L’entraînement du Gerbera vira au cauchemar lorsque Hercule, victime d’un assoupissement, faillit être dégommé par un Cognard survolté. Il ne d
ut son salut qu’à Noël qui le percuta pour éviter le massacre. Une heure plus tard, il expédia la balle destructrice dans le balai de Shin. Le Nippon réalisa un atterrissage de fortune en tournoyant sur l’axe de sa monture devenue folle. À bout de forces, le Belge « sécha » la dernière demi-heure et regagna sa chambre.
Après une douche délassante, il s’allongea sur son lit et s’endormit durant deux heures. Laurine vint le chercher peu avant 13h00 pour qu’il se nourrisse. C’était le jour du don sanguin et il était exténué. Il satura son corps de nourriture et engloutit du pain et des pâtes pour emmagasiner des réserves. Puis, sans un mot, il rejoignit son repaire. La bonne nouvelle, c’est que les vers avaient survécu au voyage et à l’introduction dans leur nouveau milieu aquatique.
Reposé, le garçon se sentit prêt à attaquer les analyses. Il préleva le sang de plusieurs vers, leur laissant de quoi vivre. Lorsqu’il eut accumulé environ un centilitre de liquide, il plaça l’éprouvette dans son appareil à centrifuger enchanté. Il libéra le mécanisme. La vitesse de rotation augmenta et bientôt, ses yeux ne purent suivre le mouvement trop rapide.
Quand les éléments furent séparés, il constata une évidence :
— Du plasma presque translucide, un amas très fin avec les plaquettes et les globules blancs. Tout en bas, le liquide rouge. Le sang du ver arénicole est affreusement normal.
Il prépara une lamelle avec ce qui l’intéressait en tout premier lieu : le liquide rouge écarlate, très vif. Son observation le sidéra : il n’y avait rien à voir, hormis du carmin.
— J’ai la berlue ? Ce n’est pas du sang ? C’est du… colorant ?
Il crut à une défaillance de l’optique et prépara une seconde lame avec la fine couche constituée par les plaquettes. Il vérifia les vers prélevés. Ils ne se vidaient pas dans l’eau, relativement limpide. Ils avaient coagulé.
En posant un œil sur l’oculaire, il détecta des cellules qu’il identifia comme des globules blancs.
— Nom d’une cornue ! Quelle curieuse créature ! Des globules blancs mais aucun rouge. Comment respirent-ils leur oxygène ?
Il voulut en avoir le cœur net lorsque Barthélémine entra dans la pièce. Il interrompit ses expériences pour se consacrer à la jeune fille. En un tournemain, il réalisa le prélèvement de son propre liquide vital. Il insista pour aller jusqu’à cinquante centilitres, la limite humainement acceptable, afin qu’elle puisse tenir un mois, jusqu’à la rentrée, après les vacances de Noël. Elle refusa qu’il aille au-delà de trente.
— Je ne suis pas certain de pouvoir faire un don le 19 décembre, après le match de Quidditch. Nous ne pourrons pas l’avancer.
— Il faudra le faire la veille. Juste après la rencontre, nous partons avec le professeur Laflèche dans un refuge montagnard, près de Font-Romeu, pour y passer Noël. Tous les né-Moldus abandonnés dont il s’occupe avec son association.
— Vous les accompagnez ?
— Oui.
— C’est merveilleux. Vous allez adorer les joies de la neige.
— Je m’en réjouis.
— Alors, nous nous reverrons le 30 ou le 31 décembre. Du 18 au 31, il y a treize jours. La ration suffira. Arrêtons-nous à… à…
— Hercule ?
— Ça va, ça va…
Il stoppa l’écoulement, tendit le bécher et s’occupa de mettre fin à la saignée. Dès qu’elle eut fini, il lui demanda de partir, car il avait beaucoup de travail à réaliser pour l’étude. Elle hésita d’autant plus que les yeux du Belge éprouvaient mille peines à suivre ses déplacements dans le petit local.
— Partez, je vous en prie, marmonna-t-il. Vite…
Elle se plia à sa prière, pas très rassurée. Elle fila droit vers le pavillon Gerbera où Laurine l’attendait, à l’extérieur, à bonne distance du fronton. La description de l’état du garçon suscita une vive inquiétude. Et s’il échouait ? Et s’il ne trouvait pas une solution et qu’à force de se départir de son sang, il sombrait et mourrait ? Au printemps, lorsque les roses fleuriraient. Il devait accepter de l’aide. Il fallait que le Gerbera sache et reste uni.
Quand Hercule se servait de l’éosine, puis du bleu de méthylène sur le sang anémié de Barthélémine, il obtenait de rares points bleus. Quand il pratiquait l’opération sur ses propres échantillons, la lame était couverte de points bleus. La même manipulation sur le ver arénicole donnait une teinte azurée uniforme.
— Du fer ! En abondance. Donc de l’oxygène. Par les flammes d’un Gazeux basque, voilà ton secret ! Petit champion de l’apnée, tu as le sang le plus oxygéné qu’on puisse imaginer.
Pour déterminer le taux d’attraction des molécules d’oxygène, il lui fallait disposer d’un grossissement bien supérieur. Mais s’il se basait sur les performances des meilleurs plongeurs, capables de rester immergés cinq ou six minutes, ces petits annélides avaient la capacité d’embarquer au moins trente, peut-être quarante fois plus d’oxygène !
