Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 20 : Sortilège 20 : le prix du sang

Par eric_vincent

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La jeune fille, appuyée contre le mur, glissa peu à peu, trahie par ses forces déclinantes. Hercule la rattrapa et la fit entrer à l’intérieur de la salle. Il l’allongea sur un banc et lui ordonna de ne pas bouger. Elle murmura une réponse indistincte. La situation était urgente. Il la rassura de son mieux, sans être convaincu par ses propres paroles. Il l’abandonna et se rendit à l’infirmerie. Il tomba sur l’infirmière à qui il réclama une seringue. Alfred, intrigué par la demande entendue depuis son bureau, vint à la pêche aux informations.

— Les élèves n’ont pas besoin de seringue hypodermique. Pas avant la CHASSE-Médico.

— C’est pour effectuer un prélèvement. Avec graduation.

— La pipette de verre, avec embout en caoutchouc, fera très bien l’affaire, s’agaça le praticien.

— Je me suis mal exprimé. J’ai l’intention de commander un microscope moldu dès que j’aurai l’information de la part du professeur Racine. Une Hyperloupe serait trop encombrante et hors de prix, j’imagine. J’ai besoin d’une seringue pour faire des prélèvements sanguins et effectuer des tests réactifs sur les échantillons observés.

— Ah… c’est scientifique ! C’est ça ?

— Tout à fait.

— Je vous confie cet ensemble avec deux seringues, une boîte métallique pour la stérilisation, des bandes de tissu et un flacon d’alcool pur.

— Pour alterner les aiguilles et les stériliser.

— Oui. Quand vous aurez votre microscope…

— Oui, Docteur ?

— Je pourrai jeter un œil ? Je n’ai pas fait d’observation depuis la guerre. Depuis que nous avions repéré un virus qui touchait les troupes. Très contagieux.

— La grippe.

— Une véritable épidémie, bien plus mortelle que la Dragoncelle. Tenez !

Il lui livra les outils demandés puis se ravisa :

— Mais vous n’en avez pas encore besoin ? Puisque vous n’avez pas reçu le matériel.

— Je vais me servir de potions réactives pour comparer les prélèvements sanguins des deux Laiséons.

— Vous vérifiez si le Caméliris n’a pas juste soigné une conséquence sans s’attaquer à la cause. Vous tâtonnez un peu, on dirait. Mais c’est comme ça que l’on progresse, en médicomagie.

Alfred finit par lâcher sa prise. Hercule le remercia, quitta le local et poussa un soupir de soulagement. Il aperçut des élèves dans le hall d’entrée. Le restaurant ouvrait bientôt. À tout instant, un étudiant en mal de patience pouvait s’introduire dans la salle du Sondeur. Impossible d’agir dans la pièce. Il devait la transporter : soit dans un degré du Sondeur et elle comprendrait vite, soit ailleurs, à l’abri des regards. Il opta pour le sacrifice du secret entourant l’étoffe en poil de Demiguise. Il la sortit de sa besace et redressa la jeune fille, sans force. Il jeta le tissu sur leurs épaules et sortit discrètement dans le couloir. Il contourna un attroupement d’Urtica et passa devant la loge du concierge. Puis, il descendit les marches du perron. Lorsqu’il atteignit le gravier recouvrant l’entrée du château, les pieds de Barthélémine raclèrent le sol. Il n’eut d’autre choix que de la soulever de terre pour l’emmener jusqu’au pont. Puis, comme elle était d’une légèreté stupéfiante, il poursuivit son effort et la conduisit jusqu’à la ménagerie. Il l’allongea au sol et releva sa tête avec un peu de paille. Le garçon tira la chaise du bureau d’Ursula jusqu’à la jeune fille. Il releva les manches de sa cape et de sa chemise de lin. Il roula le tissu. Puis, il prépara le matériel, avec un bécher gradué. Il n’était pas adapté à un don sanguin mais plutôt conçu pour prélever un peu de liquide vital. Il retira sa ceinture et s’en servit pour faire un garrot à son bras. Il serra le poing et repéra une veine bleue qu’il aspergea d’alcool. Il inspira et piqua pour la première fois de sa vie. Il aspira le sang.

Barthélémine s’agita. Sa bouche s’entrouvrit. Elle dévoila ses canines s’allongeant à vue d’œil. Elle perçut l’odeur du sang. Arrivé en bout de course, il retira le piston et plaça le récipient sous la canule pour recueillir la saignée. Le liquide était épais et sombre. Il contrôla la vitesse d’écoulement. Il y avait à peine 2 centilitres. L’aiguille était fine. La prochaine fois, il disposerait d’une section supérieure. Où pourrait-il s’en procurer ?

« Chez monsieur Branchiflore, l’apothicaire de la Place Cachée. J’écrirai sans tarder. Une autre demande auprès du docteur Beauxbâtons paraîtrait suspecte. »

Après vingt minutes de patience, il obtint un peu plus de 25 centilitres. Il se sentit faiblir. Il préféra interrompre le processus avant de perdre connaissance. Il retira l’aiguille, pressa avec une bande de tissu propre et déposa le matériel souillé dans le plateau métallique. Il s’installa en tailleur, à l’arrière de la jeune fille dont il redressa le buste. Il porta le contenant à ses lèvres.

