Beauxbâtons - La dernière chance

Chapitre 69 : Sortilège 69 : la déchirure

Par eric_vincent

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Lors de la disparition d’Émile Picaillou, au lendemain du 25 décembre, la quasi-totalité des effectifs des Aurors, des Oubliators et de la CRS avait été mobilisée pour se lancer à sa recherche. Le nombre d’hommes et de femmes, affectés au contrôle d’accès de l’Académie et dans les allées du domaine, dès le matin du vendredi 25 juin, était le même. La sécurité de trois ministres, de deux directeurs d’école et d’une kyrielle de sommités, sans oublier un millier de parents, était à ce prix. Dans la salle de réunion, Agathe et ses enseignants effectuaient les calculs des moyennes en usant de sortilèges infaillibles. Cette tâche était indispensable pour déterminer le passage ou non dans le niveau supérieur mais aussi pour attribuer les gratifications pour chaque niveau et récompenser la meilleure moyenne de toute l’école.

La directrice rassembla les résultats et détermina que le record établi par Émilie Boulanger, l’année passée, ne serait pas battu. Elle procéda à un rapide tour de table.

— Avant de vous libérer pour revêtir vos plus belles tenues de cérémonie, je tiens à vous remercier, tous, pour votre implication, votre aide quotidienne, tout au long de ces mois. Ma première année d’exercice plein, en tant que directrice, fut très mouvementée. La prochaine rentrée sera, je l’espère, plus sereine. En effet, conformément à ce que nous avons appris dans un écrit du fondateur, l’ancêtre de Philippe ici présent, le Sondeur a la capacité de choisir les élèves avec discernement. Il recevra donc en temps voulu la liste exhaustive des sorciers et des Cracmols des huit nations accédant à l’Académie et nous retournera son choix. Aussi, les visites programmées, chaque année, par nos référents durant les vacances, n’auront plus lieu d’être sauf lorsque des né-Moldus, vivant dans des familles à l’esprit étriqué, rejetant la nature sorcière de leur progéniture, devront être, pour leur bien, retirés à leurs familles, soit à titre temporaire, le temps d’assimiler, d’accepter, soit à titre définitif. Dans ce cas, Wilfried et Edmond géreront le problème. Demain, nous tiendrons ici même notre habituelle réunion pour la rentrée 1920. Mais, après cette ultime journée de labeur, vous bénéficierez tous d’un repos mérité.

L’annonce fut accueillie avec entrain, surtout par les référents voyant leurs tâches allégées. Agathe leva la séance et les enseignants se dispersèrent dans le désordre. Elle se redressa et se tourna vers la fenêtre. Elle prit le temps d’observer la mise en place du podium, des stands de nourriture et de boisson, orchestrée par Georges Feuillantine et Sébastien Grossel, bientôt rejoints par Wilfried, grand ordonnateur des cérémonies. Les élèves de CHASSE les plus âgés exerçaient leur magie pour ériger les indispensables Tivoli au cas où la météo, un peu fraîche, tournerait au désastre. Elle perçut une présence et fit volte-face.

— Ah c’est vous, Philippe !

— Pardonnez-moi, je crois que je vous ai surprise.

— Tout va bien.

— Je vais aller leur prêter main-forte. Euh…

— Oui ?

— Êtes-vous absolument sûre ?

— Oh, pour ça ? Oui, rassurez-vous, le doute n’est pas permis.

— Eh bien… je ne m’y attendais pas.

— Vous devez changer votre point de vue, Philippe. Dites-vous que c’est grâce à votre action.

— Je vous crois volontiers, Agathe. Bon… J’y vais ! La magie, ça va cinq minutes mais les muscles d’acier d’un cultivateur, c’est utile pour soulever de lourdes charges vite fait, bien fait. À plus tard !

La directrice s’amusa de ce trait de caractère de monsieur Ballessaim : c’était un homme très actif, incapable de se reposer. Elle fouilla dans une poche de sa robe sorcière et soutira l’ordre du jour. L’après-midi débutait par le discours du ministre de la Magie français, suivi d’une intervention conjointe de ses homologues belges et portugais. Phineas Black parlait juste après. Ensuite, il y aurait un intermède préparé par un élève, la remise des diplômes de CHASSE, de BANQUET et des autres années. Ensuite, c’était à son tour de discourir, sans oublier l’hommage à Armand et Abraham, avant d’en terminer par la remise des gratifications. Elle était parée.

Hercule, en smoking noir, planté devant le miroir de l’armoire de sa chambre, répétait plusieurs phrases comme s’il s’agissait d’un leitmotiv ou d’un poème à apprendre par cœur.

— Nom d’une cornue ! La baguette indétectable a été volée hier soir ! Le scellé magique a été brisé au cours du dîner. J’ai foncé au pavillon Gerbera, mais il était trop tard ! Elle a été dérobée ! Je n’aurais jamais dû m’en séparer ! Jamais ! Misère ! Le voleur va pouvoir tuer sans que le ministère ne le sache ! C’est une catastrophe ! Et je ne peux en parler à personne. Je suis fichu.

Il martela les mots jusqu’à ce que son esprit ne puisse faire autrement que d’occasionner la fuite de ses pensées obsédantes. Il ne mentait pas : le scellé apposé sur la baguette de camphre avait vraiment été violé et sa création avait fait l’objet d’un larcin. Il répéta jusqu’à ce que ses intestins se tordent d’angoisse, jusqu’à ce que la préoccupation le rendit malade. Encore trois heures à patienter, peut-être moins si les officiels ne délayaient pas trop leurs annonces et il serait fixé. Il ouvrit tous ses meubles et s’assura qu’ils étaient vides.

— Sondeur, dois-je vous prier de retirer meubles, décorations, personnalisation et placer mes bagages à l’entrée du Gerbera ?

Un Flambios matérialisa la réponse devant ses yeux. Elle était succincte et claire : non.

