Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 11 : Sortilège 11 : l'invité surprise

9896 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 11:41

Les vacances d’été se déroulaient à des cadences différentes, selon les membres de l’Ordre Gerbera. À Espelette, par exemple, Umbelina n’était pas satisfaite des missions qu’elle s’était arrogées. Certes, son exploit, son record d’altitude n’était pas battu, par qui que ce soit. Mais sa première tentative pour devenir un Animagus venait d’échouer. À la première étape ! La feuille de mandragore qu’elle devait conserver dans sa bouche durant une lunaison, sans jamais la retirer, avait disparu lors du match opposant les Pimentines aux Sirènes. La disparition était survenue pendant sa chute, en vrille. L’avait-elle relâché ou avalé ? Aucune importance. Dès le 12 août, elle avait pris une nouvelle feuille de mandragore. Elle était consciente que la seconde tentative devait être la bonne. Durant l’année scolaire, la tâche serait compliquée par l’obligation de participer aux cours, à l’oral et par la raréfaction des orages durant la période hivernale. La prochaine lunaison aurait lieu le 10 septembre. Elle ignorait où elle se trouverait à cette date. Avec les Pimentines ? À l’Académie, dans son pavillon, patientant avec les né-Moldus dont monsieur Laflèche s’occupait ? Quoi qu’il en soit, il faudrait qu’elle puisse laisser la fiole avec la mandragore imprégnée de salive, un de ses cheveux et une cuillère en argent de rosée dans un endroit tranquille, jusqu’à la survenue d’un orage. Elle mesurait la difficulté pour réunir les conditions de la transformation en Animagus.

À 950 kilomètres du Pays basque, Sigrid achevait la remise en état du manoir Van Betavende. Dans un courrier, elle avait exprimé aux Flamel son désir de profiter de la solitude dans la demeure belge et que son action reste secrète. L’Autre ne se montrait plus. L’épisode de syncope, vécu au début de son séjour, ne s’était pas reproduit. À la manière d’Hercule, elle avait analysé les conditions de sa survenue. Le déclenchement avait eu lieu lorsqu’elle était dans la chambre de son ami, manipulant le cadre-photo où le quatuor posait en compagnie des parents du Belge. Elle avait alors été submergée par l’émotion, positive, heureuse. Et ça, l’Obscurus ne l’avait pas digéré. À moins que cela ne soit Victoire qui ait abhorré cet épisode de bonheur. Résultat : Sigrid avait pris un coup de vieux en retour, comme si son autre personnalité avait trouvé le moyen de se venger. Dans le doute, la jeune fille s’était tenue loin du souvenir, ne tenant pas à se retrouver dans l’état de la professeure Fordecafé à la prochaine rentrée.

Elle profitait du calme, se reposait, lisait, se promenait. Elle se sentait revivre, même si ses amis lui manquaient. Surtout Hercule et Eugénie. Parfois, elle était tentée d’acheter un ballotin de chocolats qu’elle pourrait partager avec eux. Puis, elle se ravisait, décidée à ce que son action à Bruges soit secrète. Elle était écartelée, incapable de prendre une décision définitive à propos du paquet trouvé dans le grenier. Comme si l’Autre agissait en douce, pour la faire douter, pour la déstabiliser.

À Paris, Shin et Katarina multipliaient les rencontres, prétextant mille et une raisons. De fait, le vicomte et Maria s’étaient revus. Au 1ᵉʳ septembre, Kikujirò prenait ses nouvelles fonctions d’ambassadeur. À la même date, il employait une nouvelle recrue au titre de traductrice, rattachée à sa personne. Depuis qu’elle avait appris la nouvelle, Maria se fendait de remerciements à chaque fois qu’elle rencontrait le diplomate.

Le duo d’élèves avait été rassuré par un courrier de Sigrid indiquant que tout allait bien pour elle mais qu’elle menait une mission secrète. Shin, intrigué, avait pris une poignée de pétales, l’avait lancée devant lui et avait interprété les retombées florales :

— Je la vois à l’étranger. Pas très loin. Elle utilise sa magie sans limite pour… réparer. Je sens qu’il y a eu une bataille féroce. Hercule est concerné.

— La maison natale de notre ami ?

— La lettre qu’il avait reçue de sa mère en février, ne parlait pas de destruction mais seulement de la mort de monsieur Van Betavende. Il est clair qu’aucun d’eux n’aura abdiqué sans combattre. Les assaillants étaient en surnombre. Il y a eu des dommages, c’est certain.

— Ainsi, Sigrid a choisi de remettre la maison en état.

— À coup de sortilèges. Comment a-t-elle pu… ? Je croyais que nous ne pouvions exercer la magie que dans le château.

— Pas seulement. Rappelez-vous la serre et la ménagerie de l’école. Madame Waldmeister lance une exception pendant ses cours. Elle est temporaire sinon, Hercule ne serait jamais tombé dans le piège lorsqu’il a sauvé le Bayours en pleine nuit. Et n’oubliez pas la dernière lettre d’Hercule : il a créé de nouvelles baguettes.

— Vous avez raison. Il a dû les tester. Il n’aura confié cette phase à aucun autre sorcier.

Le duo russo-nippon voyait juste. À Py, dans l’atelier Delacour, l’apprenti accélérait la cadence de ses productions enchantées. Sa « machine » destinée à assister les employés de la menuiserie n’était pas encore au point, mais il s’accrochait. À vrai dire, son esprit était agité pour plusieurs raisons. D’abord, ses petites cellules grises échouaient à décrypter le langage du bois serpent. Cela suffisait à le mettre en rogne, à pester contre lui-même, voire à douter des capacités de sa traductrice au cœur de Billywig. Ensuite, si un certain vague à l’âme l’avait envahi, c’était parce qu’il avait été bouleversé par la seconde visite effectuée chez Patxi, le sorcier à l’incroyable ménagerie gardée par les loups de pierre. Lors de sa venue, la meute l’avait encerclé et lui avait manifesté de la joie, de l’amour, lui faisant la fête de façon gauche, brutale, hurlant à la mort, pleurant à son départ. Errebelde avait communiqué ses instructions aux siens. Il y avait aussi les larmes de Patxi, ce gaillard costaud au faciès de Vercingétorix, une authentique guimauve, en fait. De l’émotion manifestée lorsque Hercule lui avait offert une baguette de Cocobolo, avec une dent de lait de Hortza en guise d’inclusion.

La création du garçon s’était révélée entre les mains du fermier. Elle affectionnait les charmes, les sortilèges liés à l’esprit et à la communication. La forme de la baguette était inhabituelle, car il n’y avait pas de pointe et de manche. Elle singeait la moustache foisonnante de Patxi et se tenait par n’importe quelle extrémité.