Dès qu’elle renifla le breuvage chaud, elle se réveilla et l’engloutit avec voracité. Le garçon recula, se redressa et vint se planter devant elle. Elle but jusqu’à l’ultime goutte, lécha le pot de verre et se précipita sur la seringue et l’aiguille. Puis, elle se tourna vers son sauveur, les iris écarlates. Il tenait à peine debout, il était sans défense, pressant le point d’entrée de l’aiguille. Elle se jeta sur lui. Il abandonna sa blessure, éjecta sa baguette et formula un Repulso. Le cèdre au cœur de Billywig fut rétif, comme toujours. Barthélémine, revigorée par le don de sang, encaissa sans broncher. Elle repartit à l’attaque et le projeta en arrière. Hercule s’ouvrit le cuir chevelu sur le carrelage. La vue du sang affola la demi-vampire, mais elle parvint à se contrôler, envahie par une honte et un dégoût d’elle-même ravageurs. Elle tomba à genoux, en sanglots. Ses iris redevinrent verts.

— Pardon ! Pardon ! Pardon !

Le garçon, groggy, se traîna jusqu’à la chaise, laissant une traînée sanguinolente derrière lui.

— Qu’est-ce que j’ai fait ?! Je suis un monstre !

— Non, murmura le généreux donateur. Non… Je… n’aurais pas dû attendre. L’autre jour, au club, vous étiez déjà mal en point.

— Au club du professeur Dunne ? Pourquoi je ne me souviens pas de ce qui s’est dit ?

— Par sécurité, parvint-il à articuler. S’il vous plaît…

— Oui.

— Approchez.

Elle se mit à trembler et à chevroter.

— Je… je… ne… peux pas. Il y a… tout ce sang ! Je… je… ne pourrai pas résister. Si je m’approche, je vais… te mordre et… te vider.

— Vous n’en ferez rien. Vous allez résister. Vous allez tenir ma main pour que je pointe ma baguette et que je referme la plaie. Allez ! Vous en êtes capable. Vous êtes rassasiée.

Elle s’approcha et ferma les yeux pour ne pas être tentée. Mais l’odeur était si puissante, si attirante ! Elle rouvrit un œil, ajusta la position de la main du garçon et baissa les paupières pour ne pas succomber.

— Ça y est.

— Vulnera Sanentur.

Un unique sortilège suffit à stopper l’hémorragie et à refermer la blessure. Hercule devenait de plus en plus efficace pour soulager les maux, effacer les blessures ou éliminer les poisons, comme il l’avait prouvé lors de la dernière session de perfectionnement en médicomagie.

Barthélémine recula avec empressement. Elle tourna le dos à l’élève. Puis, elle osa demander :

— Pourquoi m’as-tu offert ton sang ?

— Parce que j’ai juré de vous aider, au club Sajadatan. Quoi qu’il m’en coûte.

— Je ne m’en souviens pas. Tu sais donc ce que je suis ?

— Je connais votre secret. Vous avez besoin d’aide et je vais vous la procurer. J’ai commencé à étudier toutes les avancées moldues en matière d’étude du sang.

Le garçon se redressa. Sa tête dodelina.

— Tu te sens mal ?

— Encore un peu. Je vais devoir me nourrir sans tarder.

— Tu ne pourras pas me donner cinquante centilitres tous les mois, comme le fait ma mère. C’est impossible. Elle est entraînée et surtout, c’est une adulte. J’ai demandé à ma référente comment elle faisait pour se passer de sang. Elle ne rencontre pas le problème. Elle ne peut pas m’aider.

— Cela ne m’empêchera pas de poursuivre, jusqu’à ce que je trouve une solution. En attendant, venez me voir bien avant d’être à bout de forces. Ne prenez pas le risque d’éventer votre secret. Il vous vaudrait un renvoi.

— D’accord. Pardon, je suis devenue comme… folle… Là encore, je lutte. Je vois le sang coagulé dans tes cheveux, la traînée par terre, des gouttes un peu partout. C’est…

— Rassurez-vous, je comprends. C’est votre nature. Je suis comme vous, face à une énigme. Je dois la solutionner. C’est incontrôlable, impérieux, au point de cesser de manger, de dormir. Je trouverai comment vous aider.

— Il y avait un quart de litre.

— Oui.

— Je vais tenir une quinzaine de jours, pas plus.

— Vous avez dit au club que vous aviez essayé le sang de porc et de bœuf.

— C’est vrai.

— Et d’autres animaux ?

— Du poulet.

— Rien de plus exotique ?

— Non… Pourquoi ?

— Juste pour savoir. J’ai hâte de commander et de recevoir mon microscope.

Devant la mine interrogative de sa cadette, il lui décrivit l’objet de conception moldue, sachant que l’Hyperloupe ensorcelé de Bonpied aurait pu lui être d’une grande utilité et aurait simplifié sa tâche. Peu importait : il faisait acquisition de la littérature indispensable pour élaborer une potion capable de transformer du sang animal en version humaine ou déterminer, parmi les créatures, quel liquide vital conviendrait à l’élève. Il lui demanda si, lors de sa lente dégradation, elle avait ressenti des symptômes particuliers. Elle répondit que cela commençait toujours avec de la fatigue musculaire allant jusqu’à l’incapacité de se mouvoir et des difficultés respiratoires. Pour le garçon, la piste de l’oxygène était à suivre car si les muscles faiblissaient, c’est que le gaz vital n’y arrivait pas en quantité suffisante. L’hémoglobine fixait l’oxygène, grâce au fer : une carence en métal induisait une baisse du volume transporté.

— Au restaurant, mangez aussi souvent que possible de la viande rouge, du foie, des légumes secs comme des lentilles et des choux. N’oubliez pas les produits laitiers et les œufs.

— Je mange surtout des fruits et des légumes.

— Oubliez-les un peu. Remplacez avec des produits contenant du sang.

— D’accord.