— Je vous remercie. J’espère que l’année prochaine, d’autres élèves seront répartis dans notre ordre. Des talents, des personnalités aussi extraordinaires qu’Andrea et Séraphin. À bientôt, chère âme du château !

Il s’empara de sa canne et quitta la pièce de quartz afin de rejoindre ses amis. Laurine portait une toilette ravissante, comme si elle allait au bal de fin d’année. Shin avait revêtu une tenue japonaise traditionnelle. Quant à mademoiselle Greengrass, eh bien…

— Eugénie n’est pas là ?

— Elle était pressée de rencontrer ses grands-parents.

— Ils sont présents, Sigrid ?

— Oui. Pourquoi ?

— J’espérais qu’au dernier moment, j’aurais commis une erreur. Êtes-vous prête ?

— Oui. Valise bouclée, tenue correcte, coiffure arrangée.

— Mais êtes-vous prête ?

Elle soupira et répondit :

— Je le suis, Hercule.

Il hocha la tête à plusieurs reprises et avança en s’appuyant sur sa canne. Sa jambe gauche faisait toujours des siennes. Benben ne pourrait guérir son membre inférieur qu’à la condition de trouver le sortilège adéquat. Un enchantement qu’on ne trouvait dans aucun des manuels de CHASSE-Médico.

En quittant le pavillon, la troupe eut la surprise d’être accueillie par une délégation parentale et amicale conséquente. La famille Boulanger recevait les remerciements des Feuillade pour le soutien indéfectible de leur fils et pour toutes les connaissances qu’il partageait avec leur fille. Le groupe russo-japonais était au complet avec Maria de Ségur, monsieur Ishii et madame Sato. Cette dernière étreignit Shin avec tendresse, l’adolescent ayant des airs de géant à côté de Saya. Les Clermont-Tonnerre sympathisaient avec les Millefeuille et Gertha Van Betavende, tous agglutinés autour d’une femme brune inconnue. À leurs côtés, Philippe Ballessaim s’entretenait avec Adeline Bonnelangue dont l’humour faisait mouche avec le Cracmol, désormais le plus célèbre. Parmi les enfants, Umbelina fut la plus atteinte, ne pouvant s’empêcher d’imaginer voir le visage de ses parents parmi les invités. Elle changea d’humeur en une fraction de seconde lorsqu’elle réalisa que la ministre de la Magie portugaise venait pour elle. Derrière le premier personnage lusitanien, une dizaine d’Aurors suivait de près, aux aguets, prête à en découdre avec n’importe quel assaillant. Andrea faisait grise mine. Il sentit la main d’Hercule sur son épaule et se retourna. Le Belge le questionna :

— Auriez-vous une idée de l’identité de cet homme qui se fait passer pour un Auror ?

— Où ?

— Lui, là.

Le visage de l’homme changea soudain. Son corps s’agrandit d’une vingtaine de centimètres. Son teint pâle vira au bistre.

— Tonton Arturo !

— Andrea ! Je t’ai bien eu, hein ?

— Tu es venu ! Mais je croyais que tu étais en mission en Libye ?

— J’y étais. Mais je n’aurais manqué le diplôme de mon neveu pour rien au monde !

— Hercule, je te présente mon oncle, Arturo Mancini. C’est le frère de ma mère.

— Enchanté, Monsieur.

— Hercule ? Van Betavende ?

— Oui, Monsieur.

— Un jour, il se pourrait que je fasse appel à tes talents, murmura-t-il.

— Vraiment ? Êtes-vous un Auror italien ?

— Pas exactement.

— Mon oncle possède un don rare. Il peut prendre l’apparence de n’importe quel sorcier, du moment où il a réussi à s’emparer de sa baguette.

— Tu vois dans quel métier cela peut servir, jeune homme ?

— J’imagine une activité secrète.

— Tout à fait. Je voyage beaucoup, j’ai des contacts dans de nombreux pays et une copine dans chaque port.

— Oh ! s’offusqua Hercule.

— Mais mon cœur n’appartient qu’à ma Mamma, ajouta-t-il pour se rattraper, en frappant sa poitrine et en redressant fièrement la tête.

— Tu retournes en Libye, après, Tonton ?

— Non. Je pars aux États-Unis, infiltrer un orchestre. J’ai appris à jouer d’un instrument conçu par un de tes compatriotes, Hercule. Le saxophone. Secret. Chut !

Hercule sourit puis se dirigea vers le groupe le plus conséquent et se jeta dans les bras de sa mère. Il demeura rivé à elle jusqu’à ce qu’elle lui confie :

— Avant que tu ne quittes l’Académie pour te rendre au Canada, il faudra que je te dévoile une information.

— Est-ce grave ?

— Non, ne t’en fais pas ! Eugénie n’est pas là ? Oh bonjour, Sigrid ! Viens là, ma chérie !

Elle embrassa la jeune fille comme si c’était la sienne. Elle perçut une gêne chez les deux amis.

— Quoi ? Hum ? C’est à propos d’Eugénie ?

Sigrid maugréa :

— Elle s’est entichée de ses grands-parents anglais.

— Ils ont fait le déplacement depuis Londres. C’est normal qu’elle se réjouisse.

— Vous connaissez le nom de jeune fille de sa grand-mère ?

— Non, Sigrid.

— C’est Emma Nott. Descendante d’Ignacious Nott.

— Et ?

— Maman, cet homme est l’inventeur du registre de Sang-Pur. Les Nott sont très écoutés dans certains milieux. Les Greengrass figurent sur cette liste. Je crois que Eugénie va passer une partie de l’été chez eux. Et pire, même…

— Hercule est persuadé qu’elle va partir à Poudlard, pendant une année.

— Oh… Beauxbâtons sans Eugénie…

— Oui. Je redoute ce départ.

