Beauxbâtons - 1917

Chapitre 27 : Sortilège 27 : mise à l’épreuve

Par eric_vincent

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Aux alentours de 17h00, une escadrille d’Aurors s’était posée devant l’entrée du château. Alfred s’était porté à sa rencontre en signifiant que toute l’Académie était sous le régime de la quarantaine. Il avait invoqué la suspicion de deux cas de Dragoncelle.

Les émissaires du ministère avaient rétorqué que les élèves en question avaient été, selon les termes du praticien de Bonpied en charge de leur cas, victimes d’un sortilège ou d’une potion. Un message explicatif, envoyé par sterne postale, devait être arrivé au courrier ou allait parvenir sous peu. Ils avaient apporté une copie de la lettre explicative. Alfred l’avait lue avec attention, avait été soulagé par l’excellente nouvelle et s’était étonné du débarquement en masse des forces de l’ordre sorcières.

Le chef de l’équipe, un certain Marcel Minasse, lui avait avoué que Claire Obscur, hospitalisée à Bonpied, avait été victime d’un enlèvement et que les deux élèves malades étaient soupçonnés d’avoir fomenté ce kidnapping.

Alfred avait trouvé ces assertions fantaisistes, voire grotesques, d’autant que la jeune fille, une princesse portugaise avait-il précisé en insistant sur son titre, avait été surprise par le concierge du côté des casiers à courrier aux alentours de midi. Il était lui-même allé rendre visite à Umbelina vers 15h00 pour constater, de visu, une accalmie de ses symptômes. Il avait pris connaissance du bon de sortie de la jeune fille, signé par son confrère mais avait préféré patienter et recevoir un courrier officiel.

Il avait voulu voir Hercule, le second malade mais ne l’avait pas trouvé dans sa chambre. Comme le plateau repas du garçon, déposé à la porte de la chambre, avait disparu, il avait interrogé les dénommés Jacques, Casper et Thibaldus. Les garçons avaient concédé ne pas avoir vu leur camarade. Il s’était ensuite enquis de la présence du Belge auprès de ses amies habituelles et des elfes de maison. Il avait retrouvé le garçon au sous-sol du pavillon Urtica, près de la chaufferie, un endroit où il aimait s’isoler de temps à autre. Hercule avait refusé de croire à la version délivrée par le praticien de Bonpied et décidé, de son propre chef, de s’isoler tant qu’il aurait des pustules et un teint verdâtre.

Le docteur Beauxbâtons avait dû se montrer persuasif pour que l’élève quitte sa cachette et que ses camarades de chambrée acceptent la vérité. Les Aurors s’étaient concertés avant de donner suite. Minasse avait été tranchant :

— C’est impossible ! C’est eux qui ont fait le coup !

— Chef, est-ce qu’ils ont pu s’arrêter en route et utiliser une cheminée publique ?

— Non. Le bureau de transport est catégorique. En plus, il y a bien eu deux départs détectés à l’hôpital, juste après 9h00. Cela correspond à l’horaire indiqué par la surveillante. Je vous parie qu’ils ont lancé la poudre mais n’ont pas transité. Mais comme ils ont brûlé leur dose de poudre, impossible de passer par une autre cheminée. En plus, ils auraient dû se dérouter sur Bordeaux ou Toulouse pour trouver une cheminée publique.

— Ou sur Paris !

— On a rien qui correspond. Non, ces morveux ont fait semblant et sont partis en balai. Sauf que là, on vient d’arriver, on a des productions gonflées pour filer à 100 km/h, on aurait dû les rattraper en vol et au lieu de ça, ce médicomage nous dit qu’ils sont là depuis midi. Comment ont-ils réalisé ce coup ?

— Chef, il n’y a qu’un moyen de le savoir… déclama un rouquin sec au visage barré par ses lunettes de vol.

— Oui, croassa Minasse, au regard et aux cheveux d’ébène.

Le leader des Aurors exigea que les deux enfants lui soient livrés dans une pièce à l’abri des regards indiscrets. Alfred leur demanda des explications et ils refusèrent de lui en donner. Le ton monta vite et l’ancien militaire médecin parmi les Moldus n’était pas homme à se laisser marcher sur les pieds. Il dégaina sa baguette, prêt à infliger des sorts cuisants qu’il se promettait de ne pas soigner.

L’altercation bruyante tira Sébastien de sa loge et sans chercher à comprendre, il vint en renfort.

— Tiens ! Grossel ! Toujours prêt à tirer en premier ? C’est ici qu’ils t’ont recyclé, au Ministère ?

— Exactement !

— Tu t’en prendrais à des personnels assermentés, envoyés par le Ministère pour une affaire de kidnapping ?

— Sans une once d’hésitation et de remords. Je n’aurais aucun scrupule à corriger l’abruti qui m’a valu quelques blâmes !

Sur ces entrefaites, le directeur Fontebrune descendit de l’observatoire où il avait passé l’intégralité de la journée. L’esclandre grandissant était parvenu jusqu’à ses oreilles. Néanmoins, il fit preuve de diplomatie et écouta les griefs des Aurors, puis les explications et les témoignages de son enseignant et de son concierge. Il patienta jusqu’à l’instant où il mit les pieds dans le plat :

— En résumé, si j’ai bien suivi, vous accusez deux élèves de onze ans d’avoir fomenté un enlèvement au nez et à la barbe de l’élite des forces de l’ordre sorcières de ce pays, ce en dépit des témoignages de mes personnels. Après avoir envoyé une ESPIONNE à votre solde, madame Ducourneau, vous vous proposez d’interroger mes élèves. En les torturant ?

Minasse s’effrita face à l’aplomb incisif du directeur. Armand en remit une couche :

— Pas de torture ? Juste une dose de Veritaserum ? Voulez-vous que j’entrave moi-même les criminels et que je leur tienne la bouche ouverte lorsque vous leur ferez ingurgiter de force votre infâme potion de vérité ? Allons dans mes quartiers ! Monsieur Grossel, voulez-vous bien me récupérer les deux bandits dans leurs pavillons respectifs ? N’oubliez pas de les attacher comme il se doit ! Ce sont de dangereux individus, susceptibles de lancer des sorts interdits ! Méfiez-vous ! Quant à vous, Docteur, préparez l’infirmerie ! Il faudra maîtriser les forcenés lorsqu’ils auront avoué leurs crimes à coups de baguette.

Une sterne inconnue vint se poser sur l’épaule du directeur. Il s’empara du pli qu’elle portait, la rétribua, déchiffrera la lettre et ajouta :

— Vous pourrez lever la quarantaine, Docteur. C’est la lettre attendue. Que tous les élèves se rendent au réfectoire, qu’ils entendent distinctement les cris des traîtres, afin de leur donner une leçon ! À présent, messieurs, allons dans mon bureau préparer les chaises pour la torture.

Face à l’attitude sèche et dirigiste d’Armand, les intrus n’eurent d’autre choix que d’obéir. Avant de les inviter à rejoindre son antre, il les pria de patienter à l’extérieur. Au bout de cinq minutes, ils furent autorisés à entrer en compagnie d’Hercule et d’Umbelina.

Armand fut contraint de rester à la porte ; ses véhémentes protestations n’y changèrent rien. L’interrogatoire dura près d’une demi-heure. Ils furent gavés de Veritaserum et sommés de répondre aux accusations. Malgré la redoutable potion, les enfants serinèrent qu’ils avaient eu l’autorisation de partir, qu’ils étaient allés à la cheminée de l’hôpital, que le directeur n’était pas là à leur arrivée, qu’Umbelina s’était rendue dans sa chambre dès sa sortie du château, qu’Hercule, inquiet, s’était réfugié dans la chaufferie d’Urtica, que tous deux avaient été visités par Alfred et qu’ils n’avaient rien de plus à raconter.

Lorsque Minasse les avait bombardés de questions sur Claire Obscur, les enfants avaient confirmé savoir qu’elle était dans le même hôpital qu’eux. Cependant, à cause de leur maladie, ils n’avaient pas été autorisés à la rencontrer. Ensuite, dès qu’ils avaient eu leur bon de sortie, ils n’avaient pensé qu’à quitter l’établissement bien moins accueillant que l’Académie.

