Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 62 : Sortilège 62 : le destin de Juliette

Par eric_vincent

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Saturnin Feuillade répondit à toutes les interrogations du stagiaire et l’initia à l’Hyperloupe. Pour illustrer ses propos, ils observèrent une goutte du sang du Brugeois. À cette occasion, il apprit qu’il n’avait aucun virus, microbe ou bactérie néfaste dans l’organisme. Puis, le chef des tronches le bombarda de questions sur l’Académie. Il lui révéla qu’il entretenait un lien fort avec ses enfants, avec une attention plus particulière pour son aînée. C’était un papa poule, pas très sévère – son épouse gérait les punitions, l’obéissance – qui couvait ses rejetons dès qu’il en avait l’occasion. Des descendants, il en avait six : trois filles, trois garçons. Madame s’occupait des derniers-nés tandis qu’il formait les deux plus âgés à maîtriser leur magie. Bérénice faisait sa fierté car, en dépit de son statut, elle avait intégré l’Académie. Elle y obtenait de bons résultats. Elle était entourée de camarades aimants, protecteurs dont Barthélémine Chantepierre, qu’il connaissait à travers les courriers de sa fille, les membres du Gerbera, les sœurs Delacour et plusieurs autres personnages qui appréciaient sa compagnie, son caractère et ses connaissances.

Différentes demandes d’analyse parvinrent au cours de l’après-midi. Le garçon questionna les techniciens sur leurs produits de contraste, les étapes respectées, les sortilèges jetés, les matériels sorciers ou moldus utilisés pour séparer des éléments. Il étonna ses interlocuteurs par son érudition. Il emmagasina un grand nombre d’informations utiles pour les analyses qu’il conduirait lorsqu’il serait confronté aux affections touchant les créatures magiques de la ménagerie. Il se familiarisa avec l’Hyperloupe dont la sophistication des enchantements et la facilité de la prise en main étaient à couper le souffle.

Parmi la nuée de réponses reçues, l’une d’elles lui laissa un sentiment d’insatisfaction. Lorsqu’il demanda pourquoi la pièce était végétalisée, au point où on ne discernait plus le plafond, ni les murs, certains répondirent que c’était une expérience sur l’esprit sorcier, pour mesurer l’effet bénéfique des végétaux sur leur santé mentale et le comparer aux autres employés, rapport à l’enfermement souterrain. D’autres soulignèrent que la quasi-totalité des plantes les entourant, entraient dans la composition de potions produites par l’hôpital. Quelques-uns voyaient cet environnement verdoyant comme une sorte de privilège accordé au seul personnel non-soignant et non astreint à des horaires nocturnes – le service technique et analyse n’ouvrait que de 8h00 à 20h00, du lundi au samedi, intervalle couvert par une seule équipe tandis que les médicomages et les infirmiers en formaient trois pour assurer une assistance médicale continue –.

Hercule n’avala pas ces explications pourtant sincères. Même l’impressionnant directeur, monsieur Cannenterre, ne s’éloigna pas des laïus fournis par son personnel. Déambulant dans la pièce, le garçon tenta de suivre les liens éventuels de l’Hyperloupe avec un autre élément, invisible. Or, la végétation foisonnante complexifiait tout repérage. Cependant, il existait un dénivelé entre le sol et le support de l’Hyperloupe où les employés déposaient les lamelles à ausculter. Le poste de travail, un bureau aménagé, était trop épais pour ne pas masquer un secret. Tout comme la colonne métallique soutenant le tube et les différentes lentilles empilées : elle était surdimensionnée. Enfin, le dallage au sol intrigua le visiteur. Pourquoi du bois ici et pas ailleurs ? Pourquoi pas dans la salle des analyses et de préparation, elle aussi couverte de plantes et de fleurs ? Cette différence ne s’expliquait pas.

Lorsqu’aucune des tronches, occupées par leurs tâches, ne fut en mesure de le surveiller, il se mit à quatre pattes et examina les dalles. Elles étaient posées et fixées sur des pilotis, car elles oscillaient légèrement. Il tapota. Cela ne sonnait pas creux.

« Que masquent-elles ? »

En les scrutant, il découvrit de micro perforations, des trous de la taille d’une tête d’épingle. Il huma : le sol exhalait un mélange de poussière, de semelle de chaussure, de nettoyant au citron utilisé par les elfes de maison et une note plus discrète. Il éjecta sa baguette de cèdre et lança un modeste Aguamenti. L’eau s’étala sur la dalle et disparut aussitôt. Il emplit ses poumons et reconnut un parfum d’humus.

« Il y a de la terre ? Pourquoi ? Pour nourrir les plantes de la pièce ? Dans ce cas, pourquoi avoir mis du carrelage dans le laboratoire d’analyses qui est aussi végétalisé ? Ce n’est pas logique. »

Il se glissa sous un poste d’observation inoccupé et prit des mesures à l’aide de sa baguette. Il existait une différence de quinze centimètres entre le dessus de la paillasse, plus profond et le dessous où les sorciers étendaient leurs jambes. Il se redressa et observa le plan de travail. Il était constitué de l’indispensable microscope, d’une armoire avec un stock de lamelles, de produits chimiques, de colorants basiques et acides, d’un évier et d’une centrifugeuse enchantée bien plus perfectionnée que celle qu’il avait bricolée. Le reste de la paillasse était encombré de branches, de feuilles, de fleurs dont les racines plongeaient entre mur et mobilier, ou traversaient les murs. C’était si touffu qu’il était impossible de le déterminer.

« C’est conçu pour perdre l’observateur. Néanmoins… »

Il bascula un levier discret situé à l’arrière du robinet. Il déverrouilla un carreau de la paillasse rasant le mur végétal. Il y découvrit un accès minuscule mais suffisant pour verser de l’eau dans un réservoir. Il y avait même une jauge manuelle qu’il suffisait d’extraire pour vérifier le niveau. C’était là-dedans que les elfes de maison versaient le liquide, avec un mélange de nutriments, d’engrais, essentiels aux végétaux.

