Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement
Chapitre 22 : Sortilège 22 : une semaine ordinaire
9428 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 11/10/2026 14:02
Sigrid, plantée devant Hercule, l’examina en silence. Son diagnostic tomba :
— Tu as une mine affreuse. C’est la décoration de ta chambre qui t’a tenu éveillé toute la nuit ?
Elle désigna l’ensemble impersonnel, dépourvu de véritable lit, l’éclairage sommaire et l’ambiance carcérale. Il avait fait un effort sur le rangement et ça sentait la rose de Damas.
— Euh… Entrez deux minutes.
Elle accepta et verrouilla derrière elle. Sa tête défraîchie, ses cernes, son teint blafard et ses yeux rougis : tout indiquait une fin du monde plus tôt que prévu.
— J’ai travaillé une longue partie de la nuit.
— Longue ? Un euphémisme. Sur quoi ? Une des quatre énigmes ?
— La méthode comparative des cheveux.
— Tu rajoutes des défis en cours de route ? Le quatuor ne suffit pas ? Qu’est-ce que ça a donné ?
— Je ne comprenais pas pourquoi la comparaison sanguine fonctionnait mais pas celle des cheveux. J’ai fini par questionner Johannes.
— Sans sortir du pavillon ?
— Je vous montrerai l’astuce.
— Et donc ?
— Un Moldu allemand, nommé Neumann, a découvert en 1868 que nos globules rouges viennent de la moelle osseuse. Pour simplifier, c’est l’usine productrice de sang. Dans cette fabrique, il y a un moule ou un plan, propre à chacun. Je m’étais toujours demandé pourquoi le sortilège de comparaison était Sanguis Vestigia Ostentatio au lieu de Sanguis Ostentatio. Pourquoi ajouter Vestigia ? Un mot tiré de vestigium, les restes du passé. En levant les yeux, à mon bureau, j’ai vu la tenue de Waldo. Des vestiges devenus mon héritage. L’héritage ! Ce qui fait que nous ressemblons à nos parents, qui injecte des similitudes entre frères et sœurs. Un héritage biologique mais recombiné avec des millions de caractéristiques, des subtilités visibles ou invisibles, pour donner un être à part entière. Je me suis dit que si un cube de quartz est capable d’emmagasiner des millions de milliards d’enchantements primaires, l’existence, à une échelle indétectable par l’Hyperloupe, de cet élément unique, de cet héritage devient plausible. J’ai cherché d’où venaient la couleur, la texture, la nature, l’aspect d’un cheveu. De sa racine !
— Bien. Et ?
— Capillarum Radicem Vestigia Ostentatio. Il s’agit de la formule correcte. Emma Nott était présente dans l’appartement du voleur de l’œuf.
— Non… Elle… Eugénie !
— Ne lui dites pas un mot à ce sujet. Nous ignorons l’étendue des pouvoirs de cette femme. Si elle a ordonné un vol, commis un meurtre pour se débarrasser de l’unique témoin, envoyé son neveu jouer aux espions, informer notre amie pourrait la mettre en danger. Vous êtes et serez la seule à savoir.
— Emma est la prochaine cible.
— C’est une certitude. J’ignore la nature de son rôle, mais nous devons veiller sur elle comme le lait sur le feu.
— Avec Umbelina qui la houspille à la moindre occasion, Emma a tendance à s’isoler, à se murer dans le silence. Il faut l’amener à se confier. C’est moche, le Gerbera ressemble de moins en moins à notre ordre solidaire. Nous avons besoin d’un but, d’une quête motivante qui rassemble les membres.
— Si le cœur vous en dit, je vous propose de renverser le gouvernement de Klerk et de mettre fin aux expériences du démoniaque Van Houten. Une fois ce but atteint, nous vassalisons les Pays-Bas depuis la Belgique, nous interdisons les registres de Sang-Pur, nous nationalisons les biens des suprémacistes, nous construisons une prison dans le degré 290 et nous y logeons tous les contestataires. Je continue d’imiter Umbelina ou j’arrête ?
— Hum… Autre sujet : Jacques.
— Oui ?
— Tu n’as rien remarqué ?
— Hormis sa capacité inouïe à tomber sur les bonnes réponses au jeu des devinettes ?
— Shin affirme que l’histoire du Quidditch se précise dans ses pétales de fleur.
— Je vous crois.
— C’est tout ce que ça te fait ?
— Si Jacques démontre une capacité certaine à dévoiler des indications sur le futur, dans certaines circonstances dangereuses, je ferai ce que j’ai déjà fait pour le protéger. Effacer sa mémoire. En espérant qu’il ne s’expose pas à un danger mortel toutes les cinq minutes.
Sigrid le dévisagea, surprise qu’il n’ait pas relaté cette action.
— À quelle occasion l’as-tu accompli ?
— Cet été. En urgence. Il venait de découvrir des pans… disgracieux d’Émilie. Connaître la véritable nature de sa sœur l’exposait à des soucis.
— Tu sais qu’il a trouvé un nouveau bouquin de Bánffy ?
— Vraiment ?
— Il s’intitule « Croire aux murmures ». Éloquent, non ?
— Zut…
Jacques empruntait de nouveau cette trajectoire périlleuse, glissante, promesse d’un chapelet d’ennuis. L’Oubliette était un pis-aller. Il devait faire mieux.
Dès la première heure de français rédactionnel, Edmond avait imposé un devoir à préparer à sept élèves choisis au hasard. Il consistait à écrire et déclamer un discours politique devant la classe. Le travail était assorti de contraintes de durée – entre 1 minute 45 et 2 minutes 15 –, de fond – l’orateur devait s’impliquer, pas déléguer – et de thématique variant chaque semaine, de façon à ce que chaque groupe ait le même temps de préparation. La semaine passée, le sujet était la réforme révolutionnaire. Umbelina avait remporté un succès lors de sa prestation face à ses camarades, enthousiasmés. Hercule avait lu, derrière la passion, le durcissement des propos, l’intolérance comparable à celle des suprémacistes, des termes similaires, une vision monolithique de sa société idéale.
Cette fois, le sujet était l’annonce d’un événement majeur, catastrophique. Sigrid, Jacques et Hercule faisaient partie du lot d’élèves désignés pour intervenir ce mardi matin. Ils n’avaient qu’une obsession en tête : s’ils ne respectaient pas les consignes, la notation maximale serait BRONZE.