À l’issue de l’interrogatoire infructueux, Minasse avait convenu d’inspecter, avec ses collègues, l’intégralité du château, appartements compris, la Cabane Enchantée, les pavillons, le gymnase, les vestiaires du terrain de Quidditch et la forêt. Les hommes, hystériques, avaient ouvert la porte et jeté les gamins drogués dans les bras d’Alfred. Armand avait repris possession de ses quartiers, s’était approché de la cheminée où un bon feu crépitait, avait repoussé le pare-feu et avait déclamé :

— Vous êtes satisfaits, messieurs ?

Dans les braises, deux visages avaient répondu :

— C’était très clair. Mon article paraîtra demain, dans la Gazette de Paname.

— Tout aussi limpide pour moi. Le mien fera les gros titres du Cri de la Gargouille.

— N’oubliez pas de mentionner que l’hystérie ministérielle a débuté avec l’envoi de l’Auror voyante Ducourneau, violant ainsi la stricte séparation entre l’État et l’enseignement.

— Il y a matière à un séisme gouvernemental.

— Assurément.

— Je vous remercie, messieurs. Je vais m’assurer que ces tortionnaires ne se transforment pas en plus en démolisseurs de château.

— Et pour votre enseignante disparue ?

— J’ignore de quoi il s’agit. J’espère de tout cœur qu’elle n’est pas aux mains de forces malfaisantes. À bientôt !

Armand s’assura que les journalistes avaient quitté le foyer, replaça le pare-feu et partit à la recherche des fouineurs. Il n’en revenait pas. Le fameux quatuor se distinguait une fois de plus. Lui, le directeur, n’avait même pas idée de la manière dont ces gamins s’y étaient pris.

Cependant, il y avait un point faible et il devait tout faire pour que les émissaires de la police sorcière ne le découvrent pas.


La fouille du domaine, à coups de sortilèges, avait duré jusqu’à 5h00. Elle avait perturbé le sommeil des élèves alors qu’ils étaient autorisés à quitter l’établissement dès l’aube pour rejoindre leurs proches et passer les vacances en famille. Au petit matin, les policiers avaient admis avoir fait chou blanc mais n’en démordaient pas. Ils exigeaient un endroit où se reposer et promettaient de reprendre leurs investigations dès 8h00.

Armand n’avait pas passé une nuit blanche à se tourner les pouces. Le soir même, il avait contacté les Ministres de la magie belge et portugais, ce dernier étant fraîchement élu. Il leur avait rendu compte, les avait enjoints à déposer des plaintes auprès du tribunal international contre le Ministère de la Magie français et les avait invités à venir constater, sur place, l’état de leurs ressortissants mineurs. Les parents d’Hercule avaient été prévenus par les autorités belges.

Dans la nuit, le ministre français et le commandant du bureau des Aurors avaient été réveillés et mis au courant. Ils s’étaient préparés pour un voyage express à l’école pyrénéenne, avaient, de concert, convenu de tout mettre sur le dos de Minasse, d’en faire le fusible idéal pour éviter les incidents diplomatiques avec deux nations moldues alliées de la France et de mettre un bémol sur le raid d’espionnage organisé à l’Académie.

En parallèle, les enquêteurs devraient poursuivre leurs recherches de Claire Obscur dans son cercle familial et amical ainsi que les interrogatoires poussés de Flamingo, agresseur récidiviste et détenteur de secrets. À 8h00, lorsque Émile Picaillou, Ministre de la Magie française et Bernard Favori, son commandant débarquèrent dans la cheminée de Beauxbâtons, ils ne s’attendaient pas à tomber sur autant de personnages.

À vrai dire, hormis Minasse et ses hommes, le commandant Favori n’était pas en mesure d’identifier qui que ce soit.

— Bonjour, monsieur le Ministre, entama Armand. Comme vous pouvez le constater, je me suis permis de convier votre homologue belge Edmund van den Broecke et la nouvelle Ministre portugaise, Maria Dos Santos. Je vous présente monsieur et madame Van Betavende, les parents d’Hercule, torturé… pardon… soumis au Veritaserum par vos hommes.

Il tendit une liasse de parchemins.

— Voici leur plainte officielle déposée auprès du tribunal international de la magie. Vous trouverez aussi celles de monsieur et madame les Ministres. Il y a celle du professeur Abraham Piedargile, référent Lonicera, celle d’Elvira de Bazincourt, référente Urtica et la mienne, au nom de l’Académie. J’en profite pour vous offrir ces deux exemplaires de journaux nationaux où vous pourrez lire les articles témoignages de journalistes ayant assisté, à travers cette cheminée, à la torture… pardon… l’interrogatoire illégal de deux enfants d’une dizaine d’années, traités comme des criminels.

— Mais enfin, Minasse, qu’est-ce qui vous a pris ? hurla Favori.

— Oh, monsieur le commandant, il est inutile de charger votre subalterne. Prenez vos responsabilités ! Vous avez donné cet ordre. Tout comme vous avez envoyé votre espionne, madame Ducourneau, que vous auriez l’amabilité de reprendre sans délai, d’ailleurs. Quant à vous, monsieur le Ministre, j’aimerais connaître le détail des mesures que vous allez prendre pour réparer ces bévues, ces ingérences, ces tortures ? Et si vous pouviez cesser d’interroger le professeur Flamingo. Je vous rappelle, puisque vos cours à l’Académie sont loin, que les actes commis en tant qu’Animagus, ne sont pas avouables sous Veritaserum. C’est un basique, monsieur le Ministre. Oh ! J’oubliais ! Je vous présente monsieur Dauclair, reporter au Cri de la Gargouille et monsieur Delord, éditorialiste à la Gazette de Paname. Ils se feront un plaisir de recueillir vos propos, vos actions réparatrices ainsi que les noms des remplaçants des sinistres tortionnaires ici présents. Monsieur le Ministre, nous sommes suspendus à vos lèvres !

Après cette diatribe, Armand observa un mutisme total. Les deux journalistes, venus avec des photographes, attendirent le début de la déclaration avec impatience, plume en main. Le haut personnage français vécut le silence le plus long et le plus insupportable de son existence.


Après d’âpres négociations, Louis et Gertha van Betavende avaient obtenu de pouvoir accueillir le quatuor à Bruges, durant les vacances de Pâques. Alfred avait accepté de se séparer d’Eugénie pour la première fois de sa vie. S’il s’était laissé convaincre, c’est parce qu’il avait ressenti une paix et une harmonie infinies dans le couple belge. Cela ne l’avait pas empêché de dresser une liste de recommandations à sa fille afin qu’elle se comporte correctement.

Eugénie avait été enchantée de parcourir une autre ville, de découvrir un pays étranger et s’était tenue tranquille. Les enfants avaient échangé à propos de la cabane et avaient hâte d’y pénétrer pour en prendre possession, s’y sentir chez eux.

Umbelina et le garçon n’avaient toujours pas compris pourquoi ils avaient été victimes d’un sale coup avec cette maudite potion. Eugénie et Sigrid avaient pouffé tant et si bien que les deux autres croyaient les deux Aloysiennes responsables de leur malheur. Mais c’était sans compter sur l’esprit hautement analytique du Belge. Hercule n’avait pas réussi à déterminer pourquoi les Aurors les avaient soupçonnés jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il n’y avait pas de fumée sans feu. Il avait commis un acte répréhensible, mais il était incapable de s’en souvenir. Sa mémoire avait été effacée.

Il se revoyait dans l’hôpital, avec Umbeijo, près de la cheminée mais pas dans celle d’Armand. Il était dans le couloir de la bibliothèque et tout repartait dans l’ordre chronologique à partir de ce moment. Il s’était confié à la princesse et elle possédait la même séquence dans son esprit. Sa mémoire avait aussi été nettoyée. Qui avait réalisé l’opération ? Et pourquoi ? À quoi avaient servi les vols sur balai au-dessus du terrain de Quidditch, toutes ces répétitions ? C’était sans logique. Sigrid et Eugénie étouffaient des rires dès qu’il abordait le sujet. Cela avait à voir avec la disparition de Madame Obscur mais de quelle manière ?

