hiérarchique.

Eh bien, voilà : il y était. En tirait-il du plaisir, ou même une simple satisfaction ? Honnêtement : non. Ce n'était pas ça qu'il attendait de la vie. « Oh, non, mon général ! » D'où lui venait ce général, d'ailleurs ? Un film moldu, un livre ? Peu importe. 

Oui, il se portait bien : vissé derrière son bureau, à lire et rédiger des rapports, à se battre contre ces « chères » Langues de Plomb du Département des Mystères pour arracher artefacts, potions et équipements pour ses Aurors. Contre tous ces John Smith, aussi anonymes que leurs noms — visages lisses, voix neutres. Et les refus bien fermes et lourds comme du plomb. 

Merlin, il aurait tout donné pour n'avoir jamais atteint ce sommet et, comme Din, s'être arrêté au rang de simple Auror du Service d'Intervention Rapide — continuer de répondre aux appels urgents des citoyens de l'Angleterre Magique, puis baguette au poing, infliger le bien et commettre la justice... Oui, il se portait très bien, si bien qu'il en crevait.


Et la comptine continuait sa ronde en ponctuant les marches descendues :

Le 2 est très heureux !

Oh oui, parfaitement heureux ! Il était marié, père de beaux enfants. Quelle femme admirable que Gin ! Elle avait conservé tout son éclat après trois grossesses. Merveilleuse, indomptable, toujours impeccablement mise, capable de porter avec le même chic aussi bien des parures en diamant que les colliers de nouilles fabriqués par les enfants. Elle discourait de quidditch, de mode, de bijoux, d'enfants, et aucun potin mondain ne lui échappait. Mais comme tout cela assommait Harry.


Potter ne comprenait rien à la mode et ignorait la différence fondamentale entre héliotrope, cerise, magenta, nude, corail, saumon, pêche, chair, fuchsia et incarnadin — pour lui, c'était rose, un point c'est tout.

Les bijoux se répartissaient en deux catégories : ceux qui ne coûtaient pas cher et ceux qui étaient hors de prix même pour le Chef Auror — voilà toute la nuance.


Quant aux enfants, il ne les avait pas vus grandir, toujours parti en raid ou à l'entraînement, puis noyé dans la paperasse. L'aîné se trouvait désormais à Poudlard trois quarts de l’année, tandis que le cadet passait l'essentiel de son temps dans la bibliothèque de Black, semblant n'avoir besoin de personne. « Il a attrapé le virus d'Hermione, il faudrait faire attention, c'est contagieux », plaisantait parfois Harry. Et la benjamine, l'adorable Lily, elle jouait encore à la poupée — domaine dans lequel le Chef Auror se révélait tout aussi désarmé.

Les potins mondains, Harry les fuyait, les redoutait, y était proprement allergique. Dès qu'il entendait : « Chéri, tu sais que cette pimbêche... », la manette virtuelle dans sa tête basculait immanquablement de « je t'écoute » à « je n'entends rien ». Heureusement, il lui suffisait de ponctuer les récits de Ginny de hochements de tête et de quelques exclamations bien dosées : « Ah, oui », « Je ne l'aurais jamais... », « Ah, bon ».

Oui, il était très heureux — heureux à mourir de bonheur.


Potter atteignit la dernière marche de l'escalier, aujourd'hui interminable, avec la strophe :

Le 3 est un grand roi !

Il posa le pied dans le couloir conduisant à l'antichambre du Département des Mystères — cette pièce circulaire pourvue de nombreuses portes identiques, aussi anonymes et semblables que les Mister Smith qui officiaient derrière elles.

Harry ne se sentait pas roi. Ni grand, ni petit. Tout juste le roi des imbéciles, peut-être. Comme il avait eu raison, son professeur de potions, avec son « Potter, vous êtes un idiot ! » 

Qu'avait-il fait de sa vie ? Un ennui sombre et dépressif l'envahissait. Où, quand, comment son existence avait-elle bifurqué... Il aurait tant donné pour pouvoir rejouer cette partie.

Potter avançait. Les pensées noires tournoyaient dans sa tête, rivalisant avec la comptine. Il allait droit devant lui, sans prêter la moindre attention aux ramifications du corridor, lorsqu'il aperçut un animal — une ombre d'animal, plutôt — ou plus précisément l'extrémité de la queue de cette créature disparaître dans un embranchement juste devant lui.