Bien que mademoiselle Vlaamel ait manqué d’inspiration, selon ses propres termes, son plaidoyer pour l’aider à déterrer les survivants de l’attentat du tunnel de Transportation convainquit l’auditoire. Elle s’engagea à déposer plainte auprès du Tribunal Administragique et à tout faire à la fois pour sauver les victimes prises au piège et poursuivre les auteurs de ce crime abominable. Elle s’attarda sur Hercule, ému. Après cette prestation, Edmond salua l’implication, l’aspect réaliste de l’intervention puisque tirée de faits réels et valida le chronomètre à 2 minutes 12. En revanche, il regretta le manque de révolte dans les mots choisis. Passer après une pasionaria comme Rosa n’était pas la meilleure place pour décrocher les suffrages et les OR d’Edmond.
— Hercule, à ton tour.
La gorge du Belge se noua et sa volonté se délita à la seconde où il fut au centre de l’attention. Les sourires de ses amis ne changèrent rien à l’affaire. Monsieur Perlenjoie perçut la panique gouvernant l’adolescent.
— Nous sommes là pour t’écouter, pas pour te juger, ajouta l’adulte, ayant eu maintes fois l’occasion de vérifier que le Belge était plus à son aise à l’écrit.
Elle n’était pas là, à lui faire des grimaces, à le déstabiliser et en fait, à désamorcer ses craintes. Il se rendit compte, un peu tard, qu’un support de lecture l’aurait aidé à se focaliser durant la prestation. Il entama par une formule classique.
— Mes chers concitoyens. Lorsque vous m’avez élu ministre de notre communauté, je n’avais qu’une idée en tête : appliquer mon programme. En ne trahissant pas votre vote, je méritais votre confiance. Le destin en a décidé autrement. La semaine dernière, la mission d’exploration spatiale moldue de la comète de Halley…
Sigrid et Umbelina se crispèrent soudain.
— … a malheureusement tourné à la catastrophe. L’explosion du module de Transportation, propulsé dans l’espace pour se poser sur la comète, a fait dévier la trajectoire du bolide. Selon les calculs des meilleurs scientifiques moldus, corroborés par les prophéties de nos devins les plus reconnus, la comète entrera en collision avec la Terre le 9 février 1986, à 11h53. Les Moldus sont dans l’incapacité de stopper, de détruire ou de repousser cet astre à la taille estimée à 10 kilomètres et à la masse de 200 milliards de tonnes. Mais nous, sorciers, nous pouvons agir. Pas en provoquant la destruction de la comète mais en déviant sa course à un moment précis pour en faire le second satellite de la Terre.
Il existe un grimoire secret enseignant un sort venu de la nuit des temps, un charme à la puissance inégalable. Pour réussir, il faudra que les sorciers soient envoyés dans l’espace et se posent sur un monde de glace, instable, soumis à des secousses telluriques, perturbé par des geysers imprévisibles. Les forces sorcières seront réparties sur l’astre et se tiendront prêtes pour une action unique, synchronisée. Il faut 999 sorciers à mes côtés pour ce voyage… sans retour. Ensemble, nous réussirons. Seul, je serai impuissant. Merci pour votre attention.
Le garçon regagna sa place sous les applaudissements nourrissant son malaise.
— Bravo, Hercule ! Tu respectes la consigne de temps avec 1 minute 59, tu ménages ton implication pour la rendre plus impactante, la catastrophe est effrayante, grâce aux chiffres, à la date, qui enfoncent le clou. L’effet est garanti, on s’y croirait ! Quelle chance que cela ne soit qu’un pur produit de ton imaginaire !
— Il ne s’agit que de merveilleux scientifique 1, comme disent les Moldus.
— Parfait. Jacques, c’est à toi.
Le Cracmol déroula un laïus imaginaire basé sur l’évasion sensationnelle d’un authentique malade mental, un mégalomane aux pouvoirs sorciers si puissants qu’il contrôlerait les esprits de peuples entiers et les réduirait en esclavage. Cette fois, ce fut au tour d’Hercule de trembler en imaginant Ambroise Fontebrune, le jumeau maléfique d’Armand, dans la nature. La prestation de Boulanger, angoissante à souhait, se termina par un suspense insoutenable où l’évadé, véritable caméléon humain, pourrait bien se dissimuler dans n’importe quel foyer, prenant n’importe quel visage, y compris… le sien !
Jacques, en acteur inquiétant, dramatique, convainquit Bianca et Sigrid. Si l’adaptation du projecteur cinématographique aboutissait, s’il y avait moyen de fixer des saynètes sur pellicule, le Cracmol serait propulsé devant l’objectif pour jouer les monstres inhumains.
Edmond désigna les sept étudiants suivants et leur imposa l’annonce d’un nouveau prélèvement financier. Il fallait que ce soit impopulaire, provocateur, menaçant et qu’en plus, cela finance un rêve personnel grandiose. Bianca jubila à l’idée d’entrer dans la course à la surenchère.
La troisième semaine de cours s’écoulait sans perturbation ou blessure occasionnée par Rosier ou un de ses sbires à la manque. De temps en temps, l’ignoble gominé lâchait son lot d’horreurs, insultes sanctionnées par des nuits au cachot ou du nettoyage bien ragoûtant. Il usait d’Assurdiato dès qu’il s’entretenait avec ses fidèles, brouillant l’écoute déclenchée par ses ennemis. Mais globalement, il se tenait tranquille et éloigné du Gerbera. La quiétude et l’arrêt des hostilités convenaient aux cibles habituelles des suprémacistes. Hercule, persuadé que Thibaldus avait reçu des instructions précises, strictes, cherchait un moyen de découvrir ses plans. Il reçut un embryon de réponse alors qu’il se trouvait à la limite de la bibliothèque en fin de journée.
Nott sortit en trombe du centre de soins et enfila le couloir. Il ralentit et vérifia s’il faisait l’objet d’une surveillance du concierge. Hercule commit un pas en arrière pour échapper à son noir regard. Quand il se montra, la porte de la salle du Sondeur se refermait.
« À quoi joue-t-il ? »
L’enquêteur refit surface à la vitesse d’un Harpie. Il lança un Hominum Revelio en direction de l’ancienne infirmerie. Il revint bredouille. Rose, Alfred et Alphonse absents ? En même temps ? C’était assez étrange pour valoir une vérification. Hercule n’hésita qu’une seconde avant de prendre un risque inconsidéré : se glisser dans le premier bureau, celui d’Alfred.
« Que cherchait-il ? Le planning du docteur… Alors… Réunion avec A.B, R.C et A.D. Hum… »
Comprenant comment l’Anglais avait pu déambuler dans le centre laissé sans surveillance, il transplana dans l’isoloir central et supplia, en murmurant :
— Chut, Sondeur. Pas un mot.
