La première journée avait été intense pour toutes les amies d’Hercule. Après son premier vol en balai, Umbeijo était dithyrambique. Elle était si à l’aise sur le morceau de bois ensorcelé que Wilfried Laflèche l’avait priée de s’inscrire au Quidditch. C’était prévu mais l’invitation l’avait réjouie.
Le quarantenaire bel homme, vedette de Beauxbâtons, leur avait livré, pendant une demi-heure, une démonstration des figures réalisables avec un Friselune 1901. Le show-man avait enchaîné quelques acrobaties sous un feu nourri d’applaudissements. Lonicera produisait rarement de bons chevaucheurs de balais mais le nouveau cru était prometteur. La colocataire de la Portugaise, Rosa Fuchs, au tempérament révolutionnaire, enfourchait le balai avec efficacité.
En fin de cours, Wilfried le magnifique avait récupéré une valise de Quidditch, pris son propre balai et entraîné les deux jeunes Lonicera dans les airs pour quelques passes tarabiscotées. Il affirmait ne pas avoir connu de meilleure rentrée depuis des lustres.
Hercule s’était pris d’admiration pour Umbelina qu’il trouvait, selon son expression, « délicieusement débridée ». Il avait narré ses drôles de péripéties en M.E.S. et appris qu’aucune de ses camarades d’Aloysia, Sigrid et Eugénie, n’avait été convoquée le samedi par Elvira. Cependant, aucune d’entre elles n’avait rencontré la référente d’Urtica.
Sigrid avait eu un peu de mal à garder son sérieux lorsqu’Eugénie avait narré son premier contact avec un chaudron. En mettant de l’eau à bouillir, elle avait fait exploser le récipient, sans comprendre comment elle s’y était prise. Comme si un sortilège avait piégé le chaudron ou l’eau. Il avait sauté en l’air avec violence, lui brisant la mâchoire et le nez au passage. Hercule avait commenté avec ironie : Professeure Obscur 2 – Eugénie 0. Même la fille du médicomage avait explosé de rire puis grimacé de douleur, car ses os n’étaient pas bien ressoudés.
Puis, le quatuor s’était rendu au restaurant pour y prendre son repas. Il s’était régalé d’un succulent cassoulet, un peu indigeste et incommodant pour passer une nuit tranquille.
Tandis que les enfants étaient allés vers leurs pavillons respectifs, le garçon avait profité du calme relatif dans le château pour se livrer à une petite visite. Sa première intention avait été de se rendre au 3e étage. La salle blanche l’intriguait. Il avait emprunté le double escalier de marbre menant au premier étage. Puis, il s’était dirigé vers l’aile Est et avait emprunté l’hélicoïdale de pierre de taille jusqu’au 3e niveau.
Le palier donnait sur un très long couloir. De part et d’autre se trouvaient les salles de cours et l’amphithéâtre Flamel. Alors que les portes latérales étaient faites de bois couleur chêne foncé, la pièce du fond était close par une fermeture irréelle, bleutée, vivante.
Il s’approcha à pas de loup, à moitié rassuré. Tout était silencieux. Il était presque 20h30. Il effleura la porte de lumière et fut absorbé par elle. Le silence relatif fit place au vacarme des explosions de bombes. Tout n’était que ruines, bâtisses éventrées, métal tordu, cadavres éparpillés. Il reconnut à peine le pont Predikheren, coupé en deux par un obus. Dans le canal, les morts pourrissaient par dizaines, mêlés de manière obscène. Au détour de la rue, un couple s’enfuyait, baguette à la main. Les sortilèges de protection jaillissaient.
— Père ! Mère !
Une rafale de mitrailleuse les fauchait et ils tombaient, inanimés, baignant dans leur sang. Hercule mit les genoux à terre.
— Ici !
Tout disparut et il se retrouva dans une salle aux murs bleutés, en présence d’une araignée monstrueuse et de deux élèves plus âgées.
— Riddikulus ! lança une brune.
L’arachnide se retrouva dotée d’une robe constituée d’un mille-feuille de jupons et fut neutralisée, immobilisée, empêtrée dans le tissu. Un geste de la main et elle disparut dans un coffre.
— Ça va, Hercule ?
Il reconnut l’Italienne Bianca et sa camarade Charlotte, des jeunes filles de son ordre.