Les réflexes d'Auror de terrain prirent le dessus sur les habitudes de l'Auror en chef. Sans réfléchir, Harry sortit de sa réserve et du couloir principal pour tourner à sa suite, guidé par une pensée simple : « Un animal n'a rien à faire ici. C'est dangereux, surtout pour lui. »

Il repéra la créature juste après le tournant. C'était un chat, un vulgaire matou de gouttière, les poils hérissés, un feulement sourd s'échappant de sa gueule. Il semblait déterminé à vendre chèrement sa peau. Harry s'en approcha et, avec une certaine témérité, cédant à une vieille habitude, tendit la main pour le gratter derrière l'oreille. Le félin bondit en arrière et, dans ce mouvement, sous les yeux stupéfaits de Potter, sa forme parut se liquéfier et fondre à la manière de la cire d'une bougie. Lorsque la créature toucha de nouveau le sol, ce n'était plus un chat, mais un minuscule personnage qui se dressait face à lui.


La comptine dans sa tête persifla : 

Le 4 n'aime pas se battre !

C'était vrai. L'Auror, aussi courageux fût-il, n'avait nulle intention de se battre contre une telle créature — d'autant qu'il n'en avait jamais rencontré de semblable. Cet être était petit, sa tête atteignant à peine le genou d'Harry, mais d'une constitution remarquablement harmonieuse. Il portait un pantalon marron mi-long, des chaussons tressés en écorce et une chemise écrue brodée à col Mao — Potter ignorait d'où lui venait cette désignation, et ne savait pas davantage qui était ce Mao. 

La tête ronde de la créature était surmontée d'une chevelure blanche et hirsute, le menton dissimulé sous une barbe prenant naissance juste en dessous du nez en patate. Sous un front creusé de rides profondes et des sourcils sévèrement froncés brillaient de petits yeux bleus qui, à cet instant, se voilaient rapidement de larmes.

— Qui es-tu ? chuchota Potter, la bouche sèche d'anticipation.

Il avait le sentiment que quelque chose de bien allait lui arriver. Il humait presque le vent d'aventure qui gonflait les voiles de la goélette de sa destinée !

L'être, en entendant ces mots, se jeta littéralement à ses pieds et laissa échapper un torrent de paroles, entrecoupé de tentatives frénétiques de baisers sur ses bottes :

— Petit père ! (Smack) Tu me vois ! (Smack) Enfin ! (Smack) Ici ! (Smack) Maintenant ! (Smack)

Potter, quelque peu dépassé, s'efforçait — avec un certain succès — de préserver ses bottes d'Auror de ces débordements affectueux. Passé le premier moment de stupeur, il saisit l'être par la chemise, le remit debout d'un geste ferme et prit son ton d'Auror — celui qu'il réservait aux contrevenants :

— Merlin ! Mais qui es-tu donc ?

À ce mot, les yeux du bonhomme s'écarquillèrent et il s'écria :

— Merlin ? Un Allemand ! Un Bassourman ! Le petit père Pierre le Grand, notre Tsar, en ramenait de partout ! Malheur à nous — d'abord il coupait les barbes, et ensuite...

Il se mit à se balancer en gémissant.

— Anglais… Je suis anglais, souffla Harry.

Il venait de comprendre quelque chose d'étrange : bien qu'il saisisse le sens de chaque mot prononcé par ce petit personnage, celui-ci ne parlait pas sa langue — ses lèvres bougeaient en parfait décalage avec les sons qui en sortaient. De la magie, pas de doute. Et puis, même si Harry n'était pas un grand féru d'histoire, il savait pertinemment que Pierre le Grand était un tsar russe d'une époque révolue, et que la Russie n'avait plus d'empereur depuis longtemps. Malgré tout, il penchait de plus en plus vers une conclusion : cet être était un elfe de maison. Un elfe de maison étrange ! Un elfe de maison perdu ! Un elfe de maison désorienté ! Mais un elfe de maison quand même. Harry ressentait une vraie tendresse pour ces créatures fantasques, serviables et attachantes. Sans s'arrêter sur les divagations de son interlocuteur, il demanda doucement :

— Tu es un elfe de maison ? Tu t'es perdu ?

— Oui, oui, petit père, Demaison je suis, mais pas Lelf ! Demaison, Domovic je suis ! Mitrofan,(*) je suis ! Ou Mitrochka, ou Trochka, ou Tochka ! Perdu, Trochka ! Égaré, Tochka !

Un vertige s'empara de Potter. Tous ces sons sifflants — il aurait presque cru entendre du Fourchelang.