Les filles chargées de la cabane et du carrosse étaient restées muettes mais tentées. Elles avaient relaté leurs aventures, leurs péripéties, leurs découvertes et leurs promesses faites à Gervais Delacour. Elles avaient décrit l’aspect extérieur, mais elles n’avaient pas contrôlé son fonctionnement. Umbeijo avait fait une réflexion très pertinente :

— Comment peut-on vérifier que la protection du fronton runique fonctionne ? Imaginez que l’invisibilité ne soit pas opérationnelle ou que le sortilège ne se déclenche pas !

— Vous avez raison. Je pense que la première est active, car des élèves, restés à l’école pendant les vacances, se promènent dans la forêt. Ils l’auraient vue, l’auraient signalée au directeur et il aurait fait le rapprochement. À cette heure-ci, nous aurions déjà reçu un hibou. Par contre, pour le fronton… comment le tester ?

Eugénie, traînant en pyjama dans la chambre des invitées dans laquelle Hercule s’était glissé, sauta comme un Jackalope piqué par un Billywig et s’exclama :

— Je sais ! Je sais !

— Nous t’écoutons, dit Sigrid.

— Il faut le tester sur un élève.

— D’accord mais lequel ?

— Qui est le plus ignoble, le plus détestable de l’Académie, le plus faux jeton de tous les élèves selon vous ?

— Rosier !

La réponse des trois fillettes fut prompte et unanime.

— Il ferait un cobaye idéal.

— Comment l’amener devant le fronton runique, sans qu’il soit conscient d’être exposé à un test ?

— J’ai une idée, Sigrid. Je peux récupérer une poêle à frire aux cuisines. Un bon coup sur le crâne, on l’assomme, on l’embarque, on l’expose et on l’observe à son réveil.

Comme elle en avait coutume, Eugénie avait déclenché des rires nerveux, chacun imaginant la scène entreprise par la petite fille frisée et l’œuf de pigeon sur le crâne de Thibaldus à son réveil. Pas très discret.

— Tu nous fais bien rire mais en fait, une potion de sommeil, ça donnerait quoi ? proposa Umbelina. Disons qu’on lui ferait avaler au dîner, vers 19h30. Le temps qu’elle agisse, à 20h00, il est au lit. Il faut le sortir de sa chambre, le transporter jusqu’à l’arbre, le hisser en face du fronton et le ramener dans son lit. Le lendemain, on lui pose des questions où il serait tenté de répondre facilement par un mensonge.

— C’est une brillante suggestion ! Pas forcément simple à mettre en œuvre. Il y aura des obstacles à surmonter comme le fait que Casper et Jacques ne devront pas être témoins dans la chambre.

— Oui. Il y a aussi le transport de Rosier de la chambre à l’entrée du pavillon Urtica. Seul, je n’y parviendrai pas, il est bien trop lourd pour moi et sans magie…

— Pas besoin de magie, rétorqua Umbeijo. Tu utilises des cordes, des poulies, un balai pour le transport, plus la couverture de dissimulation.

Sans le savoir, la Portugaise venait de décrire le plan utilisé pour l’évasion de Claire Obscur. Les bonnes idées étaient recyclables.

— Tu vois, aucun sortilège. À la sortie, j’enfourche le balai et je vais me poser juste en face du fronton. Je le ramène, opération inverse et le lendemain, on se régale !

— Et la médication somnifère ? coupa Sigrid. Nous n’avons pas appris à en fabriquer. Où en trouver ? Dans la réserve de Fordecafé ?

— Il n’est pas certain qu’elle stocke ce genre de potion, sauf si un élève ou un professeur souffre d’insomnie, contesta Hercule. Je n’ai pas eu vent de ce souci parmi le personnel ou les étudiants. Bien sûr, si nous pouvions accéder à Bourg-Enchanteur, un achat chez un apothicaire résoudrait le problème. Difficile de demander à un étudiant plus âgé sans éveiller de soupçon.

Ils avaient séché sur la résolution de ce point mais ce n’était que partie remise. La petite Portugaise avait quasiment jeté les bases du plan machiavélique à elle seule. En fin d’après-midi, ce dimanche, les vacances avaient touché à leur terme. Louis et Gertha avaient accompagné leur fils et ses prodigieuses amies jusqu’au Portoloin international d’Ostende, sur la côte, les Moldus allemands ayant ravagé la cachette de celui de Bruges.

La guerre mondiale se déséquilibrait grâce au support des troupes américaines, canadiennes, anglaises mais surtout grâce à l’utilisation accrue des blindés et de l’aviation. Les technologies progressaient de jour en jour. La prédiction du Belge était sur le point de se concrétiser. Ce n’était plus qu’une question de semaines.

À l’arrivée à Montmartre, Hercule, Sigrid et Eugénie avaient été rendus malades par l’emprunt du Portoloin, une vieille nasse puant le poisson à moitié pourri. Umbelina avait été la seule à s’amuser comme une petite folle !

À Noël, Hercule avait joué au candide débarqué de sa campagne et avait déambulé dans la gare centrale de Bourg-Enchanteur, histoire de faire du repérage. À leur arrivée, il avait réitéré l’expérience et s’était approché d’une des entrées supposées du village sorcier, figurée par un faux quai équipé d’un ovule factice. Il avait ressenti des picotements dans tout le corps, puis une pression de la tête aux pieds le maintenant à distance. Un sortilège, lié à l’âge, l’avait empêché d’accéder au monde dissimulé derrière cette illusion. À l’approche d’un employé de la RATP, il avait rebroussé chemin et avait rejoint le groupe d’élèves agglutinés devant le quai d’embarquement pour Beauxbâtons.

Comme d’usage, ils avaient observé un silence absolu durant leur transport. À la sortie de la Cabane Enchantée, les enfants avaient constaté la disparition de la neige et la douceur des températures. La vie à l’intérieur de la cabane secrète n’en serait que plus agréable.

Alors qu’ils pensaient regagner leurs chambres respectives, ils furent captés par le directeur et priés de le suivre dans ses quartiers. Le chemin parcouru sans un mot de sa part fut annonciateur d’une pesante séance d’inquisition. Ils croisèrent Agathe ; elle leur adressa un sourire sincère, accompagné d’un clin d’œil. Puis, elle disparut en lâchant un « pop » de transplanage plus sonore qu’à son habitude.

Hercule interpréta cette joie manifeste comme un signe positif. Une fois dans la pièce au style Napoléon III, les enfants se regroupèrent pour faire front d’un seul bloc. Armand ne s’assit pas sur son siège imposant mais posa une fesse sur un angle de son bureau. Il voulait donner un air décontracté à l’entretien.

— Les enfants, j’espère que vous avez passé d’excellentes vacances. À priori, je dirais que oui, vu qu’Eugénie, tu n’as pas trouvé une minute pour répondre aux hiboux quotidiens de ton père. Hum…

L’intéressée baissa la tête. Elle avait « peut-être » poussé la baguette un peu trop loin dans le fourreau.

— Quelques changements ont eu lieu depuis votre départ. Déjà, madame Ducourneau nous a quittés. Une bonne nouvelle, n’est-ce pas ?! Elle sera remplacée par… eh bien, c’est une surprise, je n’en dis pas plus.

Hercule sourit. Il avait deviné.

— Umbelina, le ministre de la Magie a « négocié » avec Maria Dos Santos. Le Ministre de ton pays a accepté de modérer sa plainte à condition que la France assume financièrement, à hauteur des revenus passés de ta famille, ton éducation, tes besoins, tes études et te permette de rester à Beauxbâtons durant toutes les vacances scolaires si tu le souhaites.

Eugénie se réjouit. Umbelina vivant avec elle, c’était l’assurance de ne plus se confronter à la solitude permanente. C’était aussi l’occasion d’organiser des expéditions, des explorations, de s’entraîner au Quidditch. Une sacrée aubaine !