— Oui… oui, je crois. Qu’est-ce que c’était ? Quel est cet endroit ? Que… que faisiez-vous ?
Elles l’aidèrent à se mettre debout. Charlotte, la blonde à frange, petite pour son âge, l’éclaira :
— Tu es dans la salle blanche. Ici, aucun sortilège ne s’échappe. Tu peux y aller à fond pour l’entraînement, les duels.
— Les duels ? Des combats ?
— Tout à fait. Quant au monstre sans visage caché dans ce coffre, c’est un Épouvantard. Il prend la forme de ta terreur la plus profonde. Pour Bianca, ce sont d’énormes araignées. Moi, j’ai peur des… euh…
— Eh bien, vas-y ! Dis-le ! Il n’y a pas de honte à l’avouer, s’exclama Bianca.
— Les clowns moldus me fichent une frousse incontrôlable.
— Oh…
— Toi, apparemment, la peur de voir tes parents disparaître sous les bombes, est celle qui te domine. En même temps, avec cette guerre qui n’en finit plus, c’est légitime.
— Comment… l’avez-vous… ?
— Combattu ? Le sort Riddikulus en imaginant une situation ridicule et amusante pour l’objet de notre peur.
— C’est compliqué. Ridiculiser une terreur, c’est… j’ai du mal à concevoir.
— C’est un sort étudié en 3e année. Disons que dans ton cas, des projectiles pourraient se transformer en confettis moldus ou en plumes ou en bulles de savon.
— Quelque chose inoffensif et amusant ?
— C’est l’idée.
— Alors, cet endroit sert de lieu d’entraînement et ne craint aucun dégât ?
— Regarde !
Elle se tourna vers l’un des murs de la salle et déclama :
— MAXIMA BOMBARDA !
Le jet violent disparut dans la paroi dont la couleur bleutée blanchit avec intensité au point d’impact.
— Ailleurs, je l’aurais fait exploser ! Il ne resterait qu’un tas de cailloux !
Hercule les remercia pour les explications et le sauvetage. Il les laissa poursuivre leur exercice et rebroussa chemin. L’inquiétude ne cessa de grandir : qu’est-ce que sa référente avait derrière la tête ? Si seulement il avait des talents en Legilimancie ! Un don inutile puisque Elvira était le mètre-étalon en la matière et en son opposé, l’Occlumancie.
Alors qu’il achevait de descendre l’escalier principal et de passer devant la loge de Monsieur Grossel, il ressentit une nouvelle envie d’exploration. Il bifurqua et s’engagea dans le couloir menant à la bibliothèque. À sa droite, il y avait la salle du Sondeur. Il poussa la porte qui n’était pas close.
La pièce ressemblait à l’intérieur d’une église avec ses bancs pour les fidèles et ses confessionnaux au bout. Il ne manquait plus qu’un autel et l’illusion d’une chapelle moldue serait complète.
L’endroit était désert. Hormis le jour de la rentrée, durant quelques heures, à quel moment recevait-il des visites ? Y organisait-on des événements spéciaux ? La relative petitesse ne se prêtait pas aux grandes conventions, comme la salle de restaurant ou, dans une moindre mesure, l’amphithéâtre Flamel. La tentation d’entrer dans l’un des trois confessionnaux était forte. Il fit appel à sa mémoire. Il avait choisi l’isoloir de droite, tout comme la camarade précédente qui avait échu dans l’ordre Urtica.
« Non… Ce ne serait pas aussi simple que cela. Trois cabines, trois ordres, une cabine par ordre. Le professeur n’aurait fait que corriger une erreur ? »
Pour s’en assurer, il s’avança dans la même que la première fois. Il se retrouvera dans la grotte constellée de lucioles.
— Hercule.
— Bonsoir.
— Que fais-tu ici ?
— Je me demandais ce que vous faisiez le reste de l’année.
— Tu ne te demandais pas plutôt pourquoi je t’ai envoyé chez Lonicera ?
— Lonicera ? Non, regardez, je suis chez Urtica.
— Je ne peux pas voir. Mais je me souviens de chaque affectation et je suis catégorique : je t’ai envoyé chez les porteurs de chèvrefeuille.
Le garçon n’osa pas contester la parole du Sondeur. Il tenta une diversion :
— Est-ce que les deux autres isoloirs sont identiques à celui-ci ?
— En tous points.
