Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 4 : Sortilège 4 : l'espion aux pattes de velours

Par eric_vincent

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Après une nouvelle journée d’apprentissage fructueux auprès du docteur Dessuture, Hercule était bien plus reposé pour attaquer le mercredi. Pourtant, la nuit avait été chaotique. Il l’avait passée à dessiner des plans, à fabriquer des baguettes, à entamer l’ébauche de plusieurs artefacts, à pester aux alentours de 3H00 parce qu’il aurait eu besoin de faire un tour chez Gentil. Sa première production de poudre nettoyante avait été désastreuse. Il l’avait oubliée en commettant plusieurs courriers, déposés à la Poste Magique dont une commande de roulements à bille, de molettes métalliques vierges et d’engrenages miniatures chez Piquécolle & Grammes, le quincaillier sorcier mosellan.

La veille, il avait félicité Sigrid pour avoir mené l’affaire Meynard de main de maître et l’avait rassurée : ce nom, doublement associé à son père, n’était en aucun cas perturbateur. La somme engrangée était modeste mais la méthode était efficace. Elle simplifiait la collecte de preuves et la mission de l’agence. Monsieur Meynard avait fait un saut à l’agence W vers 18H00. Il l’avait remerciée pour son efficacité et pour ses conseils sur la façon de confronter le voleur. Le fils aîné avait verdii face aux clichés accablants réalisés à son insu et face au silence moralisateur de son père. Celui-ci avait ensuite déposé le rapport sur l’analyse comparative des empreintes et précisé que du sang, prélevé sur une arête tranchante du coffre, pouvait être comparé à un prélèvement. Victor lui avait fait la promesse que l’affaire resterait entre eux à condition qu’il stoppe ces délits et toute autre bêtise du genre, qu’il détruise le faux doigt, qu’il remette le double de la clef et qu’il restitue l’intégralité des sommes dérobées. Penaud, le garçon avait accepté sans rechigner.

Monsieur Meynard lui avait expliqué que si le compte bancaire ouvert à la naissance de chaque enfant n’était pas accessible avant la majorité sorcière, sauf rares exceptions – enfants orphelins, par exemple –, c’était parce que la loi les jugeait immatures pour gérer l’argent, même pour avoir une notion réaliste du pouvoir monétaire. L’adulte avait proposé de lui donner 1 Gallion par mois afin de le tester. Il pouvait tout dépenser en pétards ou sucreries éphémères, choisir de thésauriser afin d’acheter, dans un an, un objet unique, utile ou conserver les sommes pour le jour éventuel où un sinistre, une calamité majeure le frapperait. Sigrid trouvait que monsieur Meynard avait agi avec intelligence.

Au petit déjeuner, la demoiselle vivait toujours ce yo-yo émotionnel en contradiction avec sa précédente nature introvertie, presque lisse. Elle muait en un être libre de ses mouvements, de ses pensées et de ses sentiments. Hercule sirotait son chocolat chaud, préféré à l’amertume du café de son associée, lorsqu’il remarqua un détail physique sur sa camarade :

— Est-ce l’effet d’une potion donnant du volume à vos cheveux ou ont-ils changé de nature ?

— Aucune potion. En devenant d’un blanc immaculé, ils se sont fortifiés, épaissis. C’est magique !

— Je n’y vois aucune magie. Les cheveux ont besoin d’être nourris, comme notre corps, pour être en bonne santé. Or, depuis vendredi, vous avez de l’appétit, vous mangez comme jamais.

— Tu crois ?

— L’alimentation joue un rôle essentiel, c’est indiscutable. Tout se passe comme si la disparition de l’Autre retirait toutes les chaînes qui vous entravaient. J’ai l’image d’un arbre fragile dont on libère le tronc étouffé par du lierre. Et… oh… Ce n’est pas le seul changement !

— Ah ! Tu as enfin remarqué !

— Qu’est-ce donc ?

— C’est du maquillage moldu. Tu connais ?

— Le principe, oui. Toutefois, j’ignore les spécificités de ce domaine de la beauté. Vous avez mis du noir sur vos cils, de part et d’autre de vos yeux.

— Cela s’appelle du mascara. Il accentue la couleur des yeux et allonge les cils.

— C’est ravissant. Vous n’avez pas mis de couleurs sur vos paupières. En revanche, vos pommettes…

— Juste un nuage de fard à joues. Pour avoir l’air moins pâle.

— Une réussite ! Aujourd’hui, comme nous nous rendons à la campagne et que le temps est ensoleillé, nous pourrions récolter quelques rougeurs. Je vais prendre un chapeau.

— Celui qui possède une inclusion ?

— Je n’ai que celui-ci. Avons-nous le temps de faire une halte chez Le Pointu, avant de nous rendre à Bonneuil ? Loin de moi de m’offrir un haut-de-forme comme celui du professeur Perlenjoie mais un joli chapeau de paille…

— Un canotier. C’est à la mode.

— Je vous fais confiance. Mettons-nous en route !

Après l’achat d’un galurin élégant, à la dernière minute, les enfants furent tentés d’emprunter une cheminée publique pour se rendre à l’hôpital. La perspective de ressortir avec de la suie incrustée dans les fibres du costume jaune d’Hercule et de la robe bleu ciel de Sigrid les refréna. Hercule proposa d’utiliser leur installation, nettoyée avant l’entrée dans les murs en avril et propre – il l’avait constaté en se rendant à Bruges pour déposer la baguette ayant sauvé Sigrid –. Dans l’agence W, ils durent entrer à tour de rôle : le foyer était assez étroit. Ils prirent une poignée de poudre de cheminette et débarquèrent au centre de soins sorciers. Ils gagnèrent la surface, saluèrent l’indéboulonnable sorcière-épicière et déboulèrent rue de la Marne, dans le centre de la ville. Hercule, vêtu de son complet, de son chapeau neuf et Sigrid, très élégante en robe, ne juraient pas parmi les Moldus déambulant dans l’artère principale. Le garçon les conduisit jusqu’au local des Postes et Télécommunications, non loin de leur position. Il emprunta un annuaire téléphonique et chercha un plan de la ville.

— Nous avions agi de la sorte à Pau, avec Gérôme Prunellier. Ah ! Zut ! Il y a bien un plan mais de la préfecture, Melun.

— Et là ? fit Sigrid en tapotant sur l’épaule de son comparse.

Elle désignait un grand imprimé sur carton, épinglé à l’entrée du bâtiment. Ils se postèrent devant le plan de la ville. Sigrid fut la plus rapide.

