Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 2 : Sortilège 2 : réunion

Par eric_vincent

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À 12 000 kilomètres de l’empire du soleil levant, l’horizon d’Eugénie, le trublion de l’Académie magique française, s’obscurcissait au fur et à mesure que les heures s’écoulaient. Au sens propre comme au figuré. Dès l’entame de son périple, elle avait choisi de tirer tout droit du mont Canigou à Orlu, sans contourner les montagnes. Au bout d’une demi-journée de marche forcée, elle avait dû rebrousser chemin, incapable de franchir le pic Carlit. Elle était redescendue vers Formiguères, puis avait erré avant d’atteindre Quérigut où elle avait fait étape en soirée. Au crépuscule, le temps avait viré à l’orage. Les coups de tonnerre avaient fait de sa nuit, un enfer. Au petit matin, épuisée, affamée, trempée en dépit de sa bâche de protection tendue, elle avait repris la route un peu au hasard, sans l’astre solaire pour se repérer. Elle n’avait cessé de se référer à son poignard de vérité mais, après plusieurs consultations l’ayant menée à des cul-de-sacs, elle avait renoncé, estimant que sa capacité « boussole » n’égalait pas sa fonction première : opérer des choix de vie. À moins qu’elle manque de conviction ou que l’enjeu vital ne soit pas avéré.

Elle venait de s’engager sur une côte menant à un col assez bas, d’après les indications topographiques de la carte géographique en sa possession. Les nuages chargés d’eau, engoncés dans les vallées, faussaient sa perception du relief. Le chemin choisi n’était pas très fréquenté et manquait d’entretien. Vers midi, elle ne distingua plus le sentier et s’égara. Elle s’abrita sous un arbre, faisant fi des règles de sécurité en cas d’orage. Les cumulonimbus se zébraient de temps en temps et le fracas, amplifié par les dénivelés, retentissait aussitôt, témoin sonore de la proximité de l’impact de la foudre. Elle s’empara de sa baguette et s’apprêta à enfreindre la loi. Elle ne voyait aucun moyen de s’en tirer sans recourir au sortilège « pointe au nord ». Non loin de sa position, une branche craqua. Elle s’attendit au tonnerre mais ce fut un grognement sourd qui se répandit depuis les hauteurs. La jeune fille, terrorisée, se plaqua contre l’arbre et se dissimula au mieux. Le sol se mit à vibrer. Un être vivant, lourd et lent venait dans sa direction. Elle imagina :

« Un ours ? »

Impossible de grimper dans l’arbre aux branches trop hautes. Nouveau beuglement avec des variations, des trémolos et même un semblant de langage articulé. Un ursidé serait incapable de telles vocalises. Elle plongea la main dans son sac et extirpa la couverture de dissimulation. Elle se couvrit et s’accroupit.

À travers la fine étoffe, elle distingua une forme toisant dans les quatre mètres. La créature stoppa sa marche et renifla l’air. Eugénie tremblait comme une feuille et se mordait les lèvres pour ne pas hurler. La bête tourna sa trombine vers elle. Une tête massive, un œil unique et une bouche démesurée. Lorsque cette dernière s’entrouvrit, elle révéla une impressionnante rangée de crocs longs et acérés.

« Un Bécut ! Oh bazar ! Je suis fichue ! »

La vue du géant anthropophage de Gascogne et des Pyrénées n’était pas son point fort. Mais son ouïe et son odorat étaient exceptionnels.

Le monstre vociféra sa jouissance :

— Chaiiiiirrrrrr !

Le Bécut tendit une énorme paluche velue vers Eugénie, invisible. Soudain, un hurlement effroyable déchira l’air au-dessus de l’assaillant. Un cri à glacer le sang. Le colosse fendit l’espace des mains, fouettant au hasard. Il poussa un grognement bovin qui se mua en cri de douleur. Il y eut un mouvement sur les branches. Il n’échappa pas à l’ouïe du Bécut. Un apéritif était à sa portée.

D’une torsion des hanches surréaliste pour son embonpoint, il pivota et sa main droite s’abattit sur une ramure en hauteur où un écureuil roux, apeuré, filait pour se réfugier dans un creux du tronc. Le végétal fut pulvérisé. En dépit de sa masse frisant la tonne, l’inertie, la balourdise du monstre était très relative. Il fouilla le sol, à tâtons, jusqu’à ce qu’il ramasse sa prise aplatie. Il ne s’embarrassa pas avec le dépiautage et l’enfourna dans sa gueule. Les os, les organes du rongeur furent broyés par les mâchoires à la pression de cinq tonnes au centimètre carré. 1 Satisfait par sa prise aux allures d’amuse-gueule, le Bécut se détourna de l’arbre et reprit son cheminement sous une pluie torrentielle. Eugénie souffla, soulagée. Ses doigts se décrispèrent et elle rangea sa baguette.

« Qu’aurais-je pu lancer comme sort contre un pareil mastodonte ? Je doute qu’un Stupefix aurait suffi. »

Sous sa couverture gorgée d’eau, de plus en plus pesante, la jeune fille en profita pour se restaurer. Le stock de vivres diminuait à vue d’œil. Elle finit par pleurer de fatigue et d’impuissance. Ses amis auraient su quoi faire, comment retrouver leur chemin. Mais non, cet été, elle n’aurait eu aucun compagnon, dans l’aventure. Elle aurait encore été seule dans l’Académie. Après la cérémonie des diplômes, ils étaient partis. Tous, même Hercule, sollicité par les Delacour. Elle n’avait pas le choix.