— Est-ce que notre choix d’entrer dans l’un des trois plutôt que dans les deux autres détermine notre affectation ?
— C’est une question judicieuse et la réponse est… non !
Ce Sondeur était taquin. Le Belge en profita :
— Vous prenez des vacances, le reste de l’année ?
— Ah ! Ah ! J’imagine qu’il s’agit d’un trait d’humour pour lequel ta nation détient une réputation de championne. Si je disposais de 364 jours de congés, je ne serais pas ici à te parler mais sur un transat, au bord d’une plage paradisiaque, à siroter un bon Armagnac. Ne crois-tu pas ?
— Assurément. Alors ?
— Je suis le Sondeur. J’affecte les sorciers à l’un des trois Ordres. Je suis la mémoire, l’âme du château. Si l’un des élèves a besoin de conseils, de paix, cet endroit est le lieu idéal.
Le visiteur fit fonctionner ses petites cellules grises. Il chercha la meilleure formulation pour le questionner.
— Qu’est-ce qui vous a décidé à m’affecter chez… Lonicera ?
— Tu connais la réponse, Hercule. Ta soif d’apprendre est l’une des plus fortes que j’ai rencontrées. Ta quête de vérité absolue est stupéfiante, ancrée au plus profond de ton âme. Ton objectif, louable, incarne une motivation puissante qui te permet de surmonter toutes les épreuves d’une manière ou d’une autre. Tu mets toujours ton intelligence, ta réflexion au service de la ruse. Tu manœuvres avec aisance, que ce soit avec tes ennemis ou tes amis. Personne n’est plus Lonicera que toi.
L’affirmation avait de quoi déstabiliser. Hercule le savait : le Sondeur était dans le vrai. Pourquoi s’était-il trompé ? Avait-il commis d’autres erreurs, ce jour-là ? Quelle était son identité ?
— Une dernière question.
— Je t’en prie.
— Êtes-vous la professeure de Bazincourt ?
— Aimerais-tu que je le sois ?
— Je ne sais pas. Peut-être…
— Réfléchis… aurais-je près de six cents années d’existence ? Bien conservée, pour une vieillarde de six siècles, ne trouves-tu pas ?
— Un élixir de jouvence, peut-être. La fontaine, dans le jardin.
— Son eau possède des vertus extraordinaires. Elle contient des minéraux exceptionnels. Tu peux en user et en abuser. Mais, hélas, même si tu la bois jusqu’à l’assécher, elle ne te conservera pas au-delà du 21e siècle. Même si elle porte le nom du célèbre Flamel.
— Alors, qui êtes-vous ?
— Je suis le Sondeur et j’affecte les sorciers dans l’un des trois Ordres. Je réponds à leurs interrogations et les rassure.
Il n’en tirerait rien en posant des questions frontales.
— Bien. Je vous remercie.
— Au revoir, Hercule.
Le garçon sortit à reculons et heurta le banc sur lequel il s’était assis la première fois. Il était fixé dans le sol mais branlant. Impossible de voir d’où venait le problème, car il faisait trop sombre.
Il s’agrippa à l’encadrement et écarta le rideau. C’est là qu’il la sentit, à l’intérieur de la cabine, incrustée dans le bois. La marque. Il repoussa le tissu au maximum mais ce fut insuffisant. Il était près de 21h00 et la nuit était tombée depuis une heure. Il fit quelques pas en direction des fenêtres près desquelles étaient accrochées des lanternes de Feu Éternel. Il en décrocha une et la rapporta dans l’isoloir. Il approcha la lumière près du montant.
A.D, avec une couronne stylisée au-dessus de la lettre D.
« Encore cette marque de fabricant ! Ce A.D a fourni une quantité non négligeable de constructions en bois. J’aurais imaginé qu’il se serait contenté de bureaux, de commodes ou d’armoires. »
Il ressortit, perplexe. Il remit la lanterne en place et se hâta de rejoindre son pavillon. Il faisait nuit noire et quelques élèves déambulaient, à la lueur des étoiles. Deux jeunes, presque adultes, en tenue civile, l’apostrophèrent :
— Eh, petit ! Fais attention à ne pas te casser la figure ! Tu vas où ?
— Au Pavillon jaune.
— Allez, suis-nous, on te raccompagne.
— Merci beaucoup.
— Tu n’as pas appris le Lumos ?
— Non, Monsieur. On a le droit d’en faire ?