Il se redressa et chancela.

— Le prochain don devra être organisé. L’urgence n’est pas une option, sous peine de nous conduire à la catastrophe.

— J’y veillerai.

Il effaça les traces de sang et rangea la seringue à stériliser dans la boîte en fer. Puis, il se rendit aux sanitaires et fit disparaître, à l’aide d’un Aguamenti généreux, les restes coagulés dans ses cheveux. Enfin, il s’occupa des créatures magiques, sous l’œil admiratif de Barthélémine, attentive au moindre de ses gestes. Elle eut du mal à le croire lorsqu’il soutint entrer sans protection chez les Bayours. La démonstration la sidéra.

Trente minutes plus tard, après avoir écouté le cœur étonnamment lent – trente battements à la minute – de la jeune fille, intriguée par le stéthoscope, il reprenait sa besace, fermait les locaux et l’accompagnait au restaurant. Laurine, découvrant le garçon épuisé, blanc comme un linceul, comprit aussitôt ce qui avait ponctué sa journée. Elle n’osa pas réclamer son aide pour le travail de science exigé par Jean Racine et auquel elle n’entendait rien.

Une nouvelle semaine s’annonça et le Belge ressentit de la lassitude. Néanmoins, c’est le cœur plein d’allant qu’il apostropha le professeur Racine, juste après la leçon d’anglais.

— Bonjour, Hercule ! Tu as une question ? Pas à propos du devoir à rendre aujourd’hui, j’espère ? Sinon, c’est trop tard !

— Bonjour, Professeur. Non, rassurez-vous. Je voudrais savoir comment me procurer un microscope moldu.

— Tu t’intéresses à l’infiniment petit ?

— Oui.

— Oh oh ! Dans ce cas, retiens bien les noms des physiciens suivants : l’Allemand Max Planck et surtout, le Danois Niels Bohr. Ces deux scientifiques sont en train de redéfinir la physique subatomique, dite quantique. Un monde de l’infini minuscule où les lois connues à ce jour, changent, y compris… l’écoulement du temps.

Hercule frémit. L’enseignant était toujours obnubilé par le concept d’appréhension différenciée du temps. La formule, inventée par Hercule, Fulguram Tempus Fugit refit surface dans son esprit. Et si le Maître était le professeur Racine ? De quand datait sa fascination pour le temps ? Était-ce en lien avec ses expériences dans le degré 10 ?

— Je m’en souviendrai, Monsieur. Mais pour l’heure, je veux étudier le sang.

— Ah ? Pourquoi donc ?

— J’ai besoin de comprendre pourquoi les humains ne sont pas tous égaux dans ce domaine.

— C’est-à-dire ?

— Pourquoi certains sorciers sont anémiés et pas d’autres. Je veux aussi découvrir si les Laiséons, dont l’école possède un couple à la ménagerie, comportent des différences sanguines expliquant pourquoi le mâle a perdu ses couleurs, il y a peu de temps.

— Tout ce qui nous différencie ne se trouve pas nécessairement dans le liquide coulant dans nos veines. Sinon, il suffirait de changer tout le sang qui circule en nous et de le remplacer par une source certifiée saine. Par exemple, les Moldus sont parfois affectés d’un défaut qui les fait confondre les couleurs.

— Le daltonisme.

— Exact ! Cela ne touche presque que les hommes. Les garçons en héritent souvent d’un parent. Chacun a son propre sang. Il y a donc autre chose, en nous, que nous héritons de nos aïeux, à commencer par la ressemblance physique.

— C’est vrai. Pour le Laiséon, vous pensez à un défaut hérité, une anomalie dormante capable de se déclencher en fonction de conditions spécifiques ou pire, comme un réveil matin, à une date, un âge prédéterminé ?

— Passionnantes, les sciences, n’est-ce pas ?

— Plus que jamais !

— Allez vous asseoir et revenez à la fin du cours. Je vous donnerai une adresse où envoyer la somme en Gallions. Je noterai les références du microscope produit par la manufacture Carl Zeiss, à Iéna, en Allemagne. Les optiques les plus performantes, une qualité de fabrication irréprochable. L’adresse à Paris n’est qu’un relais mis en place pour obtenir dans le monde sorcier, ce qui se fait de mieux chez les Moldus.

— Merci, Professeur.

— À ton service, plaisanta Jean.

Les élèves étaient tous installés et prêts à écouter la leçon sur les calculs de force, de résistance et de vitesse d’objets en translation horizontale et verticale. Le professeur réclama les devoirs et lorsque ce fut son tour, Laurine tendit son parchemin presque vierge, baissant la tête, rouge de honte. L’enseignant attrapa le feuillet, détermina la note au premier coup d’œil et émit un bruit avec sa bouche trahissant sa contrariété.

Après les cours et ses travaux à la ménagerie, Hercule avait répondu à tous les courriers en souffrance, sans oublier de commettre un rouleau à l’intention de la boutique Trouvetout, 10 rue Lacépède, à Paris. La somme exigée pour le microscope – 45 pièces d’or – transitait par monsieur Racine, le Distributeur Automatique de Gallions de Bourg-Enchanteur et le compte de la boutique moldue tenue par un sorcier. L’apprenti biologiste était conscient d’entamer ses économies de manière drastique mais ses avancées avaient un prix. Gervais lui réclamait de nouvelles baguettes, étant déjà en rupture de stock. Selon le directeur de la fabrique de meubles, les Aurors n’étaient plus les seuls clients à se présenter. Une journaliste de La Gazette de Paname s’était portée acquéreur d’une baguette-stylo contenant les inclusions les plus bavardes, dont la moustache de Chartier. Hercule devait se remettre au travail pour renflouer ses caisses.

