Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 9 : Sortilège 9 : battement de coeur

7395 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 11:37

Chaque fois qu’il en avait l’occasion, l’enseignant de Quidditch se mêlait aux Moldus afin d’observer leurs mœurs mais surtout pour découvrir leurs fantastiques avancées technologiques. L’automobile, le téléphone, le gramophone, sans oublier l’avion : tant d’inventions, améliorées jour après jour. Si la capacité technique des Moldus fascinait le quarantenaire, leur ingéniosité en matière de sports n’était pas en reste. Les disciplines se multipliaient, tout comme les épreuves rassemblant des nations, suivies par des spectateurs toujours plus nombreux. Certaines pratiques mettaient l’accent sur la force musculaire, d’autres privilégiaient l’endurance ou la vitesse instantanée, voire combinaient toutes les qualités. À ce jeu-là, selon Wilfried, le décathlon, datant de l’Antiquité, incarnait l’épreuve reine. Dix défis exigeant des talents parfois opposés.

Le référent Aloysia se renseignait sur toutes les nouveautés sportives, y compris celles apparues avec les progrès comme le cyclisme ou la course automobile. Les domaines où l’adresse, la dextérité et la stratégie prévalaient, bénéficiaient aussi de ses faveurs.

Justement, son agenda, rempli de visites aux candidats de l’école, venait de le conduire dans le sud-est de la France, à Cagnes-sur-Mer, à trois kilomètres de l’adresse où il avait rendez-vous, à 14h00. Il n’était que midi et ses transplanages à répétition l’avaient affamé. Depuis quelques minutes, il déambulait sur la voie longeant la plage, à la recherche d’un estaminet où dépenser son argent moldu.

Il s’installa à la terrasse du « Petit Pêcheur », un établissement faisant la part belle aux spécialités poissonnières. Un serveur à la tenue bicolore impeccable lui tendit une carte des plats. Il lui signala que le menu du jour comportait une salade de tomates, de la dorade grillée accompagnée de haricots verts frais et un dessert mystère. Le tout arrosé de rosé de Bandol. Wilfried accepta de bonne grâce mais réclama une eau minérale en lieu et place du vin.

Alors que le loufiat retournait dans le restaurant pour transmettre la commande aux cuisines, le référent s’intéressa à la trouée verte, en bordure de mer, qui s’étalait sur 1500 mètres de long et 300 de large. Il y découvrit des Moldus vêtus de chemises aux manches courtes, de pantalons aux bas retroussés, les pieds protégés par des chaussures légères munies de pointes. Les quidams esquissaient des gestes circulaires, verticaux, avec des bâtons aux bouts recourbés, dans le but d’expédier une balle blanche dans les airs.

— Oh ! C’est ce qu’ils appellent le golf ! 1 Très intéressant. Voyons de plus près…

Il se redressa pour profiter du spectacle, fouilla dans sa besace, prit ses Multiplettes semblables à des jumelles moldues et visa le groupe de golfeurs. L’un des sportifs posa sa balle sur un tee en bois, se positionna de façon perpendiculaire par rapport à sa cible – matérialisée par un drapeau planté à quelques mètres de la voie qui le séparait du terrain –, s’ancra en vérifiant ses appuis, ajusta sa position, leva son « bâton » et frappa d’un mouvement ample et fluide. Les Multiplettes suivirent la balle qui acheva sa course à 30 mètres environ du drapeau piqué au centre d’un trou. Wilfried revint aux golfeurs applaudissant leur camarade pour son approche émérite, dans l’axe. Le second individu à se lancer fut bien moins adroit ; son projectile acheva sa course dans de hautes herbes bordant le trou numéro 9.

— Ce sera ardu de retrouver la balle et compliqué de la frapper !

Ce n’était qu’un des obstacles disséminés sur le parcours. On y trouvait des zones sableuses, quelques pièces d’eau et même un final pentu, aménagé à coups de pelle et de pioche, pour compliquer la tâche aux joueurs.

Le troisième larron, encore plus malchanceux, loupa son swing qui mordit le gazon. Une motte entière vola en l’air et la balle parcourut à peine une dizaine de mètres sur la centaine du par 3. Le maladroit remit le morceau arraché en place, sous les quolibets moqueurs de ses camarades.

Le dernier protagoniste reposa le club précédemment choisi avec un embout métallique et sortit de son long sac, un autre ustensile, intégralement boisé, à l’embout plus épais et plus haut que les autres. Wilfried entendit les golfeurs le brocarder :

— Messieurs, Charles sort l’artillerie lourde.

— Attention, Charles ! Le bois n’est pas ton ami. Tu t’en sors mieux avec un fer 5.

— Je me suis entraîné. Vous allez voir de quel « bois » je me chauffe ! Faites place et retenez la leçon ! rétorqua le freluquet.

Le serveur déposa une carafe d’eau sur la table. Puis, il disposa une petite assiette de tomates tranchées baignant dans une vinaigrette trop acide, si le sorcier en jugeait par la teinte foncée. L’homme ajouta une panière avec quelques tranches de pain, au cas où le client se hasarderait à saucer la mixture décapante. Le référent, vêtu à la Moldue d’un complet gris et d’une chemise blanche, avait la tête ailleurs.