De temps en temps, Hercule regardait la photo Magiclic prise pour immortaliser les heures passées dans la ferme basque. L’émotion s’emparait de sa gorge et la voix de Maïkan lui soufflait que la fin de son histoire avec Errebelde n’était pas écrite. Il avait ordonné à l’animal de cesser de refuser de s’alimenter. Bien que l’explication sous forme de phrases n’aurait pas dû être comprise par le Hortza, Errebelde mangeait correctement, d’après les dernières nouvelles transmises par le fermier.

Enfin, l’ultime point qui chagrinait le Belge, c’était Sigrid. Dans son dernier courrier, elle ne mentionnait pas les Flamel, ni leurs précieux enseignements. Elle ne vantait pas les mérites des potions les plus ardues qu’elle ait eues à élaborer. Son amie ne répondait pas à ses questions, comme si c’était l’Autre qui prenait la plume et non Sigrid. Lorsqu’il s’était renseigné auprès de Shin et de Katarina, le tandem avait été unanime : après la visite du château de Versailles, l’Aloysienne ne s’était plus montrée et était demeurée évasive sur ses activités. En revanche, les enfants étaient certains qu’elle avait quitté Paris. En effet, les hiboux postaux mettaient un jour entier pour délivrer les plis.

Par chance, les nouvelles d’Eugénie lui mettaient du baume au cœur et surtout l’eau à la bouche. L’ex-héritière de Beauxbâtons lui avait expédié un colis gourmand, parfaitement scellé pour ne pas tenter l’oiseau postal chargé du transport. Le garçon avait pu goûter à des macarons fabuleux dont le tout nouveau alliant confiture d’abricot parfumé à la lavande et biscuit à la vanille, baptisé « Eugénie ». C’était un ravissement pour le palais. La jeune fille lui avait aussi offert une fiole de sirop à la rose et une autre au safran. Enfin, il avait eu droit à quelques gouttes de liqueur d’aspérule au cœur d’un mélange crémeux, pris entre deux couches de macaron au chocolat blanc. Elle s’amusait comme une folle et Augustin, son oncle, lui avait permis de conduire l’automobile. Enfin, il l’avait installée sur ses genoux, lui s’occupant des pédales et du levier de vitesse, elle se chargeant du volant. Elle était certaine de pouvoir mener l’auto à bon port dès qu’elle aurait pris quelques centimètres pour atteindre le frein, l’embrayage et l’accélérateur. L’allégresse d’Eugénie contrastait tellement avec la gravité dont elle avait fait preuve le jour de son départ. Son bonheur faisait celui du Belge.

Hercule prenait des notes sur toutes ses activités. Il les compilait ensuite pour son ami Garrick Ollivander, dès lors que cela concernait les baguettes. Il caressait l’espoir que le père de l’Anglais aurait un œil expert et critique sur son travail, n’ayant aucun guide ou référence en la matière. Le soir, il consignait ses avancées sur un grimoire ensorcelé pour ne révéler son contenu qu’après la consultation d’une séquence de pages précises, la constitution d’un dessin sur la couverture en bois, en déplaçant des pièces, et la prononciation, à l’envers, d’une phrase spécifique en gaélique écossais. Le garçon s’était très vite mis à l’apprentissage des rudiments de cette langue ancienne. Elle regorgeait de possibilités d’enchantement primaire. Les employés A.D, monsieur Delacour, aucun d’eux n’avait une idée du trésor enfoui dans la Pensine, sous forme d’une énigme laissée par Alistair Delawcore. Personne parce qu’Hercule, en lecteur compulsif, savait qui était la Moldue Ada Lovelace et pas eux.

Le 12 août, au petit matin, Agathe s’apprêtait à réunir ses trois référents pour établir la liste définitive des 90 élèves de première année. Avant d’en passer par cette étape, elle se rendit chez le Sondeur afin qu’il lui communique la procédure précise pour transmettre le document définitif. Elle lui demanda comment il se sentait et il répondit qu’il était en pleine forme, en dépit de sa débauche magique pour créer le pavillon du 4ᵉ ordre. Quand elle s’étonna qu’il n’y ait aucune ouverture, il lui signifia qu’elle serait révélée au dernier instant. Il avait masqué l’intérieur pour achever les aménagements et ménager l’effet de surprise. Enfin, juste avant de le quitter, elle eut l’idée de lui poser une question cruciale, même si elle s’attendait à une réponse de Normand, comme les Moldus le disaient lorsqu’il n’y avait ni franche affirmation, ni farouche négation.

— Sondeur… Auriez-vous connaissance d’un testament dissimulé dans les murs du château ? Un document d’une nature magique, un serment inviolable contracté entre les fondateurs de l’Académie.

— J’ignore l’existence d’un tel contrat. Cependant, Agathe, je ne suis pas arrivé à la construction du château, en 1323 mais seulement en 1380, avec l’installation des trois isoloirs.

— Oh… J’avais imaginé…

— Non, je suis navré, Agathe. Je ne sais rien des détails de l’historique du domaine, sauf lorsqu’ils ont été mentionnés par des élèves. De plus, ma capacité auditive n’est pas totale.

— C’est-à-dire ?

— Je ne perçois pas certains emplacements.

— Oh… Bien… Il n’y a pas eu de Ballessaim depuis le départ de son fondateur. Les traces de cette histoire se sont donc perdues.

— Je comprends ta déception. J’ai eu vent de ton échange avec Alfred Beauxbâtons, à propos du testament qu’il devra contracter avec un héritier au-dessus de tous soupçons. Il est fort préjudiciable qu’il ait pris ton analyse et celle du journaliste auteur de l’article, à la légère. Quand il affirme ne rien risquer ici, je suis d’accord avec lui. Cependant, deux fois par an, il quitte l’enceinte du château pour emmener les élèves de CHASSE-Médico visiter l’hôpital Bonpied. Cette exception pourrait s’avérer fatale.

— Je le crains, Sondeur. Merci pour ces éclaircissements.

— Je t’en prie.

— Je vous retrouve ce soir, pour vous livrer la liste des élèves retenus.

— Je t’attends avec impatience.

Agathe était déçue mais l’opération eût été trop aisée si le Sondeur avait pu lui indiquer l’emplacement du précieux document. En revanche, l’esprit animant le château allait pour le mieux. Il demeurait évasif sur les circonstances de sa guérison, sur l’origine de la maladie et se contentait de se confondre en excuses pour l’avoir malmenée et presque carbonisée.

Le bureau de la directrice étant en chantier, elle se rendit au tonneau de la bibliothèque. Les trois référents l’attendaient, une tasse de café brûlant à la main. Ursula opérait une razzia sur les biscuits à discrétion, comme si elle n’avait rien avalé de la semaine. La Suissesse et les douceurs sucrées, c’était une passion… dévorante.

Aux référents conviés s’ajoutaient, à la demande de la directrice, Edmond dont l’avis serait précieux et le concierge, très étonné par cette convocation alors qu’il débordait de tâches à l’intérieur et en dehors du château.

— Mesdames, messieurs, bonjour. Nous y voilà ! Après cette matinée, vous profiterez enfin de vos vacances.