— Par contre, aucun accord n’a été trouvé entre la Belgique et la France. Je dirais même que les relations se sont tendues dès que tes parents, Hercule, ont mis les pieds à l’école, le jour de votre départ. Ton père, entre autres, a chargé la plainte contre le Ministre. À se demander si… enfin ! Sachez aussi qu’il y a eu du remue-ménage chez les Aurors. Minasse a été débarqué et Bernard Favori, le commandant, serait sur le point d’accéder à un autre poste, sans réel pouvoir. Une voie de garage, comme disent les Moldus lorsqu’ils écartent quelqu’un. Il sera remplacé par Guillaume de Franjac.

— Le père de Max ? questionna Hercule.

— Tout à fait. Une excellente chose, je pense.

Le directeur exprima une lueur amusée dans le regard. Max, son père, Hercule, ce tiercé avait abouti à l’arrestation du gang des Yes-Wands.

— Les mesures de blocage, de contrôle, ont été levées. L’Académie redevient le lieu d’enseignement, de liberté et d’épanouissement qu’il a toujours été. Voilà, voilà… Bon, il y a quand même un point qui m’empêche de dormir depuis des jours. Déjà que j’ai le sommeil léger ! Enfin, bref ! Je t’ai donné une formule, Hercule. Tu t’en souviens ?

— Oui, Monsieur.

— L’as-tu utilisée ?

Le garçon fouilla dans sa mémoire. La réponse était négative mais floue.

— Je ne crois pas. En tous les cas, je n’en ai pas de souvenir, Monsieur.

— Hum ! Je pense que ta mémoire a été effacée. Je me doute que notre ressortissante portugaise s’en est chargée, car j’ai eu vent de ses exploits et de ses talents précis dans le domaine. Par contre, Umbelina, tu as aussi résisté au Veritaserum, ce qui signifie que ton esprit a aussi été altéré. Sigrid, tu sais réaliser un Oubliette ?

— Non, Monsieur.

C’était la stricte vérité. Sigrid réussissait n’importe quel sort mais sa baguette répugnait à manipuler les esprits.

— Oh… Il nous reste Eugénie.

Cette dernière rougit.

— Bien joué ! Les Aurors n’ont pas pensé à vous interroger. Un coup de maître ! Mais ce que je n’ai pas compris, c’est comment vous avez pu devancer les forces de l’ordre ! Sans cheminée, sans Portoloin, sans transplanage, sans créature magique. Ça me rend fou ! Je pense que vous avez trouvé une cachette efficace pour Claire et je ne veux surtout rien en savoir. Mais pour l’évasion, ils sont persuadés que vous l’avez tentée en balai. Le surveillant de l’épicerie est sûr d’avoir vu un drôle d’équipage. Sauf que voilà ! J’ai questionné monsieur Laflèche et il est catégorique : le Friselune modèle 1901, amélioré pour les Aurors, est l’engin le plus rapide, mais il ne peut pas excéder 100 km/h avec un vent arrière. Alors ?

— Alors, nous sommes innocents, monsieur le Directeur, affirma Hercule. Forcément.

Eugénie étouffa un petit rire, trépignant d’envie de lâcher le morceau.

— Hum… vous avez décidé de me priver de sommeil encore de nombreuses nuits. Allez ! Comme je ne suis pas vache, je vais vous dire qui va remplacer la professeure Obscur pour les Arts Divinatoires durant le dernier trimestre. C’est…

— … Agathe Bonnelangue, coupa Hercule.

— Euh… oui… mais comment ?…

— Un faisceau d’indices, Monsieur.

— Rhaaaa ! Déguerpissez, les Aurors miniatures !

Le 4e Ordre n’en demandait pas plus pour détaler. Chacun rejoignit son pavillon, déposa l’ensemble de ses bagages et quitta la place pour se rendre près du terrain de Quidditch. Les quatre élèves se mirent ensuite en marche pour la forêt. Chemin faisant, Eugénie osa une remarque pertinente :

— Je crois que j’ai résolu un problème. Celui de la potion pour faire pioncer Rosier.

— Comment ? questionna Sigrid.

— Vous n’avez pas noté qu’Armand a dit avoir des problèmes de sommeil ?

— C’est vrai.

— Supposez qu’il ait besoin d’une préparation pour récupérer des nuits normales. Soit il en achète, soit mon père lui en fournit, soit Ambroisine Fordecafé lui en concocte. On tient notre source.

Eugénie faisait preuve de discernement et il était sûr qu’elle allait se porter volontaire pour la dérober. Ils atteignirent l’arbre à la cabane. Elle avait disparu.


Après d’indéniables progrès en métamorphose et transformation, grâce au remplacement de Mysterio Flamingo par le professeur Mc Flurry, les élèves de première année caressaient l’espoir d’une amélioration en divination. Selon les membres de l’Ordre d’Aloysia, le changement de style entre les professeures Obscur et Bonnelangue avait été flagrant.

Sigrid et Eugénie avaient suivi ce cours le lundi et avaient été étonnées par l’approche d’Agathe. Hercule s’y attendait, car son enseignante favorite aimait tellement les mots qu’elle devait forcément user de toutes leurs nuances dans les Arts Divinatoires. Elle paraissait suivre une certaine logique dans une discipline illogique.

Alors que la leçon allait bientôt débuter, le garçon songeait à leur immense surprise, le dimanche après-midi, au retour des vacances dans la forêt. C’est Sigrid qui avait trouvé l’explication et la solution à la disparition de la cabane. Leur quartier général ne s’était pas envolé mais avait été effacé aux yeux d’Urtica, Lonicera et Aloysia.

En retournant leurs capes et en arborant leurs Gerberas respectifs, la construction leur était apparue. Gervais Delacour avait bien conçu le refuge. Une fois rendue visible, la bâtisse n’avait pas été accessible pour autant. Sigrid avait levé sa baguette et sa main droite en déclamant :

— Je jure de servir la vérité.

L’arbre voisin s’était alors transformé en escalier à colimaçon et le pont-levis s’était abaissé pour l’accueillir. Chacun avait dû garder sa cape côté gerbera pour pénétrer dans l’antre de l’Ordre et prêter serment comme Sigrid, sans quoi la porte se serait refermée.

L’intérieur manquait de décoration et de biens personnels mais le distributeur de friandises, en connexion directe avec les cuisines – comment diable Gervais avait-il réalisé ce tour de passe-passe ? –, avait fait l’unanimité. Le directeur de A.D meubles et constructions avait équipé la cabane de literies confortables, d’assises moelleuses, d’une grande table, de Feux Éternels, d’un cube Aquaglaciem pour avoir des boissons toujours fraîches, d’étagères pour ranger des livres, allant au-delà du prix de la commande, sans supplément.

De nombreux aménagements comportaient la signature A.D avec la couronne. Hercule avait soupçonné l’inventeur d’avoir truffé son invention de mystères à démêler.

Madame Bonnelangue fit son entrée dans l’observatoire. Elle portait une robe cape argentée, un immense chapeau pointu et un maquillage épais et festif. Ainsi vêtue, déguisée, elle ressemblait aux voyantes et autres diseuses de bonne aventure que l’on rencontrait sur les foires moldues.

— Bonjour les enfants !

— Bonjour madame Bonnelangue !

— J’ai fait une prédiction. Celle que ma nouvelle tenue et mon nouveau poste ne vous surprendraient pas. Comment ai-je pu faire cette prévision ? Facile ! Vos camarades d’Aloysia vous ont déjà fourni l’information puisqu’ils ont assisté à ce cours lundi dernier. Eh bien, justement ! Voici une caractéristique de la vraie fausse voyance !

L’entrée en matière suscita des interrogations. Des vrais faux voyants ?

— Je parie que Claire Obscur, que je connais un peu, vous a expliqué que vous aviez le Don ou pas.

Les enfants hochèrent la tête.