Elle essora la couverture, la plia, la logea au sein de sa bâche pour éviter de tremper le reste du sac et poursuivit son ascension, avec courage. Elle reprit espoir lorsque la montée s’acheva et que la descente s’amorça vers la vallée nimbée de rais d’une éclaircie prometteuse.

Au soir de la seconde nuit passée à la belle étoile, Eugénie était épuisée et découragée. À plusieurs reprises, elle s’était engouffrée dans des chemins sans issue, menant sur des rochers escarpés, des surplombs dangereux, des bergeries estivales en impasse ou au pied de torrents rendus infranchissables par les pluies de la veille.

Les minutes périlleuses vécues face au Bécut tournaient en boucle dans son esprit. Elle était toujours révulsée par la vision effroyable du cyclope intelligent. Le mot « chair », beuglé comme un aveu indécent, lui fichait la chair de poule. Le malheureux écureuil, salvateur, avait fait son apparition au moment opportun. Il y avait aussi eu un imprévu dans la bataille.

« Un cri… On aurait dit la harpie d’Hercule. Se peut-il qu’il l’ait persuadée de me suivre en toute discrétion ? Jusqu’à ce que j’arrive à bon port ? Je pensais qu’elle ne s’occupait que du courrier. Rien n’est moins sûr. Katarina et Shin sont persuadés qu’elle les a avertis de la proximité du vide, en novembre dernier, lorsque notre Japonais a traversé la forêt au pas de course. Je ne saurai jamais la vérité. Impossible de voir une attaque aérienne dans la purée de pois d’hier ! »

Après s’être nourrie, elle remplit sa gourde dans un ruisseau limpide serpentant dans la montagne. Son cœur se réchauffa en discernant les lueurs lointaines d’un village, en contrebas. La nuit tomba à une vitesse ahurissante et l’enveloppa dès qu’elle rejoignit son couchage. Elle s’installa et s’enroula dans la couverture. Elle cala sa tête sur son sac de transport et ouvrit les yeux sur le ciel étoilé. Elle repéra Véga, dans la constellation de la Lyre, la deuxième étoile la plus brillante de l’hémisphère nord. Elle dériva vers la droite et nota quatre points en forme de clé de voûte. La constellation d’Hercule. Son ami avait son propre système d’astres stellaires, depuis l’aube des temps. Avant même de s’être fait un nom célèbre dans le monde sorcier, le garçon bénéficiait d’un prénom mythologique. Avec un tel bagage astronomique, il était assuré de laisser une marque dans l’Histoire. Et elle ? Que deviendrait-elle dans le futur ? Comment pourrait-elle briller au point qu’un astronome nommât une étoile ou une comète Eugénie ? Dans dix ans, seraient-ils toujours amis ? Au moins en contact ? N’ayant aucune facilité pour la Divination, la question resta en suspens. Ses paupières masquèrent la voûte céleste et ne se relevèrent point avant l’aube.

La directrice intérimaire de l’Académie magique Beauxbâtons s’était levée avec l’aurore et renfermée dans son bureau. Les yeux embrumés par les festivités de la veille, achevées avec la remise des diplômes et des gratifications, elle s’était attelée à une tâche qui ne souffrait aucun retard : établir l’ordre du jour de la réunion préparatoire de la future rentrée. Elle se tiendrait ce matin et déborderait, à coup sûr, sur l’après-midi. Elle tenait à la contribution orale de tout le personnel et pas seulement sur le point d’achoppement majeur et habituel : l’établissement des emplois du temps. Le contenu des cours dispensés ou le niveau des élèves n’étaient pas ses seules et légitimes priorités. Le bien-être et l’implication de ses enseignants figuraient aussi en haut de sa liste.

À la lecture des comptes, un point crucial avait émergé : l’entretien du château et ses aménagements continuels pour suivre la croissance de la population sorcière. Le bilan financier de l’Académie, examiné pour la première fois depuis sa prise de fonction, s’approchait de la zone dangereuse. Qu’une famille ou deux, parmi les plus riches et influentes, viennent à réduire leurs offrandes et la dotation officielle du ministère ne suffirait plus pour échapper au déséquilibre. Armand n’avait jamais révélé à quel point la situation était délicate. Agathe allait de découverte en déconvenue. Cependant, à la différence de son prédécesseur, elle jouerait la transparence auprès de son personnel. Ses collègues seraient mis à contribution pour trouver des solutions économiques. Peu importait le domaine.

Quelqu’un frappa à la porte. Agathe consulta sa montre à gousset : il était 7h00. Elle invita le visiteur à entrer. Dory, l’une des plus jeunes elfes de maison, parut sur le seuil, chargée d’un plateau en argent assez lourd pour ses frêles épaules. Sa tenue était usagée, mais elle était impeccable, sans faux pli. Un nœud ceignait son crâne bien qu’elle soit dépourvue de chevelure. Elle avait pris un soin particulier à son apparence.

— Bonjour, Madame.

— Bonjour, Dory. Entre.

Elle obtempéra et déposa le petit-déjeuner sur le bureau.

— Du thé noir infusé à 95 degrés pendant 6 minutes pour qu’il soit plus corsé. Avec un soupçon de miel de châtaignier.

