Wizzards In Black

Chapitre 3 : la filature

Par eric_vincent

Publié sur Fanfictions.fr.
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Il s’appelait Harry Potter. Le bambin d’un an, abandonné sur le perron des Dursley, avait bien grandi. Le garçon vivait toujours chez son oncle et sa tante. Comme le policier l’avait redouté, le pauvre gamin était mal aimé par son unique famille. Il servait de souffre-douleur à son cousin Dudley et de domestique aux adultes. En dépit des remontrances quotidiennes, il était très poli et agréable avec le voisinage.

Harry faisait des choses bizarres quand il était excédé d’être la victime désignée du 4 Privet Drive ou épuisé par les tâches ménagères. Orion avait déjà entendu Vernon menacer son neveu s’il se laissait aller à user de ce qui devait rester tabou. Pour le policier, promu Inspector depuis deux ans, il n’y avait aucun doute : son jeune voisin développait des dons pour la sorcellerie. L’enfant n’en était juste pas conscient, à cause de la chape de plomb apposée par sa famille.

Le dernier vendredi de juillet 1991, Orion entama ses congés annuels. Le soir, il entendit l’horrible moustachu tempêter plus que de raison. Comme à l’accoutumée, il se mit en embuscade, derrière sa fenêtre. Le soleil donnait sur la vitre et les rayons risquaient de dévoiler son activité d’espionnage. Il recourut à une capacité détenue par la population amphigikienne, sorcière ou stérile : la surface de son corps se transforma en eau, au point de devenir transparente, quasi invisible.

Deux minutes après avoir poussé une beuglante d’anthologie, le patron de la Grunnings utilisa tous les outils que vendait son entreprise pour boucher et blinder la fente à courrier, aménagée dans sa porte d’entrée. Orion s’interrogea sur ce bricolage de fortune et ne trouva pas d’explication. Il abandonna sa surveillance et goûta, le soir, à un repos réparateur.

Le lendemain matin, alors qu’il récupérait son lait déposé par le crémier, il aperçut sa voisine en faire autant. Outre ses deux litres demi-écrémés, elle avait commandé une boîte d’œufs. La douzaine passerait dans les gosiers de son mari et de leur fils au petit-déjeuner, car le père et le rejeton disposaient d’un appétit d’ogre. À peine fut-elle en cuisine qu’elle poussa des hurlements stridents. Orion, interloqué, l’entendit mugir depuis la rue :

— Dans les œufs ! Il y en a dedans !

Mais de quoi s’agissait-il ? Alors que le policier posait la main sur la poignée de porte, Vernon, de l’autre côté de la rue, ordonna de sa voix puissante :

— Détruis-les, Pétunia ! Tous !

— Non ! C’est à moi !

C’était la voix d’Harry. Un bruit de mixeur se superposa aux récriminations de l’enfant. Quelle que soit la chose qui appartenait à leur neveu, l’oncle ou la tante venait de la réduire en bouillie. Après cet incident, la journée fut tranquille. La nuit suivante fut d’un calme total, en dépit de la chaleur. C’était pour mieux préparer l’arrivée du dimanche.

Les vacances débutaient. Le stress du travail s’éloignait, grâce à une nuit de sommeil sans agitation. Après quinze années passées au 7 Privet Drive, le fidèle locataire avait à peine rempli sa studette. Désormais, il y avait un fauteuil moelleux sur lequel il pouvait poser un plateau pour lire ou se nourrir, téléphoner ou se reposer.

La bouilloire sifflait sur la plaque chauffante. Il la retira, coupa l’alimentation, s’empara de sa tasse à thé fétiche et ébouillanta son sachet d’Earl Grey. Il ajouta un sucre et plongea une petite cuillère. Puis, il s’installa à son poste d’observation, derrière la vitre. Il touilla, souffla sur le liquide brûlant. Il prit une première gorgée, l’avala et reposa la porcelaine sur l’accoudoir. Il entendit un pépiement. Il s’avança et scruta la rue. Il écarquilla les yeux, les frotta, convaincu que son cerveau lui jouait un tour de cochon.

— Mais… que font tous ces oiseaux ?

Il compta les volatiles : une quarantaine. Uniquement des rapaces, avec une majorité de chouettes et de hiboux. Il y en avait sur le toit, la cheminée, l’antenne de télévision, mais aussi sur le mur du jardin, les arbres et arbustes, les réverbères. La scène était stupéfiante, digne d’un film fantastique. Le plus fou, c’est qu’ils transportaient tous un rectangle cacheté, identique.

Subjugué, l’observateur eut une sensation de déjà-vu. Il fouilla dans sa mémoire.

