Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 56 : Sortilège 56 : abysses

7806 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 10/10/2026 14:07


Cinq toutes petites minutes s’écoulèrent entre la sortie d’Umbelina devant le perron du château et l’envol du hibou postal emportant l’article d’Eugénie à destination de la rédaction du Cri de la Gargouille. La veille, Hercule en avait eu la primeur. La jeune fille avait écrit et décrit l’issue rapide du duel. Elle avait tout relaté, de l’injustice proclamée par le juge suprémaciste avéré de Ferluc, en passant par les décisions légales d’Agathe, pour aboutir au duel remporté avec facilité par une née-Moldue sur un dégénéré issu d’une famille où la consanguinité abrutissante était une règle de vie. La victoire incontestable du sang neuf, du brassage ethnique, sur l’auto-centrage reproductif et l’autarcie mentale.

L’article produit par la jeune fille était étayé, grâce à la mémoire d’Hercule, dithyrambique dès qu’elle mentionnait Max, Agathe, Sébastien et Umbelina, engagé lorsqu’elle dénonçait les manœuvres de Rosier et de sa meute, volontaire ou enrôlée à coup de menaces et de tortures physiques et psychologiques. Elle ne manquait pas de souligner que le Gerbera incarnait désormais un phare dans les ténèbres jetées par les tenants de l’obscurantisme.

La surprise fut totale lorsque le jeudi matin, son article parut sans la moindre retouche, en page une de la première édition, sous le titre « Au cœur de l’Académie de Beauxbâtons », par Eugénie Greengrass. Le correcteur avait épuré le texte des nombreuses fautes d’accord et de conjugaison. Il avait réduit le nombre de points d’exclamation, pour accentuer l’impact des mots plus que celui du ressenti. Monsieur Prosper Dauclair, désormais directeur et propriétaire du Cri, lui avait adressé un mot en la remerciant pour ce récit détaillé, vivant, au style incisif, dans la droite ligne éditoriale du journal. Il lui avait confié son désir de faire paraître, en exclusivité, des informations en provenance de l’école, signées de sa plume.

— Il fait de vous un correspondant officiel, Eugénie.

— Mince ! C’est vrai ? Hercule, la prochaine fois, je ne peux pas envoyer un papier truffé de fautes d’orthographe. Ça ne fait pas sérieux.

— Disons qu’il serait bon que vous épurassiez, ma chère !

— C’est quoi, ce verbe ?

— Épurer.

— Mais à quel temps ?

— À l’imparfait du subjonctif.

— Ça existe ?

— En effet. Mais contentez-vous du présent, si vous le voulez bien.

— J’ai été publiée ! C’est fou !

— Vous avez un talent avéré pour enfoncer le clou.

— Il faut que je trouve d’autres sujets.

— Je pense qu’ils vont apparaître d’ici quelques jours.

— Ils ? Plusieurs thèmes ?

— Le costume multifonction, officiellement conçu pour notre championne de vol sur balai.

— Et quoi d’autre ?

Il chuchota au creux de son oreille :

— Ma baguette intraçable par le ministère.

— Je ne peux pas écrire sur ça ! Le département des Secrets d’État va exiger sa saisie.

— Hum… Oui, peut-être.

— Et puis, tant qu’à faire, je préfère un sujet où je tape sur Rosier et ses abrutis de courtisans.

— Pas facile ! Il a l’air de rester à sa place. Ah… Si seulement nous pouvions battre Aloysia, dimanche 28.

— Dans tes rêves ! Fellini est en forme. S’il fait beau, les poursuiveurs n’auront même pas le temps de passer le Souafle dans l’un des trois cercles.

— Hélas…

Après ces bonnes nouvelles, une autre était parvenue à l’Académie dans la seconde édition du Cri de la Gargouille et dans la Gazette de Paname. Elle avait de quoi déconcerter les lecteurs aux opinions opposées des deux quotidiens. En effet, le juge de Ferluc estimait être allé trop vite en besogne pour épurer le nombre de dossiers en souffrance. Selon l’adage, il reconnaissait avoir confondu vitesse et précipitation. En conséquence, si des élèves mineurs commettaient des crimes, jetaient des sorts noirs ou prohibés, il examinerait les cas solidement ficelés, faisant confiance au jugement de l’Auror de Franjac chargé, en plus des enseignements, de faire respecter la loi sorcière au sein de l’établissement. Il convenait que les renvois individuels, exécutés à titre conservatoire, étaient l’apanage de la direction de l’école et qu’il n’avait pas à les contester. En résumé, à l’avenir, il se contenterait de juger les fautes commises et d’appliquer des sanctions en rapport avec les actes.

Il n’avait pas dit un mot au sujet d’Hercule, à l’origine de l’accusation de fraude à l’explosion de chaudron, de la contre-attaque des Aurors lors de l’assaut contre le carrosse ou responsable de l’arrestation de Geoffroy de Polignac. Il n’avait pas présenté d’excuses, pourtant exigées par le ministre de la Magie belge, soulignant l’apport incontestable du ressortissant mineur dans des affaires criminelles. Il n’avait pas lâché un mot de regret sur ses déclarations à propos des méthodes policières moldues transposées au monde sorcier.

