Wizzards In Black

Chapitre 6 : la prophétie

Par eric_vincent

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Le petit-déjeuner du Chaudron Baveur fut un modèle anglais à lui seul. Saucisses fumées, œufs brouillés, tartines dorées à point, marmelades exquises et un chocolat au lait d’une onctuosité de virtuose. Orion prêta à Tom des talents de cuisinier qu’il n’avait pas. Dans les cuisines, deux elfes de maison concoctaient les recettes après s’être chargés des courses sur le Chemin de Traverse. L’envers du décor.

Après s’être acquitté de son dû et avoir rendu sa clef, le policier n’eut pas la patience de faire un saut à sa banque avant d’entamer ses découvertes. Il pénétra dans la cour de l’établissement et tapota sur la pierre indiquée par le gérant. Le mur trembla, les briques se désolidarisèrent et pivotèrent, juste assez pour laisser passer deux personnes de front. Il s’engagea et le mur se reforma.

Il y avait foule, comparé au village de Pré-au-Lard. La rue était plus longue, plus vivante, mieux achalandée. Il chemina avec lenteur et croisa un vendeur de chaudrons. Il y en avait de toutes sortes, tailles, matières, coloris.

« Un chaudron… pliable ? J’avais cru à une blague d’Hagrid au jeune Harry ! Comment plier de l’étain, du cuivre ou du bronze ? »

Ses déambulations le menèrent devant le Royaume du Hibou où il tomba en pâmoison devant une trentaine de rapaces de toutes espèces. Les oiseaux le fascinaient. Si un jour il devait occuper un autre emploi, prodiguer de bons soins à des animaux lui apporterait de la satisfaction.

Des gamins s’agglutinaient devant une vitrine. Entre une magnifique boutique d’encres, plumes et parchemins et une échoppe vendant des balais pour le ménage, les enfants avaient voté en masse contre la papeterie. Incompréhensible ! D’ailleurs, pourquoi ne bavaient-ils pas plutôt chez Florian Fortarôme, vendeur de glaces ? Les surprises glacées étaient plus attractives !

Jouxtant la boutique dédiée à l’écriture, il y avait une librairie riche en titres. Un lieu à investiguer pour apprendre par la lecture ce qu’il ne découvrirait pas dans les journaux ou auprès des sorciers. Juste après, l’atelier de madame Guipure, couturière, lui apprit qu’il pourrait parfaire et diversifier ses tenues. Enfin, il toucha au but : la banque Gringott’s. C’était un imposant édifice à la façade blanche. Il distillait de la puissance, un sentiment de contre-pouvoir dans le monde sorcier. Tom l’avait averti : rester poli et prudent avec les Gobelins, maîtres de l’argent.

Une fois le seuil franchi, il réprima un sifflement admiratif. Tout était gigantesque et le marbre, omniprésent, amplifiait la sensation d’écrasement. Il s’avança vers un guichet libre. La créature, minuscule, au crâne proéminent et au nez crochu, esquissa un rictus qu’il prit, à tort, pour un sourire. Il entrevit une rangée de dents pointues peu engageantes.

— Bonjour, Monsieur, entama l’Amphigikien.

— Monsieur ? fit le Gobelin, haussant un sourcil.

Il se demanda s’il l’avait offensé ou affublé d’un titre superfétatoire. Il passa outre et poursuivit :

— J’aimerais ouvrir un compte.

— Hum… Votre baguette, s’il vous plaît.

— Ma… baguette ? Je… je n’en possède pas.

— Le règlement impose cette possession sinon, nous n’avons aucune assurance de votre identité. C’est une garantie. Une clef de coffre donnée en contrepartie d’un compte pourrait être volée. Une baguette, c’est… compliqué.

— D’accord. Pouvez-vous échanger de l’argent moldu contre des Gallions ?

— Nous le pouvons.

Orion fouilla ses poches. Il attrapa deux billets de dix livres et les posa sur le comptoir.

— J’ai… vingt livres.

— Hum… fit le banquier. Comptez-vous dépenser sur le Chemin de Traverse ?

— Je le pense.