Charles se positionna sans fléchir en avant. Le club en bois était plus long de quelques centimètres que les fers. Sa tige était faite d’une essence plus souple. Lorsqu’il le souleva sur son côté droit, la partie longue fléchit. Lorsqu’il le rabattit, la tête arriva sur la balle avec un léger retard. La flexion imprima plus de puissance au coup. Wilfried suivit l’objet lisse et blanc dans les airs. Elle dépassa le trou. De très loin. Le référent la vit fondre sur lui. Il s’abaissa à temps. Son assiette de tomates explosa !

À l’autre bout du green, les golfeurs étaient partagés entre consternation et hilarité. Le bois était surdimensionné pour couvrir la centaine de mètres séparant le départ du trou. Les sportifs vinrent s’excuser auprès de leur victime et insistèrent pour la dédommager. Au final, Wilfried conserva la balle en guise de souvenir et partagea le repas avec les Moldus, profitant de ces instants pour parler sport et les bombarder de questions. Il passa un moment très agréable mais dut les quitter vers 13h45 afin de se rendre à son rendez-vous.

Lorsque des sorciers choisissaient de vivre à l’écart des Moldus, ils se permettaient parfois des excentricités immobilières. Mais lorsqu’ils les côtoyaient, surtout en ville, ils jetaient leur dévolu sur des appartements anonymes ou usaient de sortilèges trompant les sens de leurs voisins, leur faisant voir une ruine dangereuse en lieu et place d’une résidence à l’architecture et à la décoration originales. Ce n’était pas le cas de la famille Alinea. Leur villa, sise au cœur de Nice, bâtie sur trois niveaux apparents, dissimulait à peine ses colonnes, sa qualité de fabrication derrière une haute muraille de pierres. L’enceinte accueillait une immense porte pleine, en fer forgé. Wilfried ajusta sa tenue et agita la clochette à droite de l’ouverture. Dissimulé dans les branchages, un œil magique s’agita et zooma sur le visiteur. Sans intervention humaine ou elfique, le portail s’ouvrit à 90 degrés. Le référent entra dans une cour pavée, ceinte de végétation. Sur la gauche, il découvrit la bâtisse cossue, resplendissante. Le couple Alinea se montra sur le perron et vint à sa rencontre.

— Bonjour, Wilfried. Pas de difficulté pour nous trouver ?

— Aucune. Votre maison est splendide !

— Merci. Mon mari, Aurelio.

— Enchanté. Wilfried Laflèche, référent Aloysia.

— Mon ancien ordre.

— Allons à l’intérieur, proposa Sidonia.

— Vous ne profitez pas du soleil ? s’étonna l’enseignant.

— Disons qu’il est préférable que le voisinage n’entende rien de notre conversation.

— Bien sûr !

Ils le conduisirent dans un petit salon garni de bibliothèques et de luminaires en provenance de Murano, près de Venise. Un enchantement maintenait les lustres en mouvement. Ainsi, ils projetaient des centaines de taches colorées dans la pièce. Une jeune elfe de maison, aux grands yeux verts pétillants, apporta des rafraîchissements et du café corsé. Puis, elle s’effaça. Wilfried s’attendit à voir l’enfant faire irruption. Il n’en fut rien. Aurelio prit la parole :

— Andrea est notre fils unique. C’est un garçon très… vivant.

— Remuant, dissipé, compléta Sidonia.

— Il est immature, pour son âge. Il ne songe qu’à jouer, grimper aux arbres, franchir les murailles, se battre avec les autres enfants. Ce genre d’activité.

— A-t-il manifesté de la magie spontanée ?

— Lorsqu’il était bambin, il n’arrêtait pas, répondit Aurelio. Plus rien depuis ses cinq ans. L’année dernière, nous lui avons offert une baguette. D’emblée, il a refusé de s’en servir. Nous avons tenté de lui enseigner des sorts pratiques et simples, pour l’encourager mais… euh…

— C’est une grosse pomme de discorde, coupa Sidonia.

— Nous ne le stimulons pas de la même façon, renchérit Aurelio. Je veux qu’Andrea devienne un grand sorcier inventeur, un créatif. Pour qu’il s’assure des revenus très confortables.

— Il n’a aucune disposition pour la création, répliqua la femme. Il est retors, doté d’un sens de la réplique cinglant. Il deviendra un politicien. Très haut placé. Il sera élu au Conseil des Sages.

— Tant qu’il sera une boule de nerfs, agressif, il ne rassemblera pas les foules. Seule la création, dans la sérénité, entamera son énergie et le canalisera.

— Il ne sera jamais calme, Aurelio ! Jamais !

Wilfried assista à une passe d’armes parentale comme il n’en avait jamais vue auparavant. Il parvint à évoquer, au fil de l’échange digne d’un match de tennis moldu, son désir de faire connaissance avec Andrea. L’elfe nommée Ghetti fut mandatée pour convaincre le gamin de quitter ses quartiers. Elle revint en compagnie d’un garçonnet aux traits de chérubin, un vrai poupon, aux cheveux de jais bouclés et aux yeux d’un bleu lagon. Il n’était pas très grand et plutôt chétif. Le détail le plus notable de son physique, c’était une fossette au menton, un trait hérité de son père. Andrea n’avait d’ailleurs pas grand-chose de commun avec Sidonia.

