Beauxbâtons - 1917
Chapitre 1 : Sortilège 1: la lettre farceuse
5741 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 08/10/2026 10:40
Les élèves se tenaient en rangs, deux par deux, au garde-à-vous. Avec leurs uniformes bleu marine et noirs, ils semblaient tous issus du même moule. Un quarantenaire à l’allure de croque-mort pénétra dans le couloir où une ligne de patères supportait des vêtements aux coloris sombres et à l’usure variée. Fine moustache, cheveux ébène, lisses, coiffés en arrière, œil enténébré derrière ses lunettes de métal argenté, le personnage élancé imposait le respect absolu.
Monsieur Van Den Brück remonta la file d’écoliers, stoppa, exécuta un demi-tour militaire et contrôla l’alignement. Satisfait, il ordonna :
— Allez-y. Chacun à sa place.
L’entrée se fit dans un silence monacal. En moins de trente secondes, tous les garçons furent en place, debout à côté de leurs chaises. L’instituteur ferma la porte, posa sa sacoche sur le bureau et fixa l’assistance. Il lâcha :
— Bonjour.
— Bonjour, monsieur Van Den Brück ! répondirent les chérubins en chœur.
— Asseyez-vous.
La consigne fut observée en soulevant les chaises, sans un bruit. Si l’un d’eux avait dérogé aux usages, il aurait écopé de quelques coups de règle sur les doigts.
L’adulte s’assit derrière son perchoir, scruta les visages en un éclair, ouvrit le livret de présence, trempa sa plume dans l’encrier et griffonna en date du 22 janvier 1917 :
« Aucune absence. »
En pleine guerre mondiale, sous le joug de l’occupant allemand, c’était un petit miracle.
Il mâchouilla ses lèvres, passa sa langue sur ses dents et émit un bruit de succion. Puis, il entama son discours du lundi :
— J’ai… corrigé… vos dictées.
Lorsque le maître ponctuait chaque mot d’une pause, la suite s’annonçait compliquée. Plus il accentuait la temporisation, plus la catastrophe se dessinait.
— Je vous rappelle que les taches, pâtés et autres ratures vous coûtent un demi-point par unité. Le buvard sert à éviter ces saignées stériles dans la notation.
Il se tut, déglutit et renchérit, un brin agacé, avec une once d’ironie :
— Les vagues sont autorisées en mer du Nord, mais prohibées sur vos réalisations. De même que les pentes et les côtes délirantes, bonnes pour le Tour de France en vélocipède. Vos écrits doivent être droits, rectilignes, impeccables, dignes de gentlemen.
Il reprit son souffle et repartit à l’assaut pour le morceau de choix :
— Tous ces manquements ont coûté cher, mais l’hémorragie vient surtout du massacre pratiqué sur l’orthographe, la grammaire, les accords et la ponctuation. Ma déception est immense. Vous êtes au second trimestre de quatrième primaire et votre niveau de français n’excède pas celui d’une bande de babouins braillards la bouche pleine de bananes !
Il avait accéléré et hurlé sur la note finale de sa phrase. Les élèves tremblaient sur leurs sièges.
— Toutefois, parmi ces torchons, se trouve une pépite. Un seul élève a assez de petites cellules grises pour comprendre, apprendre et restituer ce que j’attends de vous tous.
Il s’approcha d’Hercule et tendit le feuillet noirci recto-verso.
— 20/20. Continuez comme cela !
— Merci, Maître.
Les mains aussi sèches que son front, le gamin prit sa copie et la posa sur son pupitre, l’air satisfait, sous le regard envieux de ses camarades. Il était calme, heureux de ramener une excellente note à Père et Mère, le jour de ses dix ans.
Hercule, fils de Gertha et Louis Van Betavende, propriétaires d’un manoir au cœur du centre historique de la Venise des Flandres, Bruges, était enfant unique et premier de sa classe. En vérité, c’était le meilleur élément de toute l’école, sauf dans les disciplines sportives dans lesquelles sa petitesse et son embonpoint le désavantageaient.
