L'imposteur

Chapitre 1 : L'imposteur

Chapitre final

2219 mots, Catégorie: T

Dernière mise à jour 18/09/2026 20:47

Neville vivait à présent avec Hannah Abbott dans le large appartement rustique et confortable situé au-dessus du Chaudron Baveur. Hannah en était devenue la propriétaire après que Tom eut décidé de prendre une retraite bien méritée. Neville, devenu Professeur de Botanique à Poudlard, l’avait aidée, non sans mal, à réhabiliter de nombreuses pièces. Il n’était pas incongru d’affirmer qu’ils vivaient ainsi heureux, profitant sans retenue de leur nouvelle vie. Et pourtant...

Il semblait à Hannah que de profondes réminiscences maintenaient parfois Neville loin d’elle, le surprenant quelquefois devant son bureau à converser intérieurement, les yeux éteints. Neville n’allait pas bien, mais dans le fond, avait-il jamais été heureux ?



Il était tard, pourtant malgré une profonde fatigue, Neville ne parvenait plus à dormir. Il perdait pied à nouveau. Ne voulant pas rompre le sommeil de Madame Habott, comme il se plaisait à l’appeler, il se leva sans un bruit puis se glissa dans sa rustique robe de chambre matelassée et quitta leur chambre. Son ambiance si chaude et douce, sa quiétude si reposante n’empêchaient pas de sombres idées de malmener ses pensées embrumées, le privant ainsi des bras rassurants d’Hannah.

Il s’installa derrière le bureau en acajou de sa mère et fouilla dans l’un des tiroirs pour en ressortir des rouleaux de parchemin. Il tailla habilement l’une de ses meilleures plumes rouges qu’il mouilla ensuite dans un antique encrier. Seulement, ses idées noires, si promptes à gâcher son sommeil depuis de trop nombreuses nuits, semblaient rétives à se coucher sur cette page vierge… Elles étaient pourtant là, bien présentes, il les percevait, aussi intrusives que maladives, dissimulées dans les tourbières sordides de son esprit, moqueuses, comme trois sorcières shakespeariennes.

Il regarda longuement par la fenêtre du bureau, une vieille chambre sans locataire depuis le départ d’une harpie, qu’il avait restaurée en compagnie d’Hannah dans un style purement victorien, puis agrémenté avec ses collections d’herbiers, de quelques bibelots de famille et d’œuvres magiques, certains chargés de tristesse, d’ouvrages sur la botanique dont “Propriétés des plantes aquatiques magiques du bassin méditerranéen” et de nombreux cadres photos aux motifs très hétéroclites. Sur l’un d’eux, sa grand-mère le toisait d’un air sévère. Dans un tiroir d’un chiffonnier, ils avaient déposé leurs faux gallions respectifs (Hannah le sortait parfois) ainsi que leur lettre d’admission à Poudlard. Un coffret de bois de rose conservait des emballages vides de Ballongommes du Bullard.

Le Chemin de Traverse semblait ténébreux, Neville percevait une faible rumeur émanant de Charing Cross Road.  Il regagna son bureau puis il alluma son poste de radio qui crachait la voix mélancolique de Beth Gibbons. D’un geste habile, il fit apparaître la théière flottante de sa grand-mère. Il se versa dans une tasse richement ciselée un liquide ambré et brûlant auquel il ajouta un sucre. Le parfum de l’infusion le transporta dans une cuisine dont il reconnaissait les motifs défraîchis du papier peint, l’odeur de tourbe brûlée et de poisson frit. Sa grand-mère, pâle réplique décharnée d’une figure maternelle, lui faisait face, imposante, et pestait à nouveau contre sa maladresse habituelle. Il venait de renverser sa tasse de thé qui se propageait sur la nappe, formant ainsi une forme brune et incongrue qu’il tenta vainement de nettoyer. La tache s’anima soudainement et gicla sur le plafond, quand il entreprit de lancer un sort. Abattue et surmenée par les pénibles visites à Ste Mangouste, Augusta l’envoya vertement ramasser les feuilles dans le jardin, sans qu’elle ne réussisse cette fois à masquer le dépit et le renoncement dans sa voix : cette famille était détruite.


