Au petit matin, lorsque Beauxbâtons s’éveilla, tout le monde était frais et disponible pour entamer la première journée de travail. Les emplois du temps faisaient l’objet de toutes les attentions.
Parmi les événements inscrits à l’agenda des plus jeunes, il y en avait deux qui seraient communs aux trois ordres cette semaine : la visite de la bibliothèque avec l’exposé de Théophile Amand sur le système d’acquisition et de notation en vigueur dans l’Académie et le cours de français qu’Agathe Bonnelangue souhaitait voir se tenir dans l’amphithéâtre Flamel, à titre exceptionnel.
Tous les enfants étaient d’attaque, hormis le quatuor. La nuit d’Eugénie avait été courte, avant d’être correcte. Elle était décidée à découper le baldaquin pour le transformer, à minima en lit de camp, à maxima en hamac. Umbeijo n’avait cessé de s’éveiller tous les quarts d’heure et de vérifier que le plafond ne s’écroulait pas sur elle durant son sommeil. Hercule, au contraire, s’était agrippé au matelas par peur de glisser si bien que l’empreinte de ses doigts persistait dans la matière au petit matin.
Le Belge était convaincu qu’une autre solution était possible, comme désenchanter le lit et le contraindre à rester au sol ou au moins, à une hauteur décente.
Quant à Sigrid, peu importe le lieu où elle se trouvait, ses nuits étaient toujours de piètre qualité. La raison était ailleurs.
Chacun se préparait dans son pavillon. Le Belge trouvait que leur chambre manquait d’intimité. Il s’était résolu à prendre ses vêtements, les déposer dans le bureau à l’intérieur de l’armoire, se rendre à la douche et se vêtir hors de la vue de ses camarades moins pudiques.
La cohabitation avec Thibaldus Rosier s’annonçait tendue. Autant Casper et Jacques avaient fait preuve de politesse, d’amabilité, autant Rosier était resté muet du lever au départ pour le réfectoire. Il générait une tension palpable et le possesseur de la baguette de cèdre en devenait fébrile. À telle enseigne qu’en prenant son uniforme dans le plateau-coffre magique (celui du bas), capable d’accueillir des possessions supplémentaires, il avait renversé ses sous-vêtements par terre. Ses chaussettes en boule avaient roulé derrière l’armoire.
En tâtonnant pour les récupérer, il avait senti une griffure sur le montant arrière droit du meuble. Il avait pris sa loupe-miroir, cadeau d’anniversaire reçu pour ses six ans. L’objet était articulé et renvoyait une image dont la grosseur était réglable grâce à une molette intégrée au manche. La magie était infime, en apparence : les images apparaissaient normales et non inversées comme dans tout miroir moldu. La griffure n’en était pas une ; c’était une gravure : A.D. Une couronne stylisée à trois pointes surplombait la lettre D. C’était l’emblème ou la marque de l’artisan à l’origine de la fabrication et de l’enchantement de cette merveille en bois.
Le réfectoire ouvrait ses portes à 7h00 et c’est à cette heure précis que le garçon s’y était rendu. Matinal, il espérait être dans les premiers servis. Eugénie faisait le pied de grue lorsqu’il arriva en uniforme impeccable, à la porte. De toute évidence, elle ne s’était ni brossé les cheveux, ni convenablement nettoyée – à en juger par les traces restantes autour de la bouche – et paraissait avoir dormi avec sa tenue d’écolière.
Le représentant d’Urtica rompit la glace :
— Bonjour, Eugénie. Comment allez-vous ?
— Mal dormi. J’ai faim.
C’était succinct. En cours de français, elle ferait des étincelles en résumé de texte.
— Je partage votre souffrance. J’ai passé une nuit effroyable, la peur au ventre.
— Les lits volants. Tu as le vertige ?
— À un niveau handicapant.
— Pas moi. Au contraire, je déteste les lits normaux et encore plus avec des draps de bourgeois. J’ai dû dormir sur le baldaquin.
— Sur ?
— Oui, j’ai grimpé dessus. Si tu savais le nombre de fois où j’ai dormi dans les arbres de la forêt du château.
— Oh…
Il visualisa la scène cocasse du baldaquin et rit de bon cœur. Elle répondit de la même façon et ajouta :
— Ce soir, je découpe ce foutu lit et j’en fais un hamac. Je viens de faucher une scie égoïne dans la cabane et je l’ai planquée sous un buisson du jardin français.
— J’envie votre ingéniosité. Je cherche une solution pour empêcher le matelas de s’envoler.
— Tu as essayé le sortilège Finite ? J’ai souvent vu mon père le faire.
— Finite ?
— Avec ta baguette, tu abaisses d’un coup, comme ça et tu dis Finite.
— Mais nous n’avons pas le droit à la magie en dehors des salles de classe.
— Zut !
— Cela veut dire que le matelas doit être désensorcelé en classe, coupa Sigrid, arrivée en catimini.
— Bonjour Sigrid, dit Hercule, tout sourire, ce qui transporta la fillette. Que dites-vous ?
— Que le sortilège Finite peut être accompli dans une salle, sans qu’il y ait de conséquences. C’est logique, non ?