— Appelle-moi Max. Lui, c’est Pierre. Nous sommes en dernière année de CHASSE-Magus. Et non, on n’a pas le droit au Lumos en dehors du château.
— Vraiment ? Enchanté de faire votre connaissance ! Hercule Van Betavende, futur enquêteur chez les Aurors, j’espère.
— Un enquêteur ? C’est très précis ! C’est bien, d’avoir de l’ambition. Tu as un accent. Belge, je ne me trompe pas ?
— De Bruges.
— Le plus grand sorcier enquêteur de Belgique, déclara Max. Ça sonne bien, nous sommes d’accord ?
— D’accord ! confirma Pierre.
Ils furent vite aux portes du Pavillon jaune.
— Nos chemins se séparent ici. Impossible d’aller plus loin.
— Pourquoi ?
— On ne t’a pas expliqué, le coup des défenses ?
— Quelles défenses ?
— Tu as remarqué ces runes, au fronton de la bâtisse ?
— Oui.
— Elles repoussent tout étranger à l’Ordre. Chez Aloysia, notre maison, l’intrus est plongé dans le sommeil digne d’une tisane à la verveine. Chez Lonicera, les indésirables sont ligotés comme des rôtis avec du chèvrefeuille. Et chez Urtica, tu devines quel est le traitement ?
— L’ortie… des démangeaisons ?
— Une urticaire carabinée, oh oui ! Hein, Pierre ? Tu te souviens de ton rendez-vous raté avec Eva, à cause d’un sortilège de teinture mal réalisé ?
— Je m’en gratte encore !
Les deux compères éclatèrent de rire.
— Allez, bonne soirée, l’enquêteur !
— Bonne soirée à vous également, messieurs les Aurors !
— J’adore déjà ce petit ! affirma Max.
Ils s’esquivèrent tandis qu’Hercule regagnait la chambre 42. Il se glissa dans l’armoire, rejoignit le palier et consigna les informations collectées dans la classe de sortilèges. Le devoir de madame Bonnelangue attendrait des recherches à la bibliothèque.
Juste avant de prendre une douche amplement méritée, il répéta les gestes des sortilèges appris, sans prononcer les formules. C’est stressé mais fourbu qu’il s’installa dans son lit qui se releva plus haut que la veille.
Trois jours après la rentrée des classes, la bibliothèque s’animait comme une ruche. Hercule s’était allié à Casper pour explorer des ouvrages en lien avec des sorciers célèbres. La plupart des biographies étaient sorties, en cours de consultation.
Face à cette razzia, le tandem d’Urtica usait d’une démarche différente ; il se concentrait sur les écrivains magiques les plus prolixes et cherchait à déterminer lesquels avaient contribué le plus à la culture ou à leur domaine. Casper choisit Miranda Fauconnette, le célèbre auteur ayant compilé tous les sortilèges.
Après mûre réflexion, son camarade traîna du côté des grandes affaires criminelles. Un ouvrage consacré aux truands et assassins célèbres, signé Jeanne Poulard, attira son attention. Il l’ouvrit au hasard et tomba sur le portrait animé de Luc Millefeuille, le pâtissier empoisonneur. La fiche d’emprunt s’envola et dénicha un logement libre sur le tableau. Le garçon déambula entre les colonnes, à la recherche d’un espace de travail. Il consulta l’horloge flottante au-dessus de l’entrée : il était 14h00. Il disposait d’une heure trente à consacrer à son devoir. Il se dégota une place entre les colonnes L et N.
« Pas de colonne M. Bizarre ! »
Il plongea dans le recueil de portraits des plus grands sorciers coupables de crimes. Lorsqu’il revint à Luc Millefeuille, il ressentit une forme de fascination. L’homme n’avait rien de commun avec l’image que le quidam se faisait d’un pâtissier : des formes replètes, voire rebondies, de bonnes joues roses, une fine moustache ou une barbe à papa authentique, un air jovial, des yeux malicieux. Millefeuille n’était rien de cela.
Avec son regard noir et hypnotique, ses cheveux plaqués en arrière, son physique filiforme, ses gestes de panthère noire, il avait l’allure d’un Thibaldus Rosier adulte. La ressemblance était troublante.