— Je l’ai ! Chemin de la Perreuse.

— Bien joué ! Alors… Le formulaire indique que c’est au cœur d’un bois, à peu près à mi-chemin, sur la voie. Là ?

Il pointait une tache verte symbolisant forêts, bois et bosquets des environs.

— Nous sommes ici, rue de la Marne. Il faut aller… vers l’est.

— Ce serait plus simple avec des cartes d’état-major militaires. La topographie y figure et aide à trouver des repères.

— Comment nous y rendre ?

Elle ajouta en chuchotant :

— En balai ?

— Trop visible, en plein jour. La densité de la population n’est pas celle des Pyrénées. Nous serions vite repérés. Non… J’ai bien mieux à vous proposer puisque vous êtes débarrassée de l’Autre.

— Mais oui !

Ils sortirent de la Poste et s’éloignèrent du centre, en conservant l’est comme direction. Lorsque les habitations se firent plus rares, ils s’agenouillèrent derrière un muret, se couvrirent avec la couverture de dissimulation et se redressèrent.

— Je vais transplaner à vue. Donnez-moi la main.

Ce fut instantané, aussi rapide que dans le carrosse de l’école, lorsqu’il avait rattrapé Ursula Waldmeister. Sigrid n’éprouva aucun des effets secondaires précédents, hormis l’estomac retourné, un grand classique. Hercule fouilla ses poches et en retira une boîte en fer blanc ovale. Il l’ouvrit. Elle était remplie de sucreries blanches avec une forme octogonale allongée.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Cela s’appelle une pastille Vichy. 1 Il y a plusieurs ingrédients soulageant les aigreurs et autres maux de ventre. Allez-y ! Le mieux consiste à la glisser sous la langue et à la laisser fondre.

Elle se servit et eut l’air surprise.

— C’est… rafraîchissant ! C’est une invention sorcière ?

— Non, moldue. Pas mal, hein ?

— J’avoue. Je me sens déjà mieux. Je l’adopte !

— Allez… Par là !

En transplanant à plusieurs reprises, à vue, le duo approcha d’une route de terre, empruntée par des charrettes, s’il en jugeait par les ornières visibles. Point de pavé ou de bitume requis pour le passage automobile.

Il y avait bien un bois large de deux cents mètres. Il souffrait d’une absence d’entretien et était envahi par les ronces.

— Le formulaire indique qu’il faut trouver un passage souterrain après quelques mètres de végétation hostile. Sigrid, c’est le moment d’utiliser votre baguette.

— Que dois-je lancer ?

— Un Hominum Revelio me semble incontournable.

Elle se plia à l’exercice et le sort revint positif. Elle soumit la végétation à coups de Repulso efficaces et dégagea un passage. Après une progression d’une dizaine de mètres, ils découvrirent l’entrée d’un souterrain étroit. Ils s’enfoncèrent sous terre, à la lueur de leurs baguettes. Ils débouchèrent à l’arrière d’une grange. Elle était adossée à une drôle de chaumière, construite dans un tumulus, ne laissant apparaître que la porte d’entrée, haute de 150 ou 160 centimètres, une fenêtre étroite et du chaume sur 20 mètres carrés. L’avant du logis était constitué de moellons liés au torchis. Le reste du logement était aménagé sous terre. Tout était dimensionné à la taille, modeste, des Gobelins. Le duo s’annonça à l’entrée. Un rideau s’anima derrière le hublot centré dans l’ouverture. Une série de cliquetis se produisit avant que la porte ne s’entrouvre. Hercule les introduisit :

— Nous sommes les deux membres de l’agence W.

Une Gobeline sans âge, aux yeux bleus perçants, voilés par des orbites proéminentes, avec une dentition effroyable et une chevelure rare, les détailla. Surtout le garçon. Son visage s’éclaira quelque peu et elle prononça :

— Vous êtes Hercule Van Betavende ?

— En personne. Voici mon amie et associée, Sigrid Vlaamel.

— Vlaamel. Bien sûr. Des amis inséparables, ajouta-t-elle en claquant des dents sur les lettres b et d et en allongeant les r.

Dans sa bouche, l’identité du garçon donnait Herrrcule Van Petavente.

— Entrez, fit-elle en s’effaçant.

Ils prirent quelques précautions pour s’introduire dans la bâtisse basse de plafond. Les meubles étaient en rapport ; madame Tromdur leur affecta deux canapés, assez larges pour chacun d’eux. L’intérieur était brut, sans finition. Le poêle chauffait neuf mois par an pour maintenir une température agréable et chasser l’humidité. La décoration était quasi inexistante et la plupart des objets étaient faits de métaux, y compris la vaisselle.

— J’ai eu vent de votre existence et de vos services par mon mari, employé à la banque Pasdelazare. Il m’a conseillé de vous contacter et lorsque j’ai remarqué les formulaires, la boîte aux lettres accessible, cela m’a paru moins gênant… pour votre affaire… de ne pas être vus en compagnie de Gobelins.

— Sachez, Madame, coupa Hercule, que tout sorcier nous en faisant le reproche, figurerait sur la liste des personnages bannis par notre agence.

— Votre sollicitude vous honore. Les Aurors ne traitent pas les affaires gobelines. Notre communauté n’est pas policée. Et… la disparition d’un animal magique n’est pas prise en considération.

— De quelle créature s’agit-il ?

— Hécate, notre Fléreur. Elle est arrivée chez nous il y a six ans. Elle était déjà adulte. Elle s’est attachée à nous, a chassé les nuisibles de la grange et de la maison. Comme elle a paru se plaire parmi nous, nous l’avons signalée au Département des Créatures Magiques et avons déposé une demande d’adoption officielle. Personne ne l’a réclamée ; nous avons supposé qu’elle provenait d’un élevage clandestin ou d’une portée sauvage. Je suis nourrice-préceptrice pour enfants de sorciers. J’en accueille jusqu’à quatre. Je les soigne, les fais jouer, les nourris et les instruis, à partir de 3 ans. Je les aide à se contrôler, à dissimuler leur magie avant que certains, presque tous, soient scolarisés en écoles primaires moldues. Les bambins sont habitués à la présence d’Hécate et elle les distrait volontiers avec ses facéties.

Comme les deux invités examinaient la pièce, madame Tromdur précisa :

— La maison est troglodytique. Il y a toute une série de pièces en enfilade, une salle de jeux, une classe, un dortoir…

— Quand avez-vous vu Hécate pour la dernière fois ? questionna le garçon.