L’enfant salua le professeur d’un hochement de tête et se réfugia sur une chaise à l’écart. Il faisait face à ses parents. Tout un symbole. Sa mère exigea sans ambage qu’il fasse une démonstration de sa baguette. Andrea maugréa, renâcla avant de la produire d’un geste rageur. Il vociféra :

— De toutes les façons, elle ne marche pas !

Il l’agita dans tous les sens pour prouver ses assertions. Le morceau de bois demeura inerte.

— Mais enfin, elle fonctionnait très bien lorsque Cosme Acajor nous l’a vendue ! s’emporta sa mère.

— Qu’est-ce que tu as encore fabriqué ? tempêta son père. Je te préviens : si tu l’as endommagée, tu le paieras avec ton argent !

— Je ne l’ai pas cassée ! J’ai pas de pouvoirs, c’est tout ! Je suis un Cracmol, la honte de la famille ! Même un idiot comprendrait ça !

— C’est faux ! Tu as déjà manifesté de la magie, depuis ta naissance ! objecta Sidonia.

— Sans oublier que tu es inscrit sur le registre du ministère de la Magie italien. C’est une preuve !

— Non ! Vous ne m’enverrez pas dans votre école ! Je préfère encore aller en prison !

— Tu n’auras pas le choix, Andrea ! ordonna la femme. Tu y étudieras !

Le garçon bondit de sa chaise et menaça ses parents avec sa baguette :

— J’irai pas ! J’irai pas ! J’irai pas !

Il jeta sa baguette à terre. Il renversa chaise et table. Ghetti se précipita pour tout remettre en place. Wilfried demanda à examiner l’artefact magique. Il réalisa sans mal un Tergeo sur le tapis venant d’écoper d’une dose de jus d’orange fraîchement pressée.

— La baguette n’est pas en cause. Une très jolie fabrication, ornée de dessins de créatures magiques. Même si tu ne peux rien en tirer, Andrea, conserve cet objet à l’exécution soignée. Reprends-la. Vas-y.

L’enfant obéit. Dès qu’il la serra dans sa paume, elle se changea en bois mort.

— Vous voyez bien ! Je n’ai aucun pouvoir ! Si j’en ai eu un jour, eh bien c’est ter-mi-né ! Alors, votre école, ce sera sans moi !

— Tu iras quand même ! reprit l’enseignante. Tu n’as pas le choix ! Tu deviendras le meilleur des sorciers, tu seras le premier de ton ordre ! Tu auras les meilleurs résultats de l’Académie !

— Jamais !

— Écoute ta mère ! Elle a raison ! Tout le monde n’a pas cette chance.

— Non ! Non ! Non ! Je ne deviendrai pas comme vous !

— Comment ça ?

— Toi, tu fais de la magie noire en arrachant les âmes pour les enfermer dans des tubes de verre ensorcelés. Et toi, tu n’arrêtes pas de proférer des mensonges sur les Moldus ! Je sais bien comment ils sont, en vrai !

— Ah oui ? Et comment ?

— Vous croyez que m’enfermer dans cette prison m’empêche de savoir des choses ? Moi, je sais ce que je veux devenir. Un Moldu !

— Ah non ! hurlèrent les parents. C’est hors de question ! Tu iras à Beauxbâtons pour devenir un brillant sorcier.

— Écoutez… entama Wilfried en se levant. Je n’ai jamais perçu une telle opposition chez une future recrue et…

Les Alinea, père et mère, furent saisis de terreur.

— … la venue d’Andrea pourrait poser un problème à tout le corps professoral ainsi qu’aux élèves de son niveau. De plus, sa baguette ne réagit pas. Aussi insensé que cela puisse paraître, Andrea semble bien avoir perdu ses pouvoirs.

Les parents, catastrophés, imaginèrent une alternative.

— Mais il pourrait entrer comme Cracmol ? suggéra Aurelio.

— L’Académie accueille déjà Jacques Boulanger, se lamenta Sidonia. C’est fichu.

— Je suis navré, s’excusa le référent. Je dois vous quitter. Dès à présent.

Il tendit sa main en guise de salutations. La poignée de sa collègue fut d’une mollesse totale. Son tour venu, Aurelio ne mit pas davantage d’énergie dans ses phalanges. Le référent se tourna enfin vers Andrea. Le visage empourpré du garçon, déversant des flots de colère, s’était évanoui. Un sentiment victorieux submergeait son regard. Il empoigna l’invité avec vigueur. L’Aloysien transplana aussitôt, embarquant l’enfant avec lui. Ils réapparurent sur les hauteurs de la ville, au milieu des oliviers.

À peine arrivé à destination, Andrea se défit de l’emprise du professeur avec une détermination et une force inattendues pour un garçon de son âge et de sa corpulence chétive. Il protesta, en reculant :

— Qu’avez-vous fait ?

— J’ai transplané dans un coin tranquille. Je suis passé par là, tout à l’heure. Le point de vue sur la baie est superbe.

