Orion barbotait dans des eaux tempérées. Il les croyait inconnues jusqu’à ce qu’il identifie la métropole gigantesque adossée à un super volcan. Naples, sa baie et le Vésuve. Cassiopée émergea à ses côtés. La fillette se mit à pleurer à chaudes larmes. Ses poumons découvraient l’air pour la première fois.
— Vas-y, Vega. Inspire et expire à fond. Oui. Comme ça. C’est bien, bravo. Voilà…
Vega se calma et se laissa bercer par le clapotis des vagues.
— Tu reconnais ? demanda son amie.
— Napoli. Pas si loin de notre chère Atlantide.
— Regarde dessous.
— Dessous ?
Il plongea la tête sous l’eau et découvrit une base sous-marine large d’au moins deux mille mètres et haute d’une centaine, construite sur le socle volcanique. Il n’en crut pas ses yeux. C’était un palais de verre !
— Incartable, sortilèges repousse-Moldus figurant des geysers d’eau bouillante.
— Mais…
— Je te fais visiter ?
— C’est toi qui… ?
— Bien sûr !
Elle plongea et il suivit. Le trio déploya ses branchies. Les mains et les pieds se recouvrirent de membranes. La progression fut rapide et ils se présentèrent à l’entrée de verre, gardée par deux hommes équipés de médaillons.
— Bonjour, Madame. Vous allez b… ? fit le premier homme.
— Mais… mais… vous… bégaya le second.
— Euh… faut-il… faire… un médaillon visiteur, Madame ? reprit le premier, décontenancé.
— Ce ne sera pas utile, John. Je crois que nous nous en passerons.
— Bien sûr, Madame. Monsieur, puis-je vous serrer la main ?
— Bien sûr.
Orion tendit la paume et le gardien l’enserra avec enthousiasme, voire dévotion. Il aurait vu la Reine d’Angleterre qu’il ne se serait pas comporté autrement. Envieux, son collègue trépignait. Il eut droit à son serrage de main, ce qui le transporta au septième ciel.
Une fois leur dose d’effusions avalée, ils laissèrent le couple et le bébé entrer dans le hall arboré, fleuri et ensoleillé.
— Mais comment as-tu pu… s’étonna le sorcier.
— Tu te rappelles de ta mine d’or sous-marine ?
— Ma mine ? Oui.
— Tu y es allé récemment ?
— Non. J’ai assez de lingots pour plusieurs vies. De plus, je gagne de l’argent dans le monde sorcier.
— Tu travailles ?
— Tout à fait ! Je soigne et vends des créatures magiques. Et… mais… qu’est-ce…
Ils croisèrent des sorciers qui suspendirent leur conversation et se mirent à murmurer :
— Le Sauveur.
— C’est Lui.
— Le Sauveur. Ici.
— Incroyable !
Orion se détourna et questionna Cassiopée. Elle leva le menton et l’enjoignit à suivre la direction indiquée. Un immense mur d’eau carré d’au moins quarante mètres de côté couvrait un pan de la base. Un visage animé s’y incrustait. Le sien, lorsqu’il avait vingt ans.
— Tu es célèbre. Autant qu’Harry Potter ou Albus Dumbledore.
— Mais comment ?
— Tellement de questions, hein ? Viens, asseyons-nous ici.
Elle désignait un coin canapés et fauteuils de cuir couleur cognac, invitant à la paresse. Elle fit apparaître des boissons et des petits fours. La base cachait des cuisines et du personnel chargé de nourrir la population dont les allées et venues laissaient entendre un nombre conséquent.
Orion lança un sort sur une bouteille de jus de fruits et l’embout devint tétine. Il la tendit à Vega. Affamée, elle se jeta sur la manne inespérée et se mit à téter goulûment.
Cassiopée entama ses révélations :
— Cette base existe depuis 1995.
— Quoi ?! manqua de s’étouffer Orion. Mais je t’ai remis le Déluminateur et le Retourneur de temps en 1991 et tu as été bannie ! Tu n’as pas pu accomplir tout ceci en quatre ans. Surtout seule.
— C’est vrai. Tu as tout à fait raison. J’ai passé une bonne partie de mon existence à poursuivre ton œuvre.