— Hum… Soyez sérieux, je vous prie. Hormis une crème glacée, vous…

— Bien ! coupa Orion. Combien cela fait-il ?

— Quatre Gallions.

— Assez pour acheter une baguette magique ?

— Certainement… pas ! fit Trompsow, s’il en jugeait par le nom indiqué sur le badge du guichetier.

— Très bien. Je prends les Gallions.

Le Gobelin lui délivra la somme et rangea les billets. Puis, il leva son regard au-dessus du sorcier, signifiant qu’il s’adressait au client suivant, bien qu’il n’y ait personne.

Tom l’avait mis en garde. Ces types-là n’étaient pas des modèles d’amabilité. Parfois, dans son métier de policier, il tombait sur des énergumènes dotés d’un insupportable complexe de supériorité. En général, il conservait un calme olympien et se chargeait de perforer la pastèque qui leur tenait lieu de cervelle à la première occasion et avec le sourire. L’attitude du gobelin nécessitait de remettre les pendules à l’heure.

La découverte du Chemin de Traverse avait été suspendue. Orion était reparti en direction du Chaudron Baveur, avait tapoté, avait traversé le pub en coup de vent, sous l’œil intrigué de Tom et s’était rendu à sa banque moldue. On l’avait reçu avec déférence et maintes courbettes, car « on » avait connaissance de ses liquidités et de ses placements pour cinq cent mille livres sterling et « on » avait une petite idée de ce que son coffre de dimensions non standard, au sous-sol, contenait. « On » se fichait pas mal qu’il soit vêtu d’un costume, d’un uniforme de policier, d’une tenue d’homme-grenouille ou d’une robe de sorcier.

En résumé, c’est la besace gonflée à bloc qu’il revint dans le monde magique, sous le regard médusé du patron du Chaudron Baveur, qu’il traversa l’immense hall de Gringott’s et qu’il choisit, un rictus carnassier aux lèvres, d’attendre que Trompsow en ait fini avec son client alors que vingt guichets étaient libres.

— Rebonjour, Mon-sieur, fit Orion, l’air réjoui.

— Oui ?

— Le règlement a-t-il changé depuis tout à l’heure ?

— Certainement… pas !

— Bien. Très bien. Je souhaite ouvrir un compte.

— Avez-vous une baguette ?

— Toujours pas. Par contre, j’ai ma carte d’identité moldue.

— Cela n’a pas cours, ici. C’est une banque de dépôt réservée aux sorciers.

— Et… si je suis un Cracmol ?

— Aucune exception n’est possible. Seuls les sorciers…

— J’ai compris ! interrompit Orion sur un ton policier. Prenez-vous autre chose que des livres sterling en échange de Gallions ?

— De l’or, uniquement. Pur, cela va sans dire.

— Vraiment ? Dans ce cas…

Il s’empara de sa besace lestée à la limite de résistance des coutures et la vida sur le comptoir. Il ajouta, en haussant le ton afin que les autres Gobelins et les clients présents ne perdent pas une miette de l’échange tendu :

— Ça devrait suffire, quatre kilos d’or pur en lingots ?!

Le Gobelin fut parcouru de spasmes au fur et à mesure qu’il se crispait. Son supérieur, du moins le client supposa qu’il l’était, s’approcha pour s’enquérir du problème. L’Inspector lui fit signe de stopper d’un geste de la main et aboya sans même lui accorder un regard :

— Je traite et ne traiterai jamais qu’avec Mon-Sieur Trompsow ! Merci d’encaisser et de me donner 300 Gallions pour couvrir mes menus besoins du jour.

Trompsow se tourna vers le chef qui donna son accord d’un hochement de la tête. Il lui fit signer un parchemin, lui remit une clef de coffre et une bourse enchantée afin de loger la somme emportée sans s’alourdir.

— Merci, Mon-Sieur Trompsow. Au plaisir de vous revoir !

Il ne lui laissa pas le loisir de répondre et tourna les talons. Gobelin ou autre créature, il haïssait la condescendance à laquelle il répondait par la surenchère.