— Hum…

— Oui, sauf vous, Sébastien.

Elle se racla la gorge.

— Asseyez-vous. Pour commencer, j’aimerais que vous me fassiez part de vos difficultés sur le terrain. Elvira ?

— Aucun problème notoire. Le voyage vers Marie-Galante fut long, parsemé d’impondérables mais le déplacement en valait la peine.

— Ursula ?

— Che crois que ch’ai fu tous les candidats. Ch’ai noté que ze zera compliqué de maintenir les quotas des Pays-Bas.

La directrice consulta la liste exhaustive. Quatre candidats étaient inscrits pour trois places disponibles. Elle interrogea :

— Pourquoi ?

— Che n’ai rencontré que deux enfants dont un qui m’a laizzé de zérieux doutes.

— Deux candidats ? Et les deux autres ?

— Les parents ont dézidé de faire appel à des prézepteurs.

— Des soutiens à la famille Van Kriedt, grommela Sébastien. Je parie ma baguette.

— Espérons que leur ministère ne touchera pas au budget. Wilfried ?

— Ce ne fut pas de tout repos. Edmond peut en témoigner.

— Votre fondation aura du travail, c’est cela ?

— J’ai ramené trois élèves dans mes bagages, si je puis m’exprimer ainsi. Mais j’ai choisi cette passionnante mission ! Les enfants ont été installés dans les vestiaires du stade. C’était à titre provisoire mais le campement improvisé a du bon. Il y a tout ce qu’il faut : toilettes, douches et des brancards transformés en lits. J’ai fait au mieux en attendant leur répartition à la rentrée. Je resterai et m’occuperai d’eux avec un elfe de maison.

— Épatant ! Je n’aurais pas proposé mieux, surtout avec la privation de moyens. Bravo !

— Ma tournée s’est bien passée. Ce fut sportif avec le fils Alinea. Une très forte personnalité. Quant à la rencontre avec le Mini…

— Nous verrons cela en aparté.

— Bien sûr.

Elle s’empara d’une liasse de parchemins et commenta :

— J’ai lu, avec attention, vos différents rapports. Vos propositions respectent la logique.

La perspective d’une réunion écourtée les mit en joie.

— Cependant, vous n’êtes pas en possession de tous les éléments et je m’en excuse. En votre absence, j’ai pris certaines décisions radicales. Je sais qu’Armand – paix à son âme – se réservait les décisions ultimes, sans vous informer. Je ne ferai pas comme lui. Je vous livre, dès à présent, les cinq modifications et comment je les justifie auprès de vous et de vous seuls.

La directrice sous-entendait que si le ministère lui demandait des comptes, elle le renverrait paître.

— Voici les cinq noms retirés de la liste. Hubert-Charles de Polignac.

Elvira étouffa un rire nerveux. Elle avait rendu visite à ce candidat issu d’une famille de suprémacistes peu enclins à dissimuler leurs opinions. Hubert-Charles était le frère de Geoffroy dont la réputation sulfureuse s’étalait sur le monde sorcier. Le cadet était fait du même bois que l’aîné. De la graine de Traditionaliste, formaté dès le berceau, agitateur de baguette en noyer noir, gavée au poil de Troll.

— Sont également éliminés Jean de Valmy, Roland Lestrange, Hippolyte Tremblay et François-André Rostang de Hautefeuille.

— Ouch ! s’exclama Sébastien. Quel pavé dans la mare !

— Agathe, vous êtes consciente de la réaction qu’auront ces familles de…

— Suprémacistes ? Osons le terme ! Mettons des noms sur le visage des ennemis de l’Académie ! Tant que je serai à ce poste, tant que le ministre nous mettra des bâtons dans les roues, je frapperai là où cela fait mal !

L’auditoire hocha la tête en silence. Le plus intrigué et amusé, c’était Sébastien. De sa grosse voix de baryton, il brailla :

— Je veux d’autres bonnes nouvelles ! Qui les remplacera ?

— Ursula, je suis désolée d’aller contre votre avis. Je repêche Els Van Dijk. Il nous faut au moins deux Bataves.

— Za me fa très bien. On arrifera bien à en faire une zorzière.

— J’ai foi en vos talents. Après tout, n’avons-nous pas obtenu des résultats spectaculaires avec Jacques Boulanger, un Cracmol ?

— Za, z’est zûr ! Boulancher ferait un eczellent azziztant ! serina la Suissesse pour une énième fois.

— C’est pour cette raison que nous accueillerons Bérénice Feuillade.

Les interlocuteurs se dévisagèrent. L’identité de cette recrue leur était inconnue.

— Feuillade ? J’crois qu’il y en a un qui travaille à l’hôpital, avança le concierge. C’est un de ses enfants ?

— Qui est-ce ? osa Wilfried.

— Une Cracmol. L’aînée de Saturnin Feuillade.

— Ouh là ! lâcha Sébastien, ne cachant rien de l’ascenseur émotionnel qu’il vivait.

— Chaque année, une place, sur les 90 disponibles, sera attribuée à un enfant né de parents sorciers mais n’ayant pas développé de dons pour la magie. Cette information sera communiquée aux nations sorcières dont nous recevons les enfants, afin que des Cracmols italiens, espagnols, par exemple, puissent accéder à nos enseignements.

— Vous allez vous attirer les foudres des familles influentes, madame la directrice, reprit le concierge sur un ton moins rigolard. Vous entamez une révolution.

— C’est juste un avant-goût, mon cher. Wilfried, vous avez estimé que Aria Giordano et Faustina Mancini, aux places 28 et 29 de votre classement italien, étaient éliminées. Je les intègre à la liste définitive.

— Cela nous donne 29 Italiens. C’est deux places de plus que leurs quot… Oh… C’est un signal fort, pour le ministère et nos amis transalpins.

— Exact.

— Vous n’espérez tout de même pas que leur ministre va vous gratifier d’une rallonge monétaire, une bourse en moke de la main à la main ? plaisanta le référent Aloysia.

— Je n’irai pas jusque-là. Mais dussé-je apprendre l’italien pour le charmer, je compte bien obtenir son soutien.

— Il reste une place, si je ne me trompe pas ?

— Vous comptez bien, Edmond. Le dernier élève inscrit sur la liste, j’ai découvert son existence la semaine dernière. Il se nomme Séraphin Ballessaim.

— Ballessaim ? s’étonna l’auditoire, synchronisé à la perfection.

— Comme le fondateur ? ajouta Elvira.

— Il s’agit de son descendant.

— Attendez… J’ai entendu des histoires comme quoi, tous les Ballessaim avaient été victimes d’une malédiction, qu’ils naissaient tous Cracmols.

— Philippe Ballessaim, le père de l’enfant, me l’a confirmé. Aussi, qu’elle ne fut pas sa surprise lorsqu’une baguette a réagi et a lancé plusieurs sorts informulés, une fois mise dans les mains du garçon.