— C’est judicieux. La journée promet d’être longue.

— Pour accompagner votre boisson, il y a un assortiment de biscuits. Sablés bretons, shortbreads écossais, tartelettes de Linz à l’abricot.

— C’est parfait.

— Je me suis permise de vérifier le courrier dans votre casier. J’y ai trouvé le journal.

— Déjà ?

— Oui, Madame. C’est inhabituel. D’ordinaire, il arrive plutôt vers 9h00.

— C’est juste. Alors… Voyons cela.

— Puis-je…

— Oui, tu peux y aller. Euh… non, attends. Je te trouve très appliquée et soignée, Dory. As-tu une explication ?

L’elfe rougit jusqu’aux oreilles et bafouilla :

— C’est Orby, qui… vient de…

— Des Van Betavende. Eh bien ?

— Il trouve que le service doit être amélioré. Il… pense que ses maîtres n’auraient pas… accepté un manque… de présentation.

— Je vois. Tu pourras le féliciter. C’est une excellente initiative et le résultat est remarquable.

— Oh merci, Madame. Bonne journée à vous.

— Merci.

L’elfe s’effaça sans tarder. Une fois seule à sa table de travail, Agathe fut partagée entre la faim qui la tenaillait depuis une bonne heure et la curiosité. Pourquoi le Cri de la Gargouille avait-il été délivré avec une telle avance ? Comment était-ce possible de boucler l’édition deux heures plus tôt alors qu’une partie du personnel du quotidien avait des enfants scolarisés et se trouvait à l’Académie, la veille ? Elle prit le journal et fut traversée par une brûlure effroyable, partant du sommet de son crâne et s’achevant dans ses pieds. La flamme dévastatrice lécha la moindre parcelle de son anatomie, externe et interne. Par réflexe, elle repoussa le canard. Le brasier cessa aussitôt. Elle imagina d’abord que le quotidien avait reçu un sort maléfique se déclenchant au toucher. Elle se ravisa puisque Dory l’avait eu en mains, sans endurer la moindre malfaisance. L’invisible Feudeymon s’était dissipé en rompant le contact avec le papier encré.

Elle fit usage de sa baguette pour faire léviter l’exemplaire, parcourir les titres à la Une et tourner les pages. Faisant chou blanc à trouver une explication rationnelle, elle repoussa le Cri au bord du bureau et piocha un sablé dans son assiette. Elle trempa le biscuit dans son noir breuvage. Elle se régala sans parvenir à chasser la douleur rémanente de son esprit.

Une trentaine de minutes s’écoulèrent avant qu’un professeur ne passe saluer Agathe. Les traits de Claire Obscur trahissaient la fatigue et sa chevelure rousse, épaisse et indisciplinée, avait résisté à la brosse enchantée, aux potions et aux sortilèges de démêlage. Les deux femmes échangèrent quelques banalités jusqu’au moment où la maîtresse de la Divination, lorgnant sur le journal, demanda quelles étaient les nouvelles du jour. La professeure de français lui relata sa mésaventure matinale. La curiosité piquée au vif, Claire proposa son concours. Il fut accepté avec des réserves émises par sa supérieure.

Dans un premier temps, il ne se passa rien d’anormal. La cinquantenaire feuilleta le quotidien et survola les articles jusqu’à l’ultime feuillet. Elle reposa la publication, perplexe. Il ne fallut pas plus de dix secondes pour qu’une démangeaison brûlante apparaisse sur son avant-bras gauche.

Agathe connaissait la marche à suivre avec les manifestations de la magie divinatoire de sa consœur. Elle lança un Sonorus sur Claire et la pétrifia en circonscrivant la zone figée au bras, faisant preuve d’une remarquable précision. Elle lança l’Aquaglaciem, ultime étape. La peau blanchit et se para du sixain suivant :

« Les masquent tombent,

La guerre gronde.

L’armada est déployée,

La stratégie est dévoilée.

Prévaut la loi du Talion,

Jusqu’au moindre Gallion. »

Grimaçant de douleur, Claire extirpa une fiole de sa robe sorcière, prête à capturer la prophétie dès que sa consœur prononcerait le Finite.

— C’est abscons, comme souvent, se lamenta la rousse.

— C’est la preuve qu’il y a un sujet brûlant dans les nouvelles, rétorqua Agathe. Finite !

La glace s’évapora et forma une fumerolle rouge que la divinatrice emprisonna dans le tube de verre. Elle examina son membre et jugea qu’un simple onguent suffirait pour effacer l’inflammation de l’épiderme.

— Quel sujet sensible peut vous avoir causé une souffrance comparable à celle d’un Feudeymon ? Un feu sans aucun stigmate. Une guerre à venir ? L’humanité se relève à peine d’un conflit mondial !

— Il me semble avoir lu que les Moldus signent le traité de Versailles aujourd’hui. Certains dénoncent des termes trop contraignants pour l’Allemagne, de quoi susciter une nouvelle colère des Germains. Pourtant, leur pays est exsangue et leur armée a été démantelée.

— Si l’affrontement armé n’est pas le sujet, suggéra Claire, c’est peut-être cette histoire de Gallions ? Les vainqueurs demanderaient trop de réparations pécuniaires ?

— Je trouve cela curieux, lâcha Agathe, dubitative. Votre prédiction parle de Gallions et non de francs, de marks ou de dollars.