Il chassa cette perspective déprimante de son esprit et accomplit un tour complet des parents d’élèves. Il éprouva une sensation étrange lorsqu’il fit face à madame Millefeuille. C’était une femme avenante, souriante, très tactile avec son mari et leur fils. Il enragea d’être troublé par un pan de sa personnalité sans parvenir à déterminer lequel. Il échangea avec monsieur Millefeuille et le trouva érudit, intelligent, vif, plein de surprises, pour un sorcier au poste d’archiviste sans envergure. Monsieur Feuillade, chef des « tronches » de l’hôpital, cadrait avec son travail pointu. Quelque peu taciturne, au premier abord, il dirigeait le service grâce à ses connaissances et non grâce à une capacité inexistante de meneur d’hommes. En revanche, chez Millefeuille-père, l’érudition patente ne collait pas avec son emploi d’archiviste, n’exigeant aucune qualification. Le Belge percevait la capacité décisionnelle dans son caractère, dans le choix de ses mots. C’était une âme de leader.

Peu après, la troupe se dirigea vers l’entrée du château où une foule de parents et d’élèves se massait devant le podium recouvrant les marches du perron. Hercule repéra Eugénie allant et venant entre sa tante, accompagné de son oncle et ses grands-parents. La jeune fille était au comble du bonheur. Autant Éliane et Augustin respiraient la sincérité, la franchise et inspiraient la confiance, autant le visage anguleux, acariâtre d’Emma Nott et l’air suffisant de James Greengrass, se demandant ce qu’il fichait en territoire ennemi, le faisaient frissonner. Il reprit le contrôle de ses émotions lorsque son amie fondit sur lui avec la dynamique d’un Jackalope. Elle lui sauta au cou et s’exclama :

— Tu sais quoi ? Je viens de décrocher le mois de juillet à Orlu et août à Londres !

— Bravo ! Voilà de bien belles vacances ! Vous allez devenir plus anglophone que Rosa, après quatre semaines à ne parler qu’anglais. Vous pourrez découvrir le chemin de Traverse. C’est plus étroit que la Place Cachée mais c’est très… douillet, chaleureux.

— C’est chouette, hein ? Maintenant, il faut que j’aille négocier avec mon père. Je ne vais pas refaire le coup de l’évasion par le tunnel. Pas envie de recroiser un Bécut.

— Si vous le souhaitez, je peux me charger de cette mission.

— Pourquoi il t’écouterait ? Tu l’agaces tout le temps, en classe !

— Disons qu’entre vous et moi, la diplomatie semble avoir été répartie d’une manière très inégale.

— C’est pas faux. Dès que je lui cause, ça me donne des boutons.

— Laissez-moi faire.

Une minute plus tard, le Belge exposait la requête à Alfred en lui notifiant qu’il comprenait et partageait le ressenti désastreux du médicomage envers ses beaux-parents.

— Éliane et Augustin, aucun souci, trancha le cinquantenaire. Mais les deux vipères, là, pas question !

— Laissez-la se confronter à leur véritable nature. Faites-lui confiance. Si j’ai bien compris, elle partage de nombreux traits de caractère avec votre défunte épouse. Elle réagira avec vigueur.

— Tu crois ?

— J’en suis persuadé. Euh… Je crois que vous devez vous attendre à une nouvelle plus bouleversante.

— C’est-à-dire ?

— Selon moi, le directeur de Poudlard est venu pour procéder à un échange d’élèves entre nos écoles. Les dés sont déjà jetés. Voyez le jeune brun, à quelques mètres des Greengrass. Je parie ma baguette qu’il s’agit du futur élève de Beauxbâtons. Son visage anguleux, son faciès peu avenant, le portrait craché de l’Anglaise. Ils sont du même sang. L’élève qui va partir de l’Académie, c’est votre fille. Ils ont trouvé cette astuce pour la guider dans leur piège.

— Mais il faut les en empêcher !

— Surtout pas ! Elle doit découvrir la réalité par elle-même.

— Mais toi ? Allez, ne me raconte pas de bobard ! Je sais très bien qu’Eugénie a une place à part. Comment vas-tu prendre votre séparation ?

Hercule haussa les épaules et baissa la tête.

— Mal… Il me faudra juste de très nombreuses énigmes à résoudre, pour supporter son absence.

— Il t’en reste, au moins ?

Le visage du garçon s’anima.

— Oui. Au moins une énorme. Elle a trait à la médicomagie.

— Oh… Je vois… Bien… Es-tu sûr de toi, pour Eugénie ?

— J’aimerais avoir tort mais, hélas, tous les indices concordent.

Alfred accepta, la mort dans l’âme. S’opposer frontalement à Eugénie n’avait jamais payé. Ses réactions avaient toujours été disproportionnées. La laisser baigner dans ce milieu aristocratique, orgueilleux, malfaisant, le révulsait. Mais jusqu’à présent, ce diable de petit Belge proposait les meilleures tactiques. Le garçon rejoignit Eugénie et Umbelina, conversant avec Augustin et Éliane. Il annonça la nouvelle à son amie qui tomba des nues. Hercule se vanta d’être un fin négociateur, insistant sur le terme devant la princesse portugaise qui ne manqua pas la pique à peine voilée.

— En contrepartie, Eugénie, débrouillez-vous pour m’expédier une boîte de macarons par semaine.

— Ce garçon est connaisseur et malin, déclara Augustin. Lesquels as-tu préféré ?

— Les plus floraux. Les macarons, à l’essence de violette de Toulouse et à la rose de Damas, sont envoûtants, raffinés. Leur équilibre est si parfait qu’on a la sensation que leur recette a été soufflée par une divinité.

— Je suis copain avec un certain Honoré, répliqua Augustin, sur un air complice.

— Le saint patron des boulangers et des pâtissiers. Eugénie, votre oncle a le bras long.

Augustin éclata de rire et ajouta :

— Ma parole, tu as déjà fait des achats dans une pâtisserie moldue, n’est-ce pas ?

— Quand j’allais en classe dans une école moldue, je faisais parfois une halte dans une chocolaterie réputée de Bruges.