— Je ne comprends rien.
— Hum… Pourtant, tu as utilisé le Retourneur Nott. Cela devrait être l’évidence même. Non ? Bien. Je te raconte… Tu n’as été le seul à espionner le monde des sorciers de la surface.
— Toi aussi ?
— Pas de la façon que tu crois. Lorsque tu m’as remis les deux objets, j’ai dû fuir Amphigika aussitôt. J’ai emprunté un passage dangereux, dissimulé sous le Bénitier Sacré. Je me suis réfugié sur un petit îlot où j’ai construit ma vie autour d’une cabane. Tu m’avais parlé d’un monde sorcier secret à Londres alors, je m’y suis rendu. J’ai écouté, espionné durant trois années. J’ai aussi découvert le château où était implanté l’école des sorciers. Petit à petit, j’ai rassemblé des éléments. Mon exploit personnel consista à te suivre dans la Forêt Interdite en 1993.
Orion s’agita et trépigna sur son siège, comme un gamin. Vega avala le biberon de travers et régurgita.
— Je le savais ! J’avais senti une présence.
— Oui, je vous suivais. Toi, Harry et Hermione cherchant à changer leur passé. Je me suis approchée et ai murmuré un charme bénin sur le Retourneur que la jeune fille portait. Ce sort m’a révélé qui avait conçu ce magnifique objet, différent de mon Retourneur mais analogue. Il m’a permis de mettre la main sur un dénommé Saul Funestar.
— Le théoricien des Retourneurs de temps !
— Tout à fait. J’ai eu un peu moins de scrupules que toi sur l’ingérence dans leur monde.
— Ah…
— Oui. Un peu de Veritaserum et un Oubliette bien ciblé m’ont permis d’ensorceler le Retourneur de temps Nott. Mieux, le bonhomme m’a expliqué comment l’améliorer et le stabiliser.
Orion jubilait comme un enfant chez Honeydukes.
— Mais le Déluminateur m’a pris un temps infiniment plus long. Après tout, Albus Dumbledore, son inventeur, était décrit comme le plus grand sorcier de tous les temps. C’était bien en dessous de la vérité. Tout commença à sa mort.
Cassiopée vivait sur l’un des plus petits îlots des Slate Islands, au nord-ouest de l’Écosse. La cabane, longue de deux mètres et large d’un, acquise dans un magasin de bricolage moldu, devait servir à ranger des outils de jardinage. Après une végétalisation du toit, un encastrement dans le sol, l’adossement à un rocher et un sortilège d’extension, c’était devenu la demeure campagnarde la plus confortable du chapelet d’îles. En même temps, c’était la seule habitation.
Chaque matin, elle recevait la Gazette du Sorcier. En cette fin juin 1997, quand elle lut la nouvelle de la mort de Dumbledore, elle fut tentée d’utiliser le Retourneur Nott, d’aller stupéfixer la horde de Mangemorts ayant acculé le Directeur dans la tour d’astronomie, voire d’en envoyer quelques-uns ad patres. L’unique raison pour laquelle elle ne le fit pas, c’était la peur de changer le futur et la venue d’Orion en 2020. Quant à son ami, même armé de sa baguette, il se refusait à interagir avec le monde sorcier britannique. Il avait ses raisons, elle les respectait.
La mort de Dumbledore lui posait un problème de taille. Le Déluminateur vierge transmis par Orion ne fonctionnait pas. Malgré tous ses efforts pour l’ensorceler, elle n’avait pas avancé d’un pouce.
Elle lut et relut la une du quotidien. Une cérémonie était prévue et Dumbledore serait inhumé sur place. Serait-il enterré avec le Déluminateur original ? Elle connaissait la réponse : non. Orion en avait fait une copie en 2020, pas avant. Le précieux objet était ailleurs. Dans le bureau de Dumbledore ? Pour que son successeur puisse s’en servir ? Peu probable. Seuls Orion et Dumbledore lui-même connaissaient l’importance de l’artefact. Son ami de longue date avait été témoin d’une scène bouleversante, révélatrice, en lien avec les âmes.