À la demande de l’instituteur, il sortit une feuille vierge, son encrier et une plume nettoyée. Les autres l’imitèrent.
— Afin de vous rétribuer à la hauteur de vos efforts, vous allez résoudre un problème de mathématiques.
Une vague de terreur se répandit dans l’assistance.
— En silence ! tonna Charles alors que son poing, abattu sur le mobilier, fit vibrer les vitres de la salle.
Il poursuivit sur sa lancée :
— Veuillez noter l’énoncé. Soit une baignoire dont la contenance ma-xi-ma-le est de 120 litres. Je la remplis d’eau au tiers. J’ai bien dit seulement un tiers. Je dispose d’un seau de 10 litres. Il faut trois minutes pour aller au puits, remplir le seau, le ramener et le vider dans le bain. Combien de temps faudra-t-il pour obtenir la quantité exigée sachant qu’à chaque trajet avec le récipient, je renverse deux litres.
Une main se leva aussitôt. C’était Hercule. Avant même de lui donner la parole, l’érudit précisa :
— Non, la baignoire ne fuit pas. La bonde est en place et étanche. La température de l’eau du puits est de 13 degrés, celle de la pièce est de 18, les mesures sont effectuées en Celsius, l’hygrométrie est normale, l’eau est ni acide, ni basique. Aucun phénomène extérieur ne vient perturber les contenants, le porteur ou sa mission. Satisfait, Van Betavende ?
— Oui, Maître.
— Allez-y ! Vous avez trente minutes.
Les cancres de la classe se dévisagèrent et mandatèrent le plus proche voisin du petit génie pour copier sur lui et faire circuler la moisson récoltée. Les plus courageux s’attelèrent à la tâche sans rechigner. Hercule traça les calculs sans même prendre le temps de réaliser un brouillon et de le vérifier. Cinq minutes plus tard, il retournait sa feuille séchée, tirée au cordeau et plongeait les tricheurs dans le désarroi.
Ce jour-là, les cours s’achevèrent par la venue de monsieur le Directeur, Dirk Deconninck. Il leur rappela que l’année prochaine serait décisive pour leur avenir et que les mauvaises notes, sanction logique d’un travail médiocre, hypothéqueraient leur devenir. Il fit un tour de classe durant lequel chaque garçon fut interrogé sur ses ambitions professionnelles.
Annoncer un métier sans justification ne fut pas du goût de l’instituteur : il exigea que la déclaration d’intention fut étayée par une motivation profonde – autre qu’une simple imitation d’un parent – et par la liste des moyens mis en œuvre pour atteindre le but. L’exercice généra des sourires polis, des sarcasmes, voire des scènes de mutisme logiques chez des garçonnets de neuf ans.
Quand le tour d’Hercule vint, un silence d’or envahit la classe.
— Je veux devenir enquêteur.
— Pour quelle raison ?
— La vérité, monsieur le Directeur. À mes yeux, rien ne compte plus.
— Comment vous y prendrez-vous pour devenir un policier ?
— Pas un policier, Monsieur, corrigea l’enfant. Un enquêteur. Le travail. Toujours basé sur l’observation et la rigueur. Pour résoudre des mystères que personne d’autre ne pourrait solutionner.
— Qu’est-ce qui pourrait empêcher votre réussite, Van Betavende ?
Hercule regarda de côté, se gratta le menton et prit quelques secondes pour réfléchir. Puis, droit dans les yeux du supérieur, il lança :
— Un génie du mal. Un ennemi suprême.
L’hilarité gagna l’assistance et le corps enseignant. Jusqu’à ce que la cloche secouée par l’intendant sonne la fin des cours.
Sur un signe de l’instituteur, les enfants se figèrent. Ils ouvrirent leur carnet de devoirs et y consignèrent les exercices à réaliser à la maison. L’occupation allemande ou les travaux des champs, au domicile, ne constitueraient en aucun cas un motif d’exemption.