Mitrofan semblait ne pas percevoir le trouble qu'il suscitait :

— Petit père, l'ensorceleur, aidez le pauvre Domovic à rentrer à la maison, auprès de la petite mère, duchesse Orloff.

— Je suis un sorcier, un magicien, ou à la rigueur un mage, mais certainement pas un ensorceleur, tenta de glisser Harry.

Domovic secouait la tête avec une frénésie inquiétante. « À ce rythme, elle va finir par se détacher » — cette pensée traversa l'esprit de Potter avant de se dissoudre dans des préoccupations plus pressantes. Mitrofan, sans en avoir conscience, venait de poser le doigt sur son « ampoule au pied favorite » : le complexe du sauveur — sauveur un jour, sauveur toujours.

— Que si, que si ! Un ensorceleur ! Tous les autres ne voient en moi qu'un chat, une belette, un écureuil, ou même rien du tout !

Harry jugea plus sage de ne pas s'engager dans une joute verbale sans issue et s'accroupit face à Domovic, cherchant à se mettre à peu près à sa hauteur :

— Soit, ensorceleur, si tu y tiens ! Mais si tu résidais chez cette...

Harry claqua des doigts.

— Petite mère la comtesse Orloff, lui souffla Domovic avec bonne grâce.

— Voilà, avec elle... Comment es-tu arrivé jusqu'ici ?

Mitrofan se calma, se redressa, bomba le torse et entreprit d'énumérer en repliant les doigts un à un :

— Comme à l'accoutumée, le matin j'ai vérifié que le lait n'avait pas tourné, que le pain était frais du jour, que les serviteurs étaient à leur poste, que le feu crépitait dans l'âtre et que la robe de chambre de la petite mère était disposée au pied du lit.

Les cinq doigts de sa petite main se trouvaient à présent repliés.


La comptine ricana dans l’esprit d’Harry :

Le 5 compte jusqu'à 5 !

Harry s'efforça d'ignorer la mélodie importune qui remontait des profondeurs de sa conscience, où elle continuait de tournoyer en boucle — tel un disque rayé bloqué sur cinq, quoique Potter ne doutât point qu'elle finirait par atteindre le dix.

— Donc, tu es bel et bien un elfe de maison, un serviteur dévoué ! Mais...

Mitrofan se redressa de toute sa petite taille avec indignation. Il parut soudainement plus grand, majestueux, des étincelles parcourant sa barbe :

— Pas un serviteur ! Esprit de maison, gardien du foyer ! Que l'on me traite mal, et je me venge ; que l'on me témoigne respect et reconnaissance, et je protège !

Potter tendit les bras, paumes tournées vers l'avant :

— Ne nous fâchons pas. (**) (Encore ce 7e Art moldu, songea-t-il, je fréquente un peu trop les salles obscures). Fort bien, mais cela ne m'explique toujours pas comment tu t'es retrouvé ici...

Domovic, reprenant son apparence de lutin débonnaire, se gratta la barbe, puis écarta les bras en signe d'impuissance :

— Petit père, je l'ignore ! Je suis allé superviser le nettoyage par une servante d'un miroir fort ancien que la petite mère avait acquis pour sa g a r d e - r o b e...

Le mot garde-robe, il l'épela lettre par lettre avec peine, le terme lui étant visiblement étranger.

— La sotte oiselle, au lieu de s'acquitter de sa tâche, demeurait là, comme une statue de sel devant lui, un sourire niais aux lèvres. Alors je lui ai pincé les fesses !

Mitrofan éclata d'un rire tonitruant, les larmes aux yeux, en se tenant le ventre :

— Elle ne pouvait me voir. La voilà qui bondit comme si le diable en personne l'avait piquée et s'enfuit en hurlant comme une orfraie : « Le Malin ! Le Malin ! »

Il reprit son souffle, s'épongea les yeux et poursuivit :

— Alors j'ai jeté un bref coup d'œil dans le miroir — rien, simplement moi et la g a r d e - r o b e rangée, bien rangée, plus ordonnée que je ne l'aurais imaginé...


La compréhension commença à se faire jour dans l'esprit d’Harry. Les éléments s'assemblaient les uns aux autres à la manière des pièces d'un puzzle : un miroir ancien, une servante béatement figée devant, un Domovic — qui semblait entretenir une lointaine parenté avec les elfes de maison, quoi qu'il en dise — y percevant la pièce dans un ordre parfait... Si Potter ne l'avait pas détruit deux dizaines d’années auparavant, il aurait pensé qu'il s'agissait là du miroir du Riséd.