L’âme minérale se tut et ne salua pas le garçon, comme le voulait son usage. L’adolescent écarta le rideau d’un petit centimètre et devina la silhouette de l’Anglais, de dos. Il s’intéressait au Feu Éternel le plus proche de la porte d’entrée. Il déroula un parchemin, le plaqua contre le mur en pierre et griffonna tant bien que mal. Il effectua un quart de tour. Le Belge put enfin déterminer ce que Nott manigançait. Il tenait un objet gris, métallique, à la forme vague d’un hochet. Il était constitué d’une poignée et d’un système gyroscopique. Nott s’en servait en effectuant d’amples mouvements de balayage, devant lui, sondant chaque chaise, banc, carreau de sol. Le gyroscope se mit à tournoyer et à générer un halo rouge au-dessus d’une dalle de l’allée conduisant aux isoloirs. La vitesse de rotation était phénoménale.
Hercule n’avait jamais vu un tel artefact chez Gentil ou au Sorcier Moderne. Il eut des soupçons lorsque Nott consigna des remarques au verso du parchemin après avoir apposé une marque côté recto, un plan du château. L’objet se manifestait en présence d’une source de magie.
« S’il entre dans les isoloirs, il devinera que les bancs sont liés ! Et si, par malheur, il atteint le degré 10, qu’il comprend le fonctionnement de la porte runique ou qu’il pose d’adroites questions à Alpha, il pourrait donner un avantage décisif aux suprémacistes ! »
L’Anglais entra dans l’isoloir de gauche. Hercule quitta sa cachette et lança un Confundo dans le dos de l’ennemi. Il transplana dans la troisième grotte aux lucioles. Nott ressortit, hagard, balaya la salle avec son étrange détecteur, secoua la tête et fila dans la seconde cavité. Hercule répéta la manœuvre une deuxième, puis une troisième fois, transplanant en silence après chaque action. Nott, loin d’être idiot, comprit que la confusion ressentie à trois reprises n’avait rien de naturel. Il se jeta sur les isoloirs, à vive allure, pour surprendre le sorcier jouant avec son esprit et le figer. Jugeant ses Stupéfix inefficaces, il prit du recul et lança un Accio sur les trois rideaux. Le sortilège, suivi de trois Hominum Revelio, fut sans effet puisque Hercule se tenait derrière l’Anglais, à moins d’un mètre.
— Oubliette ! ordonna le Belge à sa baguette de cèdre.
Il s’appliqua pour retirer l’intermède de l’esprit d’Edward, par segments. Il ne laissa que l’entrée et la sortie dans chaque cavité et disparut en silence. Il réapparut à son point de départ : le bureau d’Alfred. Il n’était plus inoccupé.
Le sermon du docteur Beauxbâtons fut inévitable et justifié. Le Belge eut beau expliquer avoir dû jouer au Fléreur et à la souris avec l’Anglais, le médicomage jugea son attitude insensée.
— Mon garçon, le contre-espionnage 2, c’est l’affaire des adultes.
— Docteur, je l’ai surpris en possession d’une sorte de détecteur de magie et d’un plan de l’Académie qu’il annotait. Il sortait du centre de soins qu’il venait de cartographier. Il a agi à l’identique dans la salle du Sondeur. Il est clairement en mission. L’échange avec Poudlard n’est pas le fruit du hasard.
— Pourquoi avoir réclamé Eugénie ? Pourquoi pas toi, Hercule ?
— Parce que j’aurais refusé. Poudlard est trop similaire à l’Académie. Aucun intérêt pour ma part. Par contre, en éloignant Eugénie… ils…
— … t’atteignent ? C’est ça ?
Hercule le confessa en baissant la tête.
— Bien plus que je ne le voudrais…
— Ah… Bon ! Je vais glisser un mot à Grossel. Une inspection surprise. Je ne peux pas faire mieux.
— Merci, Monsieur. Une question, si vous m’y autorisez.
— Dis-moi.
— La réunion qui vous a tenu hors du centre de soins, peut-elle avoir été fomentée par Nott ou l’un de ses copains ?
— Aucune chance. Je suis sous serment.
— Les informations médicales à propos d’un patient sont sous le sceau de…
— Serment… inviolable. Dehors, Van Betavende. Vite !
— Oui, Monsieur.
Un serment inviolable ? Cela faisait deux en comptant le maléfice mentionné par Shin lorsque Hercule l’avait interrogé sur la discussion entre Dune et lui. Un pacte conclu après la proposition de Shin de créer un miroir liquide transplaneur. Y avait-il un rapport avec la promesse magique scellant la bouche du docteur ?
« J’espère que monsieur Grossel trouvera et confisquera le détecteur. Savoir cette chose entre les mains des suprémacistes est terrifiant. »
Il tenta de se rasséréner, revint à la bibliothèque, s’installa à l’écart des autres étudiants et s’adonna à l’activité initialement prévue : peaufiner le scénario.
La porte s’entrebâilla de quelques centimètres. Sigrid la poussa, ne laissant aucune alternative à son ami. Hercule maugréa. Elle investit la pièce et se désola en ne cessant de secouer sa crinière blanche en signe de désapprobation.
— Trois semaines pour deux meubles et un panneau de bois moche, à la décoration douteuse. L’héritage de Waldo, punaisé de la sorte, me fait penser aux papillons morts, épinglés par les lépidoptérophiles.
— Je manque de créativité.
— C’est un euphémisme. Depuis notre départ de l’agence, tu n’as rien créé.
— Je sais.
— Souhaites-tu que j’expose ma théorie, à ce sujet ?
— Pourquoi pas…
— Cet été, je vivais à tes côtés. Même si tu gardais tes pensées profondes, ta souffrance pour toi, j’étais là. On partageait le même logement, nos repas, comme deux colocataires, complices. Ton esprit était apaisé par ma présence, les enquêtes, les rebondissements et tu exprimais ton inventivité au service de tes projets. Ici, pas d’enquête à mener, pas de lieu improbable à explorer, pas de nation à infiltrer et même pas de suprémacistes à combattre. Alors, tu aides tous ceux qui ont besoin de toi. Mais les membres de ton club, Jeanne et la liste qui ne demande qu’à s’allonger, ce n’est pas suffisant. Il t’en faut plus, pas en quantité mais en difficulté.
Sigrid était dans le vrai, comme toujours lorsqu’il s’agissait d’analyser son comportement. Elle réclama un fauteuil bien rembourré au Sondeur et s’installa durablement, silencieuse, se contentant de l’observer.
— Quoi ? Pourquoi me dévisagez-vous ainsi ?
— Pour te contraindre à réagir, à t’exprimer.
— Vous l’avez dit. Il me faut un défi de taille, ardu. N’importe quoi.
— Et tes quatre énigmes ?
— Dans l’impasse, pour l’instant.
— L’interview du professeur Racine pour écrire un roman ?
— Pas initiée.
— Les confidences d’Emma ?
— Aucune. Elle est réservée et même inhibée par Umbelina.
— Jeanne.