Il reprit sa promenade dans l’artère principale, s’extasiant devant les boutiques. Diagon Alley se séparait en deux rues. À gauche, les Embrumes, à la réputation et à l’allure inquiétantes. Il se sentit mal à l’aise à la vue des individus qui s’y engageaient ou la quittaient, l’air d’avoir accompli un méfait. Il aurait l’occasion de s’y aventurer lorsqu’il serait au fait des habitudes sorcières, plus aguerri. Il devrait d’ailleurs se choisir quelques frusques dans la boutique de vêtements d’occasion, des modèles défraîchis pour passer inaperçu chez les plus sombres individus. Si pègre ou adeptes de magie noire il y avait dans ce monde, elle vivait sa prospérité dans cette allée malfamée. Il fit une halte chez madame Guipure afin d’acquérir une robe de cérémonie, jusqu’au cas où. Il ajouta un sac de transport enchanté où il pourrait, la vendeuse l’assurait, emporter sa maison en bandoulière.

Après avoir dégusté quelques exquises spécialités de Florian Fortarôme, il se planta de longues minutes devant la vitrine de la Ménagerie Magique, magasin animalier jouxtant la banque. Des espèces connues du monde humain comme des chats, des rats, des chauves-souris côtoyaient des animaux fantastiques dont il ignorait tout. Dans la devanture, dans une cage, il y avait un drôle d’animal qu’il aurait décrit comme une sorte de croisement entre une taupe pour l’aspect général et un canard pour le bec et les pattes. La créature, calme en apparence, s’excita soudain lorsqu’une cliente laissa échapper quelques Mornilles et Gallions sur le sol au moment de son règlement. La bestiole eut les yeux exorbités et pétillants à la vue de l’argent étincelant. Si elle avait su comment ouvrir la serrure, elle aurait pris la tangente, les pattes remplies de monnaie. Une pancarte indiquait son espèce : le Niffleur.

Orion lutta contre la tentation d’entrer et se remémora sa mission prioritaire : accéder au Déluminateur. Il renonça à investir la Ménagerie lorsqu’un vendeur reçut un jet de flammes sur sa main non protégée : le cadeau brûlant d’une tortue à la carapace incrustée de pierres précieuses.

Il s’aventura jusqu’au bout de la rue commerçante, avant le quartier résidentiel. L’une des dernières boutiques était celle d’Ollivander dont on lui avait vanté les mérites. Le seul lieu où acquérir une baguette magique. Il se sentit attiré par de la douceur, de la quiétude. Par la vitrine, il put voir que l’intérieur, composé en totalité de rayonnages remplis de boîtes, était exigu. Il paria qu’il y avait un atelier de fabrication à l’arrière-boutique. Il poussa la porte.

Le logement mal éclairé sentait la cire, la sciure, la poussière. Une clochette retentit lorsque la porte se rabattit. Pourtant, il n’y avait aucune cloche accrochée, visible, susceptible de tinter. Un homme à l’épaisse chevelure blanche et au visage sillonné de rides apparut. Seuls ses immenses yeux bleus étincelaient et lui conféraient une expression faciale juvénile.

— Bonjour, jeune homme. Vous venez pour une baguette, naturellement ?

— Bonjour. Oh… euh… on m’a beaucoup parlé de vous et euh… eh bien… j’ignore tout des baguettes.

— Vous êtes alors au bon endroit pour apprendre. D’abord, sachez que j’utilise toutes sortes d’essence de bois, communes ou rares, voire précieuses. Elles proviennent d’arbres aux vertus magiques, habités par des Botrucs.

— Des Botrucs ?

Il entendait ce nom pour la première fois de sa vie.

— D’adorables créatures minuscules, remplies de magie et très adroites pour forcer n’importe quelle serrure.

— Oh…

— J’utilise trois sortes d’inclusion, de cœur de baguette : du crin de licorne, du ventricule de dragon et des plumes de phénix.

Orion dut se contenir pour ne pas trahir sa stupéfaction. Ollivander poursuivit :

— Chaque fabrication est unique. Ce qui est vrai et l’a toujours été, c’est que la baguette…

— … choisit son sorcier, acheva Orion. Mon ami Alcyone fabriquait des médaillons magiques uniques et disait la même chose. Mot pour mot. C’est… surprenant, monsieur Ollivander. Très troublant.