— Alors, elle n’implique que le monde sorcier.

La directrice poussa un soupir mêlé d’une expression de résignation. Elle dut se reprendre lorsque Wilfried, le référent Aloysia, fit entrer sa joie et son entrain coutumiers. Il fut suivi de Dune, le visage grave, du professeur Racine, l’air béat et de plusieurs de leurs collègues. L’espace devint vite irrespirable et encombré. Madame Bonnelangue leur suggéra de se rendre dans le tonneau de la bibliothèque où des boissons et des viennoiseries les attendaient. Peu à peu, le bureau se désemplit. Il ne resta qu’Agathe et la druidesse, postée sur le pas de la porte.

— Oui, Dune ?

— J’ai une annonce officielle à délivrer en réunion.

— Aucun souci, je m’en souviendrai. À tout de suite.

L’enseignante hésita une fraction de seconde puis s’éloigna, d’un pas décidé. La directrice rassembla les feuillets de l’ordre du jour, prit de l’encre et sa meilleure plume. Elle transplana jusqu’au tonneau.

La cheffe de l’établissement invita le personnel à s’installer autour de la plus grande table ronde de l’Académie. L’assistance fut au coude à coude pour l’effleurer. Malgré tout le soin apporté par les elfes de maison pour que la réunion se tienne dans les meilleures conditions, il était évident que le tonneau était trop étroit pour accueillir treize enseignants, le chef cuisinier, l’infirmière et le bibliothécaire. Face à cette constatation, Agathe griffonna quelques mots supplémentaires sur son ordre du jour. À l’exception notable d’Alfred Beauxbâtons, il ne manquait personne. La maîtresse de cérémonie entama la séance avec quelques paroles de bienvenue. Son auditoire, captivé par les mets disposés, manquait d’attention. Les employés se contorsionnaient pour saisir des victuailles, au risque d’en faire tomber par terre ou sur les vêtements. Elle agita sa baguette, en silence. Tout s’envola et fit la ronde, en cercle perpétuel, devant les convives qui n’avaient plus qu’à fléchir le bras pour choisir.

— Merveilleuse initiative, Madame, souligna Max de Franjac, le plus jeune enseignant.

— Justement ! Cette promiscuité va faire l’objet de ma première remarque, coupa Agathe. Je souhaite effectuer, de temps en temps, des points pédagogiques de ce type pour corriger les difficultés en cours d’année. Durant la scolarité, l’usage du restaurant est gênant. Le déjeuner est inamovible pour nos élèves. Quant au soir, nous serions contraints d’attendre la fin du service, à un moment où nous aspirons tous à regagner nos pénates et à nous reposer. Je ne peux accueillir que trois ou quatre professeurs dans mon bureau étriqué. Comme vous le voyez, le tonneau est tout aussi inadapté. De plus, il est trop éloigné de la zone administrative. Auriez-vous des idées, des suggestions ?

Le concierge fit usage de sa voix de stentor pour proposer :

— Je peux déblayer les cachots et arranger une partie bien propre.

Sa proposition déclencha quelques sourires. La directrice fit preuve de diplomatie :

— Pas assez près de mon bureau. Et un peu trop humide à mon goût.

— Ce serait sinistre, avoua Jean. Je n’ai jamais aimé les lieux clos. Le tonneau, c’est ma limite acceptable.

— Zi za ze troufe, on y croise des fantômes, là-dezzous, s’affola Ursula.

— Sans compter que nous priverions Rosier et sa bande de leur résidence secondaire favorite, ironisa Max.

Sa réflexion eut un effet libérateur et tout le monde rit à gorge déployée. Sébastien admit que cet ultime argument pesait lourd dans la balance. Il renonça.

— Pour que cette salle demeure près de vos quartiers, Agathe, il faudrait soit agrandir à l’extérieur, soit condamner l’appartement situé au premier étage de l’aile administrative. Et encore ! Les logements étant déjà soumis au sortilège d’extension, leur agrandissement est exclu ou très compliqué à réaliser.

— Vous avez raison, Elvira. Une nouvelle construction n’est pas envisageable, pour des questions de coût.

— Extension… Extension, marmotta le référent Aloysia.

— Oui, Wilfried ?

— Non, rien. Je réfléchis. Je me demande si…

Tout à coup, la porte du tonneau s’ouvrit en grand. Alfred parut dans l’embrasure. Essoufflé, écarlate. Il poussa un hurlement de colère qui fit voler en éclats la convivialité naissante.

— Par tous les crachats de dragons ! beugla le médicomage. C’est pas possible ! Eugénie a disparu et vous êtes là, à vous empiffrer et à discutailler ! Elle est introuvable ! Vous entendez ? Elle n’est plus dans l’Académie ! Il faut im-mé-dia-te-ment en référer au ministère, contacter le département des Aurors et lancer des recherches ! Vous avez reçu un Assurdiato ou quoi ? Bougez-vous ! Et dites-moi où se cache ce bougre de saligaud de Van Betavende ! Je suis sûr qu’il est dans le coup, ce salopiaud ! Il devrait être ici puisqu’il a nulle part où aller. La dernière fois que je l’ai vu, il était avec Delacour. Alors ? Vous avez des informations, j’en suis sûr ! Vous êtes tous complices, c’est ça ? Vous avez décidé de vous liguer contre moi et de faire en sorte que Eugénie devienne une petite dévergondée ! Où est-elle ? !