À l’issue de la demi-journée, le personnel le salua et quitta la salle. Saturnin lui proposa de revenir le lendemain, pour lui montrer comment remplir le dossier afin d’intégrer la bactérie mangeuse de couleurs du Laiséon, Chromaphagis. Le garçon en fut enchanté. Il accompagna le technicien jusqu’aux escaliers mais au lieu de se rendre au restaurant, comme prévu, il fit demi-tour, sortit sa couverture de dissimulation et patienta près de l’Hyperloupe. Les elfes de maison entrèrent en action pour nettoyer les paillasses, épousseter, passer la serpillière et abreuver les plantes. Le garçon, invisible, nota que les zélés serviteurs, vêtus de hardes, ne prenaient même pas la peine d’essorer leurs serpillières avant de laver le sol. Celui-ci absorbait toute l’eau. Le parfum d’humus citronné envahit le local dès qu’ils eurent terminé leurs tâches.

« Est-il possible que Juliette ait conçu l’Hyperloupe sur le même principe que la combinaison de plongée ? Avec un réseau racinaire… »

Il ferma les yeux et lut les titres des bibliothèques de la prodigieuse créatrice. Les meubles contenaient une variété de romans moldus ou sorciers, des livres d’histoire, de science, de manuels de potions basiques, quelques bouquins en anglais, des traités de métamorphose, d’enchantement. C’était très éclectique mais trahissait surtout un besoin compulsif de lire, de dévorer pendant tout le temps libre dont elle disposait. Le Belge chercha un ouvrage qui serait incongru, comme une pièce n’allant pas dans le puzzle. Il le dénicha. Enfin, il les trouva. Deux ouvrages de botanique : le premier, c’était le classique du Moldu suédois Carl Von Linné et le second, le manuel de référence sur les soins aux plantes magiques, du sorcier danois Titus Botanicus, un contemporain de Nicolas Flamel.

Pourquoi Juliette possédait-elle ces deux ouvrages techniques, réservés aux botanistes comme Jacques Boulanger alors qu’elle n’avait pas la moindre fleur, la plus petite plante verte dans sa chambre ? C’était illogique sauf si Juliette cherchait à enchanter du végétal comme les esgourdes d’acacia auriculaformis.

Il était sur le point de stopper son défilé mental pour aller dîner lorsqu’un titre suscita sa curiosité. Le bouquin, à la couverture blanche, possédait un titre en rouge d’une longueur inhabituelle, un intitulé décourageant la lecture : « une brève histoire du temps : du Big Bang aux trous noirs ». Le nom de l’auteur était imprimé en noir : Stephen Hawking. Cette découverte suscita plusieurs interrogations dans l’esprit du Belge.

« Qu’est-ce que le Big Bang ? Et que sont ces… trous noirs ? C’est un ouvrage scientifique puisque cela parle du temps. C’est l’œuvre d’un Moldu anglais, américain ou canadien. Un savant étranger, assez connu pour avoir le privilège de voir son livre adapté en français par un interprète capable de décrypter et traduire le travail initial. Une mission aussi ardue que la traduction des travaux d’Albert Einstein. S’il est traduit, il est célèbre et pourtant, je n’ai jamais vu son nom mentionné dans la moindre revue. C’est illogique. Les maisons d’édition françaises ne se lancent pas dans une tâche de transcription si l’auteur n’est pas assuré d’un succès patent dans sa patrie. »

Il se persuada de poser quelques questions à Juliette dès 22h00. Il se rendit au réfectoire et trouva le moyen de chiper des pâtisseries pour les partager avec elle.

Hercule ne put satisfaire sa curiosité aussi vite qu’il l’aurait souhaité. Le soir venu, comme tous les autres, la résidente de l’étage de la Folie désira son compte d’aventures palpitantes narrées par le garçon. Comme sa chambre n’était pas très éloignée de la pièce où l’oxygénothérapie était installée, elle avait ressenti les vibrations de l’explosion. Elle demanda comment l’Auror avait pu survivre à un tel cataclysme. Son visiteur l’assura qu’Oscar était l’un des plus robustes élèves qu’il avait rencontrés. Il lui avait administré des soins immédiats et les médicomages avaient accompli un authentique exploit grâce au puissant rayon d’une baguette à grenat. Elle trouva cette invention fabuleuse et fut persuadée que d’autres applications pourraient être imaginées à partir de ce faisceau.

— Lesquelles ?

— Mesurer une distance. Le trait émis est constitué de lumière. Sa vitesse est connue. Tu es d’accord ?

— Absolument.

— Il suffirait d’avoir un chronographe d’une grande sensibilité et de déterminer le temps mis pour atteindre un objectif comme un miroir, qui renverrait le trait lumineux.

— Intéressant.

— Tu as dit que le rayon chauffe à un point tel qu’il cause des brûlures ?

— C’est exact.

— Il est possible de dessiner ou d’écrire, sur du bois.

— Écrire ?

— Suppose que la baguette générant ce faisceau, soit aussi équipée d’une esgourde d’acacia. Tu indiques quel mouvement exécuter et quand déclencher le rayon pour tous les points composant une lettre. Ça, tu saurais écrire le parchemin des enchantements, tu l’as déjà fait pour l’avaleur de copeaux.

— C’est vrai.

— Tu enchantes une machine à écrire moldue, la relie à ton système et tu peux taper sur les lettres à brûler sur le bois.

— Je n’ai même pas besoin de machine. Il suffit d’enchanter pour l’écoute des mots épelés.

— Tu révolutionnes le monde magique.

— Et je m’attire les foudres des conservateurs.

— Pas mal, hein ?

— Ainsi, vous connaissez les esgourdes d’acacia auriculaformis.

— Oui…

— C’est avec ces végétaux que vous avez créé l’intelligence sorcière pour faire fonctionner l’Hyperloupe. Des inclusions spécialisées, reliées entre elles par un réseau de branches, en étoile.