— Quelles merveilles ! Voyons, Van Betavende, que dois-tu faire à présent ? Ne pas te lever de ton siège ou tu risques de t’écrouler. Rester conscient serait bien plus indiqué. Alors… Oui, je sais.
Il piqua son index gauche avec une épingle, recueillant une goutte de sang et ajouta un peu du liquide rouge du ver.
— Mon ami, tu n’as pas de globules rouges, mais tu possèdes de l’hémoglobine ferreuse qui capte l’oxygène. Alors, observons ce qui se passe.
Il y avait agglutination.
— Par Flamel ! Oh monsieur Zal… Je comprends comment, grâce à votre découverte, vous vous êtes emparé du prix Nobel. Vous êtes un génie !
Puis, se rappelant l’adage de certains scientifiques, il aspira le reste du liquide rouge contenu dans la fiole et le mélangea à une solution aqueuse salée et sucrée.
— La science, sans expérimentation, est la croyance des pleutres.
Il choisit une veine apparente, la tapota, serra le poing et enfonça l’aiguille. Il injecta le mélange, se débarrassa de la seringue et comprima avec un morceau de bandage. Il fouina sur la paillasse et extirpa son stéthoscope enfoui sous une masse de livres. Il plaça les écouteurs dans ses oreilles et apposa le cornet sur sa poitrine. Son cœur, vidé de trente centilitres de sang, pompait davantage pour irriguer la moindre cellule. Moins d’une minute après l’injection, son muscle cardiaque ne battait plus une mesure endiablée.
— 60 pulsations. Non, 55 !
L’hémoglobine miraculeuse, injectée pour un volume d’à peine un centilitre, remplaçait sans mal les trente centilitres offerts à la jeune Caribéenne. Il se mit debout. Rien ne se passa. Il sauta sur place, comme un Jackalope impatient. Son cœur n’exécuta aucune embardée.
— C’est fantastique ! Oh… Père, Mère, si vous pouviez voir ce que j’ai réussi…
— Ils le savent, j’en suis sûre.
Il tourna la tête vers la porte. Laurine se tenait dans l’encadrement, en compagnie de Sigrid. Il leur sauta au cou, survolté.
— Barthélémine a dit que tu étais au plus mal et on te trouve bondissant comme un kangourou ! s’étonna Sigrid. Tu nous expliques ?
— C’est grâce à eux !
Il désigna les vers en train de fouiller le sable, édifiant de petits monticules. Comme il leur fallait un peu plus d’éclaircissements, il leur livra ses premières découvertes et avoua avoir bafoué toutes les règles de sécurité en s’injectant le sang à l’effet revigorant supérieur à du Vitaclaire. Elles ne se gênèrent pas pour le réprimander et le taxer de fou. Elles l’exhortèrent à laisser ses expériences en plan pour se rendre à un goûter exceptionnel organisé par Séraphin.
En réalité, le garçon fêta son onzième anniversaire avec un gâteau aux pommes et aux noix préparé en secret. L’honneur de couper les parts fut confié à Eugénie qui produisit, avec son couteau fétiche, des morceaux inégaux, traduisant son aversion pour la précision. Les victuailles furent arrosées de Bièraubeurre artisanale dont Séraphin maîtrisait la transformation. Ce fut l’occasion, pour Hercule, d’affronter un effet secondaire du sang dopé : il amplifiait le tournis alcoolique.
Noël recherchait une recette ancienne ou révolutionnaire pour fabriquer une potion Repulsa capable de faire rendre ses tripes à un dragon. Il écumait les rayons tenus par Théophile Amand depuis une semaine et c’était un échec total. À l’heure où certains élèves se rendaient dans les clubs de leur choix – Günther Dornier avait rouvert celui du professeur Racine mais l’avait teinté de ses marottes et de sa manie d’expérimenter –, Noël se rendit au club de Cecrabebleu où Katarina, qui l’avait recruté, l’attendait en compagnie de Valentine. Les Patronus prédictifs de la Suissesse, sous forme de rébus, révélaient des mots improbables mais existants à poser sur le plateau. La quatrième élève se nommait Francine Cytise, une demoiselle silencieuse mais efficace en M.E.S, en vol sur balai et en potions. C’était la fille de Michel Cytise, un ex-Auror reconverti en vendeur d’artefacts douteux dans une boutique miteuse tenue par un sorcier borgne et boiteux. Aristide Harcourt de Ménibus, espion agréé de Rosier, complétait les inscrits.
La partie du jour devait déterminer qui accompagnerait Katarina au tournoi par équipes, prévu à la fin de l’année. Monsieur Amand, occupé par plusieurs demandes, tardait à faire son apparition. Les enfants entrèrent et s’installèrent. Katarina s’occupa de déployer le plateau et les réglettes. Elle chercha un parchemin vierge pour noter les scores. Noël déambula dans la pièce lorsqu’il remarqua un tonneau d’environ 200 litres. Il retira le couvercle et découvrit quelques bouteilles de cognac, d’armagnac, de calvados ou de rhum. Seulement des alcools forts. Il déboucha les flacons pour humer leurs parfums et voir s’il serait capable de les reconnaître les yeux fermés. Il tourna autour du tonneau et emplit ses poumons, au hasard.
« Cognac ? Zut ! Raté. C’est de l’armagnac. »
Il recommença.