— Mon rayon de soleil… Cette fillette est si attachante, touchante. Elle éprouve de vraies difficultés, à cause du fonctionnement de son esprit. Il n’est pas lent mais au contraire, tout va trop vite pour elle. Nous avons établi un programme hebdomadaire. Une matière par soir, sauf le dimanche, jour de repos.
— Comment cela se passe-t-il ?
— Je crois qu’à la fin de l’année, je serai en mesure de brocarder le Sondeur à tout instant. Voulez-vous entendre le résumé de la semaine passée en compagnie de mademoiselle Delacour ?
Sigrid accepta et s’enfonça dans le fauteuil. Hercule se lança dans l’exposé, les yeux enfin réveillés et pétillants.
La leçon de Maléfices, Enchantements et Sortilèges du lundi soir s’avéra compliquée à mettre en œuvre avec Jeanne car pour chaque charme enseigné, il faudrait trouver le levier animant la fillette. L’impatience notoire et le découragement rapide, récurrent, n’arrangeaient rien aux affaires de l’enseignant belge. Catherine Rodriguez, la mère de Firmin Boulanger, âgée de 73 ans, était la préceptrice retenue pour transmettre l’histoire de la magie, le français, les mathématiques ainsi que l’étude des us et coutumes moldues. Aux dires de Sidonie et Jacques, habilement aiguillés sur le sujet par Hercule, la grand-mère faisait face à une dispersion de l’attention similaire.
Si Jeanne épuisait son mental, à papillonner, elle faisait preuve d’un acharnement à parfaire la maîtrise d’un sort dès qu’elle franchissait le fossé creusé entre la défaite et la victoire. Les exemples les plus flagrants survinrent avec Finite et Protego. Pour arracher le premier à la baguette de Jeanne, Hercule dut se mettre en danger. Il s’administra un Oscausi étendu. L’enchantement fermant la bouche d’une personne à l’aide d’une membrane, afin de la priver de parole, fut étiré pour couvrir ses narines. Lorsqu’il décrivit, au préalable, ce qu’il allait accomplir, l’élève se mit à pleurer et le supplia de renoncer. Une réaction émotionnelle qui l’incita à agir.
— Oscausi Totalum !
Privé d’air, il devint vite écarlate. Jeanne agita sa baguette, prononçant Finite sur toutes les tonalités vocales. Puis, elle tenta de griffer la membrane avec ses ongles. Ne parvenant pas à ses fins, elle cessa de se disperser et ordonna, déterminée :
— Finite !
La membrane s’évanouit dans les airs. Hercule inspira un grand coup et haleta durant une minute, jusqu’à ce qu’il retrouve meilleure figure. Ensuite, il lui livra son sentiment. Elle avait fait preuve de fermeté, comme lorsqu’elle commandait au balai Harpie de s’éveiller ou de sommeiller.
— Ne fais plus ça !
— Oh que si, Jeanne ! Votre magie est faite d’émotions, ma chère. Je vous en causerai des palanquées.
Après n’avoir produit que des étincelles avec Protego, elle fit un bond spectaculaire lorsque son aîné décida de changer de méthode. Au lieu de se tenir à ses côtés, pour qu’elle l’imite, qu’il guide ses mains, qu’il décrive son état d’esprit, son ressenti dans le ventre, le cœur, il lui fit face.
— Lancez votre Periculum. Contre moi. Visez le ventre. Faites-moi reculer !
— Tu es sûr que… ?
— Allez-y !
Elle obtempéra en y mettant du cœur. Hercule n’opposa aucune protection. Il fit un vol plané de trois ou quatre mètres et s’en tira avec des écorchures et des hématomes. Sa robe sorcière avait roussi. Il se releva en s’appuyant sur sa canne ; elle voulut l’aider.
— Non ! Je ne suis toujours pas hors d’état de nuire ! Recommencez !
Il encaissa plusieurs coups douloureux. Il finit par parer d’un Protego.
— Encore ! Allez-y ! N’arrêtez plus ! Faites-moi plier !
Elle lui offrit un authentique feu d’artifice et il dévia chaque tir.
— À mon tour, Mademoiselle ! s’écria-t-il. Repulso !
— Protego !
Elle recula mais ne fut pas déstabilisée par le sort jeté avec modération.
— Repulso !
— Protego !
— Repulso !
La fillette esquiva. Son bouclier devint de plus en plus solide, convainquant, rapide. Elle se prit au jeu.
— Periculum !
Elle prit l’avantage et exulta. Hercule fit exprès de ne pas parer et mordit la poussière. Il fut séparé de sa baguette mais pas de sa canne. Il la leva et marmonna :
— Expelliarmus !
La baguette de Jeanne s’envola et atterrit dans les mains du garçon.
— Eh ! C’est de la triche ! C’est une fausse canne !
— Les sorciers ont plus d’un tour dans leur sac ! Voulez-vous que je vous raconte comment j’ai vaincu la plus puissante sorcière de l’école ?
— Ouiiii !
Elle vint près de lui, tête contre épaule et se nourrit du récit avec appétit.
Les progrès de Jeanne en sortilèges auraient été jugés insuffisants ou trop énergivores, à l’Académie. Mais ce qui était valable pour cette discipline, n’était pas une règle absolue appliquée aux autres. Le Belge découvrit la vraie nature de la magie de Jeanne dès le premier mardi où il la conduisit à l’Académie. Lorsqu’il l’amena dans la pièce secrète, elle s’extasia devant l’arrangement.
— C’est joli. J’aime bien le lit. On dirait un nid.
— C’est l’idée. Donnez-moi la main.
Il lui fit traverser le mur de quartz. La transition fut violente. La véritable chambre lui déplut.
— C’est quoi, ici ? Un débarras commun ? C’est la chambre de Rosier ?
— Rosier n’est pas dans ce bâtiment. Avoir dû partager la même chambre que lui durant une année, fut insupportable. Non, ici, c’est mon lieu de résidence.
— Hein ? Mais l’autre, à côté, la jolie ?
— C’est… J’ai demandé à l’âme du château de reproduire la chambre d’Eugénie.
— Oh… Elle est partie à Poudlard, c’est ça ?
— Oui.
— Elle te manque, hein ? Pas vrai ?
— Elle me manque… Bon… Pour nous rendre à la ménagerie, je vous demanderai de fermer les yeux. Nous prendrons un chemin secret pour éviter l’entrée du bâtiment. Si nous passions devant entre 22h00 et 6h00, nous serions punis avec un sort nous forçant à dire la vérité pendant toute une journée.
Il entrouvrit la porte. Jacques barbotait dans l’onsen, un livre ouvert posé sur le rebord, répétant sa leçon d’histoire de la magie. Hercule murmura :
— Vous voyez, l’entrée, à deux mètres ? Il y a un escalier qui va à l’étage.
— Oui.
