Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 15 : Sortilège 15 : place des victoires

9231 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 11/10/2026 13:52

Quelques minutes après le début du rendez-vous décroché grâce à un désistement – la mortalité de la patientèle était importante –, la conversation entre Henri Mondor et le tandem belge constitué de Gertha et son fils prenait une tournure inattendue et surréaliste. Dans le feu des questions des antécédents familiaux et des maladies contractées par le garçon dans sa prime jeunesse, la mère venait de lâcher la date de l’accident dont les séquelles justifiaient la rencontre. Pire : elle déroulait la liste des fractures ayant morcelé le squelette de l’adolescent et le coma de plusieurs jours en parallèle.

— Fin mai ? 1919 ? proposa le praticien, assailli par le doute.

— Non, cette année, rétorqua la femme, satisfaite par la justesse de sa réponse.

— Attendez… J’ai fait la connaissance d’Hercule début août, dans une grande librairie. Deux mois pour se remettre de multiples fractures bilatérales, c’est insuffisant. Il devrait être en chaise roulante, encore plâtré, en attendant la rééducation. C’est impossible.

— Ah… murmura la femme, se rendant compte de sa bévue.

Hercule secoua la tête en signe de négation, convaincu qu’elle allait devoir sortir sa baguette pour lancer un Oubliette.

— C’est amusant. J’éprouve une impression croissante que je ne vais pas réaliser d’opération, jeune homme. Que vous finirez par trouver une solution miracle, inimaginable, pour supprimer la douleur.

Il observa leur réaction de gêne et poursuivit :

— Tous les deux, vous me faites penser à une famille amie. L’homme est un éminent neurologue, un avant-gardiste, au fait des dernières avancées pour démystifier les secrets du cerveau. Il s’agit du professeur Aristide Dadé.

À la mine stupéfaite de ses interlocuteurs, Henri comprit que ce patronyme ne leur était pas inconnu.

— Vous en avez entendu parler ? Le couple a un fils, Alphonse. Il a quelques années de plus que moi. Oui, je sais, j’ai l’air de faire plus que mes 35 printemps.

— Je connais monsieur Dadé, coupa Hercule. Il s’agit d’un de mes enseignants.

Henri ricana.

— J’ai toujours trouvé qu’Alphonse et sa mère avaient un côté… un brin mystérieux, des conventions qu’Aristide ne pratique pas. Un jour, il m’est arrivé une drôle d’aventure. En marge de ma profession, je suis critique littéraire. J’analyse des textes de grands auteurs. La littérature est ma passion. À ce titre, je possède une grande collection d’ouvrages, y compris quelques manuscrits originaux. J’en possédais un que j’ai cédé à Alphonse. Une sorte de grimoire, écrit en russe. Je ne pratique pas cette langue.

Hercule n’en crut pas ses oreilles. Le grimoire de l’ancêtre de Katarina, offert par le docteur Dadé, venait de la collection du docteur Mondor !

— Alphonse a manifesté son intérêt pour le manuscrit dès qu’il a su que j’étais en sa possession. Je lui ai vendu. 20 francs. Une affaire en or, selon lui. Je suis persuadé que vous savez pourquoi cet ouvrage l’a attiré comme un aimant.

Un sourire approbateur se dessina sur les lèvres des Van Betavende.

— J’ai une idée farfelue à propos des Dadé. Sur la mère et son fils. Ils sont médecins mais… pas ordinaires. Ils ont un plus. Ma théorie s’applique aussi à vous. Savez-vous pourquoi ?

— Parce que l’unique fois où la machine à rayons X a dysfonctionné, c’était avec Alphonse ou sa mère.

— Excellent diagnostic, Hercule !

— Alors ? Cette théorie ? taquina Gertha.

— Vous ne seriez pas un peu… sorciers sur les bords ?

Les Belges exprimèrent leur joie en silence. Henri se réjouit et avoua qu’il était persuadé que la magie existait. Ses convictions s’étaient renforcées au contact des Dadé. Elles s’ancraient dans la durée avec le duo présent dans son cabinet.

Bien qu’il soit certain que les sorciers ne donneraient pas suite à la proposition d’intervention chirurgicale, il tint malgré tout à lui rappeler que tôt ou tard, la courbure des fémurs lui jouerait des tours désagréables. Il glissa sa carte à Gertha pour le jour certain où la science progresserait et serait en mesure de proposer des produits efficaces soulageant les articulations, retardant l’usure prématurée. Il conservait ainsi le lien avec les sympathiques Belges.

À leur sortie de l’hôpital Broussais, Gertha ne cacha pas qu’elle comprenait comment ce Moldu cultivé, poli, avait d’emblée tissé une relation avec son garçon. Puis, de retour dans le quartier magique, la mère se rendit à la banque Pasdelazare pour y rencontrer monsieur Tromdur, le Gobelin désigné par l’acquéreur du manoir pour opérer le déplacement des Gallions, de coffre à coffre. La transaction fut facilitée par la prévoyance de Gertha qui avait transféré ses actifs en France dans les semaines ayant suivi la mort de Louis.

Sigrid, ulcérée de voir les prototypes géniaux d’Hercule s’entasser dans le laboratoire, avait préparé un bagage présentoir à extension à l’intérieur duquel elle avait disposé les créations. À l’arrivée de son associé, elle lui colla la valise dans les bras et lui ordonna :

— Tu prends ça et tu fais la tournée des commerçants ! Aujourd’hui ! Ton stage à Bonpied est achevé, la rentrée est dans quinze jours. C’est maintenant ou jamais ! Allez ! Ouste !

— Mais vous…

— Moi, j’ai à faire. Des recherches sur un cambrioleur que les Aurors ont surnommé le « guetteur ».

— Pourquoi ce sobriquet ?

— Il a pour habitude de repérer ses victimes, de les observer et de leur tomber dessus dès qu’elles s’apprêtent à sortir de chez elles. Son mode opératoire est toujours le même. Il les stupéfixe, leur lance des sortilèges de confusion, s’empare des clefs de leur domicile et procède à une visite pendant qu’elles retrouvent leurs esprits et qu’elles vont se plaindre aux Aurors.

— Je peux vous…

— Hercule, je ne plaisante pas pour tes inventions. Tes rêves d’oasis, de sanctuaire animalier ne se concrétiseront pas sans Gallions.

— Eh bien si mes inventions, que vous qualifiez de géniales, ont autant de succès que la poudre Tergeo, je devrai revoir mes prétentions à la baisse et me contenter d’un Laiséon ou d’un Fléreur.

— Pourquoi dis-tu cela ?