Logique. Cela l’était et Hercule aimait ce mot. Lorsque les portes s’ouvrirent, de nombreux élèves patientaient. Umbeijo les rejoignit quelques minutes après l’ouverture. Elle, si pimpante, si lumineuse la veille, était terne et endormie. Les autres s’inquiétèrent de son état. La raison était commune : une nuit chaotique. La Portugaise avait senti son cœur s’emballer et sa respiration devenir difficile au petit matin.
Sur les conseils avisés du garçon, un bon chocolat chaud, un croissant et un jus de pomme remirent ses petites cellules grises et ses fonctions vitales en ordre de marche.
Sigrid trempa à peine ses lèvres dans du thé avant de grimacer. Ses dégoûts alimentaires n’échappèrent pas au détective en herbe.
La brièveté du petit-déjeuner permit à peine de décrire les pavillons et les colocataires respectifs. Le sentiment de ne pas être au bon endroit se renforça. Ils quittèrent la table en promettant de se retrouver le temps du déjeuner.
Peu à peu, le réfectoire se vida et les étudiants se rendirent dans leur salle de cours pour entamer la journée dès 8h00. Les premières années se dirigèrent vers l’autre aile, au rez-de-chaussée, dépassèrent la salle du Sondeur et s’introduisirent dans la bibliothèque. Hercule lui décerna le titre de la plus belle du monde.
Grâce à un énième sortilège d’extension – les Français adoraient que tout paraisse plus grand qu’en réalité – le plafond culminait à plus de six mètres. L’espace était comblé par des colonnes de pierre lisse autour desquelles un escalier hélicoïdal était bâti. À chaque colonne correspondait un escalier tournant jusqu’au plafond. Elles étaient habillées de rangements, les contremarches évidées servaient de rayonnages et les rampes ajourées accueillaient des volumes spéciaux, enchaînés.
Au sol, entre les colimaçons, il y avait des bureaux et des chaises pour compulser les ouvrages et travailler. En dépit de la présence de deux fenêtres de taille standard, modestes ouvertures, la luminosité était inexplicable et suffisait à lire, écrire sans besoin d’allumer des Feux Éternels.
L’accès à l’espace de stockage et de travail était conditionné au passage d’une grille en fer forgé bleutée. Elle coupait la salle en deux parties inégales. Dans la partie accessible, il y avait le comptoir de Théophile Amand et une large place aménagée avec des poteaux à cordes pour gérer la file d’attente.
Derrière le bureau, le bibliothécaire avait accroché un immense tableau précédé d’un verre grossissant. Les fiches des bouquins sortis des rayonnages volaient et s’y intégraient. Les lieux laissaient une impression d’organisation militaire.
Théophile prit sa baguette et déclama :
— Veuillez ne pas paniquer ! Je vais réaliser un sortilège qui n’est exécuté qu’une seule fois par an dans la bibliothèque, à l’occasion de la rentrée. Sonorus !
Ainsi, il était assuré d’être entendu par les élèves agglutinés au fond de l’avant-scène.
— Vous voici à l’Académie Magique de Beauxbâtons pour la première fois de votre vie. La scolarité est de huit ans, répartis en six années obligatoires pour le premier cycle et deux facultatives pour le second cycle, dit de spécialisation. Chaque cursus est sanctionné par l’obtention d’un diplôme. Celui du premier cycle se nomme B.A.N.Q.U.E.T. Il signifie : « Brevet d’Aptitude Nationale Qualifiant Un Élève Travailleur ». L’étape supérieure est parachevée par un diplôme CHASSE dont la signification est : « Certificat Honorable d’Aptitude Supérieure et Surtout Élémentaire ». Les différentes matières étudiées cette année, vous seront présentées par vos enseignants. Sachez juste que la notation fonctionne d’une façon identique. Vous devrez obtenir des acquis. L’ensemble des acquis forme un Atout. Pour valider un Atout, il faut un minimum d’acquis. Plusieurs Atouts sont nécessaires pour que la matière soit admissible, notamment les Atouts Majeurs. Les Atouts Majeurs disposent d’un poids plus important dans le calcul de la moyenne. Pour chaque acquis, vous obtiendrez une note. Elle prendra l’une des valeurs suivantes :
. Fonte : c’est la catastrophe.
. Étain : c’est trop fragile.
. Bronze : c’est acceptable.
. Argent : c’est bien.
. Or : c’est excellent.
Plusieurs mains se levèrent dans l’assistance. Théophile désigna l’un des interrogateurs.
— Oui ?
— Vous pouvez nous donner un exemple d’acquis et d’Atout ?
— Tu as raison, ce sera plus clair. Prenons le cours de Sortilèges. Un Atout mineur concernera les sorts de nettoyage avec deux acquis qui sont Tergeo et Recurvite. Il s’agit d’un Atout mineur parce que les deux sorts sont pratiques mais non essentiels à un sorcier. Un Atout Majeur va contenir des acquis qui pourraient vous sauver la vie ou du moins, vous épargner des souffrances. Par exemple : l’Atout de Défense et Protection. Il contiendra le sort Protego mais aussi le Riddikulus.