Le lendemain, trois communiqués de presse furent publiés en réaction au revirement partiel du juge. Le premier émanait de Guillaume de Franjac. Il soulignait que les dossiers présentés par ses Aurors, quelles que soient leurs missions, en infiltration ou non, devaient être traités en toute impartialité. Il rappelait que les méthodes d’investigation, de confusion et d’arrestation de criminels, présentant un intérêt pour son personnel, seraient toujours évaluées, adaptées, certifiées et mises en œuvre par ses services, que l’origine des moyens soit moldue ou non. Il insistait sur un dernier point : la collaboration avec des personnels extérieurs, moldus ou sorciers, mineurs ou majeurs, criminels ou non, pour confondre des commanditaires ou des auteurs de crimes de sang, avait toujours été et serait toujours la règle chez les Aurors. Le ton cinglant, sans appel, démontrait que Lui, il connaissait son travail !

Le second communiqué de presse fut le plus inattendu : il venait du ministre de la Magie, Émile Picaillou. S’il comprenait la volonté du juge de marquer sa fonction avec une touche de révolution, il saluait un retour à plus de pondération et la prise de conscience d’avoir outrepassé certaines lois sorcières. Il appelait à une normalisation des relations entre l’Académie et la Justice, rappelant qu’une organisation militaire de l’enseignement n’était pas souhaitable. Il tenait à l’indépendance et au cloisonnement. En résumé : l’Académie enseignait, la police arrêtait les criminels et la justice jugeait et sanctionnait. Il souhaitait à la fois l’apaisement entre les entités et la fermeté, la tolérance zéro à propos des agressions commises à l’intérieur de l’établissement scolaire. En post-scriptum, il demandait à ce que, fort de ses vœux, la présence d’un Auror à l’intérieur de l’Académie soit clarifiée.

Le dernier communiqué de presse émana d’Agathe et intervint après que les deux précédents aient été publiés. Il fut pour le moins lapidaire :

« Au nom de l’Académie magique de Beauxbâtons, en connaissance des différentes publications imprimées dans les quotidiens, je déclare qu’aucune des mesures prises et déclarations d’intention proclamées ne sera supprimée ou suspendue. La reculade fantaisiste, imaginaire ou mensongère de Ferluc, suprémaciste convaincu, apôtre de la violence, ne trompe personne. Cédant à l’oppression, sous la menace des criminels recevant des ordres, victime des appels au meurtre, l’école devient irrévocablement un bastion de résistance contre le suprémacisme. Toute agression aboutira à la mise en œuvre des articles du règlement scolaire annoncés. À ce titre, je lance un appel au don monétaire pour que l’Académie soit libre et le reste, pressentant, de par la nature de mes talents sorciers et connaissant la rouerie qui gouverne, la volonté des suprémacistes de troquer des lois contre une amputation de 50 % de notre enveloppe budgétaire en juillet 1920 ».

Les enfants du Gerbera s’alignèrent sur le communiqué d’Agathe. De Ferluc ne trompait personne. Il mentait. En revanche, le ministre Picaillou semblait souhaiter l’apaisement. Il était disposé à rencontrer les parties en présence pour parvenir à désamorcer la situation explosive. L’ultime partie du message ministériel trahissait la volonté de revenir en arrière, permettant au juge de critiquer le contenu de toutes les plaintes et de les minimiser, voire de les classer sans suite. Si Max perdait son titre d’Auror, c’en était fini de la sécurité au sein de l’Académie. Rosier pourrait agresser, subir des exclusions temporaires stériles, récolter des absolutions et revenir plus intouchable que jamais. Si Guillaume de Franjac cédait un pouce de terrain, l’Académie était à la merci des suprémacistes. Si Picaillou faisait reculer Agathe, c’était la Bérézina, pour reprendre une expression moldue.

Eugénie relisait l’article publié pour la cinquantième fois lorsqu’elle fut prise d’un doute. Elle se colla à Hercule, en pleine lecture dans la bibliothèque et murmura :

— Dis… En citant Abraham Piedargile, à propos d’Umbelina, comme quoi elle deviendra la plus puissante sorcière du siècle, est-ce que je n’ai pas dessiné une cible dans le dos de notre copine ?

— Pas plus que lorsque vous avez cité l’impartialité de Max ou de la directrice. Pas plus qu’en signant l’article de votre véritable identité. Nos ennemis ne seront pas plus enragés ou fous pour autant. Votre article est l’aiguillon nécessaire aux sorciers anonymes de cette nation, pour leur rappeler que le danger, la peur, la menace, la violence et la mort sont les mamelles nourricières du suprémacisme. Vous réveillez les consciences.

— D’accord.

— Sous peu, vous aurez l’occasion d’écrire à mon sujet. Vous devrez me charger avec votre plume acérée.

— Hein ? Ça ne va pas ? J’ferai pas une chose comme ça, p’tit gars !

— Vous n’aurez pas le choix.

Elle le regarda comme s’il venait de lui annoncer une révolution. Elle trembla. Il était sérieux.

Le noyau dur des suprémacistes résistait. Les défections se raréfiaient. Agathe n’avait pas eu à en traiter depuis deux jours. Mais, en début de vendredi après-midi, elle fit face à un cas imprévisible : Humbert de Ferluc vint en confession dans son bureau. C’était pourtant un défenseur radical et viscéral de Rosier. Elle le conduisit devant le fronton du Gerbera. Comme prévu, il s’activa. Un nouvel interrogatoire, mené par la directrice en compagnie de Max et de Sébastien, mâtiné de Legilimancie, démontra que le garçon était on ne pouvait plus sincère. Ce revirement fut même approuvé par une vision dans son recueil de poésie.

Agathe s’apprêtait à transférer l’enfant dans la partie des libres penseurs d’Aloysia lorsqu’elle ordonna à l’Auror et au concierge de mettre la main sur Hercule, de préférence avec tout son attirail d’enquêteur. Max se rendit au pavillon blanc pour la première fois et demanda à Laurine où trouver le Belge.