Alors ? Où se trouvait l’original ? Existait-il un plan ? Une recette ? Des indications hors de l’esprit de Dumbledore ? Il n’était pas homme à accorder sa confiance à n’importe qui.
Elle rassembla ses connaissances sur le directeur de Poudlard. Depuis des années, il s’appuyait sur Minerva McGonagall, la directrice de la maison Gryffondor qui fut aussi la sienne. Mais rien n’indiquait que leur relation amicale suffisait à confier un lourd secret. Autrefois, il avait ouvert son cœur à Gellert Grindelwald et il en avait payé le prix fort. Il se fiait à Harry Potter mais agissait avec ce jeune garçon comme un mentor, pas comme avec le dépositaire d’un mystère épais. Hagrid, le garde-chasse ? Oui, le demi-géant aurait donné sa vie pour Albus mais l’inverse était-il vrai ? Pas certain, vu comment Voldemort, le mage noir, dissimulé sous le turban du professeur Quirell, avait manipulé le Gardien des Clefs et des Lieux. Un saut temporel à cette année 1992 avait suffi à la convaincre de la fiabilité relative d’Hagrid après un seau de whisky Pur Feu.
Qui restait-il ? Abelforth ? Ridicule. Les rapports tendus entre les frères étaient légendaires.
Sans éclair de génie, elle transfluida jusqu’au lac noir. L’hommage était sur le point de débuter. Invisible, Cassiopée ne risquait rien des humains. Orion, tout aussi transparent qu’elle, était en mesure de ressentir sa présence. Elle mit de la distance entre les participants, l’observateur secret et elle. Elle s’infiltra dans le château et commanda à son médaillon de lui envoyer le Déluminateur original. Rien ne se passa, comme redouté. Elle fila jusqu’à la statue menant au bureau de Dumbledore.
— Appare vestigium, murmura-t-elle.
Une trace d’activité magique récente apparut sur le mur. Elle misa sur la consignation du mot de passe avec une écriture invisible et prononça :
— Revelio. Aparecium.
Le mot de passe devint lisible. Certains élèves à la mémoire faillible usaient de ce stratagème.
— Éclairs au caramel.
La statue pivota sur elle-même et Cassiopée prit pied sur les marches de l’escalier dévoilé. Elle se laissa hisser jusqu’au palier.
— Hominum revelio.
Pas d’activité humaine. Elle pénétra dans le bureau qu’elle jugea, d’emblée, extraordinaire. Elle ne perdit pas une seconde et arpenta chaque mètre carré, quadrilla, fouilla. Une coupe large, posée sur l’étagère d’une armoire aux portes ajourées comme un moucharabieh, attira son attention. De jolis filaments bleus s’ébattaient dans un liquide animé. Elle écarta les battants et l’étagère coulissa dans sa direction. Elle effleura la surface et elle se retrouva propulsée dans une tranche de vie d’Albus Dumbledore. L’instant datait de quelques semaines ou mois, tout au plus. Une entrevue entre lui et Severus Rogue à propos du mal qui rongeait sa main. Le taciturne dirigeant de Serpentard soignait le directeur de Poudlard et quelque temps après, il l’assassinait d’un sort impardonnable ? Cela n’avait pas de sens.
Elle retira sa main. Il y avait des centaines de pensées. Elle cogita quelques secondes avant de se lancer dans une tâche titanesque :
« Stocker la recette pour ensorceler le Déluminateur dans ce recueil de pensées, pourquoi pas ! Mais si j’y accède sans restriction, n’importe qui peut en faire autant. Un autre professeur, un élève sans surveillance. Cet objet est pratique mais ce n’est pas destiné à recueillir des secrets. Alors, soit il a créé l’objet sans rien noter, soit c’était un coup de chance non reproductible, soit un détail m’échappe. En attendant, un petit sortilège ne fera pas de mal. »
Elle extirpa une pensée vierge et la manipula pour qu’elle traque le Déluminateur à travers les centaines de souvenirs. Ce qui lui prendrait des jours, ne durerait pas plus de quelques minutes à sa missionnaire chercheuse.