— Je n’ai aucune nouvelle de monsieur Gentil. La poudre ne se vend pas.

— Ne te décourage pas.

— Rien ne se passera comme dans mes rêves. C’est prétentieux de ma part de croire à un avenir serein. Il me faudra résoudre des énigmes apportées par des familles richissimes, supportrices de théories nauséabondes, jusqu’à ma mort.

— Quel optimisme ! Je file avant que tu démolisses mon moral. À plus tard !

Elle le mit à la porte et commanda au panneau affiché à la fenêtre de l’agence d’indiquer la fermeture. Hercule demeura les bras ballants, sa valisette coincée entre les jambes, dans la rue du Rocher. Il se sentit désœuvré, acculé, avec obligation de résultats. Il détestait ce versant mercantile des différentes activités menées. Ainsi, il était incapable de réclamer plus de Gallions pour la fourniture de baguettes auprès de Gervais Delacour alors que la demande n’avait jamais été aussi forte, avec l’approche de la rentrée. C’était au-dessus de ses forces.

Il choisit de démarcher la Poussette Prodigieuse. Il agiterait le jouet conçu pour égayer Hercule-Juan Delacour contre la promesse d’achat de vêtements plus grands pour le bambin en pleine croissance. Deux minutes plus tard, l’adolescent se présenta à la boutique de puériculture. Il eut préféré avoir affaire à la vendeuse mais c’est la propriétaire et gérante, Madeleine de la Rocheferrière, qui vint à lui. Après avoir bafouillé sa recherche de layette plus grande pour le dernier-né de sa famille de cœur, il estima qu’une démonstration valait mieux qu’un long discours. Il ouvrit sa valise et attrapa sa création par le manche.

— C’est pour l’enfant, né il y a quelques mois. Il est encore jeune pour agripper la poignée en bois. Je peux l’affiner.

— De quelle essence s’agit-il ?

— Au début, je voulais du pin ou du bouleau, des essences légères. Mais la résistance est médiocre. J’ai choisi du hêtre. Les ustensiles de cuisine sont fabriqués avec ce bois. Si le petit porte le hochet à la bouche, il ne s’intoxiquera pas.

— Astucieux. Alors…

— Tenez. Agitez-le.

Madeleine secoua l’objet. Une mélodie apaisante, jouée à la harpe, se diffusa dans la boutique tandis que des paillettes multicolores se dispersaient dans les airs. Dès qu’elles touchaient une surface solide, elles s’évanouissaient en crépitant comme des feux d’artifice.

— Oh ! Visuel et musical ! Très joli !

— La sphère creuse, positionnée sur un axe au bout du manche, s’éclaire légèrement lorsqu’on agite le hochet. Dans l’obscurité, le jeune enfant voit les reflets sur les paillettes.

— Comment cela fonctionne-t-il ? Cela vous ennuie si je demande à Eugène, l’un de mes fabricants de l’atelier, de venir écouter vos explications ?

— Je vous en prie.

Lorsque le sorcier en question les rejoignit, Hercule lista les composants. Du hêtre pour l’essentiel du jouet, une esgourde d’acacia pour l’enchantement et des paillettes de Laiséons. Il avait inclus des lentilles crues dans la sphère pour stimuler l’ouïe du bambin. Lorsqu’il détailla le processus biologique et mécanique pour obtenir les paillettes du Laiséon, il eut la sensation de perdre son auditoire. Il rassura ses interlocuteurs en indiquant que Branchiflore saurait s’en procurer à bas coût. Il détailla le schéma de fabrication et de montage du hochet. Il n’y avait aucune machinerie compliquée pour reproduire les paillettes par Gemino ou diffuser la mélodie. Tout était inclus dans l’enchantement de l’esgourde.

Quand le garçon effleura la partie des enchantements, il les perdit totalement. Eugène affirma que la réalisation du hochet était simple, peu coûteuse. En revanche, il était incapable d’enchanter à l’identique. Les mimiques de Madeleine et d’Eugène étaient presque identiques à celles de Gervais quand Hercule avait décrit le long processus d’envoûtement de l’avaleur de copeaux. De plus, il y avait un problème d’approvisionnement majeur.

— Les esgourdes d’acacia sont rares, signala Eugène. C’est un vrai casse-tête pour en trouver. Tous les enchanteurs se tournent vers l’Indonésie qui peine à faire face. Les coûts de revient s’envolent.

— Ce n’est pas un souci, Monsieur. Je peux accomplir le même travail d’envoûtement avec du quartz.

— Du quartz ? Il suffit de creuser le manche et de l’insérer ? Comme on le ferait pour l’inclusion dans une baguette ?

— Oui. Ensuite, on referme avec un amalgame. Le quartz verra le hochet dans son entièreté.

— Le quartz. N’importe lequel ?

— La variété n’a pas d’importance. Je peux me charger de l’envoûtement.

— Un par un ?! C’est un travail de titan ! Imagine qu’on écoule un hochet par jour. Tu n’auras pas le temps de t’en occuper durant ton année scolaire.

— Je n’aurai pas à le faire à l’unité. Il me suffit d’utiliser un phonographe moldu. Je l’ai déjà fait chez Delacour.

— Un phonographe ? Qu’est-ce que c’est ?

— Un appareil qui permet d’enregistrer puis de diffuser la voix. Elle est gravée sur un cylindre. Lorsqu’il est rempli, on en installe un vierge et on continue. Une fois que tout l’enchantement a été gravé sur les cylindres, on peut enchanter 100 minéraux en même temps, si on le souhaite.

— Par Flamel ! J’avoue que j’ai du mal à comprendre. Mais si la méthode fonctionne, dans ce cas, c’est facile à fabriquer.