— Eh bien, voyons quelle baguette pourrait vous convenir…

— Il y a une méprise. Je suis un Cracmol. Enfin, je crois. Même mon ami n’a jamais réussi à créer le médaillon qui convienne à ma personnalité.

— Vous, un Cracmol ? J’en doute. Il y a de la magie en vous, c’est certain. Trouver la baguette qui convient, exige parfois du temps. Il faut d’abord prendre quelques mesures et…

Un bruit inattendu se produisit. Une vibration, suivie d’un tressautement. L’élément perturbateur venait du fond du magasin, sur une étagère touchant presque le plafond. Une boîte bougeait et tentait de s’extraire par tous les moyens, quitte à expulser ses voisines et à les envoyer valdinguer par terre. Monsieur Ollivander déplaça une échelle à roulettes, grimpa les barreaux et se saisit de l’indisciplinée avant qu’elle ne se propulse dans les airs.

Il redescendit et posa la boîte sur le comptoir. Il ouvrit le couvercle. L’extrémité de la baguette éclaira la pièce sombre. Le maître fut intrigué et énonça :

— Bois de vigne, plume de phénix, 33.75 cm, souple. Ouvrez la paume de votre main usuelle.

Le client ouvrit le poing droit et la baguette tordue, torsadée, à peine ouvragée, s’envola et se logea au creux. Il referma ses phalanges et ressentit une chaleur intense, réconfortante. Les larmes lui montèrent aux yeux.

— Un Cracmol ? Vraiment ?

— C’était une possibilité.

Le visage d’Ollivander s’éclaira :

— C’est étrange.

— Qu’est-ce qui est étrange ?

— J’ai rédigé un petit traité sur mon art. Le bois de vigne est un des moins courants, car il est rare de dénicher des cépages sauvages, non conduits et exploités par la main de l’homme, propices à l’installation des Botrucs. Il est aussi peu aisé de sculpter cette matière tortueuse afin lui donner une forme assez droite, compatible avec la précision gestuelle exigée par certains sortilèges. Mais j’ai remarqué que leurs propriétaires s’avèrent presque toujours être des sorciers qui recherchent un objectif d’ampleur, qui incarnent de grands visionnaires. Le sorcier étonne souvent ceux qui pensent le connaître le mieux. Ces baguettes sont attirées par les personnalités aux profondeurs cachées, secrètes, des êtres semblables à des poupées gigognes. Ce sont les seules capables de se manifester comme vous venez de le voir, de trouver elles-mêmes une correspondance potentielle. Des sources fiables prétendent qu’elles peuvent émettre des effets magiques lors de la simple entrée dans la même pièce qu’un propriétaire. C’est étrange, oui, car c’est seulement la seconde fois que je constate cette manifestation spontanée, ce coup de foudre.

— Vraiment ? Qui était la première personne ?

— Je me souviens de chaque baguette vendue. La première, faite de vigne, qui a manifesté cette osmose, l’a fait avec une jeune fille nommée Hermione Granger, entrée à Poudlard cette année. Une enfant appelée à un destin hors du commun. Assurément.

Orion en eut des frissons. Était-ce les paroles du maître fabricant qui le troublaient ? Son regard bleu acier perçant, capable d’une palette de magie sans baguette ?

— Le cœur de votre baguette est une plume de phénix. Elle n’en sera que plus compliquée à canaliser. Vous pensiez ne pas avoir de talents magiques ; vous n’avez donc jamais suivi d’enseignement. L’utilisation d’un tel instrument peut s’avérer dangereux s’il n’est pas accompagné d’un apprentissage. Même un sort simple peut tourner à la catastrophe. Permettez-moi de vous recommander un enseignant pour adultes ainsi que des conseils de lecture.

Monsieur Ollivander prit un parchemin neuf et une plume. Il la trempa dans l’encre noire et traça ses consignes d’une belle écriture arrondie, à l’horizontalité parfaite. La précision était son oxygène.

Il roula le document et le tendit au client. Le jeune homme le prit avec une sensation de douceur.

