Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 14 : Sortilège 14 : le nouvel ordre

9397 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 11:49

La première nuit passée au sein du pavillon Gerbera avait été fantastique, pour les dix pensionnaires. À telle enseigne que Sigrid avait dû réveiller le petit Séraphin, plongé dans un sommeil profond comme il n’en avait jamais vécu. Eugénie, de mauvais poil parce qu’elle n’avait pas eu ses douze heures consécutives, avait ronchonné jusqu’à la douche magique. Le jet en pluie était apparu par magie. L’eau à la température idéale de 37 degrés avait un peu érodé sa mauvaise humeur. Après le petit-déjeuner, frugal en regard du banquet de la veille, les enfants s’étaient pressés devant le tableau du restaurant et avaient effectué leurs choix pour les repas du lendemain. Jacques avait transmis ses desiderata à un elfe de maison, s’étant assuré de récolter ceux de Bérénice Feuillade, pas encore à l’aise avec les nouvelles règles de l’école.

À l’occasion de cette décision matinale, Hercule avait offert la baguette sucre d’orge à Séraphin. L’héritier des Ballessaim avait été pétrifié de peur qu’elle ne fonctionne pas entre ses doigts. Le Belge l’avait empaquetée et lui avait laissé le soin d’ouvrir le cadeau. Le garçonnet tremblait en défaisant le nœud de la ficelle retenant le tissu. Ses yeux pétillèrent à la seconde où il découvrit la création.

— C’est… un sucre d’orge ! C’est de la peinture ?

— Pour le blanc, il s’agit bien d’une laque. En revanche, le rouge fraise est la teinte naturelle du bois nommé Chakte Pok. Retenez bien le nom, il est fort probable qu’on vous questionne à ce propos.

— Chakte Kok. Il y a bien une inclusion de créature magique ?

— Tout à fait. Il s’agit de vésicule de Piment Cornu. Une espèce de dragon basque. Je connais la dragonne qui a fourni les vésicules. Elle est la propriété des parents de Jacques.

— D’accord. Chakte Kok, dragon Piment Cornu.

— Allez-y !

— Et si ça ne marche pas ?

— Cela va fonctionner. Je l’ai créée pour vous, Séraphin. Je pensais à deux personnes précises en la fabriquant. Je comprends mieux, à présent.

— À qui pensais-tu ?

— À notre chef cuisinier, monsieur Feuillantine. Ainsi qu’à Jacques, notre ami Cracmol. La cuisine gourmande et la malédiction Cracmol sur votre famille.

Le garçon hésita durant cinq ou six secondes avant de se décider. Il posa sa main gauche sur la crosse de la canne. Une aura arc-en-ciel se dessina autour de lui. Il parut presque en extase.

— Oh merci, Hercule ! Infiniment !

— Faites votre choix, proposa le Belge en désignant les menus.

Le garçonnet opta pour des œufs mimosa, de la blanquette de dinde et du baba au sirop. Puis, pour le service du soir, il choisit le consommé de volaille, les œufs brouillés au lard et la pomme rôtie.

— Seriez-vous amoureux des œufs ?

— L’œuf, c’est la plus belle création de la nature. Après la poule. Ou avant.

— Une véritable question philosophique, confessa le Belge. Je partage cette passion pour les œufs.

Peu après avoir remercié une nouvelle fois Hercule, Séraphin rejoignit Andrea à la bibliothèque. Les autres enfants filèrent dans l’amphithéâtre Flamel où Agathe avait déjà pris place. À 8h00, elle fit virevolter sa baguette et, sans un mot, verrouilla la porte d’accès. Ensuite, elle fit apparaître un grand tableau avec l’emploi du temps des étudiants de troisième année et les effectifs inscrits dans les spécialités, les perfectionnements ainsi que les personnes encore présentes dans les matières objets d’abandon.

— Bonjour. Je vais laisser cet affichage pendant la réunion afin que vous ayez en tête les horaires et le nombre de participants. Pourquoi est-ce important ? Parce que, hier soir, j’ai abordé un sujet important pour nous sortir de l’ornière dans laquelle le ministre nous a acculés. Il s’agit de l’aide dont vos professeurs auront besoin pour exercer leurs fonctions. Votre emploi du temps permettra d’accomplir, en partie, certains travaux. Des élèves d’autres niveaux auront la possibilité de participer sur d’autres créneaux horaires, en fonction de leurs propres contraintes. Avant de voir quels seraient les volontaires parmi vous, je me dois de préciser que madame Waldmeister a exprimé certaines exigences en ce qui concerne la serre et le soin aux créatures magiques. Elle refusera ceux ayant abandonné ses enseignements, ce qui peut se comprendre, et recalera tout élève qui n’aura pas un minimum de doigté avec les animaux. Y a-t-il des personnes intéressées par ces deux sujets ?

Jacques, Eugénie, Hercule et Bianca Toscanini se manifestèrent. Trois autres s’enhardirent, motivés par les premiers. La directrice poussa un soupir de soulagement. Sur les sept volontaires, cinq se proposèrent pour prendre soin des plantes, les abreuver, leur donner de l’engrais, voire quelques insectes pour les Dionées et autres plantes carnivores. Hercule et Bianca furent les seuls disposés à nourrir, soigner, cajoler les créatures de la ménagerie, sans oublier d’entretenir leurs habitats. La directrice grimaça ; elle était certaine de manquer de bras dans les niveaux supérieurs. Elle s’adressa à Bianca :

— Quand pourrais-tu venir ?

— Le samedi matin, dès 8h00 si vous pensez que je peux me passer des cours de soutien de français pour les étrangers.

— C’est le cas, Bianca. Et toi, Hercule ?

— De 18h00 à 19h00.

— Quel jour ?

— Tous. Je pourrais leur consacrer davantage de temps le week-end, pour du nettoyage plus poussé, les soins à base d’onguents, de potions ou même esthétiques, comme le brossage des Abraxans, le limage des griffes du Baku.

— Oh… Tu as déjà une idée précise des tâches à réaliser. C’est bien. À vrai dire, Ursula, enfin la professeure Waldmeister, tenait absolument à ce que tu fasses partie des soigneurs. Elle m’a demandé si tu accepterais, au cas où il y aurait des renforts venus d’autres camarades, de les… superviser ?

— Oui, sans souci, Madame.

— C’est parfait. Voyons à présent la préparation et l’entretien du laboratoire de potions.