La conversation s’anima entre le gourmet et le créateur de gourmandises. Régaler le palais unifiait toujours les parties en présence.

L’heure de l’intervention de Picaillou approchait et peu à peu, la foule se plaçait au plus près du podium. Hercule déambulait, une tasse de jus de citrouille à la main, quand il aperçut sa mère lui adressant des signes. Par correction, il dissimula le contenant au pied d’une statue et se dirigea vers Gertha.

— Maman… Vous deviez me parler, c’est juste ?

— Oui. Mon chéri, ce n’est pas simple à dire. J’ai… mis le manoir en vente.

— Oh…

— Un acquéreur s’est aussitôt manifesté.

— De qui s’agit-il ? Connaissons-nous sa famille ?

— J’ignore son identité. Il m’en a offert un bon prix. Il a racheté les meubles. Il me demande juste que nous déménagions nos effets personnels avant le 1er septembre.

— Où allez-vous habiter, Maman ? À Bourg-Enchanteur ?

— C’est trop risqué. Je suis voisine des Delacour et de Günther Dornier. Je loge dans un des chalets.

— Avez-vous conservé votre atelier de presse ?

— Comment… ? Sacripant d’enquêteur, va !

— Ce Léon Torzien paraissait trop bien renseigné sur moi. Alors, si le manoir est vendu…

— Ce ne sera effectif qu’au 1ᵉʳ septembre. Nous disposons de deux mois pour tout mettre en ordre. C’est assez, je crois.

— J’ignorais ces informations. J’ai pris d’autres dispositions, Maman. Je m’arrangerai.

— C’est normal que tu aies prévu une activité. Que vas-tu faire ? Travailler chez Gervais ?

— Non, pas cette fois-ci. Je serai à Paris. En partie à l’hôpital, le reste du temps dans un local aménagé pour mon activité d’enquête. J’espère gagner quelques Gallions, assez pour satisfaire aux besoins de ma scolarité.

— Tu produiras des baguettes ?

— Pas dans ce logement où je n’ai pas le droit d’exercer la magie. Mais, au cours de l’année, à l’école, je produirai des artefacts originaux pour monsieur Delacour. C’est indispensable. En parallèle, j’ai un autre projet. Avec une sorcière dont l’intelligence surpasse la mienne, de très loin.

— Je suis désolé, mon chéri.

— Pourquoi, Maman ?

— Je ne gagne pas assez avec le journal. Je devrais prendre soin de toi et j’en suis incapable.

— La vente était inévitable, Maman. Sans Papa, le manoir représente un coût d’entretien trop élevé. À présent, vous disposerez d’un pécule vous assurant des années de quiétude.

— Tu vois toujours le bon côté des événements. Allez… Va rejoindre tes camarades et amuse-toi. Je vais papoter avec Adeline, mon ancienne instructrice de transplanage.

Le garçon obéit. Puis, il récupéra sa boisson derrière la statue. Il la but d’un trait. Le temps frais du matin n’était plus qu’un souvenir et la chaleur commençait à se faire sentir. Il se rua sur le stand le plus proche et se servit un nouveau verre de jus de citrouille. En se retournant, il remarqua la présence d’Oscar Torpeur parmi les Aurors et fondit sur lui pour prendre des nouvelles de sa santé. Dans sa précipitation, il heurta une femme qui, à son tour, bouscula un sorcier très entouré. L’homme fit tomber sa baguette au sol et s’amusa de cette maladresse, estimant devoir prendre quelques cours de rattrapage à l’Académie. Le personnage n’était autre que Émile Picaillou, le ministre de la Magie. En s’accroupissant pour ramasser son précieux morceau de bois, il ne put empêcher un pendentif de s’échapper de sa chemise. Il se pressa de le remettre en place. Hercule ne manqua rien de la scène, la sorcière bousculée lui soufflant au creux de l’oreille :

— Regarde ce que Picaillou dissimule autour de son cou !

Le flacon, suspendu à une chaîne en or, contenait une fumerolle rouge ! Le garçon fit volte-face pour remercier l’indicatrice. Elle avait disparu au sein de la foule. Il baissa ses paupières et se remémora des traits, son allure. Blonde aux cheveux longs, la vingtaine, taille moyenne, robe sorcière noire, pas de lobes d’oreilles, nez en trompette, pommettes saillantes et yeux… violets !

« Non… C’est elle ! Elle s’est introduite dans l’Académie ! Mais où est-elle passée ? »

La première idée du garçon fut d’aller confier la découverte de la prophétie manquante au commandant des Aurors, à quelques mètres du ministre qui progressait vers le podium. Il se ravisa. Sa dénonciation risquait d’exposer Guillaume de Franjac. Picaillou avait subtilisé une prédiction ! Inutile d’avoir fait CHASSE-Magus pour deviner qu’elle le concernait au plus haut point. C’était une nouvelle preuve à charge, une raison supplémentaire de se méfier du politicien.

Il s’évertua à retrouver l’inconnue entrée au nez et à la barbe des forces policières mais sa recherche fut stérile. À l’instar d’Arturo Mancini, l’oncle métamorphe d’Andrea, elle possédait la capacité à changer d’apparence en un claquement de doigts. Quant à sa tenue sorcière, une robe noire, des dizaines de parents en portaient de pareilles. Il renonça alors que le ministre, entouré de ses homologues belges et portugais, s’éclaircissait la voix avant d’appliquer un Sonorus.

— Mes amis, mes chers concitoyens. C’est pour moi un immense plaisir de me retrouver au sein de l’Académie Beauxbâtons. Devant une foule bien plus importante que les assemblées venues écouter mes arguments de campagne.

Sa boutade provoqua quelques rires.

— Si j’ai tenu à venir aujourd’hui, c’est pour vous présenter mes excuses. En effet, l’année dernière, alors que nous étions touchés de plein fouet par les conséquences de la guerre mondiale moldue, les conditions économiques effroyables m’avaient conduit à prendre des mesures très impopulaires, drastiques, mettant parfois des activités en péril.