Juliette, attentive au moindre mot, se mit à sourire. Personne n’était allé aussi loin dans la réflexion et la compréhension de son œuvre. Hercule poursuivit :

— Le système, dissimulé par la végétation, est fermé. Or, il y a constitution de dossiers lorsqu’un nouveau virus ou microbe apparaît. Il est codifié, normé et envoyé. Dans un délai d’un à deux jours, le dossier revient avec le statut « intégré ». Dans tout ce que j’ai créé, j’ai dû recommencer à zéro lorsque je voulais modifier un enchantement. Dans mon cas, il s’agissait d’enchanter avec de nouvelles fonctions. J’ai utilisé mon phonographe pour rejouer les parties qui n’évoluaient pas. Dans le cas de l’Hyperloupe, on ne change pas sa fonction qui est d’identifier un coupable dans un échantillon sanguin. On ne fait que compléter la liste des suspects. On ne touche pas aux esgourdes, on leur demande de vérifier… ailleurs… via des racines vivantes. Dans le lieu déporté, on ajoute sans retirer. D’ailleurs, on pourrait enlever.

— C’est impressionnant. Aucun sorcier n’a été capable de tenir ce raisonnement. Jamais.

Elle marqua une pause et reprit :

— Je vais te montrer.

Elle se leva et se dirigea vers sa bibliothèque. Elle retira le livre de Titus Botanicus et fit coulisser un tasseau de bois. Cela déverrouilla un pan dans son armoire à vêtements.

— Suis-moi. Par là.

Ils s’introduisirent dans le meuble. Il dissimulait une porte donnant sur un sas taillé dans la roche. Deux mètres les séparaient d’une seconde porte qui ne s’ouvrit que lorsqu’elle prononça une phrase dans une langue gutturale. Le garçon entra dans une serre lumineuse, éclairée par des centaines de Feux Éternels. Le lieu mesurait au bas mot 150 mètres de côté et était rempli de carrés potagers, empilés sur cinq étages, séparés par d’étroites allées. Hercule n’eut même pas besoin des explications de Juliette pour comprendre le fonctionnement.

— Par Flamel ! Dès qu’un virus se présente, il est décrit, codifié selon une méthode stricte, précise. Un plan vivant est enchanté, planté et relié au réseau de racines. Un panneau indique ce que le plant englobe comme connaissance. Ce que la nature est capable de faire seule, avec l’évolution, vous l’accélérez. De quelle espèce s’agit-il ?

— Je l’appelle Cerebris Tentacula. C’est une hybridation entre la Cerebrum Coruscans et de l’acacia auriculiformis.

— Elles dialoguent avec la boîte noire. Comme elles sont vivantes, les réponses sont bien plus vives. Combien y a-t-il de boutures actives ?

— Un peu plus de onze mille.

— C’est… stupéfiant ! Vous êtes absolument… ahurissante !

— Tu l’es aussi. Personne n’a compris comment je m’y prenais. Même le directeur n’a qu’une vision très partielle. Les travaux de la serre ont été accomplis par des elfes de maison. Ils sont d’une confidentialité exemplaire.

— Quelle entreprise ! L’Hyperloupe est… votre chef-d’œuvre. C’est incomparable, d’une intelligence… supérieure. Vous êtes l’Einstein des sorciers.

— C’est très gentil. Merci.

— Je vois qu’il y a beaucoup de places libres. Quel pourcentage est réellement occupé ?

— Je plante 500 boutures par mètre carré au sol. Il n’y a que vingt mètres carrés occupés sur les dix mille exploitables.

— Onze mille boutures mais bien plus d’agents infectieux. Rien n’empêche d’enchanter la description de dix virus pour une seule plante.

— La base de connaissances initiale se limitait justement à dix descriptions par plante, toujours d’une même famille. Par exemple, la Dragoncelle classique côtoie la variante à pustules noires, la souche explosive ou la terrible foudroyante.

— La foudroyante ? Je n’en ai jamais entendu parler.

— Deux cas seulement au cours des cinquante dernières années. Les étincelles qui sortent des narines se transforment en foudre. Quatorze victimes collatérales parmi le personnel de Bonpied en 1893, date du dernier cas.

— Fichtre ! C’est effroyable !

— Le directeur possède un grimoire décrivant toutes les maladies rares ou inconnues. Quand j’ai du temps libre, il me le fait parvenir et j’étudie celles qui pourraient alimenter l’Hyperloupe. Ce n’est pas toujours faisable, par manque d’éléments pour constituer un dossier. J’ai vu passer des choses… ignobles, pires que la Dragoncelle foudroyante.

— Il me reste tant à apprendre… Pourquoi un tel gigantisme au moment de la conception de cette salle ?

— Au départ, je voulais être certaine que ce soit encore en fonction dans un siècle. En fait, consciemment ou non, je l’ignore, j’ai supposé que les humains identifieraient de plus en plus d’agents pathogènes, voire que l’Hyperloupe servirait à détecter des substances organiques, minérales, chimiques, que l’utilisation grandirait de façon exponentielle. L’apparition de la grippe moldue ou de la Glairustule juvénile sorcière me convainc que sorciers et Moldus risquent de déterrer ou d’inventer des virus.

Elle acheva la révélation des secrets sur cette note glaçante. Ils déambulèrent quelques minutes avant de retourner dans la chambre. Le garçon vérifia l’heure ; l’effet de la Repulsa allait cesser. Il osa une ultime question avant de la quitter.

— Juliette… Qui est Stephen Hawking ?

La question la décontenança. Elle prit le temps d’élaborer une réponse qui le titillât un peu.

— C’est un auteur du futur.

— Comprenez-vous le titre de son ouvrage ?

— En partie.

— Puis-je vous l’emprunter ?

— C’est une couverture factice.

— Masque-t-elle un autre accès secret ?

— Oui.

— Dans une bibliothèque ?