— J’imagine que vous êtes restés sur cette idée binaire. Le vrai voyant a un Don, les autres ne sont que de faux voyants, des charlatans. Le monde n’est pas si blanc ou noir qu’elle a pu vous le décrire. En fait, la plupart de vous, a le don de l’observation, de l’écoute, de l’analyse. Les voyants habillés comme je le suis, qui exercent sur les foires, près des cirques, ne sont que d’excellents observateurs. Vêtements, démarche, expression faciale, signe ou geste trahissant des émotions, ces « faux » devins vont collecter de précieuses informations, parfois à leur insu, les analyser et en dégager des suppositions qui s’avéreront juste ou colleront à une certaine réalité. En vérité, ces personnages produiront de la futurologie. Qui peut m’en donner une définition ?

Casper se manifesta.

— Oui ?

— C’est l’art de prévoir le futur le plus probable grâce à des faits observables à ce jour présent.

— Vous auriez un exemple ?

— Euh… Je vois un bijou en or, précieux, ouvragé. Autour, il y a des squelettes, des morts. Je prédis que si j’y touche, je vais mourir, victime d’un sort ou d’un piège. Ce sont les victimes et le fait que l’objet de grande valeur est toujours là, accessible, tentant qui sont des indices réels, vérifiables, me faisant dire que la mort est probable. Sauf si c’est une mise en scène.

Agathe tapota dans ses mains, enthousiasmée par la réponse du Hollandais.

— Bien répondu ! Un OR pour toi !

Casper n’en crut pas ses oreilles. S’il y avait une matière où il ne pensait pas récolter autre chose que de la FONTE, c’était la Divination !

— Mes enfants, vous en êtes tous capables à des degrés divers. Cela ne donnera pas de plus mauvaise prédiction que celle d’un vrai voyant recevant des messages dont les textes sont parfois si compliqués, si brouillés, que le sorcier-voyant lui-même s’avère incapable de les décrypter ou va se tromper en tentant de le faire. Autre question : peut-on utiliser des supports comme le marc de café, une bougie, des tarots alors que l’on ne possède pas le Don au sens défini par la professeure Obscur ?

Rosier répondit sans y avoir été invité :

— Aucun intérêt.

— Hum… Vous êtes tous de cet avis ?

Hercule leva la main.

— Oui ?

— J’utiliserais le support de mon choix, Professeur. Si la futurologie est une prédiction basée sur l’observation de faits et leur analyse, rien n’empêche de se concentrer avec un élément qui nous est agréable.

— Bien sûr ! Et un OR pour Hercule !

— Ben tiens ! marmonna Rosier.

Agathe préféra l’ignorer.

— En fait, vous pourrez utiliser tous les supports qui vous conduiront à améliorer la qualité de votre écoute et la collecte de ces fameuses informations qui s’ensuivra. Allons plus loin : faire tirer des cartes à un consultant vous montrera s’il est hésitant ou déterminé, s’il pioche toujours dans le même côté, s’il est concentré ou pas, si ses tremblements proviennent de la peur ou de l’abus d’Armagnac des Forges Volcaniques. Vous pourrez lui demander ce qu’il voit dans le marc de café et vous devrez vous inquiéter s’il n’y détecte que des vampires, des monstres, à en devenir obsessionnel. La valeur de vos prédictions n’en sera que plus étayée. Le futur se déroulera-t-il comme vous l’aurez prédit ? Selon la croyance de la personne que vous aurez en face de vous, il est probable que vos mots influenceront ses choix.

Casper leva la main pour poser une question :

— Est-ce que cela veut dire que l’adage selon lequel le vrai voyant ne voit pas pour lui-même, devient erroné ? Que l’on est capable de voir en analysant sa propre situation ?

— Tu as tout à fait raison. L’observation, la collecte est aussi valable pour soi. Le regard, les avis renvoyés par les autres vous aident à déterminer votre propre avancée. En fait, tout cela, c’est ce qu’on appelle l’intuition. On a tous ressenti cela dans sa vie. Le sentiment que quelque chose va tourner au vinaigre, car notre esprit a collecté des points, des indices négatifs en si grand nombre que cela ne peut objectivement pas se passer sans ennuis, voire virer à la catastrophe.

— Si on est d’un naturel trop optimiste ou trop pessimiste, ne risque-t-on pas d’être influencé dans ses paroles, ses choix, à cause de sa propre nature ?

— C’est le risque, Casper. La personne victime de dizaines de déconvenues amoureuses aura, hélas, une tendance à ne collecter que les points négatifs et à prévoir un avenir funeste à tous les consultants venus s’enquérir de leurs futures amours. La concentration, l’abstraction des éléments extérieurs perturbateurs, l’oubli de ses sentiments personnels, la logique seront vos meilleurs alliés pour apprendre à générer les prédictions les plus solides. Je vais vous proposer un exercice en trois parties. D’abord, vous allez lire des articles de journaux sur le gang des Yes-Wands dont vous avez tous entendu parler. Leur procès va avoir lieu dans trois jours. Vous allez vous imprégner des protagonistes, de leurs personnalités, de leurs parcours, leurs antécédents judiciaires, leurs existences personnelles et professionnelles. Ensuite, vous vous isolerez mentalement et vous vous concentrerez. Vous laisserez les émotions, les ressentis vous envahir avec la flamme d’une bougie, la manipulation de cartes, du marc de café, l’agencement de feuilles de thé. Peu importe, du moment où vous laissez l’intuition vous guider. Ensuite, je vous communiquerai la consigne, une question à laquelle vous apporterez une réponse, la vôtre. Dimanche matin, vous pourrez lire dans vos quotidiens préférés, la réponse réelle à cette question. Allez ! C’est parti ! Ah… juste avant de commencer, je précise que mon déguisement, c’est uniquement pour vous troubler et vous perturber. Il faut bien s’amuser un peu, non ?

Elle distribua les parchemins remplis de détails. Elle accorda une heure à la lecture de la masse d’informations collectées. Puis, lors d’une demi-heure consacrée au ressenti, les enfants furent baignés de silence et de sérénité. De temps en temps, la quiétude était rompue par Rosier, soupirant avec vigueur, soulignant son désintérêt et son opposition à la matière ainsi qu’à la méthode.

À l’issue des trente minutes réglementaires, Agathe inscrivit la question précise au tableau, à coup de sortilèges magiques lumineux.

— Quel verdict sera rendu pour chaque protagoniste du gang ?

Elle ajouta :

— Vous avez chacun votre façon de faire. Il n’y en a pas de bonne ou de mauvaise. Certains d’entre vous analyseront, réfléchiront longuement avant d’indiquer les réponses. D’autres écriront sans délai ce qui leur passe par la tête, comme un automatisme. Peu importe le temps, la manière. Allez-y !

Elle regagna son perchoir et se contenta d’observer. Comme elle l’avait prévu, certains élèves se précipitèrent, d’autres parurent envahis par la panique, quelques-uns se complurent dans la réflexion.

Elle s’obligea à ne pas les fixer, ni à toucher à son recueil de poésie en les observant à la sauvette. Pourtant, la brève seconde où son regard se posa sur Hercule, elle effleura son livre et sut ce qu’il avait noté sur son parchemin, après trente secondes de refuge dans son réseau de cellules grises. Une réponse stupéfiante !

À une minute de la fin de la séance, Agathe récolta le fruit du travail des enfants. Elle survola les copies au fur et à mesure du dépôt. Dès qu’elle fut seule, elle vérifia sa vision à propos de son champion de Cecrabebleu. Il avait inscrit :

« Il n’y aura pas de verdict, car tous les membres du gang vont s’évader du tribunal. »


Samedi 20 avril 1918, Hercule ne se sentait pas dans son assiette. Il avait manqué d’appétit au petit-déjeuner, avait à peu près raté tout le programme du club de duel animé par Elvira, n’avait pas ingurgité une miette des mets succulents du déjeuner. Alors qu’il était maussade et que rien ne semblait pouvoir chasser les nuages qui obscurcissaient son humeur, une apparition lui soutira enfin un sourire. Edgar trônait fièrement sur les casiers à courrier, une missive attachée à la patte.