Hercule était sûr de la méthode. Si l’enchantement complet – phrases de début et de fin comprises – tenait sur un cylindre unique, il n’avait besoin d’intervenir qu’au départ et au terme, en tenant sa baguette dirigée vers les gemmes. Madame de la Rocheferrière lui proposa de revenir en fin d’après-midi afin de signer un contrat d’exclusivité. Hercule, enchanté, promit d’apporter le phonographe et de faire une démonstration à Eugène, histoire de lui prouver que l’ouvrier pouvait appliquer l’enchantement sans mal, du moment qu’il était en possession du cylindre adéquat. Par ce truchement, Hercule pouvait, un jour, fournir une autre version contenant, par exemple, une nouvelle mélodie. Le garçon demanda s’il pouvait conserver le prototype pour l’enfant à qui il le destinait et la sorcière n’y vit aucun inconvénient. Hercule profita de sa présence pour réclamer des langes. Madeleine lui présenta un vêtement conçu comme une seule pièce mais dont l’entrejambe était fermé par des boutons-pressions. Changer le nourrisson, sans le déshabiller en totalité, devenait un jeu d’enfant. 1

Satisfait et encouragé par son succès, le jeune Belge alla démarcher le Sorcier Moderne dans la foulée. Sa nouvelle destination impliquait de passer devant Cosme Acajor. Depuis quelques jours, la même scène se reproduisait. Tôt le matin, une file d’attente se formait à l’extérieur de la boutique. Elle s’alimentait tout au long de la journée, jusqu’à l’heure de fermeture. Les familles entraient et ressortaient bredouilles du fabricant historique, le stock d’invendus fantaisistes ne trouvant pas preneur et le maître des baguettes peinant à reconstituer ses produits. Hercule enragea. Delacour possédait un bon assortiment mais la plupart des sorciers ignoraient qu’ils pouvaient s’adresser à lui. Le ministère se gardait bien de prodiguer des conseils. Une volonté à peine dissimulée de nuire à tous ceux qui n’appartenaient pas aux Sang-Purs.

Alors qu’il traversait la Place Cachée, le démarcheur aperçut une délégation réduite des Delacour. Le trio, constitué de Gervais, Roxane et Sidonie, avait les bras chargés de vêtements, de livres, de sacs remplis d’ingrédients pour la confection de potions et de bouteilles d’encres colorées.

« Jeanne n’est pas avec eux ? Gervais anticipe la ruée finale. Nos listes d’achat sont déjà arrivées dans les boîtes aux lettres mais la lettre d’acceptation n’a pas encore été envoyée. Il reviendra plus tard. Bizarre… J’imaginais que le processus décisionnel serait accéléré. Bah ! La déclaration de la directrice dans la presse était un tantinet optimiste. Le Sondeur n’a jamais fait appel à sa capacité d’évaluation des sorciers. Il est peut-être rouillé ? J’en saurai plus à la rentrée. »

Les Delacour parurent en avoir fini avec la corvée des achats et foncèrent, têtes baissées, visages fermés, droit vers la cheminée publique de la place. Hercule n’y prêta plus attention au moment de franchir le seuil du Sorcier Moderne. Une bouffée d’appréhension l’envahit.

Après avoir réussi ses démonstrations et avoir attiré l’attention de Nicolas Verdoit, le principal vendeur de la boutique, Hercule retourna à l’agence et déjeuna sur le pouce. Puis, il prit la liste envoyée par l’Académie et se plia à l’exercice des acquisitions de livres et des réassortiments de parchemins, d’encres et de plumes. Il se rendit chez Magillard où il vérifia qu’il possédait déjà, depuis début juillet, tous les manuels réclamés en quatrième année. Incapable de résister à l’appel du livre, il déambula devant les étagères thématiques et stoppa à la section des minéraux. Il découvrit qu’Agathe Jasper n’avait pas écrit un mais cinq ouvrages, au fur et à mesure de son existence. La pentalogie couvrait l’enchantement du monde minéral, de la bijouterie, du niveau basique à celui d’expert. Le concentré de dizaines d’années d’expérience. Il avait pris le premier tome pour Juliette. Poussé par une inexplicable intuition ou par un murmure de l’univers l’incitant à la dépense, il acheta la collection.

L’après-midi, il pensait s’adonner à la lecture, à la réflexion, à l’adaptation d’inventions moldues ou à l’amélioration de la combinaison d’exploration de milieu hostile. Il déchanta. Il était 13H00, heure à laquelle la plupart des enseignes fermaient pour la pause déjeuner lorsqu’Hector refit apparition.

— Bonjour, Monsieur. Puis-je résoudre un problème de fabrication ?

— Non, mon garçon. J’ai tout vendu. En une journée.

— Les 5 kilos ? Les 5 versions ?

— Tout ! Du coup, j’ai dévalisé Branchiflore et j’ai relancé une production pour le lendemain. J’y ai passé une partie de la nuit. Je n’ai que deux chaudrons. J’ai accompli cinq tours de préparation.

— Dix kilos ?!

— J’étais exténué. Tout est parti en une matinée. Depuis, c’est le défilé, assorti d’une rupture survenant de plus en plus tôt. Trois jours après la mise en vente, j’avais des Belges, des Suisses qui en voulaient. Hier, c’est un médicomage italien qui travaille dans leur établissement pour les fous, qui est venu. Le docteur Valembreuse a effectué des calculs de rentabilité et des prévisions. Bonpied aurait besoin de 150 kilos par mois dont 40 en version médicale. Mon problème, c’est que je ne peux pas fournir. Ni les quantités, ni la qualité. Je file à Londres cet après-midi pour trouver une baguette de saule avec une larme de Phénix. Je verrai bien ! Je commanderai les ingrédients directement au Pérou et en Chine, pour ce que tu sais. Pas le choix : Branchiflore n’a plus rien. J’ai acheté 8 chaudrons en cuivre, hier et j’ai recruté un employé que j’ai placé sous serment inviolable. Il faut que je loue un local pour entreposer les matières premières.

— Par les flammes d’un Gazeux basque ! C’est… incroyable !

— Le succès est phénoménal. Le bouche-à-oreille fonctionne à fond. Hercule, comme tu es présent à Paris jusqu’au 16 septembre, je vais produire en priorité un gros stock que tu finaliseras avec ta baguette, de façon à pouvoir répondre aux besoins de Bonpied. Quand ça va se savoir, ça risque de faire tache d’huile dans les autres établissements, les cabinets médicaux, les vétérinomages et les particuliers.

— Entendu.

— Augmenter le nombre de chaudrons est un pis aller. Je dois prendre le temps de développer une fabrication de masse, pour remplir les récipients. Je suis… dépassé !

— Je peux mener des essais, vous communiquer les résultats. Cela vous avancera.

— Je te remercie mais sans matières premières, nous sommes dans la panade.

— Il faut écumer les apothicaires du Chemin de Traverse. Cela suffira-t-il ?

— Je te le dirai. Je pars à Londres. À bientôt !

Hercule se laissa tomber sur le sofa, faisant grincer les ressorts. Il fut longtemps incapable d’esquisser un geste, assommé. Il ne s’aperçut même pas que Sigrid agitait ses mains devant ses yeux, en pure perte.