Le temps que son tour de passe-passe aboutisse, elle se rapprocha de la fenêtre et observa la cérémonie. Elle était assez éloignée. Elle tourna la tête vers le bureau de Dumbledore et avisa une magnifique lunette astronomique sur trépied. Elle déplaça l’instrument en face de la vitre, mit son œil dans la lorgnette, fit la mise au point et passa l’assistance au crible. Toute l’école était présente, à de nombreux Serpentards près. Le Ministère de la Magie était représenté en masse et même des créatures magiques s’étaient rapprochées. Il y avait des familles, des anciens élèves, beaucoup de jeunes gens. Peu de personnes de l’âge de Dumbledore avaient survécu à la première guerre menée par Voldemort et ses Mangemorts.
Assis sur un fauteuil confortable, un vieil homme, harassé par le poids des ans, paraissait crouler sous le chagrin. Il avait l’air d’un centenaire. Elle zooma sur le visage de l’inconnu. Des rides profondes sillonnaient sa peau mais ses yeux pétillants trahissaient un esprit toujours alerte. Cassiopée lui trouva un air familier.
Il baissa le menton et marmonna quelque chose. Elle dézooma de façon à cadrer sur son buste. Une brindille sortit de l’intérieur de sa veste et parut vouloir faire une promenade improvisée.
« Qu’est-ce que… un Botruc ! C’est mignon ! J’en ai déjà vu dans le livre des Animaux fantastiques de Norbert… Mais… Bon sang ! C’est lui ! Dragonneau ! Le magizoologiste ! L’homme de confiance… de Dumbledore ! »
Elle replia la lunette astronomique et la remit à sa place. Comme redouté, la pensée vierge revint au médaillon, bredouille. Elle repoussa la Pensine dans l’armoire, ignorant le nom de l’objet.
« Norbert Dragonneau. Voyons… il est bien plus jeune que Dumbledore mais le directeur pourrait avoir mis au point le Déluminateur à l’époque où le magizoologiste œuvrait pour son professeur. Il pourrait avoir confié son secret à Dragonneau. »
Cassiopée quitta le bureau et se rendit à l’extérieur sans jamais cesser de conserver sa transparence. Elle patienta jusqu’à la fin de l’émouvante célébration et de la pose de la stèle en marbre blanc. Lorsque tout fut achevé, elle suivit Norbert et une vieille femme qui l’accompagnait jusqu’au village de Pré-au-lard. Là, le vieux couple prit une cheminée publique pour se rendre à la « Résidence Norbert Dragonneau dans le Dorset ». Cassiopée se rendit à la Poste, réclama de quoi écrire et envoya une demande de rendez-vous à Norbert Dragonneau. Elle souhaitait faire les choses avec délicatesse et diplomatie. Elle espérait un retour rapide.
Quelques jours s’écoulèrent avant qu’un hibou ne dépose la réponse tant attendue. Norbert lui indiquait la cheminée publique la plus proche de sa chaumière sise à Lulworth Cove. Le jour et l’heure dite, elle emprunta le réseau de cheminées, parvint au domicile et agita le heurtoir. Un jeune garçon vint ouvrir la porte.
— Bonjour, fit Cassiopée. J’ai rendez-vous avec monsieur Dragonneau.
— Papi ! C’est pour toi. Entrez, Madame.
— Merci.
Elle s’avança dans le couloir. De nombreuses photos animées couvraient les murs, authentiques souvenirs des aventures du propriétaire de la bâtisse.
Elle fut introduite dans un salon débordant de plantes vertes et fleuries, d’animaux, d’insectes. Il y avait même un bassin d’eau limpide où barbotaient poissons, tritons, grenouilles et tortues. Une atmosphère de sérénité tropicale se dégageait de la pièce. Tina avait préparé du thé et se tenait debout, près de son mari.
— Bonjour, madame Cassini.
— Bonjour à vous deux.
— J’ai reçu votre hibou et j’avoue avoir été intrigué par votre déclaration.
Il reprit le parchemin, chaussa ses lunettes et lut :
— « J’ai un objet magique en panne. Vous seul pouvez le réparer. » Très intrigant.
— Le voici.
Elle déballa un tissu protecteur et dévoila le Déluminateur.
— Savez-vous ce que c’est ?
— Oui. C’est un… un… un…
— Chéri ? Que se passe-t-il ? Tu as oublié ce que c’est ?