Une fois la liste rédigée, ils rangèrent leurs affaires dans leurs cartables. Puis, suivant un rituel immuable, ils s’emparèrent de balais, d’éponges, de serpillières, de savon et briquèrent leur classe ainsi que les toilettes communes. C’est uniquement après avoir accompli leur part de tâches ménagères qu’ils furent autorisés à regagner leurs foyers.
Le trajet du jeune Van Betavende fut bref, car son école, l’institut Saint-Andreas, et son lieu d’habitation, se nichaient au cœur de Bruges. Une chance, car la neige tombait en abondance et les températures étaient glaciales. Il se présenta à la porte du manoir familial, souleva le heurtoir et le laissa retomber à trois reprises. Orby, l’elfe de maison, se précipita pour ouvrir.
— Bonjour, Maître Hercule.
— Bonjour, Orby.
— Avez-vous passé une bonne journée, Maître ?
— Excellente. J’ai ramené des notes qui donneront le sourire à Père et Mère.
Il s’avança dans le hall d’entrée et posa son épais manteau, ses moufles et son écharpe gorgés d’humidité su une chaise. Le serviteur s’en empara pour les mettre à sécher auprès d’un bon feu. Comme l’entrée était assez dépouillée, hormis deux tableaux d’ancêtres, un porte-manteau, une console avec un vase garni de roses et un miroir au tain passé, les voix étaient amplifiées et résonnaient.
Orby chuchota :
— Ils en auront besoin. Ils se sont montrés soucieux toute la journée, faisant les cent pas. J’ai dû nettoyer les parquets et les marbres plus qu’à l’accoutumée.
— Qu’ont-ils donc qui les tracasse à ce point ?
— C’est en rapport avec votre anniversaire et un certain courrier, fit Orby en lui adressant un clin d’œil.
Le garçon poussa un immense soupir et leva les yeux au ciel.
— Encore ces histoires ! Je n’ai aucun pouvoir magique, je n’en aurai jamais. Je n’ai que faire de ce monde abracadabrantesque. Désolé pour vous, Orby, si je parais offensant.
— M’offenser ? C’est impossible. Je suis au service des Van Betavende depuis soixante-dix ans. Rien ne m’a jamais offensé.
— Hum… Et si je vous offrais un vêtement ? osa le garçon, certain d’engendrer une réponse exagérée.
Orby se jeta à ses pieds, se roula par terre, se prosterna, agité comme si la foudre était tombée sur ses oreilles démesurées.
— Pitié, Maître Hercule ! Pitié ! Pas ça ! Punissez-moi mais pas de vêtement, s’il vous plaît ! S’il-vous-plaît !
— Comme il vous plaira… En attendant, Cracmol je suis, Cracmol je reste.
Orby se remit sur ses jambes comme si rien n’était survenu et prit la défense de sa famille, tout en ménageant ses intérêts :
— Maître, vos parents sont des sorciers issus d’une longue lignée. Ils escomptent que leur fils unique perpétue l’arbre généalogique. C’est naturel, dans l’ordre des choses. Aussi immuable qu’un elfe au service d’une famille.
— Eh bien non ! enragea le garçon. Je me destine à une carrière d’enquêteur de police. Je préfère mourir plutôt que de jouer avec des chaudrons et des baguettes à débiter des sornettes ! Ma seule entorse sera de vous garder à mon service.
— Oh merci Monsieur Hercule, mais vos parents pourraient entendre et…
— Qu’ils entendent… raison, surtout !
Une voix mélodieuse, venue de l’étage, rompit le dialogue.
— Hercule ? Est-ce toi, mon chéri ?
— Oui, Mère. Je suis rentré de l’école. Le temps de prendre une collation et je me mets à mes devoirs.
— D’accord. Peux-tu t’arranger pour terminer pour 19h30 ? Une surprise t’attend.
— Je ferai de mon mieux, Mère. Je vous le promets.
— À tout à l’heure, lança-t-elle.
Le garçon suivit l’elfe jusqu’à la cuisine. Il grimpa sur une chaise confortable, déplia une serviette immaculée d’une taille déraisonnable, l’attacha autour de son cou et patienta.