Une fois par mois, les enquêteurs associés faisaient le point sur les mouvements financiers de leur entreprise, comptaient les Gallions encaissés et se rendaient à Pasdelazare pour y faire un dépôt. Le rattachement physique de l’agence à sa baguette et à son identité gênait le garçon. Il tenait à diviser les gains d’août – 1312 Gallions – en deux parties égales et à transférer le montant dans le coffre de Sigrid. La jeune fille ne l’entendait pas de cette oreille. Même avec la somme dépensée pour l’acquisition du manoir de Bruges, le matin même, elle était toujours assise sur une confortable fortune. Elle ne voulait pas une Noise. Le « couple » se chamaillait toujours en se présentant devant le guichet 12, tenu par monsieur Tromdur. Le Gobelin rappela les sommes acquises durant leur premier exercice estival.

— Avec le dépôt de ce jour, 2562 Gallions ont été enregistrés.

— Transférons la moitié du solde sur votre coffre, Sigrid. Vous avez travaillé tout autant que moi. Même davantage !

— Tu es fou ! Ce qu’il y avait avant le 30 juin, c’est ce que tu as gagné seul. Donc, déjà, seuls les 2562 Gallions de notre collaboration sont concernés. Et je ne veux rien.

— Nom d’une oreille de Jackalope ! Vous êtes entêtée ! Il s’agit de votre travail.

— Si je puis me permettre, Mademoiselle, Monsieur…, coupa Tromdur.

— Oui ?

— Je vois une issue qui pourrait convenir. Un versement à une œuvre qui vous tient à cœur, peut-être ?

— Bien sûr ! s’exclama le Belge. L’OWL !

— Gardons les gains de l’agence sur le compte qui servira à nos projets puisqu’on ne peut pas associer deux baguettes à un coffre. Mais doublons le don à l’OWL. Combien souhaitais-tu verser ?

— 400 Gallions.

— Alors, ce sera 800. Le double. Ça te va ?

— Vous êtes terrible ! Et efficace. Vous ne prenez rien pour vous ! Rhaaa… Est-il possible d’ouvrir un second coffre, associé à une autre baguette ?

— Non, monsieur Van Betavende. Notre organisation bancaire diffère de celle des Moldus chez qui la multiplication des comptes est possible. Dans le monde sorcier, un coffre est toujours rattaché à une seule personne. Quand bien même elle posséderait deux, cinq ou dix baguettes. Cela simplifie la taxation par le ministère et cela entrave les tentatives de montage… indélicat.

Cette règle était immuable mais pas incontournable. Un certain écrivain, guéri de son Cistus Inversus mental, avait ouvert des dizaines de comptes, attachés à des baguettes reliées à des personnalités fictives.

— Donnons 800 Gallions à l’OWL.

Monsieur Tromdur enregistra l’opération et transféra l’ordre à un opérateur chargé, sous terre, d’opérer le déplacement.

— Si je ne me trompe pas, j’avais retiré 100 Gallions en avril… Il devrait rester… 3418 Gallions.

— Votre calcul était exact jusqu’à ce matin, monsieur Van Betavende. Le compte a été crédité de 37 Gallions et 11 Mornilles deux heures avant votre visite.

— D’où provient cette somme ?

— De Gentil & Fils.

— Mais il a commencé…

Hercule suspendit sa phrase. Hector n’écoulait le produit que depuis cinq jours ! Cela correspondait à 32 kilos de marchandise. Sa poudre magique était partie pour devenir indispensable. Sigrid lui administra un coup de coude et fit le signe V de la victoire avec son index et son majeur.

Après de nouvelles démonstrations et l’accomplissement des formalités contractuelles chez la Poussette Prodigieuse et le Sorcier Moderne, Hercule proposa une promenade à Sigrid. Parvenu devant la devanture de Capenoir, il l’embarqua dans le magasin et chargea Jo Alonzo de prendre toutes les mesures utiles pour lui confectionner une robe de bal. Sigrid venait de tomber dans le piège tendu par le Belge. Elle jeta vite son dévolu sur un organza turquoise, lumineux.

— Vous serez irrésistible, affirma Hercule.

— Je laisserai de la marge, un peu partout, au niveau des coutures au cas où il faille faire des retouches quelques jours avant le 31 décembre. Je n’ai plus ce problème. Ma croissance est terminée. Je mesure 170 centimètres. Un de plus que mon père ! Mais toi, tu vas grandir et prendre un peu de poids. Je dirais que tu as pris… dix centimètres depuis la cérémonie des diplômes et quatre ou cinq kilos. C’est stupéfiant, une poussée pareille. Et tant mieux ! Tu respires la santé ! Ça fait plaisir à voir ! Je suis si content de vous croiser. Vous avez été très occupés. Umbelina aussi. Ses formations rencontrent du succès et elle réalise des ventes de balais, d’accessoires, de kits d’entretien. Elle est incroyable. Vous savez que le Portugal va monter sa première équipe de Quidditch ? Et il y aura un stade sur une île déserte. Ils ont bien avancé. La dernière traversée dans l’Atlantique a été épique.

— Vraiment ? Une tempête ?

— Une grosse. Le bateau a failli chavirer à plusieurs reprises. Des creux de six mètres. Et tout à coup, en moins d’une minute, ça s’est tassé. Plus de tourmente. Étrange, hein ?

— L’essentiel est que l’issue ait été heureuse. Ils ont préparé un stade ?

— Oui. Le terrain, avec les six cercles, sera sur une barge. Ils ont aménagé des vestiaires dans des cavités creusées à coups de sortilèges. Ils ont bâti une tribune de 100 places.

— Merveilleux ! Au-delà de l’aspect sportif, je crois que notre amie Umbelina prend plaisir à dialoguer, nouer des contacts, négocier des prix pour les équipements, écouter les demandes, conseiller.

— Elle finira au ministère de la Magie portugaise, c’est une certitude. Euh… Sigrid, Hercule…

— Oui ?

— Elle ne m’écoutera pas, mais vous, il y a une chance. Si vous pouviez la convaincre de ne plus tenter de battre son record d’altitude. D’après Günther, le docteur Justice aurait dit que sa vie sera menacée si elle recommence !

— Si tu n’es pas parvenu à la persuader, affirma Sigrid, je doute que nous y parvenions. Umbelina a la compétition chevillée au corps.

— J’ai amélioré la tenue, grimaça Hercule. Autant dire que mon action est un appel du pied à ses yeux. Avec trois heures d’autonomie et un nouveau système de chauffage, illimité, elle pourrait atteindre les confins de la stratosphère et… se retrouver sur une orbite basse, tourner autour de la Terre.

Le Belge s’interrogea sur l’utilité de la combinaison. Il n’avait plus de raison de la conserver. Du moins ne voyait-il aucun contre-argument à cet instant précis. L’édition du Cri de la Gargouille, le lendemain matin, reporta son démantèlement.