Des larmes montèrent, cette scène trop longtemps refoulée lui porta une estocade qui le brisa. Comme une rivière de boue crevant ses digues, les événements de ces dernières années le submergèrent. L’odeur de la mort, les corps humides et flasques, leurs vêtements déchirés, les visages couverts d’ecchymoses et de sang coagulé, les hurlements, les plaintes, les mères appelées à l’aide. Et puis l’image de Wendy Hartman lui sauta à la gorge avec la bestialité d’un chien de guerre. 

N’ayant jamais rejoint l’Armée de Dumbledore, elle était pour lui une parfaite inconnue, ne connaissant ni son âge ni sa Maison. Elle avait décidé de rester pour se battre, défendre des valeurs qui lui semblaient justes, faire front contre la terreur et demeurer solidaire, tant qu’elle le pouvait. 

Wendy Hartman de Whitby dans le Yorkshire, passionnée d’art visuels et des Tornades de Tutshill, fut l’une des dernières à tomber, comme une poupée de chiffon désarticulée, foudroyée par un sort brutal. Quand Neville se jeta sur elle pour lui porter secours, elle sombrait déjà vers des abysses impénétrables, sans se poser la moindre question, surprise cependant de ne pas avoir été frappée dès les premières passes d’armes. Le sortilège brûlait ses chairs et empoisonnait son sang. Neville s’escrima, il enchaîna nerveusement des sorts malhabiles, se maudissant de ne pas avoir pris des herbes curatives. Elle devinait que sa vie s’échappait comme ce flot vermeil qui tachait sa robe.  Elle usait péniblement de ses dernières forces pour croiser le regard de ce drôle d'inconnu au visage lunaire qui s’évertuait à lui redonner vie. “Pourquoi une pluie de disamares tombe sur mon visage ?” se demanda-t-elle. Mais qu’importe, elle ne ressentait plus rien à présent. Elle aurait cependant tellement voulu connaitre le nom de ce bon maladroit qui tentait de maintenir les si fragiles fils de sa vie fanée au lieu de fuir. «Va-t’en, fuis les morts, fuis la Mort, quitte ces ruines et respire la vie jusqu'à l'ivresse dans d’autres lieux merveilleux… » Une vague noire éteignit la flamme et plus rien n’eut d’importance pour elle, assurément, éternellement, bouton d’or brûlé par le gel.


Il ne voulait pas qu’elle parte à son tour, il ne voulait plus perdre ses amis, ni personne, alors il s'acharna sur ce cadavre menu durant de longues minutes. Bien sûr qu’elle n’était pas morte ! Elle allait survivre, profiter à nouveau du festin de la rentrée prochaine et danser dans la Grande Salle le soir d’Halloween, il en était persuadé. Et puis on ne meurt pas comme ça à Poudlard ! Certainement pas à côté d’une carapace éclatée d’acromentule et des morceaux d’une statue de pierre ! Non, on meurt dans son lit entouré de l’amour des siens ! Elle fredonnait, lui semblait-il, une chanson et répétait d’une voix rauque : don't believe that magic can die no, no, no, this magic can't die, so dance, your final dance…  Elle le regardait sereinement avec ses yeux ronds, et puis surtout, elle lui souriait… Un de ces sourires aussi inexpressifs que ceux de sa mère quand elle lui offrait des cadeaux absurdes, pitoyables. Les craquements sourds de la cage thoracique qu’il massait trop violemment, des jets de fluide âcres le ramenèrent à une réalité qu’il ne supportait plus. Pourquoi elle ? Pourquoi eux ? Et moi ? Ma vie ne vaut rien ! Il hurla, les mains couvertes de sang, épouvanté au milieu des âmes envolées, des échanges brutaux de sortilèges, de la poussière d’un mur d’enceinte détruit, de débris embrasés. Le désespoir sentait la cendre et la chair brûlée.

Même s’il avait réussi à briser le dernier Horcruxe, à s’affranchir de la crainte qu’inspirait Voldemort pour subir sa colère sans baisser les yeux devant l’assemblée moqueuse, il éprouvait sans cesse le besoin illusoire de prouver sa valeur, inlassablement. Sans doute ne supportait-il pas d’avoir survécu, honteux de profiter de la quiétude d’un simple coucher de soleil alors que les cendres de compagnons bien plus estimables, lui semblait-il, reposaient sous les dalles grises d’un mausolée silencieux. 

Il n’était qu’une tache de thé sur une nappe, un imposteur, un clandestin.