— Non. Je ne peux juste pas en parler, ni prononcer son nom.
— Sortilège Fidelitas, doublé d’un sort de Langue-de-Plomb, conclut Cassiopée.
— À mon insu ? s’étonna Norbert.
— Dumbledore ! s’écrièrent-ils en même temps.
— S’il a lancé un Fidelitas, faisant de moi le Gardien de son Secret, c’est qu’il avait des raisons de le faire. Autant de précautions pour un objet dont l’unique fonction serait d’absorber la lumière et de la restituer, cela paraît excessif. Cependant, ayant connu cet homme avec autant de facettes, il devait dissimuler un secret.
— Oui. Je pense que cet objet possède un pouvoir plus étendu. Une capacité à capter les âmes, à les purifier et à les restituer.
— Ce serait prodigieux et diabolique. Une raison suffisante pour que la formule destinée à l’ensorceler, soit prisonnière de mon âme. N’ayant jamais révélé ce secret à quiconque, il mourra avec ma disparition.
— Je comprends, monsieur Dragonneau. Je sais que vous êtes un immense magizoologiste et attaché à la préservation des espèces.
Il opina du chef.
— Ce Déluminateur pourrait sauver une espèce en voie de disparition.
— Laquelle ?
— La mienne.
Le couple Dragonneau sourit. Cassiopée s’attendait à cette réaction. Elle se leva, se dirigea vers le bassin et y entra entièrement vêtue.
— Madame ! fit Norbert. Madame… ?
Il se leva, intrigué. Il s’approcha, retira ses lunettes de lecture et observa. Les mains de Cassiopée étaient palmées alors qu’aucune membrane ne reliait ses doigts une minute plus tôt. Le plus fou, c’était sa respiration. Des branchies. Naturellement, il songea à la branchiflore, mais il ne l’avait pas vue absorber quoi que ce soit. Les effets de cette plante aquatique duraient une bonne heure. Or, en remontant à la surface et en s’extirpant du bassin, toutes les caractéristiques amphibies s’évanouirent.
Elle était trempée et le sol carrelé tout autant. Cassiopée absorba toute l’eau et plus une goutte ne perla.
— Nous sommes un peuple de sorciers de la défunte Atlantide. Nous avons vécu durant des millénaires jusqu’à ce que la dégénérescence débute au début du 20ᵉ siècle et s’accélère depuis quelques années.
— Mais tout ceci pourrait être de la Magie, tout simplement, fit le magizoologiste sans être convaincu de ses assertions.
— Et ça ?
Elle devint transparente, quasiment invisible.
— Me voyez-vous ?
— Non.
— M’avez-vous vu endosser une cape d’invisibilité ?
— Non.
Elle reprit sa teinte.
— Nous contrôlons l’eau. Vous, sorciers de la Surface, vous transplanez pour vous déplacer sur des distances raisonnables. Nous, Amphigikiens, nous transfluidons dans l’eau mais… nous n’avons pas de limites de distance. Je peux être en Australie en trois minutes.
— C’est stupéfiant. Je n’imaginais pas… vraiment ahurissant. L’objet, que fera-t-il ? Comment peut-il vous préserver ? En captant votre âme, en nettoyant et en la remettant en place ? Ne mourez-vous pas à ce moment ?
— C’est à la mort que nous recueillons l’âme dans un bénitier marin. Nous la réinjectons dans un nouvel hôte vierge. Jusqu’à présent, la caractéristique sorcière perdurait. Mais depuis cent ans, ce ne sont que des Cracmols stériles.
— Je comprends. Oui. Tina, un parchemin, s’il te plaît.
Sa femme lui apporta de quoi écrire. Il trempa la plume et remplit tout un parchemin, recto-verso. Il lui tendit le manuscrit avec un large sourire.
— Vous voici Gardienne du Secret, madame Cassini.
— Merci pour votre confiance, monsieur Dragonneau.
— Non, c’est moi qui vous remercie pour ce cadeau pour mes cent ans. Une nouvelle espèce devant moi, maintenant. Quelle merveille !
— Oh…
— Je vous souhaite de réussir à sauver les vôtres.
— Je ferai tout pour y parvenir.