Jorge Alonzo, le sourire d’un blanc éclatant, la larme à l’œil, attendait ce moment depuis son enfance. Le premier terrain de Quidditch du Portugal voyait enfin le jour. La tribune à l’air libre – la pluviométrie des îles Desertas était très modeste – était terminée. Les vestiaires offraient environ 50 mètres carrés à chaque équipe. Ils étaient équipés de quatre douches portatives élaborées par Jo Alonzo. Une armoire à pharmacie sommaire était prévue pour intervenir sur les inévitables blessures sans gravité. Le terrain, installé sur la barge, était ancré au fond de l’océan, à moins de vingt mètres. Lorsqu’il n’était pas utilisé, il était immergé. La cheminée vouée à transporter les joueurs et l’arbitre sur place était fonctionnelle et sis dans la cavité des « locaux ». Au sommet de la tribune, un pupitre accueillait le commentateur de matchs. Des panneaux de bois, enfilés sur des cercles d’acier, servaient à afficher le score.

Tout était rudimentaire, artisanal, peu coûteux mais fonctionnel. Jorge, promu sélectionneur et entraîneur national, avait hâte de recruter la meilleure vingtaine pour constituer l’équipe et son vivier. Il espérait organiser la première rencontre d’ici Noël. La Belgique, partenaire commercial et nation amie, s’était positionnée pour envoyer ses Diables rouges affronter les Spectres noirs du Portugal.

Quelques voyages supplémentaires, en bateau, seraient nécessaires pour acheminer une charrette ambulante pour vendre des accessoires aux supporters, une buvette, une cuisine pour restaurer joueurs et spectateurs, une structure pour abriter la tribune durant la saison froide et mettre en place plusieurs Portoloins pour les spectateurs, bien que les 1000 kilomètres séparant Lisbonne de l’île Bugio promettent de l’inconfort. À terme, d’ici deux ou trois ans, le stade servirait à l’équipe de Madère, une île comptant près d’une trentaine de sorciers. D’autres terrains seraient édifiés dans le pays, à minima près de Lisbonne, Porto et Coimbra, les principales cités.

— C’est fantastique ! s’extasia Jorge. Vous avez accompli un travail incroyable.

— C’est fonctionnel. C’est l’essentiel, déclara Maria.

— Je n’ai plus qu’à bâtir des équipes et les entraîner.

— Vous avez eu ma liste, Jorge ? questionna la princesse.

— Oui ! Excellentes remarques !

— Il n’a pas encore l’âge d’entrer à l’Académie mais le petit Da Oliveira, Manuel, a montré une aisance consommée sur un balai. Normalement, les initiations se déroulent sur des Cerbères bridés mais le jour où je lui ai enseigné, j’ai fini par le mettre sur un Friselune pour voir. Il a l’étincelle d’un attrapeur. Il est de la trempe des Fellini. Il n’a pas froid aux yeux. Il n’a que 8 ans. C’est prodigieux.

— On surveillera ses progrès avec attention.

— Parmi les jeunes adultes, Claudio Ribeiro a révélé des aptitudes au poste de gardien. Rapide, agile mais doté d’une vision du jeu l’amenant à anticiper les tirs.

— Que des bonnes nouvelles ! Ah si seulement Jo aimait voler… lâcha l’homme. C’est mon regret. Six garçons, neuf filles, la famille la plus nombreuse du Portugal et pas un seul Spectre à l’horizon. Quelle désolation !

— Et Antonio, votre petit-fils ?

— Ah lui… Sur un balai, il file comme l’éclair.

— Il est temps de rentrer. Nous n’avons pas terminé notre journée, Jorge.

— Oui, oui, madame la Ministre. J’abuse de votre temps.

Le trio s’engagea dans la première grotte artificielle. Maria entra dans la cheminée et déclama le nom du ministère avant de jeter une poignée de poudre de cheminette. Ensuite, ce fut au tour d’Umbelina de quitter l’île. Lorsque Jorge ferma la marche, il déboula dans la seconde cheminée du Ministère, mise en œuvre par Roger Van Roeland et Isabel Da Oliveira. Il reçut un Stupéfix en pleine poitrine et mordit la poussière.

— Et de trois ! jubila Alveira, le renégat. Suartès, prends leurs baguettes. Tu me mets celui-ci en cellule. Moniz, Pinto, conduisez les deux autres au nid.

— Oui, monsieur le ministre, répondirent les sbires.

— Quant à vous, dit Alveira dans un portugais massacré, en jetant un regard cruel aux rares fonctionnaires regroupés dans la grande salle de travail, vous avez le choix. Soit vous coopérez, vous vous soumettez à mes ordres et tout ira bien, soit vous regimbez et je vous promets des châtiments longs, douloureux, avant d’être renvoyés dans des sacs mortuaires à vos familles. Est-ce clair ?

— Je ne me plierai pas à votre folie rétrograde, lança Isabel, défiant le putschiste.

— Endoloris !

L’impardonnable projeta la femme au sol où elle se tortilla, traversée par une secousse électrisante. Ses hurlements firent plier les fonctionnaires récalcitrants.

— D’autres amateurs ? Endoloris ! Endoloris ! hurla-t-il avec jubilation, déchaînant sa colère sans retenue.

Lorsqu’Isabel fut immobile, inanimée, l’infâme sorcier se tourna vers un secrétaire et lui ordonna de noter ses paroles. La communauté devait être informée par hibou des nouvelles directives du seul Ministre en poste, à vie. Elles comportaient l’interdiction de voler sur un balai, de posséder un elfe de maison, de rassembler plus d’une cellule familiale en un lieu. Elles prévoyaient l’arrêt des cheminées, la désactivation des Portoloins. Le peuple avait interdiction absolue d’envoyer ses enfants à l’Académie magique de Beauxbâtons à la rentrée. Tout contrevenant s’exposait à de cuisantes sanctions. L’enseignement à domicile, via précepteur ou membre de la famille, était prohibé. La loi martiale entrait en vigueur. Elle était associée à un couvre-feu et au rétablissement de la peine de mort pour « trahison » ou « acte complotiste ». Enfin, toutes les taxes étaient abrogées au profit d’un impôt unique intitulé « Compensateur des lois scélérates ». Son taux était de 50 % des revenus. Le courrier était assorti des peines encourues pour les infractions à la loi Alveira.

Le Portugal venait de s’enfoncer dans la nuit et le brouillard, un univers érigé sur la magie noire et la cruauté. La victoire était totale.

Hercule se réveilla en sursaut, la bouche pâteuse, l’humeur maussade du dormeur privé de son quota d’heures de sommeil. Il crut que tout recommençait. On tambourinait à la porte. Gertha le rejoignait pour entreprendre le déménagement du manoir de Bruges. Il n’était pas prêt !

