Des nouvelles d'Harry Potter

Chapitre 8 : Oubliettes

Par eric_vincent

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Vivre 25 ans de sa gloire passée n’est pas possible. Tôt ou tard, la renommée ne suffit plus à remplir la bourse, à garnir le garde-manger et à payer les traites de la chaumière. Cette règle vaut pour le monde des sorciers.

Depuis ses écrits exagérés lors du Tournoi des trois sorciers, dressant un portrait déformé d’Harry Potter, son subterfuge d’Animagus non déclaré découvert par Hermione Granger, la contrepartie humiliante rédigée sous la contrainte pour le Chicaneur, Rita Skeeter avait connu une lente descente aux enfers. Elle avait réussi un coup d’éclat ignoble en publiant « Vie et mensonges d’Albus Dumbledore », une biographie officieuse écrite et parue seulement quatre semaines après le décès d’Albus. Un tissu grossier de vérités présentées à la manière de cette perruche permanentée. Nombre d’informations avaient été arrachées à Bathilda Tourdesac à coup de Veritaserum, une méthode douteuse, distante de l’éthique journalistique. Harry Potter avait été révolté par les extraits entrevus. Hermione Granger partageait le point de vue de son comparse.

La calomnie permanente avait fini par revenir dans les dents en or de Rita. Ses ouvrages suivants s’étaient de moins en moins vendus. La biographie sans titre sur Harry Potter n’avait rien changé dans son statut de Survivant et de héros. L’infamant et provocateur « Severus Rogue : scélérat ou saint » n’avait pas passionné les foules. Quant à son dernier ouvrage sur le magizoologiste Norbert Dragonneau « Homme ou monstre », publié l’année précédente, il était dans la même veine que les précédents ouvrages : inutile, au point de ne pas voir les ventes décoller.

À dire vrai, dès l’élection de Kingsley Shacklebolt au poste de Ministre de la Magie, la ligne éditoriale de la Gazette du sorcier s’était orientée vers plus de travail fouillé, d’enquête, de fourniture de preuves et moins d’articles et de titres à scandale. Résultat, Rita avait été priée d’argumenter ses écrits, de vérifier ses sources et de mettre de l’eau dans son Whisky Purfeu. Dix ans plus tard, Harry, brillant Auror, avait pris le commandement de la compagnie. Avec une Hermione en embuscade au Ministère de la Justice magique, elle s’était retrouvée à l’étroit dans ses tenues élimées, cantonnées à la rubrique des Croups écrasés. Une décennie de plus avait passé et Hermione Granger, contre toute attente, avait été nommée à la plus haute fonction. Les médias sorciers s’étaient séparés de leurs membres les plus acerbes avec l’amie d’Harry Potter. Rita Skeeter avait fait partie du premier wagon officiel.

À deux semaines du vingtième anniversaire de la bataille de Poudlard, commémoré le 2 mai 2018, mademoiselle Skeeter n’était pas sur la liste des invités. Ni la Gazette, ni Sorcière-Hebdo et encore moins le Chicaneur n’avaient accédé à ses supplications pour couvrir l’événement, même en journaliste indépendante. Rien de surprenant. Cependant, elle avait un besoin urgent de gallions. Finie, la magnifique chaumière confortable en rase campagne. Bonjour la chambre de bonne autrefois dévolue aux elfes de maison et leurs familles.

La pièce était presque vide. À part une chaise, une table bancale, un lit de camp grinçant et une armoire brinquebalante remplie de ses vieilles robes bigarrées, tenues usées jusqu’à la corde et défraîchies, il n’y avait rien. Enfin, si ! Un stock de parchemin, un vieux bloc, plusieurs encriers et sa plume à papote déplumée qu’elle trimballait dans son antique sac en crocodile.

Elle lorgna du côté du cabinet de toilettes. Elle n’avait plus de parfum, de morceau de savon, ni même d’un coin de serviette propre. Ses cheveux blanchis par le temps – Rita avait 67 ans – étaient filasses, ternes, malades. Il ne se passait pas une journée sans que ses trésors, ses trois dents en or, n’aille faire une promenade impromptue. Elle se leva et campa devant le miroir. Elle avait une trace de saleté incrustée dans ses rides. Elle prit un coin de tissu et frotta à sec. Elle ne fit qu’étaler la suie de cheminée. Sans eau, coupée par la Compagnie Aquaviva pour défaut de paiement, elle dut recourir à la magie. Elle mit la bonde en place, prit sa baguette écaillée et lança, sans un mot :

« Aguamenti ! »

Les sortilèges informulés avaient toujours été le point fort de la journaliste. Une qualité que Dumbledore, en tant qu’enseignant, trouvait paradoxale pour cette infatigable pie bavarde.