Hercule parcourut tout le chapitre consacré à l’ancien élève de Beauxbâtons. Il avait intégré l’ordre Urtica et avait brillé en cours de botanique et de potions, provoquant un rejet manifeste de sa famille, d’une tradition politicienne en faveur des Moldus. Peu à peu, il avait nourri une haine incommensurable contre les non-sorciers, sans jamais cesser de s’abreuver d’écrits noirs, tendancieux.
« Des lectures noires ? À Beauxbâtons ? Mais où donc ? Millefeuille a-t-il entraîné un bannissement des ouvrages à la limite de la légalité ? A-t-il provoqué la capture de liaisons dangereuses ? »
Plus il avançait dans le récit, plus il trouvait que ce sorcier méritait plus que jamais son patronyme : un empilement d’événements insignifiants, pris de façon isolée, conduisant à la création d’un monstre sanguinaire. Pire, Luc Millefeuille avait créé une boutique à Montmartre, au nez et à la barbe du Ministère, créant des poisons de plus en plus complexes, à retardement, insoupçonnables, capables de reproduire des symptômes de maladies moldues.
L’empoisonnement de son père avait constitué le meurtre de trop. Un inspecteur parisien l’avait pris en défaut et avait lancé une horde de policiers, alliée à des Aurors, sur la trace de l’assassin. Traduit en justice devant un tribunal du Ministère de la Magie, il avait succombé à un mal mystérieux en plein procès. Après l’autopsie réalisée par un légicomage, on avait découvert que Millefeuille prenait chaque jour un antidote à un poison accumulé de son propre chef pendant des années. Son incarcération l’avait privé de son remède et avait précipité sa disparition brutale, le soustrayant à la justice réclamée par les familles des victimes. Diabolique jusque dans la mort !
Il referma le livre et sut exactement comment tourner son devoir. Il se concentra et oublia la catastrophe du matin.
Le mardi avait comporté la leçon d’anglais, la passionnante aventure des potions – Jacques lui avait indiqué où trouver des ingrédients frais dans la forêt et dans le jardin –, les mathématiques enchantées avec des résultats volants dans la classe, à attraper si on était sûr de la réponse. La journée s’était achevée par la soporifique Alinéa Sidonia, assaisonnant les élèves de poncifs sur les Moldus, avalés et digérés par tous mais corrigés par Hercule qui n’ignorait rien de leur monde. Un échange un tantinet tendu entre madame Sidonia, campée sur ses croyances et Hercule soucieux de rétablir la vérité en chaque occasion.
Tout ceci n’était rien en comparaison de la matinée du mercredi. Le cours de métamorphose et de transformation avait été un échec encore plus cuisant que la leçon avec Elvira. Hercule n’avait rien pu changer avec sa baguette, éructant de nouvelles étincelles. Ses camarades s’étaient à peine mieux débrouillés.
De l’avis général, Mysterio Flamingo était le pire enseignant de Beauxbâtons, livrant des explications incompréhensibles. Un sentiment partagé par la promotion, murmuré en catimini.
Rosier s’était distingué mais, au final, avait remporté un succès d’estime lorsqu’il s’était exprimé vertement à la fin du cours. Le professeur, navré par l’absence flagrante de résultats, avait affirmé que ce serait un miracle si les « urticants », comme il les nommait avec moquerie, parvenaient à transformer quoi que ce soit. Une pique à laquelle Rosier avait répliqué :
— Le miracle, ce serait de remplacer ce tas de boue immonde nommé « la paella » par une chose mangeable sans vomissement.
À la sanction inévitable :
— En retenue toute la semaine, Rosier !
L’intéressé avait rétorqué :
— Mes soirées sont déjà prises par la professeure de Bazincourt. Je vous fais une petite place ?
Hercule avait ri comme ses camarades jusqu’à ce que l’Animagus Mysterio, rouge de colère, devienne un taureau furieux et joue à la corrida dans la classe.
Après ce cours épique, agité, le Belge avait dû affronter le regard inquisiteur de Claire Obscur, le médium entre le monde des sorciers et celui, mystique et stratosphérique, des Arts Divinatoires.
Le cours s’était tenu dans la coupole de l’observatoire afin d’être, pour reprendre les termes de l’enseignante, plus proche des « Voix Spirituelles de la Destinée ». Fort du récit entrepris par Sigrid et des exagérations d’Eugénie, rapportées par la camarade, Hercule avait décidé de jouer profil bas, attentisme et observation.