Sigrid, réveillée par le ramdam, se redressa. Elle enfila une robe de chambre et chaussa ses mules. Les coups assénés redoublèrent d’intensité.

— Oui, oui, beugla le garçon.

— Qui peut bien débarquer à cette heure ? Il fait encore nuit !

Hercule déverrouilla la serrure et ouvrit la porte. Jo Alonzo, les cheveux en bataille, les yeux rougis par les larmes, l’affolement inscrit sur sa face, agita « Magia impressa », l’unique quotidien magique imprimé dans sa patrie. Les nouvelles tenaient sur une feuille recto-verso. Le titre, compréhensible même pour un ignorant de la langue lusitanienne, barrait la page : « Foi declarada a lei marcial ».

Le gouvernement Dos Santos, qualifié de félon et de dangereux, venait d’être renversé. Alveira avait cadenassé le pays, abrogé les réformes, privé le peuple de liberté de mouvement, fait fermer la frontière avec l’Espagne et avait actionné les panneaux blindés du système de Transportation pour condamner la station de Lisbonne. Les sorciers avaient pour credo de travailler, de s’occuper de leur famille et de servir leur patrie.

Aucune information ne filtrait sur le sort du personnel au Ministère, occupé et isolé, ni sur celui de la Ministre. Sigrid et Hercule soutinrent leur aîné et le conduisirent jusqu’au sofa. Quand il eut retrouvé un calme relatif, il révéla que son dernier échange avec Umbelina datait de son départ pour l’île de Bugio avec Maria et Jorge, son père. Depuis, plus un mot par carré magique.

— Avez-vous un carré en lien avec une autre personne au Portugal ?

— Non. J’aurais dû doter ma mère ou mes frères et mes sœurs. Quel idiot ! Je ne voyais pas l’intérêt dans l’année puisqu’il y avait des hiboux postaux. Et Umbelina, je la croisais autant que j’en avais envie. Comme je n’avais pas de nouvelles, j’ai envoyé un hibou à ma famille, vers 17H00. Et un autre à 23H00, quand j’ai reçu mon journal. Il faut que j’envoie des carrés magiques à tout le monde.

— C’est trop tard. Le courrier sera intercepté. Pire, cela mettra la puce à l’oreille d’Alveira sur ce moyen de communication instantanée.

— Nous avons un carré sur place, corrigea Sigrid.

— Mais oui ! Günther !

— C’est vrai ? s’exclama Jo, reprenant espoir. Je sais où se trouve son atelier. La presse en a parlé. Ce n’est pas très loin de la frontière. Il faut y aller et les libérer !

— Je comprends votre douleur, Jo. Mais la précipitation n’apportera rien de bon.

— Tu vas m’aider ? Hein ? Elle est prisonnière et papa aussi.

Le Portugais était désespéré et ne savait pas vers qui se tourner. Hercule, ébouriffé, s’installa au bureau, prit une plume neuve et une grosse bouteille d’encre noire. Page après page, contact après contact, il transmit les nouvelles officielles et alerta sur les possibles incarcérations décrétées par le suprémaciste. Il prévint Günther en premier et lui conseilla de quitter le pays pour ne pas s’ajouter à la liste des prisonniers. Le Luxembourgeois révéla qu’il avait une solution de préservation.

Hercule réclama aux élèves avertis de transmettre, par tous les moyens, ces informations à leur réseau de connaissances. Il recopia les lignes à destination de Guillaume de Franjac, Gérôme et Mathilde. Il mit Adeline Bonnelangue dans la confidence. Des hiboux partirent dès l’ouverture, vers l’Académie, la Belgique, la Suisse et l’Italie. L’agence se transforma peu à peu en un centre de coordination.

Vers 10H00, Günther informa Hercule que le personnel l’avait aidé à dissimuler les stocks, les machines et que l’atelier était vide. José Da Oliveira avait été assigné à résidence. Il était resté près de son épouse toute la nuit. Elle avait été torturée pour s’être opposée à Alveira et sa clique. Dès qu’elle avait pu se lever, Sebastian et ses parents avaient faussé compagnie à un renégat chargé de les surveiller. Ils avaient trouvé refuge dans la planque introuvable du Luxembourgeois. Grâce à Isabel, ils savaient qu’il y avait deux prisonniers au ministère, cadenassé : Roger Van Roeland, le sorcier belge spécialiste des cheminées et Jorge Alonzo. Umbelina et Maria avaient été déplacées dans une forteresse qualifiée de « nid », située dans un lieu incartable. Alveira, prévoyant, répartissait ses otages pour contrer toute action de libération. Ce criminel n’était pas idiot.

Eugénie déambulait dans King’s Cross, aux aguets. Elle repéra une famille, certaine de sa nature sorcière et la suivit. Elle assista à la disparition de ses membres entre les voies 9 et 10. Elle imita les sorciers et fonça dans les briques. Elle traversa un mur vaporeux menant à la voie 9 ¾. Elle ignorait tout des événements agitant l’Europe et de l’angoisse étreignant ses amis. Elle était joyeuse, enthousiaste parce qu’elle en avait enfin terminé avec son séjour chez ses grands-parents. James avait tenu sa parole et lui avait restitué son couteau ainsi que sa baguette. Elle n’était pas mécontente de mettre les voiles. Une fois à Poudlard, elle pourrait enfin écrire en toute liberté, sans vigie, sans censure. Elle enverrait le pli réclamé par Hercule, avec sa drôle d’exigence.

« Les cheveux de ma grand-mère. Pour quoi faire ? Il a refusé de s’expliquer. Le scélérat ! Ce que j’aurais aimé, c’est les arracher à la tignasse de la vieille bique ! Ah oui, ça, ça m’aurait plu ! »

Elle déboula sur le quai et tomba en pâmoison devant la locomotive à vapeur du Poudlard Express. La machine était superbe, rutilante et bichonnée par les sorciers anglais. Elle s’avança en poussant son chariot, manœuvrant entre les familles venues accompagner leurs rejetons. Elle stoppa au niveau de la voiture numéro 4 où les compartiments n’étaient pas trop remplis. Elle banda ses muscles et hissa sa malle sur la plateforme. Elle la traîna jusqu’au second emplacement, la fit coulisser sous son siège et s’installa. Elle se tortilla, engoncée dans ses vêtements. Elle avait dû subir une énième fouille, juste avant de quitter le manoir d’Hampton pour King’s Cross. La harpie l’avait contrainte à tout déballer alors qu’elle avait passé des heures à trouver le meilleur sens pour chaque élément. Par chance, la Nott Fonte–, comme elle l’avait baptisée, s’était contentée de la malle et de la besace contenant un sandwich à la viande et une gourde d’eau. Eugénie s’était enroulée dans la couverture de dissimulation pliée en quatre et avait enfilé ses vêtements par-dessus. Quant à la bague de Lyna, elle était planquée dans ses chaussettes. Une chance qu’elle n’ait pas glissé la notice explicative dans ses parchemins vierges car Emma les avait déroulés un par un, lançant des charmes de révélation, soupçonnant Eugénie de divulguer des informations secrètes sur leur famille.