Le liquide se forma au fond du lavabo. Elle humidifia la serviette et frotta de toutes ses forces, agacée. Elle vint à bout de la tache rebelle et retourna à sa table de travail. Elle déroula un petit parchemin, s’empara de sa plume à papote, la grattouilla et la suçota. Ensuite, elle la plaça au-dessus du support d’écriture. Enfin, elle posa une bouteille d’encre noire fraîche à disposition pour que la plume puisse s’approvisionner à sa convenance.

Rita serra les dents et se lança :

— Madame la Ministre de la Magie.

La plume se tourna vers elle, l’air interrogatif, comme si elle attendait une confirmation. D’ordinaire, elle aurait traduit par « Chère petite parvenue, protégée de Shacklebolt ».

Rita lui confia :

— Crois-moi que cela me coûte de tomber aussi bas ! Écris…

Elle fit une grimace d’accouchement douloureux et éructa :

— … mot pour mot.

La plume se secoua et s’ébouriffa : c’était l’expression de sa désapprobation. Rita poursuivit comme si elle n’avait rien vu :

— « Par la présente missive, je sollicite une autorisation officielle pour assister, en tant que journaliste indépendante, à la commémoration de la bataille de Poudlard. En effet, les journaux officiels n’ont pas souhaité me confier la responsabilité de rendre compte de cet événement dans leurs colonnes, en dépit de ma longue expérience professionnelle.

Ma venue aurait donc une autre forme qu’un simple article de presse. Elle serait motivée par la rédaction d’un premier addendum à l’ouvrage « Histoire de Poudlard », par Bathilda Tourdesac. Ce classique de la littérature n’a pas été mis à jour depuis plus de trente années. Cette première approche pourrait être complétée par une enquête sur place, en profondeur, pour souligner les changements majeurs survenus dans cette école de renommée mondiale.

Je souhaiterais que monsieur Bozo, photographe en retraite de la Gazette du sorcier, puisse m’accompagner afin d’illustrer mes propos par ses clichés valorisants.

Je vous prie d’accepter, Madame la Ministre de la Magie, mes salutations respectueuses.

Rita Skeeter. »

La journaliste poussa un soupir de soulagement comme elle n’en avait jamais produit. Elle avait dû censurer sa plume, ses pensées, son propre style journalistique pour jouer les pisse-copies stagiaires lèche-bottes. Pire, elle annonçait une tâche peut-être irréalisable, juste pour flatter Hermione Granger, friande de lecture et défenseur de cet ouvrage maintes fois conseillé par la jeune femme. Elle s’abaissait à faire des courbettes. Elle était à deux doigts de rendre son petit-déjeuner.

Quant à la plume à papote, elle plongea dans l’encrier. Rita dut la retirer avant qu’elle ne se suicide par noyade, dépitée d’avoir dû mentir.

Rita relut la lettre, roula le parchemin, le cacheta et se prépara pour aller à la poste magique de Pré-au-lard. Elle n’avait pas le choix ; l’époque où elle possédait jusqu’à quatre hiboux pour couvrir ses besoins en communication, était révolue.

Elle vérifia son allure dans un miroir au tain piqué, se lamenta sur l’état de ses ongles cassants au vernis épars, écaillé et se fendit, avant d’enfiler ses chaussures au cuir éliminé et aux talons branlants, d’un sonore :

— Calceus Reparo !

Les talons se ressoudèrent aux semelles et les coutures se resserrèrent. De quoi durer quelques jours de plus.

Satisfaite, elle transplana jusqu’à la poste.

La date de la commémoration approchait. Une semaine après l’envoi du hibou postal, la journaliste en perdition, les ongles rongés en partie, n’avait reçu aucune réponse du secrétariat du Ministre de la Magie. Avec le changement récent opéré à la plus haute fonction, elle ne s’attendait pas à un miracle. Elle tournait en rond dans sa chambre de bonne, cogitait mille et un plans diaboliques pour se sortir de l’ornière, sans en trouver un seul digne d’accomplissement. Jamais elle ne s’abaisserait à adopter une nouvelle profession qui la laisse sans la possibilité d’exprimer son fiel naturel à outrance.