— Mais ouiiiiii ! s’exclama-t-il. Lorsqu’Harry est arrivé, la radio avait parlé d’un phénomène similaire sur tout le pays. Ce soir où j’ai vu ces sorciers humains et l’objet magique. Ce jour-là… oui… et…

Tout à coup, d’un mouvement coordonné à la perfection, les oiseaux s’envolèrent et fondirent en piqué, en enfilade, sur la cheminée. Ils éjectèrent leurs missives qui s’engouffrèrent dans le conduit. Orion faillit s’étouffer avec son petit-déjeuner, partagé entre rire et stupéfaction. Quelques secondes plus tard, il y eut des hurlements au numéro 4. La Poste un dimanche, c’était la goutte d’eau de trop pour eux.

L’observateur se débarrassa de son plateau et se vêtit en hâte. Sans comprendre comment ni pourquoi, il sentit qu’un rebondissement était proche. Baskets, jean, tee-shirt et blouson de toile légère, il se tint sur ses gardes. Une excellente initiative, car deux minutes plus tard, les Dursley sortaient en trombe de leur demeure. Ils chargèrent quelques menus bagages dans le coffre de leur auto, ignorèrent les protestations de Dudley à propos de console ou de magnétoscope et réprimèrent les demandes d’Harry au sujet des lettres.

Orion n’hésita pas davantage. Il prit les clefs de sa voiture, ses papiers et sortit. Il verrouilla son studio. Les parents poussaient les deux enfants sur les sièges arrière de leur Opel familiale, en proie à la panique. Le père démarra en trombe, générant un vortex. Le flux d’air fit tomber une lettre accrochée sur le chapeau de cheminée. L’Amphigikien se précipita pour l’attraper au vol et fila droit dans son véhicule. Il mit le contact, lança le moteur, passa la première et s’arracha de sa place de stationnement. Le bovidé furieux venait de tourner à gauche au bout de la rue.

Il ne devait pas le perdre de vue, surtout pas. La folie qui s’était emparée de l’imposant patron, n’augurait rien de positif pour Harry. Il bifurqua à gauche. Le fuyard fonçait. Par chance, la circulation du dimanche matin était très fluide.

Concentré, Orion disposa la lettre tombée du toit au centre du volant de sa Peugeot blanche. Il lut l’adresse :

Mr Harry Potter

Dans le placard sous l’escalier

4, Privet Drive

Little Whinging

Surrey

Il commit une légère faute de conduite, sous l’effet de la surprise.

— Sous l’escalier ? Sous l’escalier ! Bon sang ! Si j’avais su ça avant, Dursley, espèce de tyrannosaure, je t’aurais collé les services sociaux aux fesses !

Orion ignorait que son action aurait brisé la protection magique du sang familial dont bénéficiait Harry. L’enfant aurait été à la merci d’un mage noir sur le point de refaire surface ou menacé par ses éternels serviteurs. Le policier l’ignorait, car il ne savait rien du plus célèbre des sorciers, Harry Potter. Il était juste scandalisé, furieux que le neveu ait été traité comme un moins que rien.

Les mains sur le volant, à une cinquantaine de mètres de sa cible, il décacheta l’enveloppe et extirpa le courrier. La texture était particulière. Ce n’était pas du papier.

— Un parchemin ? C’est… inhabituel.

Il parcourut le texte tracé à l’encre verte, signée par une certaine Minerva McGonagall. C’était une convocation à l’école Poudlard. Cela aurait pu être anodin mais, juste après le nom de l’établissement, la mention Sorcellerie était indiquée. De plus, le directeur, identifié comme étant Albus Dumbledore, avait reçu plusieurs décorations dont les titres étaient, sans ambiguïté, liés à la magie.

Le courrier demandait à Harry de confirmer la bonne réception de la lettre avant le 31 juillet. La fuite de la famille, l’obstruction patente, n’avait qu’une raison : empêcher Harry de répondre et de partir. Pourquoi ?

Orion posa le premier feuillet sur le siège. Avant de prendre connaissance du second, le conducteur s’étonna à voix haute :

— Mais que fait-il ? Nous sommes déjà passés dans cette rue. Il est perdu ou quoi ?

Vernon tournait dans tous les sens, errait, comme s’il cherchait à échapper à une possible filature. Son poursuivant lui souhaita bien du courage pour le repérer. Sa Peugeot 205 blanche était le modèle le plus vendu sur le territoire britannique : le gage de la discrétion.