— Combien vous dois-je pour la baguette ?

— Sept Gallions.

— En voici dix. Sept pour votre œuvre et trois pour vos précieuses explications.

— C’est très aimable à vous, mais mes ventes s’accompagnent toujours de mon ressenti. En confiant une de mes créations, c’est comme si je disais adieu à l’un de mes enfants. Je sens… que vous êtes une belle personne, capable d’une merveilleuse magie. Je suis certain que ma création saura réussir ce que votre ami Alcyone n’a pas pu réaliser. Il vous faut une compagne qui dialogue avec votre cœur solitaire.

Touché par la poésie et la perspicacité d’Ollivander, il promit de faire un saut chez Fleury et Bott, le libraire et d’y acquérir l’ouvrage d’initiation recommandé. Il quitta l’homme et son antre à regrets. Monsieur Ollivander était un être charmant, passionné, amoureux et c’était un puits de connaissances. Il était doté d’une mémoire étonnante. Et oui, il dut le concéder, il avait retrouvé des qualités humaines d’Alcyone en Ollivander.

Il acheva sa découverte du Chemin de Traverse par le libraire. Il prit les livres conseillés et ajouta trois ouvrages. Deux provenaient de la liste de fournitures envoyée à Harry, parfaits pour un débutant : « le livre des sorts et enchantements, niveaux 1 à 7 », par Miranda Fauconnette et « l’histoire de la magie », un best-seller de l’historienne Bathilda Tourdesac, LA référence selon le vendeur. À cette base, il ajouta « les animaux fantastiques », du magizoologiste Norbert Dragonneau. Il logea toutes ses courses dans le sac magique acheté chez madame Guipure et quitta le Chemin de Traverse pour la Taverne. Il passa un peu de temps dans le pub, discuta avec Tom, lui narra ses découvertes enthousiasmantes, fit l’éloge des artisans et expliqua son va-et-vient matinal en coups de vent. Il prétexta un héritage familial pour expliquer les quatre lingots d’or, un mensonge pour couvrir ses activités minières sous-marines.

En fin d’après-midi, après trois Bièraubeurres, il entra dans la cheminée et prit la direction de Derviche et Bang, à Pré-au-Lard.

Alcyone enrageait. Son meilleur ami, son éternel complice, élu Sage du Conseil trois siècles auparavant, était le seul sorcier d’Amphigika dépourvu de médaillon adéquat. En dépit de sa maîtrise de la cuisson des sept types de coraux – noir, rouge, bleu, feu, noble, mou et dur –, de l’insertion des six sortes de cœur connues – crochet de Runespoor marin, tentacule de Kraken, pointe de Camphruch, cheveu de Sirène, essence de Kelpie, liquide de Kappa –, soit quarante-deux variétés de médaillons convenant à 99,99 % de la population sorcière, Orion résistait au choix. Un Sage sans médaillon au Conseil, ce n’était pas sérieux. Indigne du Maître-Artisan unique. Les trois dernières réincarnations du Sage Centuri s’étaient déroulées à l’identique. Le Guide de l’Écloserie avait choisi un corps parvenu à maturité dans l’une des alvéoles. Il avait procédé à la délicate extraction de l’enveloppe charnelle en sommeil. Il avait récolté l’âme d’Orion dans le Bénitier Sacré, grâce à une coupelle d’ormeau doré – à la nacre lumineuse – et l’avait présentée près de la bouche du réceptacle corporel. Le Sage avait repris vie. La cérémonie des médaillons s’était déroulée : les quarante-deux types possibles avaient été présentés devant le Sage et aucun ne s’était activé.

En dernier recours, Alcyone avait apposé le mystérieux heptagone noir sur son compère et l’objet avait frémi, trahissant la nature sorcière de la réincarnation. À chaque résurrection, le politicien avait vécu plus d’une centaine d’années au lieu de dépérir en une vingtaine d’années, comme cela survenait avec les individus à l’âme stérile.