— Samedi soir. Elle a mangé sa viande hachée avant de sortir pour chasser. Il lui arrive de s’absenter une nuit entière. Le matin, elle gratte à la porte.

— Jamais plus longtemps ? objecta Sigrid.

— Non. Elle aime son confort et ses familiers.

— L’absence des enfants, en vacances, ne peut-elle pas expliquer sa disparition ?

— Il y a notre fils, âgé de 12 ans. Sa chambre est par là-bas.

Elle esquissa un geste vague.

— Hécate adore être cajolée par notre garçon, des heures durant. Il la brosse en lui parlant et elle est aux anges.

— Madame… Retrouver un Fléreur, en fugue ou enlevé, risque de s’avérer une mission compliquée, je ne vous le cache pas.

— J’imagine.

— Où a-t-elle ses habitudes de repos ?

Elle désigna une panière en osier garnie d’une couverture aux couleurs affadies, pliée et creusée pour épouser la forme de la créature.

— Et à l’extérieur ? N’a-t-elle pas un refuge ? Je ne vois aucune trappe dans votre porte d’entrée.

— Dans la grange attenante. Elle grimpe sur le tas de bûches que nous stockons pour le poêle. De son promontoire, elle surveille nos deux brebis, la chèvre et repère rats et souris.

— A-t-elle changé de comportement ? Refusé de la nourriture, des caresses ? Augmenté ses sorties ?

— Non, Mademoiselle.

— Tu oublies la visite des Malestroits, Maman.

Un jeune Gobelin d’à peine un mètre se tenait dans l’encadrement en pierre menant au dortoir.

— Bonjour, ajouta-t-il en s’inclinant. Les Malestroits. Il y a quinze jours.

— C’est juste. J’avoue ne rien avoir compris. C’est une charmante famille, un couple de Né-Moldus, très amoureux, très soudés. J’ai eu l’honneur de garder Michel et Marcel, leurs deux premiers enfants. Deux chenapans blonds, espiègles mais adorables. Hécate est habituée aux petits, comme à leurs parents qui venaient à tour de rôle. L’homme travaille chez Branchiflore, dans l’arrière-boutique. La femme est sans emploi officiel mais c’est une fille de dentistes moldus. Elle soigne les dents en toute discrétion. Ils sont venus, à l’improviste, nous présenter leur troisième enfant, une fillette de trois mois prénommée… euh…

— Jacinthe, Maman.

— C’est ça. Jacinthe. Un bébé joufflu roux, avec des bouclettes et de grands yeux verts. Marcel,e le cadet, est âgé de 7 ans. Bien que je ne garde plus les enfants, les Malestroits nous rendent quelques visites. Je n’avais pas remarqué que la femme attendait un enfant, à Noël, lors de leur précédente venue. Et là, une petite… Dès leur arrivée, Hécate s’est mise à cracher, à feuler tout le temps de la visite.

— Et après leur départ ? s’étonna Sigrid.

— Plus rien. Ronronnements et facéties habituels.

— Les chats sont connus pour des changements d’humeur primesautiers, mais ce trait de caractère a été oblitéré chez les Fléreurs. Ils n’agissent, ni ne réagissent au hasard.

Hercule demeurait silencieux mais au cœur de son esprit, les hypothèses défilaient à vive allure. Ses connaissances théoriques sur les Fléreurs – il n’y en avait aucun à l’Académie, ni chez les Delacour ou chez Patxi, sa famille n’en avait jamais eu – se bornaient à ses qualités de tacticien de la chasse, à son flair aiguisé et à sa détestation de la magie noire. C’était une créature débrouillarde, rustique, pas facile à amadouer. Pour une raison inconnue – liée aux Malestroits ? –, la bête avait été enlevée. Il se nota de consigner cette affaire sur son mur à bizarreries et de chercher si d’autres faits extraordinaires, analogues, étaient survenus dans le passé. Ce serait une authentique sinécure, les journaux, même progressistes, ne faisant pas grand cas des créatures magiques.

Tout à coup, il se redressa, ouvrit sa valisette sans un mot, prit un sachet, une pince à épiler, sa loupe enchantée et se dirigea vers la panière d’Hécate.

— Il enquête ? demanda madame Tromdur, étonnée.

— Il semblerait.

— Combien…

— Dix Gallions par heure de travail, plus les frais annexes.

— Merci, Mademoiselle. J’espère que rien de fâcheux n’est arrivé à Hécate. Les enfants l’adorent. Ils seront fous de chagrin si…

Hercule, attentif à la moindre parole, se redressa et lui servit un regard triste, secouant la tête de droite à gauche, en signe de fatalité. Il passa le panier au peigne fin et récolta deux poils spécifiques ainsi qu’une griffe. Dans les trois cas, il y avait une goutte de sang. Inspecter le reste de la masure était stérile : rien n’était arrivé entre ces murs. Il questionna, pour la forme :

— Disposez-vous de sortilèges de protection ?

— Anti-Moldus et anti-transplanage.

— Et dans la grange ?

— Rien de particulier. Les enfants ont interdiction de s’y introduire, à cause du matériel entreposé. Faux, sécateur, scie à bûche représentent un danger réel pour des trublions en mal d’expériences. Ils ont le droit de s’amuser dans le jardin, de nourrir les animaux. Toujours sous ma surveillance.

— Sigrid, allons inspecter la grange.

— Je te suis.

Madame Tromdur et son fils emboîtement leurs pas, tout en demeurant en retrait. Ils demandèrent, par politesse, s’ils pouvaient se rendre utiles. Hercule déclina, les pria de ne pas s’introduire dans l’abri à foin mais de jouer le rôle de témoins. Il se fit didactique en indiquant pourquoi il se gantait et appliquait des sur-chaussures en tissu par-dessus ses vernis. Il s’agissait d’apporter le moins d’éléments extérieurs, même si la porte ouverte laissait la grange exposée au vent. Ensuite, les deux enquêteurs s’emparèrent de leurs pulvérisateurs et projetèrent de petits nuages de Sanguis Vestigia, par touches. Sigrid stoppa et s’exclama :

— Là, Hercule ! Taches jaune pâle. Odeur de vanille. Il y a des traces de griffures désordonnées dans le bois.

— Et là, des empreintes de pas. Ainsi que du sang… Bleu foncé, odeur de pomme. Hécate l’a blessé.

Ils arrosèrent plus largement. Des myriades de taches apparurent. Un véritable bain de sang, maladroitement réparé de façon magique. Le bois brut, il n’y avait pas matière plus absorbante, rien de pire à nettoyer, à moins de poncer en profondeur.