— Riddikulus ?
— Il s’agit d’un sortilège lancé lorsqu’on est assailli par un Épouvantard. Cette créature, dont personne ne connaît le vrai visage, a le potentiel de vous paralyser de peur et, dans les cas les plus extrêmes, de vous faire mourir de frayeur. Parmi les acquis de défense majeurs, vous trouverez aussi Arania Exumai qui repousse les araignées.
— Eh mais c’est tout petit, une araignée, brava Eugénie.
Une vague de ricanements accompagna sa remarque.
— Arania Exumai fonctionne aussi sur une Acromentule de quatre mètres, Eugénie.
La contagion par le rire cessa aussitôt. Hercule fut conforté dans l’idée que la vérité nue avait des vertus curatives.
— Vous comprenez à présent que tous les apprentissages n’ont pas la même importance. Néanmoins, pour les intégrer, les parfaire, suivre les cours et accomplir vos devoirs ne sera pas suffisant. Les innombrables ouvrages disponibles ici sont là pour vous enrichir, vous améliorer. Certains vous parleront, par exemple, des subtilités dans la préparation des potions pour lesquelles la fraîcheur de l’ingrédient changera l’efficacité ou au contraire, le temps de séchage d’un autre composant altérera la durée de vie. Vous trouverez aussi des histoires magiques, des contes et même des œuvres moldues faites pour vous distraire, car le travail et vos loisirs forment avec la vie familiale et amicale, les trois pieds du tabouret de votre existence. Ne négligez ni vos études, ni votre détente, ni vos proches. À présent, je vais ouvrir les grilles et vous laisser investir, fureter, compulser les ouvrages. Dès que vous prendrez un livre, sa fiche-parchemin se noircira avec votre identité, s’envolera et viendra se loger dans le tableau d’emprunt. Dès que vous le rangerez, la fiche signalétique ira se remettre dans la couverture. Ah ! Une dernière chose : comme vous n’êtes pas bibliothécaire, vous ignorez tout du système de classement et aurez oublié, après avoir emprunté plusieurs exemplaires pour votre travail, où vous avez pris les livres. Observez le tas sur le bureau, là-bas !
Il désignait un mobilier au premier plan et au centre, visible par tous. Il était couvert de toutes sortes de bouquins, une bonne centaine.
Théophile agita sa baguette d’un mouvement gracieux, souple et rapide à la fois. Les livres effectuèrent un ballet aérien, un chassé-croisé stupéfiant pour regagner leurs emplacements d’origine. Il ne subsista que deux grosses reliures dotées d’une armature métallique et d’un gros anneau. Il fit disparaître la grille d’entrée.
— M’sieur, m’sieur, serina Eugénie. Est-ce qu’il y a des livres sur la magie noire ? Une réserve secrète ?
— Non, Eugénie, il n’y a pas de livre de magie noire à Beauxbâtons.
— Et là-bas ?
Elle désignait une épaisse porte en chêne, bardée de clous, tout au fond de la salle.
— Il s’agit d’un salon privé où les professeurs animent des clubs, des concours de connaissances. J’espère que nous aurons le plaisir de te compter dans le club des Érudits, Eugénie !
Elle marmonna :
— Compte là-dessus !
— Puisque tu sembles disposée à enrichir cette séance informative, aurais-tu l’amabilité de prendre les deux livres spéciaux et de les remettre dans leurs logements respectifs avec leur cadenas ? Le premier ouvrage va dans la colonne D et le second, le plus petit, dans l’escalier J.
— Bien sûr !
Elle fila droit vers la cible et s’empara du gros grimoire rouillé. Elle ne put s’empêcher de regarder. Il s’intitulait « Le Troll des montagnes : comment l’affronter ? ».
Lorsqu’elle l’ouvrit en deux, une main velue armée d’une massue de chêne sortit des pages et tenta de lui fracasser le crâne. Elle atteignit son épaule, déclenchant un cri de douleur. La jeune fille esquiva le second coup mais le bouquin, jeté à terre, la poursuivit dans la travée à coups de bonds de cabri.
Théophile agita sa baguette en silence et la couverture fut rabattue dans la seconde.
— Accio livre des Trolls !
Le manuel s’envola dans les airs et atterrit dans sa main gauche. Il le tendit à Eugénie et lui dit :
— Si tu veux bien te contenter de le ranger… et après, tu iras à l’infirmerie pour ta clavicule. Encore…
Il poussa un soupir si sonore que les élèves eurent pitié de lui.
— Cette petite démonstration vous aura enseigné que les ouvrages enchaînés le sont pour une raison précise : la sécurité. Je suis l’unique personne habilitée à les libérer et à appliquer les sorts qui les neutraliseront pour les consulter. Parfois, de manière hasardeuse, il m’arrive d’oublier de les désactiver. Si vous ne souhaitez pas connaître une mésaventure identique à celle de votre camarade, conformez-vous aux instructions. Je terminerai sur ma maxime favorite : « il y a deux catégories d’élèves. Ceux qui auront des notations OR et ceux dont j’oublierai le nom. » À vous de voir. Je reste à votre disposition pour toutes vos questions.