— Dans LA bibliothèque. Si tu n’es pas surpris, c’est que tu la connais.

Hercule dut s’éclipser dans la précipitation. Son visage commençait à se couvrir de poils et l’un de ses yeux pendait. Il passa la porte sous la couverture de dissimulation, satisfait de sa pêche aux informations. Juliette connaissait la date du 21 juillet 2061 grâce à Johannes Gutenberg. Le livre factice masquait un moyen d’accéder au degré 50. Mais comment ce passage avait-il été créé ? Quand ? Et par qui ? Le mystère était entier.

Hormis quelques échanges par carré magique entre Hercule et Noël, le trio en stage à l’hôpital était peu informé des événements ponctuant la vie de l’Académie. Les suprémacistes se tenaient tranquilles et les occasions de s’affronter sous le couvert de la légalité – pendant le cours de duel ou celui de Quidditch – étaient bordées avec scrupule par les adultes chargés de ces matières. Les actions rugueuses du plus célèbre jeu sorcier n’étaient pas au programme du mercredi 7 avril car Wilfried Laflèche avait annulé le cours au profit d’une présentation officielle du nouveau balai fabriqué par Günther Dornier : le Pegasus II. Sa pointe de vitesse était inférieure à celle de la monture d’Hercule, à celle du Faucon et plafonnait à 110 km/h. Néanmoins, là où Hercule mettait près d’une minute à atteindre 130 km/h, la seconde version de Pegasus abattait les 110 km/h en dix secondes. Il accélérait plus fort que la plupart des automobiles moldues.

Alors que le Luxembourgeois pensait s’en tenir à une présentation devant les joueurs et les supporters de Quidditch, avec l’essai de la monture par les plus chevronnés exécutant des tours de stade, parachevée par un affrontement final entre Umbelina, sur le Pegasus II et Luisa Fellini, sur le Friselune amélioré de Wilfried, la démonstration tourna au spectacle savamment orchestré par le référent Aloysia. Cinq journalistes dont deux photographes, dûment accrédités, fouillés par le concierge, étaient de la partie. Léonce Brindille, accompagné d’un des deux batteurs titulaires et de l’attrapeur réserviste de l’équipe de France, avait fait le voyage. Antoine Justice, le toujours aussi impressionnant sorcier arbitre, s’était déplacé pour contrôler que le balai répondait aux normes de sécurité du règlement international de Quidditch. Plusieurs présidents de club de premier plan avaient fait le voyage. Janine Etchegaray, la présidente des Pimentines d’Espelette et Gisèle Galarza, sa gardienne et capitaine, s’étaient aussi intéressées à la nouveauté. L’ami japonais de Wilfried Laflèche, Toshiro Takada, avait dû déclarer forfait ; un événement familial l’avait rappelé de toute urgence au Japon, la veille.

Durant près d’une heure, les essais se suivirent, ponctués par des débordements d’enthousiasme, hormis chez Antoine justice, le visage impavide mais l’œil bleu électrisé par l’excitation intérieure. Puis vint l’affrontement tant attendu pour le Vif d’Or. Wilfried indiqua qu’il était inutile de préciser le pedigree de Luisa, issu d’une famille d’attrapeurs irrésistibles. Bien que Umbelina soit une excellente joueuse, travailleuse, athlétique, capable de coups de génie à tous les postes, elle n’arrivait pas à battre Luisa au poste d’attrapeuse.

Fellini entra sur le terrain, juchée sur le Friselune dopé, vêtue de ses couleurs rouges habituelles. Umbelina, dans une tenue sombre aux reflets lie de vin, changeant de nuance sous le soleil printanier, habillée d’une cape fuseau d’un seul tenant, la suivit de près.

— Janine ! Regardez ce tissu ! Ces couleurs ! C’est splendide, s’agita Gisèle.

— C’est superbe. Mais la tenue est très près du corps, non ?

— C’est ce qu’il faut ! Aucune gêne dans les mouvements, fluidité totale.

Le Vif d’Or fut lâché. Le temps étant radieux, il ne chercha pas à se carapater dans la stratosphère, à filer dans le bois du domaine ou sous les ardoises du château. Il se livra à une course erratique, vive, caractéristique de son comportement. Umbelina plia l’affrontement en deux misérables minutes, accélérant et freinant trois fois plus vite de son adversaire. La démonstration, brillante, s’acheva par un apéritif offert par Wilfried aux invités triés sur le volet. Il répondit aux questions du Cri de la Gargouille, de 7-Hebdo – le magazine hebdomadaire consacré au Quidditch – et au Dragon Déchaîné.

Tandis que les discussions passionnées se tenaient au pied du stade, Umbelina présenta Jo à la présidente des Pimentines. Janine le félicita pour l’élégance et l’efficacité de la tenue de la Portugaise. C’était une entrée en matière pour annoncer une demande plus précise. Le garçon sourit à s’en décrocher la mâchoire.

À l’hôpital, les tractations ne portaient pas sur le Quidditch mais sur un désir exprimé par le patient Jean X, alias Raymond Couprie. Il avait compris que le rébus proposé par Katarina, décrivant son véritable prénom, n’était pas une idée de la jeune fille mais l’œuvre d’un inconnu. Il souhaitait le rencontrer. La requête fut présentée à monsieur Dégivré sans dévoiler l’objet du rébus. Hercule ayant bouclé sa découverte du sixième étage et présenté son dossier de codification de Chromaphagis, le patron de l’hôpital autorisa le garçon à accéder au cinquième en prenant grand soin de ne pas être vu de Jean Racine. Le directeur montra tout de même sa surprise :

— Vous ne souhaitez pas en apprendre davantage sur l’enchantement de l’Hyperloupe ?

— Je sais tout ce qu’il y a à savoir sur la conception, l’enchantement, le fonctionnement de ce fabuleux engin.

La réponse laissa le médicomage perplexe.