— Il est à l’étage. Il teste la tenue de vol d’Umbelina.

— La tenue de vol ? Elle va faire une nouvelle tentative ?

— Oui, Monsieur. Elle essaie le nouveau balai du professeur Dornier, sur le terrain de Quidditch.

— Elle ne tient pas en place… Merci, Laurine.

Max débarqua au moment où plusieurs membres de l’Ordre lançaient des Bombarda, des Repulso simultanés sur un Hercule vêtu d’argent des pieds à la tête. Le garçon, apercevant l’homme, suspendit les tests et déverrouilla le costume. Il dévissa le casque et le retira.

— Hercule, la directrice aurait besoin de tes lumières.

— À quel sujet, Professeur ?

Max sourit. Être désigné par ce titre le perturbait toujours.

— Humbert de Ferluc. Il a renié le suprémacisme.

Le Belge haussa les sourcils, suspicieux. Il entama un effeuillage en règle tout en réagissant :

— C’est rigoureusement impossible. Tout comme la reculade de son père. C’est une manœuvre.

— C’est ce que nous pensons, mais il a dû recourir à une astuce, une potion, un envoûtement. Tu vas avoir besoin de ta valise.

— A-t-il résisté au fronton ?

— Oui.

— La Legilimancie ?

— Idem.

— Le Sondeur ?

— Comment ça ?

Hercule fut étonné mais se souvint qu’il était un des rares à connaître la vraie nature du sorcier de pierre.

— C’est simple. Entrez dans un isoloir et questionnez le Sondeur. Il entend tout ce qui se dit sur le domaine.

Cinq minutes plus tard, Max tombait des nues en découvrant l’aveu de l’âme sorcière de l’école. Le matin, très tôt, de Ferluc avait demandé à Rosier de lui lancer le sortilège Imperium pour le forcer à renier le suprémacisme. Rosier avait accepté sa demande après lui avoir fait remplir et signer un parchemin où l’enfant déclarait se prêter à ce jeu en vue d’espionner les anti-suprémacistes. Le Sondeur ignorait où le parchemin avait été dissimulé, n’ayant entendu qu’un bruit de tiroir et un froissement de vêtements. Toujours de bon conseil, l’être minéral aveugle avait suggéré :

— Un Accio « engagement à espionner sous sortilège Imperium » devrait suffire à récupérer le document.

L’élève de première année ayant réclamé le sortilège, Rosier ne risquait pas grand-chose, couvert par le document. Les complices se tinrent compagnie au cachot durant deux nuits et écrivirent trois chapitres en gothique, jusqu’en avoir des crampes aux poignets. L’affaire en resta là et les défections, trop miraculeuses pour être vraies, cessèrent enfin.

Jacques et Bérénice ne furent pas autorisés à assister à un test très particulier de la tenue issue de l’imaginaire d’Hercule et fabriquée avec l’aide de tous les élèves de l’ordre Gerbera. Hercule évoqua la clause Repulsa et Jacques s’en contenta sans discuter.

— Si on vous cherche, qu’est-ce que je peux répondre ?

— Que nous sommes dans le bois. C’est la stricte vérité.

— Ça me va ! Juste…

— Oui ?

— Il va y avoir du danger, hein ?

— Oui, Jacques.

— Alors, bonne chance, l’ami !

Ils se serrèrent longuement la main. Le fils Boulanger sembla plus ému qu’à l’ordinaire, comme si un détail le chiffonnait. Hercule fourra le casque dans un sac à sortilège d’extension et rejoignit ses camarades partis avant lui, par grappes de deux ou trois individus. Dix minutes plus tard, il pénétrait dans la grotte, les tripes tordues comme jamais. Il ressentait de l’appréhension. Non, de la peur.

Il se souvint des conseils d’Adeline : accueillir ce sentiment avec bienveillance. Il n’y avait pas plus de danger qu’avec la première tenue éprouvée dans la fosse creusée par Dune. Bien moins puisque la couche métallique était un plus indéniable, d’une résistance parfaite. Alors, d’où venait cette soudaine pusillanimité ?

« Au diable la couardise, Van Betavende ! Tu vas le faire. S’il y a un imprévu, un danger, il vaut mieux que ça arrive maintenant, avec toi, à quelques mètres de la surface, pas très loin de tes amis, plutôt qu’avec Umbelina, à 10 kilomètres d’altitude et de toute assistance. »

Le garçon se rassura en vérifiant une fois de plus tout l’équipement. Bientôt, il n’eut plus que son casque à visser et à verrouiller. Eugénie, Laurine, Umbelina, Katarina et Sigrid défilèrent pour lui administrer une bise chacune. Il devint rouge comme une tomate.

— Qui a eu cette brillante idée ?

— Je plaide coupable.

— Vous, Sigrid ? Ma parole, où est passé votre légendaire sérieux ?

— Au fond de ce lac. Si tu le retrouves, remonte-le-moi, s’il te plaît.

— Hum !

L’inclusion d’acacia était à ses ordres. Il commanda la libération des actifs chimiques des projecteurs externes et internes. Il déclencha le chronographe intérieur, enfila le casque et le verrouilla. Il ordonna l’étanchéification de la tenue. Un halo violacé la balaya des pieds à la tête.

— Hélices en marche. 5 %.