Exsangue et à bout de souffle, il fut pris d’une quinte de toux dantesque. Les regards fuyants allaient du médicomage à la directrice, impassible, blême. La femme patienta de longues secondes, étouffantes, pesantes, sans baisser les yeux, rivés sur son interlocuteur.

— Quoi ?!

La femme inspira en profondeur et répliqua, sur un ton calme :

— Vous en avez terminé avec votre galimatias ?

— Gali quoi ?

— Votre discours confus où vous nous morigénez comme si nous étions les pires cancres de vos classes.

— Eugénie…

— Vous outrepassez vos droits, Alfred. J’ai trop longtemps toléré votre comportement puéril et irresponsable.

— Que…

— Ne m’interrompez pas ! menaça-t-elle en caressant sa baguette. Votre attitude infâme, votre paranoïa ont jeté le discrédit sur notre cérémonie, hier. Cela rejaillit sur l’Académie entière. Ah quelle image ! Un médicomage mûr pour l’étage psychiatrique de l’hôpital Bonpied. Magnifique.

Elle marqua une pause trop courte pour lui laisser l’opportunité de répliquer et poursuivit :

— Permettez-moi de vous rappeler vos devoirs envers cette école. Vous devez la servir et non la détruire. L’absence d’un élève ne relève pas de votre compétence. C’est celle du concierge. Eugénie a fichu le camp ou a trouvé un moyen de se dissimuler dans l’enceinte du château ? Tant mieux ! Je loue son esprit matois, je la félicite d’avoir échappé à votre férule. Si votre fille en est arrivée à une telle extrémité, c’est de votre faute. Vous l’avez acculée dans une impasse. Vous l’avez contrainte à fuir. Pire : vous l’avez harcelée, brisée, tarabustée à un point tel qu’elle a rempli un formulaire R1.

— Qu’est-ce que c’est ?

Sidonia Alinea en profita pour partager sa réelle connaissance des lois sorcières.

— Le Renoncement Magique à son nom et à l’héritage associé.

— Elle n’a pas…

— Si.

— Mais…

— J’ai fait suivre cette demande au ministère. Soyez assuré qu’elle sera traitée. J’y veillerai. Quoi qu’il en coûte.

— Vous… C’est de la faute de ce Van Betavende ! Il lui a fourré ces stupidités sur la vérité dans le crâne ! Elle n’est pas toujours bonne à dire.

— A-t-elle moins de valeur que le mensonge, à vos yeux ? Est-ce là l’éducation que vous valorisez ?

— Je me comprends !

— Force est de constater que vous êtes le seul, Alfred. Je vous conseille de changer d’attitude, à la seconde même, de faire preuve de respect et de retenue dans votre langage. Je ne tolérerai plus aucun écart. C’est mon dernier avertissement. Si vous recommencez, je vous renverrai. Purement et simplement.

— Quoi… ?

L’homme accusa le coup et perdit toute sa contenance. Agathe avait le pouvoir de nommer un autre praticien à son poste.

— J’ai assez d’éléments qui vont dans ce sens. Nous verrons pourquoi tout à l’heure.

Il frémit et baissa la tête, penaud.

— Je vois que vous revenez à une écoute plus attentive. Voici mon analyse. Si Eugénie a pu découvrir l’identité de sa mère et faire le vœu d’en prendre le patronyme, cela souligne l’intelligence et la débrouillardise de votre fille. Je n’ai jamais imaginé Eugénie sans ces qualités. C’est parce qu’elle possède cette étincelle exceptionnelle que je pense, je crois, que vous devriez lui écrire une lettre franche, mesurée, à tête reposée. Un hibou saura la trouver sans mal.

— Une lettre ? Mais qu’est-ce que…

— Vous le saurez, en essayant. Il n’est peut-être pas trop tard pour renouer le dialogue. En attendant, je vous prie d’assister à la réunion en silence, à moins que vous n’ayez des propositions pertinentes ou des critiques constructives à soumettre lors des différents points abordés.

Il acquiesça, non sans maugréer. Agathe l’avait remis à sa place sans sourciller, avec promptitude et efficacité. Elle n’avait pas agi en amie mais en directrice. Elvira s’en amusa. Armand avait eu du flair.

Comme promis, Agathe céda la parole à Dune, pressée de se délester d’une information pesante. L’enseignante des runes se redressa en faisant froufrouter les longues bandes de taffetas de sa robe émeraude. Elle s’éclaircit la voix, se trémoussa sur place et envoya tout de go :

— J’ai rêvé d’Armand Fontebrune.

Le personnel était au courant pour ses talents en Divination mais la plupart, souriants, ignoraient son mode de fonctionnement. Claire et Agathe se figèrent.

— À trois reprises. Consécutives.

— Que doit-on comprendre, Dune ? questionna Wilfried. J’ai l’impression que ce n’est pas bon signe.

— Cela signifie que le directeur Fontebrune est décédé ou va mourir sous peu.

Une vague de consternation les prit par surprise. Incrédulité, incompréhension, refus, le doute se manifesta.

— Dune… Vous voulez dire que d’un point de vue scientifique, votre Don n’a jamais connu un seul raté ? Trois rêves successifs et… c’est terminé ?

— Aucun point en dehors du nuage, Jean, répondit-elle. Une ligne unique, droite, sans divergence. Je suis navrée.