Plongée dans ses élucubrations, elle ne prit pas garde aux coups de bec légers sur la vitre du chien assis. Il fallut quelques coups plus impatients pour qu’elle tourne la tête en direction de la fenêtre. Un Grand-Duc africain, tacheté, avec d’immenses aigrettes noires au-dessus d’yeux jaune-verts, tenait fermement un petit paquet plat bien ficelé et cacheté entre ses serres. Elle ouvrit la fenêtre, rétribua le coursier animal et prit sa livraison. Elle déballa le colis et découvrit deux gallions gravés avec les dates du 2 mai 1998 - 2 mai 2018 et la silhouette du célèbre château écossais. Lorsqu’elle effleura l’une des pièces, le nom de Bozo apparut sur la tranche. Elle vérifia la seconde autorisation : son patronyme apparut. Elle poussa un soupir de soulagement.

Elle mit l’emballage à plat, le retourna et découvrit un minuscule parchemin. Elle en prit connaissance :

« Madame Skeeter,

J’ai reçu votre demande et j’ai veillé en personne à ce que votre requête aboutisse de manière favorable.

J’ai hâte de pouvoir lire le résultat de votre travail qui, je n’ai pas une once de doute à ce sujet, sera d’une fidélité exemplaire aux faits de l’Histoire. D’une exemplarité telle que l’on croira chaque phrase vérifiée au Veritaserum.

Bon reportage à vous.

Cordialement.

H. J. G-W »

Rita était abasourdie. À plus d’un titre ! La nouvelle Ministre de la Magie avait accepté sa demande, l’avait traitée en personne. Revers de la médaille, elle était attendue au tournant. Elle devait se conformer à la promesse écrite de sa main. Si elle ne la respectait pas, si elle déviait d’un millimètre de sa ligne de conduite, Hermione Jean Granger-Weasley la réduirait en poussière et étalerait sa nature d’Animagus non déclaré au grand jour. Elle perdrait sa discrète capacité d’espionnage sous la forme d’un insignifiant et passe-partout scarabée.

Elle n’avait pas le choix : dans une semaine, elle se présenterait à la grille de Poudlard pour rapporter les faits, rien que les faits. Horrible !

Il ne lui restait plus qu’une mission aisée : convaincre Bozo de sortir de sa retraite tranquille dans le sud de l’Angleterre. Si elle le voulait à ses côtés, ce n’était pas parce qu’il était le meilleur de sa profession mais parce qu’il était docile, loyal et qu’il couvrait ses écarts, ses absences.

Satisfaite mais prudente, elle mit le nez dans sa vieille garde-robe. Elle tomba sur son ensemble jaune banane d’une discrétion folle. Elle sourit et perdit une dent en or.

Le matin du 2 mai 2018, une file d’attente sans précédent se formait dans le réseau de cheminées magiques. Aux abords de Poudlard, l’état du ciel, encombré de balais, ressemblait à l’aéroport d’Heathrow un premier juillet. Depuis plusieurs jours, il n’était plus possible de louer la moindre chambre à Pré-au-lard : le village affichait complet. Les hôtels moldus étaient pris d’assaut par les sorciers ; aux questions des tenanciers, les quidams aux accoutrements inhabituels répondaient par une pluie de gallions et quelques Oubliettes lorsque les interrogations se faisaient trop pressantes.

Le Ministère des Transports Magiques avait autorisé une foule de Portoloins supplémentaires dont une partie importante était de nature internationale. C’était ce moyen que Rita avait retenu pour se déplacer. À l’heure prévue d’activation, elle se pressa autour d’une vieille poubelle en zinc sans relents entêtants. À ses côtés, toujours sourire, heureux de reprendre du service et espérant gratter quelques pièces de monnaie au passage, Bozo posa sa main ridée sur le métal patiné. Le photographe était encore plus minuscule, voûté. La retraite avait fait enfler son bidon proéminent. Le temps avait blanchi sa toison fournie.

Rita songea au plan ourdi à propos et s’agrippa avec fermeté. La poubelle se mit à tournoyer à vive allure. Le paysage de Londres à Poudlard défila en accéléré. Avec une douzaine de « passagers », le Portoloin dépassait sa capacité maximale. Tous les voyageurs furent éjectés avant de toucher le sol. Bozo heurta les herbes rases. Rita atterrit le postérieur en premier sur le ventre du photographe, rebondit et se retrouva debout sur ses talons, indemne, avec une ou deux mèches de cheveux à réajuster. Son plan s’était déroulé à merveille !