La nuit lui semblait toujours aussi froide et impénétrable. Il y avait toutefois quelques étoiles qui brillaient ici et là. Neville termina sa huitième page quand il posa sa plume usée pour refaire du thé. Il avait mal, mais il parvenait enfin à écraser sur le parchemin des démons qui le torturaient depuis trop longtemps. Il se libérait, il le sentait, mais il souffrait. Seul dans son bureau, dans la lumière blafarde des bougies, ses tourments jaillissaient hors de lui comme un flot de sang ininterrompu pour sécher sur les pages qu’il lacérait de sa plume. Ses sentiments de culpabilité et d’infériorité s’estompaient peu à peu. La voix de Beth Gibbons se tut.


Tout se passa très vite ensuite. Il fut d’abord attiré par la médicomagie pour apprendre à sauver d’autres sorciers, d’autres Wendy, pour s'orienter finalement vers l’enseignement, vers Poudlard et rester auprès des ombres des martyrs de l’école. Il se devait d’être là, pour leur mémoire. C’était son devoir le plus sacré. Parfois, il lui semblait voir l’ombre de Fred Wesley le regardant, triste et amusé à la fois. Ce fut d’ailleurs durant cette période qu’il croisa à nouveau le chemin d’Hannah. Bien qu’elle effectuât sa scolarité en même temps que lui, dans la maison de Poufsouffle, ils ne se croisèrent presque jamais avant la cinquième année. Elle participa aussi à la bataille mais ne fut que partiellement blessée, protégée par la dextérité d’Harry Potter.

Ce fut elle qui fit les premiers pas, intéressée par cet homme profondément timide mais audacieux. Elle l’écoutait souvent en cachette parler avec passion de botanique, quand elle n’échangeait pas des cartes avec Ernie Macmillan. Elle trouvait que cela lui donnait un vrai charme et beaucoup de profondeur. Il n’était plus Londubat mais Neville. Elle l’avait naturellement suivi quand il reprit la conduite de l’AD.


Elle reparut dans sa vie tandis que ses parents trop affaiblis, malgré le soutien apporté par les équipes de Ste Mangouste, le quittèrent l’un après l’autre un soir d’octobre, dans l’ignorance des exploits de leur fils. Elle l’avait accompagné en tant qu’amie lors de leurs obsèques. Sa grand-mère ne s’en offusqua pas, elle apprécia au contraire la présence de cette belle jeune femme au teint rose arborant des tresses sophistiquées auprès de son grand escogriffe de petit-fils. Au fond d’elle-même, elle avait toujours perçu sa valeur et elle priait souvent, pour qu’il lui soit accordé encore un peu de vie, enfin juste assez, afin qu’elle puisse encore l'admirer et le regarder pousser.


Neville lui-même fut surpris de la présence d'Hannah. Il se souvenait de son arrivée, habillée sobrement d’une robe noire confectionnée dans un tissu d’une grande qualité, aux reflets émeraudes. Elle lui avait pris tout naturellement le bras pour assister à la cérémonie à ses côtés, émue par les larmes qu’il tentait de retenir devant la centaine de personnes venue rendre hommage à ses parents. Elle lui ouvrit son cœur le soir-même, dans une chambre lumineuse qu’elle avait louée au Chaudron Baveur. Il l’aima dès qu’elle fit glisser sa robe le long de son corps gracile. Elle ne voulait pas qu’il dise quoi que ce soit. C’était sa nuit, son cadeau, il devait juste profiter de ce qu’elle lui offrait. La vie était si courte parfois... Il se livra à elle, ouvrant son âme, profitant de leur première étreinte, sous les lumières bienveillantes d’une lune sereine.


Neville posa sa plume maintenant effilochée et contempla tous les feuillets de parchemin qui reposaient sur le sol de son bureau. De l’encre noire tachait ses doigts mais il ne s’en soucia guère. Il termina son thé. Dehors, des couleurs bleutées annonçaient l’arrivée d’une nouvelle journée…

Une main glissa sur son front. Il reconnut la douceur des doigts qui le caressaient…


- Hannah, dit-il en regardant les étoiles disparaître. Je suis libre à présent…


En guise de réponse, elle lui prit les mains et les posa sur son ventre rond. Il sentit des coups légers et y colla son oreille, versant des larmes enfin rédemptrices.


- Mon amour, je crois qu’elle est d’accord avec toi…

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