Les enfants se dévisagèrent, ayant compris qu’Hécate avait subi un funeste destin. Hercule se releva, se tourna et trouva un établi où poser ses instruments. Il choisit deux scalpels, recueillit des échantillons sanguins et les ensacha. Il déposa l’extrait animal sur une plaque de verre, ajouta un poil tiré de la panière et glissa le tout sous l’objectif du microscope. Il tenta de faire abstraction des poils éparpillés à la hâte, du carnage effacé à la va-vite et se concentra sur sa lamelle. Il éjecta sa baguette et prononça :

— Sanguis Vestigia Ostentatio.

Les deux éléments visualisés s’illuminèrent. Sigrid lâcha :

— Mince…

Le garçon ferma les yeux et serra les poings. Il revit Ursula Waldmeister se déchaînant lors de l’attaque de la ferme des Boulanger S’il débusquait le salaud qui avait torturé, puis tué la pauvre bête, il en ferait de la charpie ! Il se ressaisit, s’empara d’une équerre graduée, mesura une des empreintes laissées par les semelles du criminel et prit la scène en photo. Il réalisa plusieurs clichés, insistant sur les traces de griffures et les projections de sang. Il nota :

— 33 centimètres de semelle. Pointure 45, au minimum, chuchota-t-il. Il ne s’agit pas d’un pied gobelin. Avez-vous remarqué un détail à propos des empreintes de pas ?

Elle focalisa son attention et découvrit vite le hic.

— Le pied gauche est plus appuyé que le droit. L’homme boîte.

— Madame Tromdur… Jeune homme… commença l’enquêteur en retirant gants, sur-chaussures et en rangeant ses outils ainsi que les preuves récoltées.

— Est-ce ici que… ? commença la Gobeline, ayant compris l’issue tragique.

— Oui.

Hercule compléta la séance photographie par quelques vues générales et rangea son Magiclic. Il était si contrit que Sigrid prit la parole :

— Nous avons pulvérisé une potion révélant le sang, même si un Tergeo ou un Recurvite ont été lancés. Elle a révélé une telle quantité qu’il est impossible qu’Hécate s’en soit sortie. Je suis navrée.

— Quelle désolation !

— Nous avons remarqué des empreintes de chaussures. Un homme chaussant du 45. Un sorcier claudiquant, blessé à la jambe droite. Il n’y a aucune raison logique pour avoir commis un tel crime, totalement gratuit. Aucune sauf une : Hécate a réagi avec vigueur lors de l’ultime venue de la famille Malestroits. Elle est parvenue à le blesser. Si, par hasard, nous avons un jour un échantillon sanguin du criminel, il sera confondu.

— J’ai peine à imaginer cette famille charmante basculant dans l’atrocité.

— C’est notre seule piste. Auriez-vous leur adresse ?

Elle leur fournit de bon gré.

— Que vais-je dire aux enfants ?

Hercule suggéra une attaque par un loup ou une meute de chiens. Après un combat héroïque, Hécate aura succombé et les assaillants l’auront emmenée. Il fut très atteint et glissa les termes « assassinat » et « crime » à plusieurs reprises dans la conversation. Madame Tromdur leur offrit du café pour les remercier d’avoir pris leur requête au sérieux, comme son mari l’espérait. Sigrid rappela que l’enquête, en cours, risquait de déboucher sur une impasse. Surtout si les sorciers au nouveau-né refusaient de les recevoir – ils en avaient le droit –. Hercule promit de fouiner jusqu’au bout.

Une fois l’adresse en poche, le duo se rendit à Neuilly-sur-Marne en transplanant à tout-va, à vue, prenant soin de ne pas être aperçus par des Moldus. Hercule ne fut pas mécontent d’arriver au terme du voyage. Il regretta de ne pas avoir une liasse de billets moldus pour s’offrir un voyage en taxi, à condition d’en choisir un assez ancien, sans ces nouveaux phares à ampoule, alimentés par des batteries.

Les employeurs de madame Tromdur logeaient dans un quartier résidentiel, cernés par des Moldus dont ils se sentaient proches. Sigrid retint Hercule par le bras et déclara :

— On ne peut pas s’inviter comme ça. Il nous faut mettre au point un scénario.

— Que proposez-vous ?

— La vérité. Les Tromdur ont fait appel à nous pour retrouver Hécate. Nous avons déterminé que leur Fléreur était mort. Nous décrivons ensuite la scène avec des détails choquants et nous observons leur réaction. D’ailleurs, pas « leur » mais « sa ». Le mari, employé par Branchiflore, travaille à cette heure-ci. Les Tromdur sont très affectés et nous ont chargé de prévenir les familles qui étaient familières d’Hécate.

— Vous avez raison. Je… je me rends compte que… je n’ai pas dû mettre les formes. Manque de délicatesse, avec les Tromdur. Je dois me ressaisir.

Une fois le discours rôdé, les adolescents se présentèrent au domicile. Une femme de moins de 30 ans, joviale, les yeux pétillants, le front bombé à cause d’une implantation capillaire en arrière, les accueillit.

— Oui ?

Hercule tendit la carte de l’agence W. Devant l’étonnement de la jeune femme, Sigrid délivra la triste nouvelle. La mère de famille pâlit puis appela ses enfants de 7 et 8 ans. Deux garçonnets blonds comme les blés déboulèrent. Ils fondirent en larmes. Ghislaine, leur maman, comprit pourquoi les Tromdur, des gens charmants et arrangeants, avaient fait appel à l’agence. Ils vouaient une véritable adoration au félin et le choyaient. Elle était affectée. Sigrid donna un coup de coude discret à son comparse et désigna, du regard, les pieds de l’hôtesse. Elle chaussait du 35, voire du 36. C’était supérieur au 28 de madame Tromdur mais insuffisant pour correspondre aux empreintes relevées.

Elle les invita à entrer dans le modeste pavillon. Ils furent cantonnés au salon. Hercule demanda si la femme avait vu Hécate lorsque le couple était venu présenter son troisième enfant, une fillette prénommée Jacinthe, aux Tromdur. Ghislaine ouvrit les yeux en grand.

— M’sieur ! On n’a pas de petite sœur !

— Pardon ?

— Mon fils dit vrai. Nous n’avons que deux garçons.

— Vous ne vous êtes pas rendue chez les Tromdur, il y a deux semaines, avec votre époux et votre bébé ?