Il reprit son souffle et en vint au langage politique par excellence :

— L’Académie fut sévèrement impactée. Cependant, la directrice Bonnelangue et son équipe firent face et relevèrent le défi, sans jamais s’éloigner de l’objectif final : accueillir vos enfants et leur dispenser un enseignement de qualité. Mais vous fîtes encore plus : l’école investit sur le futur en créant une astucieuse extension verticale de sa serre, visant à produire une partie des légumes et des fruits consommés. Un travail admirable. Cette année, les finances se présentent sous de meilleurs auspices, même si nous sommes loin de retrouver le niveau des rentrées financières de 1914. Je suis en mesure de promettre qu’il n’y aura pas de nouvelles réductions budgétaires. Mieux : si tout se déroule comme je l’ai prévu, le budget de l’école sera recrédité de 10 000 Gallions.

La nouvelle suscita des applaudissements mesurés. Cela ne représentait qu’un quart de la somme soustraite l’année précédente. Le compte n’y était toujours pas. Le sorcier poursuivit :

— Je prépare une autre réforme qui, j’y compte bien, diminuera les dépenses de l’État en les rationalisant.

« Nous y sommes. Le directeur Dégivré est très bien informé. », songea l’enquêteur.

— J’ai décidé d’attribuer, en piochant sur mes dotations personnelles, 500 Gallions aux membres de l’ordre Gerbera qui, m’a-t-on rapporté, ont tout mis en œuvre pour retrouver le testament des fondateurs permettant d’assurer, à l’Académie, pérennité, sécurité et indépendance. Ceci, au péril de leurs vies. J’espère pouvoir remercier chacun d’eux.

Il commit une courte pause et reprit :

— Vous n’aurez pas manqué de noter la présence de mes homologues belges et portugais. Ce n’est ni un hasard, ni une fantaisie de ma part ou de la leur. Nos nations sorcières vont collaborer, échanger, pour apporter les unes aux autres, ce qui leur fait défaut. Comme vous le savez, le système de Transportation est régi par la RATP, une entité dépendant de la France. Cependant, les sorciers concepteurs sont, pour l’essentiel, belges et luxembourgeois. Le savoir-faire de ces nations va être mis à l’honneur une nouvelle fois avec la construction d’une voie supplémentaire entre Lisbonne et Porto. Je laisse Maria Dos Santos vous exposer un peu plus ce projet.

La femme s’approcha et prit la parole en omettant de l’amplifier. Elle rectifia rapidement cet oubli et expliqua :

— Dans le cadre de la construction de cette ligne, mon gouvernement, aidé par des participations exceptionnelles, va étudier la possibilité d’étendre la gare actuelle. Notre but est d’y loger quelques commerces. Une demi-douzaine dans un premier temps, afin de désenclaver le Portugal et de nous affranchir de notre dépendance auprès du voisin espagnol. Cet été, j’aurai le plaisir d’accueillir à mes côtés l’une des plus brillantes élèves de l’Académie afin d’étudier, ensemble, plusieurs pistes d’ouverture dans le monde sorcier. L’aide que nous recevrons, nous la restituerons à travers nos forces qui se résument, pour l’instant, à nos Aurors très bien formés, entraînés et en nombre excédentaire par rapport à notre population. La fonction d’Auror est subordonnée à l’obtention de la CHASSE-Magus. Cependant, il existe une autre tâche policière dont la France est dotée : il s’agit de la Compagnie de Régulation Sorcière pour laquelle le niveau BANQUET est exigé. Dès la rentrée, trois Aurors portugais seront disponibles pour encadrer la CRS belge. Une campagne de recrutement est déjà lancée au sein du ministère et de la population. Je laisse Edmund Van Den Broecke vous détailler ce projet bien engagé.

— Merci, Maria. En effet, le point faible de la Belgique, c’est la police et les Aurors, en nombre insuffisant. La Belgique a, depuis toujours, une affection particulière pour le commerce, la création, l’invention. Notre nation, composée de Wallons, de Flamands et d’une communauté germanophone, est aussi la championne de l’intégration parmi les Moldus. Il n’y a pas moins d’une centaine de banquiers, de journalistes, d’artisans, de cuisiniers, de fonctionnaires sorciers gagnant des francs belges et les échangeant contre des Gallions. En résumé, le sorcier belge n’est pas très policé. Le déficit structurel, conjoncturel et culturel des effectifs en Aurors ne peut pas se résoudre en quelques mois, même en posant sur la table des monceaux de Gallions. Il faut huit ans, à partir d’aujourd’hui, pour former un Auror et l’argent n’achète pas le temps. Cependant, la situation tendue aux frontières, les manœuvres guerrières de certaines nations, les exactions au sein de notre territoire, notre incapacité chronique à assurer la protection de nos concitoyens et ma tristesse de les voir quitter notre patrie, me conduisent à agir, à réagir avec vigueur et en y mettant les moyens. Aujourd’hui, j’agis, mais je prévois aussi l’avenir. Le futur, c’est vous, enfants européens. Les conditions dans lesquelles vous apprenez, doivent être maintenues à un haut niveau. Pour y parvenir, j’ai décidé d’augmenter la contribution annuelle de la Belgique de 2000 Gallions, sans contrepartie en termes d’effectifs accueillis.

Une nouvelle salve d’applaudissements, bien plus nourris, salua la démarche de l’homme. Il admit caresser l’espoir que les vocations d’Aurors et de médicomages, également déficitaires, seraient plus nombreuses. Il termina par quelques remerciements adressés aux enseignants et au personnel qui avait organisé cette cérémonie avec brio. Puis, il regagna le carré des personnalités, installées sous les fenêtres du restaurant.

Agathe accompagna alors Phineas Black et introduisit le personnage en brossant son portrait. Elle souligna que le Royaume-Uni et la France, éternels adversaires au Quidditch, coopéraient toujours dès que l’occasion leur en était donnée. Elle dévoila le test, voué à un déploiement plus large, d’échange d’élèves durant une année. Puis, elle traduisit les paroles de monsieur Black ; il ne parlait pas un mot de français.