Tout autour d’eux, il n’y avait que des oliviers cultivés en espaliers. La terre les nourrissant était contenue par des kilomètres de murets. Le duo se trouvait à distance de toute habitation. Wilfried invita le garçon à s’asseoir à ses côtés pour discuter. Mais le jeune refusa tout de go, conservant une distance de sécurité.

— J’en avais assez vu et je voulais m’entretenir avec toi dans le calme. Sans la direction coercitive imposée par tes parents.

L’enfant, en perpétuel mouvement, grimpa sur l’étroit muret et fit des allers et retours pour calmer ses nerfs, sans cesser de questionner son ravisseur.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux entendre ton avis, pas celui de tes parents.

— Mon père veut que je devienne un sorcier inventeur. Comme lui. Un industriel de la mort, oui ! J’ai lu des livres. Séparer l’âme d’un corps, c’est de la magie noire. C’est… dégueulasse ! 2 C’est pas parce qu’un type a commis un crime qu’on doit le torturer en retour ! Au moins, Fengsel et Azkaban ne séparent pas les âmes des chairs.

— Je partage ton avis. Les prisons n’ont pas vocation à changer les prisonniers en êtres plus vils qu’ils ne l’étaient lors de leur incarcération.

— Vous savez ce qui arrive à ceux qui réintègrent leurs corps après des années de séparation ? Ils finissent tous à Pazzescospedale.

— Qu’est-ce que c’est ?

— C’est l’hôpital des fous. Vous imaginez ? En Italie, il y a presque autant de sorciers qu’en France. Mais il y a deux hôpitaux : un pour les maladies, les accidents, les victimes de sortilèges ou de potions, un autre juste pour les maladies de l’esprit. Aucune autre nation sorcière ne possède plusieurs établissements. Pas même les États-Unis ou l’Union soviétique, pourtant plus peuplés. Et pourquoi ? Parce que les prisonniers libérés finissent dingues et dangereux.

— Je l’ignorais. Merci pour cette information.

L’enseignant récolta un sourire de la part de l’enfant. Il ne cessait de l’observer et Andrea en avait autant pour lui, regardant à peine où il posait ses pieds. Le référent amorça un recentrage sur le sujet qui le préoccupait : Andrea cachait-il un secret ?

— Qu’est-ce que tu aimes faire de tes journées ?

— M’amuser, grimper aux arbres, m’évader de la maison, embêter Spaghetti.

— Spaghetti ?

— C’est comme ça que j’appelle notre elfe de maison. Parce qu’elle est aussi maigre qu’un spaghetti et que son prénom, c’est Ghetti.

— Ah ah ! Amusant, concéda l’enseignant. Tu aimes faire des blagues ?

— Ça m’arrive, dit-il. Non, en fait, j’adore !

— Comme faire tourner tes parents en Abraxans ?

— Surtout quand ils sont sur mon dos, à me crier dessus, à me pousser à faire des tours ou à apprendre des trucs qui ne m’intéressent pas.

— Je vois. Ben tu sais, dans la vie, souvent, on n’a pas toujours le choix. Parfois, on doit emprunter certains chemins tortueux, escarpés, semés d’embûches pour atteindre son rêve. Le tien, c’est de devenir un Moldu, c’est ça ?

— Oui, peut-être. Vous parlez de votre Académie où il faut passer pour réussir à devenir quelqu’un ?

— L’école n’est qu’une étape vers la vie qu’on s’imagine. C’est un peu comme une boîte à outils. Il y a plein de matériel à l’intérieur mais si tu dois accrocher des tableaux, tu n’utiliseras que des crochets, des clous, un marteau.

— Pour devenir référent, vous deviez être un excellent élève, comme ma mère les aime.

— Est-ce que tu connais le principe du BANQUET et de la CHASSE ?

— Ma mère me le rabâche au moins deux fois par jour ! La CHASSE est réservée à l’élite des sorciers et gnagnagna !

— En effet, seul un étudiant sur trois va en CHASSE. Je me suis arrêté au BANQUET. Que j’ai obtenu de justesse. J’étais plutôt un cancre.

— Vous ? C’est vrai ?

— Authentique ! En revanche, lorsque j’étais élève à Beauxbâtons, j’étais le meilleur joueur de Quidditch et j’obtenais à peu près n’importe quoi de mon balai. J’étais plutôt bon pour les sorts d’attaque et pour enchanter des objets. C’est comme ça que ma monture est devenue la plus rapide de l’école. Je me débrouillais en astronomie parce que je me servais des étoiles pour aller faire des tours, la nuit, en douce. En résumé, je réussissais ce qui m’était utile, ce que j’aimais.

Sans le moindre avertissement, Wilfried plongea la main dans sa poche droite de pantalon, s’empara de la balle de golf gardée en souvenir et la lança d’un geste rapide à la face du garçon. Andrea capta le projectile.

— Eh !

— Joli réflexe ! Depuis que nous sommes arrivés, je te vois faire l’andouille sur le muret, au risque de te rompre le cou. Tu n’as pas perdu l’équilibre une seule fois, ce qui est remarquable. Toi qui aimes prendre tous les risques pour grimper aux arbres, enfourcher un balai, voler en évitant des obstacles, ne devrait pas te poser de problème. À part t’amuser, blaguer, tu apprécies quoi ?