Plusieurs mains se levèrent. Peu à peu, la liste des volontaires s’étoffa, y compris pour aider le concierge à s’acquitter de l’entretien des espaces verts. Lorsque Agathe aborda l’apprentissage en cuisine, aux côtés du chef, un poste exigeant en termes d’horaires, Hercule se fit le porte-parole de Séraphin et indiqua que le garçon était passionné. Elle confirma avoir goûté l’une de ses réalisations culinaires. Cette réflexion suscita quelques interrogations légitimes dans l’auditoire.

— Un commentaire, Rosier ?

— Non, Madame.

— Pour votre gouverne, sachez que je connais les Ballessaim. C’était sûrement l’objet de vos murmures ? Vous n’étiez pas en train de pester parce que tous les bons postes d’aide à l’école étaient occupés ? J’imagine qu’aucune tâche n’est à la hauteur de vos compétences. À moins que la rétribution, modeste, de vingt Gallions par mois, soit indigne de vous…

Le brun gominé baissa la tête et se fit oublier, tentant de récupérer de sa nuit agitée, inconfortable, au cachot.

— À présent, voyons votre répartition dans les différents cours. Tout le monde a joué le jeu, a effectué un certain nombre d’abandons au profit de nouvelles matières. Personne n’a tenté de tricher en prenant moins de nouveautés que d’heures délaissées. Même Eugénie !

L’intéressée leva la tête et répondit :

— Oui ? Qu’est-ce que j’ai fait ?

— Rien, justement. Je m’attendais à une farce de ta part. Mais je vois que tu as retenu le perfectionnement en duel, les Arts magiques et le français rédactionnel.

— C’est bien ça.

— Le français rédactionnel sera enseigné par Edmond Perlenjoie. Quelques rééquilibrages ont eu lieu, comme vous pouvez tous le constater. Je n’assurerai que les cours de base, y compris les spéciaux pour nos amis étrangers. Eugénie, as-tu toujours l’intention d’initier une gazette de l’école ?

— Oui, Madame.

— Dans ce cas, je verrai s’il y a moyen de recruter quelques rédacteurs, de créer un comité validant les articles et à quelle fréquence la parution pourrait avoir lieu. Edmond se fera une joie de vous enseigner les sorts utiles pour la reprographie magique. Il faudra nous assurer que nous disposons des ressources financières.

— Avec plaisir, Madame.

— Tout le monde a joué le jeu. Cependant…

Hercule sentit que son tour était arrivé. Eugénie, assise à sa gauche, lui envoya un coup de coude signifiant qu’elle était sur la même longueur d’onde que lui.

— Un de nos étudiants a choisi cinq des six spécialités, tout en abandonnant seulement deux matières. Il a été rusé parce qu’aucun article du règlement n’interdit de le faire. Comme il fallait imaginer toutes les combinaisons, les perfectionnements ne pouvaient avoir lieu en même temps, ni aux mêmes horaires qu’une matière facultative. Bien joué. Y avait-il une raison de ne pas tout avoir coché, Hercule ?

— Oui, Madame.

— Laquelle ? osa Agathe, les mains sur son recueil de poèmes.

— Elle est personnelle, Madame.

— Je la respecterai.

Le garçon nota le verbe utilisé et surtout, sa conjugaison. À la première personne du singulier. Pas le pluriel. C’était prévisible.

— Avec l’ensemble des professeurs, nous avons remarqué une désaffection massive et inédite pour la médicomagie.

— Tu m’étonnes, murmura Eugénie.

L’adulte entendit la réflexion mais fit comme si cela n’avait pas été le cas. L’incendie entre père et fille n’était pas prêt à s’éteindre. Elle poursuivit :

— J’ai alerté le docteur Beauxbâtons à ce propos. La désaffection en question met en péril le système de santé sorcier, d’ici à quelques années. Je l’ai sommé de revoir certains travers qu’il peut avoir en cours, lui ai demandé de réviser ses méthodes pédagogiques, plus sur la forme que sur le fond. Je vous rappelle qu’à la fin de l’année, vous pourrez corriger ce point, même si dans les faits, rattraper une année de renforcement est toujours un exercice délicat. Cela s’avère impossible si l’absence de ce perfectionnement s’accompagne d’un abandon pur de la matière.

— J’y compte bien, marmonna la fille du docteur.

— Lorsque nous avons constitué les groupes d’étudiants, par enseignement, nous avons eu quelques surprises, agréables et… déconcertantes. Parmi les plus inattendues, il y a celle-ci.

Sa baguette pointa la Divination qui avait lieu de 15h00 à 16h00, le mardi. Le nombre inscrit dans la case des effectifs était : 4. Hercule crut avoir la berlue.

— Nom d’une cornue ! Qui est le quatrième ?

— Outre Valentine Clairdelune, Shin Ishii et Laurine de Clermont-Tonnerre, nous comptons… Thibaldus Rosier. Peut-on connaître la raison de cette conservation ?

L’intéressé gonfla la poitrine et déballa sans le moindre scrupule, une histoire à dormir debout.

— Une cousine m’a tiré les cartes et a affirmé que j’aurai le Don cette année. Je ne pouvais pas laisser passer cette opportunité d’obtenir une moyenne OR et de rafler la récompense en fin d’année.

Il balaya la salle du regard, s’attarda sur Laurine et Shin, côte-à-côte, poursuivit comme s’il cherchait une personne en particulier, avant de lâcher :

— … surtout quand la championne n’est plus là et que la concurrence restante ressemble à… ça !

Il mit un tel dédain dans cette remarque que le catogan du Japonais frémit, sous l’impulsion de sa baguette impatiente d’en découdre. Agathe fut impitoyable :

— Ce sera FONTE, si le Don demeure muet. Cela pourrait causer votre perte. J’espère que vous mesurez la portée de vos actes.

— Oh que oui !

Hercule analysa le ton de cette ultime réplique comme un énorme sous-entendu. Thibaldus visait un tout autre objectif que récolter des lauriers dans une matière qu’il haïssait et pour laquelle il n’avait aucun talent. Était-il là pour espionner Claire Obscur ? Voler ses fioles avec ses prédictions ? Perturber les leçons, les dons naissants et confirmés de Laurine et Shin ? Ou un dessein plus sombre ? Le Belge entrevit le pire. La professeure n’avait aucune descendance. À combien se montait sa fortune ? Avait-elle conclu un testament inviolable ? Était-ce en rapport avec sa disparition pendant le banquet de la veille ?

Hercule devait lui parler et lui dire de se méfier de Rosier. Plus le temps passait, plus cet infâme cancrelat devenait une menace à l’intérieur de Beauxbâtons, un véritable bras armé des tenants du Sang-Pur.