Il ne parvenait pas à détacher son esprit du microscope quand il imagina une baguette en forme de longue-vue, pliable, dépliable, à volonté. Insérer deux minuscules optiques décoratives ne devrait pas poser de souci. Nombre de baguettes, issues de Cosme Acajor ou Ollivander, comportaient des incrustations métalliques ou minérales.

Le garçon avait interrogé le Sondeur à propos des minéraux et des matériaux qu’il était possible d’obtenir de sa part à l’intérieur du pavillon blanc. Dans l’isoloir, l’entité minérale avait assuré pouvoir fournir toutes sortes de matières, tant que la loi de Gamp n’était pas bafouée. Cela signifiait que pour les minéraux, il fournirait tout sauf les quatre pierres précieuses rapportant des fortunes : diamant, rubis, saphir et émeraude. Il était interdit de faire un commerce éhonté, abusif, en gagnant de l’argent à partir de rien ou presque.

Alors que le Belge pensait inclure des lentilles de verre dans sa baguette longue-vue, le Sondeur lui avait conseillé de les remplacer par des minéraux, bien moins fragiles. Hercule avait cru détecter une contradiction :

— Vous avez dit qu’il était interdit de réclamer des diamants. Il n’y a que cela qui puisse imiter la transparence du verre.

— Tu te trompes, Hercule. Le cristal de roche, sans défaut, est aussi limpide que le verre. Pense aux boules de voyance de Claire Obscur.

— C’est vrai, Sondeur. Y a-t-il des minéraux dans le degré 40, avec une telle transparence ?

— Bien sûr ! Fabrique les éléments en bois et le moment venu, réclame des grenats.

— Mais le grenat est rouge-brun.

— Pas ceux qui contiennent aussi de l’yttrium et de l’aluminium.

— Cela existe ?

— C’est aussi résistant que le cristal de roche. Rien ne t’empêche d’en choisir avec une pointe de fer, lui donnant une teinte violette.

— C’est idéal pour simuler un filtre lunaire, tout en restant une baguette magique efficace.

— Chic, élégant.

Le garçon avait quitté l’isoloir des couleurs plein les yeux. Venant de la bibliothèque, madame Bonnelangue l’avait rattrapé pour lui parler quelques instants. En le découvrant à la lumière vive d’un Feu Éternel, la directrice n’avait pas pu passer à côté du teint blafard de l’étudiant.

— Quelle triste mine, Hercule ! Tu n’as pas dîné ? Tu es pâle. Tu ne couves pas une Dragoncelle ?

— Je ne crois pas, Madame.

— Tant mieux ! Je voulais te parler d’un projet naissant, initié par Eugénie, Ursula Waldmeister et le chef Feuillantine.

— La serre pour diminuer notre dépendance alimentaire ?

— Oui. Pourrais-tu te joindre à notre groupe de réflexion ?

Il ne put s’empêcher de soupirer et elle le remarqua :

— Tu fais face à de nombreuses heures d’enseignement, sans oublier tes travaux personnels. La réalisation bénéfique pour Valentine, une action merveilleuse et un travail très avancé d’enchantement pour ton âge. On t’en demande beaucoup. Je comprendrais si tu refusais ma sollicitation. Sans compter que tu aides les membres de ton ordre en difficulté, n’est-ce pas ?

— Je ne peux pas m’empêcher d’avoir un agenda aussi garni que celui du ministre de la Magie.

— Je sais aussi que pour assurer de ne pas manquer d’argent, tu travailles dur pour l’école et pour monsieur Delacour. Il te tient en très haute estime.

— C’est réciproque, Madame. Quand aura lieu la réunion ?

— Vendredi après-midi. Pas plus d’une heure, à proposer toutes sortes d’idées.

— Entendu, Madame. Je serai là.

— J’ai… incidemment appris que tu n’allais plus aux leçons particulières du samedi matin. Est-ce que la situation te pèse ?

— Absolument pas, Madame. Le samedi, je passe toute la matinée à la ménagerie et je m’y sens très bien. Les créatures magiques s’en portent mieux et moi aussi. J’ignore ce que l’avenir me réserve mais désormais, je ne le conçois plus sans la compagnie de quelques espèces. C’est une question d’équilibre.

— Alors, tout va bien ? Rien que tu ne souhaiterais me dire ?

— Tout va bien.

Il aurait pu dévoiler ses projets pour aider une fille de vampire en manque d’hémoglobine ou lâcher l’information sur ses recherches à propos du testament perdu d’Ambelion Ballessaim, sans oublier de dénoncer, démonstration à l’appui, les actes criminels d’Émilie Boulanger, l’année passée. Il aurait pu étancher sa soif de curiosité avec la prophétie de Claire Obscur à son propos ou juste l’inquiéter en parlant du professeur Racine et de ses penchants pour le voyage dans le temps. Mais Agathe était une personne qu’il appréciait au point de la préserver de ses croisades. Il l’avait donc laissée sur la certitude qu’il menait une vie tranquille, équilibrée. Il s’était réfugié dans le pavillon Gerbera pour rassembler ses outils, son bois, ses inclusions et se lancer dans la confection de baguettes.