— Un Ballessaim à Beauxbâtons. Je me demande comment Alfred va le prendre.

— Pourquoi le prendrait-il mal, Elvira ?

— Eh bien… Parce que la malédiction aurait pu être orchestrée par son ancêtre. C’est une rumeur qui a perduré.

— Le temps aura effacé l’antagonisme. Le garçon est au comble du bonheur à l’idée d’intégrer l’école. De toutes les décisions que je viens de prendre, l’arrivée de Séraphin est la seule inaltérable.

Sébastien n’en démordit pas : la directrice déclarait la guerre au ministère. Wilfried souligna que le premier acte était signé de Picaillou, en amputant le budget. Toute l’assistance y alla de ses commentaires, se demandant comment Agathe s’en sortirait avec les courriers explicatifs aux familles, comment elle ferait pour gérer l’école avec moins d’argent et autant d’étudiants. Avec patience, elle leur détailla son budget prévisionnel, le plan d’économie, les idées entérinées pour y parvenir. Durant les palabres, Elvira demeura silencieuse, plongée dans ses pensées. Une question l’obnubilait : pourquoi Agathe ne transigerait-elle jamais sur la présence de Séraphin Ballessaim ? Qu’est-ce que cela cachait ? Puis, elle avait fini par voir les bons côtés des mesures d’Agathe. D’abord, il y aurait 45 filles et 45 garçons dans la nouvelle promotion. Grâce aux rectifications de dernière minute, la parité était atteinte. Ensuite, Barthélémine Chantepierre figurait au nombre des inscrits. Sa nature en ferait une championne. La sienne. L’histoire ne se répéterait pas.

Chaque année, aux alentours du 15 août, Gervais organisait un destin où ses employés, leurs conjoints et leurs progénitures étaient conviés. Il dressait un grand chapiteau bariolé, comme ceux des cirques moldus. Il invitait aussi des amis et de fidèles clients. Le temps d’un jour, il se transformait en roi des grillades et rôtissait une grande variété de viandes, de saucisses et de légumes. Le tout était servi avec des salades composées, colorées, élaborées par Claudia, assistée des enfants.

Cette fois, la fête tombait le dimanche 17 août et le temps, radieux, était de la partie. Les premiers invités se présentaient déjà et son feu peinait à produire des braises. Gervais proposa des Bièraubeurres et des jus de fruits pour faire patienter les convives. Il lui fallait de petits morceaux de bois brûlant vite pour venir à bout des bûches fendues. Hercule proposa son aide. Le patriarche lui suggéra de se rendre dans l’atelier et de récolter des copeaux de bouleau et de pin. Il lui fallait une bonne centaine de litres. Il suffisait de passer le balai dans l’atelier de découpe, Jonas et ses collègues n’ayant pas eu le temps de le faire depuis plusieurs jours, happés par le travail.

— Demande de l’aide à Roxane. Il y a de grands sacs en toile pour les déchets, dans la réserve. Tu te souviens des caisses remplies de cales ?

— Oui.

— Juste au-dessus de l’étagère de droite.

— J’y vais.

Le Belge alla requérir l’aide de l’aînée des Delacour. Elle accepta avec plaisir. Voir Hercule sortir de sa réserve habituelle était agréable.

Les enfants trouvèrent les sacs de jute tissée assez volumineux pour contenir 200 litres de copeaux et de sciure mêlés. Mais, au lieu de s’emparer de balais et de pelles pour opérer la récolte dans l’atelier, Hercule fila à sa table de travail et en extirpa un drôle d’engin. Il ressemblait à une poubelle, pas très large – 50 centimètres –, carrée, avec quatre roulettes et un corps d’environ un mètre de hauteur. Il possédait un couvercle articulé. En façade, il y avait trois boutons poussoir en bois, montés sur ressort, avec une couleur distincte chacun. Un bouton vert, un rouge, un bleu. Roxane aperçut des têtes de balai sous la création, entre les deux jeux de roulettes.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Mon invention. Vous allez voir.

Il plaça la création dans un angle de l’espace découpe, enfonça le bouton vert et la chose se mit en branle, avançant droit devant elle. Au fur et à mesure de la progression, les balais, couplés aux essieux avant grâce à des engrenages démultiplicateurs, entraient en rotations opposées, amassant les déchets au centre de la poubelle.

— Bon sang ! Ça avale les copeaux !

Sur la ligne traitée par l’engin, les restes de bois se résumaient à de la poussière fine. Lorsque la poubelle heurta, en douceur, le mur opposé, elle effectua un quart de tour sur elle-même en bloquant les roues côté gauche et en actionnant les droites. Elle progressa d’environ 25 centimètres puis effectua un nouveau quart de tour. Elle repartit à l’assaut des déchets en revenant vers les enfants.

— C’est fantastique ! Comment ça fonctionne ? Qu’est-ce qui se passe lorsque le récipient est plein ? Mon père va devenir fou en voyant cette création ! Les employés vont l’adorer ! Les balais enchantés ne fonctionnent pas bien et ça leur casse les pieds de nettoyer tous les jours.

— Venez avec moi.

Ils se dirigèrent vers la trappe où les déchets étaient jetés. À l’extérieur de l’atelier, une porte donnait sur un escalier menant à la fosse. L’hiver, Gervais y puisait un combustible bon marché pour fabriquer des bûches compactes grâce à un sort analogue au Reducto. Un seul concentré de bois brûlait une journée entière dans la cheminée et suffisait à chauffer la maison.

Les enfants insérèrent un grand sac dans la trappe et le bloquèrent avec des cales. Quelques minutes plus tard, à mi-parcours, la drôle d’invention stoppa sa progression. Un bruit de ressort se fit entendre. Une pièce de bois munie d’un drapeau était relevée sur le côté de la poubelle.

— C’est plein. Je n’ai pas encore géré le déversement automatique mais, au moins, on sait quand le réceptacle est rempli.

Le garçon poussa la machine jusqu’à la trappe. Il ouvrit le couvercle et, avec l’aide de Roxane, il bascula la poubelle jusqu’à ce qu’elle soit vide. Il remit le drapeau en berne et ramena l’appareil là où il avait déclaré forfait. Une nouvelle pression sur le poussoir et le nettoyage reprit.

— Quand j’aurai achevé de le mettre au point, l’avaleur de copeaux démarrera toujours de la trappe, accomplira son circuit de nettoyage, en comptant ses tours de roue et ses changements de direction et viendra se vider tout seul à son point de départ. Il se positionnera au-dessus, la partie dessous, derrière les balais, s’ouvrira. Tous les déchets tomberont. La poubelle reculera un peu, enclenchant le sabot. Toujours en comptant ses tours de roue, l’avaleur reviendra là où il avait stoppé.

— C’est… stupéfiant ! Comment as-tu réussi un tel tour de force ?