— À Poudlard, le choix d’un élève a déjà été réalisé. Il se trouve dans le public. Il s’agit d’Edward Nott, issu de la maison Serpentard. Il parle parfaitement français. Il intégrera la classe de quatrième année.

Agathe ajouta que le garçon serait réparti par le Sondeur afin qu’un des quatre ordres l’accueille. Lorsqu’elle reprit la traduction, elle tomba des nues.

— Euh… L’élève de Beauxbâtons qui ira à Poudlard, c’est… Eugénie Greengrass.

L’intéressée fut sous le choc. Puis, affrontant le regard rassurant de James, son grand-père, elle finit par se réjouir. Hercule accusa le coup, serrant les poings. Alfred se contint pour ne pas se jeter sur eux. Sigrid, à côté de son ami belge, murmura :

— Tes craintes étaient fondées. Je n’ai plus le choix. Je dois le faire. Eugénie ne sera plus là pour briser les tentatives d’émergence de l’Autre.

— Je… Je comprends. J’espère que vous n’avez pas commis d’erreur.

— On le saura vite.

L’ambiance, un brin crispée, se détendit lorsque Agathe annonça la surprise concoctée par un étudiant, avant la remise des diplômes. Bianca Toscanini monta sur scène, installa un portant couvert d’un rideau, servant à la dissimuler. Elle apparut sous les traits d’Hercule, enquêtant sur le testament perdu, à l’aide d’une énorme loupe enchantée. Elle lui fit marmonner :

— C’est illogique ! Mes petites cellules grises n’ont pas récolté tous les indices. Il faut que je boive une potion d’invisibilité et que j’assiste à la réunion des professeurs. Il y en a forcément un qui possède la pièce manquante pour résoudre l’énigme.

Ensuite, cachée derrière le tissu, elle usa de son don d’imitation pour singer, en vrac, les professeurs Racine, Alinea, Laflèche, De Bazincourt, Perlenjoie, Waldmeister et McFlurry, passant d’un personnage masculin à un féminin en un clin d’œil, avalant les octaves comme s’il s’agissait de jus de citrouille. Soudain, elle lança un « Tutututute ! » et apparut sous les traits d’Agathe. Elle poursuivit le sketch en égratignant quelques élèves aux manies et aux tics vocaux caractéristiques. Elle acheva sa prestation en prenant la voix de Picaillou. Celui-ci blêmit et Hercule, notant cette prise au dépourvu, se demanda si Bianca n’avait pas pris un risque inconsidéré. L’Italienne fit dire au politicien :

— Le petit Belge trouvera-t-il le coupable, de Franjac ?

— La question n’est pas de savoir s’il le débusquera mais quand cela va se produire, Monsieur, répondit-elle avec le timbre de Guillaume.

Elle termina sur ce suspense et fut ovationnée par la foule. Elle salua comme une authentique comédienne et rougit jusqu’aux oreilles. Lorsqu’elle redescendit du podium, Ursula, hilare, lui confessa :

— Ch’ai cru que ch’afais une zœur chumelle ! Z'était très drôle ! Merzi beaucoup.

Agathe reprit le pouvoir sur le déroulement des actes de la journée. Avant d’appeler les élèves par niveau, dans l’ordre alphabétique, afin de leur remettre leurs diplômes, elle réclama une minute de silence pour la disparition d’Armand Fontebrune et d’Abraham Piedargile. La partie la plus longue de la cérémonie, un peu soporifique, débuta par les CHASSEs, les BANQUETs et les différents niveaux.

Hercule était détendu au possible alors que le départ programmé d’Eugénie lui sapait le moral. Peut-être était-ce dû aux 62 redoublements chez les suprémacistes, tous niveaux confondus, contre seulement 2 chez les modérés ? Les principaux sbires de Rosier avaient plongé et leurs parents manifestaient leur désapprobation des mesures radicales édictées par la directrice. Celle-ci n’en avait cure. Aux sourires qu’elle échangeait avec sa grand-mère, l’enquêteur belge était même certain qu’elle jubilait. Le seul regret des libre-penseurs, c’est que Rosier, Rostang de Hautefeuille et Baggio échappaient à l’hécatombe. De Luca Rosso se payait même le luxe de recevoir des félicitations inhérentes à ses résultats. Pas un membre du Gerbera ne redoublait. Laurine s’en tirait plutôt bien avec une moyenne générale BRONZE+.

Une fois les diplômes remis, Agathe annonça la fin des réjouissances avec la nomination des majors de promotion et la distribution des bourses récompensant les meilleurs. En 8ᵉ année, Jose Figueira, étudiant de CHASSE-Magus, domina les débats. En 7ᵉ année, ce fut une surprise, survenue à deux reprises au cours de l’histoire de l’Académie.

— Charlotte Valembreuse et Louis Delplanque ont la même moyenne, au gramme de métal près.

Populaires, les futurs médicomages partagèrent la somme en deux, sous une vague d’applaudissements spontanés. L’Italie fut honorée par la première place de Marco Ricci, en 6ᵉ année. Fait inattendu, le garçon avait demandé et obtenu la CHASSE-Enchant’arts, pour le plus grand plaisir de Dune Dunne. Il rejoignait Jo Alonzo dans la nouvelle spécialité. Le talentueux gardien de Quidditch, Bruno Cervantès, rafla le trophée en 5ᵉ année. Ce fut une autre championne de Quidditch, et non des moindres, Ombeline Dupré de la Futaie, qui s’imposa en 4ᵉ année.

— Pour la 3ᵉ année, un crime odieux a privé un élève d’une victoire certaine. Handicapé par trois semaines de convalescence, il a cédé sa place à Rosa Fuchs.

Ce fut une véritable surprise pour tous et Sigrid fut heureuse de se faire coiffer au poteau par une excellente camarade.