Agathe réagit aussitôt, pragmatique :

— J’enverrai un courrier au département de la Coopération Internationale magique. Et pourquoi pas, un autre à la famille de Shin Ishii. Tous les moyens seront mis en œuvre pour avertir Armand ou savoir si le pire est arrivé. Nous ne pouvons en faire plus.

Elle observa une pause, but un peu de thé et poursuivit :

— Je dois vous faire part de notre inquiétude. Nous, c’est-à-dire les divinatrices.

Elle prit le temps de relater l’incident dont elle avait fait la cruelle expérience et décrivit la prophétie de Claire.

— L’avenir manifeste ses inquiétudes. On nous envoie des messages. L’Académie court peut-être un danger. Notre certitude, c’est qu’un article de la gazette sorcière a déclenché des mises en garde cuisantes. Il faut demeurer vigilant.

— L’école est en porte-à-faux, lâcha Alfred. Par ma faute.

— Que voulez-vous dire ?

— C’est simple. En renonçant à son héritage, Eugénie fait de moi le dernier héritier vivant. L’ultime Beauxbâtons. À ma mort, l’avenir de l’Académie sera incertain. Son indépendance sera compromise. Peut-être…

— Certes mais cette échéance est lointaine. À moins que vous nous cachiez des éléments cruciaux sur votre état de santé ? Est-il préoccupant ?

— Par Flamel, non ! Pas du tout. Je suis encore là pour de nombreuses années. Nous avons le temps de dégoter un digne successeur.

— Il y a cette histoire de Gallions, dans la prophétie, coupa Max.

— Oui ?

— Mon père m’a avoué qu’il soupçonne le ministère de préparer de sévères coupes budgétaires. Sous prétexte qu’avec la fin de la guerre moldue, la tension induite sur le monde sorcier décline. Les mesures sécuritaires chuteront. Et si le ministre baissait notre dotation ? Quelles seraient les conséquences, Madame ?

— Elles seraient dramatiques. Voire catastrophiques.

Elle sauta sur cette occasion pour leur détailler les rentrées et les sorties monétaires. Elle les invita à réfléchir, à imaginer des moyens de réaliser des économies. Claire demeura silencieuse, presque comme assommée par la révélation de Dune. D’aucun aurait pu déclarer qu’elle n’avait rien vu venir. C’était faux. L’anéantissement de la prophétie sur la retraite d’Armand le prouvait. Mais elle était incapable de la communiquer sans trahir Hercule et ses amis, sans leur causer des ennuis. Lorsque ses collègues l’avaient questionnée sur le sujet, Agathe s’était interposée avec fermeté. La directrice connaissait ou pressentait la vérité.

L’heure de bâtir les emplois du temps approchait et, à dire vrai, c’était le sujet qui suscitait le plus de réactions passionnées chez les enseignants. Avant d’en arriver à la répartition des plages horaires, il fallait en passer par un préalable : le nombre d’élèves par nouvelle matière et les effectifs restants dans les disciplines qu’ils avaient loisir d’abandonner. Ce point concernait les second et sixième niveaux. Alors qu’Agathe s’apprêtait à en faire la lecture, Claire exprima ses vœux à voix haute :

— J’espère que la CHASSE-Arithme va revivre dans quatre ans. D’ailleurs, je voudrais que toutes les CHASSEs soient rouvertes. Ce serait une excellente chose pour une répartition plus équilibrée des étudiants.

— Vous aurez des élèves, Claire. Tout comme Dune. Ce n’est pas une garantie pour les CHASSEs mais c’est un préalable rassurant.

— Vraiment, Agathe ? Ce n’est pas une blague ?

— Ce n’est pas mon genre, plaisanta la directrice qui n’était pourtant pas la dernière à apprécier, voire à monter un bon canular.

— C’est fantastique ! Y compris pour la CHASSE-Enchant’arts.

— C’est parfait, se contenta Dune avec un soupçon de fierté dans l’intonation.

— Allez ! Je commence par les options. Divination. Quatre élèves.

Claire n’en espérait pas plus de deux.

— Un souci, ma chère ?

— Je suis surprise. Je comptais sur Valentine Clairdelune et notre brillante recrue japonaise.

— Tu oublies Laurine de Clermont-Tonnerre, corrigea Dune.

— Elle ? Non… Elle n’a pas le…

— Oh que si ! Elle va faire des étincelles.

— Je me demande si elle est capable de faire autre chose que des étincelles ! rétorqua Claire, montant sur ses grands Abraxans.

— Elle l’est, je l’affirme. Elle fera une excellente voyante, martela Dune. Peut-être la meilleure.

— Mesdames, s’il vous plaît. Je suis de l’avis de Dune. Laurine, après avoir frôlé le redoublement l’année passée, semble s’être réveillée au contact de certains élèves.

Elle ne le nomma pas pour préserver Alfred, mais elle songea à Hercule.

— Elle a pris confiance en elle, ses résultats ont suivi. Qu’en pensez-vous ? ajouta Agathe, lançant son auditoire sur ce débat.

— Sean et moi avons assisté à sa métamorphose, au déclic. Une histoire de baguette défectueuse et avantageusement remplacée. Laurine ne sera pas la sorcière suprême, la plus extraordinaire, mais si elle poursuit ses efforts, je la crois capable d’atteindre et de réussir la CHASSE-Arithme.