— Mais je n’ai pas de bébé ! J’ai décidé que mon dernier irait dans une école primaire publique, comme son frère. Ils ont tout le temps d’aller à l’Académie. S’ils sont retenus ! Mon mari et moi n’y n’y sommes pas allés. Quant aux Tromdur, la dernière fois que nous étions dans leur maison troglodyte, c’était la semaine avant Noël.

— Qu’est-ce que cette diablerie ?

— Je vous assure.

— Je vous crois, Madame. Je cherche juste à comprendre.

— Je peux vous le certifier par écrit, si vous le souhaitez. Mon mari en fera autant.

— Entendu. Pas de nouveau-né.

— Cela ne risque pas ! Ma seconde grossesse ne s’est pas déroulée… euh… Le médicomage, madame de Clermont-Tonnerre, m’a conseillé de m’en tenir là. J’ai failli… vous comprenez ?

— Oui, oui. Écoutez… J’ai une explication plausible. Accepteriez-vous de vous prêter à une expérience ?

— De quel genre ?

— Un Legilimens ciblé. Vous savez de quoi je parle ?

— Je connais de nom. Je serais incapable d’en réaliser un. Que cherchez-vous dans mon esprit ?

Le garçon suggéra que la femme et son époux pourraient avoir été victimes d’une manipulation. Il lui proposa de venir à l’agence pour qu’ils puissent déposer, ce qui contraindrait les Aurors à ouvrir les yeux et à enquêter. Le mari terminait son travail à 19H00. Elle irait l’attendre en compagnie des enfants. Elle s’engagea à signer les aveux.

— C’est fou ! Et cette petite fille, elle est bien sortie de quelque part ? Madame Tromdur l’a-t-elle décrite ?

Il lui livra les éléments en sa possession. Elle ne connaissait aucun nouveau-né, dans leur entourage, qui corresponde à la description ou au prénom. Afin de disculper la famille paraissant de bonne foi, Hercule lui demanda sa pointure.

— Je chausse du 35 1/2.

— ½ ?

— Je tiens à la précision. Je ne trouve jamais la pointure exacte. Je dois toujours loger une semelle et un bout de coton pour que mes pieds ne glissent pas.

— Et votre mari ?

— Il chausse du 41. Pas de ½ pour lui. Nous avons de petits pieds.

— C’est parfait. Nous ne vous dérangeons pas davantage.

— Dès qu’il sort, je vous rejoins, promit Ghislaine.

Après avoir remercié l’hôtesse pour son accueil bienveillant, Sigrid devina l’intention suivante de son acolyte.

— Tu n’aurais pas des emplettes à faire ?

— On ne peut rien vous cacher.

— Tu te rends chez Branchiflore, grimé ?

— Ma tête de Seamus.

— Que vas-tu acheter ?

— Dix kilogrammes de poudre d’obscurité instantanée du Pérou.

Le duo regagna la Place Cachée. Sigrid fit une halte dans une épicerie pour acheter une bouteille de jus de pomme et une autre de poire, le tout agrémenté de quelques friandises destinées à contenter les fils Malestroits. Hercule fila chez l’apothicaire. Pour satisfaire la demande d’Hercule/Seamus, en quantité inhabituelle, Aziz fit appel à son employé. Il lui réclama un gros sac sans extension, ni sortilège d’allégement, à récupérer dans l’arrière-boutique. Un trentenaire glabre, aux yeux marron, au physique de colosse, fit son apparition avec le produit.

Hercule constata que l’homme charpenté était dépourvu de péniches pour stabiliser sa montagne de muscles. Sa démarche était alerte. Les Malestroits étaient hors de cause.

Quelques heures plus tard, le quatuor pénétra dans l’agence W. Les parents déposèrent sans la moindre réticence et acceptèrent qu’Hercule cherchât dans leurs esprits les traces d’une manipulation. Le garçon, chapeauté, ne rencontra aucune résistance. Les deux sorciers, sondés successivement, perçurent l’incursion et la trouvaille de l’adolescent.

— Alors ? demanda Sigrid.

— Vous avez vu du bleu, dit Bertrand, stupéfait. J’ai ressenti votre sortilège aux frontières précises.

— Du bleu ? Mais moi aussi, dit Ghislaine. Qu’est-ce que cela signifie ?

— Que vous avez, tous les deux, reçu le sort Oubliette, destiné à effacer une partie de votre mémoire. Un maléfice pur et dur, sans fioriture. Le manipulateur n’a même pas cherché à vous implanter un souvenir de substitution.

— Mais pourquoi a-t-on joué avec nos esprits ? Et… d’où provenait ce bébé ? Mais enfin ! Quelle horreur ! Je ne me souviens d’absolument rien ! Quel sort ignoble ! Mais… Si ça se trouve, on nous a aussi soumis au sortilège de l’Imperium et contraint à commettre un crime ?!

Hercule posa une toupie sur la table. Elle demeura inerte.

— Ceci est un détecteur de magie noire. Il est sensible aux traces. En revanche, il ne détecte pas un Impero. Vous avez reçu l’ordre de vous présenter là-bas avec l’enfant. Le nourrisson a déclenché la fureur d’Hécate. Troublant… Ensuite, une fois la mission achevée, on vous a nettoyé la mémoire. Terminé. L’absence de réaction de mon outil magique exclut l’usage de sorts noirs de votre part. Soyez rassurés. Pour l’instant, nous ignorons d’où est sortie cette petite fille. C’est tombé sur vous parce que vous connaissez les Tromdur, une famille gobeline obligée de vivre à l’écart des Moldus. Je crois aussi que le fait que vous ne soyez jamais allés à Beauxbâtons et que vous soyez des Né-Moldus, sans histoire, incapables de se défendre ou de résister avec une baguette, a incité les criminels à mener leur expérience.

— C’est vrai, confirma Ghislaine, je ne suis pas très douée avec une baguette.

— Je me débrouille pour la confection de potions demandées par monsieur Branchiflore. Sorti de ça…

— Vous êtes deux victimes. Hécate vous connaissait. Elle aurait pu s’esquiver, vous sentant sous influence néfaste, inconscients de votre asservissement. Mais elle s’est rebellée. En présence d’une fillette de trois mois…

— Comment peut-on être mauvais à cet âge ? s’interrogea Bertrand. L’innocence prévaut, non ?

— En théorie. Je sens un coup tordu de suprémacistes. Ils ont engendré un démon, à force de consanguinité, avec leurs théories abjectes de Sang-Pur. Volontairement ou non. La réaction du Fléreur était inattendue. Ou alors, scénario pire que tout, c’était un test de détection.