La réunion prit fin à 8h25. Eugénie disparut, repartie rejoindre son lit. Tout le monde se dispersa dans le désordre tandis que le Belge, suivi par Sigrid et Laurine, filait à la bibliothèque. Il salua Théophile Amand, en pleines explications auprès des novices. Le bibliothécaire venait d’autoriser l’accès aux élèves, les encourageant à fureter, consulter, voire emprunter des ouvrages.

Le Belge stoppa à la colonne A et consulta les noms d’auteurs.

« Ahbelart… consacré aux Arts magiques. Celui-ci ferait une belle rentrée en matière. Voyons… Alonzo… un parent de Jo, peut-être. Ah ! Il y est. Amazomaniac. Légendes sorcières du Brésil ! Parfait. J’éviterai des risques inconsidérés pour consulter monsieur Gutenberg. Alors… »

Le garçon feuilleta l’ouvrage jusqu’à la page 25 et entama sa lecture.

Autrefois, bien avant que l’homme blanc n’apporte terreur, maladie et cupidité, vivaient des peuples à la peau cuivrée, en harmonie avec la nature, dans l’immense continent reliant presque les deux pôles de la planète. Parmi ces populations, la tribu des Arawas avait choisi de s’établir sur une île de la rivière Juruá, un affluent du plus puissant fleuve au monde, l’Amazone. Pacifistes, ils se cachaient aux confins de la forêt, à des milliers de kilomètres des côtes, protégés du monde par un rideau de végétation impénétrable. Leur société était matriarcale : les hommes s’occupaient de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Les femmes occupaient toutes les responsabilités cruciales au sein de la tribu : éduquer les enfants, soigner les membres de la communauté, transmettre le savoir, exprimer la beauté des arts, gouverner le clan. La cheffe de la tribu ne remplissait pas la fonction la plus élevée dans la hiérarchie ; la chamane, reconnaissable aux lignes sinueuses blanches zébrant son corps tanné, était la personne la plus écoutée, la plus respectée, la plus vénérée.

La sorcière voyait l’invisible, entendait l’inaudible et traitait avec les esprits ainsi que les créatures magiques. Sur l’île, il n’y avait qu’un village d’une centaine d’âmes réparties dans quelques huttes communautaires. Les hommes n’avaient pas de compagnes attitrées. Les femmes décidaient quand elles enfanteraient, qui serait le géniteur, suivant les indications de la chamane, en transe prédictive. Ainsi, la population se maintenait et l’île, cultivée en partie, nourrissait toutes les bouches. Un bois fournissait la matière première essentielle aux habitations. Les femmes y prélevaient juste les feuilles et les branches nécessaires. Seul un arbre majestueux, s’élevant à plus de cinquante mètres, avec un tronc si large que dix bras suffisaient à peine pour l’entourer, était intouchable, sacré, habité par de minuscules créatures, communiquant avec la chamane à coups de pépiements incompréhensibles pour un profane. La tribu vivait si loin de tout qu’elle n’avait pas conscience que les autres peuplades, implantées près des côtes, se faisaient massacrer par des blancs venus dans d’immenses pirogues vêtues de draperies, pour voler leurs terres et leurs richesses. Au début, les conquérants ne s’aventuraient pas dans l’Amazonie, infestée d’insectes venimeux, avides de chair humaine et de serpents évoluant en silence dans les eaux saumâtres, des reptiles si longs qu’ils auraient pu enserrer un bateau de leurs anneaux constricteurs.

Bientôt, les rivages marins ne suffirent plus à contenter leur cupidité. Un gouverneur mandata des soldats honnis, sans foi, ni loi, pour débusquer des bois rares, des minerais précieux, des trésors monnayables avec la promesse d’alléger les peines de bougres enrôlés de force, voire d’effacer des fautes. Peu à peu, des hordes de mercenaires envahirent le territoire vierge, brûlant la végétation quand elle leur barrait la route, massacrant les autochtones défendant leurs maigres possessions.

Juan Ortiz était l’un de ces chefs envoyés combattre la vermine grouillante de l’Amazonie, pour glaner d’hypothétiques butins. Ortiz n’était pas un illettré, juste capable de défourailler sa rapière pour embrocher ou prompt à faire parler la poudre. Il savait lire mais ne s’en vantait pas. Le gouverneur délivrait les lettres de mission sans valeur, sans contrepartie, bernant les missionnaires, misant sur leur illettrisme. En apposant une croix au bas du document, il les avait convaincus d’être un imbécile malléable et manœuvrable. L’homme se moquait de l’or, de la nourriture ou de l’art. Ce qui fascinait Ortiz, c’étaient les artefacts magiques, sources d’un pouvoir de vie et de mort. Les sorcières, que les religieux promettaient au bûcher, avaient des dons réels. Il était aussi certain d’être investi d’un pouvoir, mais il était incapable de le libérer. Les Espagnols, les Français, les Portugais avaient réduit au silence toutes les peuplades et anéanti toutes leurs possessions qui n’étaient pas en or. Ortiz était arrivé une centaine d’années après les premiers colons. Il n’existait plus rien des peuples côtiers. S’il voulait dénicher des sorciers en possession d’artefacts, il n’avait pas le choix. Il devait pénétrer au cœur de l’Amazonie avec une escouade aguerrie et découvrir un peuple vierge de tout contact.

Après six mois passés à errer dans la forêt, après avoir perdu trente des cinquante hommes embarqués dans l’expédition, il parvint à la rive droite du Juruá. Il fit établir un campement de fortune et ordonna à son escouade de prendre du repos. Il renonçait, la mort dans l’âme. L’aventure prenait fin. Demain, ils abattraient de jeunes arbres, les assembleraient avec des lianes, fabriqueraient un radeau de fortune et se laisseraient porter par les flots jusqu’à l’embouchure de l’Amazone. À l’issue de cet ultime voyage, ils finiraient en prison ou pire, les autorités les fusilleraient pour avoir failli.

Le matin, haches et coutelas en mains, Ortiz et ses hommes s’activèrent pour bâtir leur frêle esquif. Avant midi, ils mirent leur embarcation à flots. Ils naviguèrent au plus près de la rive droite, évitant d’être emportés par le courant puissant du cours d’eau. Après une heure de descente, le chef ordonna de faire silence et d’accoster sans délai. Les hommes hissèrent le radeau sur une berge dégagée et l’attachèrent à un tronc. Le commandant de l’escouade prit la tête du cortège et les entraîna, à couvert, un peu plus en contrebas. Le Juruá se scindait en deux bras et contournait ce qui ressemblait à une île boisée, grande de plusieurs hectares, d’où s’échappaient des voix féminines et masculines. Après s’être rapprochée, la troupe découvrit un minuscule village peuplé de femmes, d’hommes et d’enfants. Alors que les soldats, affamés, voulaient les envahir, les piller, usant de leurs mousquets et de leurs épées pour les massacrer, Ortiz leur ordonna de chercher des fruits en silence et d’attendre ses ordres. Puis, quelque temps après, il dénicha enfin ce pourquoi il avait enduré tant de souffrance. Une chamane. La vieille femme se distinguait des autres par les nervures blanches tatouées sur son corps, suivant le cours de ses veines. Bientôt, il n’eut plus d’attention que pour elle. Ses hommes s’impatientaient, mais il n’en avait cure. Il tenait à assister à une démonstration de son pouvoir.