— Vous traversez et grimpez quelques marches. Ensuite, je vous rejoins. Prête ?
— Oui.
— Allez-y !
Elle fila en douce. Comble de malchance, l’ouverture de l’entrée se déclencha. Jacques se retourna lentement pour vérifier l’identité du visiteur. Il s’exclama :
— Ah c’est toi, petit gredin ! Tu pars à la chasse aux mulots ? Amuse-toi bien !
Hercule vérifia les dires de son ami et aperçut la silhouette féline de Flèche se découpant sur fond de lune descendante. Il franchit la courte distance, salua le Cracmol et prit la direction de l’étage.
— J’ai eu peur, murmura la fillette.
— Flèche a dû détecter votre présence et s’apprêtait à faire demi-tour. Bien… Fermez les yeux. Ne trichez pas.
— Voilà.
— Ouvrez-les.
Le tandem se trouvait dans les écuries. Les Abraxans dormaient, debout. 3
La fillette, en extase devant leur beauté, leur majesté, demeura muette de longues secondes avant de poser une première question, sans cesser de s’ébahir.
— Comme ils sont beaux ! Ce sont des Abraxans ! Les plus belles créatures. Avec les licornes. Mais… ils dorment ?
— Oui. C’est pour cela qu’il faut continuer à chuchoter. Ce sont des créatures pacifiques mais leur taille et leur force les rendent dangereuses. Comme les chevaux, les Abraxans nourrissent de l’attachement ou de la répulsion envers certains sorciers. Comme le dit une expression moldue, « ils ont leurs têtes » ! Celui-ci, avec la queue en mouvement, se nomme Gunnar. Quand l’infâme Rosier est puni et doit nettoyer les écuries, il ne cesse pas de se déplacer pour le coincer et lui administrer de bons coups de sabots.
— Parce qu’il est méchant avec les Abraxans ?
— Rosier est mauvais avec tous les êtres. C’est sa nature. Il est irrécupérable.
Aslaug tourna la tête en direction des enfants. Jeanne lui parla sans retenue.
— Bonjour. Je m’appelle Jeanne. Désolée de te déranger.
Aslaug parut ronchonner, mais elle répliqua aussitôt :
— Cette bonne odeur, ce sont les sablés aux pommes que Hercule a réclamés.
La créature souffla quelques trémolos, fit demi-tour et s’approcha des barrières.
— J’ai gardé quelques pommes entières sur moi. Je n’en aurai pas assez pour tout le monde. Hercule, je peux lui en donner ?
— Les Abraxans aiment les fruits et les légumes. Ils boivent de l’eau mais après un long voyage, ils reconstituent leurs forces avec des alcools forts comme le whisky, le cognac, l’armagnac. Mais… Dites-moi… Vous comprenez les hennissements d’Aslaug ?
— L’Abraxan est une créature parlante, non ? Comme la grosse fouine qui dit toujours des gros mots ?
— L’Abraxan n’a pas le don d’imitation du Chartier.
— Ah… Hein ? Ta pomme ! Tiens ! Ben, de rien ! Heureuse de te faire plais…
Aslaug déploya ses ailes et en rabattit une sur la tête de Jeanne, avec douceur.
— Votre baguette !
— Quoi ?
— La traductrice universelle décrypte les hennissements. C’est… fantastique ! Mon expérience a fonctionné !
La créature demanda la permission de quitter son box afin de permettre à Jeanne de grimper sur son dos. Hercule ouvrit la barrière, amena la monture dans l’arène centrale et aida son élève à se jucher entre l’encolure et les ailes. Elle rit si fort que les autres pensionnaires furent tirés de leurs songes.
— Mais c’est quoi, tout ce raffut ?
— Rostock ! Aslaug a trouvé le moyen de se carapater ! Il se promène dans le manège avec une fillette et… Ah ! Hercule veille au grain.
— Comment ça ? Ce n’est pas l’heure des exercices ! Mais… qui est cette jeune personne ? Aslaug, présente-nous ! Ah si seulement nous pouvions sortir cinq minutes !
— Hercule, Rostock demande s’ils peuvent venir me saluer.
— Avec joie.
Le garçon ouvrit tous les emplacements individuels. Rostock, Sigfried, Sigi, Gunnar et Fafnir rejoignirent Aslaug. Jeanne fut choyée par les créatures attentionnées. Elle partagea les deux dernières pommes en quartiers et distribua avec équité. Les chevaux ailés s’étonnèrent de ne jamais avoir vu la demoiselle parmi les élèves d’Ursula et Hercule exposa la raison. Ils furent scandalisés qu’une personne aussi délicate, aussi prévenante ait été écartée de l’Académie. Le Belge soutint leur indignation collective et déclara qu’il avait réagi dès la rentrée. Ils durent prendre congé et promirent de revenir prochainement. La visite de la ménagerie fut écourtée au profit de la serre. Jeanne s’intéressa aux végétaux, posant des questions sur leur utilité, leurs propriétés. Conscient qu’elle ne retiendrait rien de l’avalanche d’informations, il se plia néanmoins à l’exercice. Le fait que chaque culture entre dans la composition d’une potion, d’un onguent, la fascina. Quand elle aperçut le contenu des carrés potagers en mouvement perpétuel, elle désigna des plants de persil et demanda dans quel breuvage ils servaient.
— Ils sont utilisés pour accompagner les légumes, les viandes, les soupes. Ils sont l’ingrédient principal du beurre maître d’hôtel.
— Ah bon ?
— Il s’agit de persil. Les carrés servent à cultiver les aromates et un certain nombre de légumes consommés à l’école.
— Oh mince ! J’suis bête !
— Vous n’êtes pas bête ! s’emporta Hercule. Regardez-moi, Jeanne ! Le premier qui osera vous affubler de bêtise, recevra un sortilège cuisant ! Je ne le tolérerai pas.
— D’accord. J’suis pas bête. J’aime pas trop ça, le persil.
— Ah…
— J’ai failli oublier. J’ai cuit les sablés.
Elle fouilla dans une poche de sa robe sorcière et en retira un sachet de papier. Elle le tendit à son accompagnateur.
— Merci. Avez-vous bien suivi la recette ?
— Oui.
Il croqua l’un des palets à la pomme, mâchouilla longuement et analysa chaque ingrédient. Il sourit et livra son verdict.
— Ils sont très bons.
— Merci !
— Vous avez effectué un changement.
Elle confirma avoir remplacé le beurre par de la margarine moldue, sur le conseil de Claudia refusant de voir le moindre produit laitier à table, hormis le lait des enfants. Jeanne fut estomaquée par la sensibilité du palais de son professeur. Hercule partagea alors quelques mésaventures vécues par lui ou ses camarades, lors de la préparation de potions. Il insista sur le fait que l’irrespect d’une étape, d’un ordre, l’omission ou la substitution d’un ingrédient, conduisait toujours à des effets inattendus, dangereux, voire mortels. Il illustra son propos avec la potion Cistus Inversus, si délicate que l’origine géographique d’une fleur entrant dans la recette, changeait le résultat.