Les groupes de sorciers arrivés depuis de nombreux points de chute se regroupèrent et se massèrent sur le chemin courant le long du lac noir. La plupart levaient leurs baguettes pour se protéger du crachin écossais frais qui tombait depuis plusieurs jours. La météo maussade s’accordait avec l’ambiance solennelle seyant à la commémoration.

Rita repéra quelques confrères et consœurs de la Gazette du sorcier et de Sorcière-Hebdo. Il y avait aussi Barnabas Cuffe, le directeur du plus gros journal, son ex-employeur. Et même cet olibrius lunaire de Xenophilius Lovegood, éditeur du Chicaneur pour lequel elle avait dû, contrainte par Hermione Granger, écrire une infamie soutenant Harry Potter lorsqu’il affirmait que le Seigneur des Ténèbres était revenu à la vie. La journaliste autrefois peroxydée s’amusa de leurs regards étonnés, scandalisés, narquois ou horrifiés (comme celui de Ginny Weasley, dévolue à la rubrique sportive et femme du Survivant). L’attention d’Harry Potter fut détournée par son épouse et redirigée vers la détentrice de la plume à papote. Le visage serein du Commandant des Aurors se renfrogna. Il chercha une personne du regard et la trouva derrière les grilles de Poudlard. À l’allure du bonhomme, Rita devina qu’il était sous les ordres d’Harry.

Les autorités déclenchèrent l’ouverture des portes et levèrent les sortilèges de protection. La foule compacte pénétra dans le domaine au compte-goutte. Comme elle le soupçonnait, l’Auror mastard les alpagua, elle et Bozo. Il analysa leurs badges d’invités, d’un air soupçonneux. Après les avoir retournés durant une bonne minute, Rita tua le suspense en exhibant le parchemin signé de la Ministre de la Magie. Le contrôleur en fut pour ses frais. Il adressa un signe de désespoir à son Commandant qui enragea.

La journaliste jubila et rejoignit le cortège en direction du hall, puis de la Grande Salle. Elle se dégota une bonne place où sa plume à papote capterait et retranscrirait le discours et où son fidèle photographe pourrait réaliser des clichés animés de la Ministre et ses témoins de la bataille.

Quelques minutes plus tard, la salle était comble. Rita chargea sa plume à papote de retranscrire à la lettre près les discours d’Hermione Granger, Kingsley Shacklebolt, Minerva Mc Gonagall et Harry Potter. La journaliste s’intéressa aux réactions de l’assistance, à sa composition, cherchant la faute de goût. Farouche opposante aux créatures magiques ou aux hybrides, elle s’indigna de la présence d’Hagrid et du Centaure Firenze. Elle fut scandalisée par les allers et venues des fantômes de Poudlard dont Peeves, dans un bon jour pour jouer les trouble-fêtes. Elle nota que les membres de sa propre maison, Serpentard, brillaient par leur absence. Le pardon, vingt ans après, n’était pas de mise. Les Malefoy ne comptaient pas parmi les invités, malgré l’attitude décisive de Narcissa qui avait menti au Seigneur des Ténèbres sur la survie d’Harry Potter et en dépit d’une certaine normalisation des relations entre Drago, Hermione et Harry. Exception notable et non des moindres : la directrice de la maison Serpentard, Merula Viperyn. La quarantaine passée, cette brune aux yeux violets avait la réputation d’être narcissique, égocentrique, inflexible, d’une exigence absolue. Formée par Severus Rogue, elle excellait en Potions, en Défense contre les Forces du Mal, en Sortilèges et avait une opinion stratosphérique d’elle-même, à la hauteur de ses ambitions. Seul bémol : ses parents avaient été incarcérés à Azkaban pour avoir supporté Lord Voldemort lors de la première guerre. Le personnage fascinait Rita et si l’occasion se présentait, elle l’interviewerait et la valoriserait.