Le lendemain, alors qu’ils étaient tous endormis, le commandant fut réveillé par un cri enfantin. Il s’empara de sa longue-vue et reprit son espionnage à bonne distance. Il perçut du mouvement. Une femme courait avec un enfant dans les bras. Le petit avait une sale blessure à la jambe. La sorcière venait de sortir de sa hutte où elle vivait seule tandis que ses congénères s’entassaient dans les constructions communautaires. La vieille femme examina la plaie du garçon. Le sang s’écoulait en abondance ; l’entaille était profonde. Ne perdant pas une miette de la scène, Ortiz vit la femme s’emparer d’un morceau de bois glissé dans sa ceinture et le pointer sur la plaie béante en psalmodiant. La pointe de la baguette s’alluma comme un soleil et les rayons de lumière frappèrent la jambe du bambin. L’hémorragie cessa, la blessure se referma et bientôt, il n’y eut plus rien de visible. Pas une cicatrice, comme si aucun accident n’avait eu lieu. Le commandant abaissa sa lunette grossissante et exulta. Il allait enfin accomplir sa mission, voler la baguette et devenir le plus puissant sorcier. Il tuerait le gouverneur, prendrait sa place et balaierait tous ceux qui oseraient se placer en travers de sa route.

Pour parvenir à ses fins, il élabora un plan diabolique. Il devait gagner la confiance des membres de la tribu, les amadouer et dérober la baguette. S’il n’y parvenait pas, alors, il enverrait des signaux à ses soldats qui viendraient éliminer les hommes. Sans protection, la chamane serait acculée.

Déterminé, il s’empara de son couteau, entailla sa cuisse en retenant ses cris et plongea, sans arme, dans les eaux tumultueuses du Juruá. Il lutta de toutes ses forces contre le courant et faillit ne pas atteindre la rive de l’île. Il s’échoua, à bout d’énergie et fut vite découvert. Plusieurs hommes, armés de sarbacanes, l’entourèrent et le tinrent en respect. Il se rendit sans protester, blessé, incapable de se mettre debout. La cheffe de la tribu vint se rendre compte de la situation : l’homme blanc était seul, désarmé, amoindri. Même s’il semblait inoffensif, elle décida de le conduire, sous bonne escorte, au pied de sa hutte. Comme Ortiz l’avait imaginé, la vieille femme accepta de le soigner. À son regret, elle ne fit pas usage de magie et se contenta d’appliquer un cataplasme fait de différentes herbes et de lier une large feuille sur la blessure. Il fut nourri et abreuvé. Puis, il sentit sa volonté et sa conscience s’effriter. Il sut qu’on lui avait administré une drogue pour le faire dormir.

Lorsque l’Espagnol s’éveilla, le village était plongé dans l’obscurité et les habitants dormaient. La chamane l’avait fait installer sur un lit de feuillage, près d’un feu, à l’extérieur des huttes. L’homme se mit debout et constata que sa blessure ne le faisait plus souffrir. À pas feutrés, il s’introduisit chez la vieille femme. Un bon feu brûlait, sans toutefois consumer des branchages. Les flammes, parfois bleutées, le fascinèrent. Il ressentit la magie tout autour de lui. Il visita les rares meubles où s’entassaient des poteries débordant d’herbes. Il les inspecta mais ne trouva pas l’objet de son désir : la baguette. Il s’empara d’un couteau servant à écorcer les racines entrant dans la composition de potions et s’approcha de la chamane, endormie. Il s’apprêtait à la tuer lorsqu’il vit l’objet de son désir, près de l’amas de feuilles qui soutenait la tête de la dormeuse. Il mit la main sur son trésor et inspira très fort, prêt à ressentir le pouvoir puissant coulant dans ses veines. Cependant, il eut beau l’agiter, prononcer tout ce qu’il désirait, la baguette demeura inerte entre ses doigts. La femme finit par s’éveiller. Sans esquisser un mouvement, elle prononça une phrase qu’il fut incapable de comprendre mais qu’il interpréta comme une impossibilité d’usage sans apprentissage.

Il se jeta sur la femme sans défense, la bâillonna et l’entrava. Il la traîna à l’extérieur de la hutte. Puis, il s’empara d’un tison et adressa de grands signes à la vigie de garde, de l’autre côté de la rivière. À peine dix minutes s’écoulèrent avant que les soudards ne prennent pied sur l’île et ne se répandent, sur les ordres du chef, dans les huttes pour assassiner tous les hommes endormis.

Lorsque l’aube pointa à l’Est, les Arawas avaient été réduits en esclavage, à la merci du bon vouloir d’Ortiz. Le commandant força quelques femmes à raviver le feu avec du bois mort. Quand le brasier fut infernal, il les contraignit à y jeter les dépouilles de leurs compagnons. Puis, il fit comprendre à la chamane qu’il voulait la magie de la baguette pour lui seul et qu’elle devait la lui transférer ou l’activer. Comme la vieille femme, qui avait deviné ses intentions, s’entêtait à refuser le moindre enseignement, il commanda à ses hommes de brûler le village. Mais la sorcière ne plia pas à son chantage.

Alors, il s’en prit successivement aux femmes et aux enfants, faisant preuve d’une cruauté démoniaque. Il mena la population au cœur du bois et incendia le tout, sous les yeux de la sorcière prisonnière. Quand il eut massacré et détruit tout ce qui se trouvait sur l’île, le commandant comprit dans quelle impasse la chamane l’avait conduit : il n’avait plus aucun moyen de pression sur elle.

Fou de rage, conscient qu’il avait été berné, il la fit ligoter autour de l’arbre sacré et approcha un tison pour la consumer. Elle le supplia de ne pas exécuter son plan maléfique. Mais comme elle ne parlait que l’arawà et qu’il ne comprenait pas ses mots, il crut qu’elle implorait pour qu’il épargne sa vie. Il brandit la baguette et la menaça avec le couteau sous la gorge. Le prenant par surprise, la prisonnière pencha la tête en avant et s’empala sur la lame pointue. Son sang bouillonnant se répandit sur le sol, éclaboussant le commandant. La sorcière venait de se sacrifier. Sa vie lui importait peu ; seul le végétal devait être protégé.