— J'ai voulu ôter la poussière, ce que cette oie stupide n'avait pas daigné faire. J'ai effleuré la surface de la main et me suis retrouvé dans une pièce obscure, saturée de poussière — le Domovic d’ici est un fainéant ! — devant le même miroir.

Mitrofan tressaillit :

— Et le pire de tout, je ne sentais plus ma maison, ni la petite mère Orloff !

Il se mit à s'arracher la barbe et à gémir d'une façon stridente. Ses gémissements étaient si funèbres qu'ils évoquaient le sifflement de la faux. «Encore un peu et je croirais qu’il est de la famille de la Faucheuse Noire », songea fugacement Harry.

Harry se boucha les oreilles et prit sa voix de commandement — celle qui faisait frémir les jeunes Aurors sans jamais impressionner les Langues de Plomb :

— Où est ce miroir ? Mitrofan, rapport !

Domovic stoppa net ses jérémiades. Il se redressa d'un coup, militaire dans chaque geste — mains le long des coutures, menton levé, barbe pointée en avant — et aboya :

— Ce couloir, dix pas devant, sixième porte à droite !


Le 6 aime les saucisses ! — nargua la comptine. 

« Mais quel rapport avec les saucisses ? », soupira Potter en son for intérieur, avec la vague certitude qu'il n'allait pas tarder à le découvrir.

Harry se redressa, s'étira pour délier ses muscles engourdis par une longue posture accroupie, puis tendit le bras en avant à la manière de cette statue du corsaire malouin qu'il avait contemplée lors de son séjour en France. 

Mitrofan s'élança à une vitesse surprenante pour un être de si petite stature. Ils dépassèrent une porte, puis une autre, et une autre encore. Ils parcoururent bien plus de dix pas — plutôt dix fois dix. Potter commença sérieusement à se demander si son petit Virgile (***) savait compter au-delà.

Ils s'immobilisèrent enfin devant une porte semblable à toutes celles qui l'avaient précédée, et à celles qui suivaient :

— C'est ici ! annonça Mitrofan en se remettant au garde-à-vous.


Harry poussa le battant et franchit le seuil d'un pas résolu, Domovic dans son sillage. La pièce était totalement vide — seule la poussière tapissait le sol, et un grand miroir se dressait au fond. L'endroit dégageait une atmosphère d'abandon et de mélancolie. Une traînée d'empreintes de petits pieds s'éloignant du miroir témoignait pourtant qu'un être vivant avait traversé ces lieux peu de temps auparavant.


Potter, sans vraiment en prendre conscience, adopta le comportement d'un Auror en mission. Il ne se précipita pas vers le miroir. Il commença par examiner minutieusement les empreintes au sol, les compara aux semelles des chaussons de Domovic, puis chercha en vain d'autres traces. Il s'approcha ensuite avec précaution de la « pièce à conviction » et observa le plancher alentour : la poussière y était absente sur une surface qu'il mesura de ses doigts — dix fois la largeur de sa main. Tout près de cette tonsure dans la poussière centenaire, il découvrit encore de petites empreintes regroupées. L'ensemble racontait l'histoire d'une minuscule créature tombée du miroir, qui avait piétiné un long moment devant lui avant de se résoudre à partir. Le récit de Mitrofan s'en trouvait confirmé.


Avec une infinie prudence, Potter leva enfin la tête vers la glace : un cadre massif à la dorure écaillée, dépourvu de toute fioriture ou inscription. Non, ce n'était pas sa vieille connaissance, Riséd. Une toile d'araignée recouvrait la majeure partie de la surface réfléchissante, terne et craquelée. Potter voulut l'écarter d'un revers de main — user d'un sortilège, même aussi simple que celui de nettoyage, sur un artefact inconnu était imprudent —, mais Domovic lui attrapa le bras avec un gémissement :

— Petit père, l'ensorceleur, n'y touche pas !

Harry s'exécuta. Mitrofan avait raison : tripoter un objet magique ancien relevait de la pure folie, une folie bien plus grande que le récurer à l'aide d'un sort. Il exhala un long soupir, constatant qu'il cédait une fois de plus à son travers le plus tenace — agir avant de réfléchir. Il croisa donc les mains dans le dos pour conjurer la tentation, puis porta son regard sur la portion du miroir que la laborieuse araignée avait laissée dégagée. D'abord, il ne distingua rien. Puis la surface se couvrit de traits lumineux rouges, oranges, jaunes, verts, bleus, indigo, violets — toutes les teintes de l'arc-en-ciel. Merlin soit loué ! Rien de ces extravagances et perversions dont Ginny s'était entiché ces derniers temps pour la décoration — ni Anthracite, ni Aquamarine, ni Choco-Lune, quoi que cela puisse être.