Eugénie se rendit seule à l’infirmerie afin que l’infirmière lui remette les os en place. Elle en connaissait le chemin par cœur. À peine fut-elle parvenue à destination que tout le monde sursauta en entendant les vociférations de son père. Une sombre histoire de record battu.
Sigrid et Hercule se rejoignirent près de la colonne O. Elle hébergeait les ouvrages liés aux artefacts magiques. Ils grimpèrent les marches une à une, observant en silence les titres inscrits sur les tranches de couverture. La jeune fille à frange châtain-gris chuchota :
— Tu cherches un livre en particulier ? Un bouquin sur les baguettes ?
— Vous lisez dans mes pensées !
— D’après mes parents, quelques-uns de nos ancêtres ont des prédispositions pour la Legilimancie.
— Vraiment ? Très utile.
— Je ne crois pas avoir ce don. Je me suis juste souvenue de notre interrogation, hier soir. Ce livre-là, peut-être ?
— Hum…
Le garçon prit « Le Traité des baguettes » et le feuilleta. Il se rendit vite compte qu’il relatait la guerre entre sorciers et gobelins et l’interdiction faite à ces derniers de ne pas posséder de baguettes.
Elle fut déçue :
— Non, raté ! J’aimerais pourtant éclairer un mystère.
— Lequel ? s’emballa le jeune Belge.
— Comment une baguette peut-elle choisir son sorcier et non le contraire ? Comment peut-on en hériter, qu’elle fonctionne alors qu’elle ne nous a pas choisi ? C’est illogique. J’ai déjà vu des baguettes être prêtées et exécuter la magie demandée.
— C’est exact. Mes propres parents les ont déjà échangées, de manière intentionnelle.
— C’est peut-être ça, l’idée : l’intention. Si tu me demandes de te prêter ma baguette, que je refuse absolument, elle se refusera à toi. Si j’accepte le prêt, la magie s’exercera.
— Dans mon cas, j’en doute.
— Pourquoi ?
Il eut du mal à avouer quelles difficultés il avait éprouvées pour obtenir un serviteur de bois magique.
— Euh… je…
— Pas de souci, Hercule. C’est juste une théorie, tu vois ? Si on m’a donné ma baguette de manière volontaire alors elle va fonctionner.
— Mais est-ce la combinaison idéale pour vous ?
— Il aurait fallu que je me rende chez Cosme Acajor à Paris pour être certaine que j’étais en présence de la meilleure combinaison possible.
— À condition que la baguette ait été créée… il y a tellement de sortes de bois, d’inclusion. Combien ?
— C’est ce que j’aimerais savoir, dit-elle. Nous pourrions déjà questionner nos camarades de chambre. Le nombre de combinaisons possibles serait obtenu en multipliant les essences de bois par les sortes d’inclusion.
— Une telle connaissance serait très instructive !
— En supposant que les baguettes ont convenu aux caractères, on pourrait trouver des points communs.
— Nous pourrions aussi interroger les professeurs.
— Bonne idée ! approuva-t-elle.
Ils firent chou blanc dans la colonne O. Un ouvrage d’analyse théorique des baguettes manquait dans ces rayonnages. En toute logique, ils se dirigèrent vers Théophile pour l’interroger. Le bibliothécaire écouta leur requête avec attention et confirma qu’à sa connaissance, ce dictionnaire n’existait pas. Il promit de se renseigner chez ses éditeurs fournisseurs. Il leur conseilla « l’Encyclopédie des objets magiques » où ils trouveraient quelques éléments dignes d’intérêt.
La présentation toucha vite à sa fin. Sigrid rejoignit Eugénie, remise d’aplomb, pour affronter l’inquiétante Claire Obscur, maîtresse des Arts Divinatoires. Umbeijo dut être arrachée à sa lecture de l’almanach des sports sur cinq siècles pour se rendre en cours de mathématiques.
Quant à Hercule, il s’apprêtait à suivre son groupe dans la classe d’Ursula Waldmeister lorsqu’il remarqua que la dernière colonne de la bibliothèque portait la lettre Z alors que l’ensemble des escaliers formait un carré de cinq colonnes de côté. À sa prochaine visite, il interrogerait monsieur Amand à propos de cette incongruité.
Jacques et Casper faisaient partie des quinze élèves de son groupe. C’était la bonne nouvelle de la journée. Rosier était avec eux. Difficile d’avoir le chaudron, la potion et l’apothicaire.
Umbeijo, Hercule et Sigrid devisaient autour d’un saumon grillé à l’unilatéral, accompagné de son riz pilaf et de sa béarnaise onctueuse. La Portugaise leur avait avoué que son aversion pour les mathématiques pourrait avoir été transformée en intérêt par le professeur Racine. Ce dernier n’était pas qu’un mathématicien basique ; il s’intéressait aux calculs au sens large.
Anticipant de quelques années sur le programme, il lui avait expliqué comment la science pourrait l’aider dans le Quidditch. Calcul de trajectoire, angles, force du vent, contraintes exercées sur les matériels, point de rupture, parabole, probabilités : un monde de chiffres appliqués aux sports s’offrait à elle. La jeune fille était enthousiaste.