— J’aime lire. Surtout des romans d’aventure, des légendes. Moins ça a l’air réel, mieux c’est.

— Et tu aimerais faire quoi, quand tu seras adulte ? Je veux dire : quel métier de Moldu ?

— Le football. C’est pas un métier, je sais. Mais je trouve ça génial.

— Le sport te plaît ?

— Oui ! s’enthousiasma-t-il. Vous croyez qu’un jour, des sportifs seront payés ? Que cela deviendra leur métier ?

— C’est déjà le cas. Les joueurs des grandes équipes de football anglaises reçoivent un salaire. Il est modeste, mais je suis sûr que cela changera.

— Quand ?

— Tu as vu les footballeurs de Nice ? Ils ont tous le même maillot de cette manufacture appelée « le Coq sportif ». 3 Le directeur de cette entreprise leur offre les chaussures, les maillots et même de l’argent pour qu’ils fassent de la réclame pour son nom. Bientôt, il y aura plus de marques et plus d’argent. Dans le monde sorcier, les meilleurs joueurs de Quidditch reçoivent déjà de jolies fortunes.

— Vous avez joué en équipe nationale, vous, Professeur ?

— Je n’ai été sélectionné qu’à treize reprises. Le sport, c’est ma vie. Tu vois, même en étant un mauvais élève, j’ai réussi à faire ce que j’aime. Apprendre à voler, à jouer. À l’Académie, on ne te demandera jamais de devenir l’élève le plus brillant. Jamais. Bien sûr, les professeurs exigeront que tu travailles. C’est normal, c’est notre métier. Mais, le plus important, c’est le bien-être des élèves. Être heureux, trouver son bonheur, sa voie, parfois là où on ne s’y attend pas. Même avec les pires handicaps. Par exemple, nous avons un élève incollable sur les plantes, les herbes. La professeure de botanique ne parle que de lui. Il réalise aussi des potions très compliquées et avec les créatures magiques, il est très à l’aise. Il s’appelle Jacques. C’est un Cracmol.

— Un Cracmol ?

— Oui. Un des élèves les plus appréciés de ses camarades et des enseignants. Il n’est pas malheureux de ne pas posséder de pouvoir sorcier parce que ses réalisations suffisent à son bonheur.

— De toutes les façons, comme la place est déjà prise, je n’irai pas.

— Sauf que tu n’es pas un Cracmol.

— Ben si !

— Eh non ! Tu sais, on a beaucoup de points communs, tous les deux. Moi aussi, j’aimais faire des farces, de temps en temps.

Le garçon se rembrunit.

— Hé hé ! Si mes souvenirs sont bons, il faut dire… Palmavim… Quelque chose dans ce goût-là. Dès que la main qui a jeté le sort rentre en contact avec une baguette, son pouvoir s’éteint. Mais, si on possède un coup d’œil rapide, comme moi, on s’aperçoit que ça ne fonctionne que lorsque la paume entière englobe le manche. Si tu la tiens avec le bout des doigts, ça ne marche pas.

— Palmavim aufert, 4 concéda Andrea.

— Voilà ! C’est de la magie très futée, ça ! D’autant que le sortilège ne se dissipe pas avec un simple Finite Incantatem mais en se lavant les mains avec la rosée matinale déposée sur des orties. C’est en lisant que tu l’as appris, ce sort ?

— Oui, Professeur.

— Ça restera entre nous. Je dirais que je t’ai administré une potion nettoyante.

— Merci, Professeur.

— Veux-tu bien repenser à ma proposition ? Si tu intègres l’Académie, je te fais la promesse que tu y passeras les plus belles années de ta vie. Sauf en Étude des Moldus ou en Droit et Politique sorcière.

Andrea éclata de rire. Puis, il affirma sur un ton grave :

— Ma mère va regretter mon admission.

— Oh, je n’en doute pas une seconde ! Nous sommes d’accord ?

Le référent tendit la main pour sceller le pacte. Le garçon s’en empara, déterminé. Le duo professeur-élève débattit ensuite sur les objets enchantés insoupçonnables pour réaliser des blagues. La conversation dévia ensuite sur la baguette possédée par Andrea, une combinaison d’aulne et de plume de Phénix. Wilfried lui confia ignorer tout de la science des baguettes, hormis que les inclusions de Phénix traînaient la réputation de donner les objets les plus difficiles à dompter. Parvenir à la faire taire était une véritable prouesse. Wilfried capta son attention avec la bibliothèque de l’école, source inépuisable de lectures passionnantes. Il lui narra les plus beaux coups de Quidditch réalisés par des élèves guère plus âgés que le garçon. Après une bonne heure de discussion, entrecoupée de lancers de balle de golf, le professeur ramena l’enfant à ses parents affolés. Il se contenta de dire « à bientôt ! » et disparut d’un craquement sonore.