Juste après le déjeuner, Hercule fut introduit dans la chambre à la sécurité minimale de l’homme. Jean l’accueillit avec un sourire sincère et lui tendit la main. Hercule la serra avec chaleur, comprenant que l’homme l’avait identifié. Ex-journaliste, il avait l’habitude de puiser dans les colonnes des journaux avec un vif intérêt et avait déjà vu le portrait de l’élève dans les pages du Cri de la Gargouille ou sur la double feuille du Dragon Déchaîné. L’enfant approuva lorsque Jean confirma être Isidore. Hercule lui fit « chut ! » en appliquant son index sur sa bouche. Le patient décrypta le geste universel. Puis, il débita plusieurs phrases comme s’il cherchait à faire travailler les petites cellules grises du Belge. Quand Hercule lui demanda, à force de gestes, comment il allait, l’homme répondit par :

— Mettre cou boulot.

Le garçon comprit aussitôt « être au bout du rouleau » et voulut lui enseigner qu’il cherchait une aiguille dans une botte de foin pour déterminer ce qui était arrivé à l’homme. Il tenta :

— Percher… esquille… motte… loin.

Isidore parut réfléchir et répéta presque à l’identique :

— Percher… esquille… faute… joint.

— Oui ! exulta le garçon en hochant la tête et en applaudissant. En travaillant par approximations, on devrait pouvoir définir un vocabulaire commun, ajouta-t-il à l’attention de Katarina.

— Mais pourquoi est-ce tout inversé lorsque je vais dans son esprit ?

— Inversé… Comme si les deux aires liées à la compréhension et l’expression avaient échangé leurs places.

— Quoi ? Comme avec une potion Cistus Inversus mais cantonnée à deux petites zones du cerveau ?

— Oui. Sauf que l’effet est permanent.

— Les potions ne sont jamais à effet perma… Ah si ! La famille de Séraphin.

— Sans oublier le professeur Céladon. Si une potion a pu supprimer des pouvoirs de façon permanente, une autre a pu inverser deux zones ou mélanger les synapses, ces liaisons qui unissent les neurones.

Il se tourna vers Isidore et lui fit comprendre qu’il devait se souvenir de ce qui était arrivé avant qu’il ne se retrouve dans cet état.

— Rame croire caution.

Hercule désigna l’annulaire gauche de l’homme où la trace d’une alliance demeurait visible.

— Que dit-il ?

— Que son épouse lui a fait boire une potion. Reste à savoir si c’est bien une Cistus Inversus et où elle l’a obtenue.

Il s’empara d’un parchemin sur le bureau, trempa une plume dans l’encre et dessina un chaudron. Le patient approuva. Hercule dessina ensuite la silhouette sommaire d’un homme avec le cœur à droite et une double flèche symbolisant l’interversion. Puis, il pointa la tête sur le dessin et illustra son propos : une potion avait mis le bazar dans la cervelle de l’homme, l’incapacitant en totalité. Isidore se prit la tête à deux mains et tapa du pied sur le carrelage, ulcéré. Il se reprit et montra le chaudron. Il tenta de s’expliquer mais voyant que les enfants ne le comprenaient pas, il prit son broc d’eau, versa dans un verre, but la dose, mima la confusion et désigna le reste de liquide dans le contenant. Hercule interpréta et traduisit :

— Veste… caution… vaudront ?

L’homme valida l’hypothèse. Il restait peut-être de la potion là où il l’avait bue. Si c’était le cas, les potionnistes de l’hôpital pourraient dresser la liste des ingrédients et fabriquer un remède, capable de l’inverser. Un détail titilla l’enquêteur. L’alliance d’Isidore : où était-elle passée ? À force d’échanges et de dessins, ils déterminèrent qu’il s’était endormi à cause de la douleur provoquée par l’absorption du breuvage. À moins qu’il ait été mélangé à une dose copieuse de Morphos… Il s’était réveillé Place Cachée, sans l’alliance, incapable de communiquer, de transplaner, de lancer un sort correct et sans possibilité d’emprunter une cheminée publique, ne pouvant décliner sa destination. Il ne pouvait pas rentrer chez lui en balai, car l’artefact ne répondrait pas à son cerveau détraqué. Katarina résuma la situation critique du pauvre malheureux.

— Il se fait passer pour mort durant 45 ans, pour échapper à un danger en lien avec ses origines. Pour une raison que nous ignorons, sa femme lui donne une potion qui le handicape lourdement. Il possède une fausse identité, Raymond Couprie, mais le compte bancaire associé, bien que garni d’un montant respectable, n’a jamais servi depuis son ouverture. On ne peut ni faire appel à sa véritable famille, ni à son épouse.

— Une personne qui ne s’appelle pas madame Couprie mais qui a escamoté l’alliance de son mari, peut-être parce qu’elle mentionnait un prénom et une date d’union. Informations précieuses qui auraient pu la compromettre.

— Que faire ?

— Il convient de garder le silence sur sa véritable identité et de rechercher celle qu’il a utilisée avec sa conjointe. Les Aurors pourront nous aider.

— Comment ?

— Je pense qu’une fois son forfait commis, la femme aura signalé la disparition de son mari. Histoire de se forger un alibi.

— Un adulte peut décider de disparaître à tout jamais, non ?

— C’est vrai. Dans ce cas, les Aurors lui auront demandé de décrire ses habitudes et d’attendre un délai raisonnable avant d’agir. Il est arrivé ici il y a quinze jours. Son épouse aura relancé les Aurors. Imaginez maintenant qu’elle ait détruit ses vêtements, quelques biens précieux, un bagage et qu’elle ait dressé la liste des effets manquants pour asseoir la thèse d’un départ volontaire.

— Pourquoi se mettre à le haïr à ce point ? Pourquoi au bout de dizaines d’années de mariage ?

— Pour une raison simple : elle a découvert sa duplicité, qu’il n’était pas celui qu’elle croyait connaître. Blessée, elle s’est vengée. Notre patient n’est pas tout rose.