Lors du premier cours de droit et politique sorcière, Sidonia avait présenté la structure du ministère de la Magie français, en précisant que les nations étrangères telles que l’Allemagne, la Grande-Bretagne, l’Italie étaient peu ou prou organisées sur le même modèle. Cependant, plus l’État comptait un nombre réduit de sorciers, plus ses fonctionnaires cumulaient de casquettes. C’était le cas des Pays-Bas, du Portugal, de la Belgique ou de la Suisse. Dans certains cas spécifiques, la faible densité s’accompagnait de tutelle ministérielle étrangère, en dépit des séparations gouvernementales moldues. L’exemple le plus flagrant, c’était celui du Luxembourg dont les sorciers étaient administrés par le voisin belge. Le ministre employait d’ailleurs un directeur du département de la Coopération Internationale luxembourgeoise, Ernst Dornier, oncle d’un élève récemment diplômé de CHASSE et brillant inventeur. Ernst parlait douze langues, ce qui le destinait à une fonction diplomatique.

La professeure Alinea avait décrit le système français. Le pouvoir législatif et exécutif était simple. Il s’appuyait sur un Conseil des Sages, composé de 31 sorciers qui proposaient et votaient des lois. En parallèle, il y avait le Consulat et ses 9 membres chargés d’évaluer la qualité sorcière des lois. Il n’avait qu’un rôle consultatif mais s’il jugeait une loi contraire à la société, il abrogeait ladite loi et le Conseil des Sages n’avait plus qu’à revoir sa copie en intégralité. Cependant, il fallait un vote unanime du Consulat pour déclarer une loi anti-sorcière, ce qui n’arrivait jamais en pratique.

Le véritable pouvoir du Consulat, c’était l’exclusivité dont il bénéficiait pour proposer un ministre de la Magie. Le Conseil votait des motions de censure, à la majorité, contre le titulaire en poste, pour le révoquer mais n’avançait pas le nom de son remplaçant. Les Sages étaient élus par le peuple sorcier, tous les dix ans. Les Consuls, eux, étaient nommés à vie par le plus haut personnage de l’État sorcier. Ce dernier ne pouvait pas désigner plus de trois Consuls au cours de ses mandatures cumulées, ceci dans le but d’éviter à un politicien peu scrupuleux de provoquer un « consulocide » et de nommer neuf de ses amis.

Le ministère français était le plus gros employeur du territoire avec près de 300 fonctionnaires dont un peu moins d’une centaine répartie entre les Aurors, la Compagnie de Régulation Sorcière et les Oubliators. Les effectifs de la Compagnie Internationale d’Arrachement et du département des Secrets d’État n’étaient pas précisés. Le Ministre chapeautait les directeurs de départements. Le premier, celui des Affaires Internes, regroupait le service postal, les sports, le commerce, la justice, les Aurors, la santé. Le second, celui des Affaires Externes, concernait le commerce extérieur, la diplomatie, la Coopération magique internationale. Le troisième département était celui des Transports, gérant le réseau de cheminées, la création des Portoloins nationaux et internationaux, les règles de circulation en balai, les licences de formateurs en transplanage et la Régie Autonome des Transports Pulsatiles. Le département financier s’occupait des relations avec les Gobelins, traitait les emprunts, les remboursements et visait les dépenses de l’État. Il y avait un secrétaire à l’Éducation mais son rôle était limité puisque les écoles géraient les contenus scolaires, le corps professoral, en toute autonomie, à condition de s’en tenir aux allocations budgétaires. En marge des départements, il y avait la mystérieuse entité des Secrets d’État comportant les mystères absolus, les Oubliators et la CIA. Les Oubliators étaient les seuls à ne pas être exclusivement rattachés au Ministre, car ils travaillaient souvent avec les Aurors sur des missions précises impliquant soit des sorciers, soit des Moldus témoins d’actes de magie.

En marge du pouvoir économique, il y avait l’organe judiciaire. La justice se limitait au Tribunal Administragique qui traitait, sans appel, les litiges de toute nature. Il comportait trois juges, deux greffiers et cinq magistrats représentant l’accusation. La défense était assurée par des avocats sorciers ou Cracmols indépendants. Le secrétaire gouvernemental n’avait qu’un rôle administratif de rapporteur ou de plaignant au nom du ministère.

Parmi les élèves les plus attentifs aux descriptions des règles et lois régissant la communauté sorcière, Umbelina se distinguait de plus en plus. Elle décortiquait la justice ou l’injustice de tel ou tel règlement, elle vivait le cours telle une pasionaria, avec le même appétit que pour jouer au Quidditch. Elle piaffait d’impatience pour découvrir les spécificités de sa patrie. Ses camarades lui demandaient, en riant, s’ils auraient droit au transport gratuit lorsqu’elle serait ministre de la Magie. Elle répondait qu’elle désenclaverait le Portugal en autorisant le vol sur balai et ouvrirait une section de Portoloins internationaux. Seul le Japonais, perdu dans la lecture de ses pétales de géranium, ne la brocardait pas. Il se contentait de hausser les sourcils, perturbé par la clarté de ses visions.