Le second feuillet contenu dans l’enveloppe concernait les fournitures scolaires. Le lecteur frisa l’hallucination. Après les classiques uniformes, gants, livres d’écoles aux titres étranges, il fallait acquérir un chaudron, des fioles, des ingrédients bien plus exotiques que les épices du supermarché indien du centre-ville et, détail incongru, une baguette magique.

— Ça alors ! Ils utilisent des baguettes pour diriger leur magie ! Bah, après tout, cela vaut bien un médaillon.

Il n’y avait rien d’autre dans l’enveloppe au cachet de cire. Dans son cerveau, les hypothèses défilèrent à un rythme haletant. Un collège de sorciers ? Cela induisait l’existence d’une communauté modeste dont les enfants recevaient un enseignement standard pour un niveau de magie minimal garanti. Les enfants apprenaient à canaliser leurs talents. Un chaudron ? Ils concoctaient des potions, des médicaments. Un animal de compagnie était autorisé. Ce détail revêtait une importance cruciale aux yeux d’Orion, amoureux de la nature et surtout de la faune. D’ailleurs, l’étude des animaux fantastiques était au programme. Une société, attachée à l’étude et aux soins des animaux, ne pouvait pas être mauvaise.

La note finale aux parents, interdisant aux enfants de première année de posséder un balai, le désarçonna. Que fallait-il comprendre ? Que les plus jeunes étaient exempts de travaux ménagers dans l’institut d’apprentissage ? Étrange.

Le conducteur ignorait où il se dirigeait mais, au moins, il ne tournait plus en rond et avait quitté les zones urbaines.

Le poursuivant contrôla le réservoir d’essence de sa voiture. Il était à peine entamé d’un cinquième. Sa cible comptait-elle rouler durant des heures ?

Une autre question le hantait : pourquoi le collège Poudlard exigeait-il une réponse avant le 31 juillet ? Pour un souci d’organisation de la rentrée ? Vraisemblable. Il se concentra sur la route. Il regretta de ne pas avoir emporté une bouteille d’eau et des sucreries. Il avait été pris de court.

La poursuite s’acheva en fin d’après-midi lorsque l’Opel grise stoppa au niveau de l’Hôtel du Rail, à Carbone-les-Mines. Les Dursley en descendirent et s’engouffrèrent dans l’établissement, avec leurs maigres bagages. Ils avaient l’intention de faire halte pour la nuit et de poursuivre leur périple le lendemain. Leur folie ne cesserait-elle que lorsque l’échéance du 31 juillet serait dépassée ?

Orion se relâcha enfin. Il nota l’adresse de l’hôtel, détailla les panneaux routiers du centre-ville et repéra la direction d’un supermarché. Ensuite, que faire ? S’offrir une chambre et risquer de voir ses cibles se carapater en pleine nuit ? Ou planquer dans sa voiture, en professionnel ? Il n’avait pas trempé son corps dans l’eau depuis la veille. Rien d’alarmant, mais qu’en serait-il demain ? Il ne tergiversa pas plus de cinq secondes.

— Je tente la chambre.

Il fila à la réception et saisit sa chance. Il décrocha un sésame et régla d’avance. Il précisa à l’hôtelière qu’il ne prendrait pas de petit-déjeuner. Il ressortit. Hors de question de manger au restaurant de l’hôtel, ni aux alentours. Il valait mieux garnir sa voiture de boissons et de denrées. Une carte routière ne serait pas superflue. Il s’absenta une petite demi-heure et revint à l’auberge sans traîner. La famille n’avait pas bronché.

C’est l’esprit serein qu’il gagna une chambre proprette, fraîche, avec une douche. Il aurait préféré s’immerger dans un bain, mais il goûta aux délices du jet chaud. Il dîna avec du pain de mie et du jambon d’York. Il ne quitta pas la fenêtre et la rue des yeux. Rasséréné, il se coucha vers 23 heures. Il ne trouva pas le sommeil dans la foulée, perturbé par les questions fusant dans son cerveau. La principale tournait autour de Harry et de l’aboutissement de la cavale.

Orion ouvrit un œil et consulta sa montre. Elle indiquait 7h30. Il bondit hors du lit et fondit sur l’ouverture donnant sur la rue. Il écarta le rideau et poussa un soupir de soulagement. Il tendit l’oreille et se concentra. L’Amphigikien, à l’instar de ses compatriotes sorciers, disposait de sens sur-développés par rapport aux humains. Il percevait les sons avec une acuité supérieure, voyait mieux la nuit et sous l’eau, possédait davantage de récepteurs olfactifs et de papilles gustatives.