Lorsque Cassiopée les avait quittés, après le thé et les scones, elle était loin d’imaginer que son peuple s’était autodétruit. Mais sa tâche n’était pas achevée pour autant.
Orion n’en croyait pas ses oreilles. Cassiopée avait osé révéler l’existence des Amphigikiens alors qu’il avait toujours écarté cette idée. Néanmoins, en 1997, le peuple en question avait disparu. C’est ce que Cassiopée avait découvert à Amphigika dès qu’elle avait ensorcelé le Déluminateur.
— Ils ont disparu si vite ?
— Oui, Orion. La magie noire les a contaminés, pervertis.
— Le médaillon noir ?
— Comment savoir ? Il a disparu.
— Mais qu’as-tu fait, après ? Je ne comprends pas. Cette base, ces gens ici que je vois.
— J’y viens. Nous étions en 1997. Je décidai alors de changer de mission puisque notre patrie était morte. Je vidai ta mine d’or et utilisai cette fabuleuse somme pour construire ce nouveau sanctuaire sous-marin. Au passage, je fabriquai un autre Déluminateur. Bien plus grand. Je me rappelai en effet tes paroles, mot pour mot. « L’arcade au Département des Mystères. C’est là que je vais mourir… Adieu ! » Tu te souviens ?
— Oui.
— Cette phrase m’a obsédé durant des mois, des années. J’avais échafaudé une théorie folle. En 2007, lorsque la construction de la base fut achevée, j’entrepris un voyage temporel vers le danger.
Ce matin de juin 2007, Cassiopée se rendit à Londres, à la cabine téléphonique dévolue aux visiteurs du Ministère de la Magie. Elle contrôla les allées et venues des Moldus. Tout était tranquille. Elle se saisit de son Retourneur de temps stabilisé et le programma pour qu’il aille plus loin qu’il n’avait jamais été. Le 16 juin 1944, en pleine Seconde Guerre Mondiale des Moldus. Elle n’avait pas retenu cette date au hasard.
Ce jour-là, plus de deux cents V1 allemands s’étaient écrasés sur la capitale et l’avaient mise à feu et à sang.
Le déplacement temporel débuta et la secoua plus qu’à l’accoutumée. Même si l’appareil était amélioré et sécurisé, la manœuvre n’avait rien d’une promenade. Lorsque le voyage fut accompli, elle fut accueillie par une explosion assez proche. La cabine téléphonique était éventrée et le massacre ne datait pas de la veille. Une fumée âcre appesantissait l’atmosphère. Une odeur de mort se mêlait à l’air vicié. Cris, hurlements, sirènes de pompiers. L’enfer.
Elle avisa le socle de la cabine. Il y avait un passage béant pour descendre mais le sortilège repousse-Moldus était toujours actif. Les Londoniens ne voyaient qu’un tas de gravats comme les autres.
Cassiopée se glissa dans l’anfractuosité en prenant garde à ne pas se blesser et se contenta d’user de lévitation pour descendre. Arrivée à destination, elle se fit discrète et se mêla à la foule. Le Ministère ressemblait à une ruche à l’activité maximale, rythmée par les bombardements de surface qui ébranlaient les fondations, en dépit des puissants sortilèges de protection.
Le Ministère de 1944 ne ressemblait pas vraiment à celui de 2020. Il y avait de nombreuses fontaines, beaucoup moins de cheminées mais beaucoup plus de saletés. Des fientes de hiboux partout, des déchets alimentaires, une totale absence d’informations et de points de contrôle. Comme si la guerre mondiale avait moins de poids sur la sécurité que les luttes contre Voldemort.
Cassiopée profita du chaos provoqué par une explosion violente qui détruisit une cheminée. Une brigade se rua sur les décombres pour réparer les dégâts. L’Amphigikienne se faufila jusqu’aux ascenseurs. Elle parcourut la liste des boutons d’étage.
« Département des Mystères : niveau 9. »
La cabine s’enfonça dans les tréfonds du Ministère, prise de soubresauts causés par les explosions de bombes volantes. Elle arriva à bon port dans l’espace le plus profond, le plus silencieux et le plus lugubre de la place enterrée. Elle prit le couloir en face. Il la conduisit jusqu’à une porte noire. Elle l’ouvrit, s’introduisit à l’intérieur et referma la porte. La pièce tourna sur elle-même.