Les turbines enchantées démarrèrent. L’air comprimé se libéra en un léger filet. Il avança dans l’eau. La pente était abrupte. À deux mètres du rivage, il n’eut plus pied. Il s’enfonça et bascula en avant. Il garda un œil sur l’indicateur de profondeur. La visibilité était mauvaise en surface mais un peu meilleure après quatre mètres. Les eaux étaient moins tumultueuses. La vitesse des hélices était suffisante pour le propulser. Il déversa sa réserve de dix litres d’encre lumineuse près de la berge. Elle se dispersa, dévoilant de modestes cavités creusées par des millions d’années de ravinement souterrain. Il braqua les projecteurs sur une anfractuosité plus profonde. Elle faisait un coude à quatre ou cinq mètres de sa position. Il descendit un peu plus bas et explora la zone où l’encre s’était déposée. Il se rendit compte qu’il lui faudrait produire des milliers de litres pour tapisser la seule côte Nord du lac. Le profondimètre indiquait quinze mètres et il n’avait pas de visuel sur le fond. Au fur et à mesure de sa progression, il découvrit une foule d’aspérités et de veines dans la roche.

« Vingt mètres. Toujours pas de visibilité sur le fond. »

Il inspecta la paroi avec méthode, se limitant à une profondeur de vingt mètres. Tout se déroulait à merveille. L’air débité par les bouteilles était régulier, l’éclairage était stable, l’étanchéité était totale.

« Voyons… Je suis à 25 mètres. Zut ! C’est un peu trop. Ai-je avancé dans la largeur ? Euh… Nom d’une cornue ! Je n’imaginais pas que ce serait si épuisant. Les hélices tournent à 300 tours à la minute. C’est parfait. Mais… Je sens… un détail qui cloche. Mon chronographe. Douze minutes. Oui, c’est ça. J’ai encore… du temps. Oh… J’espère que je ne suis pas malade. Ma tête… »

En dépit d’une migraine naissante, il poursuivit l’exploration et décida de descendre un peu plus. Ses poings heurtèrent une surface dure recouverte de vase à 37 mètres. Il sentit son cœur s’emballer et eut de plus en plus de mal à respirer.

« L’air arrive toujours mais… »

Soudain, tout se mit à tanguer et il perdit tous ses repères. Il s’agita en pure perte, faisant fuir des poissons. Il voulut retirer son casque de métal et de verre. Il avala de l’air et bloqua sa respiration. Il eut toutes les peines à prolonger son apnée, victime d’une nausée surnaturelle. Il croisa un brochet pourchassant des crevettes translucides. Il consulta le tube de Bourdon. Il indiquait quinze mètres. Il devait rester à cette profondeur pendant une minute. Il expira et inspira. L’effet escompté, l’absorption d’une grande quantité d’air frais, n’eut pas lieu. Il se sentit encore plus patraque et perdu. Son crâne était sur le point d’exploser et des crampes douloureuses se logèrent dans les mollets.

— Remontée automatique !

L’inclusion d’acacia, à l’écoute des ordres du sorcier, interpréta la demande. Elle releva les volets positionnés à l’arrière des quatre turbines enchantées. Dès que la verticalité fut mesurée et atteinte, le plongeur fila vers la surface. Il émergea cinq secondes plus tard. Il discerna ses amis sur la berge. Il se laissa hisser sur la rive. Il eut à peine le temps de dévisser son casque et vomit son déjeuner dans l’eau, jusqu’à la dernière bouchée.

— Sortez-le de là ! paniqua Sigrid. Il fait un malaise ! Il va perdre connaissance !

Katarina l’aspergea à gros bouillons pour qu’il reste conscient. Les garçons procédèrent au déverrouillage du costume et déshabillèrent l’explorateur. Noël souffla au creux de l’oreille de Sigrid :

— Occupe-les. Je file dans l’infirmerie d’Hercule. Je sais comment le remettre d’aplomb.

Elle agit en chef, donna des ordres successifs et s’assura que personne ne regardait en direction de la cascade. Deux minutes plus tard, le fils Millefeuille revenait avec cinq centilitres de sang de ver arénicole dans une seringue. Il chercha une veine apparente, força le Belge à serrer le poing et lui injecta le produit. Le résultat ne se fit pas attendre. Peu à peu, le patient reprit ses esprits, devant les élèves médusés. Selon lui, tout s’était déroulé comme prévu et paradoxalement, il avait failli mourir.

Le dimanche 21 mars, au matin, Rosier et de Ferluc furent libérés par le concierge. Celui-ci les menaça de sanctions plus sévères en cas de récidive. Le gominé efflanqué haussa les épaules, certain que la directrice ne disposait d’aucune autre alternative que des nuits au frais dans les tréfonds du château.

— Amène-toi ! On va trouver Van Betavende et lui régler son compte, une bonne fois pour toutes ! grogna l’aîné.

— Il doit récurer un coin bouseux, nauséabond, dans la ménagerie, se moqua de Ferluc. Dans la fange, comme ses semblables !

En chemin, ils croisèrent d’Arcy et de Valmy. Rosier leur exposa son plan. Il était simple : débusquer le Belge et lui lancer un sort noir qui le ferait saigner comme un porc. D’Arcy lui tendit un rouleau cacheté et lui révéla :

— C’est arrivé hier.

— Donne-moi ça !

Thibaldus fit sauter le cachet et déchiffra un message codé. On l’enjoignait à ne pas faire de vagues en sortant sa baguette à-tout-va mais à pousser ses ennemis à la faute. Il devait viser en priorité les Cracmols et les inciter à quitter l’Académie à force d’insultes et de harcèlement, sans porter le moindre coup. Insulter était dans leurs cordes. Il transmit les nouvelles instructions à ses sbires.