La jeune fille se baissa et récupéra la bague. Elle l’enfila sur son majeur droit.

« Quoi que tu aies prévu pour la vieille, Hercule, j’espère que cela lui causera un paquet d’ennuis ! Tant que tu ne fais pas du Polynectar pour prendre ses traits ! La tronche de la Nott avec la voix d’Hercule… Je ne m’en remettrais jamais ! »

La porte s’entrouvrit à peine. Un garçonnet haut comme un elfe de maison, doté d’une abondante chevelure brune, épaisse, indisciplinée, la supplia de ses immenses yeux bleus attendrissants.

— Come, come, lança-t-elle en anglais, par réflexe.

Il pénétra dans le compartiment. Elle l’aida à placer son grand sac de marin sur le porte-bagages.

— Merci, dit-il en s’installant en face d’elle. Je m’appelle Garrick. Et toi ?

— Eugénie.

— Enchanté, Eugénie.

— De même, Garrick. C’est ta première fois ?

— Oui. J’ai hâte de commencer à apprendre. Tu as un accent. Tu viens de quelle région ? Tu es en quelle année ?

— Je n’en sais rien ! Je viens de France ! s’amusa-t-elle, lui soutirant un regard encore plus étonné.

Elle lui livra l’explication. Elle était française et venait accomplir, durant une année, sa scolarité à Poudlard. Cela s’inscrivait dans le cadre d’un échange avec un élève anglais. Elle avait la « pétoche » parce qu’en dépit d’un mois de cours intensif, son niveau d’anglais était trop juste. Garrick la complimenta et l’encouragea à poser autant de questions qu’elle jugerait nécessaire. Ses parents lui serinaient à tout propos. C’était l’assurance d’engranger des connaissances utiles. Comme il adorait apprendre, il espérait être réparti chez Serdaigle. Eugénie lui confia qu’elle ne savait pas grand-chose sur Poudlard sauf qu’il y avait quatre maisons et qu’elles étaient en concurrence. Elle se fichait de savoir où elle irait, du moment que ce n’était pas Serpentard dont l’emblème ne lui inspirait pas confiance. Quelques minutes plus tard, le convoi s’ébranla. Terminus : Pré-au-Lard.


Eugénie ne révéla pas son identité complète au jeune Garrick dont elle n’ignorait pas le patronyme, bien qu’il se soit tu à ce propos. Hercule lui avait décrit le petit Anglais et il correspondait en tous points. Ollivander n’était pas le nom le plus facile à porter. Les professeurs attendraient de lui des résultats excellents, une érudition solide tandis que des élèves moins scrupuleux lui réclameraient la fabrication de baguettes, ce qu’il n’était pas supposé pratiquer.

À l’arrivée, à la nuit tombée, la Française et le jeune Anglais furent séparés par le concierge venu opérer un tri. Les plus jeunes traversèrent le bois, dans le sillage de l’adulte et empruntèrent des barques les menant au pied du château. Les autres récipiendaires de l’école se répartirent dans des calèches. Eugénie imita les élèves et abandonna sa malle avec les autres bagages, pris en charge par des elfes de maison. Avant de grimper à bord d’une carriole, Eugénie s’attarda devant la monture chargée de tirer l’attelage.

— Un Sombral, murmure-t-elle.

Elle en avait vu en gravure dans son manuel de magizoologie mais c’était la première fois qu’elle voyait la créature en chair et surtout en os.

— Je ne devrais pas pouvoir le voir. Je n’ai pas assisté au décès de Maman. Je n’ai pas réussi à en faire le deuil. Et de toutes les façons, mon père m’a nettoyé la cervelle. Alors ? Qui est mort, parmi mes connaissances ? Voyons… Waldo et Louis. Mais je n’étais pas présente. C’est inexplicable ! 2

Elle soumettrait ce mystère à la sagacité d’Hercule. Elle grimpa à bord et s’assit. Une jeune fille aux yeux verts lui sourit avec sincérité et se présenta :

— Lycoris. Black. Et toi, tu es ?

— Eugénie. Greengrass.

Son nom de famille suscita des murmures. Lycoris accusa la surprise mais se reprit vite en la bombardant de questions. Eugénie fit de son mieux pour répondre et de bonne grâce. Elle remarqua l’emblème de Lycoris : Serpentard. Bien qu’elle ne soit pas désagréable, la demoiselle Black exhalait un parfum, un air supérieur. Jusqu’à ce que Eugénie fasse une révélation.

— Le nom de mon père, c’est Alfred Beauxbâtons. C’est notre famille qui possède l’Académie de magie française. Jusqu’à ce qu’elle soit transférée à la famille Ballessaim. Beauxbâtons et Ballessaim étaient les fondateurs.

— Oh… s’extasia Lycoris en approuvant d’un hochement de tête. Je te conseille de révéler ton pedigree au professeur Slughorn. Il nous enseigne les potions depuis trois ans. Il t’invitera peut-être à l’un de ses dîners, à son club. Il se constitue un réseau de personnes influentes, importantes, ayant un poids, un pouvoir. C’est un personnage très pragmatique, pas le genre à tourner autour du pot.

— Est-ce qu’il apprécie les personnalités sportives ?

— À l’occasion. Si elles sont très populaires, influentes. Pourquoi ?

— Je suis l’amie d’Umbelina de Laranjeira.

— La joueuse de Quidditch qui a atteint la stratosphère en balai ! Tu vas lui plaire et rentrer directement au club de Slug.

Eugénie se réjouit de voir son intégration facilitée. Elle ajouta :

— Mon meilleur ami, c’est Hercule Van Betavende.

— Je ne le connais pas.

— Oh, ça viendra. C’est le plus grand enquêteur auquel les Aurors font appel. Il a même collaboré avec les Aurors anglais pour retrouver la trace d’un voleur réputé, dans votre pays. Le brigand a été retrouvé raide mort.

— Stump ? C’est ton ami qui est derrière cette affaire ?