« Orion n’avait pas mentionné ce point. »
Elle ouvrit une porte mais la description ne correspondait pas. Elle tenta sa chance avec une autre ouverture. À chaque essai, la pièce entrait en mouvement. Lorsqu’elle tomba sur l’espace rectangulaire avec l’arcade, elle reconnut le lieu décrit par son ami. Elle dévala les marches et s’approcha de l’arche de pierre.
« Pourquoi Orion devait-il mourir dans ce lieu ? Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi y a-t-il des… voix… ? »
Cassiopée usa du médaillon pour décoder ces paroles. Celles de défunts. C’était un portail ou un pont pour le monde des morts. Un aller simple. Mais pourquoi des âmes demeuraient-elles bloquées dans cet interstice ? Était-ce une zone de transit ? Restait-on coincé ici ad vitam æternam ou pouvait-on choisir d’aller plus loin ?
Elle se concentra et distingua une quarantaine de voix différentes. Pas plus. Depuis la fondation de l’arcade ? C’était infime. Que représentait ce lieu ? Une arène ? Une potence ?
« Si mon hypothèse est vraie, je le saurai vite. »
Elle fit face à la construction, dévoila son médaillon et prononça une longue formule concoctée pour l’occasion.
— Aperi salveo pontem animae solem. Doraskey.
L’amulette avala la moindre parcelle de magie contenue dans son âme et la restitua dans un faisceau doré qui engloutit l’arche. Désormais, tout passage déclencherait un autre choix.
Elle rebroussa chemin, remonta au premier niveau, avisa une fontaine fonctionnelle et fit un plongeon pour transfluider à l’extérieur. Elle se retrouva dans la Tamise. Un missile allemand fonçait droit sur elle lorsqu’elle ordonna au Retourneur Nott de l’arracher à 1944 et de la ramener à son point de départ en 2007.
Orion ne comprenait toujours pas le fin mot de l’histoire. Elle avait remonté le temps pour un sort jeté à l’arche ? C’était tout ?
— J’ai dû manquer une partie de tes explications. Tu as achevé la base en 2007 mais elle est opérationnelle depuis 1995. C’est contradictoire.
— Oui… et non. Te souviens-tu de ton arrivée en 1991 ?
— Laquelle ?
— Celle avec les objets magiques.
— Oui.
— Tu te souviens du tourbillon où tu as fait tomber le Déluminateur et le Retourneur de temps ?
— Bien sûr.
— J’ai provoqué cet incident.
— Quoi ? Comment ?
— Après mon action en 1944, je suis reparti en 1991. À l’instant où tu arrivais près d’Amphigika. J’ai lancé un puissant Ventus qui t’a déséquilibré. Dans la confusion, j’ai échangé tes copies sans magie avec mes objets achevés et opérationnels. Tu ne t’es douté de rien et tu m’as remis un Déluminateur ainsi qu’un Retourneur, fonctionnels. Après ton départ et ma fuite, j’ai compris que je t’avais berné et que j’avais gagné du temps. J’ai pu éviter toutes mes erreurs, mes pertes de temps et mener le projet en quatre années seulement. Alors, tout a été en place en septembre 1995. La première collecte d’âme a eu lieu en 1996.
— Une collecte ? Tu… as… installé… un pont entre le voile de la mort et le Déluminateur ? Tu as récolté des âmes sorcières humaines ?
— Oui.
Orion en eut le souffle coupé. C’était au-delà de ses rêves les plus fous. Dans cette base, quelque part, une Écloserie était alimentée par une pompe à âme. Des sorciers hybrides vivaient une renaissance. Elle l’incita à en découvrir davantage.
— Viens avec moi.
Il accepta, colla une Vega endormie contre sa poitrine et suivit sans mot dire. Ils franchirent un sas et entrèrent dans une pièce aussi large qu’un auditorium.
— Voici la Salle d’Alerte et d’Information.