Il pivota avec une infinie lenteur, aux aguets. Quelques bribes de conversation lui parvinrent. Après une petite minute de recherche, l’écoute aboutit. La voix de stentor de Vernon, en train de réprimander Harry, pour changer. Dudley ne parlait que de nourriture et de télévision, ses sources de plaisir. Bref, la famille s’apprêtait pour le petit-déjeuner. Orion passa à la douche vite fait et remit ses vêtements de la veille. Il loua l’absence d’odeur de transpiration, une caractéristique qui faisait l’étonnement de ses collègues lorsqu’ils planquaient avec lui. Évidemment, il ne leur révélait pas l’astuce : son organisme ne gaspillait pas une goutte d’eau et il ventilait son corps en respirant fort, la bouche ouverte. Comme les chiens ! Quand il haletait, il invoquait la technique d’entraînement des grands apnéistes.

Il vissa une casquette acquise au supermarché et chaussa les lunettes de soleil qui ne quittaient jamais la boîte à gants de sa voiture. Il contrôla la chambre et verrouilla la porte en sortant.

Les fuyards venaient de s’installer à table. Orion patientait dans la cage d’escalier, à quelques mètres d’eux. Il pouvait entendre le père et le fils engloutir des monceaux de nourriture. Pétunia était plus raisonnable et discrète. Quant à Harry, avait-il eu droit à plus qu’un bol de chocolat au lait ? L’espion enrageait et luttait pour ne pas surgir.

Juste à cause des deux exemplaires mâles, le tenancier regrettait sûrement de leur avoir fourni le couvert en plus du gîte. Alors qu’Orion les entendait se goinfrer, l’hôtesse d’accueil vint à leur rencontre. Il l’entendit demander :

— ’Mande pardon ! Est-ce qu’il y aurait un Mr Potter parmi vous ? Parce que j’en ai une centaine comme ça, à la réception.

— Je m’en occupe, lâcha Vernon.

Elle quitta la salle à manger pour la réception. De quoi parlait-elle ? Une centaine de quoi ? Comment diable pouvait-on avoir retrouvé Harry dans cet hôtel ? Par magie, aucune autre explication possible. Dans ce cas, c’était à coup sûr une centaine de lettres ! Il y avait de quoi rendre fou n’importe quel citoyen. La cavale allait se prolonger, c’était mal connaître cette tête de mule de Vernon.

Alors que la famille quittait la table avec précipitation, le policier se glissa à la réception.

— Je viens rendre la clef de la chambre 23.

— La 23… Bien. Réglé d’avance. Passé une bonne nuit ?

— Excellente, Madame.

— Bien aimable de vot’ part.

— Les affaires vont bien ?

— Bof… dans not’ coin, a pas beaucoup d’touristes.

— Vraiment ? Et tout ce courrier ? Ce ne sont pas des factures, au moins ?

Elle se tourna vers le comptoir et grimaça :

— Ça ? M’en parlez pas ! Y’a cent lettres pareilles ! Sûr’ment une erreur.

— Cent lettres identiques ?

— Oui. L’gros bonhomme de t’à l’heure m’a dit de les mettre au feu. N’a même pas pris la peine d’en lire une. Faut dire que c’est bizarre. Sont arrivés hier soir, sans réservation. Eh ben y’a l’nom et l’numéro d’la chambre sur les enveloppes.

— Non ! fit Orion, feignant la surprise. C’est incroyable, ça ! Vous êtes sûre que vous n’êtes pas victime d’une blague ? Une caméra cachée ?

— Ah ben si c’est ça, c’est rud’ment bien truqué ! s’exclama-t-elle en riant fort.

Il accompagna son rire, la remercia encore pour son hospitalité et prit congés. Il fila patienter dans sa voiture. Une fois au volant, il se demanda jusqu’où irait la famille sans pouvoirs sorciers. La fuite allait reprendre, c’était certain. Dursley avait vu rouge écarlate en découvrant les lettres. La même écriture, l’encre verte, le cachet de cire : Poudlard. Harry, déposé dix ans plus tôt sur le seuil de cet abruti de Dursley, par des personnes hors du commun, bombardé de lettres, poursuivi, presque harcelé, devait être important.

Le quatuor déboula en trombe de l’Hôtel du Rail, traversa la rue et embarqua dans l’Opel. La folie reprit ses droits dans l’esprit du chef de famille sous le regard effrayé de ses trois passagers. Orion le laissa prendre deux cents mètres et s’engagea sur la voie menant aux limites de Carbone-les-Mines. Le road trip se poursuivit de plus belle.