Orby s’empara d’un coquetier, y plaça un œuf cuit à la coque, posa une cuillère à café, une assiette avec un assortiment de rectangles de pains toastés et beurrés. Puis, il remit en main propre l’objet préféré d’Hercule : un toqueur.
Les yeux du gourmet pétillèrent. Il posa la coiffe sur la coquille, souleva la bille d’acier jusqu’à l’extrémité et la laissa retomber sur la cloche. Le haut de l’œuf se décoiffa sans qu’une parcelle de concrétion ne reste attachée. Hercule sourit et remercia Orby d’un regard. Un adjectif unique sortit de leurs bouches respectives synchronisées :
— Parfait !
La chambre de l’écolier était immense. À droite, il y avait une armoire en chêne foncé et en face, un lit à baldaquin, de la même essence. La literie était si grande que l’enfant pouvait s’y allonger dans la largeur sans dépasser. Près de la fenêtre, il y avait un meuble hybride, croisement de commode, de secrétaire et de bureau. Devant, une chaise molletonnée trônait. Enfin, comme il se devait, une cheminée servait à chauffer la pièce. La flambée était douce. Orby y veillait.
Chaque soir, Hercule vidait son cartable en totalité, rangeait chaque outil, chaque accessoire à un emplacement dédié. Ensuite, il accomplissait chaque devoir donné par l’instituteur en utilisant les instruments adéquats qu’il remettait en place après utilisation. Il ne préparait jamais ses cahiers, ses manuels la veille. Ce n’était pas de la procrastination, mais il détestait voir la besace remplie à l’avance, traînant dans sa chambre, le cuir déformé en vain. Le matin était divisé en tâches précises, minutées et sortir les affaires d’école nécessaires en faisait partie.
Il vida et rangea, comme à son habitude. Puis, il secoua le contenant pour s’assurer qu’il était bien vide. Il se leva pour entreposer l’objet dans l’armoire, hors de sa vue. Il ne pouvait en être autrement sinon, sa présence le perturberait et l’empêcherait de faire fonctionner ses petites cellules grises de manière optimale.
Il tira la porte et découvrit un objet incongru. Une boîte aux lettres, haute d’un mètre, pied compris, peinte en vert, trônait sur le plancher de l’armoire. La clef était sur la serrure.
— Qu’est-ce que cela fiche ici ? C’est un coup de Père ou Mère ?
Une fois la surprise passée, il ouvrit un tiroir de la commode-bureau, trouva une paire de sous-gants en soie et l’enfila. Si la chose était piégée avec une machine infernale déclenchée par la chaleur de la peau, les gants l’en empêcheraient. Si un poison avait été déposé à la surface, il en serait préservé.
Il tourna la clef avec délicatesse et prudence. La boîte aux lettres s’ouvrit. Il jeta un œil : nulle diablerie sur le point de l’anéantir. Il découvrit une lettre sous enveloppe, scellée par un cachet. Il l’examina avec suspicion. Il prit la missive et lut au recto :
« Mr Hercule Van Betavende
2 Groeningestraat
Bruges
Belgique »
Il n’y avait nulle autre mention. Il la retourna et nota la forme du poinçon dans le cachet de cire. Deux baguettes croisées, surmontées de trois étoiles chacune. L’emblème de l’Académie de Beauxbâtons, l’école de magie.
— C’est… c’est… im… po… ssible ! bégaya-t-il, terrassé par l’émotion.
Il déposa la missive sur son bureau. Il prit un coupe-papier pour l’ouvrir mais se ravisa.
« Voyons, Van Betavende, réfléchis deux secondes ! Si cette lettre est authentique, qu’elle m’est destinée, par erreur bien sûr, mais qu’elle est magique, l’ouvrir pourrait sceller un pacte me liant à cette stupide école. Un sortilège… Par contre, si c’est un faux produit par Père ou Mère, destiné à briser mes convictions et servir leur dessein, je ne risque rien. À moins qu’ils aient eux-mêmes ensorcelé la lettre ! »
La solution et le traitement s’imposèrent. Il prit le tout et le jeta dans le feu de la cheminée. Il l’observa jusqu’à ce que la moindre de ses particules fut calcinée. À sa disparition succéda une sorte de chuintement teinté de frottement. L’étrange son provenait de l’armoire. Son regard se porta sur la boîte aux lettres béante. Une autre enveloppe s’y trouvait. Identique à la première.