— Hercule… Tu imagines ? Et s’ils décident d’éliminer…

— Par Flamel ! Ces salauds ! jura le Belge. Excusez-moi pour mon écart de langage. Je déteste voir des créatures maltraitées, surtout quand elles sont incapables de se défendre face à la cruauté humaine.

Très affectée, la famille demanda ce qu’elle pouvait faire pour soulager la peine des Tromdur. Hercule ne sut que répondre. Ses poings se crispèrent et écrasèrent des nuques suprémacistes invisibles. Sigrid ne l’avait pas vu aussi désemparé depuis le décès de Louis, son père. Elle prit soin de rédiger le compte-rendu, le courrier aux Gobelins, précisant les circonstances et le but supposés de la manipulation. Dans la missive au client, elle indiqua que l’agence W comptait explorer une piste afin de déterminer si leur cas, si le massacre d’Hécate, était un événement isolé ou si c’était l’arbre cachant une forêt existante ou en devenir. Elle expédia le courrier avec le montant définitif à régler, sous-entendant que l’agence creuserait à ses frais et se réservait le droit de communiquer avec les Aurors si toute cette affaire, en apparence simple, s’avérait n’être qu’un élément d’un plus vaste complot. Les enquêteurs fouineraient jusqu’à identifier un coupable, qu’il s’agisse d’une personne physique, morale ou une force, un mouvement. Hercule ajouta l’affaire Tromdur au mur caché et chercha un moyen d’obtenir des informations sans faire appel à l’incontournable Johannes Gutenberg. Il programma au lendemain une visite au Cri de la Gargouille et une descente au Ministère, afin de consulter le registre des créatures magiques détenues comme animaux de compagnie. Sigrid lui rappela qu’ils formaient un duo et réclama sa part de travail. Elle se rendrait au département des Créatures Magiques tandis qu’il éplucherait les archives du Cri, en photographiant le plus d’éditions avec sa mémoire.

Le soir venu, la jeune fille dut faire preuve d’autorité pour qu’il se nourrisse avant de disparaître dans son laboratoire. Ils n’avaient pas eu le temps de déjeuner ; elle était affamée. Hercule avait picoré. Voilà que les rôles, à table, étaient inversés. Peu après, elle l’entendit ronchonner des heures durant, n’atteignant pas les objectifs qu’il s’était fixés. Elle perçut des raclements rassurants : il sculptait des baguettes, se repliant sur ses bases. Au petit matin, elle le découvrit endormi, affalé sur la paillasse de bois. Six baguettes étaient prêtes à passer les tests dans la salle blanche. Six ! Le symbole de sa souffrance silencieuse. L’absence d’Eugénie lui pesait déjà. Leur amie ignorait comment rattraper son départ précipité. Hercule ne répondait pas à son carré magique, réclamant des nouvelles. Plus elle le relançait, plus il se fermait.

Monsieur Dauclair, devenu l’héritier de l’empire constitué par feu Jules Boulay de la Meurthe, devait quelques affaires juteuses au petit Belge. Quand le garçon demanda s’il pourrait consulter les exemplaires du journal sur les trois dernières années, il accepta avec joie et lui proposa un entretien avec Pénélope Chamfort, la petite-fille de la Sage, leader des progressistes. Pénélope, sorte de Jackalope humain sautillant, vif, était en charge des faits divers et postée aux archives. Elle vivait dans la poussière de papier qu’elle respirait à pleins poumons et trouvait l’inspiration pour rédiger ses nombreux et courts rapports. Mademoiselle Chamfort avait suivi les enseignements de l’Académie jusqu’à l’obtention de son BANQUET, finissant première de sa promotion. Ensuite, à la grande surprise des enseignants et au désespoir de sa famille, elle avait décliné toute CHASSE s’offrant à elle. Même la rare Arithme ! 2

Cette jeune fille de 19 ans travaillait comme pigiste depuis trois ans. Outre sa capacité à lire, littéralement, l’avenir, le passé entre les lignes du Cri – les autres quotidiens faisaient aussi l’affaire –, cette éternelle adolescente, à la chevelure brune disciplinée par des couettes, aux yeux bleus, aux taches de rousseur concentrées sur ses pommettes et le bout de son nez, avait aussi le Don de débiter des mots à un rythme inconcevable au point où elle avait « tué » plusieurs plumes à papote. Ses interlocuteurs lui demandaient souvent de répéter ses paroles. Cela l’agaçait tant qu’elle se soumettait en mitraillant encore plus vite.

Hercule lui fut présenté. Elle parut enchantée de faire enfin sa connaissance et adopta un ton complice auquel il répondit par un vouvoiement habituel. Il n’eut besoin que de quelques minutes pour découvrir l’autre talent de la jeune fille : sa mémoire sélective. Vraie tête de Jobarbille, oubliant tout ce qu’on lui disait, elle recrachait des articles lus trois ans auparavant, fautes de typographie comprises. Son débit de mitrailleuse ne requérant aucun rechargement, même pas une gorgée d’eau pour calmer ses cordes vocales, en fit une alliée précieuse dans sa recherche. Hélas ou tant mieux, aucun écrit ne mentionnait une tuerie de masse de Fléreurs, seul événement apte à susciter un engouement journalistique.

— Je sais, c’est moche. Il faut des circonstances exceptionnelles pour que là-haut, Le Fur me laisse pondre un papier sur un tel sujet. Exemple : un sorcier basque démembré par un Bécut, les restes du cyclope géant retrouvés au fond d’un ravin.

— Le cadavre n’était pas très joli à voir.

— Tu l’as vu ? Vrai ?

— Authentique.

— Le Fur envoie un journaliste quand il y a un trafic juteux, un paquet de Gallions en jeu. Exemple : un élevage clandestin de Jobarbilles, en avril 1913, chez un sorcier du Vercors. Sauf qu’en agissant comme ça, on arrive après la bataille et c’est nul. Par contre, si tu cherches à écrire quelques lignes sur un malfaisant qui a tué un pauvre Croup parce qu’il a failli à sa tâche de gardiennage, alors là… Pffuit !

Elle accompagna sa réflexion d’un bruit de dégonflement.

— Pourtant, c’est dégueulasse. Le type qui fait ça, il fera pire. On est d’accord ? Je te pondrais un papier où je réclamerais sa tête, ça ne traînerait pas !

— Et si je payais pour un encart, un appel à témoignage anonyme ?

— Tu crois que les suprémacistes lisent le Cri ?

— Non… Mauvaise idée.