Puis un tableau se forma et se figea : une table couverte d'une nappe en dentelles, un engin en cuivre exhalant une fumée — le samovar, se rappela Harry —, une assiette pleine de saucisses, une tasse de thé et une dame d'un certain âge vêtue de façon désuète. En voyant ce tableau, Potter penchait de plus en plus vers l'idée que Domovic ne venait pas seulement d'un autre pays mais aussi d'une autre époque. Ce n'était pourtant pas là le plus troublant : ce qui déconcertait vraiment, c'est que cette lady était servie par un elfe de maison.

Un hurlement furieux déchira l'air. Harry pivota et découvrit Mitrofan, le visage métamorphosé en un masque effrayant et d'une hideuse beauté, les poings brandis vers le ciel :

— Un démon ! Un démon auprès de la petite mère Orloff ! Et il lui sert des saucisses pour sa collation ! Où sont les gâteaux, le pain, le miel ? Un démon, un bon à rien, un intrus !

Domovic frappa le miroir de toutes ses forces et... passa à travers. Harry eut tout juste le temps d'apercevoir Mitrofan abattre une poêle sur la tête de l'elfe en vociférant : « Des saucisses ! Je vais t'apprendre ! Des saucisses ! Je vais te montrer où les écrevisses passent l'hiver ! », avant que l'image ne change. 


Le sept a des chaussettes ! — gémit la comptine.

Harry se remémora sa lointaine première année à Poudlard, Troll, le Miroir du Riséd et cette phrase de Dumbledore : « Moi ? Je me vois avec une bonne paire de chaussettes de laine à la main… On manque toujours de chaussettes. Noël vient de passer et je n'en ai même pas eu une seule paire. Les gens s'obstinent à m'offrir des livres. » (****) 


Toute la surface de la glace fut un instant recouverte d'une gigantesque paire de chaussettes. Puis un kaléidoscope d'images se mit à tourbillonner dans ses profondeurs. Certaines d'entre elles, Potter les reconnaissait comme appartenant à sa propre vie ; d'autres étaient d'une fantaisie déconcertante, voire franchement délirantes :

Harry s'enfuit de chez les Dursley. Harry refuse de suivre Hagrid, se réfugiant derrière Vernon en criant : « Vous me faites peur, je n'irai pas. » Il ne tue pas le basilic et conclut un pacte avec Tom du journal, qui prend vie. Il empêche Rogue d'ôter la vie à Dumbledore. Il tue Dumbledore de sa propre main. Il rassemble et détruit l'ensemble des horcruxes dès sa première année à Poudlard. Il les réunit et initie le retour de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom. Il rassemble toutes les Reliques de la Mort et les dépose dans un coffre à Gringotts. Il les anéantit. Et la plus stupéfiante de toutes : Harry embrassant passionnément Voldemort.


Harry vacilla, submergé par ce torrent de scènes absurdes. Soudain, une image d'une banalité presque apaisante se dessina : la gare de King's Cross, une foule de voyageurs, 10 h à l'horloge et un gamin à lunettes, entre émerveillement et désarroi. Lui-même. Harry voulut le rassurer, tendit la main, toucha son reflet et… se retrouva dans la gare, poussant avec peine un chariot chargé d'une lourde malle et d'une cage abritant une chouette blanche.


Il s'immobilisa brusquement, promena les mains sur son corps redevenu petit et frêle, contempla ses bras menus, ses doigts aux ongles rongés. Son regard glissa ensuite sur ses vêtements élimés, bien trop grands pour lui, puis sur ses chaussures dont les semelles ne tarderaient guère à se détacher. C'était bien lui, dans sa version de onze ans. Une colère sombre le submergea — non, il se refusait à revivre tout cela de la même manière. Il allait tout changer, puisque la magie lui en offrait l'occasion, ou peut-être la seconde chance.


Le huit aime les frites ! — gronda la comptine.