— En deuxième année, pour la seconde fois consécutive, c’est Émilie Boulanger qui a donné le meilleur d’elle-même.

L’intéressée courut chercher son prix et servit un sourire malaisant à Hercule. Il fut décontenancé et songea, tentant d’ouvrir son mental :

« Pourquoi ce sourire ? Serait-ce ma voleuse de baguette ? »

— Enfin, le meilleur élève de première année et le seul du jeune ordre Gerbera : Séraphin Ballessaim.

L’ovation fut aussi totale que la surprise du garçon. Son père le souleva de terre, fier de son rejeton. Quelques dizaines de secondes s’écoulèrent, le temps que les enseignants forment une file indienne pour accéder au podium et remettre leurs récompenses personnelles.

Hercule ne cessait de jeter des regards furtifs vers Eugénie, absente, loin des autres membres du Gerbera, regroupés et soudés autour du garçon, comme si l’ordre avait perçu sa détresse. Leur amie agissait comme si elle était déjà partie. Le Belge, serein comme jamais, ne comprenait pas son attitude. Umbelina profita de cette ambivalence perceptible et lui souffla :

— Je suis désolée.

— Pourquoi ?

— Tout ce que j’ai dit. Et pour le départ d’Eugénie.

— Vous avez défendu votre point de vue. C’est votre droit. Quant à Eugénie, elle semble ravie. C’est ce qui compte.

Le ton monocorde du garçon la mit mal à l’aise. Elle osa :

— Mais toi ? Comment te sens-tu ?

— Moi ? Ma mère est présente. Mes amis sont là. Je ne suis pas à plaindre.

Elle soupira, consciente qu’il éludait la question. Hercule était éteint.

— Alors, ce vol ? À quelle date est-il prévu ?

— Fin juillet. Günther et moi sommes déjà prêts. On fait juste monter la mayonnaise de la presse.

— C’est judicieux.

— Au fait ! Madame Obscur a joué le jeu. Elle nous a donné 200 Gallions et la marque des cafés Obscur sera sur ma cape. J’ai retenu le slogan de Laurine, c’est percutant.

— C’est bien joué. Ça, voyez-vous, c’est une excellente négociation. Et pour les clichés en altitude ?

— Magiclic a remporté le duel. Ils me prêtent leur dernier-né. Si je franchis au moins 12 000 mètres, c’est cadeau. Si je passe 15 000, ils financent mes études en échange de mon visage pour leurs réclames.

— Magnifique doublé !

— Je n’ai plus qu’à vendre les clichés aux journaux. Et toi ? Que vas-tu faire, cet été ?

— Suivre des enseignements particuliers et résoudre des mystères. Et dès que j’aurai un peu de temps libre, vider ma chambre à Bruges. Le manoir est vendu.

— Non ! C’est pas vrai ! Pas le manoir ! C’était…

— Je sais l’importance. Pour vous toutes. Hélas, mes économies ne me permettent pas de gérer cet héritage.

— Deviens ministre de la Magie belge et lance cette manœuvre que le gouvernement moldu français a fait avec le téléphone, aux alentours de 1890. Tu te rappelles ?

— Une nationalisation du réseau téléphonique.

— Tu fais pareil, avec le manoir. Et le tour est joué.

— Ma parole, vous n’êtes pas encore ministre et déjà très retorse. Vous êtes incorrigible. Eugénie partie, vous comptez la remplacer pour les idées originales et délurées ?

— Je ne pourrai jamais la remplacer. Personne ne le peut.

— Je sais, coupa-t-il, soudain redevenu grave.

Le garçon sentit que les larmes allaient couler malgré sa résistance. Umbelina se glissa dans la foule, tentant d’atteindre Eugénie. Le tandem de médicomages de l’Académie, montant sur la scène, mirent un terme à son mouvement. Alfred, étranglé par l’émotion, céda la parole à Alphonse.

— Le principe des gratifications, c’est d’honorer un ou deux élèves pour des accomplissements remarquables. Dans la majorité des matières enseignées à l’Académie, il s’agit souvent d’une performance avec une baguette, de la démonstration d’un savoir-faire, d’un exploit physique ou d’une capacité à briller par son érudition. En médicomagie, on ne se pose pas ce genre d’interrogation. On juge les actes accomplis par un étudiant pour soigner, parfois en s’exposant au danger. Cette année, il n’y a pas à tergiverser. L’un de vous a sauvé plusieurs vies et a agi pour que nous puissions en faire autant. Notre lauréat, désigné à l’unanimité, ne s’est pas contenté de préserver des êtres vivants. Il a aussi élucidé une mort, remplissant l’une des facettes de nos fonctions : la légicomagie.

— Non, non ! Deux morts mystérieuses, rectifia Raymond Dessuture, dissimulé dans la foule, grâce à sa taille modeste.

— Affaires Boulay de la Meurthe et de Bourgmestre, confirma le commandant des Aurors.

— Deux… Eh bien ! Imaginez ces réussites, à 13 ans seulement. Cet étudiant, ce prodige, c’est Hercule Van Betavende. Allez, viens nous rejoindre !

Le garçon savait que les gratifications offertes par Alfred étaient parmi les plus généreuses. Il se plia à l’exercice, remercia les professeurs dont les enseignements l’enrichissaient, tout comme ceux des docteurs Valembreuse et Dessuture. Il fit un bon mot en déclarant que la bouteille de cognac du docteur Beauxbâtons méritait une rétribution puisqu’elle lui avait épargné une mort inéluctable et douloureuse. Il n’oublia pas de parler de Katarina qui avait changé, par deux fois, leurs destinées. Il eut aussi une pensée pour le professeur Racine qui remplissait un rôle unique de lien entre la magie et la science dont la médicomagie et ses disciplines dérivées dépendaient grandement. Avant de quitter le podium, le Belge déclara reverser l’intégralité de la somme perçue et toutes les autres récompenses éventuelles à l’association de Wilfried Laflèche.