— Cela n’a rien eu de facile, je peux vous l’assurer. L’avaleur ne remplacera jamais un Tergeo final, mais il mâchera grandement le travail. Il fonctionnera en cours de journée ou même la nuit.

— La mâchoire de Papa va se décrocher ! Au fait, il t’a parlé de la lettre ?

Hercule la dévisagea, avec un haussement de sourcils :

— Quelle lettre ?

— Zut ! J’en ai trop dit. Bah ! Il va sûrement te raconter.

Alors que l’avaleur en avait fini avec sa seconde tournée, les enfants le vidèrent et achevèrent de remplir le sac. Ils sortirent le ballot avec précaution et l’amenèrent à Gervais qui marqua un temps d’arrêt, trahissant sa surprise.

— Vous avez fait vite, dites donc ! Bravo ! Merci…

Puis, il sonda les deux gamins, liés par une complicité patente. Leurs sourires lui mirent la puce à l’oreille.

— Non… Ta machine ! C’est ça ? Tu as utilisé ton invention ?

— Oui.

— Il va me falloir déposer un nouveau brevet ?

— J’en ai peur, Gervais.

— J’espère ne pas recevoir des men… euh… un courrier désagréable.

— Papa… Dis-lui, pour la lettre.

— Oui, je vais le faire, Roxane. File aider Maman. S’il te plaît.

Alors qu’elle s’éloignait, obéissant à son père, ce dernier revint vers le Belge. Plongeant les mains dans le sac pour saisir de pleines poignées de copeaux et les disposant sur les briques du long et large grill, l’homme se confia :

— Le brevet pour la baguette-stylo a été délivré la semaine dernière. Ce matin, j’ai reçu des menaces à peine voilées en provenance de Cosme Acajor.

— Ce qui signifie que…

— … la confidentialité n’est pas le point fort du service des inventions sorcières, une subdivision du département du Commerce, régenté par l’un des 31 Sages. Robert d’Arcy.

— Un nom synonyme d’ennuis.

— Tout à fait. La bonne nouvelle, c’est que nous avons attiré l’attention d’un autre département. Celui des Aurors. Enfin, j’imagine.

— Comment cela ?

— La baguette-stylo a été vendue. L’écriture comptable figure au registre des opérations. Mais il n’y a aucun nom de famille ou d’entité. Juste « ministère ». Je suis incapable de me souvenir du visage de l’acheteur. Simplement quelques mots : « Nous sommes prêts à acquérir d’autres baguettes insoupçonnables. »

— Oh…

— J’ai trouvé 50 Gallions sur le comptoir, le prix demandé pour la plus technique de tes productions. Comme promis, tu recevras la moitié des gains.

— Merci.

— En fait, presque toutes tes baguettes ont trouvé preneurs. D’où le « défouloir » sur parchemin, commis par Arnaud de Ventoux, le directeur de Cosme Acajor.

— Vous avez dit… presque toutes ? Celles fabriquées en juillet ? Et même… Pas celle-ci !

— Il ne reste que le Cocobolo au crin d’Abraxan, l’ipé à la moustache de Bayours et l’eucalyptus à l’aile de Pucestis. Sans oublier le Chakte Pok à la vésicule de Piment Cornu que tu as décidé de conserver.

— La baguette de camphre ?!

Il fut soudain ombrageux, fermé, les mâchoires parcourues par des spasmes.

— Écoute… C’est une histoire folle. Hier, une femme, blonde, rondouillarde, les cheveux coupés au carré, comme c’est la mode chez les Moldues, s’est présentée au comptoir, surgissant de nulle part.

— Un transplanage silencieux ?

— Aucune idée. Il n’y avait rien et la seconde après, elle est plantée devant moi. Je sursaute et j’éprouve tout de suite un malaise. Je sens que son apparence n’est pas réelle. Je suis sûr qu’elle a modifié ses traits. Elle me dit d’une voix de fausset, trop grave pour être la sienne : « Je veux une baguette. »

— Un Auror ? Mathilde ?

— Non, pas ma nièce. Là, c’était… Elle me fichait la trouille. Son regard était… perçant, malsain, comme si elle allait me tuer à l’issue de la transaction. Je lui ai répondu qu’on l’avait mal renseignée, qu’il fallait qu’elle se rende chez Cosme Acajor. Je précise que je n’avais pas encore reçu leur brûlot. Elle se penche vers moi et affirme, glaciale, que je possède des baguettes. Elle le sait de source sûre. Alors, j’imagine que l’Auror ou l’Oubliator a dû en parler et qu’elle a capté la conversation. À un moment, je me figure qu’elle fait partie de la Compagnie Internationale d’Arrachement, l’organisation la plus secrète qui procède à des enlèvements à l’étranger. Acculé, je me dirige vers l’armoire forte de l’atelier et je ramène le stock mis en valeur sur l’écrin. Elle fouille dans sa robe sorcière ample, attrape une bourse en Moke, l’ouvre et la déverse sur le comptoir. Un monceau d’or, Hercule.

— C’est-à-dire ?

— Elle me dit qu’il y a 200 Gallions.

— Elle a perdu la raison !

— Je l’ai crue bonne pour l’étage de la Folie de Bonpied. Je lui dis que les modèles exposés ne valent pas plus de vingt pièces d’or. Elle chuchote : « Je veux la baguette-poignard. »

Le Belge manqua d’air et devint écarlate.

— Quoi ? Comment a-t-elle su ? Personne n’est au courant ! Je veux dire : à part mes amis. Mais aucun d’eux n’a une idée de son potentiel de destruction.

— Je te crois. Elle m’a ordonné d’aller la chercher au coffre.

— Elle savait que vous l’aviez enfermée dans un coffre à part ? ! Comment est-ce possible ? Nous sommes les seuls à savoir !

— Je te dis : c’est incompréhensible.

— Qu’avez-vous fait ?

— J’ai dit que même pour 200 Gallions, je ne la vendrais pas. Mon refus a déclenché une… mutation de son apparence. Ses traits se sont crispés et son regard… ses yeux… m’ont terrifié. On aurait dit… un serpent.

— La pupille fendue ?

— Oui. Ses iris ont changé de couleur.

— Pardon ?

— Ils étaient violets. Ils ont jauni. Une ou deux secondes. Ça m’a paru durer une éternité. Je tremblais. J’ai fini par quitter le comptoir pour me rendre dans la maison. Elle m’a agrippé et m’a apostrophé : « Où allez-vous ? ». J’ai répondu que je ne tenais pas à perdre la vie et que j’allais chercher le produit. Quand je suis revenu avec ta création, elle l’a arrachée de mes mains et l’a pointée dans ma direction. Instinctivement, je me suis jeté à terre et j’ai sorti ma baguette. Quand je me suis redressé en lançant un Stupefix, elle avait disparu. Sans un bruit. J’ai mis du temps à retrouver mon calme. J’ai rempli le registre, d’une écriture tremblante. Je… Je suis désolé.