— Détrompe-toi, Hercule ! Connais ton ennemi mieux que tes amis et que toi-même ! Ils l’épluchent, ils identifient, ils ciblent. Imagine que tu aies levé un lièvre et crois-moi, mes antennes me disent que c’est le cas. Ils lisent ta publication et déterminent que tu es derrière l’appel à témoins. Au mieux, ils font en sorte d’être prudents pour trucider les pauvres bestioles, proprement, avec mise en scène, mort accidentelle. Au pire, ils t’attendent au tournant et tu ramasses un Avada Kedavra dans le dos ! La règle du journaliste : collecte, trie, rassemble, assemble, désassemble, recommence, vérifie, revérifie, bétonne, assure tes arrières et frappe pour abattre ta cible. Sans pitié. T’as pensé au registre des créatures magiques ?

— Mon associée l’épluche au moment où nous parlons.

— Tu as le Fléreur mais aussi le Demiguise. C’est plus rare, plus exotique, mais il n’y a pas mieux pour flairer des embrouilles, sauce magie noire. Je me demande combien il y en a en France. Ça ne doit pas courir les rues. Et puis, comme ils se rendent invisibles, va évaluer la population ! Hein ? C’est comme faire l’inventaire des couvertures de dissimulation chez Gentil ! T’as intérêt à être organisé ! J’disais quoi ? Ah oui ! Les Demiguises.

— Je ne connais qu’une famille qui en possède un.

— Doivent avoir un piston d’enfer ! Les Chinois ne les lâchent pas facilement.

— Ce sont d’humbles sorciers, sans fortune ou responsabilité.

— Im-pos-si-ble. Ils dissimulent. Un Demiguise, ça ne se trouve pas sous les sabots d’un Abraxan, p’tit gars !

— Par… Pardon ?

Hercule se décomposa. La réalité dansa et s’effaça. Il se retrouva à l’intérieur de l’igloo, réchauffant Eugénie, endormie. Son souffle calme, le parfum des boucles aub…

— Eh ? Oh ! Oh ! Ça va ? T’es tout pâle !

— Je… je… Peut-on… faire… une pause ?

— Tu veux boire de l’eau ? Du jus de citrouille ? Manger un truc ? J’ai des maca…

Noir.

Hercule ouvrit les yeux et s’attendit à être alité sur un couchage de l’infirmerie de l’Académie, avec les visages rassurés de ses amis, autour de lui, l’infirmière avec un broc de Poussos à lui faire avaler avec un entonnoir, si besoin et le docteur Beauxbâtons pestant et répétant à l’envi « Mais quel emmerdeur, ce Van Betavende ! ». Il n’en fut rien. Il était allongé sur le canapé réservé aux futurs clients en détresse, à l’intérieur de l’agence. Le ciel rougeoyait ; le soleil était sur le point de se coucher. Il était presque 22H00. Le garçon tenta de se redresser. Il eut le tournis et ressentit une douleur lancinante à l’arrière du crâne, au-dessus de la dernière cervicale. Sigrid parut avec plusieurs rouleaux à la main, l’encre à peine sèche.

— Que…

— Reste calme. Ta tension est basse. C’est dû à ton mode d’alimentation anarchique. Le docteur Meynard – c’était le seul nom de médecin en cabinet que je connaissais – t’a examiné au Cri et t’a ramené ici. J’ai été alertée par une certaine Pénélope Chamfort qui a cru que tu mourais. Je ne sais pas pourquoi elle a choisi mon carré plutôt qu’un autre dans ton carnet bien rempli.

— Elle a le Don. C’était une protégée de madame Obscur.

— Mais quand ? Pourquoi n’est-elle pas à l’Académie ?

— Elle a presque 20 ans. Elle en paraît cinq ans de moins. Elle s’est arrêtée au BANQUET. Nous l’avons ratée, à une année près.

— Ah… Lorsque je suis arrivée au Cri, j’ai demandé le docteur Meynard par cheminée. Enfin, c’est Pénélope qui a mis sa tête dans l’âtre. Le médicomage était très ému.

— Perdre le père et le fils. J’imagine l’horrible scénario traverser son esprit.

Hercule tenta de s’asseoir.

— Tutututute ! J’endosse mon habit de directrice et je t’ordonne de ne pas bouger. Repos et alimentation régulière, dixit le praticien. Transplanage interdit.

— Vous venez d’inventer cette ultime recommandation.

— J’avoue mais le transplanage à répétition pompe ton énergie sorcière. Alors…

— Entendu.

— Je te fais un bref résumé de ma visite au ministère. Tu es prêt ?

— Oui.

— Néant.

— Néant ? Expliquez-vous.

— Pas de liste de Fléreurs. Enfin, un trio de feuilles incendiées grâce à un vilain sort. Tous les félins recensés depuis trois ans. Pff !

— Donc…

— … nous venons de dénicher une grosse affaire. Elle a sa place sur ton mur des anomalies.

— Oh… Euh… Pénélope Chamfort m’a déconseillé de passer un appel à témoins dans les colonnes du journal.

— Vu ma découverte, je la crois.

— Elle a mentionné les Demiguises…

— J’y ai pensé ! Un seul sur le territoire. Devine le nom du propriétaire !

— Millefeuille.

— Tu m’énerves ! Oh que tu m’énerves !

— Le professeur Racine dirait que c’est une constante, chez moi. C’est une chance qu’il n’y ait qu’un animal en France. Si le territoire fourmillait de Demiguises, ils seraient tous en danger. Je suis au courant pour leur Demiguise car Noël… avait glissé l’un de ses poils… dans le Polynectar, il y a deux ans. Il était à moitié… invisible.

— Oui ! Je me souviens. Tu t’épuises. Je t’apporte ton dîner.

— Une omelette ?

— Koulibiac de saumon, bœuf Strogonoff et vatrouchka aux myrtilles. J’ai acheté un livre de cuisine.

— C’est une blague ?

— Je me suis rendue place de la Madeleine, chez Hédiard, 3 une épicerie fine doublée d’un traiteur de luxe. Ils avaient concocté un menu russe. Tu restes sur le canapé. Je ne tiens pas à te voir te ratatiner comme une crêpe. Ou comme un blini, si on reste dans le thème.

— Vous vous exprimez comme elle.

— Qui ?

— Mademoiselle Chamfort. Pénélope. Pleine d’argot parisien. Ses expressions me font penser à…

Son regard se troubla. Sigrid le remarqua, s’assit à ses côtés et le prit par la nuque en la tapotant avec douceur.