— Comment je vais faire, Hercule ? J’oublie tellement de choses, tous les jours ? Et c’est pire si on vient me parler ou même m’observer.
Il lui offrit un petit grimoire à la couverture souple et aux dimensions modestes, environ 25 centimètres sur 15.
— Il me plaît. Il n’est pas très beau mais c’est… Je sais pas dire pourquoi.
— Voulez-vous en connaître la raison ?
— Ouiiii !
— Ses proportions sont idéales. Elles aboutissent au nombre d’or. Il est obtenu en divisant le plus grand chiffre par le plus petit et doit s’approcher de 1,6. C’est un exercice très amusant.
— À quoi va servir le grimoire ?
— À écrire.
— Mais quoi ?
— Tout ce que je vous demanderai. Les informations que je vous donnerai, les devoirs, les recettes de potions, les noms de créatures, les soins dont elles ont besoin. Écrire est la réponse universelle pour celles et ceux dont le cerveau travaille sans interruption, sans les laisser tranquilles. Un devoir ? Vous notez le sujet, les consignes et la date pour laquelle il doit être rendu. Une potion ? Vous notez la liste des ingrédients, la recette, le matériel utile et lorsque vous accomplissez la recette, vous mettez une croix dès qu’une étape est terminée. Écrire, toujours écrire. C’est ainsi que vous ferez la paix avec votre cerveau.
Sans crier gare, elle le gratifia d’une accolade spontanée. Mademoiselle Câline avait frappé plus vite que l’éclair. Ils terminèrent par la visite du bureau d’Ursula, fermé. L’adolescent pointa la serrure avec sa baguette.
— Alohomora !
La porte s’entrouvrit et il lui fit les honneurs.
— Ça, j’y arrive pas. J’ai essayé, hein ! Plein de fois !
— Le sort d’ouverture ? Vous avez obtenu des étincelles ?
— Oui. C’est énervant. J’aimerais bien réussir un charme toute seule.
— Vous n’exercez votre magie que depuis quelques heures.
— Je sais mais…
— … vous êtes impatiente. De plus, vous avez déjà réalisé un sort sans mon aide. Le Periculum coloré. Eh oui ! Faisons une petite digression. L’important, avec le sortilège Alohomora, ce n’est ni la façon de prononcer, ni le geste. Ce qui compte, c’est l’état de la serrure dans votre tête. C’est ouvert.
— Elle était fermée.
— Je sais mais justement ! Vous devez la voir ouverte au moment de prononcer le mot. C’est l’image de la porte ouverte qui doit s’imposer à votre vision. Voyez-vous, en théorie, si vous maîtrisiez votre magie, vous n’auriez ni baguette, ni même besoin de dire le sort. La porte serait ouverte parce que votre magie le désirerait. Le contre-sort, Collaporta, fonctionne sur le même principe : voir la porte fermée.
— J’ai du mal à comprendre.
— C’est normal. Ce n’est pas facile à réaliser et cela s’accorde mal avec votre magie. Pour l’instant. Nous le verrons en temps voulu. Rien ne presse.
La fillette protesta, maugréa parce qu’elle désirait apprendre aussi vite qu’à l’Académie. Hercule devina qu’elle désirait jeter un pavé dans la mare du Sondeur et dans celle de sa famille. Le garçon lui confia que d’après le portrait brossé par Roxane et Sidonie, les difficultés d’apprentissage rapportées par les aînées, il n’espérait pas avoir enseigné plus d’un sort avant Noël. Il pensait même que ce serait merveilleux si elle le maîtrisait en fin d’année 1920. Or, Jeanne en avait réussi trois, en moins d’un mois. C’était bien mieux que certains élèves admis à l’Académie. Mieux que Katarina, longtemps tenue en échec. Bien mieux que Laurine qui avait failli redoubler et qui, comble de déveine, était dotée d’une baguette défectueuse. Comparés à bien des étudiants, les progrès de Jeanne en M.E.S étaient excellents.
— Si j’ai décidé de vous montrer différents aspects de la magie, en changeant de discipline chaque jour, c’est pour reposer la vôtre et lui laisser le temps de faire le plein d’énergie. Comprenez-vous ?
— Pas vraiment.
— Je cherche un exemple pour vous éclairer… Hum… Savez-vous nager ?
— Oui ! Papa m’a appris il y a trois ans.
— Où allez-vous vous baigner ? Au lac de Matemale, près de Formiguères ?
— Oui.
— Décrivez-moi tout ce que vous avez fait là-bas. Toutes les activités.
— J’ai nagé. Je suis allée sous l’eau pour trouver des poissons. J’ai fait de la pêche, une seule fois. Je n’ai rien attrapé. Et on a joué avec un ballon de baudruche, dans l’eau, avec Roxane et Sidonie.
— Bien.
— L’année dernière, papa a loué une barque et on a fait le tour du lac.
— Un lac, la magie. Plusieurs sortes d’activités lacustres, plusieurs pans de la magie. Vous comprenez ?
— Mieux.
— Quand vous plongiez pour voir des poissons, comment vous y preniez-vous ?
— Je respirais un grand coup, je bloquais et je nageais sous l’eau. Mais c’est difficile. L’eau, c’est plus dur que l’air.
— Plus dense, en effet. Et vous remontiez à la surface ?
— Ben oui, j’suis pas un poisson !
— Vous replongiez aussitôt ?
— Oui.
— Est-ce que ça durait autant de temps, plus ou moins ?
— Moins.
— Vous plongiez sans arrêt, toute la journée ?
— Non. Au bout d’un moment, je m’arrêtais et je faisais autre chose.
— Pourquoi ?
La réponse fusa : elle était fatiguée. Elle n’eut alors plus de difficulté pour admettre qu’elle devait observer des périodes de repos, sans qu’elles s’apparentent à du farniente, que le programme hebdomadaire était conçu pour la contraindre à recharger sa magie. En prenant de l’âge, de l’assurance, elle pourrait repousser ses limites mais la frontière ne disparaîtrait pas pour autant. Un jour, lorsqu’elle aurait atteint un âge vénérable, la puissance de sa magie cesserait de la maintenir en vie.