Hercule avait narré comment la visite de la ménagerie magique l’avait traumatisé. Plusieurs créatures les avaient pris pour cibles dont une taupe à bec de canard, obsédée par la montre à gousset de Casper et une bestiole mi-mante religieuse, mi-champignon feuillu qui avait décidé d’emménager dans l’intérieur de son uniforme. Cette petite créature effroyable portait un nom ridicule : Botruc.
Les yeux de Sigrid s’étaient allumés comme des chandelles.
— Un Botruc ! Tu ne te rends pas compte ?!
— Eh bien quoi ?
— Se lier d’amitié avec un Botruc, c’est très rare !
— Vraiment ? avait-il déclaré, l’air soupçonneux.
— Hercule, le bois utilisé pour les baguettes magiques vient d’arbres abritant toujours un Botruc. Si on veut prélever un morceau, il faut son accord. Tu vois où je veux en venir ? C’est un signe.
— Un signe ?
— Du destin !
— Le destin ? Je ne crois pas à ce genre de sornette.
— On dirait Eugénie qui parle ! répliqua Sigrid.
— Où est-elle, d’ailleurs ? s’exclama Umbeijo. Elle n’a pas faim ? ajouta-t-elle, hilare.
Les deux autres gloussèrent.
— Il faut que je vous raconte le cours de divination. Enfin… les Arts Divinatoires, selon la professeure. Madame Obscur a commencé par nous expliquer que sa discipline est variée, qu’on étudiera plusieurs sortes de support tout au long de l’année, pour révéler celui qui nous convient le mieux si jamais nous avons le Don.
Hercule écarquilla les yeux.
— Le Don ?
— Une sorte de trace résiduelle de voyance en nous. Là-dessus, elle demande si nous avons déjà fait des rêves qui se réalisent. Vient le tour d’Eugénie.
— Je crains le pire, commentèrent les deux autres.
— Vous pouvez ! Du grand Eugénie ! Elle se met à contester la divination dans des termes que je ne peux pas répéter, j’aurais trop honte.
— Oh…
— Le ton monte entre les deux. Là, ça part sec. Ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas ! Et vous, avez-vous déjà fait une prédiction dans votre vie ? Et le destin, c’est n’importe quoi, si j’ai envie de sauter du toit et que vous me dites que mon heure n’est pas arrivée, ça n’empêchera pas de m’écraser comme une crêpe ! Ce à quoi la professeure Obscur répond qu’Eugénie doit être la seule sorcière dotée d’un sort Protego permanent.
— Eh bien…
— À un moment, Eugénie la défie de prédire un truc vérifiable qui va lui arriver vraiment, que tout le monde en soit témoin. Et là, elle me fixe droit dans les yeux.
— Madame Obscur ? s’inquiéta Hercule.
— Oui. Il se passe alors les cinq secondes les plus longues de ma vie. Elle hurle avec une voix bizarre : allez chercher le docteur Beauxbâtons à l’infirmerie. Tout de suite !
— Et alors ?
— J’y suis allée à toute vitesse ! J’ai cru qu’elle pourrait me lancer un sort avec ses yeux !
— Je l’en crois capable, assura Hercule. Elle me fiche la trouille.
— À moi aussi !
— Pareil. Je reviens avec le docteur, très calme alors que je venais de lui expliquer ce qui s’était passé entre les deux.
— Calme ? Bizarre ! Nous l’avons entendu exploser de colère quelque temps auparavant.
— Moi aussi, j’ai trouvé ça anormal.
Suspendu aux lèvres de Sigrid, le duo n’avait pas vu Eugénie arriver au réfectoire. Elle s’était assise à une autre table, penaude et mesurée.
— Quand le médicomage est entré, Eugénie n’en menait pas large et pensait qu’elle allait prendre un savon. Pas du tout ! Madame Obscur a juste dit : « Docteur, votre fille a besoin d’une démonstration. Auriez-vous l’amabilité ? » Là, le docteur Beauxbâtons sort sa baguette, envoie un Sonorus sur madame Obscur. Ensuite, il projette un Petrificus Totalus. Elle tombe raide par terre.
Umbelina et Hercule ouvrirent la bouche en cœur :
— Oh !
— Ce n’est pas fini. Il termine avec un Aquaglaciem. Elle est transformée en glaçon géant.
— Bon sang ! Mais pourquoi ?
— Attendez… le docteur nous demande de nous mettre en cercle autour d’elle. On entend sa voix emprisonnée sous la glace qui se met à graver des lettres sur son corps congelé. Première phrase : « Avant la pleine lune, Eugénie se brisera les os par trois fois. »
— Ouille !
— Quelle horreur ! Sa façon de prédire. C’est ignoble. Je ne veux pas avoir le Don.