Hercule était ennuyé. Que devait-il faire ? Écouter son aîné et se taire ? Ou bien lui avouer qu’il connaissait déjà les formules ordonnant à l’acacia auriculiformis d’écouter les enchantements ? Qu’il savait quelle phrase mettait fin à l’envoûtement ? Gervais lui avait confié la tâche « d’instruire » un dodécaèdre vierge pour le transformer en un agenda opérationnel. Le directeur avait dressé la liste des instructions et expliqué que, pour une raison historique, chaque apprentissage conduit avec une inclusion d’acacia débutait et s’achevait par du gaélique écossais. Èisd ri m' bhriathraibh signifiait « écoute mes paroles » tandis que Sàmhach mo bhriathran indiquait « mes mots sont silencieux ». Entre ces indications de début et de fin, le sorcier récitait des lignes entières mêlant grec et latin. Chaque ligne comportait deux éléments de base : titulo – intitulé – précédant n’importe quels mots de français décrivant la fonction à venir et instructio – instruction – suivi du sortilège à accomplir. Ainsi, pour allumer les jours contenant un parchemin où des écrits, des mémos avaient été consignés, le sorcier disait :

— Titulo : allumer le jour 1. Instructio : gravis lignum verde.

En clair, il fallait que l’emplacement, alourdi par l’encre du parchemin contenu, verdisse. L’instruction fournie, il fermait l’écoute de l’acacia. Ensuite, il recommençait le processus, sur les 366 journées possibles. Une fois qu’il avait « enregistré » la flopée de formules unitaires, il crée un intitulé général « Allumer tous les jours » et dictait, en instructions, les noms des 366 intitulés. C’était fastidieux et source d’erreurs, d’oublis. Aussi, lorsqu’un sorcier était chargé d’enchanter l’agenda perpétuel, il traitait plusieurs pièces en parallèle pour ne pas s’épuiser en répétitions.

Le petit Belge disposait de plusieurs jours pour atteindre cet objectif. Cependant, il espérait y parvenir en changeant de méthode. Pour cela, il lui fallait un phonographe moldu. Cet appareil mécanique permettait d’enregistrer la voix sur un cylindre gravé et de rejouer l’enregistrement à volonté. Il avait écrit à Sigrid pour qu’elle l’aide dans sa démarche. Or, la jeune fille ne répondait pas à ses courriers. Lassé d’attendre qu’elle cesse de bouder – il s’imagina qu’elle le battait froid pour ne pas avoir répondu aussitôt à ses courriers –, il avait sollicité Shin. Le Japonais avait questionné son père, grand mélomane et adepte des inventions les plus utiles. Monsieur Ishii usait d’un phonographe pour y enregistrer les instructions à l’attention de son assistant. L’homme n’avait qu’à tourner une manivelle comprimant un ressort pour mettre l’appareil en marche et écouter le cylindre gravé délivrant les messages de son supérieur. Contre quelques Gallions, le Belge avait pu commander un appareil à Paris. Il arriverait accompagné de plusieurs cylindres vierges.

Si l’apprenti menuisier escomptait révolutionner la production, c’est parce qu’il avait fait une découverte capitale dans la cave des Delacour. L’armoire de la chaufferie masquait une pièce secrète dans laquelle une Pensine, datée du 7ᵉ siècle, emmagasinait la totalité des connaissances de générations d’artisans amoureux du bois. Le tout premier sorcier à l’avoir créée et alimentée, n’était pas un Delacour mais un Delawcore, un Écossais fier de ses origines et sa culture celte. Hercule avait jubilé à chaque souvenir consulté dans la Pensine. Désormais, il n’ignorait pas comment certains meubles avaient pu perdre leur sortilège d’extension et se transformer en pièges mortels. Il suffisait que l’acacia auriculiformis dont on avait extrait les esgourdes, n’ait jamais été colonisé par une espèce précise de fourmis, pour que le défaut se manifeste tôt ou tard. La symbiose, entre l’arbre et les insectes produisant un médicament naturel, était essentielle.

La découverte la plus ahurissante provenait d’une longue réflexion d’Alistair Delawcore. L’usage du gaélique écossais par A.D ne se restreignait pas aux seules activations et désactivations de l’écoute. En réalité, cela allait au-delà des rêves les plus fous d’Hercule.

Au matin du 2 août, il crut que son phonographe était livré. En réalité, le colis était d’une toute autre nature et le livreur n’était pas un inconnu.

— Edgar ! Oh bel oiseau ! Je suis si heureux de te voir !

Le garçon se précipita sur la harpie féroce et la cajola. Il la délivra de son encombrant colis et la rétribua. Il fouilla ses poches et dénicha quelques insectes séchés dont l’animal raffolait.

— Attends-moi là ! Je vais te ramener de quoi te régaler.

Cinq minutes plus tard, le Belge posait une écuelle d’eau fraîche et un bol rempli de graines.

— Voilà, mon ami ! Alors, voyons ce paquet… Il vient de Jacques !

Il déballa le cadeau en toute hâte. Outre la lettre accompagnatrice, il y avait des moustaches de Chartier, des vésicules de Piment Cornu, plusieurs Picbarboules, des poils de Niffleur, des plumes de Dirico et d’Hippogriffe, deux griffes de Jackalope, une écaille d’Occamy, la pince séchée d’un Malagrif, une chose gluante authentifiée comme l’unique globe oculaire d’un Bécut retrouvé mort dans l’Ariège et une plume irisée, d’un bleu soutenu avec un ocelle émeraude, pareille à un œil.