« Euh… Rhum ? »
Il ouvrit les yeux et lut l’étiquette : rhum Coloma 1 Millésimé. Cependant, la lettre a de Coloma était abîmée et ressemblait plus à la lettre e. Quant au m de la marque, il manquait d’encre au centre et donnait l’impression qu’il s’agissait de nn et non de m.
« C’est curieux. Ça donne colonne… et le M de Millésime ! Bon sang ! »
Hercule lui avait parlé des mystères résolus et de ceux demeurant entiers. L’absence de la colonne M, dans la bibliothèque aux 25 piliers. La supposition qu’elle se trouvait dans le tonneau. Ça concordait !
Il remit tout en place et s’assit sur sa chaise, impatient d’en finir. Contre toute attente, Valentine se qualifia. Noël, pas concentré, souffrit comme jamais, au point de passer une petite heure à l’infirmerie.
Lorsque le fils Millefeuille souhaita parler à Hercule, avant le dîner, excité comme une puce, le Belge supposa que le jeune aspirant Gerbera avait dégoté une information qui ne pouvait pas attendre. Une fois le duo isolé dans une salle de classe déserte, le garçonnet maigrichon ne put se retenir davantage.
— J’ai trouvé.
— La potion ?
— Non. L’endroit où elle pourrait se cacher.
— Vous savez que LA bibliothèque contient tous les ouvrages imaginables et qu’il n’y a pas, selon monsieur Gutenberg, une telle recette.
— J’ai trouvé la colonne M.
— Quoi ? ! Où ?
— Dans le tonneau.
— Mais où ?
— Il y a un petit bar à alcools, dans une petite barrique.
— Je me souviens de cette cachette mal dissimulée.
— J’ai fouillé dedans pendant que monsieur Amand était occupé. Le rhum Coloma. L’encre de l’étiquette est un peu de travers. Quand on lit le nom, on jurerait voir Colonne et non pas Coloma. C’est suivi du mot Millésime. Avec une majuscule. Je n’ai rien touché, car il y avait d’autres élèves à côté. Imagine si ça avait bougé le tonneau !
— Bravo !
— Il faut l’explorer.
— Cela risque d’être en pure perte.
— Est-ce que tu connais la recette de la pierre de résurrection ?
— Non, bien sûr, elle n’a pas été pub… Attendez ! Elle ne peut pas figurer dans un grimoire enchanté ; il y en aurait une copie chez Johannes.
— Hercule, il y a tant de façons de se souvenir d’une potion. On peut la réciter, la chanter, l’enregistrer sur un cylindre de phonographe, sur un disque de cire ou, bêtement, rendre invisible la recette écrite sur un grimoire. Tous ces moyens échappent à Johannes qui ne dispose que de copies Gemino. Qui sait ce que contient la réserve ?
— Votre remarque est juste. Il faut la fouiller.
— Quand ?
— Avant de nous lancer, il faut nous organiser. Préparons notre coup pour samedi. Nous aurons la nuit pour réussir. Samedi soir, nous trouverons !
Galvanisé par la nouvelle, Hercule fut tenté de partager l’information mais la révélation entraînerait des questions. Sigrid serait la première à l’interroger et il était crucial qu’elle ne sache rien de ses projets. La réussite de son plan était à ce prix.
Depuis deux semaines, Thibaldus se demandait comment organiser sa première mission officielle. En apparence, elle était simple. Elle nécessitait juste un minimum de préparation pour être couronnée de succès. Il se remémorait le courrier reçu de ses parents, une lettre banale au premier regard où ils donnaient des nouvelles de la famille et où ils réclamaient, en retour, des informations sur ses progrès et ses résultats. S’ensuivaient les habituelles salutations à transmettre à ses amis qui se trouvaient être les enfants de leur propre cercle amical. Cependant, la lettre comportait la signature de sa mère… inversée.
Lorsque c’était le cas, il devait déterminer quelle phrase se trouvait en dixième position, noyée dans la missive. Ensuite, il devait compter le nombre de lettres que comportait le premier mot de cette phrase quelque peu incongrue. La suite était facile : il fallait noter les lettres de la phrase, à partir du premier mot, avec l’écart déterminé par la longueur du mot-clé. Par exemple, si la tirade commençait par « Lundi, nous sommes allés voir…», on obtenait le chiffre cinq pour lundi et on notait donc « LNOAV…».
La phrase à décoder dans le courrier truqué reçu de sa mère était la suivante : « Vendredi, on espérait votre action imminente, renfort raconté par le premier Lonicera. » Cela donnait les lettres suivantes : VOICI NOEL. Il avait prononcé le mot de passe. Le texte de la lettre s’était effacé et avait révélé son véritable objectif : « Récupérer à tout prix un ou plusieurs cheveux d’Alfred Beauxbâtons. Les glisser dans une fiole scellée. Les transmettre par Cormort jeudi 11 décembre, à 20h30, au point de rendez-vous habituel. »
Rosier avait mis au point un plan impliquant la complicité de Lebrun et la réalisation d’une potion d’engrais. Le mardi 9 décembre, en cours de botanique et en toute discrétion, Rosier avait vidé la fiole de stimulant dans le pot d’un Filet du Diable vigoureux. Puis, il avait tenté de prendre de vitesse une Dionaea Gargantua et avait fait exprès de perdre. Il avait poussé un hurlement et avait été accompagné par Rostang de Hautefeuille à l’infirmerie. L’infirmière avait soigné la morsure mais la main de Thibaldus était brisée et nécessitait du Poussos. C’est alors qu’un autre élève était arrivé pour signaler que Lebrun s’était fait alpaguer par un Filet du diable. Le Lumus Solem de madame Waldmeister ne suffisait pas à le faire lâcher prise. Lebrun suffoquait.