Le criminel comprit qu’il venait de se faire berner une seconde fois. Furieux, il ordonna à ses hommes d’apporter les derniers branchages aux pieds de la sorcière, mourante et de la brûler tant qu’il lui restait un souffle de vie. Bientôt, les flammes léchèrent son corps et brûlèrent ses liens. Elle s’écroula. Mais, au lieu de rester inerte et de mourir, elle s’allongea, s’étira, jusqu’à mesurer plusieurs mètres. Elle se transforma en un immense anaconda. Il grandit jusqu’à s’enrouler sur la totalité du tronc. Quand le brasier eut fini de consumer tout le combustible, le reptile avait disparu. Il avait fusionné et donné naissance à l’arbre de bois serpent.

N’ayant plus personne à tuer, ni rien à détruire, Ortiz et les siens quittèrent l’île devenue un amas de cendres. Que devinrent-ils ? Comme l’Espagnol l’avait craint, sur ordre du gouverneur, ils furent emprisonnés puis exécutés pour avoir échoué.

L’histoire ne s’acheva pas avec le drame des Arawas. À la fin du siècle passé, deux bûcherons, guidés par l’avidité d’essences exotiques, exploraient la rivière Juruá lorsqu’ils découvrirent un arbre immense, isolé, au cœur d’une île rapetissée par trois siècles d’érosion. Ils accostèrent avec leur bateau mû par la vapeur et entreprirent d’abattre l’arbre à la hache. Mais l’écorce avait été durcie par un procédé inconnu qui émoussait leurs lames. Ils furent sur le point de renoncer quand la cupidité couvrit la voix de leur raison. Ils décidèrent de creuser la terre, à coups de pioche et de pelles, entre les racines du géant. Ils enfouirent tous les explosifs qu’ils avaient apportés et allumèrent une longue mèche. Ils se réfugièrent à bord de leur embarcation et s’éloignèrent de l’île.

Soudain, une explosion monstrueuse arracha l’arbre. Le tronc et ses branches furent soulevés de plusieurs mètres dans les airs. Lorsqu’il retomba, il disloqua l’îlot fragilisé. Les racines, déchiquetées, furent incapables de retenir la terre. Hébétés, les bûcherons imprudents virent l’île se morceler, les parcelles charriées par le courant. En quelques minutes, elle disparut et le majestueux végétal, trop dense pour flotter, sombra dans les eaux boueuses du Juruá. Les remous furent si violents que le bateau chavira et que les exploitants forestiers périrent, engloutis par un tourbillon sans fin.

Plus tard, l’homme blanc découvrit d’autres arbres de bois serpent et n’eut de cesse de l’exploiter. Personne ne sut dire s’ils étaient le fruit du hasard, le vestige d’autres chamanes persécutés ou nés des racines perdues de l’arbre sacré des Arawas.

Hercule inspira et expira à plusieurs reprises, afin d’évacuer la tension que le récit avait instillée dans ses tripes. Ce drame, ce génocide le poussait à se sentir, en tant que blanc, mal à l’aise, responsable. À la lecture de cette légende où la précision de certains détails l’authentifiait comme un fait historique, vérifiable, il ressortait trois remarques ou interrogations. D’abord, la destruction violente de l’arbre sacré avait éparpillé des morceaux de racine. Au fil du temps, charriés par les flots, ils avaient pu se déposer sur des berges et tomber, un jour, entre les mains de l’exportateur qui fournissait la fabrique A.D. Le second point concernait l’arbre lui-même. La vieille chamane avait sacrifié sa vie et celle de son peuple pour le protéger. Son importance était capitale. Elle avait possédé une baguette. De là à l’imaginer en provenance de l’arbre, habité par des Botrucs, il n’y avait qu’un pas et il osait le franchir. Enfin, le troisième sujet de préoccupation, c’était le destin de la baguette de la sorcière, prise de force par Ortiz. Qu’était-elle devenue ? Le colon l’avait-il jetée dans le brasier, par dépit ? L’avait-il détruite ou conservée ? Dans ce dernier cas, qu’était-elle devenue après l’exécution du chef ? Entre les mains des conquistadors obtus et ignorants, elle avait été jetée, brisée. Ortiz le reprochait à ses concitoyens. Mais, avant d’être fusillé, pendu ou décapité, l’homme avait échoué en prison. Avait-il transmis les détails de son odyssée amazonienne à un autre prisonnier ? À moins que les confidences ne soient venues d’un de ses hommes ? Grâce au bouche-à-oreille, l’histoire avait échu à un lettré capable de discernement et de préservation de la baguette. À moins que Ortiz l’ait dissimulée dans la prison, sûrement détruite depuis.

À la lecture de la légende, le garçon admit qu’il faisait face à un problème épineux, voire insoluble. Si sa racine provenait de l’arbre sacré, que l’âme de la sorcière y était conservée, tel un souvenir, elle s’exprimait en arawà, une langue morte. Mais pourquoi sa baguette de cèdre était-elle capable de traduire du sanskrit, de l’araméen, des hiéroglyphes, du grec ancien, du latin et pas de l’arawà ?

— Très intéressante, cette lecture !

Le garçon sursauta. Il leva la tête, le cœur battant la chamade et découvrit la directrice.

— Oh ! Je suis désolée. Je t’ai effrayé.

— Tout va bien, Madame. Je… lisais cette légende.

— Une lecture intéressante dès le premier jour ? Tu ne perds pas une seconde. De quoi s’agit-il ?

Il lui fit un rapide résumé de la destinée fatale des Arawas et expliqua que Gervais Delacour avait des planches de ce bois splendide dans sa réserve.

— Madame…

— Oui ?

— Auriez-vous des nouvelles de Valentine Clairdelune ? Je ne l’ai pas aperçue, hier soir. Ni à la réunion d’information. Est-elle toujours… ?

— Elle est encore à l’hôpital mais ses parents ont bon espoir qu’elle nous rejoigne d’ici quelques jours.

— Ah ! Tant mieux ! J’ai beaucoup d’affection pour elle. Ses malheurs m’ont peiné.

— Valentine est très attachante et son Don, lorsqu’il n’est pas manipulé, est si…

— Artistique ?

— Voilà !