La coupole d’astronomie était méconnaissable. La salle était remplie de brume, du sol au plafond. La professeure avait abusé du Nebula Maxima. Chaque élève était isolé, invisible de ses camarades, mais sous la supervision de Claire, percé par son attitude puisatière d’âmes. Sa voix résonna, portée par l’acoustique spéciale de la tour dédiée à l’étude des astres :
— Chers petits… Bienvenue dans l’antre des Arts Divinatoires. Ensemble, nous allons découvrir les innombrables facettes de cette partie méconnue et décriée de la magie. Dans cette discipline, nous chercherons à déterminer quels chemins, au pluriel, existent pour le futur et un moyen d’en choisir un, plus probable, qui se dessinera pour conduire au but final. On appelle cela la Destinée, mais je préfère parler d’attention aux signes indicateurs, à leurs symboliques et à leurs interprétations. Vous vous dites peut-être que vous n’avez aucun don pour la voyance ? C’est le cas, à de très rares exceptions. Mais sachez que je connais des voyants abreuvés de signaux lorsqu’ils regardent une simple flamme de bougie mais qui demeurent mauvais parce qu’ils sont incapables d’interpréter ce qu’ils reçoivent. D’autres, en revanche, comme moi, éprouvent les pires souffrances pour ne recevoir qu’un message mais sont capables de les restituer avec une interprétation correcte. Ce sont ces personnes que les sorciers consultants considéreront comme de bons voyants. Notre Art est comparable à la cuisine : le meilleur rôti de bœuf brûlé sera immangeable et laissera un souvenir épouvantable. Une viande de qualité inférieure sera sauvée par la préparation d’un chef cuisinier de génie et laissera une trace dans les papilles.
Elle marqua une pause pour respirer, comme si elle avait prononcé son laïus d’un trait, sans une once d’oxygène. Elle reprit :
— Certains d’entre vous penseront posséder le Don lorsqu’ils constateront qu’ils sont en mesure d’anticiper les actions, les décisions de leurs amis ou adversaires. Ceux-là devront se méfier ! Il est probable qu’ils seront doués pour la Legilimancie, l’art de lire les pensées d’autrui et non affublés du merveilleux Don de lever le voile sur le passé, le présent et l’avenir. Un vrai voyant n’aura pas de blocage face à un maître de l’Occlumancie, l’art de fermer son esprit à un Legilimens. Bien ! Après cette mise au point, listons rapidement les supports à disposition d’un voyant. Nous avons les cartes, tarots ou oracles, tirés par le consultant et interprétés par le voyant, le marc de café au fond de la tasse, les feuilles de thé, la boule de cristal, la flamme de bougie. N’oublions pas les runes ou osselets, parfois de petits ossements ou des cailloux chez les sorciers africains. Il y aura aussi le pendule auquel on posera des questions. Ensuite, il existe les médiums que l’on ne doit pas confondre avec les voyants. Un médium fait appel aux défunts et transmet leurs propos. Certains sont même possédés pour délivrer le message de l’au-delà. C’est une activité dangereuse car parfois, des esprits maléfiques se glissent et commettent de mauvaises actions, vous manipulent. Nous nous concentrerons sur la voyance et aborderons les différentes techniques sans entrer en profondeur. L’idée est de déterminer votre support fétiche. En fin d’année, nous aborderons la numérologie, l’astrologie et la chiromancie. Je vous expliquerai en détail ces techniques le moment venu. Mais pour l’instant, afin d’être transparent et sincère, je vais vous demander si certains ont déjà eu vent du cours avec les premières années d’Aloysia ?
Quelques mains se dressèrent. En dépit de la brume, l’enseignante les comptabilisa.
— Parfait ! Pour ceux qui ne sont pas au courant, une élève a remis en cause mes capacités et j’ai fourni un échantillon de mes dons. Je ne le referai pas aujourd’hui, n’ayant pas tout à fait guéri de mes blessures liées à ma transe prédictive. Sachez que j’ai vu que cette fillette se briserait les os par trois fois dans la semaine. La massue d’un livre-Troll et un chaudron explosif ont réalisé les deux tiers de ma prédiction en seulement trois jours. Je crains d’avoir interprété les signes reçus avec un excès de modestie. Pas de nouvelle démonstration ? Nous sommes d’accord ?
Un silence pesant lui fut servi en guise de réponse.
— J’ai une question. Qui a déjà fait des rêves qui se sont réalisés ?