Le médicomage étant retenu en cours, l’imprudent étant désormais au repos, Rose s’était absentée. Thibaldus avait profité de l’absence de la femme et s’était introduit dans le bureau du patron. Il avait inspecté le fauteuil, doté d’un appui-tête et d’accoudoirs en tissu. Il avait trouvé des cheveux bruns grisonnants, courts, raides et épais sur le dossier. Impossible qu’ils proviennent de la longue chevelure brune et bouclée de Rose Cacheton.
Au retour de l’infirmière, il avait joué les innocents pâlichons. Rose l’avait envoyé paître, s’occupant de Lebrun, lacéré par la plante et cyanosé, à force d’étranglement. Comme convenu, le jeudi soir, à 20h30, il avait effectué la livraison sans connaître l’usage de sa contribution. Il espérait qu’un double prendrait la place du médicomage et que, petit à petit, les enseignants seraient tous retirés et remplacés par des partisans de la cause suprémaciste.
« Madame la directrice de l’Académie magique de Beauxbâtons,
Chez les Delacour, nous vénérons les fêtes de Noël avec leur cortège de décorations scintillantes, lumineuses, artisanales, avec le réveillon, les cadeaux et l’ambiance chaleureuse. Ce que nous détestons, c’est de ne pas pouvoir partager la joie avec des personnes sans famille ou isolées. Plus les festivités regroupent de personnes, plus nous adorons.
Aussi, nous aimerions, avec votre collaboration, savoir quels élèves et professeurs seront contraints de demeurer à l’Académie, sans aucune possibilité ou opportunité de passer Noël auprès de proches. Nous nous ferons un plaisir d’offrir gîte et couverts à celles et ceux qui le désirent.
J’attends votre retour avant le 17 décembre afin de pouvoir organiser hébergement et réception dans les meilleures conditions. Vous êtes naturellement concernée au premier chef par cette invitation.
Bien amicalement.
Gervais Delacour. »
Ravie par le courrier, Agathe communiqua l’information au petit-déjeuner et proposa aux personnes concernées de s’inscrire sur un parchemin disponible à l’entrée du restaurant. Wilfried Laflèche déclina l’offre très sympathique, car il emmenait les élèves dépendant de l’OWL dans un refuge sur les hauteurs de Font-Romeu, tenu par un sorcier, afin de les initier aux joies des sports de glisse. Les enfants, comme Barthélémine, dans l’incapacité de rentrer dans leurs foyers pour une huitaine de jours, étaient aussi conviés. En revanche, Dune et Claire, sans projet ou occupation, se firent une joie de rejoindre la famille franco-espagnole.
Eugénie sauta sur l’occasion et ajouta son nom. Quelques minutes plus tard, Sigrid parapha le document et s’aperçut que le nom d’Eugénie Greengrass avait été barré. Elle signala le fait à son amie qui déboula dans le restaurant en braillant :
— Qui s’est permis de rayer mon nom sur le parchemin d’inscription ?
— Moi.
La réponse venait d’Alfred, son père. Agathe pressentit l’acte de guerre. La jeune fille fonça droit sur lui et hurla :
— De quoi tu te mêles ?
— De ce qui me regarde. Tu passeras Noël à l’Académie.
— Avec toi ? Non merci ! Je préfère dormir dans la cage des Bayours ! C’est Noël, pas une occasion de cauchemarder.
— Tu resteras avec moi. Même si je dois te séquestrer.
— Tu n’as qu’à t’inscrire. Tu verrais autre chose que le fond de ta bouteille d’armagnac.
— C’est hors de question que je vienne.
— Alors, j’irai sans toi. Tu ne m’as pas arrêtée cet été, tu ne réussiras pas davantage cet hiver.
Il se redressa mais à peine eut-il esquissé un geste rageur qu’elle s’empara de sa baguette classique et qu’elle le mit en joue.
— Plume de Phénix, bois de cornouiller. Parfait pour les sorts incendiaires. Ce n’est pas de la cochonnerie en saule. J’irai passer Noël chez les Delacour et si tu me veux à tes côtés, tu seras le bienvenu. Sinon, tu te saouleras sans moi.
— On verra ça.
— C’est tout vu, relança Eugénie.
Dans la foulée, elle retourna s’inscrire et lança trois ou quatre sortilèges dont elle avait le secret, pour produire de faux documents plus vrais que nature.
Umbelina fut sur le point d’ajouter son long patronyme sous Eugénie Greengrass lorsqu’une main la retint. C’était Jo.
— Mes parents t’invitent à Noël, Umbeijo. Maman veut faire ta connaissance. Mes deux petites sœurs, Elena et Maria, aussi. En fait, il y aura toute la famille. On sera dans les quarante ou quarante-cinq. Je sais que tu hésitais entre les vacances sportives du professeur Laflèche et l’invitation des Delacour. Eh bien, à présent, il y a une sollicitation supplémentaire.