— J’ai eu une idée qui, je le crois, pourrait s’avérer bénéfique pour notre Suissesse. Une solution animalière pour son bien-être. L’idée serait de convaincre le Baku que Valentine est sa meilleure source d’alimentation. J’apprendrais à ma camarade à apprivoiser Shinraï, à gagner sa confiance. Je bâtirais un abri douillet adossé au mur extérieur de la chambre de Valentine afin que le Baku prenne l’habitude d’y passer ses nuits.

— C’est une idée épatante, Hercule. Arrange-toi avec Ursula. Je suis convaincue qu’elle validera ton projet. Pour l’abri…

— Mon séjour estival m’a enseigné comment découper, assembler et ensorceler la construction, peu encombrante à l’extérieur et spacieuse à l’intérieur. J’y mettrai tout mon savoir pour que la demeure du Baku soit protégée des intrusions inopportunes ou des intentions coupables d’élèves en manque d’action cruelle.

— Je te fais confiance. Hercule… L’heure tourne.

— Oh ! Oui, oui ! Une ultime question, Madame.

— Je t’écoute.

— Pensez-vous qu’il existe un dictionnaire d’arawà ? C’est la langue du peuple ayant disparu.

— Je l’ignore, mais je devine l’origine de ta question : ta baguette est incapable, pour la première fois, de traduire.

— En effet.

— Ma réponse sera celle-ci : il y a langue morte et… langue morte. Un langage est qualifié de mort lorsqu’il n’est plus la langue officielle ou officieuse d’aucune nation ou peuplade. Néanmoins, la connaissance peut perdurer grâce aux écrits et aux enseignements qui la concernent. C’est le cas du latin, par exemple. Mais des centaines de langues anciennes, datant de temps immémoriaux où l’écriture n’existait pas ou n’était pas utilisée, ont disparu en même temps que les peuples qui les pratiquaient. Je les appelle « langues mortes et enterrées ». Tu saisis la nuance ?

— Tout à fait, Madame.

— Le seul conseil que je peux te donner, c’est de chercher dans la littérature moldue, parmi les écrits historiques, des rapports d’explorateurs pour connaître la vérité entière sur la disparition des Arawas.

— Bien, Madame.

— Et maintenant, hâte-toi ! Le docteur Beauxbâtons ne tolère pas un retard, même si un nouveau mystère porté à ta connaissance le justifie.

Hercule reposa le livre à sa place et oublia vite ses lectures pour se précipiter en classe, en face de la salle du Sondeur.

Le cours de Médicomagie tournait au calvaire pour le pauvre docteur Beauxbâtons. Depuis une heure, Hercule ne cessait de poser des questions pour glaner une foule de précisions. À chaque énoncé. Le garçon lui tapait sur les nerfs ; Alfred était convaincu que son supplice n’en était qu’aux prémices.

Si l’heure d’enseignement classique, allégée pour convenir à ceux qui avaient eu la bonté de conserver cet apprentissage, ressemblait à un bombardement moldu, comment tourneraient les deux heures de perfectionnement qui suivraient dans la foulée ? L’adulte s’attendait à la bataille de la Somme ou à Verdun. Il n’en fut rien, grâce à la mise en point qu’il effectua, en préambule, auprès des 23 courageux inscrits.

— Le temps que nous passerons ensemble, ne sera pas consacré à vous transmettre des généralités destinées à parfaire votre culture sorcière mais à vous inculquer l’exhaustivité de mes connaissances médicales, réactualisées par les dernières avancées de mes confrères de l’hôpital Bonpied. Que ce soit clair : vous êtes ici non pour vous perfectionner mais pour entrer en CHASSE-Médico et embrasser l’une des carrières liées à cette discipline. À chaque minute, j’enseignerai et j’agirai avec cet objectif en tête. Vous feriez bien de ne pas l’oublier.

Son ton, martial, était empreint d’une conviction et d’une puissance nouvelles. Hercule le mit sur le compte des effectifs réduits. Alfred refusait d’imaginer la Médicomagie comme un choix par défaut, opéré par un quidam qui ne s’imaginait pas en danseur, chanteur ou dessinateur en Arts magiques, en duelliste hors pair ou en rédacteur d’avis d’obsèques sous la houlette d’Edmond Perlenjoie.

— Nous étudierons tous les aspects connexes de la médicomagie comme la vétérinomagie ou la légicomagie. Au cas où vos petites cervelles ne vous aient pas été d’un grand secours lors des choix de fin d’année, j’explique : si vous avez abandonné la botanique, le soin aux créatures magiques et que vous n’avez pas eu la présence d’esprit de retenir la botanique MÉ-DI-CA-LE, eh ben… vous êtes dans la mouscaille 1 jusqu’au cou.

À en juger par quelques grincements de dent et certaines mines atterrées, 50 % des effectifs se retrouvaient dans une situation embarrassante. L’autre moitié se composait d’étudiants ayant, pour partie, soit de la jugeote, soit la vocation de soigner.

— J’ajouterai même que le choix des potions en masse peut s’avérer utile pour celle ou celui qui, un jour, remplacera le docteur Dadé, potionniste de l’hôpital Bonpied.

Après son laïus où il dévoilait son artillerie, Alfred démarra sur les chapeaux de roue en abordant les signes distinctifs des mille et une façons de mourir. Accidents, intoxications, maladies, allergies, sortilèges des plus anodins à l’impardonnable, méthodes moldues, objets envoûtés, tourments cérébraux, vaudou haïtien et pour finir, les causes naturelles. Pouvoir identifier l’origine d’un décès était un art réclamant des connaissances et de l’expérience. Certains sorts noirs, létaux, cochaient bien des cases communes avec des empoisonnements à base de produits moldus comme le thallium, un produit radioactif. Parfois, il suffisait qu’une potion mortelle soit mal réalisée mais efficace pour que les symptômes remarqués varient au point d’induire en erreur. Enfin, il énonça un principe à retenir en toutes circonstances : connaître l’historique de son malade ou de sa victime.

Une heure après, les élèves, les doigts noircis par l’encre des innombrables notations commises sur parchemin ou grimoire – Hercule préférait cette dernière solution, plus ordonnée –, les 23 forçats d’Alfred eurent droit à cinq minutes de pause. Hercule, demeuré dans la salle de classe, remarqua le manège du professeur. Il fouilla dans son sac à extension et extirpa une planche de bois à la décoration morbide, faite de souris blanches ou grises, inanimées, collées ou clouées au support. Cela sentait la mise en situation rapide. Dès que ses camarades eurent gagné leurs places, Alfred annonça le programme des réjouissances. Il invita chacun à se munir d’un feuillet vierge, d’y inscrire son identité, de l’intituler « devoir sur les dix rongeurs », de noter, sur une ligne distincte, les nombres de 1 à 10 et de le rejoindre ensuite autour du bureau.