Il se précipita pour le rétribuer et le récompenser. Il caressa les plumes douces chauffées par la brise tiède du printemps chaleureux. La harpie se laissa flatter et posa sa tête contre l’épaule du jeune garçon. Hercule profita de ce moment privilégié. Il choisit de s’asseoir ensuite sur une souche et invita le rapace à prendre place à ses côtés.

— Je t’ai manqué pendant les vacances ? Qui a pris soin de toi ? J’imagine que tu chasses des petits animaux et que tu trouves un abri pour les mauvais jours. Tu sais, tu pourrais venir dans la cabane de la forêt. Hum… tu ne comprends pas ce que je te dis, très certainement. Bon… Voyons quelles nouvelles tu as apportées ? Un sceau officiel du ministère de la Magie français ? Étrange…

Il ouvrit le rouleau et l’écriture lui parut tout de suite familière. Il visa la signature apposée au bas du document : c’était un envoi de monsieur de Franjac, le père de Max, nouveau commandant des Aurors.

« Cher Hercule van Betavende,

Je prends ma plume pour vous envoyer une information de la plus haute importance, doublée d’une mise en garde. Hier soir, alors que le procès des membres du gang des Yes-Wands allait commencer, le tribunal, les assesseurs et le jury ont été victimes de sortilèges massifs de stupéfixion.

Le gang au complet a été libéré sous les yeux impuissants de la justice par un quatuor masculin, très entraîné, surgi de nulle part. Bien qu’un soin tout particulier ait été apporté au secret absolu sur votre contribution à la résolution de cette affaire et que vous n’encourriez aucun risque, je vous demande toutefois de faire preuve de la plus grande prudence. De par la nature, l’efficacité et la soudaineté de l’attaque, nous envisageons des complicités au sein du bureau des Aurors.

Après avoir pris connaissance de cette missive, ayez l’amabilité de produire un Incendio, qu’il n’en reste rien. En parallèle, ne vous étonnez pas si mon fils, Max, se montre disons plus protecteur qu’à l’habitude, car je lui ai donné des consignes en ce sens.

Gardez-vous bien.

Amitiés.

G. De Franjac »

Hercule perdit le rayon de soleil qu’Edgar avait su prodiguer. Le gang était dans la nature ! Sans le vouloir, il avait établi un faisceau d’indices menant à une évasion spectaculaire. Il en saurait davantage dans l’édition dominicale de la Gazette de Paname.

L’oiseau descendit de la souche et sautilla. Il paraissait attendre une action du garçon. Une réponse à la missive ? Certainement pas. De Franjac était peut-être sous surveillance si son bureau était noyauté par des sbires corrompus. Alors quoi ?

Le garçon se mit en marche en direction des pavillons. La harpie s’élança et se posa à la lisière de la forêt. Elle devança l’intention du sorcier de se rendre au quartier général. Il satisfit ses desiderata et s’enfonça dans le bois assombri par le temps couvert. Il emprunta le chemin essarté et se posta auprès du sapin aux branches basses. Edgar le suivit en trottinant gaiement.

Autant son vol était impérial, majestueux, autant sa démarche au sol était empruntée. Le garçon retourna sa cape et dévoila son gerbera blanc. Le sapin se mua en escalier. La main sur sa baguette, il prêta serment et entreprit l’ascension, privé de vertige par le cœur de Billywig. Edgar effectua des bonds de Jackalope pour atteindre les marches, une à une.

Rien n’interdisait l’introduction d’animaux dans la cabane puisqu’ils ne présentaient pas d’intelligence sorcière ou moldue. Le petit Belge se demandait si un être tel qu’un elfe de maison pourrait investir la place, sans autorisation. À priori oui, car ils étaient incapables de mentir et se promenaient où ils désiraient, se jouant des protections sorcières.

Le pont-levis était abaissé. Il se pencha un peu et pénétra dans la demeure. Il posa sa cape sur une patère du hall et entra dans la pièce centrale, consacrée à la détente. Edgar repéra un meuble de rangement et se posa au sommet, d’un coup d’ailes.

— Oh ! s’exclama Sigrid. Tu as amené l’oiseau.

— Il m’a suivi. J’en ignore la raison. Il a apporté un rouleau de monsieur de Franjac. Il y a eu une évasion.

— Où ?

— Au palais de justice du ministère de la Magie français.

— Quoi ? Le gang des Yes-Wands ?

— Oui. Il y a eu une complicité interne, selon lui. La lettre de monsieur de Franjac me met en garde. Même si notre contribution est restée secrète, il nous avertit qu’une fuite est toujours possible.

— Le procès n’a donc pas eu lieu. Zut ! Je vais avoir une sale note au devoir d’Arts Divinatoires. J’avais prédit 30 ans de prison pour la femme et 15 ans de travaux forcés pour les quatre autres protagonistes. Et toi ? Vous avez eu le même travail chez Urtica ?

— Le même.

— Tu as utilisé un support particulier pour te concentrer ? Moi, la flamme d’une bougie. Les autres trucs me déconcentrent.

— J’avoue avoir essayé plusieurs jeux de cartes, le marc de café mais au final, j’ai préféré la boule de cristal. Ses reflets emmènent mon esprit sur des chemins variés. Les couleurs stimulent mon imaginaire, c’est comme un prisme séparant les options plausibles des inepties. Finalement, ma concentration s’est améliorée. Mais je pense qu’un candélabre m’aiderait tout autant.

— Je trouve qu’on se ressemble beaucoup sur la façon de travailler et de réfléchir.

— Tout à fait.

— Alors, tu as répondu quoi au devoir ?

Pour une fois, il hésita à répondre. Puis, il finit par lâcher :

— Ce que madame Obscur aurait répondu.

— Une réponse inattendue sous la forme d’une énigme sibylline ?

— C’est fort possible.

Il ne pouvait se résoudre à admettre qu’Agathe avait décrit, durant son cours, sa propre méthode d’analyse et de raisonnement, qu’elle l’avait mis en situation de prouver ses talents. Tout au long du cours, il avait éprouvé cette sensation d’être montré comme l’incarnation du don parallèle.

Qu’en serait-il si on lui demandait de prédire la date de la fin de la Guerre Mondiale moldue ? Ou le nom du prochain Ministre de la magie ? Comment en était-il arrivé à ne pas considérer la question de la professeure, à savoir la durée et la nature des peines appliquées, et à proposer une réponse alternative décalée ? Le fonctionnement de ses petites cellules grises demeurait magique.

Lorsque Umbelina et Eugénie les rejoignirent, le garçon leur lut la lettre. Puis, conformément aux instructions du commandant, il sortit sa baguette, pointa le parchemin et exécuta :

— Incendio !

La lettre fut réduite en cendres et éparpillée. La cabane permettait l’exécution de sorts sans conséquence vis-à-vis du ministère et de la restriction d’usage de la magie avant l’âge de la majorité. Gervais Delacour avait pensé à tout.

— Tu y crois, aux avertissements ? demanda Eugénie.

— Absolument. Le danger pourrait venir, en toute logique, de Minasse qui a été écarté. Sa propension à user de méthodes moyenâgeuses sur des enfants n’augure rien de bon. Même s’il a été rétrogradé, qu’il est resté en poste dans un placard, il a pu fomenter l’évasion et jouer un double jeu.

— Quel indice te conduit à cette supposition ?

— Aucun, Sigrid. Juste son nom de famille étrange. Minasse me fait penser au Minos de la mythologie grecque, parfois représenté par deux personnages bien distincts.

— Un peu comme moi ?

— Non. Lui, c’est comme s’il se retenait d’en faire plus, bloqué par un versant plus discret, dans l’ombre. Notre confrontation m’a laissé un goût amer, des traces.

— Pareil, ajouta Umbelina. Si jamais ce sale type se pointe ici, je me surpasserai et l’Oubliette du Ministre de la Magie portugais, ne sera rien en comparaison de celui que je lui ferai subir.

Le ton de leur amie ne prêtait pas à confusion. Elle serait sans pitié.