Les discours furent achevés en moins de deux heures. La ex-blonde peroxydée estima qu’Hermione avait débité son énorme partition de manière trop lénifiante mais qu’elle contenait des indications essentielles sur le devenir de Poudlard. Shacklebolt fut jugé impeccable : juste, concis, factuel, incisif. Minerva Mc Gonagall sut tirer des larmes d’émotion au public, n’omit pas de citer les combattants décédés lors de la bataille, les ayant presque tous eus comme élèves. Quant à Harry, son intervention ne dura pas plus de dix minutes. La prise de parole face à une assemblée n’était pas son point fort, sa voix était perturbée par une émotivité rémanente. C’était, de toute évidence, un homme d’action.

Le temps des rafraîchissements et des victuailles arriva, au grand soulagement de Ron Weasley.

Le buffet préparé par les elfes de Poudlard était succulent et arrosé. Après quelques libations, l’atmosphère appesantie se détendit. Les conversations naquirent vite entre des groupes d’affinités. Rita éprouva un besoin naturel et s’éclipsa. Elle fit appel à sa mémoire – elle avait quitté Poudlard depuis 50 ans – pour se rendre aux toilettes des filles.

Rita traversa des corridors sans âme qui vive, prit les escaliers qui n’en faisaient qu’à leur tête, attendit qu’ils finissent par jointer le bon palier et rejoignit les toilettes du deuxième étage. Après avoir maudit l’effet secondaire de l’hydromel néanmoins excellent, elle se rinça les mains au lavabo. Elle chercha de quoi se sécher et tomba sur une matière glaciale. Elle poussa un cri de frayeur quand l’ectoplasme ricana sans retenue.

— Mimi Geignarde ! Tu m’as fichu la frousse !

— Eh ouiiiiii ! Mimi ! La pauvre Mimi qui n’a pas été invitée à la fête !

— Vraiment, tu ne perds rien du tout. C’est convenu, d’un ennui mortel. Et le champion de cette mascarade, c’est Potter ! railla la journaliste. Quel empoté, ce Potter !

— Harry est là ?

— Oui. Il a fait un discours minable. À croire qu’il n’a jamais écrit plus d’un rouleau de parchemin de sa vie !

— Harry est plus doué pour les bêtises, minauda Mimi.

— Ah bon ? Tu l’as déjà vu faire des bêtises, saliva Rita.

— Oh ouiiiiii ! Plus d’une fois ! Lui et sa petite copine ont préparé du Polynectar en douce, ici même.

— Vraiment ?

— Elle avait raté son coup et s’était à moitié transformée en chat. Elle était hideuse ! C’était trop drôle !

— J’aurais payé cher pour avoir une photographie.

— Et puis, il y a la fois où Harry a ouvert le passage secret.

— Le passage secret ? Lequel ? Où ?

— Là.

Elle désignait les lavabos.

— Là-dessous ?

— Oui. Il a marmonné un truc dans une langue bizarre et les lavabos se sont écartés. Il est descendu avec son bêta de copain roux.

— Weasley ?

— C’est ça. Il y avait aussi un professeur. Un très bel homme, très très bien habillé. Le pauvre, quand il est remonté, il avait perdu la tête.

— Un bel homme ? Professeur qui a perdu la…

Rita songea aux incidents qui avaient émaillé la scolarité de Potter. Il n’était jamais arrivé quoi que ce soit de fâcheux sauf à tous les titulaires du poste de Défense Contre les Forces du Mal. Quirrell avait disparu. Lupin, Folœil et Rogue étaient morts. Ombrage croupissait dans une cellule d’Azkaban. Aucun ne correspondait.

— Lockhart ? Blond à bouclettes, bien coiffé ?

— C’était lui. Harry et l’autre l’ont forcé à descendre dans le tunnel. Quand ils sont remontés avec la fille Weasley, le professeur avait perdu la tête.

L’histoire était de plus en plus croustillante.

— La fille Weasley ?

— Oui ! Cette petite idiote m’avait jeté un journal à travers le corps. Un grimoire qu’elle voulait noyer dans les toilettes et qui remontait.

— Étrange… attisa la journaliste.

— Oui. Comme si le journal était vivant. Mais quand Harry est revenu, il y avait un gros trou dedans. Le pauvre garçon était dans un sale état. Il avait combattu une horrible bête. Le monstre de la chambre des secrets qui m’avait tuée d’un seul regard aux pupilles jaunes fendues.

Le récit était si juteux et l’occasion trop belle pour la laisser passer. Elle lança, sur un coup de dé :

— Mimi… est-ce que tu te souviendrais de ce que Potter a fait ou dit pour ouvrir le passage ?