— Non, non, Gervais. J’aurais dû la détruire quand j’ai compris que cette association était destructrice. J’aurais dû.

Le garçon n’en dit pas davantage. L’apparence physique avait subi des modifications mais les yeux la trahissaient. Elvira de Bazincourt. Elle correspondait à la description. Elle était capable d’apparaître et de disparaître d’un claquement de doigts, sans un bruit. Sa nature de demi-vampire lui permettait ce subterfuge. Mais comment était-elle entrée en possession de l’information ? Si elle s’était inquiétée de la destination de Gervais, abandonnant le comptoir, c’est qu’elle n’avait pas cet élément. Lui-même n’en savait rien. En toute logique, le coffre était dissimulé dans la cave, peut-être près de la Pensine mais ce n’était qu’une hypothèse.

« Elvira ne l’a pas découvert à l’Académie, lorsque j’ai fabriqué le poignard. Elle l’a su quand il est entré en possession de Gervais. Ou alors… elle a assisté au glissement de terrain. Sous sa forme de scorpion. Discrétion totale. Non, voyons, Van Betavende ! Elle était en cours, à délivrer ses enseignements. Réfléchis ! »

— Cela te turlupine, n’est-ce pas ?

— Oui. Gervais, vous vous souvenez du Bombarda avec la baguette ?

— Comment l’oublier…

— Quel jour avez-vous conduit vos tests ?

— Par Flamel ! Je n’ai pas ta mémoire.

— Voyons… Je l’ai expédiée le samedi 22 février. C’est le jour où j’ai appris que Père avait été… tué.

— Ce jour-là… Alors, c’est le lendemain, le dimanche. J’étais pressé, mais je ne voulais pas que les salariés soient présents. Heureusement. Pourquoi cette question ?

— Pour déterminer si, justement, il n’y avait pas un témoin potentiel.

— Ah… Non, je t’assure, j’ai pris toutes les précautions.

Hercule fut convaincu de la culpabilité de l’enseignante. Elle était capable d’espionner sans être détectée. Un dimanche. Pas de cours ce jour-là. Ça se tenait. Il avait le comment mais pas le pourquoi. Les petites cellules grises du Belge n’étaient pas satisfaites.

— J’espère que l’Auror ou ses collègues reviendront vite. Mais le stock a diminué. Je me demande si trois baguettes…

— Oui, oui, je m’y remets demain.

— Et durant l’année, tu penses parvenir à en créer ?

— Cela sera indispensable. J’aurai besoin de Gallions.

— À ce propos, je te dois 225 Gallions. La moitié des gains.

— C’est une belle somme. Mais je préfère assurer mes arrières. Père est décédé, Mère doit être dans le besoin sans son salaire. Il me faut économiser. Si seulement je pouvais lui faire parvenir de quoi subsister…

Un voile de tristesse glissa sur son visage poupon. Gervais le prit par l’épaule :

— Allons, mon garçon ! Aujourd’hui, c’est la fête ! Pas question de se laisser aller à la nostalgie !

— Entendu.

Une heure plus tard, le gril chauffé à blanc distillait des senteurs enivrantes de viande grillée, saupoudrée d’herbes et d’épices. Peu à peu, le chapiteau se remplit et les plats chargés de victuailles arrivèrent sur les tables disposées au centre de la piste. Dans une ambiance bon enfant, Gervais demanda une minute d’attention et pria Claudia de le rejoindre dans l’arène. Il s’assura d’être entendu en usant d’un Sonorus et déclama :

— Bienvenue à toutes et tous à la fête annuelle d’A.D. Cette année est très particulière pour notre entreprise. Grâce à une collaboration fructueuse, A.D va étendre son catalogue d’objets enchantés de petite taille. Il y aura des produits standardisés à faible marge mais fabriqués en plus grande quantité. Il y aura aussi des artefacts uniques, très travaillés, à forte valeur ajoutée et capables de multiples prouesses. Voilà pour A.D. Ensuite, à titre personnel, l’année me verra très occupé dans un rôle déjà rempli à sept reprises. En effet, Claudia et moi allons de nouveau être parents.

Une salve d’applaudissements salua l’heureux événement.

— Ce sera la dernière fois, qu’il s’agisse d’un garçon, qui se fait attendre, ou d’une fille, qui sera une princesse choyée par toute sa fratrie !

— Ne jure pas trop vite, mon chéri, le taquina Claudia, posant ses mains sur son ventre, goûtant son bonheur.

Les conversations reprirent et tournèrent autour des nouvelles délivrées par Gervais. Hercule, assis près de Roxane, profita de l’ambiance festive. Il s’amusa du talent de conteur d’histoires drôles de monsieur Delacour.

— Mon père en connaît des tas !

— Vraiment ?

— Il dit que sa mémoire est celle d’un poisson mais en fait, dès qu’il entend une blague, c’est un vrai Spongue.

— Un Spongue. Oh…

La scène du sauvetage d’Eugénie lui revint à l’esprit comme une gifle cinglante. La rage mise dans le Diffindo, démesurée pour sectionner le monstre. Il ne s’était pas contenté de le stopper ; il l’avait annihilé, effacé de l’existence. Jamais il n’aurait permis que la chose immonde s’en prenne à Eugénie. Cela allait au-delà. Cette violence… S’il avait possédé la baguette-poignard…

— Hercule ? Eh ! C’est une blague. Spongue, éponge, ça se ressemble et c’est un jeu de mots. Rien de plus. Tu fais une drôle de tête !

— Oui… Oui. Pardon ! Vous avez retenu des histoires drôles, narrées par votre père ?

— Oui, quelques-unes.

— Allez-y. Racontez-en une. S’il vous plaît.

Roxane perçut derrière l’insistance, un besoin urgent de chasser des pensées douloureuses.

— Euh… Que dit un vampire pour remercier une personne ?

— Je l’ignore.

— Il dit : merci beau cou. Beau cou, comme une belle nuque où il plante ses canines.

— Oh ! Je saisis l’astuce. La blague saute aux yeux à l’écrit, c’est cela ?

— Oui. Elle n’est pas terrible. Dans le même genre, il y a une devinette : qu’est-ce qui est chaud et rond ?

— Hum… Si la logique est analogue, je dirais… un chaudron !

— Gagné ! Tu vois un peu le niveau des blagues. Plus difficile : qu’est-ce qu’il y a 4 pattes et 120 dents ?

Le garçon le fouilla dans sa mémoire, à la recherche d’une créature correspondant à la description sommaire. Il proposa :

— Un crocodile ?

— Exact ! Mais qu’est-ce qu’il y a 4 dents et 120 pattes ?

— Euh… Je n’en ai aucune idée.

— Une assemblée d’horribles vieilles sorcières !

Cette fois-ci, il rit de bon cœur et se jura de la ressortir à l’occasion.

— Oh ! Écoute celle-ci ! À quoi reconnaît-on un Auror dans une assemblée des Sages ?