Elle rengaina sa plume et lui sauta au cou.
— Merci, Jo. Tu n’imagines même pas le plaisir que ça me fait !
— Si, je le conçois, lui dit-il, les yeux brillants et le ton le plus sérieux du monde. Minha Alteza estratosférica. 2
Son compatriote aimait l’affubler de petits surnoms charmants, presque toujours en rapport avec ses prouesses ou ses talents sorciers. Tous les membres du Gerbera rentraient rejoindre leurs familles. À midi, Hercule ne s’était pas encore manifesté et son absence de réaction inquiétait Sigrid. Umbelina avoua qu’elle aurait volontiers accompagné le trio, comme si la venue d’Hercule allait de soi. Mais Jo la souhaitait à ses côtés pour les fêtes. Elle crut bon d’ajouter :
— Je n’aurai aucun mal pour déterminer quel garçon m’accompagnera au bal de fin d’année. Ce sera lui, bien sûr. Et toi, Sigrid ?
— Si Jacques accepte encore cette année…
— Un peu, que je veux ! répondit le fils Boulanger.
— Katarina ? Shin ? Vous verra-t-on ensemble ?
— Oui, à condition que notre camarade japonais ne chausse pas ses geta, prévint la Russe.
— Je porterai un smoking moldu et des vernis scintillants, rassura le Nippon.
— Et vous, les garçons ? reprit Umbelina en s’adressant aux plus jeunes.
— Roxane Delacour a demandé à être ma cavalière.
— Quel succès, Noël ! Le monde à l’envers ! Les filles qui font leurs demandes aux garçons. Et toi, Séraphin ?
— Je ne sais pas…
— Il n’y a aucune fille que tu aimerais inviter ?
— Si. Mais elle dira non.
— Pourquoi ?
— Elle est bien trop belle. Elle a des tas de cavaliers, c’est certain.
— Qui est-ce ?
Il murmura :
— Barthélémine. Je la trouve fascinante.
— Elle est magnifique, c’est incontestable. Je ne suis pas certaine qu’elle ait déjà un cavalier. Tu devrais tenter ta chance pendant qu’il est encore temps. Andrea ?
— Je me suis fait jeter. Pas de gamin, qu’elle m’a dit !
— À qui as-tu demandé ?
— Luisa Fellini.
— À Luisa ? Mais… elle a quatre ans de plus que toi.
— M’en fiche ! Je veux aller au bal avec elle. Personne d’autre.
— D’accord…
L’Italien avait de la suite dans les idées. Ce serait l’attrapeuse d’Aloysia ou il resterait seul toute la soirée.
Lorsque Umbelina interrogea Hercule sur le sujet, elle eut la sensation de l’arracher à l’enfermement mental dans lequel il se confortait.
— Vous… disiez ?
— Avec qui iras-tu au bal de fin d’année ?
— Je n’en ai aucune idée. Vous savez, ma chère, rester à mes côtés plusieurs heures, c’est s’exposer au danger. Les candidates ne vont pas se bousculer.
— Imagine qu’il y en ait deux. Que feras-tu ?
— Deux folles volontaires ?
— Oui.
— Ma foi, j’ai deux bras. Je leur offrirai.
— Tu ne choisiras pas ?
— Pourquoi choisir ? Si je peux faire passer une excellente soirée à deux personnes, je ne m’en priverai pas.
Eugénie et Laurine se dévisagèrent. Elles s’amusèrent de la situation. Cependant, cela ne résolvait pas le statu quo décidé par le Belge pour la soirée du 24 décembre. Le garçon n’ignorait pas qu’il s’agissait de son premier réveillon sans son père, décédé, ni sa mère, toujours invisible, en dépit de l’arrestation de la totalité des Van Kriedt. Il ne comprenait pas ce qui la retenait de lui faire parvenir des nouvelles. Était-il la cause de cet isolement ? Estimait-elle incarner un levier émotionnel pour fléchir les décisions du garçon ? Laquelle ou lesquelles de ses croisades justifiaient-elles la somme engagée sur sa tête ? Pas ses recherches sur le sang et ses tentatives pour aider la demi-vampire. Ni même ses démarches récentes pour aider Sigrid, à son insu. Son enquête et ses élucubrations pour faire tomber Émilie Boulanger ? Éventuellement, si elle était le jouet de maîtres ambitieux, avides de pouvoir. Ses efforts pour intégrer Noël au sein du Gerbera ? Pourquoi pas ! Le génie du jeune potionniste suscitait des désirs. Quant à la recherche du testament perdu, elle était au point mort. Il avait cru, une seconde, que Eugénie allait se sacrifier en affrontant son père, jusqu’à ce qu’il la séquestre dans l’appartement où elle aurait tout loisir d’entrer dans l’armoire, de déverrouiller la porte et d’aller explorer les caves secrètes. Alfred avait vite lâché l’affaire, comme s’il n’avait exécuté qu’un dernier baroud d’honneur, avant de perdre sa fille pour toujours.
— Hercule ? Monsieur Van Betavende ?
Il aurait aimé être ailleurs, être plus loin dans le temps. Samedi soir, pour explorer la colonne M. Ou plus, encore : au stage de médicomagie, pour apprendre une foule de choses nouvelles, concrètes, qu’on ne trouve pas dans les livres. Il voulait travailler avec le docteur Dessuture. Il désirait rencontrer Juliette. Il suffisait de lui donner un parchemin jumelé et ils pourraient communiquer par écrit.