Après avoir fait le tour des différentes pièces, ils quittèrent les lieux. Alors qu’il priait Jeanne de fermer les yeux, Flèche fit son apparition. Il trottina jusqu’aux sorciers et se frotta à leurs jambes, réclamant sa dose de caresses. Jeanne conversa avec lui. Il lui proposa un surmulot frais ; elle déclina poliment. Elle avoua qu’elle adorerait avoir un animal de compagnie mais ses parents détestaient les bestioles de tous poils, sauf les Jackalopes. Pourtant, à part cavaler et sauter comme des fous furieux, ces créatures ne savaient pas faire grand-chose. La fillette, accroupie dans l’herbe humide, sans se préoccuper de ses chaussures et du bas de sa robe, reçut soudain les huit kilos du félin décidé à se lover entre ses bras.
— Oh ! T’as vu, Hercule ?
— Il vous adore. Quel succès !
— Il dit que mon odeur est parfaite. C’est rigolo !
Hercule jeta un coup d’œil discret à sa montre. Il était 23H15. Le temps s’écoulait vite en sa compagnie.
— Nous devons y aller, Jeanne. Navré.
— Dommage ! J’aurais bien voulu voir d’autres animaux.
— Mardi prochain. Promis.
— Y a un dragon ?
— Que nenni ! La directrice nous étriperait si nous en ramenions un ici !
— J’espère que j’en verrai un, un jour.
Ce fut comme une évidence. La magie de Jeanne cadrait à la perfection avec le monde animal. Il transplana en direction de la salle blanche du Gerbera.
Les autres jours passés en compagnie de la fillette, à appliquer une nouvelle discipline par soir, confirmèrent le pressentiment du Belge. En métamorphose et arts magiques, il tenta d’abord de lui faire arrondir les arêtes d’un cube de bois. Sans succès. La visualisation pêchait. Il l’invita à ne pas se décourager. L’envoûtement d’un morceau de quartz, afin qu’il devienne luisant – premier exercice du tome 1 d’Agate Jasper consacré aux bijoux et minéraux – fut un échec qui déclencha des larmes. Au point où, pour la consoler, il proposa un concours de Periculum colorés dans le ciel. Après l’intermède, il la rassura.
— Vous savez, tailler des cubes ou allumer des cailloux, on ne peut pas dire que cela serve beaucoup dans la vie quotidienne. Il vaut mieux connaître Protego. C’est le sort que j’ai le plus utilisé. Grâce à Rosier qui rêve de m’occire.
— Occire ? Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Occire est un synonyme du verbe tuer.
— Un syno quoi ?
L’espace d’une seconde, il crut que l’esprit d’Eugénie avait voyagé et investi le corps de mademoiselle Delacour.
— Un synonyme, c’est un mot qui peut en remplacer un autre parce qu’il veut dire presque la même chose. Si je vous dis, par exemple : votre exercice, c’est bon ou c’est bien, « bon » et « bien » sont des synonymes.
— D’accord. Pourquoi on invente des mots s’ils veulent dire la même chose ?
— J’ai dit presque pareil. En réalité, dans certaines situations, on ne mettra pas n’importe quel mot. Vos sablés à la pomme, je les ai trouvés bons ou bien ?
— Bons. Bien, ça ne se dit pas pour la nourriture.
— Sauriez-vous trouver un synonyme pour « les biscuits sont bons » ?
— Euh… délicieux. Non, c’est trop. Délicieux, c’est comme excellent.
— Que diriez-vous si je disais : vos biscuits sont goûteux.
— C’est bien. Ils ont du goût mais ce n’est pas les meilleurs.
— Tuer est un mot qui comporte une liste incroyable de synonymes. C’est parce que Rosier a rêvé au moins cent fois de m’éliminer de différentes manières !
La note d’humour aida à faire passer l’amertume de l’échec des apprentissages. La métamorphose et les arts magiques exigeaient un niveau élevé de concentration et un effort durable, sans parasitage télépathique. Des qualités dont l’émotive et instinctive Jeanne était dépourvue.
Le soir consacré au soin connut plus de réussite dans le sens où, même plusieurs jours après, la fillette se souvenait que l’essence de Dictame était le produit passe-partout du soigneur, qu’il convenait aux sorciers, aux Moldus et aux créatures magiques. De même, bien qu’elle ne réussît point Episkey avant plusieurs séances, elle n’oublia jamais qu’il ne servait pas qu’à redresser des os ou cartilages déplacés mais aussi à refermer de petites coupures, pas trop profondes, à condition qu’elles ne proviennent pas d’une morsure ou d’une piqûre sinon, le patient risquait de mourir empoisonné.
— C’est pour cette raison qu’un…
— … étage entier de Bonpied est dédié aux accidents, blessures causés par des plantes ou des créatures.
— Exact ! Et plus on connaît…
— … le nom des végétaux et des animaux, plus on sait quel antipoison donner.
En attendant la venue de résultats, Hercule s’administra quelques coups de batte de Quidditch sur le nez et l’enjoignit à mettre tout son cœur, son amour dans le geste de réparation.
Enfin, après s’être creusé les méninges pour trouver une potion pas trop compliquée pour débuter, Hercule renonça à l’atelier Delacour et réaménagea sa chambre en laboratoire de potions digne de ce nom. L’espace dévolu au shikibuton fut réduit à la portion congrue. Il roula le couchage au soir du jeudi 6 octobre et le rangea dans la valisette, toujours prête pour un départ inopiné.
Pour délivrer la première leçon de potions, Hercule débarqua dans la chambre secrète où Jeanne venait de faire son apparition. Sa tenue provoqua plusieurs onomatopées. Il l’invita à passer dans l’autre pièce. Elle eut la sensation de se retrouver ailleurs.
— Ce soir, vous allez être initiée à la science des potions. Bien qu’il s’agisse d’une branche de la magie, les breuvages exigent la rigueur qu’on trouve dans les sciences. C’est la discipline la plus sérieuse, la plus exigeante, la plus précise.
Il commit un mouvement ample en direction de la paillasse et déclama :
— Voici à quoi ressemble un laboratoire. Il y a d’abord le matériel principal. Des chaudrons – nous en avons deux sortes ici –, un Feu magique pour la cuisson, une ou plusieurs cuillères en bois et de quoi nous protéger. Un tablier de cuir pour ne pas recevoir d’éclaboussures, des lunettes sans correction pour nos yeux fragiles et des gants, car nos mains sont les parties les plus proches de la potion. Équipez-vous ! Tablier, lunettes, gants. Dans cet ordre.
Elle chaussa les protections individuelles.
— J’ai trouvé une recette assez facile. C’est un breuvage pour lutter contre les furoncles, d’horribles boutons pleins de pus. L’avantage avec cette potion, c’est que si on la rate, elle donne ces fichus furoncles.
— Oh !
— Je boirai votre potion. Si elle fonctionne, elle soignera le maléfice Furonculose que je me serai jeté. Sinon, eh bien… vous devriez vomir en me voyant.
— Oh !
— Ce soir, nous ne fabriquerons rien. Nous le ferons vendredi prochain.