La journée de voyage fut épique. À plusieurs reprises, le policier en filature crut être au terme de l’aventure. Gouverné par la paranoïa, le patron de la Grunnings s’était aventuré dans une forêt, avait traversé un champ, fait une halte surprise sur un pont suspendu, s’était engagé dans un parking aérien et avait exploré tous les étages. À chaque lubie, il avait serré le frein à main, était descendu de son auto sous le regard paniqué de Pétunia et les protestations de Dudley, avait fureté aux alentours en marmonnant dans sa moustache de phoque, avant de reprendre les commandes de son véhicule et de partir sur les chapeaux de roue.

En son for intérieur, il rit de l’amateurisme du gars. Il fallait être plus retors pour échapper à ses filatures et à ses sens hors du commun.

Tard dans la journée, ils atteignirent un village côtier. Orion soupira lorsqu’il vit que sa cible paraissait en avoir fini avec les kilomètres d’asphalte. Il se gara sur le petit parking du port, assez encombré à cette période estivale et observa le manège de l’imposant bonhomme.

Tandis que sa famille patientait dans la voiture, à l’abri du vent et de la pluie qui tombait, Vernon disparut dans un magasin indéfinissable, une sorte de drugstore mâtiné d’épicerie. Il en ressortit nanti d’un sac à provisions et d’un mystérieux paquet anonyme, long et fin. La forme sauta aux yeux aguerris du flic, fort de ses quinze années d’expérience policière :

— Un fusil ! Il part en vrille ! Je me demande si je ne devrais pas intervenir tout de suite… Ou bien… je pourrais contacter la police d’une cabine publique. Et… mais… que fait-il ?

Le père de Dudley avait fait une halte auprès d’un marin qui fumait sa pipe, assis sur une bitte d’amarrage, bravant la pluie sans le moindre souci. Le vieux matelot gesticula, fit un signe et pointa la ligne d’horizon, au-delà du port. Puis, il désigna autre chose. Il tendit la main et l’autre y déposa quelques billets.

Orion scruta l’horizon. Il ne voyait que la mer à l’infini sauf une masse rocheuse, plantée à plusieurs centaines de mètres. Il prit ses jumelles et observa l’îlot. Il y avait un amas sombre dessus, une sorte de cabane en pierre. Difficile de voir des détails, mais l’édifice semblait tenir debout par miracle.

Soudain, le bonhomme moustachu revint à sa voiture, fit sortir les trois occupants et les contraignit à prendre place à bord d’une barque. Orion frissonna de terreur.

— Mais il est dingue ! Prendre la mer par ce temps, dans cette coquille de noix !

Vernon enfonça les rames dans l’eau noire et se mit à manœuvrer, puis à pagayer en dépit du danger. Le frêle esquif sortit du port, ballotté par la houle grandissante. À l’abri dans son auto, le policier suivit leur progression dans les verres de ses jumelles. Il soupira lorsque l’embarcation toucha terre. Au moins, là-bas, ils ne risquaient pas de filer sous son nez. Il les observa jusqu’à ce qu’ils aient pris possession de la masure.

L’Amphigikien se demanda s’il devait planquer auprès de la ruine, au cas où Dursley serait pris de folie meurtrière ? Ou pouvait-il dormir sur ses deux oreilles, dans son auto ? Pourquoi l’autre s’était-il équipé d’une arme à feu ? Que craignait-il ?

Ayant pris connaissance de la lettre, l’oncle d’Harry se posait la même question, à coup sûr : que se passerait-il à minuit, lorsque la date du 31 juillet serait atteinte ? Si Vernon agissait ainsi, c’est qu’il était dans le secret pour la magie. S’il prenait toutes ces précautions, c’est qu’il avait une petite idée de sa puissance. S’il s’équipait d’une arme, c’est qu’il n’ignorait pas que tout puissant et rapide puisse-t-il être, un sorcier n’en était pas moins mortel. En résumé, même s’il avait retenu l’option « fuite », le non-sorcier avait bien des éléments en main.

Aux alentours de 22H00, tandis que le vent et la pluie drue tournaient à la tempête, Orion s’assoupit, épuisé par la traque, bercé par le déchaînement des éléments.

Un bruit incongru tira le policier de son sommeil paradoxal. Il sursauta et consulta sa montre : 23H45. Le son sourd qui l’avait réveillé, se reproduit une nouvelle fois. Il venait d’une barque amarrée qu’un type tentait de libérer. Il se redressa et s’écria en détachant chaque syllabe :

— C’est-pas-vrai ! Lui !

Impossible de faire erreur. Les réverbères du port projetaient leurs faisceaux au sol et révélaient de nombreux détails que la nuit noire aurait engloutis. Cette allure d’homme des cavernes, cette pelisse élimée et surtout, ces dimensions dantesques : le géant, entrevu dix années auparavant au pied du 4 Privet Drive, était de retour. Celui qui avait amené Harry, venait le retirer à sa famille mal aimante.