Alcyone nageait non loin de la fosse des Mariannes, au large de l’île de Guam. Si sa nature d’amphibien lui permettait de nombreux exploits physiques, elle comportait néanmoins des limites. Son corps, comme celui de ses congénères, pouvait supporter de grandes pressions sous-marines, supérieures à celles encaissées par les plongeurs moldus.

L’artisan chasseur évoluait dans des eaux fraîches, mais calmes. Il gardait à l’esprit que ce jour commémorait le grand tremblement de terre qui avait emporté l’Atlantide, suivi d’un tsunami dantesque. Il battit de ses pieds palmés, accompagnés par les mouvements de bras collés le long de son corps. Il s’enfonça dans l’abîme de près de onze mille mètres, sachant qu’il ne franchirait pas un dixième de cette profondeur. La luminosité diminua de manière drastique.

Lorsqu’il frôla la barre des cinq cents mètres, la lumière visible du spectre disparut. Il put encore discerner quelques détails grâce à sa sensibilité accrue. Alors qu’il s’attendait à un calme olympien, il entra dans une espèce de vortex générateur de remous. Chose étonnante, les perturbations déclinèrent et disparurent en une trentaine de secondes. Il demeura en place, stationnaire, aux aguets. Ses branchies filtraient l’eau en douceur. Un petit objet triangulaire passa dans son champ visuel. Il s’en empara. Il était rugueux, d’une finesse et d’une dureté contradictoires. Les angles du triangle étaient arrondis. L’objet n’était pas manufacturé, mais naturel, voire animal. Comme une écaille de poisson, avec la solidité d’un alliage inox-acier. Impossible de distinguer la couleur.

Il fouina dans sa mémoire, à la recherche d’une créature pouvant correspondre. Il frissonna lorsque les remous reprirent. La sensation éprouvée lui fit supposer qu’il se trouvait au centre du tourbillon. Il ne se sentit pas en danger puisque le phénomène était d’une ampleur très modérée.

« D’où provient ce courant ? »

Le mouvement s’estompa et tout à coup, il se vit propulsé à plus de cent mètres vers la surface, poussé par une créature gigantesque à la gueule large de plus de trente mètres. Il fut horrifié, hurla de tous ses poumons et de toutes ses branchies, provoquant l’ire du monstre. Il banda ses muscles et s’éloigna à vive allure. La bête fantasmagorique avait une tête de cinquante mètres de diamètre, un corps démesuré, des allures de crocodile, de serpent interminable et de dragon à ailes courtes. Il se jeta sur sa proie inespérée, pas plus grosse qu’une cacahuète. Sa vitesse fut faramineuse et sa gueule bardée de milliers de crocs prompte à s’ouvrir.

Alcyone l’évita grâce à un ultime réflexe, mais le corps l’effleura de ses écailles tranchantes comme des lames de rasoir. Lorsque l’Amphigikien fut amputé de ses membres inférieurs et supérieurs côté gauche, il sut que sa trouvaille triangulaire venait du monstre. La douleur fut insoutenable et il perdit connaissance. Un chapelet de bulles s’échappa de la commissure de ses lèvres.

Le Conseil des Sages tirait à sa fin. Les sept membres de l’Exécutif et l’Assemblée s’apprêtaient à quitter la Haute Sphère pour participer à la cérémonie du recueil. Les participants s’engageaient dans le jet, en file indienne. Orion émergea de la colonne lorsqu’une bulle d’information vint s’écraser sur un de ses tympans.

« À l’aide ! Je vais mourir ! »

C’était la voix d’Alcyone. Jamais l’artisan n’avait usé d’un message de détresse. Pas son genre.

— Un souci ? fit Cassiopée Cassini, son éminente consœur, membre fondateur d’Amphigika.

— Alcyone ! Il va mourir ! Je ne sais pas où il se trouve !

— Qu’as-tu entendu ?

— À l’aide, je vais mourir !

— Il faut transfluider jusqu’à lui.

— J’ignore où il se trouve, Cassiopée. Juste une sensation effroyable de… d’écrasement, de souffrance, de mal… Je ne sais pas quoi faire. Si seulement j’avais un médaillon !

— Essaie le noir. C’est le seul à réagir un minimum.