Dune tint à avoir le mot de la fin :

— Je prends le pari que tu lui décerneras l’accessit de la Divination.

— Pari tenu ! répliqua la rousse.

— Mais qui est le quatrième larron ? claironna Edmond Perlenjoie. Je suis scrupuleusement les avancées de nos élèves et le Don ne s’est manifesté chez aucun d’eux en troisième année.

Agathe consulta le nom, fronça les sourcils et les renvoya promener, sur un ton digne d’un Aquaglaciem.

— Pour l’instant, je garde cette information. Poursuivons… Les Arts magiques compteront 27 élèves.

— Parfait. Une classe assez grande pour susciter l’émulation, l’effet de masse mais pas trop de monde pour se consacrer à chacun. C’est l’idéal pour les nombreux travaux pratiques.

— La botanique médicale a attiré 29 élèves et le français rédactionnel en a convaincu 30. Les potions en masse se taillent un succès patent avec 68 inscrits. La palme revient sans surprise au perfectionnement en duel qui réalise presque un score parfait : 88 volontaires.

Elle reprit son souffle pendant que les enseignants commentaient la répartition.

— Comme vous le remarquerez, le message sur l’importance de faire des choix, de commettre des abandons au profit de nouveautés, a eu un certain succès. Cependant, la CHASSE-Magus reste toujours vue comme la filière-reine, en dépit des percées des nouveautés et des potions en masse. Il y aura de lourdes déconvenues à l’issue des épreuves de BANQUET, en sixième année.

— Euh…

— Oui, Jean ?

— Quid de l’option Médicomagie ?

— Je l’ai omise ? Bon sang ! Alors… 23 élèves.

— 23 ?! s’insurgea le docteur Beauxbâtons, le principal intéressé. 23…

Un silence gêné s’installa. Tout le monde comprit qu’il était passé de la troisième place à la dernière. Une dégringolade. Un désaveu. À l’ambiance pesante, Agathe ajouta quelques tonnes :

— Alfred, cette désaffection massive est intimement liée à votre comportement. L’année dernière, 45 élèves avaient choisi le perfectionnement. Sur cet effectif, il y a eu 12 abandons pour les entrants de quatrième année. La qualité de vos enseignements n’est pas en cause. Ce qui l’est, c’est vous. Votre… tyrannie, vos sautes d’humeur en dégoûtent plus d’un. Votre attitude envers Eugénie renforce ce rejet. Il se traduit aussi dans l’abandon pur et simple de la Médicomagie. 23 candidats au perfectionnement, c’est très insuffisant et sans garantie d’arrivée en CHASSE. C’est simple : dans six ans, nous pourrions ne pas être en mesure de pourvoir les postes requis par les ministères européens. Le secteur médical libre serait impacté. Il faut inverser cette tendance pour les générations à venir.

Il hocha la tête, piteux.

— Au total, nous avons eu 86 abandons pour la Divination, 41 pour la Médicomagie.

— 41, se lamenta Alfred. Misère…

— Comme vous dîtes. L’étude des Moldus n’a été rejetée que par 37 élèves.

— Moins que la Médicomagie, souligna Sidonia. C’est la première fois. C’est…

Personne n’osa prononcer les mots « inquiétant » ou « historique ».

— Enfin, l’astronomie a perdu 32 supporters, les runes 23, les sciences 17, l’étude des créatures magiques 14 et la botanique 12. Cela donne 262 changements effectués, ce qui indique que les élèves ont joué le jeu, effectuant pour la plupart le maximum des permutations pour se perfectionner. C’est très positif. Des questions ?

— Oui, une, fit Jean.

— Je vous écoute.

— J’ai comptabilisé 262 abandons et 265 choix de perfectionnement. Vous êtes certaine de vos calculs ?

— Absolument. J’ai effectué un comptage magique qui vaut bien la méthode mathématique, mon cher scientifique.

— Ah… Cela signifie que…

— … nous pouvons nous occuper des agendas, reprit Agathe, afin de constituer les classes, les groupes.

Les relevés nominatifs, par option, feraient le tour de table, tôt ou tard. Ce n’était que partie remise.

Chacun reçut une copie de toutes les listes. Certains professeurs n’enseignaient qu’une matière quand d’autres en géraient deux, trois, voire quatre pour Elvira. Les interlocuteurs se dévisagèrent : y avait-il de la redistribution dans l’air ? Alors que les taches de rousseur de Claire blanchissaient à la lecture du nom de son quatrième élève, Elvira examinait le perfectionnement en duel. Le souffle court, elle cherchait. Son poing s’abattit sur la table, manquant de la réduire en miettes. Tous ses collègues sursautèrent. Ses yeux jaunirent d’un éclat solaire, signe d’une colère dévastatrice.

— C’est pas vrai !

Dune réprima un sourire amusé tandis que Jean constata, navré :

— Quelqu’un vient de comprendre que l’erreur de comptage n’en est pas une.

— Qu’est-ce que c’est, cette plaisanterie ? fulmina Elvira. Où est Van Betavende ?

— On aimerait bien le savoir, ironisa Alfred.

— Il n’a pas retenu le perfectionnement en duel, se plaignit la référente Urtica.

— En effet, dit Agathe, mystérieuse.

— Pourquoi ?

— C’est son choix.

— Il doit se perfectionner, maîtriser tous les aspects du duel.