En l’admirant, Hercule éprouva une sensation étrange, comme si la tache le suivait du regard, tout en inclinant la plume dans n’importe quel sens. La lettre de Jacques, fort sympathique et empreinte de sa chaleur coutumière, n’en disait pas plus à propos de ce Globulaire. Un nouveau mystère à éclaircir.

Sous les regards mi-méfiants, mi-amusés des employés, l’apprenti rapporta à l’oiseau toutes les nouvelles en sa possession. Il lui confia son admiration sans borne pour Umbelina, la plus intrépide de ses amis. Il avoua qu’Eugénie et sa fantaisie lui manquaient beaucoup. Il aurait donné cher pour la voir au volant d’une automobile ou vêtue comme un mitron, préparant de délicieuses spécialités pâtissières. Edgar accompagna ces confidences d’une série de gazouillis et roucoulades. Dès que le garçon prononçait le prénom de l’Aloysienne, la harpie gloussait. Edgar appréciait-il la jeune fille ? Possible.

Ensuite, l’élève d’Urtica s’épancha sur sa découverte : la Pensine des Delacour. Grâce à un long souvenir, inexploité à ce jour, il s’estima en mesure de bouleverser le monde sorcier.

— Ce sera aussi révolutionnaire que l’apparition du balai volant !

Enfin, il lui confia qu’il désirait créer des baguettes plus poétiques, plus artistiques, capables d’engendrer de la magie visuelle, sonore, spectaculaire mais pacifique.

— Tu vois, Edgar, je ne veux plus créer quoi que ce soit qui ressemble à la baguette-poignard en camphre. Te rends-tu compte, Edgar ? Cette chose, entre les mains de Gervais, qui n’est pas le sorcier le plus virulent, a failli provoquer un glissement de terrain ! Sa puissance destructrice, entre des mains mal intentionnées, serait dévastatrice. Je l’ai confiée à Gervais. J’espère juste qu’il ne la vendra pas. Cela vaut mieux. Du coup, je me demande si je ne ferais pas bien de jeter le venin de Marsouin des sables. Cette créature a l’air aussi dangereuse que le Nundu inclus dans le camphre.

Edgar, rassasié, écoutait le monologue du garçon sans broncher. Cependant, lorsque son sorcier favori lui suggéra de transporter la réponse au courrier de Jacques, l’oiseau s’agita, escamota sa petite besace destinée à engranger les paiements, piailla de plus belle et finit par prendre son élan sur la table de travail, avant de quitter l’atelier à tire-d’aile. Hercule en fût décontenancé :

— Ça, alors ! Quel Pucestis l’a piqué ?

Il fit des efforts pour ne pas s’attarder sur le comportement inhabituel de l’oiseau. Il étala les inclusions possibles et s’interrogea :

« Les sucres d’orge. Je suis convaincu que cet aspect, allié à une taille modeste et des inclusions de Niffleur, créature agitée mais inoffensive, ferait un tabac auprès du jeune public. »

« Écoute… »

La voix de Maïkan se superposa à ses pensées, le guidant à travers les distances et les méandres du temps. Il ferma les yeux. Le Chakte Pok rouge des baguettes friandises, combiné à la vésicule de Piment Cornu. Un mariage sucré, épicé. Ce qui le surprit davantage, c’est qu’il ne songea pas à une seule personne pour l’inspirer mais à deux. Georges Feuillantine, le chef sorcier régnant sur les cuisines de Beauxbâtons. Un personnage tout en gourmandise. La seconde personne s’imposant à son esprit, défiait la logique : Jacques Boulanger. Comment le Cracmol pouvait-il influencer la personnalité d’une baguette ?

« Mystère… »

Au matin du 5 août, les idées d’Hercule étaient limpides et ordonnées. La réception du phonographe l’autorisait à « industrialiser » la production du dodécaèdre agenda. Sur un parchemin, il rédigea la litanie répétitive à prononcer devant l’entonnoir recueillant les paroles gravées sur le cylindre. Il procéda à l’enregistrement. Ensuite, avec l’aide de Jonas, il confectionna une sorte de cage articulée à douze faces, dans laquelle le dodécaèdre se logeait. La cage possédait 366 piques de métal montées sur ressort. Jonas fabriqua le carcan baptisé « moule à enchantement » et fit en sorte que la pression sur un bouton poussoir démarrât l’abaissement successif des 366 piques, à raison d’une toutes les dix secondes. Devant les yeux ébahis des employés, Hercule actionna le poussoir et le phonographe en même temps. En un peu plus d’une heure, l’intégralité des emplacements fut enchanté. Comme le cylindre contenait sa voix enregistrée, il suffisait de rejouer l’enregistrement avec un nouveau dodécaèdre. Mieux : si on créait dix moules à enchantement, qu’on les démarrait tous en même temps que la voix d’Hercule, on ensorcelait dix agendas en une seule heure.

Le soir venu, l’enfant reçut les plus chaudes félicitations du directeur. Hercule avoua que cela lui paraissait insensé de répéter à l’infini la même séquence de sortilèges. L’aspect fastidieux de l’exercice l’avait poussé à imaginer une solution économisant le temps. Et l’argent. Gervais lui prédit un avenir des plus radieux si le garçon poursuivait dans cette voie.