— Tu m’expliques tout avant, c’est ça ?
— Tout à fait. Je vais parler du matériel, des ingrédients, vous faire noter la recette et toutes les phases à respecter. En potions, on ne retient qu’une règle, la seule qui compte vraiment : si, à la fin de la recette, le breuvage n’a pas la couleur, la texture, l’odeur, la saveur ou l’aspect attendus, on jette ! On n’utilise pas, on ne boit pas, on n’applique pas. Jamais ! Et pour être sûr que je ne manque aucune étape, voici que je fais. Quand il est écrit une consigne, je l’applique et j’inscris tout de suite une croix en face. Comme ceci.
Il prit une plume et traça un X devant le premier ingrédient. Il usa ensuite de sa baguette pour effacer la marque d’un Notam Evanesca.
— D’accord.
— Maintenant, comme vous pouvez le voir, sur les étagères, j’ai installé une cinquantaine de bocaux. Comme je suis gentil, j’ai tourné les étiquettes vers nous, pour gagner du temps. Ouvrez votre grimoire.
Elle tendit l’objet où elle avait déjà noté des travaux, des conseils.
— Cela prendrait du temps mais d’ordinaire, je vous demanderais de recopier la recette. Soit à la plume, soit avec un sortilège. Je m’en occupe.
Il agita sa baguette avec le Gemino adéquat.
— Commencez par lire les ingrédients. Un par un. Prenez le bocal correspondant et posez-le sur la paillasse. N’oubliez pas de cocher à chaque ligne.
Elle se conforma aux demandes, lut les éléments requis et descendit les cinq bocaux utiles.
— Il y a (5) ingrédients.
— Orties séchées.
— Crochets de serpent (ou en poudre).
— Limaces à cornes.
— Piquants de porc-épic.
— Mucus de Veracrasse.
Elle recompta les bocaux. Elle revérifia la liste à la demande du garçon.
— C’est parfait. Une bonne recette donne le nombre total d’ingrédients, entre parenthèses, pour éviter les erreurs. Si elle propose un produit de remplacement, comme des poudres, aucun souci. Par contre, s’il n’y a rien de précisé, on ne fait pas d’échange. Par exemple, là, il faut des limaces à cornes entières. Pas séchées et lyophilisées. Si ce n’est pas écrit, c’est interdit.
— D’accord.
— Vous allez lire toutes les lignes de la préparation pour voir si vous comprenez tous les mots, les instructions. Ensuite, vous relirez une seconde fois pour établir la liste qui nous manque : le matériel. On ne se contente pas du chaudron, du Feu et des cuillères. Allez-y !
Elle déchiffra le procédé.
— Préparation (1 heure)
— Remplir le chaudron de cuivre avec deux litres d’eau et faire bouillir en réglant le feu sur 150 °C.
— Ajouter 100 grammes d’orties séchées.
— Régler le feu sur 100 degrés.
— Attendre que cela devienne vert.
— Pendant ce temps, ajouter 6 crochets de serpent dans le mortier.
— Écraser à l’aide du pilon pour obtenir une poudre fine.
— Ajouter 4 mesures (pointe de couteau) de la poudre dans le chaudron.
— Attendre que cela devienne rouge.
— Ajouter du mucus de Veracrasse jusqu’à ce que la potion devienne rose.
— Chauffer jusqu’à ce que la potion devienne orange.
— Faire chauffer le mélange à 250 °C pendant 10 secondes.
— Agitez votre baguette.
— Laisser bouillonner la potion pendant 39 minutes à 120 ° C
— Ajouter 4 limaces à cornes dans le chaudron.
— Ajouter 2 épines de porc-épic dans le chaudron.
— Remuer 5 fois dans le sens des aiguilles d’une montre.
— Agitez votre baguette.
— Retirez le chaudron du feu.
Il put contrôler que la fillette n’avait pas de problème de vue, ni de lecture. Le déchiffrage était bien souvent un écueil pour les élèves étrangers. Il précisa que parfois, aucun temps n’était indiqué pour fabriquer la recette. Dans ce cas, il fallait calculer, à peu près, combien chaque étape prendrait pour avoir une idée générale.
Il consacra la suite de l’heure à lui montrer le fonctionnement du Feu magique, en mettant de l’eau dans les chaudrons. Elle s’aperçut qu’à réglage et quantité identiques, l’eau bouillait bien plus vite dans le chaudron en cuivre que dans son homologue en fonte. Il illustra son propos en lui demandant si elle avait déjà fait des confitures ou de la soupe. Elle adorait aider sa mère ou les elfes. À sa question sur les ustensiles utilisés, elle répondit que les fruits destinés à la confiture allaient dans la bassine de cuivre tandis que les soupes cuisaient dans le chaudron en fonte.
— Pourquoi ?
— Je ne sais pas.
— Pour réaliser une confiture, il faut préserver les fruits. On chauffe vite mais pas trop longtemps. Pour concocter une bonne soupe, on démarre à froid et on fait mijoter ses légumes jusqu’à ce qu’ils fondent, à feu modéré. Pour les potions, si on nous demande de chauffer vite, fort et peu de temps, ce sera le cuivre. Si la potion dure des semaines, on choisira le chaudron en fonte.
— Oh… Mais pourquoi ça va vite dans le cuivre et doucement dans la fonte ?
Il expliqua que les métaux ne diffusaient pas la chaleur de la même façon. Il existait des tableaux mentionnant la conductivité thermique pour chaque sorte de métal. Celle de la fonte était évaluée à 50 alors que le cuivre atteignait 390. Les chaudrons en argent étaient les plus rapides à chauffer avec un chiffre de 420.
Avant d’en terminer, il lui narra l’histoire de l’enfant arrivé aux urgences avec la tête coincée dans un chaudron d’argent. 4 Puis, il lui demanda de relire la recette et de sortir tout le matériel mentionné pour fabriquer l’antidote. Elle n’oublia ni le bécher gradué, ni le couteau, ni le mortier et son pilon. Elle pensa au thermomètre et à la montre pour contrôler les durées. Elle posa tout le matériel sur la paillasse, satisfaite. Elle était prête pour la prochaine étape. Il la félicita pour sa concentration et son sérieux. Les potions avaient peut-être la vertu de canaliser la fillette.
1 Au 19ᵉ et au début du 20ᵉ siècle, c’était le terme utilisé pour la science-fiction, un mot inventé en 1929 et popularisé par les comics books dans les années 1950.
2 Le terme fut utilisé pour la première fois en 1899, par Georges Clémenceau, dans son ouvrage « L’iniquité », au sujet de l’affaire Dreyfus.
3 Le cheval peut dormir debout mais doit s’allonger pour atteindre le sommeil paradoxal.
4 Voir Beauxbâtons, « La dernière chance ».