Elle contrôla la levée des mains. Deux élèves osèrent se dévoiler : Rosier et une fillette brune au visage de poupon, paraissant à peine huit printemps.
— Toi ! ordonna-t-elle, générant une vague de frissons comme si le temps était hivernal.
— J’ai fait des rêves qui avaient l’air vrai alors que les autres étaient bêtes ou impossibles. Les événements sont arrivés plus tard. Parfois, c’étaient de petites choses, comme une visite imprévue, une lettre surprise et… il y a eu des… morts.
— Tu as peut-être une capacité qui ne demande qu’à être développée. En effet, les rêves dits prémonitoires sont souvent le signe du Don. Bien et toi ?
Elle désignait Rosier.
— J’ai rêvé que les Moldus étaient tous tués.
— Ce n’est encore pas le cas. Tu penses que la guerre mondiale les fera tous disparaître ?
— Je l’espère !
— J’ai entendu parler de toi, Rosier. Je crois que tu as le don… de te faire punir à une vitesse plus folle que celle du déplacement d’un Vif d’or. Je sais que ma matière ne t’intéresse pas et qu’elle ne comptera pas pour tes épreuves de B.A.N.Q.U.E.T. Quel dommage ! Si tu ne la méprisais pas, tu découvrirais le destin funeste qui guette ta famille.
— Vraiment ?
— J’ai vu des faits qui arracheraient des larmes, même à un sociopathe comme toi.
Elle jeta des regards inquisiteurs, fulgurants, à l’affût de la moindre réaction. Rosier ne trouva rien à redire. Hercule se demanda où ses prédictions pouvaient être consignées et si leur accès était libre. Il était curieux de savoir ce qui pourrait arriver à Rosier et aux siens. Et aussi, si quelque chose le concernait, savait-on jamais !
— Vous autres, ce n’est pas parce que rien ne s’est manifesté jusqu’à ce jour, que cela ne surviendra pas. Sachez que l’adolescence est une période charnière pour le développement du Don et il est de mon devoir de vous préparer à l’accueillir. Oui, le Don débarque avec fracas et malmène le cœur, l’esprit, le corps. Mais ne vous faites pas d’illusions ! Au final, il y aura dix fois plus d’Aurors que de voyants, cent fois plus de fonctionnaires du Ministère de la Magie et mille fois plus de sorciers sans le Don. Enfin, dans cette classe, il y aura un réfractaire à tous les supports, un esprit d’une logique implacable, un as des potions ou un champion des sorts, dénué de l’empathie nécessaire à la voyance. Il y en a toujours un et ce sera… toi !
Elle pointait le jeune Belge du doigt. Tout le monde tourna la tête mais, pour cause de brume épaisse, personne ne fut capable de distinguer qui était l’infortunée victime de la classe.
— Tu es hermétique. Je suis navrée de te le révéler, mais tu n’obtiendras rien d’autre que des mentions FONTE dans ce cours. Je l’ai vu. D’ailleurs, les autres matières ne t’apporteront que des déceptions. Je ne te prédis pas une mauvaise vie mais ton séjour à Beauxbâtons sera très court. Ton avenir est AILLEURS.
Elle martela le dernier mot. Le Belge ne répondit pas. Un seul mot, teinté de son accent flamand, l’identifierait à coup sûr. Il se maîtrisa, comme toujours.
La professeure Obscur avait demandé aux élèves de prendre des tasses et du marc de café pour le cours proprement dit. Hercule avait agi en robot, assommé mais lucide. Il avait compulsé le manuel de Marielle Divina et avait tenté de noter des formes, des symboles, dans le fond de la tasse. Il s’était évertué à interpréter selon les indications du bouquin et à consigner ses trouvailles sur un parchemin, le plus propre et le plus présentable possible.
À l’issue du cours, les élèves avaient remis leur gobelet de grès maculé et leur rouleau à madame Obscur. Lorsque le tour du banni-honni était venu, Claire avait pris sa tasse, avait lancé un Tergeo sans la regarder et avait incendié le parchemin d’un coup de baguette magique. Elle l’avait crucifié net, sans une once d’humanité :
— FONTE !
Hercule, hébété, avait quitté le dôme. Ses cellules grises travaillaient à vive allure, sans trouver la moindre d’explication à cette cabale, cet affrontement unilatéral.