— Comment découvrir sa véritable histoire ?

— Je vais écrire à Mathilde Pourpoint. Mais avant, il va falloir exposer notre théorie au directeur Dégivré.

— J’en fais mon affaire, dit Katarina. Il m’aime bien, il va m’écouter. Et s’il le faut, je lui exprimerai notre vision du cas à travers trois vers, de cinq, sept et cinq syllabes.

— Un haïku ! Oh… C’est machiavélique !

— L’enquête le justifie ! affirma-t-elle en bombant le torse et en jetant ses cheveux en arrière.

Hercule rassura le patient ; il avait des idées pour progresser. Isidore mima un détective avec une loupe, suivant des traces invisibles. Le Belge approuva. Le senior le remercia d’un grand sourire et d’une étreinte amicale. Il n’avait rien d’autre à offrir.

La veille, le directeur n’avait pas été facile à convaincre. Le type de potion ingéré, une Cistus Inversus très sélective ou raté, était plausible. La pérennité, le Graal des potionnistes de tous poils, était en revanche une couleuvre difficile à avaler. De son côté, Hercule avait écrit à Mathilde pour savoir si le département des Aurors avait reçu des signalements pour disparition inquiétante ou enlèvement. Dans la matinée, elle lui avait répondu qu’il y avait seulement quatre dossiers en cours. Le premier concernait un jeune sorcier de 15 ans, le second une femme de 27 ans, le troisième un homme de 78 ans et le dernier était l’enlèvement avéré d’un héritier de 32 ans, avec demande de rançon. De prime abord, aucun ne correspondait au cas d’Isidore mais le Belge s’intéressa au monsieur de 78 ans. Isidore avait menti à son épouse sur ses origines : pourquoi n’aurait-il pas affirmé avoir quinze ans de plus s’il faisait plus âgé ? À moins que le signalement fourni par l’épouse ait été sciemment truffé d’inexactitudes ?

Lorsque Mathilde décrivit le disparu comme un homme grand, maigre, le visage émacié marqué par une barbe blanche de patriarche et le crâne couvert d’une toison immaculée, Hercule sut que la femme avait fait en sorte que son mari ne puisse pas correspondre à sa description. Il suggéra à l’Auror de la contacter et de l’inviter à découvrir les différents patients de l’hôpital, sans qu’ils puissent la voir, au cas où elle reconnaisse son conjoint parmi eux. En toute logique, elle ressortirait sans avoir reconnu qui que ce soit, signant sa culpabilité.

Hercule passa la matinée au niveau 2, celui des maladies, des empoisonnements où Alfred était encore hospitalisé. Son cas de rémission-éclair étonnait toujours la docteure Firmine de Clermont-Tonnerre, la grand-mère de Laurine, octogénaire directrice de la zone la plus fréquentée. Sa sortie avait été avancée, à condition qu’il s’astreigne à une heure de marche quotidienne ainsi qu’aux exercices de musculation ordonnés par Firmine. Le jeune Belge s’attarda dans la chambre du père d’Eugénie.

— Van Betavende. Deuxième étage, aujourd’hui ?

— Oui, Docteur. Avec quelques cas assez croustillants. Mon préféré : un sorcier avec un trou béant en lieu et place de l’estomac.

— Pas question de sortir ta baguette spéciale en douce, hein ! Un estomac ne repousse pas en cinq minutes.

— Bien sûr, Docteur.

— D’ailleurs, tu ferais bien de ne jamais parler de cette baguette. Plus longtemps tu conserveras le secret, moins elle attisera la convoitise. Même si elle sait se défendre de façon efficace et cuisante…

— Entendu. Docteur, je me demandais comment l’homme avait pu perdre son organe.

— Je peux te dire l’erreur qu’il a commise. Il a mis de l’acide formique de Solenopsis Invicta, la fourmi rouge de feu, originaire d’Amérique du Sud, à la place du venin de la variété européenne, Myrmica Rubra. C’est l’ingrédient d’un philtre d’amour. Il est désastreux lorsqu’on confond le poison de ces espèces.

— Un philtre d’amour ?

— C’est une appellation erronée. C’est plutôt un élixir du bonheur artificiel. Il génère des visions heureuses qui se superposent à la réalité. Ça te fait passer des vessies pour des lanternes.

— Comme certaines drogues moldues, hallucinatoires ?

— Un peu. Par chance, il n’y a pas d’accoutumance.

— Comment se nomme ce produit ?

— Là, tu me poses une vraie colle. Je n’ai pas la mémoire des potions qui n’ont pas d’application médicale. Il faudra questionner la professeure Fordecafé.

— Acide formique…

Hercule se remémora l’encyclopédie « Comprendre une potion ». Les noms des ingrédients défilèrent. Il trouvera une correspondance.

— Est-ce Utopia ?

— Oui ! Utopia… C’est un patient français qui a avalé cet élixir mal élaboré ?

— Oui.

— Ah bon ? J’aurais parié pour un sorcier venu d’Afrique ou d’Amérique.

— Il vient de Guyane.

— Tout s’explique ! Je n’en sais pas plus, je crois qu’elle s’étudie en CHASSE-Potion. Et encore, peut-être plus maintenant, parce que l’un des ingrédients coûte une fortune.

— Une larme de Phénix ?

— Il faut bien ça pour équilibrer les ingrédients dangereux de certains breuvages. Du coup, à 100 Gallions la larme, on réfléchit à deux fois avant de voir des Boursouflets roses qui dansent la polka. C’était beaucoup moins cher, autrefois.

— Votre baguette serait hors de prix, aujourd’hui.

— C’est sûr. Cosme Acajor n’incorpore plus de larme. Seulement de la plume. C’est dommage !

— La plume est moins facile à dompter que la larme.

— Mouais…

Alfred laissa un silence s’installer avant de poursuivre sur un tout autre sujet.