— Bien sûr ! Même si je n’ai pas compris, j’ai mémorisé tout ce qu’il a prononcé. Un fantôme a une telle capacité !

— Oh… et ça faisait comment, sa phrase ?

— Keyet kareet hords kaiit somb kareet.

Au même instant, les lavabos se mirent en branle. Rita dégaina sa baguette de son sac à main en crocodile et recula de deux bons mètres.

— Ohhhh ! Toi, tu vas faire des bêtises comme Harry, prédit Mimi Geignarde.

Rita ne répondit pas. Elle tenait ce qu’elle désirait par-dessus tout : un scoop. Harry Potter, la direction de l’école, le Ministère, aucun n’avait jamais mentionné l’existence d’un monstre, d’une chambre secrète. Un puits sombre se dévoila entre les sanitaires. Il n’y avait aucune marche pour descendre ; il fallait se jeter dans l’obscurité.

Le bout de sa baguette scintilla comme jamais, obéissant à un Lumos Maxima informulé. Le pin au cœur de ventricule de dragon convenait à merveille à sa personnalité indépendante, individuelle, intrigante, voire mystérieuse. Elle était faite du bois idéal pour la communication non verbale et son inclusion, toujours délicate à manier, nécessitait pondération et maîtrise. Des qualités insoupçonnables chez la sorcière fantasque au premier abord mais redoutable lorsqu’on regardait son pedigree de plus près. Naturellement, sa compagne magique était d’une nature inflexible. Ses vingt-neuf centimètres étaient conçus pour habiter le sac à main de Rita.

La journaliste ignora les avertissements de Mimi et sauta dans le vide. Elle toucha une paroi et glissa le long du tunnel. La courbe augmenta et la pente diminua, jusqu’à ce que tout devienne comme un toboggan.

Soudain, ses pieds heurtèrent une surface solide et elle bascula en avant. Elle se redressa. Le sol craquait comme des biscuits secs. Elle le pointa avec le faisceau de sa baguette et eut un haut-le-cœur.

La sorcière s’extirpa du tapis d’os et restes d’animaux. À chaque pas, son estomac se soulevait. Elle porta sa main libre à sa bouche pour ne pas vomir et se concentra sur la lueur de sa baguette. Elle lança un Hominum Revelio ; il s’avéra négatif. Les lieux humides étaient déserts.

Un bref instant, une idée saugrenue mais terrifiante lui traversa l’esprit : et si le monstre, avant d’être terrassé par l’un des protagonistes, avait engendré une progéniture qui aurait grandi durant presque trente années ?

« Non. Il y aurait eu d’autres incidents. Même si la direction de l’école avait joué les Langues-de-plomb et lancé quelques Oubliettes, Mimi Geignarde aurait lâché le morceau. »

Au bout d’une bonne minute de progression dans le tunnel, elle fit face à un éboulis qui nécessita quelques contorsions pour être franchi. Elle fit attention à ne pas abîmer ses vêtements, son sac mais ne put éviter de salir ses chaussures. L’enquête valait quelques sacrifices, elle en était persuadée. Elle déboucha dans un espace plus large d’ordinaire obstrué par une porte ronde ornée de serpents. La fermeture était restée béante depuis tout ce temps.

La sensation d’être en terre inconnue n’était pas si prégnante. Comme si le fondateur de sa maison, Salazar Serpentard, avait conçu ces lieux en personne. Après tout, les Serpentards disposaient d’une salle commune souterraine, au niveau du lac.

Elle franchit un nouveau conduit large où l’eau coulait en rigole. Enfin, elle atteignit une salle gigantesque avec une statue étrange taillée dans la roche. Au pied, étendue sur le sol, une créature géante dont ne subsistait que le squelette.

Elle s’approcha de la gueule de l’animal. Elle était bardée de crochets acérés. La forme et la disposition des os ne laissaient subsister aucun doute. C’était un serpent monstrueux.

« Un Basilic ! Il y a eu un Basilic durant des années sous les fondations de Poudlard ! Mais qui l’a tué ? Weasley ? Sûrement pas ! Potter ? Hum… jeune mais revenu blessé selon Mimi ! Et Lockhart, le célèbre chasseur aux exploits innombrables, rendu plus idiot qu’il n’était déjà ? »

Elle fit le tour de la bête et nota qu’elle était complète à une exception près : il manquait des crochets à venin. Qui pouvait avoir gardé ces dents d’une dangerosité et pour en faire quoi ?