— Voilà ce que redoutait Dursley ! marmonna Orion en détaillant le mastodonte aux prises avec l’amarre. Mais… il est si grand et fort qu’il pourrait arracher l’anneau de fixation.

Au lieu d’user de force, le géant dégaina un parapluie rose pour le moins incongru dans les mains du bonhomme.

— Eh ouiiiiii. Il pleut… et… oh !

Une gerbe d’étincelles jaillit de l’extrémité du parapluie et le cordage sauta dans la barque.

— Un pépin magique ! Mais jusqu’où vont-ils pour créer des objets magiques ? Ont-ils des limites ?

Le titan empoigna les pagaies à l’air de cure-dents entre ses pattes et se mit à ramer. L’efficacité de l’effort n’eut rien à voir avec celle de Dursley. À chaque traction, le petit bateau s’arrachait des flots et provoquait des remous. Orion estima à quinze minutes maximum le temps de la traversée.

Il sortit de sa Peugeot, la verrouilla et fourra la clef au fond de la poche de son jean. Il emprunta une échelle le long du quai et se glissa dans l’eau fraîche. Une seconde plus tard, après avoir transfluidé, il était au pied de l’îlot. Il patienta sous l’eau et profita des bienfaits de l’eau salée. La mer était incomparable par rapport à l’eau douce. Un regard sur sa montre étanche lui apprit que minuit allait sonner. Il sentait le dénouement proche.

Il tendit l’oreille, filtrant les sons venus des éléments. Il n’y avait pas un bruit dans la bicoque, hormis le ronflement de Vernon, digne d’une Formule 1. Tout le monde dormait.

À partir de 0h00, Orion connut la vingtaine de minutes la plus enrichissante des quinze dernières années. Premièrement, il put mettre un nom sur le visage du géant capable de sorcellerie et pétri de gentillesse : Rubeus Hagrid. Il occupait la mystérieuse fonction de Gardien des Clés et des Lieux au collège Poudlard. Orion imagina volontiers, à l’allure du bonhomme, qu’il était une sorte de garde-chasse et l’homme de confiance de monsieur Dumbledore, le directeur. S’il s’était vu confier le sort d’Harry, c’est qu’il incarnait un protecteur de choix. Orion était certain que le vieil homme, entraperçu le 31 octobre 1981, était Dumbledore. Ensuite, en souhaitant l’anniversaire d’Harry, Hagrid avait donné l’explication de la date butoir du 31 juillet. Le garçon était en âge d’entrer au collège. Autre point important : la famille s’était battue pour maintenir le neveu dans l’ignorance. Il n’avait aucune idée de la provenance de ses spécificités. Vernon avait tellement bataillé qu’il avait menacé Hagrid avec l’arme achetée au drugstore. Au son de métal tordu, perçu après les menaces de Vernon, au lieu du coup de feu attendu, le policier avait souri et imaginé la scène tordante !

Hagrid avait apporté un gâteau d’anniversaire, de la nourriture et le pauvre gamin affamé s’était régalé. Il avait appris que lui et ses défunts parents étaient célèbres. À priori, son père et sa mère avaient été assassinés par un mage noir nommé Voldemort. Il vérifierait aux archives de la police si des Potter avaient disparu en 1981. Le sorcier tueur avait de nombreux adeptes. Il y avait eu une sorte de guerre qui s’était achevée le jour où ce Lord s’en était pris à Harry après avoir éliminé sa famille. Le sortilège s’était retourné contre le criminel, laissant au bambin sa curieuse cicatrice.

Parmi les découvertes les plus étranges, il y avait le nom spécifique que les sorciers donnaient aux humains dénués de pouvoirs magiques : des Moldus.

Enfin, juste avant que tout le monde se couche et s’endorme, il lui avait semblé que Hagrid, ne supportant pas qu’on insulte le directeur Dumbledore, avait usé de magie sur Dudley qui avait hurlé comme un porc saigné. Or, selon les explications du Gardien des Clefs, il n’en avait pas le droit, car il avait été renvoyé en troisième année et sa baguette cassée en morceaux. Orion avait compris l’astuce : les restes, encore un peu actifs, étaient dissimulés dans le parapluie rose toujours à portée de main, mais jamais déployé pour s’abriter.

Lorsque le silence avait régné en maître dans la masure, l’Amphigikien avait estimé pouvoir regagner sa voiture et y passer la nuit. Il avait transfluidé, s’était introduit dans la 205, avait baissé son siège et avait fermé les yeux. La vision du bâton d’argent, avalant et régurgitant la lumière, avait été l’ultime avant de plonger dans un sommeil sans fin.