— Jeune homme ?
Comment s’y était-elle prise pour fabriquer l’Hyperloupe dans sa chambre de quinze mètres carrés ? Il fallait des matériaux, des outils. Comment obtenir tout ceci ? Les livres passaient par la fente pratiquée au pied de la porte de sa chambre, prévue pour les plateaux-repas. Mais le reste ? Disposait-elle d’un atelier secret dans son armoire ? Un meuble de rangement signé A.D ?
— Eh oh !
L’élève sursauta et reconnut le chef Georges Feuillantine. Le sorcier sortait peu de sa cuisine. Pour quelle raison avait-il dérogé à ses habitudes ?
— Monsieur ? Que se passe-t-il ?
— Le service est terminé.
— C’était délicieux. Mes amis pensent comme…
Il constata qu’il était seul à table. En réalité, il n’y avait plus âme qui vive dans la salle.
— Mais…
— Tu peux quitter la table ? Tu te sens bien ?
— Oui…
Le Belge se leva, empoigna sa valisette et quitta le restaurant. Il stoppa dans le hall et avisa l’horloge. Il était 14h05. Il n’avait aucune idée de la façon dont il s’était coupé de la réalité. C’était comme si le degré 20, le monde ultra rapide des fées, était venu à lui. La tentation d’entrer dans l’un des isoloirs et de déplacer les bancs de deux crans se fit forte.
— Tu n’as pas encore écrit ton nom sur la liste ?
La question venait de Roxane, l’aînée des Delacour.
— Plaît-il ?
— Noël. À Py. Chez mes parents. Hercule, tu recommences.
— Quoi donc ?
— À te renfermer, comme cet été. Il faut le combattre. Oublie l’école, les devoirs, les mystères, juste quelques jours. Noël, ça sert à ça. Tu comprends ?
— Oui.
— Il y aura plein de monde à la maison. Mes oncles, mes tantes, mes cousins et cousines. Mathilde aussi.
— Mathilde Pourpoint passera le réveillon à Py ?
— Oui. Si elle n’est pas appelée par le commandant. Elle arrive le 21 et repart le 27.
— J’apprécie beaucoup votre cousine. J’aime son intelligence à la fois pragmatique et émotionnelle.
— Eh ben viens ! Allez, inscris-toi ! Bonnelangue va envoyer la liste à mon père au plus tôt.
— Bien sûr ! Pardonnez-moi.
Il s’approcha de la petite table sur laquelle la plume, l’encre et le parchemin avaient été déposés. Il inscrivit son nom. À peine la dernière lettre fut-elle tracée qu’un message à l’encre rouge apparut dans l’alignement de son patronyme. Il le lut : « Profite, sale traître à ton sang ! Tes heures sont comptées… »
C’est en réalisant une démonstration du rhombe devant ses camarades qu’Hercule suscita une idée brillante dans l’esprit de Laurine. Partant du postulat que les aborigènes s’en servaient pour communiquer avec leurs divinités ou l’esprit de leurs morts, la jeune divinatrice suggéra de dupliquer l’objet, de distribuer un exemplaire à chaque membre du Gerbera et de quadriller le bois où Hercule et elle avaient repéré un esprit. Hercule adhéra au principe d’autant plus que l’objet était passé entre les mains de son oncle et qu’il soupçonnait son esprit d’avoir voyagé jusqu’à l’Académie. Armés de leurs clones en bois, les enfants firent vrombir l’air à la tombée de la nuit, progressant avec prudence dans l’épaisse couche de neige recouvrant le domaine. La chasse à l’esprit dura près d’une heure, sans résultat. Soit Waldo avait poursuivi son voyage – ce qui n’était pas insensé pour un éternel globe-trotter –, soit il n’était pas parvenu à se fixer dans sa dimension astrale, soit la magie n’avait pas fonctionné. Après leur échec, Sigrid s’écria :
— Mais bien sûr !
— Quoi donc, ma chère ?
— Si le rhombe possède une once de magie, peu importe laquelle, les duplicata par Gemino ne la possèdent pas. On ne copie pas l’enchantement d’un artefact.
— Par Flamel ! La base même.
Parvenus près du stade de Quidditch, Laurine suggéra une proposition qui parut, aux yeux d’Hercule, lui être inspirée par une intuition divinatrice.
— Hercule, peux-tu prêter le vrai rhombe ?
— Vous le prêter ?
Elle parut hésiter, cherchant une réponse adéquate à sa question. Puis, elle précisa :
— Pas à moi. À… Umbelina.
— Ah ? Bien volontiers. Chère princesse…
Il lui tendit l’objet original.
— Auriez-vous l’amabilité de le faire tournoyer ?
— C’est parti !
Elle effectua des moulinets courts et donna de la longueur de corde, peu à peu. L’air frémit et les membres du Gerbera se mirent à frissonner, comme si les vibrations entraient en résonance avec leur fréquence intérieure. Le Belge crut que sa mâchoire allait se décrocher lorsqu’une vision incroyable le laissa bouche bée.
Eugénie lâcha :
— Purée de boudin !
— C’est une hallucination, hein ? s’esclaffa Jacques.
— C’est au programme de quelle année ? Je veux le faire ! quémanda Andrea.