Durant son laïus de remerciement, Émilie ne l’avait pas quitté des yeux, cherchant à lire ses pensées. Aux gouttes de sueur perlant sur le front de la sœur de Jacques, Hercule sut qu’elle avait échoué et que cela l’avait mise dans une rage folle.

Suivant les médicomages, Elvira attribua une somme d’argent à Umbelina pour sa réussite continuelle en duel. La nouvelle mit en joie le clan portugais, Aurors compris. La discipline des Maléfices Enchantements et Sortilèges ne causa pas la moindre surprise en troisième année puisque tout le monde s’attendait à ce qu’elle récompense Eugénie pour l’Oubliette de masse. Émilie ravit le titre de meilleur spécialiste des runes à Hercule, par le jeu des FONTES automatiques en cas d’absence. Les Arts magiques n’échappèrent pas à Jo Alonzo, grâce aux populaires chaussures ailées. Cependant, pendant son allocution, la référente Gerbera ne cessa de fixer Hercule et ses amis, sachant quel service son invention avait rendu. Noël rafla les potions pour un Repulsa intelligent. Ambroisine était loin du compte. En potions de masse, elle rétablit la balance en récompensant Hercule pour avoir repris les bases de l’alchimie et apporté de la lumière, y compris avec l’encre lumineuse.

Ce fut ensuite le tour d’Ursula. La Suissesse remercia Bianca, Jacques et Hercule avec une pointe d’humour.

— Grâze à ze trio d’élèfes, mon mari est le pluz heureux des hommes car che ne rentre pluz à des heures pas pozzibles chaque zoir. Zes cheunes zoigneurs zont les perzonnes les plus attenzionnées et rigoureuses. L’année prochaine, fous defrez chérer un noufeau défi. Zoigner un dragon Piment Cornu.

— Chiche ! coupèrent les soigneurs.

Agathe changea de couleur, juste avant que sa référente n’infirme la déclaration :

— Che plaisante, bien zûr ! Z'est un Gazeux Bazque ! Ah ah ah !

Vint le tour de Sean et Max. Rosa décrocha la bourse liée à l’anglais, Émilie trusta la Legilimancie en dissimulant sa nature, Aria Giordano, repêchée en début d’année par Agathe, s’adjugea le prix en M.E.S géré par Max pour les premières années. La métamorphose ne pouvait pas échapper à Bianca Toscanini. Du point de vue de Max, le cours de duel avait été régenté par Umbelina. Andrea glana 10 Gallions offerts par Edmond pour le niveau 1 des runes tandis que le professeur récompensait la suprématie de Sigrid en Histoire de la magie.

Lorsque ce fut le tour des sciences, Günther, parmi les élèves honorés l’année précédente, s’avança et se distingua :

— Je ne vais pas attribuer une somme d’argent à un élève. C’est le rôle du professeur Racine. Il m’a récompensé, à plusieurs reprises. Alors, c’est à mon tour de reverser quelques Gallions à mon maître, pour améliorer son ordinaire à l’hôpital où il est soigné. En espérant qu’il sera de retour à son poste à la rentrée. Wilfried…

— Eh bien moi, je ne suis pas un professeur d’astronomie aussi talentueux que Jean. Il nous manque. Mais je suis sûr qu’il aurait choisi l’élève que j’ai désignée comme la plus érudite des astronomes : Sidonie Delacour. Quant à mes matières sportives, devinez qui va décrocher les Gallions ?

— Fellini ! hurla la foule.

— Mais bien sûr !

La cérémonie touchait à sa fin. Il y eut encore Georges Feuillantine qui offrit une oie à plumer à Séraphin, ce qui amusa beaucoup le public. Il ajouta un assortiment de couteaux, estampillés SB, ce qui submergea le garçon d’émotion. Ensuite, Claire Obscur considéra que Laurine avait été la révélation la plus stupéfiante et que Séraphin, cuisinier en devenir, avait en toute logique brillé en potions puisqu’après tout, c’était une forme de cuisine. Le fils Ballessaim, étonné, rafla 10 Gallions de plus en Étude des Moldus. Il avait suivi les conseils d’Hercule lui suggérant d’inclure les pires inepties dans ses devoirs ! En revanche, en droit et politique sorcière, Sidonia fit preuve de clairvoyance et de justesse en gratifiant Umbelina de 25 Gallions.

Agathe s’avança et appela l’impératrice du français.

— Katarina, tu ne cesseras jamais de m’émerveiller. Je t’offre 30 Gallions pour ton travail et pour avoir étonné Edmond, tout au long de l’année, grâce à tes qualités rédactionnelles. Ton talent ne s’arrête pas à ces mots. À plusieurs reprises, ton pouvoir fut décisif pour la santé physique et mentale de plusieurs personnes. Je te félicite.

— Merci, Madame.

— Non, c’est nous qui te remercions.

La directrice convoqua Émilie, sacrée meilleure élève de l’Académie et le jeune Belge.

— Hercule, en dépit de l’adversité, de l’acharnement des suprémacistes à vouloir te supprimer…

Des remontrances fusèrent de certains clans. Elle enfonça le clou :

— … en commettant d’odieuses tentatives d’assassinat, tu as poursuivi tes objectifs et tu en es sorti vainqueur. Je te remets cette bourse de 50 Gallions au nom de l’Académie, au nom des professeurs actuels et passés, au nom d’Adeline qui échappa à la mort grâce à toi, dans le système de Transportation, objet d’un attentat orchestré par les suprémacistes.

À nouveau, des voix s’opposèrent à ces affirmations.

— Merci, Madame. Vous avez tous fait preuve de générosité et l’OWL n’en sera que plus prospère. Si vous le permettez, madame la directrice, j’ai une bourse remplie de dix Gallions à remettre.

— À qui ?

— À Émilie Boulanger.

La fillette, au lieu de se réjouir, se raidit et pâlit.





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