Hercule était épuisé mais satisfait. Il avait tant de raisons d’être heureux de cette semaine ! D’abord, après avoir passé la nuit de mardi à mercredi dans la niche en compagnie du Baku, le soir suivant, guidé par les paroles de Valentine, l’animal était revenu, avait reniflé les vêtements de la Suissesse et du Belge, s’était introduit dans l’abri, avait grignoté avant de s’endormir sur le matelas, roulé en boule. Une victoire ! Après deux nuits consécutives, les enfants étaient convaincus que leur plan avait fonctionné. Aussi, vendredi soir, Hercule avait retiré son linge pour ne laisser que celui de Valentine. Puis, le duo s’était dissimulé près du gymnase et avait attendu la tombée de la nuit. Après la diffusion de trois messages, Valentine avait senti qu’on farfouillait dans le sachet d’insectes séchés qu’elle tenait dans son dos. La trompe de Shinraï se servait à la source. La jeune fille, émerveillée, s’était retournée sans un geste brusque. Hercule l’avait invité à flatter l’appendice puis à remonter jusqu’au front de la créature. Après quelques caresses, le Baku s’était mis à ronronner. Les élèves s’étaient déplacés de quelques mètres pour l’amener près du pavillon Lonicera. L’animal avait suivi, était entré dans l’abri et s’était lové sur sa couche. Depuis une semaine, Valentine passait les nuits les plus paisibles de sa jeune vie, gardant le Picbarboule près d’elle. Ses Patronus lumineux ne viraient plus à l’obscurité inquiétante et le temps s’écoulait à son rythme, normal. Une réussite que Valentine avait récompensée d’une bise sur la joue d’Hercule, suivie d’une accolade. La simplicité de la jeune fille, résumée dans ce geste.

La satisfaction d’avoir vécu une semaine productive ne se limitait pas à cette victoire gratifiante. Le travail personnel payait et une pluie de notes OR se déversait sur la tête du Belge. Il se documentait dès qu’il disposait de quelques minutes de liberté. Mieux : il avait découvert le sort indispensable au puits de connaissances sans fond qu’il incarnait : Legoloquor. Pour l’activer, il suffisait de disposer d’une loupe enchantée et d’une bonne baguette pour exécuter l’enchantement. On posait ensuite la loupe en haut et à gauche d’une page de livre. L’objet grossissant se déplaçait de gauche à droite et de haut en bas, en lisant et en sonorisant sa lecture. Hercule n’avait pas encore réussi à déterminer comment lui faire prononcer les mots d’origine étrangère mais son décryptage du français et du latin suffisait à étancher sa soif. Ainsi, chaque heure passée à s’occuper de la ménagerie, se doublait d’apprentissage. Une fonction encore plus précieuse depuis qu’il avait reçu, vendredi soir, un colis encombrant et lourd, déposé par un aigle royal au-dessus des casiers à courrier. Le majestueux animal, au regard inquisiteur, n’avait exigé que cinq Noises en retour. Hercule estimait que le pesant transport valait bien plus.

C’est en voyant l’aigle déployer ses puissantes ailes d’une envergure incroyable pour fondre sur Rosier, l’agripper, l’arracher du sol pour le larguer dans la Rivière Enchantée que le Belge avait pris la mesure de la force de traction de l’oiseau. L’infâme Urticant s’était carapaté du bouillon sans attendre la venue des Sirènes d’eau douce. Hercule avait regretté l’issue des événements mais son esprit logique, un brin taquin sur le coup, avait fait le rapprochement entre l’abandon de l’aigle et le dédain des Sirènes.

« Rosier n’est pas comestible. »

Alors qu’il avait déjà lu, dans la bibliothèque tenue par Théophile, environ 1 % de « Comprendre une potion », il était désormais en mesure d’accélérer sa découverte des milliers d’ingrédients possibles. Après une nuit presque blanche à lire, il s’était levé samedi matin avec l’intention d’abuser de Legoloquor durant ses travaux animaliers. C’était sans compter sur le bavardage de Bianca qui, lorsqu’elle avait enfin cessé de lui seriner ses journées, chantait des chansons italiennes moldues ou sifflait les airs quand elle ne connaissait pas les paroles. Justement ! Si Hercule avait de quoi être satisfait, c’était aussi grâce à l’attitude de l’Italienne, qui lui avait permis de découvrir un fait intrigant. Sa besace bougeait lorsqu’elle sifflait. Pas tout le temps, mais le sac réagissait à certaines notes. Enfin, ce n’était pas le petit bagage qui était sensible aux tonalités mais la plume de Globulaire qu’Hercule y avait oubliée. Après cette constatation, les enfants s’étaient livrés à quelques expériences sur l’objet. Il en ressortait qu’un Sol la réveillait ou l’endormait. Un Si bémol la mettait en mouvement, droit devant, ou la faisait stopper. Le Fa dièse la faisait grimper tandis que le Ré mineur lui causait une chute d’altitude. Le Do majeur l’envoyait à gauche et le La simple la faisait virer à droite. Bianca, douée pour siffler et imiter le cri de nombreux oiseaux, avait à peine mis une heure pour composer des mélopées rapides afin de manœuvrer la plume. Elle y avait vu la possibilité de réaliser un numéro de cirque moldu où l’exercice consisterait à faire parcourir à la plume, un itinéraire avec des obstacles, des arceaux à franchir, etc.

Cette découverte fortuite n’était pas la dernière source de satisfaction du Belge. La réunion organisée dans la nouvelle salle, construite et aménagée par A.D, à propos du projet de serre, était une autre source de joie. Pourquoi ? Parce qu’après un quart d’heure de débats où les idées novatrices se confrontaient à la réalité des coûts financiers ou à l’espace disponible sans toucher au bois du domaine – sauf pour en transformer une partie en verger –, le garçon était sorti du silence respectueux qu’il observait depuis le début de la session, sous l’œil inquiet d’Eugénie. Le cerveau avait asséné la logique.

— Si d’innombrables raisons rendent toute construction impossible, modifions la serre actuelle.

— Comment, Hercule ?