— Pareil ! Après, il y a eu une deuxième phrase dans la glace, juste incompréhensible : « Trois en mouvement donneront naissance au quatrième. » Ensuite, le docteur a utilisé sa baguette pour décongeler madame Obscur. Il l’a enveloppée dans une couverture et madame Cacheton lui a mis des onguents sur le visage, les pieds et les mains. Ils sont restés avec elle jusqu’à la fin du cours. Elle a eu du mal à expliquer que c’était ainsi qu’elle générait ses prédictions. Les textes décongelés sont partis en fumée rouge dans des fioles que le docteur a bouchées. Eugénie n’a plus parlé après. Eh ! Elle est là-bas, devant son assiette vide !
Leur camarade était en état de choc, comme si elle avait ressenti le franchissement d’une limite. Elle était incapable de soutenir le regard de quiconque. Umbeijo et Sigrid éprouvaient de la peine pour elle. Hercule, lui, était effaré par la cruauté de la magie de madame Obscur. Elle ne pouvait pas faire des prédictions sur commande parce qu’elle mettait sa santé en jeu. Au-delà de cela, si sa première vision était nette, explicite, la seconde était très sibylline et concernait tout autant la fille du docteur.
L’heure de la fin du repas sonna. Le garçon se leva, avisa l’assiette de mignardises et prit plusieurs poignées de douceurs qu’il fourra dans ses poches.
Le château abritait des salles de cours à tous les étages dont certaines étaient adaptées à la matière, comme les potions. Cependant, les tours comportaient leurs spécificités. Celle de gauche dissimulait, au sommet, une coupole conçue pour l’enseignement de l’astronomie. Celle de droite accueillait une pièce sur deux niveaux : l’amphithéâtre Flamel.
Hormis les cours magistraux d’Histoire de la Magie, les examens et les rares interventions extérieures – la conférence d’un intervenant externe, par exemple –, elle n’était pas très utilisée. Aussi, les premières années y allaient de bon cœur pour deviner les intentions de la professeure de français. Hercule s’était rapproché d’Eugénie, amorphe et atone. Il avait souri à la jeune fille, avait plongé ses mains dans ses poches et s’était délesté de macarons chipés à table. Le geste avait rendu un semblant de sourire à sa camarade.
— Merci, Hercule. C’est… c’est…
Elle s’était mordue les lèvres et la langue pour ne pas laisser son émotion la submerger. Le geste n’avait pas échappé à Sigrid. Sous ses airs empruntés, le garçon était un pur gentleman. Son côté chevalier servant persista lorsqu’il proposa à Eugénie de l’accompagner aux avant-postes de l’amphithéâtre.
Une petite sorcière rondelette et joviale, avec une chevelure auburn énorme, comme gonflée avec un gaz léger, apparut. Elle poussa les portes battantes de l’amphithéâtre. La salle était préparée comme si un examen allait se dérouler. Il y avait des parchemins vierges, des encriers, des plumes. Chaque place était espacée des voisines à distance égale. L’angoisse commença à étreindre les élèves.
— Tutututute ! En silence, s’il vous plaît ! Installez-vous !
Elle transplana derrière le bureau. Elle fit disparaître le mobilier d’un coup de baguette et le remplaça par un pupitre portant un grimoire. Hercule n’en avait jamais vu de pareil. Il était de dimensions exceptionnelles, avec une couverture en bois sombre, – de l’ébène ? – et orné d’une portée musicale.
Il s’installa à quelques mètres de l’enseignante et de son lutrin à pied. Tandis que les autres prenaient place, le jeune Belge déchiffra les notes inscrites sur la portée et joua l’air dans son esprit. C’était léger, sans être débridé. Français, classique mais récent.
Intrigant, pour un enseignant de français sorcier. Toute la promotion 1917 fut installée.
Madame Bonnelangue s’éclaircit la voix et entama son discours de bienvenue :
— Bonjour à toutes et à tous. Entrons au cœur du sujet. J’ignore tout de vous, de vos aptitudes pour le français. Afin d’évaluer votre niveau, je vais vous dicter un texte. Avant cela, vous allez prendre la plume et l’encrier à votre disposition et aucun autre matériel. Vous allez inscrire en haut à droite du parchemin, en sautant une ligne après chaque information, la date du jour, votre prénom, votre nom de famille, votre ordre – Urtica, Aloysia ou Lonicera – et très important, vous écrivez si le français est votre langue natale ou non. Vous inscrivez : « français : natal / non natal ». C’est pour que je puisse ajuster ma notation. Je vous laisse une petite minute pour inscrire les éléments demandés.
Les élèves appliquèrent les consignes à la lettre. Hercule décida d’indiquer que le français était sa langue natale bien qu’il soit qualifié en flamand à égal niveau. Ce fut le seul du quatuor à inscrire le français comme langue de naissance quand Eugénie, remise en selle par la délicate attention du Belge, requinquée par les macarons, opta pour la mention « français : non natal, car je ne parlais pas à la naissance ». Elle se demanda si la professeure apprécierait la blague.
— Vous êtes prêts ?
— Ouiiiii !
— Bien. Alors, écrivez. « Pour parler sans ambiguïté, »
Elle répéta la phrase à plusieurs reprises.
— « Ce dîner à Sainte-Adresse, »
Elle procéda ainsi pour l’intégralité du texte.