En dépit de ses respectables dimensions, la place était encombrée d’instruments et de personnel. Orion reconnut un Scrutoscope, mais il n’en avait jamais vu un de la taille d’un Troll des montagnes. Même chose pour la Glace à l’Ennemi, haute comme les buts d’un terrain de Quidditch. La pièce maîtresse, c’était une horloge démesurée avec toutes les figures importantes des différents gouvernements sorciers. Chaque graduation représentait un statut ou un lieu de résidence plausible.
« Comme l’horloge des Weasley ! » songea-t-il en se remémorant son intrusion dans leur domicile, en 1997.
Le plus fou, c’était le mur d’eau où des opérateurs projetaient des filaments bleus pour les afficher en clair.
— Une Pensine titanesque ! s’ébahit-il.
— Exact ! Regarde par là.
Juste à côté, des loupes ensorcelées parcouraient les moindres lignes des quotidiens sorciers ou moldus et stockaient le produit de leurs lectures dans la Pensine. Les contrôleurs filtraient et restituaient à la demande.
— C’est prodigieux !
Elle le tira par la manche et le mena à un laboratoire annexe. Deux hommes discutaient autour d’un médaillon rouge. Orion défaillit lorsqu’il capta leur échange.
— Du poil de Gumiho ? Le renard à neuf queues, la quintessence de la ruse ? C’est bien une idée de Serpentard tordu, ça !
— Ah parce que le cheveu de Sylphide, c’est pas du Serdaigle tout craché ? Un cœur bien tranquille, pépère, pour créer des petites compositions florales.
— Tssss… Toujours dans l’exagération.
« Serdaigle ? Serpentard ? » jubila Orion, entrevoyant une explication rationnelle.
Les deux hommes interrompirent leur débat passionné sur la composition d’une amulette et affichèrent des mines stupéfaites.
— C’est… c’est… fit le premier.
— Oui ! Le Sauveur ! Notre ancien client !
« Client ? »
Ils se précipitèrent sur lui et le prirent dans leurs bras.
— C’est moi ! Florian Fortarôme ! Le vendeur de glaces du Chemin de Traverse.
— Moi, je suis Trudeau. Trudeau Quill.
— Le spécialiste des plumes et des encres, reconnut Orion. Comment ? fit-il en se tournant vers Cassiopée.
Elle sourit. Deux autres hommes entrèrent dans l’atelier de fabrication. Ils étaient vêtus de noir, de pied en cap.
— Orion, je te présente l’agent H alias Hercule Van Betavende.
— Enchanté, fit l’Amphigikien.
— Très honoré, cher ami, répondit l’hybride de taille modeste et d’embonpoint généreux. C’est merveilleux de rencontrer l’homme par qui tout est arrivé. J’espère que vous nous conterez vos pérégrinations.
— Euh… oui…
— Voici l’agent S. Le tout premier hybride venu à mes côtés, il y a 25 ans déjà.
— Bonjour Agent S.
— Bonjour Orion. Merci pour tout.
Le timbre de voix de l’agent S était inconnu. Mais son tempo calme, assuré ne l’était pas. Il se dégageait une aura particulière de l’homme aux cheveux longs et ondulés. Comme si son âme était à nu aux yeux d’Orion.
Lentement, l’explication s’imposa à lui. Le seul être dont il avait vu l’âme. Il sut qui il était et quels mots seraient adéquats.
— Ce fut un plaisir de veiller sur ton filleul depuis son arrivée au 4 Privet Drive. J’ai pleuré ta mort, Sirius Black.
L’homme sourit. Ce sourire à peine visible sur la bouche mais tellement sincère dans le regard.
— Harry Potter. Le Survivant. Comment va-t-il ?
— Il va bien. Il serait heureux de te savoir en vie.
— C’est impossible. C’est la règle, coupa Cassiopée. L’anonymat est notre protection. Nous n’existons pas. Nous ne sommes qu’une rumeur.
— Qui ?
— Nous, les Wizards In Black, précisa Hercule.
— Les Wizards In…
Tout à coup, une alarme retentit dans le quartier général. Les six personnages se précipitèrent dans la salle de surveillance. Juste à temps pour voir une aiguille avec une photo animée se déplacer sur la mention :
« En danger de mort »
Hermione Granger était sur le point de mourir.