— Ils en ont tous besoin, Elvira. Mais nos élèves doivent sélectionner des enseignements et en abandonner. C’est le jeu.

— C’est l’unique élève à ne pas avoir choisi le duel. Le seul !

— Il est inscrit en français rédactionnel, avertit Théophile. Voilà qui devrait vous plaire, Agathe.

— Je l’aurai en Potions de masse, claironna Ambroisine Fordecafé qui appréciait la rigueur typique des potionnistes chez le petit Belge.

— Tout comme en Botanique médicale, chuchota Ursula pour ne pas enfoncer le clou.

Soupçonnant un coup fourré, Elvira harangua la tablée :

— C’est bon ? C’est tout ? On a ses trois options ?

Claire trépignait d’impatience afin de dévoiler le pot aux roses puisqu’elle avait appris de la bouche même d’Hercule que le garçon délaissait la Divination au profit des Arts magiques. Dune jubilait et se mordait les lèvres pour ne pas éclater de rire. Elle nota alors la lividité d’Alfred. Ses yeux faisaient la navette entre la liste en médicomagie simple et celle du cours renforcé. La druidesse s’en amusa davantage.

— Euh… osa le médecin. Van Betavende a gardé la médicomagie et opté pour le renforcement. Par Flamel ! J’ai cru qu’il avait plaisanté ! Qu’est-ce que j’ai fait ? C’est un perturbateur qui pose sans cesse des questions. Oh…

— Quoi ? Mais c’est impossible ! Il n’a pas le droit d’ajouter une matière !

Quelques enseignants soutinrent Elvira.

— Deux, intervint Dune.

— Hein ?

— Deux matières. Il participe aux Arts magiques. Je m’en félicite. C’est un garçon curieux, créateur.

— C’est interdit !

— Rien, dans le règlement, ne le prohibe, Elvira. Hercule a profité d’une absence d’indications précises. C’est… adroit.

— Il a tout coché sauf ma matière, s’offusqua l’Urticante en chef, vivant la nouvelle comme un affront personnel.

— Oui.

Elvira se rassit et repoussa les parchemins, ulcérée. Elle ne prit pas la peine de lire les autres noms, comme si elle redoutait une autre catastrophe alors que les chiffres, 88 élèves sur 89 – Jacques Boulanger ne figurait pas dans sa liste d’étudiants –, excluaient cette hypothèse.

— Elvira, je suis consciente de votre déception, proportionnelle à votre implication forte et même personnelle dans la formation de cet enfant. Mais nous devons respecter sa décision. Pour être sincère, j’ai réfléchi aux choix délibérés et j’ai interrogé mes supports, fouillant le passé et l’avenir. C’est opaque. Il est tiraillé entre son désir de créer, d’aider, sa passion pour les mystères et ses craintes de ne pas maîtriser certains aspects de sa magie. C’est mon ressenti. Il s’est donné les moyens d’ouvrir son horizon, conscient que sa phobie aérienne incarnait un handicap insurmontable pour intégrer le corps des Aurors. C’est un passionné, un travailleur acharné. Cependant, il devait faire l’impasse sur certains enseignements, voire sur les clubs afin d’absorber la charge supplémentaire.

— Il faut que je lui parle. Il doit changer d’avis. Où est-il ?

— Je l’ignore.

— Peut-être que Claire ou Dune…

Les deux intéressées s’empressèrent de secouer la tête en signe de négation. Elles refusaient de s’en mêler. Agathe poursuivit :

— Même si je vous le déconseille, vous pouvez toujours lui écrire. Un hibou trouvera le chemin. D’ailleurs, j’imagine qu’en ce moment, il est en compagnie d’un membre de leur groupe similaire à un quatrième ordre.

Tout à coup, les murs, le sol, la table se mirent à trembler. Même les fioles planquées dans les jupons de l’infirmière, Rose, s’entrechoquèrent. Le phénomène s’amplifia avant de décliner. La durée approcha la vingtaine de secondes, provoquant une inquiétude palpable.

— Qu’est-ce que c’était ? demanda Edmond. Pas un séisme ?

Sidonia, domiciliée dans le sud-est de la France, souvent en visite dans sa famille italienne, confirma :

— Si, ça y ressemble. Les Pyrénées bougent parfois.

— Sébastien, auriez-vous la gentillesse d’aller vérifier s’il y a eu des dégâts ?

— Tout de suite, madame la directrice.

Le concierge se leva et s’attela à une inspection exhaustive des pièces. Il n’oublia pas de contrôler le sous-sol et ses nombreuses parties porteuses.

— Poursuivons. Elvira, écrivez-lui si le cœur vous en dit mais, à votre place, je m’abstiendrais. Je me concentrerais plutôt sur les emplois du temps de nos chers enfants. Bien… J’ai établi les listes et vous en avez reçu la copie intégrale. Pourquoi ? Parce que je veux revoir l’organisation de l’enseignement à Beauxbâtons, de fond en comble, avec votre participation. Certains ont peu d’heures de cours. D’autres sont obligés d’utiliser des subterfuges magiques, à la frontière de ce qui est permis, pour assumer leurs tâches.

Les regards se portèrent sur Elvira, la titulaire aux plus nombreuses casquettes.

— N’est-ce pas, Ursula ? accusa Agathe, prenant tous les protagonistes à contre-pied.


1 Le record du monde animal est détenu par le crocodile marin : deux tonnes au cm².




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