— Toute cette mésaventure où j’aurais pu passer la baguette à gauche, m’a fait réfléchir. Sur mon avenir. Il faut que je sois plus souple avec Eugénie. Elle a toujours été insupportable, mais je l’ai toujours adorée et pour rien au monde, je ne voudrais qu’elle change son sale caractère. Il vaut bien le mien. Je ne sais pas comment te dire ça… C’est… délicat… Je voudrais que tu veilles sur elle. Je veux dire, même si la vie vous sépare, après l’Académie, que tu gardes un œil sur elle. Discrètement. Elle est capable de se mettre en danger et je pense qu’avec Vlaamel, vous êtes les deux seuls capables de la ramener à la raison quand elle exagère.

— Je vous en fais le serment.

— Il faut… faire en sorte qu’elle ne soit pas trop proche de sa famille. Je ne parle pas de sa tante Éliane, ma sœur, ni de son mari, Augustin, qui sont des gens tout ce qu’il y a de plus fréquentables. Mais le reste, c’est suprémacisme et compagnie, si tu vois ce que je veux dire. Ils sont… imbuvables, néfastes, manipulateurs. De vrais malfaisants. La branche anglaise, c’est à peine mieux. Ils ont une certaine vision de la suprématie des sorciers sur les Moldus, même s’ils ne l’affichent pas comme mes parents. Mais ils font des choses pas nettes, en catimini. Ils sont assoiffés de pouvoir et d’argent. C’est important de la préserver parce qu’avec ces gens-là, elle ira de déception en déception. Lyna, la mère d’Eugénie, était une authentique rebelle, atypique, trouble-fête. C’était mon astre solaire et Eugénie est comme sa maman. Flamboyante.

— Les sortilèges en rapport avec le feu sont ceux qu’elle maîtrise le mieux.

— Le feu est dangereux et fascinant. C’est tellement elle.

— Eugénie n’est pas dangereuse.

— Ce qui serait dangereux, c’est de tomber amoureux d’elle.

— Pourquoi ?

Par cette simple question venue de l’enfant, Alfred sut ce qu’il désirait savoir. Le Belge aimait sa fille, contre toute attente et toute logique.

— Parce qu’elle consumera ce sentiment. Parce que… elle pourrait… il… ne faut pas. C’est tout.

— Vous êtes-vous brûlé les ailes, Docteur ?

Il ne répondit pas.

— Je veillerai sur Eugénie. Quelles que soient nos trajectoires.

— Merci.

Le stagiaire poursuivit sa tournée avec la sensation que le professeur avait dissimulé une partie de la vérité. À propos d’Eugénie ? De Lyna ? De leur famille ? Pourquoi s’inquiéter pour sa fille mais ne pas souhaiter qu’elle s’épanouisse dans une relation amoureuse ? Le bonheur des Beauxbâtons avait-il connu des nuages ? Une tempête ? Craignait-il que sa fille soit le reflet de Lyna ? Pourquoi ces recommandations envers les Greengrass si les Anglais n’avaient pas pour habitude d’étaler leurs opinions ? Le docteur semblait tiraillé par deux volontés contraires, l’une ancrée dans son cœur, l’autre dans sa raison. Hercule le plaignit.

Le stagiaire accompagnait un vénérable sorcier dans les dernières heures de son existence, abrégée par une Dragoncelle tardive mais implacable lorsque Alfred débarqua dans la pièce, s’appuyant sur une canne. Il agita le Cri de la Gargouille, lui tendit l’exemplaire et désigna un article en page 2. Le garçon le parcourut en un clin d’œil.

« Hier soir, maître Karl Ziegler, avocat désigné par la famille Zimmermann pour défendre Federico, leur fils, accusé de meurtre et de tentatives d’assassinat, a rencontré son client pour un entretien préliminaire, le préalable à l’établissement de leur stratégie de défense. L’échange, qui a duré près de deux heures, s’est tenu sous la surveillance d’un Auror. À l’issue de la rencontre, Zimmermann est apparu très abattu, son affaire s’annonçant mal, aux dires de l’Auror témoin de la scène. Vers 19h30, un repas lui a été servi. Le prisonnier s’est couché aux alentours de 22h00. Ce matin, il a été retrouvé sans vie. Les efforts et les sortilèges lancés pour le ranimer ont été vains car selon le légicomage, il a rendu son dernier soupir entre 22h30 et 23h30. À l’heure où nous imprimons cet article, la cause de son décès n’a pas encore été déterminée. »

— Nom d’un Piment Cornu !

— Ils l’ont éliminé. Ils ne reculent devant aucun crime. Ils recommenceront. Saleté de loi Picaillou ! ronchonna Alfred.

— Vous devriez nommer un successeur, Docteur. Cela enlèverait l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de votre tête.

— Oui mais qui ? C’est la question. Ma sécurité, je peux la gérer en me terrant à l’Académie et en redoublant de prudence. Mais toi, tu devras affronter le monde. Tu ne pourras pas vivre dans une forteresse. Tu risques bien plus que moi. Ils veulent t’abattre parce que tu dénonces leurs crimes, tu les démasques, un à un. J’ai une drôle de sensation. Comme l’année…

— 1914 ?

— Oui. Foutue année !

— La montée en puissance, l’aggravation des tensions, jusqu’à l’événement qui met le feu aux poudres. La directrice Bonnelangue a dû mettre en place un équilibre précaire où la première étincelle fera tout exploser. Les suprémacistes manœuvrent pour que l’initiative vienne de leurs adversaires. Mais s’ils ne parviennent pas à leurs fins, ils basculeront et sacrifieront des élèves, comme de vulgaires pions.

Alfred proposa au garçon de se rendre au niveau zéro, histoire de voir si Raymond Dessuture avait amené Zimmermann à la morgue mais Hercule lui révéla que l’homme était en déplacement en Europe. Alfred en profita pour souligner qu’un second praticien de légicomagie ne serait pas de trop. Le garçon sourit.