— Madame Bonnelangue a été surprenante, coupa Eugénie. Ça change d’Obscur.

— Tout à fait, répondit Umbelina. D’ailleurs, à ce propos, on devrait peut-être s’assurer que les Aurors n’ont pas mis la main sur les prédictions ? On ne sait pas vraiment où ils sont allés fureter.

— Excellente suggestion, ma chère ! Comme la surveillance assidue a diminué, c’est l’occasion de le faire. Ce soir ?

— Pas ce soir.

— Pourquoi, Eugénie ?

— Ce soir, Armand sera dans l’observatoire, toute la nuit.

— Comment le savez-vous ?

— Il le fait chaque année, le 20 avril.

— En connaissez-vous la raison ?

Eugénie secoua ses bouclettes.

— Non. Il reste juste toute la nuit, sans dormir.

— Une commémoration ?

— Je suppose. On peut tenter la visite demain.

— C’est entendu. On trouvera peut-être des indices sur l’endroit où Obscur se dissimule ?

— Peut-être, sourit Eugénie.

Intérieurement, elle ne put s’empêcher de penser qu’Hercule avait vraiment le cœur le plus généreux qu’elle connaisse, qu’il n’était pas rancunier pour une Noise, en dépit du mal que Claire s’était évertuée à lui causer. Le garçon lui adressa un sourire sincère lorsqu’elle imagina qu’il était l’ami le plus adorable qu’on puisse rêver.


Parfois, Eugénie se révélait machiavélique. Déterminée à mettre la main sur une médication similaire à celle d’Armand, elle avait pris le parti de ruser pour l’obtenir sans la dérober. Pour cela, elle avait joué sur deux tableaux. D’un côté, elle avait obtenu des litres de café de la part d’Orpi. Tout au long de la semaine, elle avait ingurgité le breuvage noir qu’elle trouvait plutôt infâme, rien ne valant à ses yeux plus qu’un chocolat chaud bien velouté.

Résultat : l’hyperactive n’avait pas dormi durant 48 heures d’affilée. Des cernes monstrueux s’étaient dessinés sous ses yeux. Elle s’était présentée à son père et madame Cacheton comme stressée par l’approche des révisions, suivies des examens qu’elle redoutait, notes médiocres à l’appui. Les soignants avaient délivré trois doses de somnifère.

L’arnaque avait marché. La jeune fille avait stoppé la caféine, passé une nuit courte avant d’avoir éliminé l’excédent d’excitant et enchaîné sur deux nuits complètes à récupérer le retard. Mais elle tenait sa dose !

La mission suivante consistait à l’administrer à Rosier et à l’extraire d’Urtica sans être remarqué par Jacques, Casper ou tout autre élève. Le problème avait été retourné dans tous les sens : l’extraction devait avoir lieu avant 22h00, le retour après 6h00. Par sécurité, Jacques et Casper devaient en absorber pour ne se rendre compte d’absolument rien. Le souci, c’est que des trois élèves, le Cracmol et le Hollandais seraient les plus enclins à tester une nouvelle boisson alors que Rosier refuserait tout ce qui viendrait d’Hercule ou de ses amis.

Une fois de plus, la roublardise d’Eugénie fit merveille. Elle s’arrangea pour chiper des Bièraubeurres dans la réserve miraculeuse du professeur Mc Flurry aux cuisines. Ensuite, elle dévoila le reste de son plan aux membres de son ordre.

Le samedi soir, ils guettèrent l’instant précis où Rosier allait abandonner la tablée à laquelle il trônait avec sa cour de fidèles. Ils le devancèrent et firent tout pour attirer son attention. Eugénie dévoila une Bièraubeurre enfournée dans sa besace ensorcelée, presque sous le nez du brun filiforme à l’air inquiétant. Le quatuor grimpa à l’étage et chercha une salle de classe libre et tranquille. Il s’assura que Rosier avait repéré le lieu de la cachette.

Un quart d’heure plus tard, chantonnant, guillerets, les élèves quittaient la pièce, certains que le plus malsain des étudiants les avait observés. Ils firent mine de descendre au rez-de-chaussée mais en réalité, seules Umbelina et Sigrid occupèrent l’espace sonore en riant de façon exagérée et audible. Hercule et Eugénie demeurèrent en retrait, observant l’attitude de la cible.

Le garçon s’introduisit dans la salle, l’inspecta et découvrit un flacon « oublié ». Six autres, vides, traînaient sur une table, comme une provocation, aux côtés de verres salis et d’un récipient avec de la glace. Il avisa un verre intact, décapsula la bouteille, versa le liquide et goûta. La boisson avait perdu de sa fraîcheur. Il ajouta des glaçons et patienta.

Il en profita pour ouvrir des placards et fouilla les contenus scolaires. Il ne trouva rien qui puisse retenir son attention hormis un document « signé » par Ambroisine Fordecafé. Le rouleau avait l’air de rassembler des sujets d’examen.

Une fois sa curiosité rassasiée, le parchemin mémorisé, il revint à son attraction majeure.

Il siffla le verre d’un trait et émit un rot sonore qui lui soutira un rire tenant plus du ricanement démoniaque que de la franche rigolade. Il fureta encore un peu et découvrit une seconde bouteille de Bièraubeurre. Il la subtilisa et l’enfouit sous sa cape.

Alors qu’il se dirigeait vers la porte de la salle, Eugénie et Hercule rebroussèrent chemin et grimpèrent à l’étage supérieur. Ils tendirent l’oreille ; Rosier dévalait l’escalier. Les deux enfants redescendirent et s’introduisirent sur la scène des libations. Ils contrôlèrent le moindre changement.

— Il a pris des glaçons.

— Oui, Hercule. Il en a mis trois. Ça suffira à l’assommer. On tient notre cobaye ! Je nettoie toutes les traces.

— Brillante, votre idée !

— Pas mal non plus, le coup des sujets composés au Gemino. Il n’a pas résisté. C’est quand même drôle ! Il se croit investi d’un charisme de folie, irrésistible et il pique la recette d’un Amortentia.

— S’il la réalise, il aura une sacrée surprise. Sigrid m’a assuré qu’avec de l’œil de triton en plus, la consommation du breuvage lui donnera un pouvoir de séduction sans limite auprès des… Bayours !

La fillette éclata de rire, se figurant la scène d’un Thibaldus à la cour nauséabonde à en suffoquer.

— Pour tes colocataires, comment vas-tu faire ?

— N’avez-vous pas remarqué quelque chose, lors du dîner ?

— Si. Il y avait un truc pas terrible. Je ne saurais pas dire quoi.

— Nous avons mangé des champignons et des haricots verts issus des serres de la famille Boulanger, rapportés et stockés une journée par Jacques. J’ai pris soin de les saupoudrer de sel.

— Ah c’est ça ! J’ai très soif ! Pas toi ?

— J’ai évité l’accompagnement. À présent, je vais rejoindre le pavillon Urtica. Nous avons toujours une carafe d’eau et un verre sur notre chevet. Pendant que mes camarades seront à la douche, j’en profiterai pour aller rajouter le somnifère dans l’eau.

— Et s’ils ne mordent pas à l’hameçon ? S’ils n’ont pas pris de légumes salés ?

— Il y a peu de chance mais au pire, s’ils ne dorment pas, je leur proposerai de jouer un sale tour à Rosier. Ils seront partants, vous pouvez en être certaine !

— Tu es génial !

— Vous aussi, Eugénie. Vous ne cessez jamais de me surprendre.

— Merci, répondit-elle avec un sourire radieux.

— Demain, nous allons nous amuser.

Ils quittèrent la salle de classe et se donnèrent rendez-vous devant Urtica à 21h55.


La chambre n’était pas encore plongée dans l’obscurité. Les Feux Éternels brillaient en silence, le crépitement des flammes couvert par les respirations profondes des trois occupants endormis. Tout s’était déroulé à la perfection. Rosier s’était écroulé sur sa couche, tout habillé. Hercule avait arrosé ses vêtements de Bièraubeurre et s’était mis au lit.