— Je sais où se trouve Boulanger. À la serre. En train d’arroser ses stupides plantes, affirma de Valmy.

Le quatuor approcha de la bâtisse en catimini, s’assurant que le Cracmol était isolé. En fait, il était en compagnie de Bérénice à qui il montrait comment soigner les végétaux. C’était une occasion en or ! Il n’y avait pas un sorcier en vue, hormis Toscanini du côté de la ménagerie. Les suprémacistes n’avaient rien à craindre d’elle ; en duel, elle ne valait pas une Noise. De Valmy et d’Arcy passèrent en premier, suivis par le roi et son dauphin. Le boucher de Lorraine fit exprès de faire tomber une plante à terre et ordonna :

— C’est dégueulasse, ici ! Ramasse ça, espèce de moins que rien !

— Oh ! Ça ne va pas, la tête ? hurla Jacques. Dégagez !

— J’ai pas d’ordre à recevoir d’une créature inférieure dont les veines ne contiennent que du sang de porc !

— Je préférerais vivre dans une porcherie qu’avoir ta tronche de consanguin, crétin !

— Ça peut s’arranger ! Je connais le sort idéal pour te transformer en porc ! Et ta copine, je vais en faire une truie ! Comme ça, vous pourrez avoir plein de petits gorets. Ah ah ah !

Les suprémacistes explosèrent de rire tandis que Bérénice ramassait la plante Anguila Exotica, se tortillant sur le sol, pour la rempoter. Elle rassembla la terre et la remit dans le pot ébréché.

— Je crois qu’elle souffre, dit la fillette.

— On va lui ajouter de l’engrais rapide. C’est la bouteille de Toutprendracine.

— Oh, elle souffre ! Et elle, elle va avoir mal ? demanda d’Arcy en balançant une Mandragore sans ménagement.

La plante poussa un cri strident. Les Cracmols, prévoyants, se jetèrent sur leurs protections auditives.

— Mais quel crétin ! maugréa Rosier, parlant de son comparse. Ne touchez pas à ces fichues aberrations !

— Je vais te démolir tout ça ! s’emporta Jacques, à bout de patience, sur le point de distribuer quelques tartes bien senties.

— Non, implora Bérénice, craignant un sort tortionnaire en retour.

Elle tendit sa gourde et proposa :

— Prends ton calmant.

— C’est ça, le monstre, bois cette cochonnerie sinon, je te calme à coups de Crucio, menaça de Valmy.

Rosier ne pipait pas un mot, se contentant de jouir du spectacle affligeant des insultes et de la dégradation. À la seconde où Bérénice versa une gorgée de boisson dans sa bouche, le quatuor fut pris de vomissements, de crampes intestinales dantesques et d’une irrépressible envie de se trouver à des kilomètres des Cracmols. Furieux, Rosier dégaina sa baguette et tenta d’ajuster Jacques pour lui administrer un sortilège cuisant. Il n’en eut pas le temps. Il s’écroula sur le sol, inconscient. De Valmy, de Ferluc et d’Arcy reculèrent de cinq mètres, terrifiés. Boulanger tenait une baguette dans sa main et Rosier était hors jeu.

— C’est pas vrai ! hurla le boucher de Lorraine. Ce… ce monstre a une baguette !

— Et je vais encore m’en servir si vous ne débarrassez pas le plancher ! Hep ! Vous oubliez le détritus, là ! Ramassez-moi ça avant que je ne le balance sur le tas de fumier des Abraxans !

La racaille suprémaciste, sous la menace de la baguette du fils Boulanger, ne se le fit pas dire deux fois. Les trois belligérants embarquèrent leur cargaison inerte et décampèrent. Jacques et Bérénice furent assurés de ne plus être importunés et eurent la certitude que la nouvelle aurait fait le tour de l’Académie avant la fin de l’heure.

Le garçon récupéra la fléchette, tombée de sa cible après l’avoir atteinte. La pression de la cartouche gazeuse était idéalement dosée : pas trop forte pour blesser, pas trop faible pour rater l’objectif. Stimulé par l’aventure, il se prit à rêver d’acquérir d’autres ustensiles du genre, histoire de remettre les pendules à l’heure.

Tout le Gerbera se régala du tour pendable joué par Jacques et Bérénice à Rosier et ses lieutenants. Hercule était remis de l’accident survenu la veille dans le lac mais, par prudence, il prévoyait de ne pas effectuer de nouvelle plongée avant une semaine. Après son retour au pavillon, le Belge était persuadé que sa mésaventure était due au non-respect des paliers de décompression lors de la remontée et à une descente trop profonde. Il pensait même qu’en faisant des allers et retours incessants sur les vingt premiers mètres, pour explorer la paroi, il avait aggravé la situation. Jacques, tenu à l’écart du débat, s’imposa dans la chambre de la victime, en fournissant la bonne explication.

— Je sais pourquoi cela a tourné au vinaigre.

— Dites-moi, Jacques.

— Quand tu es parti, j’avais la sensation de passer à côté d’un détail important. Je ne savais pas quoi. J’ai trouvé après. Il manque un élément essentiel, vital, dans ton système. Le moyen d’évacuer l’air que tu expires. Parce qu’au bout d’un moment, le dioxyde de carbone que tu rejettes, il s’accumule et il finit par te rendre malade.

— Par Flamel ! Vous avez encore raison, mon ami !

— Tu ne pouvais pas t’en apercevoir quand tu as fait tes tests. La plupart du temps, tu retirais ton casque.