— En creusant une cave où champignons, endives, Filets du Diable s’épanouiront. En élevant le toit et en ajoutant un étage ou deux. Là où vous aviez quatre mètres carrés occupés au sol par un espace potager, vous aurez 24 mètres cubes où faire circuler disons huit carrés, attachés par des chaînes à un ensemble de poulies enchantées. Ainsi, chaque carré de plantation recevra la même dose de lumière. Imaginez, en plus, un arrosage intégré au plafond de verre, délivrant une quantité minimale de journalière à toutes les cultures. En dessous du système aérien, conservez les paillasses pour les élèves mais ajoutez une couche de terre sous les espaces de travail, pour les applications scolaires du professeur Waldmeister.

Sébastien fut séduit mais souleva un point :

— Ça a le mérite de n’exiger aucune amputation du domaine. Cependant, il faudra continuer à faire cours pendant les travaux. Comment comptes-tu t’y prendre ?

— En aménageant des espaces avec sortilège d’extension.

— Sur quels matériaux ?

— Sur des planches, les mêmes que cette salle de réunion. À l’issue de l’élévation du toit et du creusement de la cave, l’espace de cours temporaire est démonté et le bois récupéré sert à fabriquer les nouveaux carrés potagers.

— Par Flamel ! s’exclama le concierge. Ne me dis pas que tout cela sort de ta tête à l’instant, après un quart d’heure d’échange ? !

— Si.

— Il m’épate, il m’épate, il m’épate ! répéta Eugénie, sidérée.

— Il est fort ! commenta Séraphin.

— Georges, reprit la directrice, pourriez-vous quantifier la consommation annuelle de fruits, de légumes, d’aromates ?

— Bien sûr. Nous ne pouvons pas atteindre l’autonomie. La surface du domaine entier ne suffirait pas. À moins de l’étendre, d’acheter des parcelles moldues.

— Non, c’est infaisable.

— Peut-être pas, contesta Hercule.

— Pardon ?

— La professeure Dunne a parlé d’autres écoles. L’une d’elles se trouve au cœur de l’Himalaya, accrochée à une paroi rocheuse. Éloignée de toute civilisation, elle dispose de jardins flottants.

— Des jardins flottants ? ! Comment est-ce possible ? La magie pour les maintenir en l’air serait… phénoménale. La masse qu’un sorcier peut soulever par sortilège de lévitation est limitée.

— Notre référente semble savoir comment contourner cette limite et s’affranchir du maintien de l’effet par une baguette.

— Je suis aussi curieuse que toi de le découvrir, lança Agathe.

La curiosité. La directrice savait où appuyer, avec le Belge.

La séance fut levée et Hercule put se consacrer à ses lectures parallèles. Il découvrait l’alchimie, la chimie organique, le pouvoir des colorants facilitant l’observation et l’identification de maladies, il se régalait avec Adam Toutencanine mais aussi avec des revues scientifiques produites par Johannes Gutenberg et la médecine légale vue par les Moldus Thoinot, Brouardel, Lacassagne, Tardieu ou par les sorciers comme Raymond Dessuture, pionnier du genre ayant commis un ouvrage dans les années 1890.

C’était une excellente semaine, productive à souhait. Cependant, la résolution d’un problème entraînait parfois l’apparition d’un nouveau souci. Si l’agrandissement de la serre était entériné, les travaux presque permanents la rendraient encombrée, passagère, à mille lieues de la tranquillité exigible pour ses recherches et les dons sanguins à destination de Barthélémine. Il avait besoin d’un local isolé, discret, qui ne trahisse pas un secret et qui ne lui fasse pas transgresser les lois sur l’usage de la magie avant 17 ans. Il savait comment s’y prendre et comment convaincre Gervais de lui céder un pot de vernis au poil de Demiguise. Pour cela, il devait parachever trois nouvelles baguettes dont la longue-vue. La séance de travail aurait lieu aussitôt le déjeuner du samedi avalé.

La baguette-stylo en ipé, un format au succès croissant, grâce à sa nature à faire coexister quatre cœurs différents et à engendrer des effets inattendus, devait être testé avec le plus grand soin. Jusqu’à présent, le concepteur avait toujours procédé aux essais en intérieur, que ce soit dans la salle blanche du château, dans l’atelier d’A.D ou même, imprudemment, dans le laboratoire de potions de l’Académie, comme cela s’était passé la première fois avec la copie de la possession d’Armand Fontebrune. Imprudence car s’il avait usé du Maxima Bombarda avec le camphre dopé au Nundu, il aurait occasionné tant de dégâts qu’une vie de labeur n’aurait pas suffi pour payer les réparations. Néanmoins, même si les salles blanches étaient faites pour lancer des sortilèges en toute sécurité, elles n’étaient pas infaillibles. Le Diffindo réalisé avec cette baguette de malheur, en possession d’Elvira sans pouvoir le prouver, avait démontré les limites de résistance des pièces d’entraînement. Les deux autres productions à éprouver étaient constituées d’un seul cœur et d’une essence de bois unique. La première prenait la forme d’un pinceau dont le manche, biseauté, recevait des pointes de peinture colorées, disposées en arc de cercle, faisant penser à la palette d’un peintre. Elle avait été taillée dans du sycomore et avait reçu une plume de Laiséon. Ses caractéristiques en faisaient la future propriété d’un artiste à l’imaginaire fertile. Elle avait les faveurs du Japonais et, en vérité, Shin avait incarné la muse secrète d’Hercule pour cette création originale.