La femme, autrefois blonde, avait des cheveux blanchis par le temps. Sa crinière abondante soulignait le turquoise de ses yeux. Elle était svelte, d’une taille modeste et dégageait un mélange de classe naturelle et de méphitisme latent. Avertie par Mathilde de l’éventualité que son mari, victime d’un accident, d’un sort ou de toute autre mésaventure, soit l’un des patients de l’hôpital, elle était venue passer une tête dans chaque chambre de l’établissement. Redevenu enquêteur, le stagiaire savait que Madeleine Laurier, née Morelle, sans emploi, âgée de 60 ans, épouse de Michel Laurier, 78 ans, clerc d’un notaire moldu à Langogne, en Lozère, repasserait par l’accueil à l’issue de la visite en compagnie du directeur de l’hôpital. Le garçon avait rendez-vous avec le docteur Dégivré pour un avis sur les cas de l’étage de la Folie, juste après cette tâche de dernière minute. Vers 9h00, la visiteuse revint au rez-de-chaussée et prit congé. Hercule, assis parmi les patients des urgences, avec un bras en écharpe, l’observa tandis qu’elle repartait vers la zone d’inversion de gravité. Elle affichait un air satisfait, incapable de réprimer un sourire victorieux. Le garçon le notifia à Mathilde. Elle répondit qu’une perquisition surprise aurait lieu dans les plus brefs délais au domicile de la suspecte. Toute fiole, tout flacon capable de contenir un liquide serait saisi et analysé. Hercule estima qu’ensuite, il faudrait l’interroger pour déterminer quel était son mobile. Il sentait que c’était le point crucial dans cette affaire et que le sentiment d’avoir été flouée, bernée, n’était pas la seule raison de la volonté de nuire de Madeleine Laurier.

Il se rendit au cinquième étage et retrouva le grand patron. À la première seconde, il décida de jouer cartes sur table.

— Monsieur, je dois confesser une faute que j’ai commise. Dès mon arrivée.

Étonné par l’aplomb et l’entrée en matière, l’homme, encore sur le palier du niveau, l’incita à poursuivre.

— C’est-à-dire ?

— Je suis venu ici. Chaque soir. Durant une heure.

— Que faisais-tu ?

— Je discutais avec Juliette Pasteur.

Le patron esquissa un rictus d’amusement. Puis, il enjoignit le Belge à s’expliquer. Le stagiaire se garda bien de dire quoi que ce soit à propos de l’Hyperloupe, préservant le secret de fabrication de son inventeur. En revanche, il détailla l’effet de la potion Repulsa et révéla que le meilleur potionniste de l’école l’avait déclinée en une version qui n’affectait pas leur ordre. Il supposait qu’en ajoutant la bonne fleur – il songeait à la pivoine –, il était possible de produire une Repulsa épargnant l’ordre des médicomages. Ainsi, des visiteurs, se servant une gorgée dans un distributeur en libre accès, dans le couloir, pourraient rencontrer Juliette en toute sécurité sans provoquer d’effets désastreux sur le personnel.

— Nous n’avions jamais songé à changer le point de vue sur sa maladie.

— Sauf à une occasion : la cure de désensibilisation avec les Animagus ratés. C’est à ce moment-là que je me suis dit que nous pourrions changer l’univers de Juliette au lieu d’adapter Juliette au monde. J’ai aussi appris que les potions n’ont pas toujours un usage unique. Le Caméliris fut ainsi détourné pour être appliqué en cataplasme sur un Laiséon, afin de lui rendre de façon éphémère, ses couleurs. Parfois, la potion va servir d’intermédiaire avant une solution permanente. Et puis, je voulais à tout prix trouver un moyen d’améliorer sa vie. C’est une personne à l’intelligence ahurissante. Son niveau est digne des plus grands savants moldus. Sa maladie est si injuste. Être condamnée à voir des personnages horribles chez tout un chacun alors qu’il suffirait de placer un filtre devant ses yeux, comme en prenant une photographie et en la truquant. Un filtre… ou un philtre, une potion.

— Nous en avons essayé une liste impressionnante.

— Elle m’a dit. Il y en a eu 147. Mais… Oooooh… Il ne figure pas dans la liste.

— Lequel ?

— Le philtre Utopia. Hier, nous en avons parlé avec le docteur Beauxbâtons. Il m’expliquait comment le patient avec un orifice à la place de l’estomac, s’était retrouvé dans cet état. L’œuvre d’une potion Utopia exécutée avec un ingrédient incorrect.

— C’est une potion qui déforme la réalité. Elle ne soigne rien. Ce qu’elle verra, ne sera pas réel.

— Ce qui est déjà son cas, depuis son plus jeune âge.

— Cela… s’inverserait, le temps que la potion ferait effet ? Oui… ça peut marcher ! As-tu d’autres révélations du genre ?

— En effet. Je connais la véritable identité du patient de Katarina.

— Ce n’est pas Michel Laurier ?

— Michel Laurier n’existe pas plus que Raymond Couprie. Dès que les Aurors seront passés à l’action, j’espère que nous connaîtrons une issue favorable à cette affaire.

— C’est curieux.

— Quoi, Monsieur ?

— Tu seras intervenu sur trois mystères et, dans tous les cas de figure, c’est une inversion qui aura présidé. Une Cistus Inversus, une potion Repulsa utilisée à l’opposé de sa fonction et un meurtrier d’une héritière qui va obtenir l’inverse de l’héritage : la déchéance de ses droits.

— En effet. Drôle de coïncidence !

— Alors, vérifions tous les patients de l’étage et cherchons des idées novatrices, farfelues, inattendues. Changeons de point de vue !

Il ouvrit la porte de la chambre 551 et invita le stagiaire à entrer. L’enfant découvrit une blondinette âgée de 4 ou 5 ans, au minois adorable. Il lui trouva un air familier. Il lut son nom de famille : Rostang de Hautefeuille. Les yeux de la fillette rougirent et les rares objets de la pièce se transformèrent en projectiles.





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