La peur de perdre son ami le submergea. Il fonça jusqu’à l’échoppe du fabricant, suivi par Cassiopée comme son ombre. Il fouilla dans les présentoirs et la réserve. Puis, il explora l’atelier et sentit l’objet. Il dégagea un monceau de débris de coraux et trouva ce qu’il convoitait. Il inspira en profondeur et apposa l’heptagone sur sa combinaison de vie, au centre de son sternum.

Au début, il n’éprouva pas la moindre sensation. Il aurait épinglé un bijou, une broche, cela n’aurait pas fait de différence. Puis, petit à petit, il perçut comme un écho dans sa propre respiration. À chaque fois que sa poitrine se soulevait, l’air formait des mots. Il distingua :

« Tue-la ! »

— Non !

Il porta la main à sa poitrine, sur le point d’arracher la chose ébène lorsqu’une autre phrase transpira dans le souffle :

« Maître… »

Il ferma les yeux, sa peau se liquéfia, la main de Cassiopée s’abattit sur un avant-bras une fraction de seconde avant qu’il ne transfluide. Un instant plus tard, ils furent plongés dans l’obscurité et écrasés par la pression.

— J’y vais ! fit l’homme. Remonte, tiens-toi prête.

— Hominum revelio, lança-t-elle.

Son médaillon brilla et chercha. Il sentit une présence lointaine, dans des profondeurs abyssales. La vie s’éloignait, inexorablement.

— C’est de la folie !

— C’est Alcyone !

« Tue-la ! »

— Tais-toi !

Il donna une impulsion foudroyante et s’enfonça dans la fosse noire. La pression monta en flèche. Il murmura plusieurs fois la formule magique pour détecter la présence humaine. Ses poumons comprimés, le moindre carré de peau écrasé, ses tympans mis sous presse, tout devint intenable. L’eau fut si épaisse que ses branchies peinèrent à extraire l’oxygène vital. Il sentit la syncope inévitable. Dans un dernier élan, il atteignit des remous. Le sillage d’une monstruosité capable de reptation.

« Maître… »

Orion se concentra :

— Hominum Revelio !

Il transfluida.

Le lieu inconnu était enténébré. Il pouvait respirer, mais l’air était fétide, vicié, sulfureux. Le sol était instable, mouvant et clapotait. L’humidité régnait en maîtresse. Comme il l’avait entendu des milliers de fois dans la bouche de ses concitoyens, il cria :

— Lumos Maxima !

Son médaillon s’alluma comme une poursuite de salle de spectacle.

— Alcyone ! hurla-t-il.

L’artisan gisait à ses pieds, inanimé, dans un bain de sang. Il s’accroupit et prit son pouls. Il vérifia, repositionna ses doigts, fit silence en lui. Il y eut un battement.

« Laisse-le ! Il est mort. Ils sont tous morts ! »

— Tais-toi ! Mais tais-toi !

« Non ! Écoute-moi ! Ce que tu portes, m’appartient. Tu peux réaliser tous tes désirs, même les plus insensés ! Il n’y a pas de limites. Laisse-moi te montrer, t’apprendre… »

— Non !

Orion chassa la Voix sifflante et lancinante de son esprit. Il se concentra sur leur lieu de détention. Cela ressemblait à une grotte cernée de stalactites et de stalagmites.

« Alors… meurs ! »

La grotte s’ouvrit, l’eau s’engouffra et les fit basculer vers une anfractuosité béante et gluante. Ils glissèrent vers l’œsophage sans fin. Cerné par l’eau, Orion transfluida avant de plonger dans une mer d’acides gastriques.

Lorsque Cassiopée les vit remonter vers la surface comme deux bouchons de liège, inertes, elle se rua sur eux. À leur hauteur, elle poussa un cri d’horreur. Était-ce la vue de Maître Alcyone, amputé d’un bras et d’une jambe, pantin sans vie ? Était-ce les veines noircies qui défiguraient les traits du Sage Orion ? Elle tenta d’arracher l’heptagone de corail noir, sans succès. La chose adhérait à son hôte comme une sangsue. Sans hésiter, elle les attira à elle et mit le cap sur Amphigika.




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