La dernière baguette, c’était la longue-vue. Andrea l’adorait et s’il avait vécu comme pirate sorcier – et vice-versa –, il aurait adopté cette invention pour désarçonner ses adversaires quand ils ne s’y seraient pas attendus. Conçue en quatre parties gigognes, elle se déployait pour passer de 13 à 37 centimètres. Le bois utilisé était une nouveauté : delonix regia, originaire de Madagascar mais implanté dans toute la zone tropicale terrestre. On le nommait « Flamboyant », à cause de ses fleurs d’un rouge criard. Son bois jaune, assez dense, était parcouru par des chevrons arrondis, en enfilade, du plus bel effet lorsqu’il était utilisé comme lattes de parquet. Hercule avait choisi du poil de Niffleur, toujours fantasque, donnant des baguettes volontaires et distrayantes, avides d’innovations. Il avait réussi un véritable tour de force, car la longue-vue intégrait les grenats taillés de deux façons différentes : en forme de lentille divergente du côté du grenat de teinte violette et convergente dans le manche. Le réalisme était saisissant. Si le sorcier dépliait l’objet, observait du côté oculaire, il obtenait une image assez précise, grossie, de l’objectif visé.

Alors que le Belge, installé dans l’entrée du pavillon, longue-vue devant l’œil droit, reluquait ses amis revenant d’une promenade digestive, il remarqua que le médaillon de Laurine brillait de mille feux. Le bijou était un héritage familial. Le collier d’Umbelina, avec un pendentif en forme de Friselune, en métal doré, ne renvoyait aucun éclat. Tout comme le bracelet d’Eugénie. En revanche, la fibule de Katarina, remplaçant le bouton réglementaire de son uniforme, éblouissait autant que la possession de Laurine.

À leur arrivée, l’observateur ne put s’empêcher de vérifier s’il avait la berlue ou pas.

— Jacques, seriez-vous assez gentil de bien vouloir regarder dans cette fausse longue-vue ?

— Bien sûr. Fais voir !

Il plaça un œil au ras de l’oculaire.

— C’est fantastique ! Ça rapproche, comme une vraie lunette. Alors là, bravo ! C’est normal que ce soit teinté ?

— C’est pour faciliter l’observation des détails de la Lune.

— D’accord. Voilà. C’est… Mince ! Laurine, tu brilles ! Toi aussi, Katarina !

— Hein ?

— Comment ça, on brille ?

— Vos bijoux. De quoi sont-ils faits ? demanda le Cracmol.

— D’or, répondit Laurine.

— Pareil, ajouta sa camarade.

— Mais mon bracelet aussi ! répliqua Eugénie, qui ne voulait pas être en reste.

— Et vous, Umbelina ? De quel métal est fait votre pendentif ?

— C’est du toc, acheté Place Cachée, dix Mornilles. Comme ça affole la boussole d’Icare, je dirais que c’est du fer aimanté.

— Mon bracelet, c’est un cadeau de mon père quand j’ai eu 8 ans. Il a dit que c’était de l’or. Si je pige la bizarrerie qui se passe, ta longue-vue baguette enchantée dit que c’est de la pacotille ?

— Il semble que l’inclusion de Niffleur soit capable, comme ce sympathique animal affolé à la vue d’objets précieux, de distinguer l’or.

— Super, pour un pirate, confirma Andrea. Impossible de se faire avoir !

— Il m’a encore roulée dans la farine ! Quel radin ! ronchonna la petite frisée.

— Tu l’as testée ?

— Pas encore, Jacques. Je monte dans notre salle blanche. J’en ai pour une trentaine de minutes. Laissez-moi seul durant ce temps. On ne sait jamais ce que la baguette-stylo va me réserver comme surprise.

Une sage précaution, car un simple Aguamenti, produit par le cheveu de Sirène d’eau douce, recueilli sur la berge de la Rivière Enchantée, tourna au tsunami, emportant Hercule dans l’escalier et le précipitant dans l’onsen. Après s’être séché et changé, il poursuivit avec méfiance le test de la baguette aux quatre éléments constitués de Sirène, de plume de Coquecigruë, de jus de Crabedefeu et de griffe de Baku. L’Incendio fut très relevé, le Ventus força le bâtiment à abaisser la porte d’entrée pour évacuer la pression et le Bombarda ébranla les fondations. Hercule consigna ses remarques précieuses pour monsieur Delacour et le futur acquéreur de l’objet. La baguette pinceau se comporta comme attendu pour une fabrication classique. Néanmoins, elle fut un régal pour transformer la salle blanche en une authentique boutique de fleuriste. Après avoir tout remis en ordre, l’élève s’attaqua à la dernière invention dont il n’était pas peu fier.

Il déplia la longue-vue, l’empoigna côté manche et déroula l’habituelle liste de sortilèges. Non seulement elle était d’une justesse redoutable, d’une puissance notable, mais elle répondait plus vite que la moyenne. Le flamboyant était sensible, comme le sapin, aux sorts non verbaux. Presque comme s’il anticipait les pensées de son inventeur. Le garçon ressentait même de la peine à devoir s’en séparer. Il atteignit la fin des essais qualificatifs sans anicroche. Il donna un coup en avant pour allumer la baguette avec un éclatant Lumus Solem. Mais d’éclat, il n’y eut point. À la place, un trait rouge incandescent fut éjecté de la pointe. Le faisceau percuta le plafond et rebondit sur le bouclier de protection. Hélas, il heurta le plancher qui agit de même. Au gré des angles variables, imprévisibles, il percuta les murs, rebondit des dizaines de fois, comme un Cognard ou une boule de billard trafiquée. À plusieurs reprises, le sorcier se coucha pour ne pas être touché. Jusqu’à l’instant, fatal où le rayon écarlate s’enfonça dans sa poitrine, juste au-dessus de son cœur. Il poussa un cri rauque qui mourut dans sa gorge. Il perdit connaissance sans qu’aucune goutte de sang ne se répande par l’orifice entrant.





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