« Il va leur en frire à tous ! » gronda Harry avec elle. « C'est quoi cette école ! L'endroit soi-disant le plus sécurisé ! Tous les ans, une quête potentiellement mortelle, un troll, un basilic, un prof possédé par un esprit maléfique, un elfe complètement givré... et j'en passe. Accrochez-vous, j'arrive ! L'Auror en chef prend les choses en main et va mener l'enquête ! Mais avant ça, un petit changement de look s'impose — hors de question de débarquer à Poudlard dans une tenue de vagabond. Comme on dit : On juge sur le contenant à l'entrée, et sur le contenu seulement au moment de partir. »


D'un pas alerte, il se dirigea vers les toilettes. Un sortilège de confusion, discret et précis — parfait, tous ses pouvoirs étaient avec lui — suffit à vider les lieux de leurs occupants. Potter se posta devant le lavabo. Pour se donner une contenance, il commença par boire un verre, puis recoiffa soigneusement ses cheveux de manière à dissimuler entièrement sa cicatrice. Quelques sorts de transfiguration appliqués à ses vêtements et à ses lunettes, et des toilettes de King's Cross émergea un garçonnet irréprochable : bien peigné, proprement mis, arborant des lunettes à monture rectangulaire et un sobre sac à dos qui avait été, avant la transfiguration, une malle encombrante. Il n'avait ni animal ni cage avec lui — sa chouette, il l'avait priée de rejoindre Poudlard à tire-d'aile.

Le garçon marqua une brève pause devant une vitrine et contempla dans le reflet le fruit de son travail : il ne ressemblait plus en rien au Garçon-Qui-A-Survécu.


Le neuf a des gants neufs ! — il ne pouvait qu'être d'accord avec la comptine.

Il traversa la foule sans que personne lui accorde la moindre attention, un garçon parmi tant d'autres. Il passa devant la famille Weasley, qui semblait attendre quelqu'un — lui, peut-être ? Ils pouvaient toujours patienter ! Sans la moindre hésitation, Harry franchit la colonne séparant les voies 9 et 10 pour déboucher sur le quai 9¾. Il rit et fredonna tout doucement, bien qu'il eût toutes les peines du monde à se retenir de chanter à tue-tête.


Le 1 se porte très bien !

Le 2 est très heureux !

Le 3 est un grand roi !

Le 4 n'aime pas se battre !

Le 5 compte jusqu'à 5 !

Le 6 aime les saucisses !

Le 7 a des chaussettes !

Le 8 aime les frites !

Le 9 a des gants neufs ! (*****)


Puis après un instant de réflexion, il y ajouta la dixième vers de sa propre composition :


Le 10 ouvre le chemin et refait le dessin !


FIN



Notes 


*  Mitrofan - c’est un prénom slave ancien. Mitrochka, ou Trochka, ou Tochka - les diminutifs qui en découlent.

**  Ne nous fâchons pas - titre de film français réalisé par Georges Lautner, sorti le 20 avril 1966. 

***  Virgile - est le guide, envoyé par Béatrice à Dante, qui mène le poète à travers l'enfer et le purgatoire. 

**** Citation tirée du livre Harry Potter à l’école des sorciers, chapitre 12 : « Le Miroir du Riséd ». 

***** Comptine trouvée sur le site Le monde des Titounis. 



Figures de style :

 

  1. Tantôt la descente ne lui réclamait que quelques minutes, tantôt devenait chewing-gum, s’étirant sur un bon quart d'heure - La métaphore 
  2. Et les refus bien fermes et lourds comme du plomb - La comparaison
  3. Heureux à mourir de bonheur. - L’hyperbole 
  4. Sans réfléchir, Harry sortit de sa réserve et du couloir principal pour tourner à sa suite. - Le zeugma 
  5. Malgré tout, il penchait de plus en plus vers une conclusion : cet être était un elfe de maison. Un elfe de maison étrange ! Un elfe de maison perdu ! Un elfe de maison désorienté ! Mais un elfe de maison quand même. - L'anaphore 
  6. Encore ce 7e Art moldu, songea-t-il, je fréquente un peu trop les salles obscures. - La périphrase.
  7. Encore un peu et je croirais qu’il est de la famille de la Faucheuse Noire. - L’allégorie.
  8. D'abord, il ne distingua rien. Puis la surface se couvrit de traits lumineux — rouges, oranges, jaunes, verts, bleus, indigo, violets — toutes les teintes de l'arc-en-ciel. - L'accumulation
  9. Harry pivota et découvrit Mitrofan, le visage métamorphosé en un masque effrayant et d'une hideuse beauté. - L’oxymore.
  10.  Il commença par boire un verre - La métonymie. 


Couleurs : 


Pour les couleurs, il me semble qu'il y en a plus de dix… Mais je sors les principales : rouge, orange, jaune, vert, bleu, indigo, violet, marron, blanc et rose. (Sans ajouter les nuances qu’Harry ne saisit pas. 😂)





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