— Oui… L’air vicié était évacué, j’indiquais par quel test il fallait poursuivre, je remettais le casque et je repartais sur un cycle d’air pur. Alors que là, peu à peu, j’ai concentré mon CO2 à l’intérieur, rendant de plus en plus stérile l’apport d’air frais. Comme le CO2 est plus lourd que l’air…

— … il s’est accumulé dans le bas de ta combinaison, au niveau de tes pieds, tes jambes, puis ton buste.

— Jusqu’à empoisonner l’air. Il faut que j’installe une sorte de cheminée pour évacuer le dioxyde de carbone.

— Non. Ce sera trop compliqué parce que ce gaz lourd descend au lieu de monter.

Shin s’invita dans la conversation et proposa :

— Nous allons installer un bonsaï dans votre combinaison.

— Pardon ? Un bonsaï ? Un arbre miniature ? Vous êtes sérieux ?

— Ah ben oui ! répliqua Jacques. La terre nourricière sera intégrée sous tes pieds, dans les semelles du costume. De fines branches courront près des lianes dont tu te sers pour communiquer la magie à tous tes accessoires. Cela viendra jusqu’au casque où les branches se termineront par des feuilles. L’éclairage intérieur du casque fournira la lumière indispensable à la photosynthèse. Le végétal absorbera le dioxyde de carbone et restituera de l’oxygène. La combinaison sera un peu délicate à enfiler mais pas beaucoup plus qu’actuellement avec ton réseau de lianes.

— C’est vrai. Quelle plante comptez-vous utiliser ?

— Du Paulownia Tomentosa, assura Jacques. Cette espèce est magique ; elle absorbe dix fois plus de CO2 que n’importe quel autre végétal. Une championne dans sa catégorie.

— Avec l’engrais Toutprendracine, le système de recyclage du Paulownia devrait être près d’ici une semaine.

— Un nouvel essai après le match de Quidditch ? Vous voulez ma mort ?

— Vous risquez d’être épuisé, c’est vrai, admit Shin.

— Pfff ! Tu parles ! Le match va être court, prédit Jacques. Ce matin, j’ai consulté le baromètre du professeur Racine, dans sa salle de classe, au premier étage. Il est bloqué sur 1040 hectopascals. Du grand beau temps, glacial. Ça m’étonnerait que ça change en une semaine. Il n’y aura pas d’orage, pas de météo exécrable. Dans ce cas, Umbelina est sûre que le Vif d’or va se montrer dans les dix ou quinze premières minutes. On aura du temps libre, dimanche après-midi.

— Mais quel défaitisme ! critiqua Hercule.

— Ah ah ! Le devin Boulanger, après le faux Cracmol. Tu verras…

Hercule ne douta pas des arguments du grand costaud. Il demanda à rester seul et songea alors à la mise en scène de la démonstration de sa baguette intraçable. Il devait profiter de la couche de neige abondante pour dissimuler le piège. Les complicités étaient acquises. Pour réussir un coup pareil et convaincre tous les témoins, il lui fallait une occasion d’affronter Rosier et ce, dans un délai très raisonnable.

Le week-end s’acheva d’une merveilleuse façon au dîner. Hercule regagnait sa tablée lorsque Roxane et Sidonie Delacour, telles deux diables en boîte, bondirent de leurs sièges et se présentèrent au Gerbera. Roxane prit la parole :

— Nous avons une grande nouvelle à vous annoncer. Ce matin, Maman a accouché d’un petit frère.

Elles reçurent les félicitations de tous leurs camarades. Eugénie demanda :

— Claudia va bien ? Comment s’appelle le bébé ?

— Maman va bien. Aucun souci. Les parents ont appelé le bébé… Hercule, Juan.

— Hercule ? sursauta l’homonyme, sur le point de défaillir, en proie à une vive émotion.

— Comme toi.

— Oh… c’est… oh…

— Vite ! Un grand verre de jus de citrouille ! Il va nous faire un malaise ! plaisanta Eugénie.

Sigrid le servit, le força à s’abreuver et enfin, à confesser ce qu’il ressentait.

— C’est… si gratifiant. Je me sens honoré, un peu comme si…

— … tu faisais partie de la famille ? suggéra Sidonie.

— C’est ce que je ressens. Je vais écrire à vos parents, dès ce soir !

— Nous allons tous le faire, ajouta Eugénie. Vos parents nous accueillent toujours comme si nous étions des membres à part entière de votre famille. C’est important, pour nous.

— Ça va mieux, Hercule ?

— Oui, Sigrid. Merci. Roxane, Sidonie, j’imagine que votre petit frère aura tout ce qu’il lui faut mais si vous pensez à un cadeau utile, je serai enchanté de le lui offrir. Ou de le fabriquer.

— Un jouet pour l’instruire, proposa Roxane.

— Ou un jouet pour l’ébahir, répliqua sa sœur.

— Il faudra qu’il prenne la suite de Papa, un jour. Un boulier en bois, enchanté, c’est bien.

— Ou des personnages en bois pour s’amuser, imaginer des histoires. Qu’il fasse ce qu’il a envie.

— C’est Papa qui décidera ! insista Roxane.

— Papa ? Tu veux dire, Maman, rectifia Sidonie.

La joute verbale dura bien après avoir regagné leurs places à la table voisine du Gerbera. Hercule esquissa un sourire auquel Sigrid répondit par :

— Une baguette magique ne fait pas partie de la catégorie des jouets.

— Ah… zut ! Je suis démasqué.