Lorsque Jacques et Casper étaient arrivés, ils avaient vu leur colocataire dans les vapes, bien imbibé. Ils s’en étaient réjouis, trop heureux de ne pas avoir à subir ses sempiternels sarcasmes et ses sous-entendus suprémacistes. L’un comme l’autre avait éprouvé la soif et avait filé dans la salle d’eau. Hercule en avait profité pour leur servir des verres d’eau additionnés de quelques gouttes de la fiole. Il s’était servi et avait attendu le retour.

— Vous n’avez pas soif ? J’ai l’impression que tout était salé, ce soir !

— Oui, je confirme, avoua Jacques dont le palais était très fin. Les elfes ont eu la main lourde sur la salière.

Hercule avait alors bu un grand verre d’un trait, comptant sur l’effet d’imitation. Casper l’avait copié, Jacques en avait fait autant. Une demi-heure plus tard, ils avaient rejoint Thibaldus au pays des songes.

À 21h50, bien rodé à l’exercice, Hercule s’était servi d’un Friselune pour grimper au plafond de la chambre, hisser Rosier tant bien que mal sur le balai et était redescendu au niveau du sol. Il l’avait couvert de l’étoffe de dissimulation. À l’heure convenue, Eugénie l’attendait à une distance de sécurité du pavillon. Elle chuchota :

— Tout va bien ? Pas de problème ?

— Il dort à poings fermés, comme mes deux camarades. Comme ils ne sont pas bêtes, ils poseront des questions demain.

— Il faudra leur échapper avant. Umbeijo se postera à l’entrée du château et dès qu’ils arriveront au petit-déjeuner, ils auront droit à un effacement de mémoire sur mesure.

— Bien, allons-y !

Ils s’enfoncèrent dans le domaine, jusqu’à l’arbre servant à grimper. Ils retournèrent leurs uniformes, jurèrent et les branches se muèrent en marche. Ils tirèrent le balai chargé de son ballot humain jusqu’au sommet.

À peine fut-il en face du pont-levis abaissé que les runes du fronton se mirent à luire, irisées d’une aura bleutée. Ils entrèrent et tentèrent d’introduire le chargement. Le pont mobile se referma, interdisant l’accès au non-membre de l’Ordre Gerbera. Rosier fut condamné à dormir à cheval sur le balai à l’abri des regards indiscrets sous la couverture de dissimulation. Par chance, la nuit n’était pas trop fraîche et il ne pleuvait pas.

— Tu penses que cela a marché ?

— Le fronton s’est activé.

— J’ai hâte de lui poser des questions. 24 heures de vérité. Il va devenir satyre !

— Satyre ?

— Presque chèvre !

La blague amusa beaucoup Hercule. Puis, il redevint raisonnable.

— Nous devons dormir. Il faut nous réveiller tôt et nous assurer que tout sera en place à sa sortie du sommeil. J’ignore si la potion fera effet assez longtemps.

— Tu as raison. Heureusement que Gervais Delacour a tout prévu pour dormir. Tu te rends compte que c’est la première nuit que nous passons à la cabane ? C’est… étrange, amusant ! J’ai l’impression d’enfreindre le règlement.

— Ma chère, derrière la porte d’entrée se trouvent assez de motifs pour nous garantir un renvoi de Beauxbâtons.

— C’est un petit pas pour nous, un pas de géant pour la science sorcière, Hercule.

— Bien sûr, Eugénie… Bien sûr…

Il ne put se retenir de cacher son amusement et elle apprécia l’impact de son humour. Ils gagnèrent leurs quartiers respectifs, dans les tours de la cabane, se mirent en pyjama puis au lit. La couette était chaude, le matelas assez ferme et moelleux. Juste comme Hercule l’appréciait. Il trouva le sommeil sans délai.


Le dimanche faillit tourner au cauchemar. Pas pour l’Ordre Gerbera mais pour Thibaldus Rosier. D’abord, il ne put s’empêcher de déverser son fiel sur Jacques et Casper dès le réveil. Ensuite, il s’en prit aux Né-Moldus ou aux Sang-mêlés dans la salle de restaurant tant et si bien que le directeur le rappela à l’ordre. Là, Rosier se déchaîna et délivra le poison qui nourrissait sa conscience. Armand devint furieux et le convoqua aussitôt dans son bureau.

Lorsque Thibaldus passa près d’Hercule, il lui lança un regard rempli de haine.

— Quoi, Rosier ? Vous voulez me lancer un sort impardonnable ?

— Ça ne serait pas la première fois que j’en lance un ! Mais toi, tu auras la primeur du Doloris, petit bourgeois parvenu !

— Rosier ! avait hurlé monsieur Fontebrune.

La nature néfaste du frère de Vinda ne faisait plus de doute. Il était allé au-delà du sort noir, sûrement un Impero exécuté sur l’un de ses sbires ou sur un admirateur de sa cour. En le provoquant ainsi, Hercule avait redirigé les projecteurs de la suspicion sur celui que beaucoup considéraient comme la honte de l’ordre Urtica.

Dès lors, les élèves avaient été avertis de la dangerosité de Rosier et de sa compromission plausible avec Mysterio Flamingo ou toute autre personne s’en étant pris à l’un des membres du quatuor.

— Cela a fonctionné à un point inimaginable, constata Sigrid.

— De la folie pure ! nota Umbeijo.

— Rosier est un vrai malade, trembla Eugénie. Bon sang ! Je ne suis pas près de passer une nouvelle nuit avec ce fou furieux à quelques mètres.

— Par contre, tu as eu la chance de passer la nuit dans la cabane, remarqua Umbelina. C’était comme à Bruges ?

— Pas vraiment. Il a fallu dormir au lieu de passer la nuit à discuter, déplora la petite frisée, un brin de regret dans la voix. C’était tellement chouette, en Belgique !

— J’ignore comment se passeront les vacances d’été, avoua Hercule. Les Allemands provoquent de plus en plus de destructions. Ils reculent sur tous les fronts. L’issue de la guerre est proche et ça les rend encore plus dangereux.

— Pour cette raison, je ne sais pas si mon père me laissera partir.

— Je ne sais pas si je pourrais venir, lâcha la Portugaise.

— Mais vous êtes toujours la bienvenue, Umbeijo !

— Non, ce n’est pas ça. C’est… Vous savez, la semaine prochaine, le 8 mai, il y a les épreuves de maniabilité de balai.

— Et alors ? Tu t’en fais pour ça ? explosa Eugénie. Tu rigoles ?! Tu vas obtenir un PLATINE, si monsieur Laflèche l’autorise.

— Je ne m’en fais pas pour ma note. Il y aura deux juges.

— Quoi ? Depuis quand ont-ils changé la règle ?

— Il y aura monsieur Lafusée, du ministère et… monsieur Brindille.

— Léonce Brindille ? Le capitaine de l’équipe de France de Quidditch ?

— Monsieur Laflèche a dit que l’élève obtenant la meilleure notation et surtout la meilleure appréciation, gagnera un séjour estival… un stage de perfectionnement… avec l’équipe de France.

— Waouh ! s’extasia Eugénie. Tu imagines ? Tu vas le décrocher !

— Je ne serai pas avec vous.

— Mais nous trouverons un moyen de venir vous encourager, Umbeijo. Nous vous écrirons. Nous vous soutiendrons.

— Je partage l’avis d’Hercule. C’est une occasion en or et je ne doute pas que tu vas montrer le maximum, déclara Sigrid d’un ton solennel, presque maternel.

— D’accord…

Umbelina était redevenue une petite fille apeurée, seule.

— Promettez-moi qu’on va passer au moins une nuit dans la cabane. Tous ensemble, d’accord ?

— Promis, dit Hercule.

— Pour ça, je vais chaparder des bonbons à la guimauve et aussi de l’armagnac et on flambera les bonbons et si j’en trouve, des pétards pour s’amuser et puis du jambon de pays et si tu veux, des sardines grillées parce que je sais que tu adores ça et aussi des œufs frais pour Hercule et…

Eugénie lancée, plus rien ne pouvait l’arrêter.




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