Le petit Belge n’était jamais pris de court. La destruction appelant la régénération, il avait dissimulé le courrier sous une latte de parquet amovible. Il l’avait poussée avec le tisonnier, le plus loin possible sous le sol. Ensuite, comme la boîte postale ne disparaissait pas et qu’elle était trop lourde pour être déplacée, il l’avait habillée de bandelettes à la manière d’une momie. Hercule se passionnait pour l’Égypte ancienne et cette lubie n’incarnerait qu’une facétie de plus aux yeux de sa mère. Il ajouta de faux yeux de verre à sa composition afin de la rendre plus effrayante.
Satisfait du résultat obtenu, l’esprit rasséréné, il entama ses devoirs. Sa rapidité et sa précision firent des merveilles ; sa mémoire photographique fit le reste. Il acheva son travail bien avant le terme précisé par sa mère. Il posa ses manuels scolaires, retira son uniforme et le plia avec soin. Il choisit de lire un peu pour se détendre et avisa la nouvelle bien nommée « la lettre volée » d’Edgar Alan Poe, son auteur favori, l’inventeur du roman policier.
À la seconde où il posa la main sur la couverture, il se crut victime d’une hallucination. Dehors, sur les pavés, à bonne distance du réverbère, une silhouette encapuchonnée. Une femme, selon la finesse et la taille. Il frotta ses yeux et vérifia. Rien. La rue enneigée était sans la moindre âme. Aucune trace ou empreinte dans la poudreuse fraîche. Il avait eu la berlue.
Il s’installa sur le bord de son lit, approcha un chandelier et se plongea dans la lecture. Captivé, il perçut à peine l’horloge qui sonnait dix-neuf heures. Il reposa l’ouvrage à sa place et se rendit au cabinet de toilettes afin de présenter un profil impeccable à ses parents. Hors de question d’arriver négligé au repas du soir, celui de son anniversaire ou de toute autre journée de l’année.
À 19h30, il se présenta dans la salle à manger, vêtu d’une chemise blanche, d’un pantalon de laine noire, de ses souliers vernis à la perfection et de ses cheveux coiffés. Son père et sa mère l’attendaient, debout, dignes, près de la longue table. Un petit paquet cadeau était posé à côté de son assiette.
— Bonsoir, Père.
— Bonsoir, Hercule. Nous te souhaitons un très joyeux anniversaire. Dix ans, c’est très important.
— Merci, Père. Merci, Mère.
— Je pense que ton cadeau te plaira… commença Gertha.
— … mais nous devons aborder un point très important avant de fêter ta dixième année, coupa le mari.
— Ah… se raidit le garçon.
— Comme tu as toujours affirmé ne jamais avoir eu de magie en toi, nous avons considéré que tu étais un Cracmol. En conséquence, nous avons adressé un courrier à l’Académie Magique de Beauxbâtons, en France.
Hercule sentit une colère noire sourdre aux tréfonds de son âme. Il se contint pour que ses joues ne s’empourprent point. Il objecta :
— Vous…
— Je te prie de ne pas m’interrompre.
L’enfant se renfrogna.
— Nous avons reçu une réponse. Un refus.
L’espoir changea de camp.
— En effet, le directeur de l’école, monsieur Armand Fontebrune, affirme que tu es identifié comme un sorcier. Il a d’ailleurs pris la peine de t’écrire en personne pour te l’assurer.
— Vraiment ?
— Oui et tu le sais bien, jeune homme, coupa une voix féminine venue du salon attenant.