— « près du Havre, malgré les effluves embaumés de la mer, malgré les vins de très bons crus, les cuisseaux de veau et les cuissots de chevreuil prodigués par l’amphitryon, fut un vrai guêpier.
Quelles que soient, et quelque exiguës qu’aient pu paraître, à côté de la somme due, les arrhes qu’étaient censés avoir données la douairière et le marguillier, il était infâme d’en vouloir pour cela à ces fusiliers jumeaux et mal bâtis, et de leur infliger une raclée, alors qu’ils ne songeaient qu’à prendre des rafraîchissements avec leurs coreligionnaires.
Quoi qu’il en soit, c’est bien à tort que la douairière, par un contresens exorbitant, s’est laissé entraîner à prendre un râteau et qu’elle s’est crue obligée de frapper l’exigeant marguillier sur son omoplate vieillie. Deux alvéoles furent brisés ; une dysenterie se déclara suivie d’une phtisie, et l’imbécillité du malheureux s’accrut.
— Par saint Martin ! Quelle hémorragie ! s’écria ce bélître.
À cet événement, saisissant son goupillon, ridicule excédent de bagage, il la poursuivit dans l’église tout entière. »
Sorcier, Cracmol ou Moldu, tout le monde était à égalité devant la terrifiante dictée de Prosper Mérimée, célèbre auteur français moldu.
— Bien ! À présent, reposez votre plume, inspirez un grand coup et bouchez-vous le nez ! Tutututute ! Pas un mot sinon, je modifie le sortilège pour qu’il enlève des points pour bavardage !
Elle agita sa baguette à la manière d’un chef d’orchestre en direction de son pupitre. La portée et les notes de musique rougeoyèrent. Lorsque l’incandescence maximale fut atteinte, croches, blanches et clef de sol jaillirent du grimoire et fusèrent dans l’amphithéâtre.
Tels des poissons enflammés, elles claquèrent sur les copies jusqu’à ce que le nombre de fautes soit inscrit en rouge, que les erreurs soient soulignées en couleur sanguine, avec l’une des cinq mentions expliquées par monsieur Amand.
Umbeijo, perdue sur les gradins en hauteur, inspira à peine. La copie sentait le chocolat brûlé, avec une note d’aigreur et un parfum de citronnelle très entêtant. Pas une odeur suffocante mais assez perturbante. Elle avait commis dix-huit fautes et obtenu BRONZE, très honorable compte-tenu que le français n’était pas sa langue natale, même si elle le parlait avec une pointe d’accent méridional difficile à localiser.
Elle estimait avoir eu de la chance sur de nombreux mots, surtout avec ces accents aigus, graves et circonflexes distribués au hasard. Sigrid s’en sortait avec dix erreurs et récoltait de l’ARGENT. Elle affichait un sourire crispé. Peut-être espérait-elle une meilleure notation ?
Elle retourna le parchemin après avoir vérifié quels mots comportaient une faute d’orthographe ou d’accord. Eugénie avait bouché son nez et fermé les yeux afin de se ménager du suspense. Elle ouvrit les paupières. Elle avait commis vingt-quatre fautes. Sa remarque sur la nature de son français était entourée de rouge et commentée comme suit : « Bien tenté ! FONTE ! »
— Mer… commença-t-elle.… lin ! ajouta-t-elle pour corriger l’embryon de grossièreté.
Hercule, à un siège d’elle, soupçonna un échec. Il posa les yeux sur son écrit et découvrit le nombre de fautes : 1. S’il avait le temps, il écrirait à Père et Mère dès ce soir pour leur communiquer la bonne nouvelle. Ensuite, il vérifia quelle erreur avait été commise. Phtisie orthographiée phthisie par ses soins. Un H en trop lui coûtait la perfection.
Agathe patienta un peu, le temps que les enfants aient achevé la lecture de la correction. Puis, en un tournemain, elle attira à elle les quatre-vingt-dix copies.
Le lutrin enchanté disparut et le bureau originel reprit sa place. Tout ceci fut exécuté sans qu’elle ne prononce le moindre mot. Sa baguette se délectait des sortilèges informulés. Les parchemins virevoltèrent quelques secondes au-dessus du bois, cherchant un classement. Puis, un à un, les feuillets descendirent. Elle compulsa le haut de la pile, sourit, gratta sa toison aérée avec sa baguette et acheva de la coincer dans les boucles larges de sa chevelure.
Elle se lança dans un long exposé du programme de l’année. Une attention particulière serait portée à l’orthographe, la grammaire, la capacité rédactionnelle, l’éloquence et l’expression orale, l’écriture de poésies. Il y aurait un projet d’année : créer sa propre formule magique, en rimes ou non, accompagnée de la gestuelle adéquate.
Elle proposait des concours de connaissances, des clubs de jeux, des parties de mensonges, du théâtre et même des ateliers d’initiation au latin et au grec, langues mortes si vivantes pour la création de formules magiques. Des groupes de niveau seraient formés et les plus faibles seraient aidés pour la maîtrise de la langue.