Le jeune Belge fourmillait d’idées. La mallette du parfait Auror occupait toujours son esprit. L’objet utilitaire, au service des employés d’A.D, dont il avait achevé la construction mécanique, recevrait les enchantements les plus audacieux que la Pensine l’autorisait à accomplir.

Tandis qu’il rêvait dans son lit, imaginant la tête des sorciers, la voix se manifesta :

« Écoute le cœur qui bat. Écoute ses paroles. »

« Ses paroles ? Boum boum boum. Il ne sait rien dire d’autre. »

« Vraiment ? Et si tu rendais ces battements intelligibles ? »

« Mais comment ? »

« Écoute et tu sauras. »

Les jours passés défilèrent dans son esprit, comme un film moldu accéléré. Attentif, il guetta l’infime fraction de seconde où un événement extraordinaire serait souligné. Soudain, il ouvrit les yeux et s’écria :

— S’il veut me parler, il suffit que je lui donne la parole !

Il s’endormit en quelques secondes, comme si la satisfaction presque extatique avait consumé ses dernières parcelles de conscience. Le visage serein de Waldo lui apparut en rêve. Hercule ne versa pas de larmes.

Le Belge avait de quoi être fier. En une journée de labeur, il avait dissipé les doutes sur l’industrialisation de l’agenda. Vingt dodécaèdres, testés et approuvés, s’alignaient sur une étagère de la réserve, prêts à être expédiés et à contenter autant de sorciers désireux de s’organiser. La réussite était telle que Gervais avait demandé à ses employés de concevoir deux ou trois cages taillées pour le modèle ministériel, aux dimensions plus généreuses. Comme l’enchantement était identique, le cylindre gravé serait exploité sans changement. Un gain de temps phénoménal ! Dans la même journée, il avait aligné trois baguettes sucre d’orge en Chakte Pok. La première était animée par un poil de Niffleur : elle était assez exubérante. La seconde avait reçu un Picbarboule : son Lumus Solem rouge foncé était idéal pour éclairer une chambre de développement photographique. Quant à la troisième, où il n’avait cessé de penser à Jacques et au chef Feuillantine, il était incapable de déterminer ses inclinaisons naturelles. Il y avait un rapport avec la nourriture que Jacques affectionnait mais lequel ?

Enfin, comme si sa journée n’avait pas été assez fructueuse à ses yeux, le petit Belge s’était mis en tête de dénicher deux tubes de cuivre d’environ 70 cm l’unité, une paire de petits morceaux de caoutchouc, un ressort d’une dizaine de centimètres et de la peinture grise métallisée. Une fois ces matières premières rassemblées, il avait, à l’aide d’un étau, incurvé l’une des extrémités de chaque tube. Ensuite, il avait placé les tubes en parallèle et les avait reliés avec le ressort. Les extrémités courbes, qui se touchaient, pouvaient s’écarter puis reprendre leur position initiale grâce au ressort. La partie magique, la plus délicate, avait suivi ces premières opérations. Le bois de serpent avait donné deux tranches épaisses d’un centimètre : Hercule les avait percées de part en part et creusées sur une face. Il avait inséré une moustache de Chartier dans chaque disque. Une fois cette phase achevée, il avait emboîté les disques sur les extrémités droites des tubes de cuivre. Il avait gardé le plus minutieux pour la fin : couper deux minuscules morceaux cylindriques sur la racine, larges d’un et longs de trois centimètres, les percer, les évider, les insérer dans les extrémités courbes en les collant si besoin et peindre tous les éléments en gris. Une vraie gageure. Après séchage, il avait ajouté du caoutchouc sur les embouts. Ainsi, il avait créé son premier stéthoscope biauriculaire, plus vrai et plus fonctionnel que nature.

À peine séché, il l’avait testé sur son propre cœur. Les battements étaient amplifiés. Il percevait le moindre gargouillis, souffle ou râle. En cours de médicomagie, il disposerait d’un formidable outil de diagnostic.

La nuit, alors que les discussions s’éternisaient autour de la table, il sortit et s’allongea dans l’herbe. Il dirigea les cônes aplatis vers le firmament, espérant capter des sons venus des étoiles ou de lointaines planètes. Les battements cardiaques du bois serpent se manifestèrent. Boum boum boum. Les tonalités sourdes s’évanouirent peu à peu et, comme sur une radio moldue, en cherchant la fréquence d’émission précise, des mots intelligibles se formèrent. La langue était inconnue. La baguette au cœur de Billywig ne fut d’aucune utilité pour décrypter le texte chantant, entrecoupé de cris et de sifflements. Le mystère demeura entier.


1 En 1920, en lieu et place de l’actuel hippodrome de Cagnes-sur-mer, il y avait un parcours de golf.

2 Le terme « dégueulasse » est apparu en 1867.

3 Le Coq Sportif, un atelier de textile, est né en 1882. Émile Camuset, son fondateur féru de sport, décide de confectionner des maillots jersey pour ses amis cyclistes, footballeurs et rugbymen.

4 « La paume enlève le pouvoir ».

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