Depuis le début de sa troisième vie, Orion s’intéressait à la politique, assistait aux séances du Conseil des Sages dans la Haute Sphère avec des membres de sa communauté, s’illustrait par des questions pertinentes lors de la demi-heure réservée à ces interrogations populaires. Amphigika, sa nation, avait été créée au pied des volcans sous-marins d’Hawaï. Invisible aux yeux des Moldus, elle était composée d’habitations alvéolées en roche volcanique. Les logements ressemblaient à des éponges. La cité était au sec, grâce à un dôme magique repoussant les eaux du Pacifique. Tout n’était qu’harmonie.

L’unique différence architecturale se trouvait au centre de la cité où subsistait une colonne d’eau servant d’ascenseur vers une boule suspendue en hauteur, repoussée par le flux aquatique. Cette bulle était nommée, fort à propos, la Haute Sphère et abritait le Conseil. Chacun s’asseyait sur de confortables bulles d’eau, moelleuses. Chaque citoyen pouvait rester assis plusieurs journées d’affilée, le temps que toutes les décisions de la vie soient discutées et votées par les Sages. C’était comme les chevaliers de la table ronde, mais en trois dimensions.

Le Conseil achevait sa séance publique et la cinquantaine de participants présents, ayant assisté aux débats et aux votes du jour, se désolidarisa de ses bulles-sièges et convergea vers la colonne d’eau en émettant des commentaires.

Il était trop tôt pour le dîner et l’envie de rendre visite à son meilleur ami, Alcyone Tauri, le taraudait depuis plusieurs jours. Son compagnon de fuite vivait dans une alvéole échoppe du centre commerçant. Il y exerçait la délicate et dangereuse profession de fabricant de médaillon magique. Les dimensions et caractéristiques de son habitat étaient standards, à un détail près : il disposait d’un accès à une source volcanique pour alimenter sa forge et cuire certains composants ou objets magiques. Les fabricants de céramiques, de verre, les restaurants ainsi que les ateliers de transformation de roches en mobilier bénéficiaient d’une commodité similaire.

Lorsqu’il passa à travers la porte rafraîchissante, Orion fut accueilli par un large sourire.

— Ah mon ami !

— Bonjour Alcyone. Tout va bien ? Euh… Mais qu’as-tu encore fait ?

Une blessure fraîche barrait son visage en diagonale. Le sillon prenait naissance sous l’œil gauche, déformait la cloison nasale, flirtait avec la commissure des lèvres et finissait sur la maxillaire droite. La trace, une ligne proche de la perfection, était profonde et ses bordures, violacées, enflaient.

— La chasse au Runespoor marin.

— Tu as perdu la raison, Alcyone ! Le Runespoor, marin ou terrestre, est très dangereux.

— À qui le dis-tu ! Quand tu crois avoir bloqué une tête, les deux autres surgissent et lui prêtent main forte. C’est une créature qui demande de la rapidité, de l’anticipation. Elle a trois têtes, trois cervelles, trois personnalités et je n’ai qu’une paire de bras.

— Et un tout petit cerveau ! Quelle idée folle d’aller chasser cette bestiole ! Pourquoi te faire du mal ? Tu es conscient d’en être à huit résurrections ? On va devoir créer une Écloserie rien que pour toi.

— Euh… dix résurrections.

— Dix… miséricorde !

Le visiteur s’appuya sur le bord d’un comptoir. Alcyone se justifia :

— J’ai besoin de varier les cœurs magiques et de créer de nouveaux artefacts. Tu le sais, il y a cent fois plus de sorciers que de médaillons. Seuls trois sages ont l’objet adéquat. C’est pitoyable ! Et le pire, c’est que j’en ai créés qui ne conviennent à personne ou qui s’avèrent défectueux, instables ou pas assez puissants. Je désespère d’atteindre mon objectif.

— Je comprends ton pessimisme, mais j’ai confiance.

— Ah… Tu sais, récolter du corail en lui parlant, en le convainquant, c’est dans mes cordes. C’est même pour ce talent que j’ai choisi ce travail. Transfluider jusqu’à l’autre bout des océans, des lagons, à la recherche des spécimens les plus beaux, cela ne pose pas de problèmes. Mais je ne maîtrise que les bleus et rouges, avec des cheveux de sirènes ou du liquide de Kappa. Je ne contrôle pas la transformation des coraux durs, noirs, nobles ou de feu. Si je suis défiguré par un Runespoor, je n’ose imaginer mon état après un combat contre un Kraken.