Elle fouilla dans son sac, sortit un mouchoir, enroula un crochet et le détacha. Elle fourra la preuve emballée de sa découverte dans son sac à main. Elle inspecta toute la salle mais ne trouva nulle trace d’une quelconque activité récente ou passée. Rien sur le grimoire indestructible emporté par la fille Weasley et ramené par Potter avec un trou au milieu.

« Les ossements innombrables… c’était la nourriture que le monstre engloutissait. Oui… je vais rapporter un échantillon et je crois bien que je tiens une histoire croustillante sur les dessous de Poudlard ! Mais il faut que je sache davantage sur ce carnet. Or, les seuls protagonistes étaient Potter, sa femme, son frère et ce professeur. Ce ne sera pas simple de les faire avouer. »

Néanmoins, avec quelques éléments concrets, elle imaginait déjà des titres possibles. « Poudlard : l’école des Langues-de-plomb ». Ou bien : « Meurtres cachés à Poudlard : la vérité ». Ou encore : « Élevage illégal à Poudlard », puisque la création aisée d’un Basilic, en faisant couver un œuf de poule par un crapaud, était prohibée.

Elle se décida à abandonner la caverne et rebroussa chemin. Elle réfléchissait à un moyen d’approfondir son enquête ou à une manière d’enjoliver l’histoire à sa sauce lorsqu’elle parvint au garde-manger du Basilic, le tas d’ossements craquants. Son pied droit buta sur un objet qui n’émit pas le même son. Elle dirigea le faisceau de lumière sur le sol et découvrit une vieille baguette magique en piteux état. Elle était brisée et ne tenait plus que par deux ou trois brins de crin de licorne. Elle s’accroupit pour la détailler mais s’abstint d’y toucher à main nue. Elle ignorait à qui cette baguette pouvait avoir appartenu. Ollivander aurait su répondre à cette question basique à ses yeux mais Garrick Ollivander avait passé la main à son fils qui, manifestement, n’avait pas hérité de l’exceptionnel savoir-faire de son père.

Elle se rabattit sur un sortilège utile et commanda, une fois n’était pas coutume, à haute et intelligible voix :

— Priori incantatum.

En toute logique, cette formule aurait dû révéler le dernier sortilège exécuté par la baguette endommagée. Il n’en fut rien. Contre toute attente, Rita fut éblouie par des milliers de filaments lumineux qui emplirent la cavité en une fraction de secondes. La lumière concentrée était aveuglante. Une main devant les yeux, pour se protéger, elle lança au jugé un Finite Incantatem. L’obscurité revint aussitôt. Elle ouvrit les yeux mais ne put s’habituer au noir. La rémanence rétinienne était trop forte.

Peu à peu, l’intensité diminua et elle comprit ce qui s’était passé. Elle avait vu les pensées d’une personne. Des milliers de filaments lumineux, issus d’un cerveau, destinés à être stockés dans des fioles de conservation ou plongés dans une Pensine.

« Mais c’est illogique ! Le Priori Incantatum aurait dû me montrer un seul souvenir extrait. Pas des milliers. Ou un par un, dans une chronologie inversée. C’est comme si… on avait arraché… toutes les pensées d’un humain d’un seul coup ! Mais quel sorcier a pu accomplir un sortilège aussi puissant ? Et… oh… les pensées sont enlevées en une seule fois… de quoi perdre la tête. Bien sûr ! Lockhart ! C’est un Oubliette qui a mal tourné. Ce petit cancrelat a peut-être voulu jouer au malin avec un outil défectueux ? Du coup, la baguette a volé tous ses souvenirs ! Voyons… si je trouvais un moyen… »

Dans le cerveau retors de la journaliste, un nouveau sujet de livre naquit. Lockhart avait été très populaire et ses livres s’étaient bien vendus. Elle pourrait vérifier si sa réputation était réelle ou usurpée en puisant directement à la source. Bien mieux que du Veritaserum !

Elle pria le ciel pour que le sorcier au plus beau sourire ait menti.

Elle ramassa la baguette et la glissa dans son sac, à côté du crochet de Basilic. Satisfaite, elle prit le temps de réfléchir. Deux tâches se dessinèrent et non des moindres : dégoter une Pensine afin de récolter les pensées et les examiner. Mais avant, trouver un moyen de se carapater de ce fichu tunnel sans détruire le reste de son vernis à ongles !





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