— Je ne crois pas que devenir un Auror soit le meilleur moyen d’accéder à cette fonction législative mais, faisons comme si c’était le cas.

— C’est le seul qui lance des sorts avant de poser des questions !

— Oh ! s’insurgea Hercule. Je vous assure qu’ils ne sont pas tous belliqueux. Mathilde Pourpoint, par exemple.

— Elle est extra, Mathilde.

— Mais oui, c’est vrai, c’est votre cousine ! C’est une sorcière brillante, d’une intelligence de cœur sans pareil, capable d’analyser ses interlocuteurs en un rien de temps. C’est elle qui m’a offert mon Magiclic. Pour mes enquêtes.

— Tu résous toujours tous les mystères ?

Le garçon s’amusa de la question. La réponse était négative. La preuve ? En dépit de ses démonstrations et de la fuite de Casper Van Kriedt, il doutait que le Hollandais fut le responsable de toutes les attaques ayant émaillé l’année scolaire passée. Il était incapable de trouver la pièce manquante dans l’engrenage. Tout comme il avait échoué à sauver Waldo ou à retrouver sa mère, bien qu’il soit convaincu que de se lancer à sa recherche l’exposerait à un danger mortel. Il admit, avec regrets :

— Non, pas tous.

Roxane lui mit un léger coup de coude et lui fit à clin d’œil :

— Ce n’est qu’une question de temps.

— Peut-être…

— En parlant de mystère, je me demande si j’aurai un petit frère.

— Oh oui ! C’est…

— Hein ? Tu sais quelque chose ? Comment ?

— Euh… Il est bien entendu impossible de connaître le sexe d’un bébé avant l’accouchement. Mais disons que… je ne sais pas. C’est comme une intime conviction, sans en avoir la preuve.

— Ce serait génial, une potion pour connaître le sexe d’un futur nouveau-né. Si ça se trouve, ça existe dans un vieux grimoire et on l’a oublié. À la rentrée, je poserai la question au professeur Fordecafé.

— Ma foi…

Dans ces petites cellules grises, les idées fusèrent, les recherches furent menées tambour battant, les données essentielles collectées, analysées. Une théorie s’esquissa.

— L’année passée, j’ai retrouvé la recette d’une potion faite pour réagir au contact du sang. Utile aux Aurors pour trouver des traces même si une scène de crime a été nettoyée. Ce sera l’un des ingrédients de ma valise d’enquête.

— Comment s’appelle cette potion ?

— Sanguis Vestigia.

— Je ne vois pas trop comment elle pourrait servir.

— Elle est capable de distinguer du sang humain de celui d’un animal mais aussi, en fonction de la couleur obtenue en réaction, de déterminer s’il appartient à un homme ou à une femme.

— Je comprends mieux où tu veux en venir. Si on trouvait le moyen de prélever le sang du bébé, on connaîtrait aussitôt son sexe.

— C’est l’idée.

— Une potion buvable, alors ? Si ma mère urine rose, c’est une fille. Et bleu, c’est un garçon.

— Roxane ! Enfin ! s’offusqua Hercule.

— Ben quoi ? C’est naturel. Pfff… Bon, sinon, il reste la divination. Mais les excellents voyants sont plutôt rares. La professeure Obscur ne fait pas de prédiction sur commande. Pareil pour madame Dunne. Ton ami, Shin, il saurait ?

— Il est très doué. Je l’en crois capable, assura Hercule.

Les enfants se mirent en tête d’espionner les conversations animées autour d’eux. Les invités se demandaient surtout quels nouveaux produits A.D proposerait dans les mois à venir. D’où provenait l’aide providentielle permettant d’augmenter l’offre ? Pourquoi tant de mystères ? Le Belge était en mesure d’apporter des réponses aux questionnements des uns et des autres. Gervais lui offrait un cadre pour développer et exploiter ses talents, mais il le protégeait avant tout. Comme l’aurait fait son défunt père…

Au matin du 18 août, Hercule était joyeux. L’atelier était nettoyé, grâce à l’avaleur de déchets que le garçon avait fait travailler et qu’il avait vidé après chaque remplissage. Tout le personnel était béat d’admiration devant la création pratique du jeune Belge. Les employés ne cessaient de le remercier pour cette tâche ingrate, dénuée de productivité. Mieux : se déplacer sur un sol jonché de copeaux augmentait le risque de trébucher sur un obstacle invisible, de se blesser et de ne plus produire. Le gain était important. Gervais, lui, était en pleine réflexion. L’enchantement accompli par Hercule dépassait les enseignements délivrés par A.D durant l’été. Le petit Belge se contentait d’affirmer qu’il avait sué sang et eau pour mener son projet, sans s’épancher sur la manière dont il s’y était pris. Il évitait de répondre pour ne pas avoir à narrer une histoire à dormir debout. L’adulte élabora un stratagème pour lui forcer la main, en douceur. Il s’approcha du garçon lancé dans la délicate création d’une baguette-stylo.

— Hercule.

— Oui ?

— Pose tes outils un instant et écoute-moi. Que dirais-tu si j’invitais tes amis à venir te rejoindre, ici, la semaine précédant la rentrée ?

Le garçon explosa de joie, sans retenue :

— Ce serait fantastique ! Mais… Qui pourra venir ?

— Je pense que Umbelina sera ravie, tu ne crois pas ?

— J’en suis convaincu. Un entourage familial lui fera du bien. Quant à Sigrid, je la soupçonne de compter les jours la séparant de la reprise des cours. Eugénie passe les meilleures vacances de sa vie. Elle préférera sûrement…

Il avait failli dire « rester avec sa tante et son oncle ». Il se rattrapa en lâchant sur un ton taquin :

— Réviser pour la rentrée.

— Cela va de soi, ricana l’adulte.

— Il y aura les achats de livres, de matériel, Place Cachée.

— C’est prévu. Nous remplirions tous cette formalité et rentrerions ensuite à Py. Ton ami japonais pourrait nous rejoindre à Paris. Il y réside, non ?

— Oui, tout comme Katarina.

— Cette sorcière a beaucoup impressionné Roxane. Vous pourriez vous installer dans l’arbre à musique, pendant ce laps de temps. Qu’en penses-tu ?

— C’est très tentant. Je l’avoue. Mais vous êtes un directeur et un négociateur-né. Je m’attends à vous devoir une contrepartie. Ai-je raison ?

L’homme sourit. Le garçon était doté d’un flair stupéfiant.

— Voyons… Que pourrais-je te réclamer ?

— La production de quelques baguettes d’une apparence nouvelle est déjà entendue. Celle de baguettes-stylo également. La demande est ailleurs. C’est… l’avaleur de déchets. Vous aimeriez l’améliorer, le produire et le vendre en de nombreux exemplaires.

— Hum…

— Mais pour cela, pour déposer un nouveau brevet, vous devez connaître l’intégralité de ses secrets. Surtout les enchantements.

— Brillante déduction. Alors ?