Une femme d’une élégance stupéfiante, vêtue de noir de pied en cap – hormis un emblème floral jaune – s’avança jusqu’à l’encadrement de la porte. Son visage était d’une grande beauté, ses traits harmonieux affichaient une proportion de mannequin de mode. Le plus stupéfiant demeurait son regard oscillant du lilas au mauve. Elle était impassible mais sa façon de dévisager laissait croire avec conviction qu’elle déchiffrait ses pensées.
— Qui êtes-vous, Madame ?
— Elvira Daphné Lucinda de Bazincourt, professeure de Maléfices, d’Enchantements et de Sortilèges, référente d’Urtica, l’un des trois Ordres de Beauxbâtons. Je suis aussi la directrice du club de duel qui inclut les disciplines de Legilimancie et d’Occlumancie.
Les yeux du jeune garçon faillirent sortir de leurs orbites. Comme il était certain de n’avoir aucun talent pour la magie, il avait pris l’habitude de fermer son esprit lorsque ses parents tentaient de lui inculquer les notions de base de LEUR monde.
Il parla posément :
— Je vous demande pardon ?!
— Il s’agit de l’art et la manière de lire les pensées et de s’en protéger. Pour simplifier, je prépare les élèves à se défendre.
— Oh…
— Et… mes talents dans ce domaine… me permettent d’affirmer que… tu as reçu la lettre, que… tu l’as brûlée sans en découvrir le contenu, car tu craignais un sortilège qui te lierait à l’Académie. Excellente déduction, bonne réaction !
Hercule esquissa un sourire.
— Tu as aussitôt reçu une autre lettre. C’est prévu. Tu l’as… dissimulée mais… je ne vois pas où. Tu parviens à… dans la salle de bain sous une pile de linges ? Hum… étrange… comme si tu imposais une image précise. Bien joué !
— Madame, j’ai reçu ce courrier mais c’est une erreur de vos services. Je n’ai pas de talent magique. De plus, je souhaite devenir enquêteur de police ou détective pour résoudre des mystères. Et si possible, j’aimerais récupérer l’espace de rangement dans l’armoire de ma chambre. Cela chamboule mon organisation.
Les parents assistaient à l’échange sans mot dire. Au bout de quelques instants, ils ressentirent l’embryon d’un affrontement. L’enfant campait sur ses positions.
— Hercule, sais-tu ce qu’est un Auror ?
— Non, Madame.
— Un Auror, c’est comme un policier. Je crois même que les Moldus les appellent « inspecteurs ». Parmi les attributions de l’Auror, il y a les affaires d’objets maléfiques, les trafics de produits interdits ou réglementés, les vols, l’usage des sortilèges noirs ou impardonnables, allant jusqu’au crime. Les Aurors collectent des preuves, établissent des dossiers et les présentent aux tribunaux compétents. Ils peuvent intervenir sur le terrain et procéder aux arrestations mais, en général, cette tâche dangereuse est assurée par les lanceurs de sorts d’élite de la Police Magique.
— Ah… C’est réservé aux sorciers les plus talentueux qui…
— Des talents à découvrir, coupa la professeure de Bazincourt. Tu n’es pas si différent des Né-Moldus qui débarquent dans notre établissement sans la moindre expérience.
Hercule chercha une réplique mais sa tactique défensive se fendilla face à la pédagogie et à l’expérience d’Elvira.
— Je n’ai jamais manifesté le moindre… il n’y a eu aucun… phénomène bizarre.
— Jamais été en colère, peut-être ? suggéra Elvira.
— Si, mais je sais me contrôler et ne pas me donner en spectacle, affirma-t-il.
— Nous vous le confirmons, ajouta le père tandis que sa femme approuvait d’un hochement de la tête.
— Alors, tu dois être exceptionnel, Hercule. Je ne crois pas avoir rencontré de jeune sorcier capable d’une telle maîtrise.
Elle marqua une pause, sortit une baguette tortueuse, à peine sculptée et déclama :
— Bien ! Passons aux choses sérieuses !
Elle agita son morceau de bois rustique et lança :
— Accio lettre de Beauxbâtons !