Agathe était une sorcière volubile, captivante, passionnante, érudite et silencieuse avec sa baguette, ce qui trahissait un excellent niveau de magie. D’ailleurs, sa capacité à transplaner dans l’enceinte du château, à priori interdite à ce type de déplacement – il suffisait d’imaginer le nombre de collisions avec plus de 700 élèves –, était juste un signe qu’elle maîtrisait une liste indécente de sortilèges.
Peu avant la fin des deux heures de cours, elle réclama aux élèves un rouleau de parchemin sur le sorcier célèbre le plus fascinant à leurs yeux et les raisons de cette admiration. Elle précisa que la présentation compterait, car elle ne supportait pas les copies aussi sales qu’une Poste Magique (à cause des déjections d’oiseaux). Puis, elle consentit à libérer les enfants.
Alors qu’ils préparaient leurs affaires et qu’ils quittaient leurs sièges, elle lança à la cantonade :
— Puis-je savoir qui sont Katarina de Lonicera et Hercule d’Urtica ?
Les deux intéressés levèrent la main.
— Pourriez-vous me rejoindre, deux petites minutes, s’il vous plaît ?
Hercule se retrouva en bas des gradins aux côtés d’une fillette d’une beauté éblouissante. C’était comme une Umbeijo au physique inversé, tout aussi magnifique. Sa chevelure blonde ondulée était somptueuse et ses yeux bleus, bridés, trahissaient des origines slaves patentes.
— Vous avez obtenu tous les deux une mention OR. Seuls trois autres élèves ont atteint cette mention mais en faisant quatre ou cinq fautes. Hercule, j’ai compté une faute pour le H supplétif mais avant la réforme de 1835, phtisie prenait bien un H après le T. À mes yeux, c’est acceptable. Bravo ! Quant à toi, Katarina, je suis ébahie. Tu n’as commis aucune faute. C’est d’autant plus remarquable que le russe est ta langue natale. Je te félicite, car c’est la première fois qu’un étranger réussit cet exploit sur ce texte très difficile. Vraiment, excellent !
— Merci, Madame ! dit-elle en esquissant une révérence ravissante.
— Merci, Professeur, ajouta Hercule.
— J’organise plusieurs compétitions avec monsieur Amand, notre bibliothécaire. J’anime des clubs de jeux dont un qui pourrait vous plaire. Un jeu de lettres pour former des mots qui rapportent des points selon la difficulté. Les jeux ont lieu le mercredi après-midi, à côté de la bibliothèque. Avec chocolat, thé et petits gâteaux, ajouta-t-elle en adressant un clin d’œil à Hercule. Cela vous tente ?
— J’aimerais beaucoup, Madame, répondit la Russe.
— J’en serai avec plaisir, Professeur, compléta Hercule.
— C’est parfait. Alors, à mercredi 15h00. Et… Katarina…
— Oui, Madame ?
— Auriez-vous un lien de parenté avec Sophie Rostopchine ?
Le nom fit écho dans les cellules grises du Belge. C’était l’identité réelle de la Comtesse de Ségur, un auteur moldu de renom.
— Il s’agit de mon ancêtre.
— Le bel héritage ! Enchantée de vous compter parmi mes élèves !
— Merci, Madame. À mercredi. À plus tard, Hercule.
Le garçon ne s’attendait pas à ce qu’elle ait mémorisé son prénom. Il en fut ravi. Alors qu’il s’apprêtait à partir, il se ravisa et dit :
— Puis-je vous poser deux questions, Professeur ?
— Bien sûr ! Vas-y, je t’écoute.
— Je ne parviens pas à retrouver l’auteur des notes inscrites sur votre grimoire. J’ai joué l’air, dans ma tête. Je suis presque sûr que le compositeur est français et que son œuvre est récente.
— Excellent, mon garçon ! C’est très bien vu ! Ou plus exactement, bien entendu ! Il s’agit de Claude Debussy.
— Oh… Debussy, mais oui !
— Une composition pour mettre des textes de Charles Baudelaire en musique. Un magnifique poète dont vous connaissez au moins un texte ?
— Naturellement, Madame. Cela donne… de la très belle magie.
— Je te remercie. J’avoue être assez fière de cet enchantement. Je pense être l’unique professeure à corriger des copies de cette manière et aussi vite. Quelle est ta seconde question ?
— J’ai remarqué que vous n’avez pas formulé vos sortilèges. Votre baguette les a exécutés à la perfection. Avec des amies, nous nous demandons si le bois et le cœur utilisés peuvent avoir un rapport avec certaines personnalités ou certaines capacités.
— C’est une interrogation judicieuse, en effet. Tu veux connaître sa composition ?
— Si cela n’est pas indiscret.
— Non, aucun souci. Il s’agit d’olivier avec un poil de Demiguise. Tu t’en souviendras ?
— Oui, Madame.
— Je pense que les autres professeurs se livreront avec plaisir à votre enquête. Je leur en parlerai, si tu veux bien.
— Avec joie, Professeur.
— C’est entendu. À mercredi.
— À mercredi. Au revoir.
Hercule sortit tout guilleret et se hâta de rejoindre la salle dévolue au dernier cours de la journée. Il promettait d’être plus compliqué que le précédent. Hercule était à des années-lumière de la vérité.