— Oui. C’est un sorcier d’une intelligence incroyable et c’est un inventeur hors pair. Aucune énigme ne lui résiste. Aucune.

« Il faut que j’envoie un hibou à mon père. Dès ce soir ! »

L’inquiétude venait d’Atria Talkabot, une Serpentard assise à leurs côtés. Son père travaillait au Magenmagot. Il avait eu en mains la baguette de l’oncle de ce Van Betavende. Avant de la briser en morceaux.

Le château et le lac apparurent au détour du dernier virage. Eugénie fut subjuguée.

La cérémonie de la répartition des novices eut lieu dans l’immense réfectoire, sous le plafond étoilé, magique. Les premières années furent appelées, les unes après les autres, à passer sous le Choixpeau magique. Pour certains, l’attribution d’une maison fut instantanée. Pour d’autres, l’artefact parlant fut un peu plus laborieux. Lorsque les benjamins eurent rejoint les tables, ce fut à Eugénie de se présenter. Elle fut appelée par un professeur âgé d’une trentaine d’années, guère plus. L’homme, nommé Albus Dumbledore, était professeur de métamorphose et avait la confiance du directeur, le sinistre Phineas Black.

— Eugénie Greengrass, prononça-t-il en respectant l’accent français du prénom.

Le nom de famille fit le même effet de surprise qu’à bord du carrosse.

— Installe-toi, Eugénie. Tu n’as rien à craindre.

— A part être envoyée chez Serpentard, murmura-t-elle assez fort pour que l’enseignant l’entende.

La réflexion soutira un sourire au jeune enseignant. La petite Française avait déjà des idées bien arrêtées. Le Choixpeau s’adressa à elle et parut d’emblée très embarrassé. Elle quémanda une place chez Gryffondor ou Poufsouffle. Serdaigle en dernier lieu. Elle promettait de faire des efforts pour travailler aussi bien que le petit Garrick, affecté chez les bleus.

— Hum… Difficile. Très difficile. Je sens du courage, de la témérité, frisant parfois l’inconscience. Le sens du sacrifice est très développé. Il y a des talents certains que tu cultives avec acharnement, ne renonçant jamais devant la difficulté. Je perçois une fidélité à tes amitiés, une loyauté, une générosité telles que tu sacrifierais sans mal tes possessions pour secourir ceux qui sont dans le besoin. Tu as aussi une volonté de réussir, coûte que coûte, de gagner ton indépendance, ton autonomie, sur le chemin de la renommée. Très intéressant. Et je sens… une fêlure, une blessure béante qui n’a jamais pu se refermer. Elle suscite la révolte et quand tu bascules dans cet aspect fragile, tu flambes, tu pulvérises les obstacles. Une personnalité complexe. T’exposer à l’adversité tirera le meilleur. Pour toi, ce sera… Serpentard !

Eugénie, muscles tendus, retomba sur la chaise comme un soufflé, abattue. Elle perçut un murmure :

— Sois telle que tu es, Eugénie, et la maison Serpentard en tirera des bénéfices.

Elle leva la tête vers Dumbledore qui la gratifia d’un clin d’œil. Elle rejoignit la table des Serpentard. Lycoris exigea que tout le monde se serre pour qu’Eugénie prenne place à ses côtés. Elle sentit que les regards se tournaient vers elle. Y compris à la table des enseignants où le plus jeune faisait des yeux ronds en la dévisageant. Une fois les présentations accomplies, elle procéda à un sondage discret des interlocuteurs les plus proches. Au nom d’Atria Talkabot, montée dans la même carriole qu’elle, le quartz translucide noircit. Elle la catégorisa comme dangereuse.

Au cours des jours qui suivirent, Eugénie s’acclimata vite à son nouvel environnement. Lycoris valait le coup de creuser sous la surface austère des Black. C’était une fille franche, cordiale, lisible et respectée par ses pairs. Une alliée précieuse. La Française dut commettre une démonstration de force dans la cour principale mais de façon indirecte. Plusieurs Serpentards avaient identifié le jeune Ollivander et s’étaient massés autour de lui avec la ferme intention de lui arracher des secrets sur les baguettes et même d’exiger une fabrication derechef. Un Phénix de feu avait jailli de sa baguette, n’attendant que ses instructions pour ravager l’assemblée malsaine acculant le garçonnet.

— J’adore les sorts incendiaires et les Oubliettes de masse. Je peux vous cramer et vous en faire oublier la raison. Vous nettoyer la cervelle au point où vous ne serez même plus capables de vous rendre aux toilettes sans un chaperon !

Peeves, l’esprit frappeur de Poudlard, profita de l’occasion pour surgir d’un mur, fondre sur le groupe et l’asperger de farine chipée dans les cuisines. La poussière de farine en suspension, combinée au sort brûlant d’Eugénie, provoqua une détonation retentissante et forma une boule de feu. Les Serpentards, assourdis, effrayés, proférèrent des menaces contre Peeves avant de se carapater. Eugénie, maculée de poudre blanche, éclata de rire.

— Bravo ! Excellent ! Tu es Peeves, c’est ça ?

Il approuva avec frénésie.

— Ça te dirait de foutre le bazar pour secouer toute cette austérité ?

Ses yeux globuleux triplèrent de volume.

— J’ai des tas d’idées ! À commencer par celle-ci : si tu balances de la farine, ajoute de la flotte par-dessus avant que ces andouilles ne brossent leurs uniformes. Ça fera de la colle !

Peeves fonça aux toilettes où le groupe maculé allait se dissimuler pour effacer les traces de sa pitrerie. Garrick, blanchi par la blague, fut nettoyé d’un coup de baguette. Il remercia Eugénie.

— Si tu as des ennuis, viens me voir. Je leur ferai passer l’envie de te harceler.

— Pourquoi fais-tu ça pour moi ?

— Parce qu’on m’a dit de prendre soin des fabricants de baguettes.

— Qui a dit cela ?

— Hercule. Van Betavende, ajouta-t-elle en lui faisant le V de la victoire.

Le regard bleuté de l’enfant s’illumina. Cette Eugénie n’était pas n’importe quelle élève de Beauxbâtons. C’était l’Eugénie dont le Belge ne cessait de lui parler dans des termes élogieux, respectueux et… amoureux.


1 Si l’usage des boutons pressions, inventés par Albert Raymond en 1886, est possible, Madeleine a dix ans d’avance sur la création de la barboteuse, venue des États-Unis.

2 Eugénie ignore qu’à l’instar de nombreux élèves de l’Académie, elle a assisté à la mort de Marcello Di Maggio. Un décès contré par le Fulguracrucio d’Umbelina et effacé par le directeur Fontebrune.

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