Un raffut épouvantable se produisit à l’étage. Plusieurs craquements secouèrent le parquet. Lorsqu’il céda, un son coupa l’air, la lettre se glissa sous la porte de la chambre et dévala l’escalier de marbre.
Dès qu’elle fut dans son champ visuel, elle ajouta :
— Wingardium Leviosa !
Le parchemin stoppa sa cavalcade et vint flotter au-dessus de la main libre de la professeure.
— Voici ta lettre. Ouvre-la, je te prie.
Elle dirigea la missive vers le garçon qui hésita. Il lorgna du côté de la table de la salle à manger et jeta son dévolu sur une serviette et un couteau à viande assez pointue.
— Faute de coupe-papier adéquat, cela devrait faire l’affaire.
Il prit le courrier sans le toucher avec ses doigts et le décacheta. Louis fut sur le point de perdre patience et de le prier d’en finir avec ces simagrées mais Elvira esquissa un geste pour interdire son intervention.
Le fils ne lut pas la lettre tout de suite. Il prit un verre qu’il retourna et posa sur l’écrit. La méthode déformait quelque peu le texte grossi, mais il était lisible. Elvira se contint pour ne pas dévoiler sa jubilation.
Le garçon observa l’entête. Il représentait un blason orné de deux baguettes dorées surmontées, chacune, de trois étoiles argentées. Les six astres à cinq branches se mirent à luire ; une fumerolle lumineuse et grise s’échappa. Elle demeura captive du verre à eau.
— Splendide, Hercule ! Tu as déjoué un piège.
L’enfant redressa la tête, fier de sa réussite et touché par le compliment. Il poursuivit l’examen. Il s’approcha du support et le huma. Il perçut une odeur florale qui lui rappela un séjour dans l’arrière-pays niçois, en compagnie de ses parents, juste avant la guerre. Pourquoi une lettre officielle était-elle parfumée ? Cette coutume n’était-elle pas réservée aux amoureux ?
Désarçonné, il recula et lut en silence :
« Cher monsieur Hercule Van Betavende,
Nous avons reçu cette dernière quinzaine une demande d’inscription à l’Académie Magique de Beauxbâtons, en tant qu’élève sans magie, issu de parents sorciers, communément appelé Cracmol.
Nous avons répondu par un refus, car votre nom figure sur le registre des nés-sorciers depuis le 22 janvier 1907, un grimoire infalsifiable et infaillible, conçu et ensorcelé par le premier directeur Ambelion Ballessaim en 1323. Le livre ne s’est jamais trompé.
Vous recevrez, comme les autres élèves, votre lettre d’admission durant les vacances d’été. Elle sera accompagnée de la liste des fournitures à acquérir dans les commerces du Quartier Magique de Paris.
Soyez assuré que vous recevrez le meilleur enseignement que vous puissiez concevoir et que vous atteindrez, à l’Académie, l’excellence.
Veuillez accepter, Monsieur, mes salutations les plus cordiales.
Armand Fontebrune, Directeur de l’Académie Magique de Beauxbâtons, Chevalier du Lys d’Or, Récipiendaire de la médaille de l’Ordre du Lac Bleu, Membre Honoraire de l’École de Mahoutokoro, Grand-Frère Éternel de Uagadou et Haut-Maître de la Loge des Réducteurs de Têtes. »
Le lecteur ne sut qu’en penser. Le document respirait l’authenticité. Il était écrit avec une encre bleue sur un parchemin et non sur du papier moldu. La sorcière présente possédait tous les attributs liés à sa nature et à sa fonction. Ses parents se muraient dans le silence, dans l’expectative. Son père, d’un naturel autoritaire, assis par ses fonctions de banquier dans le monde non magique, héritier d’une famille fortunée, coutumier d’une exubérance modérée, n’était pas homme à se taire sans raison.
— Une lecture silencieuse, Hercule ? Pourquoi ?
— Notre instituteur insiste pour que les poésies soient toujours récitées en y mettant le ton, pour donner de la force au texte. Si on s’abstient de le prononcer, un mot ne blesse pas. C’est une lame émoussée.
— Un autre piège déjoué.