— C’est délicat. J’ai dû… commettre une bêtise.

— C’est-à-dire ?

— Je suis entré dans votre cave.

— Ah ! fit l’adulte en hochant la tête à de multiples reprises. Tu as découvert la Pensine.

— Oui.

— Tu as consulté de nombreux souvenirs ?

— Pas tant que cela. Mais j’en ai découvert un… capital.

— Lequel ?

— Le tout premier d’Alistair Delawcore. Vous m’en voulez ?

— Non… Difficile d’arrêter un limier tel que toi, n’est-ce pas ? Je me souviens de ce souvenir daté du 7ᵉ siècle. Lorsque Alistair avait déterminé les formules d’écoute de l’acacia.

— Exact. Vous ne vous êtes jamais demandé comment il avait pu obtenir une plante australienne ? Au 7ᵉ siècle ?

— Ah ah, jeune homme ! Je vais t’apprendre une information que tu ignores. L’acacia auriculiformis pousse en Australie et… en Indonésie ! Le commerce entre l’Inde et l’Indonésie date du 7ᵉ siècle. L’empire romain avait établi des comptoirs en Inde qui ont perduré après sa chute, au 5ᵉ siècle.

— Donc, Alistair a eu accès à de l’acacia indonésien. L’usage de l’essence australienne par l’entreprise Delacour est récent.

— Eh oui ! Mon ancêtre était doué, hein ?

— Absolument.

— Qu’as-tu découvert ?

— Dans ce souvenir, il s’exprimait en gaélique écossais.

— C’était abscons. Je me rappelle avoir eu recours à un dictionnaire moldu, acheté à Londres, pour tenter de traduire certaines phrases. Le déchiffrage ne fut pas probant. Enfin… Ce n’est pas que le résultat était absurde, incompréhensible, c’est juste que cela me paraissait décalé. Il parlait de formules d’enchantement et l’instant d’après, il se demandait si la météo serait ensoleillée ou pluvieuse. Il se disait que tant qu’il pleuvait, il ne sortirait pas. Ensuite, de mémoire, il cherchait à définir la fonction d’un objet comme une cuillère. On aurait dit qu’il perdait la raison par moments, avant de retrouver un fil conducteur dans son monologue. Mais, à ta mine réjouie, je devine que tu as compris tout ce méli-mélo verbeux.

— Oui. J’ai aussi su quoi en faire.

— Explique-moi.

— Lors de mes lectures, dans un certain degré de l’Académie, j’ai découvert l’existence d’une Moldue nommée Ada Lovelace. Cette femme a décrit comment « enchanter » une machine en utilisant un langage épuré permettant de résoudre des problèmes, de réaliser une tâche, d’accomplir une fonction, voire de prendre une décision. Par exemple : s’il pleut, alors je prends mon parapluie sinon je ne fais rien de spécial. Dans cette phrase, il y a un choix et des actions associées. Madame Lovelace parle d’alternatives et d’actions séquentielles. Elle schématise de la manière la plus réductrice, d’un point de vue vocabulaire et utilise toujours le même terme pour une même tâche. Dans ses travaux, elle explique que pour résoudre un problème, par exemple « comment s’habiller selon la météo », il faut commencer par définir des variables et des constantes nécessaires à la résolution.

— Tiens ! Cela me rappelle les marottes de mon ami Jean Racine.

— Tout à fait. De la science dans la magie…

— … et de la magie dans la science ! Tu as bien appris les leçons. Alors, quel est le rapport entre cette Moldue et Alistair ?

— Les deux ont défini le même vocabulaire. L’un en anglais pour madame Lovelace, l’autre en gaélique écossais pour décrire, pas à pas, comment créer un enchantement complexe. Je vais vous donner un exemple simple. Imaginons que l’on veuille créer une armoire A.D capable de proposer une tenue adaptée à la météo du jour. On la bâtit avec disons… quatre portes. Dans le premier compartiment, nous mettons un parapluie, un imperméable, un pantalon, une chemise, un lainage léger et des bottes étanches. Dans le second espace, nous glissons des chaussures fourrées, des gants, un manteau, un pull en laine, un bonnet, une robe sorcière en velours épais et une écharpe. Dans la troisième place, nous glissons des vêtements légers, estivaux, avec une tenue de bain. Et enfin, dans la dernière, installons une armure de chevalier. Notre armoire a reçu cinq inclusions d’acacia auriculiformis : une dans la structure de l’armoire et une par porte. Ainsi, nous pouvons nommer nos portes Un, Deux, Trois et Quatre. Nous entamons l’enchantement général par la phrase usuelle. Voici ce que madame Lovelace va écrire en français.

Il s’empara d’un parchemin, d’une plume et écrivit :

« Commenter « Enchantement de l’armoire météo à 4 portes »

Variable Temps_du_jour

Tant que 1 est égal à 1

Écouter Temps_du_jour

En cas de Temps_du_jour valant

Pluie : Repulso Un

Neige : Repulso Deux

Beau temps : Repulso Trois

Chaud : Repulso Trois

Grêle : Repulso Quatre

Sinon

Sonorus Vous faites erreur.

Fin En cas Temps_du_jour

Fin Tant que 1 est égal à 1

»

— C’est simplifié au maximum. Mais tout ce que je viens d’écrire, correspond à des mots de gaélique écossais utilisés par Alistair dans son monologue. Il avait tout compris.

— C’est ahurissant ! Des inclusions multiples pour exécuter des enchantements en parallèle. Ce savoir s’est perdu au fil du temps.

— Pas tout à fait. Du moins, j’ose croire qu’un de vos aïeuls a décodé les messages d’Alistair.

— Ah ? Qui ?

— Je soupçonne Armand Delacour d’avoir réussi.

— Qu’est-ce qui te laisse penser que… Les isoloirs ! Les degrés ! Tu crois que… ?

— Je n’en ai pas la certitude. Mais la magie permettant d’accéder aux degrés est d’une folle complexité. À mon avis, Armand Delacour était un sorcier au talent égal à celui des fondateurs de l’Académie.

— Tu as raison. Les isoloirs, les degrés, c’est une magie de haute volée. Ta redécouverte ouvre des perspectives très intéressantes. On peut imaginer d’autres objets comme l’avaleur de copeaux. C’est fantastique !

— Désolé d’avoir bravé un interdit.

— Hum… Il faudra que je songe à une punition. Plus tard. Bien plus tard, ajouta-t-il en gesticulant.

Gervais s’en moquait. Il ne voyait qu’un avenir radieux, la capacité de singer des inventions moldues. Il lui fallait recruter un sorcier ayant des appétences pour la logique, la réflexion, la patience, l’organisation, les sciences, la dextérité pour fabriquer des pièces d’une extrême finesse, une compréhension du gaélique écossais, un talent avéré pour l’enchantement d’artefacts et une connaissance approfondie des essences ligneuses. Un Barboule à cinq pattes. Un autre Hercule ?


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