— C’est très simple. Vous êtes 23 vétérinomages et vous êtes priés de trouver les causes, les maladies, accidents, potions, ayant entraîné la mort de ces souris.

— Mais… il n’y a pas de choix multiple pour chaque souris, Professeur ? quémanda René Lebrun, un Urtica.

— L’époque du jardin d’enfants est révolue, Lebrun. À l’hôpital, aucun médecin ne vous demandera de choisir entre trois maladies dont vous pourriez souffrir.

— Et aucune liste générale des causes possibles ?

— Bien sûr que si, bougre d’andouille ! Elle figure dans vos manuels des trois premières années d’études. Il suffit de s’y intéresser.

— Ah… s’effondra le questionneur.

— Ça va être un massacre, prédit Bianca Toscanini qui avait choisi toutes les options de médicomagie pour devenir Magizoologiste et un peu par la force des choses, Vétérinomage. Il y a dix souris ; la notation sera facile à calculer.

Le défilé s’orchestra peu à peu. Chacun y alla à tâtons, tenta des palpations, renifla les cadavres, se référant même au manuel. Alfred, magnanime, avait autorisé cette consultation. Hercule se contenta d’observer les uns et les autres, attendant de pouvoir accéder à la scène de crime en toute liberté.

Quand les étudiants parurent en avoir terminé avec leurs analyses, le Belge s’approcha. Les yeux de la première souris bougeaient encore tandis que son corps était figé. Il identifia aisément la potion de Mort-Vivante. C’était presque un cadeau d’Alfred.

Le deuxième rongeur ne présentait aucune déformation, coloration ou décoloration visible. Il n’y avait qu’une micro piqûre sur son flanc droit. Une injection mais de quoi ? Le choix était vaste. Le garçon s’empara de sa baguette et exécuta un Diffindo d’une précision redoutable. L’incision de la peau mit le foie à nu. Une coupure de l’organe de la filtration fit apparaître des paillettes grises disséminées. On lui avait injecté une dose létale de plomb. C’était une intoxication.

La troisième bête avait la caboche qui avait triplé de volume : elle avait ingéré une tisane au jus de prune dirigeable. Sa voisine immédiate était dure comme de l’acier et avait deux points coagulés, côte à côte, sur la nuque. Hercule opta pour une morsure d’araignée, soit une mygale, soit une Acromentule âgée de quelques jours.

Pour la cinquième infortunée victime, les yeux en bouillie étaient caractéristiques de la potion Ciboulot, un noir breuvage vendu sous le manteau sorcier, très en vogue au Moyen Âge. Néanmoins, le garçon estima préférable d’inciser le crâne de la bestiole pour confirmer l’hypothèse. Lorsque le cerveau liquéfié se répandit sur le cadre en bois, le doute fut levé.

Dans un silence monacal où les élèves et le professeur l’observaient, le Belge poursuivit ses investigations, concentré sur sa tâche. Dans son esprit, il n’était plus à l’Académie mais sur le lieu d’un massacre perpétré par un criminel. Il devait solutionner chaque cas, déterminer un mode opératoire et trouver un coupable après avoir mis en lumière tous les indices concordants conduisant à lui.

La souris numéro six fut pour lui l’une des plus faciles à diagnostiquer. Il l’autopsia pour la forme mais les déformations externes trahissaient l’ingestion d’un breuvage Cistus Inversus totalement loupé, avec le cerveau à la place du cœur et l’estomac, coupé en deux, dans les talons. La septième créature eut droit à la dissection. La gorge enflée, ayant entraîné un étouffement, l’absence de marque de piqûre, cela sentait l’allergie à un aliment. L’estomac, exploré, révéla des morceaux de fraises à demi-digérés, la cause d’un choc anaphylactique. Hercule faillit bien être induit en erreur par la huitième bestiole, décédée avec un embryon de sourire. Une potion ? Un étouffement ? Quelle mort pouvait être presque heureuse ? Aucune trace de piqûre ne trahissait l’injection d’une drogue moldue.

« Toutes les injections laissent une trace. Sauf… »

Il s’employa à retirer la glu collant le pauvre trépassé à la planche de bois. Dès que le corps fut libéré, il entama une lente ascension jusqu’au plafond, provoquant une flopée d’onomatopées et de jurons de la part des élèves. Katarina, convaincue de récolter une piètre note, n’en jubilait pas moins de voir son camarade à l’œuvre. Toscanini poussa même un sifflement mélodieux d’admiration.

— Piqûres de Billywig à répétition, murmura l’Italienne. Vicieux.

La numéro 9, figée dans une expression d’horreur, avait subi le sortilège de la mort. Hercule ferait appel aux lumières de son camarade japonais pour connaître l’auteur de cette abomination, mais il connaissait déjà son identité et hélas, la baguette qui avait tué la bête.

« Elvira… »

L’ultime énigme se révéla être le produit d’une constriction fatale. De l’usage de sa loupe, couplé à un examen minutieux, incrimina un coupable végétal – le classique Filet du Diable – plutôt qu’un serpent comme un python. Il termina ses commentaires à sa table de travail, comme ses camarades. Quelques minutes avant la fin du cours, Alfred agita sa baguette et collecta les parchemins, l’air satisfait de l’enseignant qui sait, d’avance, que les corrections seront rapides. Il promit de rendre le contrôle la semaine suivante et refusa de donner les bonnes réponses pour ne pas accabler les étudiants. Il préféra les laisser mariner, en proie à l’angoisse, au doute. Contre toute attente, il se fendit d’un compliment.

— Je tiens à attirer votre attention sur un point. Même si cela vous déplaît, vous devrez, un jour ou l’autre, pratiquer une autopsie. Cela pourrait provenir d’une famille, suspectant une mort criminelle ou, au contraire, niant qu’on a pu attenter à la vie du défunt. Vous pourrez être sollicités par les Aurors, pour les mêmes raisons, parce que leur légicomage sera débordé ou bien parce qu’il réclamera un second avis, extérieur. Votre camarade, dont j’ignore les conclusions pour l’instant, a eu le mérite d’aller le plus loin possible pour collecter des indices et n’a pas hésité à disséquer, soit pour confirmer une idée, soit pour l’infirmer. Ouvrez, palpez, reniflez, prélevez et si vous disposez du matériel adéquat comme une Hyperloupe, utilisez-le sans restriction. La médicomagie, ce n’est pas l’art de la divination ou la science des paris. C’est la discipline d’élimination des causes jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une. Pour la semaine prochaine, je veux que vous ayez lu tous les chapitres du manuel et que chacun revienne ici avec au moins trois questions pertinentes. Fichez le camp !