— Comme tu maîtrises l’éclairage chimique, la sculpture, le travail du bois, ses enchantements, tu as de quoi faire. Tu pourrais sculpter un petit avion suspendu au plafond et enchanter l’hélice. Il va tourner en rond au-dessus du berceau.

— Oh… Oui… Merveilleuse idée ! Cela stimulera son intérêt. Je peux le peindre avec des couleurs phosphorescentes, pour qu’il soit visible de nuit. Mieux : je creuse les ailes et on peut les remplir avec mon mélange chimique générant de la lumière. Et pourquoi pas un petit pantin articulé aux commandes, capable de tourner la tête, de saluer de la main.

Le fourmillement d’idées amorcé, l’élève ne put trouver le sommeil qu’après avoir couché le schéma détaillé sur parchemin, fait ses devoirs et écrit aux Delacour, bien après le couvre-feu.

Le concierge prenait un malin plaisir à enfermer certains élèves détestables au cachot. Mais cette fois, l’ex-Auror avait des remords. Il tenait la baguette de camphre au cœur de griffe de Nundu entre ses mains, larges comme des battoirs. Confiscation obligatoire : elle serait restituée après que la peine soit purgée. Il déverrouilla la grille enchantée et fit entrer le prisonnier.

— Désolé, Van Betavende. Le règlement est valable pour tout le monde.

— Ne soyez pas navré, monsieur Grossel. Vous ne faites que l’appliquer. C’est le même pour tous.

Sébastien lui tendit un verre, un broc d’eau et un morceau de pain. Puis, il désigna une ancienne paillasse d’elfe de maison, déclassée pour usure totale.

— Merci, Monsieur.

Le concierge verrouilla la porte. Elle s’irisa. Le cachot comportait autant de protections que la grille de l’Académie.

— À demain matin, Van Betavende.

— À demain, Monsieur. Passez une bonne soirée.

Le comportement poli et exemplaire du Belge tranchait avec les événements survenus plus tôt dans la soirée. Peu après l’entraînement de Quidditch, animé par le professeur Laflèche, Hercule confia les clés de la ménagerie à Bianca, ayant une mission à remplir dans l’Académie. Après la mystérieuse occupation, le Belge rejoignit ses camarades au restaurant à 19h30. Il dîna et peu avant 20h00, il se leva de table avec le croquis du mobile qu’il comptait réaliser pour le bébé Hercule. Il le montra à Roxane et Sidonie. Dans le miroir opposé, Rosier profita du mouvement pour lancer :

— Eh ! Van Betavende ! S’il s’agit des plans d’une arme pour se débarrasser des Cracmols, les vrais comme les faux, pour les empêcher de se reproduire, on est preneur !

Contre toute attente, le Brugeois réagit de manière sanguine. Il traversa le miroir, contourna la table des professeurs, baguette en main. Rosier se redressa et s’opposa :

— Quoi ? Tu crois que tu me fais peur, avec ton jouet ?

Le suprémaciste se retrouva avec l’arme sous la gorge. Son adversaire hurla assez fort pour être entendu jusqu’à la bibliothèque :

— Mon jouet, c’est la baguette indétectable par le ministère ! Avec, je vais pouvoir vous torturer pendant des heures et vous achever ! Avec votre disparition, ce sera la mort du suprémacisme, des dégénérés anachroniques, préhistoriques !

— Hercule ! s’insurgea la directrice. Pas de menace de mort !

— Il ne mérite pas de rester à l’Académie. Ni de vivre !

— Hercule ! Non ! Sébastien, veuillez conduire Hercule Van Betavende au cachot.

— Vous êtes sûre, Madame ?

— Je m’en charge, proposa Max. Je vais le raisonner. Il m’écoutera.

— Je n’écouterai que la voix intérieure qui me dit d’éliminer cette menace, répliqua le garçon, froidement.

— Allez, donne-moi ta baguette ! Ne me force pas à me servir de la mienne !

— Essayez de la prendre ! Elle n’obéit qu’à moi !

Max dut menacer l’enfant, devenu forcené. Il le conduisit au cachot, sans pouvoir l’empêcher de s’égosiller :

— Quinze minutes ! C’est tout ce qu’il me faudra pour m’évader et réaliser une démonstration de ma toute-puissante baguette, dehors ! Un quart d’heure et le ministère n’y verra que du feu !

Tandis qu’il gesticulait, refusant de lâcher son morceau de bois, le silence plomba le restaurant. Tout le monde était stupéfait, à commencer par les membres du Gerbera, Bérénice et Jacques en tête, leur défense par le Belge ayant mis le feu aux poudres. Laurine était sous le choc :

— Hercule a reçu le conseil d’exprimer ses sentiments, pour qu’ils ne le ravagent pas. Mais j’étais loin d’imaginer une telle rage en lui.

— C’est comme s’il avait fait exploser tout ce qu’il a accumulé, analysa Sigrid. Je… ne le reconnais plus.

Chacun y alla de son commentaire sauf Eugénie, perplexe. Hercule avait-il basculé ou joué un rôle ? C’était surréaliste, à des lieues du garçon attentionné qui lui offrait son épaule dès qu’elle en éprouvait le besoin ou même l’envie. Les supputations cessèrent lorsque tout le monde quitta le restaurant pour vérifier si le Belge était capable de mettre à exécution sa promesse d’évasion.

Dehors, tout était calme. La nuit était tombée depuis une bonne heure. À 20h15 précises, le rebelle évadé apparut sur le pont enjambant la Rivière Enchantée, narguant les spectateurs. Les enseignants avaient suivi les écoliers et se tenaient sur le perron, surplombant la masse d’élèves.