— C’est… magnifique, concéda Laurine, éblouie.
Des filaments de lumière vaporeuse venaient de tous les côtés et tournoyaient autour de la princesse. Ils répondaient à son appel. Le plus incroyable, c’était l’altitude où la scène se déroulait. La Portugaise flottait dans les airs, à une dizaine de mètres du sol. Lorsqu’elle ralentit le mouvement, commençant à éprouver de la fatigue dans le bras droit, elle ne perdit que quelques centimètres. Dès qu’elle stoppa, les fumerolles lumineuses se dispersèrent comme si elles n’avaient aucune existence. Il n’y eut pas de dégringolade mais une lente descente, irréelle. Plusieurs secondes s’écoulèrent avant que la jeune fille ne foule l’herbe de tout son poids.
— Pincez-moi ! Je rêve ! s’extasia Eugénie. Tu voles !
— La chute au Quidditch, murmura Hercule. L’inexplicable ralentissement… enfin éclairci. Le rhombe agit sur l’air et vous, Umbelina, vous êtes la maîtresse de cet élément.
La Portugaise fut incapable de prononcer un mot et demeura sous le choc jusqu’au lendemain matin, le samedi, où elle passa son temps à chercher des informations sur les sorciers capables de voler sans baguette. Elle n’aurait pas à devenir un Animagus mais juste une très grande sorcière.
La jeune fille ayant retrouvé sa langue, bien pendue, elle ne tarissait pas d’anecdotes récoltées à propos de sorciers adeptes de la lévitation, voire du déplacement dans les airs. Cela paraissait être l’apanage des mages noirs mais aussi celui de sorciers venus des Indes, du Népal ou du Tibet. Elle avait, chose exceptionnelle, mémorisé tout ce qu’elle avait découvert. Hercule et Noël n’étaient pas présents pour profiter de sa narration. À 19h00, heure d’ouverture du restaurant et de fermeture de la bibliothèque, ils étaient abrités sous leurs couvertures de dissimulation respectives, tapis dans un recoin le plus éloigné du comptoir de monsieur Amand.
Le fils Millefeuille chuchota :
— Tu crois que c’est bon ?
— Oui. Théophile est parti dîner avant de rentrer chez lui. Venez.
Ils se faufilèrent jusqu’au tonneau. À l’entrée, la grille magique luisait, interdisant l’accès de la bibliothèque en l’absence du gérant. Noël tenta un Alohomora. Rien ne se passa. En revanche, la dernière baguette-stylo destinée à l’entreprise Delacour contre espèces sonnantes et trébuchantes, fit son ouvrage. La porte ronde se déverrouilla.
— Elle est géniale, ton invention.
— Très pratique. Entrons.
Ils s’introduisirent en catimini et allumèrent leurs baguettes. Noël se dirigea vers le bar, retira le couvercle et éclaira la bouteille de rhum.
— Là. Tu vois ce que je disais ? On a l’impression de lire colonne M.
— En effet.
— J’avais débouché les bouteilles pour sentir les différences. C’est comme ça que je me suis aperçu de ce détail.
— Un vrai limier, concéda le Belge.
Ce dernier déplaça tous les flacons sauf le rhum dont le verre semblait soudé ou collé au socle de bois. Il déboucha le Coloma et glissa la pointe de sa baguette dans le goulot. Son geste entraîna la projection d’une graduation, allant de 0 à 35, sur la surface intérieure du bar.
— Oh ! fit le petit garçon. C’est un code.
— Il y a fort à parier qu’il faut tourner comme ceci.
Il pinça le boulot avec son pouce et son index. Il le fit tourner par la droite, puis par la gauche. La bouteille émit une série de cliquetis. À l’oreille, rien ne les distinguait.
— Qu’est-ce que ça peut être ? Les coordonnées géographiques de l’Académie ?
— Pourquoi pas ? Essayons ! Euh… non. Le mont Creux se trouve à 42 degrés de latitude et 2 de longitude. Les crans ne vont pas de 10 en 10. C’est un leurre.
— Une date, alors ? Comme 1323, la fondation de l’Académie ?
— C’est possible.
Il positionna le repère sur le 13 et effectua un tour dans l’autre sens pour revenir à la seconde position. Rien ne se produisit. Par réflexe, ils tentèrent un Cistem Aperio. Sans effet.
— Nous risquons de chercher toute la nuit. Tentons une autre méthode.
Le Belge attrapa son stéthoscope.
— Les criminels moldus utilisent cette astuce pour ouvrir des coffres-forts. On ne risque rien d’essayer.
Il positionna le cornet sur le corps de la bouteille et fit tourner le goulot dans le sens des aiguilles d’une montre. Il fut attentif aux nuances dans les cliquetis. La voix du chamane se manifesta lorsqu’il passa sur le premier chiffre. Il repartit à l’inverse pour le second. Au quatrième, un son mat se déclencha. Hercule retira sa baguette. Des craquements se produisirent et le bar s’éleva au-dessus de leurs têtes, révélant un escalier.
— Bravo ! Tu as réussi ! Eh ! Hercule ? Pourquoi tu fais cette tête ?
— Le code.
— Oui ?
— C’est… 3 Non, rien. Venez !