Le dîner était terminé depuis une bonne heure. La luminosité déclinait peu à peu et aucun membre de l’agence n’était décidé à se lever et à raviver les Feux Éternels. Peu à peu, les visages se nimbaient d’ombres inquiétantes. Assis, côte à côte sur le divan, le tandem luttait l’un contre l’autre. Sigrid forçait les couches de protection érigées par Hercule et celui-ci, retranché derrière ses principes, jouait à la tête de mule bornée. Eugénie désirait s’évader de Beauxbâtons ? Parfait ! Il avait agi en conséquence, s’était porté volontaire pour négocier et non guerroyer face à Alfred, il avait décroché ses sauf-conduits pour Orlu et pour l’Angleterre. Elle avait obtenu bien plus et avait fait le choix, inhabituel, de ne pas se rebeller. Elle avait saisi l’opportunité et elle avait raison de le faire. Elle était partie sans un mot. Pour personne. Et surtout pas pour lui. Il n’y avait rien à ajouter. Fin de la discussion.

Sigrid n’était pas d’accord. Selon elle, cette histoire n’en était qu’au premier chapitre, au prologue même. Elle le poussait à la confidence par tous les moyens, rebondissant sur chacun de ses mots, sur chaque rictus, sur chaque soupir. Lasse, elle finit par brandir l’épée de Damoclès, la menace guettant son ami à tout instant.

— Si tu ne lâches pas ce que tu as sur le cœur, tu vas être rongé à en devenir fou. Tu prends le risque d’engendrer des phénomènes incontrôlables comme le transplanage spontané, indésirable.

— Je maîtrise cet aspect de ma magie.

— D’accord. Pénélope.

— Quoi, Pénélope ?

— Tu m’as dit : elle me fait penser à Eugénie.

— C’est vrai.

— Dans son comportement ? Sa façon de parler ? Un mot ou une expression ? Comme… euh… il m’épate, il m’épate ?

Le garçon fronça les sourcils et baissa les yeux. Elle tenait une piste.

— Ou… P’tit gars ? Hein ? Oh… c’est ça ! C’est ce qu’elle a prononcé. Alors, imagine deux secondes que tu fasses un malaise à chaque fois qu’on te sert une phrase-clef. Non… Si c’est n’importe quel quidam, ça passera comme une lettre entre les serres d’un hibou postal. Là, c’est différent. Pénélope a touché un point sensible. Je commence à te connaître, mon ami. Cette jeune femme aux allures d’adolescente de notre âge, a activé une bombe en toi. Elle t’a agacé avec son parler, son débit impossible à louper, tout en t’impressionnant par sa vivacité. Elle a le Don qui la guide vers des chemins logiques. Son esprit… Il va à la vitesse de la lumière, comme le tien. Et…

— Elle est atteinte d’hypermnésie sélective. Elle retient tous les écrits journalistiques. Elle me fait penser aux tronches du service analyse de l’hôpital. Brillante, sous-utilisée. Une alliée précieuse. Et oui, bien que je sache qu’elle est plus âgée que son apparence le laisse entendre, je la trouve charmante et agaçante.

— Le cocktail d’Eugénie. Hercule…

— Oui ?

— Tu dois avouer ce que tu éprouves.

— Non. Il n’y a rien à dire.

— Oh que si ! Il y a un amour profond, puissant en toi. Tu pourras rencontrer autant de personnes époustouflantes, charmantes, agaçantes, déstabilisantes que tu voudras, il ne restera qu’Eugénie. C’est ta fierté, ton orgueil et le comportement puéril, injuste de ma copine qui ont conduit à cette brouille. Ne laisse pas le silence destructeur s’installer, la lumière s’étioler. Réponds-lui, à minima. Et quand le moment sera venu, déclare-lui ta flamme pour de bon.

— C’est vain. Elle rejettera mon amour.

— Mais non ! Je suis aussi son amie, tu sais ? Elle se confie à moi. Eugénie ne comprend pas ce qui la bouleverse mais c’est un fait. Toi, Hercule Van Betavende, le garçon le plus sérieux et le plus logique du monde, le roi des habitudes, l’empereur de la préciosité, tu t’es invité dans son cœur envers et contre tous. Tu y es enraciné. Elle ne refusera pas ton amour.

— Vous vous leurrez, Sigrid. Elle me rejettera.

— Pourquoi le ferait-elle ?

— Je l’ignore. Mais c’est écrit.

— Écrit ? Dans une prophétie ?

— J’ai juré de ne rien révéler. C’est une autre forme de magie. C’est au-delà de ce qu’on apprend à l’Académie.

Il parut très embarrassé et Sigrid se tut, sentant qu’il était sur le point de se confesser.

— Il… Je… Patxi… Il… Waldo aussi…

Elle comprit de moins en moins et s’attendit à ce qu’il soit terrassé par une nouvelle syncope.

— Faites-moi confiance, Sigrid. Je vous demande juste de m’écouter lorsque j’affirme, avec la plus grande certitude, qu’Eugénie fermera la porte de son cœur. Et que… je dois… me focaliser sur mon objectif unique.

— Quel objectif ? Tu viens de créer l’agence W ! Il y a deux formulaires remplis, des affaires potentielles. Les sorciers se lâchent, les Gobelins suivent. Que veux-tu de plus ?

— Ce n’est qu’une brique. Minuscule, infinitésimale.

— Alors, parle-moi des autres pièces de l’édifice.

Il la considéra, sourit et secoua la tête. En dépit de l’éclairage modeste, elle discerna la négation, comme s’il avait contracté un serment inviolable. Elle lui en fit la remarque. Il répondit qu’une promesse l’engageait bien plus que n’importe quel sortilège. Il écrirait à Eugénie, sans s’épancher.

Avant de s’aliter, il jura de résoudre quatre énigmes majeures dans l’année, sans savoir ni pouvoir préciser lesquelles. Sa comparse lui suggéra de sélectionner le tableau de Pacôme et ses 1519 formules. Il jugea la tâche titanesque. Elle sut comment réagir face à l’argumentaire.

— Je te lance le défi. Un an pour décrypter Pacôme et son œuvre.

— Un défi ? Vraiment ? Je le relève ! accepta-t-il avec une lueur de malice encourageante dans la prunelle de ses yeux.


1 Son invention date de 1825.

2 Pénélope était l’ultime favorite de Claire Obscur, avant l’apparition de Valentine Clairdelune.

3 Fondée en 1880, cette célèbre maison a engendré de nombreux magasins portant le luxe et la gastronomie française au bout du monde. N’ayant pas su se réinventer, elle a cessé d’exister en 2020.




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