— Tu as déjà tenté de rattraper un Kelpie ?

— J’y parviendrai le jour où je chevaucherai un tsunami.

— Ah… soupira son ami.

Il tenta de visualiser la scène. L’issue était fatale, dans tous les cas.

— Comme tu le vois, les combinaisons sont insuffisantes pour convenir à chaque sorcier. Tu sais bien, ce sont les médaillons qui nous choisissent, pas le contraire. Donc, je dois augmenter ma productivité et ma variété. D’où le crochet de Runespoor. Parce que le bestiau, il m’a défiguré, mais je lui ai arraché deux crochets. J’ai la possibilité de créer plusieurs objets.

— Tu es fou. Admirable mais fou.

— Merci. Je prends les deux compliments.

— Étrange…

— Quoi ?

— Tu n’as pas mentionné le corail mou. Tu as abandonné tes recherches ?

— Non… regarde…

Il écarta sa toge en fibre d’algue et dévoila un heptagone rose fixé sur sa poitrine.

— Tu as réussi ?

— Nephthya d’Australie, cœur de cheveu de sirène. De… Sirella.

Orion sentit la fierté et la joie remplir les yeux de son complice. L’émotion l’étreignit à son tour et, spontanément, il donna une franche accolade.

— Bon sang ! Tu as réussi ! Avec un cœur de la chevelure de ton grand amour. Je te félicite. Le médaillon va t’aider dans ta magie.

— Je l’espère.

— Tu as ressenti quelles sont ses dispositions ?

— Oh ouiiiiii. C’est un poète.

— Hein ?

— Il est doué pour les enchantements, les sorts lumineux, les bouquets, les envoûtements, le charme, la musique.

— Je vois. Tu seras irrésistible auprès des plus belles Amphigikiennes.

— Hum…

— Et des sirènes.

— Voilààààà !

— Bravo à toi ! Si ton médaillon révèle des dispositions empathiques, il va te guider. Je suis convaincu que d’autres sorciers seront choisis. Je peux voir ton étal ?

— Vas-y, approche. Touche, n’hésite pas.

Orion prit une profonde inspiration. Il déambula entre les présentoirs, effleura les objets, ferma les yeux, s’ouvrit à la magie. Il s’arrêta face à un gouffre sentimental. Il eut la sensation d’être happé par un maelström vicieux. Il souleva une paupière. Sept côtés, matière noire.

— « Ça » ? C’est pas le…

— Si, fit Alcyone qui avait suivi son acolyte dans les rayons. Il nous avait aidés face aux lances ennemies.

— « Ça » vient d’où ?

— D’une vieille sorcière horrible, je crois, massacrée par les Atlantes. Ses biens avaient été pillés par ses tortionnaires qui se sont débarrassés des choses sans valeur à leurs yeux. Elle nous terrorisait, moi, mes parents, tout le voisinage. Comment s’appelait-elle, déjà ?

— Marfak Persei.

— Ouiiiiii ! Quelle mémoire !

— Tu t’en souviendrais, si tu n’avais eu que trois existences, ricana Orion.

— Amusant ! Après tout, tu es sûrement dans le vrai. Marfak Persei. Rien qu’à l’évocation de son nom, je frissonne. Elle, c’était un authentique mage noir. Elle concoctait des potions ignobles et elle les avalait quand elle ne faisait pas crever la végétation en les jetant dehors. Je ne sais même pas comment les Atlantes ont réussi à la tuer avec de simples lances.

— Ils l’ont noyée après l’avoir transpercée. Ensuite, ils lui ont tranché la tête et ont jeté les restes dans deux brasiers distincts.

Alcyone vacilla, décontenancé par les circonstances extrêmes de la tuerie.

— Vrai ?

— Authentique.

— Il te parle, ce médaillon ?

— Disons que sa conversation s’apparente à de la médisance. Et avec toi ?

— Il est muet. J’ai essayé d’user de mon propre objet magique pour l’interroger. Rien. Je pense qu’il est composé de corail noir, mais son cœur, c’est un mystère.

— Qu’il en soit ainsi !

— Et toi, les amours ? Cassiopée ? Mystère ou pas ?

Orion sourit et avoua :

— Je pense qu’il me faudra encore deux ou trois vies avant que notre Sage adorée ne me remarque.

— Hum… Et quand regarderas-tu d’autres sorcières ?

— Pour quoi faire ?

— Tu es désespérant, Orion. Allez ! Je ferme et t’invite à dîner. On refera l’Atlantide…

Il avait accepté avec joie. Partager du temps avec Alcyone n’avait pas de prix.





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