— Vraiment ?
— Si tu l’avais lu à haute et intelligible voix, tu aurais activé une potion pulvérisée sur la surface. Tu l’as sentie, n’est-ce pas ?
Le garçon ferma ses yeux et fouilla dans l’une de ses fabuleuses mémoires absolues. Sa capacité à stocker les informations olfactives était la plus stupéfiante.
— J’ai… perçu une plante que j’ai déjà respirée en vacances, près de la Méditerranée. Je ne saurais dire laquelle mais son allure générale est semblable à celle du lupin, avec une multitude de petites fleurs blanches en étoiles.
— L’asphodèle. Elle entre dans la composition de l’Amortentia.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un philtre d’amour. Modifié par notre spécialiste des potions, à Beauxbâtons. Cette recette t’aurait donné envie de nous donner ton accord. Sans réserve.
— On peut faire ça ?
— Oui et bien d’autres choses. Trois pièges et tu les as déjoués, contournés. Tu ferais un bon briseur de sorts.
Elle esquissa une moue songeuse et satisfaite. Puis, elle reprit, d’un ton plus solennel :
— La rentrée aura lieu le 17 septembre, jour de la Saint-Renaud. Il en est ainsi depuis des siècles. Comme l’a indiqué le directeur, tu recevras la convocation officielle avec la liste des fournitures scolaires. L’école se trouve en France, dans une contrée tenue secrète, au cœur des Pyrénées. Il y a de nombreux cours différents dont certains très classiques, comme le français, les mathématiques, l’anglais, la botanique ou l’étude des animaux. Tu ne seras pas si dépaysé sauf peut-être par le relief montagneux. Nous comptons sur toi.
Le garçon demeura interdit. Comment pourrait-il s’en sortir dans ce monde ? S’il était brillant chez les Moldus mais solitaire, qu’adviendrait-il de lui chez les sorciers ? Les Cracmols étaient moqués dans la plupart des pays. L’Académie de Beauxbâtons les accueillait mais quelle était la réalité sur place ? Serait-il victime d’ostracisme ?
Il amorça un signe de tête en guise d’approbation. Elvira le salua, remercia ses parents pour leur accueil et tourna sur elle-même pour transplaner.
— Alors ? Tu ouvres ton cadeau, mon chéri ? clama sa mère pour réchauffer l’atmosphère.
Il s’exécuta sans conviction, déballa le paquet et découvrit un toqueur. L’outil idéal pour décalotter un œuf cuit à la coque sans mettre de la coquille partout. L’objet lui fit très plaisir, car c’était son mets favori. Il adorait le percer et râper une once de muscade ou de truffe dessus, voire déposer un ou deux filaments de safran.
— Merci, Mère. Merci, Père.
— Ce n’est pas un objet moldu, tu sais, Hercule, précisa Gertha. Il est différent de celui de notre cuisine.
— Il est magique ?
— Tout à fait. On place un œuf cru dans un coquetier, comme ceci, dit-elle, joignant le geste à la parole. Ensuite, on le recouvre avec la coiffe. La bille reste en bas. Au bout d’une dizaine de secondes, la coupole a cuit le blanc et le jaune à la perfection. Le temps nécessaire varie un peu en fonction de la taille de l’œuf. Lorsqu’il est prêt, la sphère se met à tournoyer autour de l’axe. Il suffit de l’effleurer : elle s’élève et s’abaisse d’un coup sec. Tu n’as plus qu’à déguster.
Hercule fut ému jusqu’aux larmes et concéda :
— C’est le plus merveilleux cadeau de ma vie.
— Je le savais ! commenta Louis. Allez ! Passons à table ! Je meurs de faim !
L’enfant s’assit et conserva son cadeau à ses côtés. Orby amena une soupière sur la table. Il servit un velouté safrané de courges et de pétoncles, au fumet exquis.
Dehors, la neige tombait en flocons épais et lourds, donnant un air de Noël, étouffant les bruits de la ville. Le feu crépitait dans la cheminée. Plus personne ne parla d’école et la soirée fut agréable.