Personne ne se fit prier pour se conformer au dernier ordre du docteur Beauxbâtons. Une fois débarrassé de ses étudiants, il fouilla dans les copies et dénicha celle du Belge. Il la lut avec attention, hochant la tête. À l’encre rouge, il griffonna deux lettres suivies d’un sigle.

Au cours du déjeuner, Katarina et Hercule se firent confirmer, à travers un jet de pétales, qu’Elvira de Bazincourt était bien l’enseignante qui avait œuvré pour composer le tableau morbide des rongeurs. Hercule n’osa pas aborder le point de la baguette de camphre, surtout en présence des novices et de Jacques, véritable pipelette, la rançon de son éternelle franchise. Laurine perçut un trouble dans les yeux du Belge, en réaction aux assertions du Japonais. Elle se concentra sur son verre et ne décela aucune modification. Ce fut presque malgré elle qu’elle prit la parole :

— Je ressens la même chose. Elle est derrière ces atrocités. Et… elle n’a pas changé de méthode, ni d’outil pour accomplir cette besogne… révoltante.

— Je vous remercie, Laurine, pour cette précision. Vraiment.

Elle se contenta de lui adresser un modeste sourire.

— Vous… commencez à développer votre Don.

— Peut-être… Oh ! Je ne vous ai pas narré comment ma vision la plus claire s’est manifestée.

— Nous sommes à votre écoute.

— Cet été, je me suis rendue au château de Fougeret et j’y ai rencontré le fantôme de mon aïeul, le duc Henri de Clermont-Tonnerre. Nous avons papoté du bon vieux temps, le début du siècle pour moi et une époque bien plus lointaine pour lui. Il m’a demandé ce que je comptais faire de ma vie, avec qui je me marierai, combien d’enfants j’aurai, ce à quoi j’ai répondu que j’espérais exercer un métier et vivre de façon autonome, avant tout. Après sa surprise – il est un peu de la vieille école, forcément –, il m’a questionnée et j’ai dit que je voudrais être divinatrice ou diseuse de bonne aventure, pour employer un terme qu’il connaissait mieux. Il m’a demandé si j’avais déjà prédit un événement s’étant accompli. Je lui ai parlé du test de la professeure Dunne et de ma note Argent à l’examen final de Divination. Il m’a adressé ses plus sincères félicitations et a réclamé une prédiction. Là, tout de suite, m’a-t-il dit. J’ai répondu que je ne savais pas. Et tout à coup, alors que je le regardais dans son armure transparente, j’ai vu une image en surimpression sur son poitrail. C’était si contrasté que je peux décrire l’apparition plusieurs semaines après.

— Qu’avez-vous vu à travers votre ancêtre ?

— Une clé. Une grosse clé, piquée de rouille mais pas d’une forme classique, Hercule. D’habitude, tu as une anse pour l’accrocher ou l’insérer à un trousseau. Ensuite, tu as une tige droite, plus ou moins longue, selon l’épaisseur de la serrure. Et au bout, tu as le métal ciselé, découpé pour s’emboîter à la perfection dans le mécanisme. Mais là, la tige est en forme de spirale. Comment dire…

— Comme un tire-bouchon ? proposa Séraphin.

— Exactement ! Avec des dentelures tout le long de la torsade, à intervalles irréguliers.

— Ça, c’est pas courant.

— En effet, confirma Hercule. Cela ressemble à… une ancienne clé de fabrication gobeline. J’en ai déjà vues dans des grimoires, dans l’un des nombreux écrits historiques disponibles à la bibliothèque.

— Je ne sais pas si c’est une vraie prédiction, si cela a de l’importance mais, cette apparition sur fond de fantôme, c’était tellement insensé ! Maintenant, si j’ai besoin d’un spectre pour avoir des visions, cela risque de ne pas se reproduire à l’école.

— Pourquoi ? Il n’y a pas de fantôme, ici ?

— Non, Andrea, répondit Sigrid. Notre ancien directeur les a tous chassés.

— On devrait demander au professeur Racine, proposa Eugénie.

— Mais oui ! s’exclama Laurine. Son spectre glouton échappé à Halloween. Monsieur Racine sait peut-être où en trouver d’autres ?

— Il faudra se montrer prudent, conseilla le Belge. D’ailleurs, à propos de prudence, Laurine, Shin, vous allez devoir redoubler de vigilance en cours de divination.

— À cause de Rosier ?

— Oui, mon ami.

— Vous pensez qu’il perturbera l’enseignante ?

— Je pense qu’il est surtout là pour collecter vos prédictions.

— Pas pour terroriser Valentine, j’espère, pria Laurine. Elle est si touchante. Ce Rosier mériterait…

— … un bon marron dans la figure ! tempêta Andrea. Il serait temps de l’envoyer à Bonpied pour de bon ! Pas besoin de baguette pour ça. Une bonne bagarre, il y a que ça d’efficace pour calmer ce genre d’abruti !

— Andrea, nous ne sommes pas là pour distribuer des…

— … marrons ! Ben, ça marche plutôt bien !

— Vous seriez puni ou renvoyé, Andrea. Ce serait dommage. Surtout pour un quidam qui n’en vaut pas la peine. Laurine, Shin, soyez prudents et dès que Valentine sera revenue, ce qui ne devrait pas tarder, informez-la.

— Nous la protégerons des agissements de Rosier.

— Quoi qu’il en coûte, ajouta Laurine.

Le repas s’acheva sur les confidences des novices à propos de leur premier cours, M.E.S, délivré par Max de Franjac. Ils étaient enthousiasmés par la gentillesse et la disponibilité du jeune enseignant. Ils appréciaient aussi que leurs apprentissages soient calqués sur l’emploi du temps de Lonicera. Séraphin s’était lié avec Sidonie Delacour qu’il trouvait, selon ses termes, « perchée dans les nuages ». L’héritier Ballessaim avait réussi les exercices sans esbroufe tandis qu’Andrea avait mis une telle hargne dans l’accomplissement qu’il avait réussi à se prendre un morceau de plafond sur la tête. Selon ses dires, il en avait vu d’autres.

Hercule, muré dans le silence, analysait les révélations de ses amis devins. Rien n’avait changé. Si l’acheteur de la baguette-poignard n’était pas Elvira, qui cela pouvait-il être ? Un Auror ? Un autre professeur ? Un proche d’un employé A.D ?

« Je suis à l’Académie depuis 24 heures et les mystères s’entassent à mes pieds. »


1 Mot venant du breton mous, au 14ᵉ siècle : littéralement les excréments.

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