— Madame, il est là-bas ! s’écria Sébastien. C’est impossible ! On ne peut pas s’échapper des cachots.

— Hercule y est parvenu, répliqua-t-elle. Mais que fait-il ?

Le garçon brandit la baguette de camphre dérobée à Max et s’écria :

— Vous allez voir ce que je peux faire d’un simple sortilège, avec ma création. Le ministère n’en saura rien ! Lumus… Solem !

Comme toujours, avec la combinaison dont la baguette-poignard, conçue durant les vacances estivales, avait été la première bénéficiaire, le sort fut brutal. Dirigé vers les abords du pont, jusqu’à la Cabane Enchantée, il produisit une véritable inondation lumineuse sur le sol. Soudain, ce fut comme si le jour s’était levé et qu’une explosion avait ravagé les lieux. Puis, le garçon abaissa sa baguette et la luminosité violente cessa. Il prit la fuite en direction des pavillons et du stade de Quidditch.

— Rattrapez-le, Sébastien ! ordonna Agathe.

— Bien, Madame.

Alors que le concierge déboulait sur la construction de bois et de pierre, Max apparut, tenant Hercule par la capuche de sa cape.

— Je l’ai attrapé au vol ! Désolé, j’ai été aveuglé. Le temps de reprendre mes esprits. Mais arrête de gigoter, bon sang !

— Laissez-moi ! Laissez-moi me débarrasser de Rosier !

— Sébastien, emmenez-le dans mon bureau et veillez à ce qu’il reste tranquille.

— Oui, Madame.

Max passa le relais au concierge et confia la baguette à la directrice. Elle l’analysa en lançant un sonore :

— Prior Incanto.

Son action aurait dû révéler les derniers sortilèges lancés par le morceau de camphre mais l’objet refusa de les trahir. Elle frémit. Son trouble n’échappa ni aux enseignants, ni aux élèves qui commentèrent le geste stérile, inquiets.

Deux minutes plus tard, l’enfant, assis en face de la supérieure, n’avait plus rien de commun avec la furie sur le point de commettre l’impardonnable dans la salle de restaurant. Il était calme, détendu, souriant. La sorcière tenta la méthode douce pour comprendre ce qui avait motivé l’action radicale et cette démonstration de puissance.

— Hercule, rencontres-tu des problèmes dans l’ordre Gerbera ?

— Non, Madame. Tout va bien. Ce serait parfait si le Sondeur consentait à transférer Bérénice pour de bon.

— Alors, il s’agit de Rosier et ses amis ? Ils ont trouvé un levier pour te torturer l’esprit ?

— À l’heure qu’il est, ils se l’imaginent sûrement et tant mieux !

— Cela ne te ressemble pas, de lancer des menaces de mort, de te défaire d’un enseignant et de défier l’autorité. Pas de la sorte et pas pour de mauvaises raisons. J’aimerais comprendre.

— Il n’y a rien à élucider, Madame. J’ai beau retourner le problème dans tous les sens, être conciliant, arrangeant, serein, il n’y a pas d’autres alternatives. Rosier doit être pulvérisé, anéanti. Vous connaissez ma capacité à concevoir des artefacts magiques. J’ai créé celui-ci et je l’ai rendu intraçable. La baguette est si aboutie qu’elle résiste à toute interrogation.

On toqua à la porte.

— Entrez !

Claire fit son apparition, salua l’élève et déposa un morceau de parchemin. La directrice le lut en silence et fut à deux doigts de tomber de son fauteuil directorial, pourtant pourvu de toutes les retenues possibles.

— Merci, se contenta-t-elle de répondre.

Elle fit glisser le document sous les yeux du garçon. Il découvrit une prophétie de la divinatrice et la lut en silence.

« L’enfant venu de la Venise du Nord,

Se livre à un jeu double,

Pour piéger le fauteur de troubles.

Pour le soutenir, soyez tous d’accord. »

Il hocha la tête. Agathe devait appliquer une sanction égale pour une faute similaire et profita du sermon pour consulter son recueil de poésie. Celui-ci affirma que toutes les apparences étaient trompeuses. Agathe eut du mal à garder sa ligne de conduite rigide. Elle se contenta d’ajouter :

— Je te confie un Feu Éternel, un rouleau de parchemin, cette plume et ce livre. Tu occuperas une partie de la nuit à recopier le premier chapitre.

— En gothique ?

— Non, ce serait trop simple. Pour avoir créé une arme mortelle et avoir manifesté ton désir de t’en servir, voici un feuillet modèle d’un autre style d’écriture.

L’élève puni prit connaissance du document. Chaque lettre donnait l’impression d’avoir trois dimensions, grâce à un astucieux système d’ombrage.

— J’imagine que tu n’exprimes aucun regret pour tes actes et tes paroles ?

— Aucun, Madame.

— Très bien. Sébastien !

Le concierge fit son apparition.

— Conduisez-le au cachot et mettez sa baguette en lieu sûr, dans votre loge.

— Bien, Madame.

C’est ainsi que l’élève du Gerbera s’était retrouvé enfermé pour la nuit. Durant une bonne heure, Agathe s’était triturée la cervelle, se demandant comment le garçon s’y était pris. Une question sans réponse, car le commandant de Franjac, contacté par hibou, avait répondu qu’il n’avait noté aucune activité sorcière du Belge depuis l’éboulement du tunnel de Transportation. Le mystère restait entier.


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