À la lueur des Lumos Maxima, ils empruntèrent l’escalier hélicoïdal, atteignirent une salle d’une hauteur modeste, étroite mais longue d’une vingtaine de mètres. Il y avait environ vingt travées et les rayonnages étaient assez garnis. Nombre de volumes étaient enchaînés.
— Par Flamel ! Il nous faudra toute une nuit juste pour déterminer quels ouvrages traitent des potions. Ensuite, nous aurons besoin de dizaines de nuits pour tout lire. C’est titanesque. Noël ?
Le garçon ne regardait pas les rayonnages. Sa baguette était tournée vers le mur opposé où des tableaux étaient accrochés.
— Noël ? Que faites-vous ?
— Monsieur Gutenberg a été catégorique. Tous les ouvrages présents dans la colonne M comme Maudite, figurent tous dans LA bibliothèque. Bien sûr, si des sorts en masquent tout ou partie, les copies de Johannes sont incomplètes. La seule chose qui ne soit pas des livres, ici, c’est ça. Cette série de fresques.
— Vous pensiez à un autre support. Oral, chanté, enregistré…
— … ou peint. Regarde cette scène.
— Laquelle ?
— À partir de la gauche, le… sixième tableau. On dirait un inventaire avec tous les ingrédients d’une potion.
— Nom d’une cornue ! C’est exact. Le chaudron a été peint en orange.
— Du cuivre. Et la flamme bleue magique…
— Un feu très puissant.
— Tu vois l’avant-avant-dernier ? Regarde la représentation.
— L’homme boit le breuvage et son entourage vomit, s’écarte.
— On aperçoit un elfe de maison qui s’enfuit. Et là, au fond, il y a un Fléreur qui est à l’agonie. C’est une Repulsa. Je le sens. Il doit y avoir un nombre, une indication pour remettre les vingt tableaux dans le bon ordre. C’est indispensable.
— Je dirais que la 18 sera la dernière et la numéro 6 sera en première position. Cherchons des marques.
Ils examinèrent un tableau sur toutes les coutures, recto-verso, sans déceler d’indice. Hercule se fit la réflexion que la solution était magique. Il agita sa baguette et prononça :
— Apparecium.
Le chiffre 1 se matérialisa, couvrant la moitié de la toile. Inratable.
— Allez-y ! Lancez le sort sur tous les tableaux.
Noël exécuta la manœuvre sur chaque peinture. Il nota le bon ordre sur un parchemin et entama la reconnaissance des ingrédients mentionnés dans la première représentation. Il pâlit.
— Qu’y a-t-il ? Sera-ce trop compliqué ?
— Je ne sais pas. Mais ça commence avec des produits peu courants, hors de prix ou difficiles à obtenir. Ça, là. C’est un tendon extensible d’Occamy. Un produit pas très courant. Une flatulence de Bayours. L’assurance de mourir.
— Je me chargerai de cette récolte.
— De la griffe de Nundu. Il t’en reste ?
— Tout dépend de la quantité nécessaire.
Le cadet approcha sa loupe et lut un chiffre.
— 43 grammes.
— Aïe ! Cela risque d’être juste.
— Venin de Billywig. Un dard ou des ailes séchées auraient été plus simples à obtenir. Le venin est soumis à des restrictions d’accès. Après, un grand classique infaisable : une plume de Jobarbille.
— Entière ?
— Oui.
— Quoi d’autre ?
— Il y a…
Il prit le temps de compter tout ce qui se trouvait sur la table du sorcier représenté à la première étape. Il vérifia les dix-neuf scènes supplémentaires et découvrit plusieurs ajouts discrets. Tout était fait pour perdre le fabricant de la potion. Au cours de la dix-septième phase, une poudre ferreuse était ajoutée. À l’étape suivante, le potionniste produisait un éclair bleuté dans le chaudron. Le Belge précisa qu’il connaissait le nom de ce sortilège mais qu’il ne l’avait jamais produit. À sa connaissance, seule Umbelina en était capable.
— Fulguracrucio. Cela va magnétiser les particules de fer.
— Oh non !
— Un autre souci ?
— Regarde ce qu’il verse à l’avant-dernière étape. Tu vois le symbole sur la fiole ?
— Un Phénix. Des larmes de Phénix ?
— Une seule. En tout, il y a 73 ingrédients. La larme, ça vaut le prix de 15 baguettes Cosme Acajor.
— J’ai vu une fiole de larmes à 200 Gallions, chez Branchiflore.
— Ta potion, elle va coûter une fortune ! 350 ou 400 Gallions. Tu es sûr de vouloir la fabriquer ?
— Absolument.
— Bon, alors, j’y vais ! Je note.
— Moi, je mémorise les scènes.
— Ce sera la potion de ma scolarité, plaisanta Noël. Dommage qu’elle ne me rapporte aucune gratification !
— C’est un travail ingrat, coûteux, sans lauriers. Exécuté dans l’ombre. Mais sauver une vie n’a pas de prix.
Le duo prit une collation pour tenir durant la fastidieuse analyse des étapes peintes et animées. Aux alentours de 3h00 du matin, les deux complices regagnèrent la surface. Ils s’autorisèrent quatre heures de sommeil avant de réintégrer la bibliothèque et de se dissimuler sous leurs couvertures d’invisibilité. À 7h00, Théophile les libéra. À son insu.
1 Il s’agit d’un rhum colombien.
2 Mon Altesse stratosphérique.
3 Il s’agit du 22-01-19-07.