Après le départ d’Hercule et durant les jours qui suivirent, ce fut un défilé de soutien, en classe, au Quartier Général, dans les jardins enneigés. Il les accueillit avec une indifférence polie, anesthésié. Umbelina présenta ses excuses au Belge, en public, ce qui l’ulcéra. Elle affirma que ses paroles avaient dépassé sa pensée et promit de changer d’attitude envers Emma qui, après une période d’observation attentive, ne paraissait pas dangereuse. Elle accepta d’accueillir la fillette aux entraînements de Quidditch. Elle le pria de revenir au sein de l’ordre qu’il avait initié, ce qu’il contesta intérieurement. Il l’écouta vider son sac, sans opposer un mot. Elle imagina sans doute faire des concessions, négocier, une fois de plus. Il n’y avait rien à marchander, parce qu’il ne la croyait pas une seule seconde. Ce n’était plus une histoire de confiance accordée ou retirée mais une question de délai. Tôt ou tard, un nouveau dérapage aurait lieu. Il en était convaincu et lui lancer cette pensée à la face était stérile. Il la dévisagea, laissa couler une larme et lui tourna le dos sans prononcer une syllabe. La seule à qui il se confia, ce fut Sigrid et ce fut lapidaire. Il résuma son sentiment en une phrase.
— Umbelina va tout perdre et pas seulement ma confiance et mon amitié.
Depuis, il ne la nommait que par son titre de demoiselle et son nom de famille. Dès qu’on parlait d’elle en sa présence, il changeait de place, de pièce, d’horizon. Depuis une semaine, il ne se présentait plus au restaurant. Il grappillait des fruits, du pain quand l’occasion de chaparder lui était donnée. Sigrid signala son attitude auprès de Dune, inquiète et des médicomages.
Face à l’obstination du garçon, la référente Gerbera demanda à ce que le système de desserte de plats inventé par Jean soit mis à sa disposition. Orby, au courant de la situation, supplia le chef Feuillantine de servir son ancien maître. Le jeune Belge refusa tout traitement de faveur, s’appuyant sur le règlement de l’école ne prévoyant la prise de repas en dehors du réfectoire que pour raison de santé – hospitalisation, épidémie –. Son visage s’émacia peu à peu. Le docteur Beauxbâtons menaça de le séquestrer au centre de soins et de le nourrir de force. Hercule finit par accepter l’invention du professeur Racine mais s’abstint de garnir les plateaux.
En parallèle, l’élève travailla d’arrache-pied. Une pluie continuelle d’OR récompensa ses efforts. Il éprouva un regain de motivation à éveiller la magie de Jeanne, jamais plus heureuse que lorsqu’elle entrait dans la serre et dans la ménagerie pour y découvrir mille et une informations passionnantes et y délivrer des soins attentionnés. Il prépara le second scénario, encore plus fou que le premier et se régala à inventer des épreuves où les étudiants devraient faire appel à leur jugeote au lieu de leurs pouvoirs.
La plupart du temps, il trouva refuge chez Johannes où il put traquer des irrégularités sur les registres des entrées et sorties de l’hôpital Bonpied – Adrien Céladon, bien vivant et libre, était toujours noté comme patient, Ambroise Fontebrune n’apparaissait pas dans les colonnes –. Il eut aussi l’occasion de revoir Waldo qui se réjouit de découvrir, un soir, son neveu en tenue d’explorateur, couteau à la ceinture. L’oncle se passionna pour l’inventivité du garçon, approuva le recyclage ingénieux de sa vieille longue-vue. Hercule profita du degré 50 pour tenter de démêler l’imbroglio de l’embargo ougandais sur de nombreux produits magiques issus de la nation. Il échangea beaucoup avec Patxi, Adeline et sa mère. Il écrivit une longue lettre à Eugénie, n’omettant rien des dissensions apparues, sur la sensation que l’ordre allait voler en éclats. Il aurait aimé qu’elle soit là, qu’elle balaye tout d’un trait d’humour irrésistible et qu’elle ravive le feu sacré du Gerbera. Il tut ses sentiments, une fois de plus et ne révéla rien de ses hallucinations. Il se contenta de joindre une photographie – en couleurs – de son Gerbera.
Les jours s’écoulèrent, à peine rompus par quelques sursauts estivaux agréables. Dans la nuit du samedi 23 au dimanche 24 octobre, une masse d’air glacial descendit du pôle et s’installa sur la France. La veille, les températures incitaient à se vêtir léger. Le matin, l’hiver avait livré un assaut brutal. 80 centimètres de neige recouvraient le domaine. Ce ne fut pas le seul théâtre guerrier.
Il était 2H55. Des ombres se matérialisèrent de part et d’autre du boulevard Arago. Des craquements plus ou moins sonores précédèrent leurs apparitions. Les baguettes magiques entrèrent en action et firent preuve d’une coordination exemplaire. Elles érigèrent des barrières anti-transplanage à toutes épreuves et produisirent un dôme anti-Moldus autour du square masquant leur objectif : l’entrée des catacombes parisiennes. Tout intrus s’exposait à un effondrement et à un ensevelissement fatal sous des tonnes de gravats, végétaux et pavés.
Un sorcier de la CRS régla la file indienne pour s’introduire dans l’étroite bouche souterraine. Sous terre, le silence absolu fut de mise. Interdiction de parler, même en cas de danger avéré. Entre les Aurors, les Oubliators, les CRS et quatre membres du département des secrets d’État, c’est un peu plus de 70 individus qui se répandirent dans les veines de calcaire.
L’opération avait été montée dans le plus grand secret. L’ordre de mobilisation était tombé la veille. Il n’indiquait rien de plus que l’heure et le lieu du rendez-vous : le carré sorcier du cimetière du Père-Lachaise. Sur place, Guillaume de Franjac s’était adressé aux troupes interloquées en des termes martiaux.
— Mesdames, messieurs, à l’appel de vos noms, vous vous présenterez devant les chefs de groupe Vasseur et Prunellier. Ils vous remettront un brassard numéroté, une cagoule noire et un sac à extension. En contrepartie, vous vous délesterez de tous vos objets personnels et les introduirez dans un sachet estampillé de votre numéro de brassard. Bijoux, montres, alliances, pendentifs, talismans, parchemins, plumes. Tout. Vous ne conserverez que votre tenue sorcière, vos chaussures et votre baguette. Tout contrevenant sera renvoyé sur-le-champ et traduit en justice.
L’annonce avait glacé les sangs. Le Commandant devait avoir préparé un coup d’État pour s’entourer d’un tel luxe de précautions !
Tandis que la cohorte se délestait et s’emparait de son « paquetage », les commentaires murmurés allaient bon train. Quel objectif nécessitait un tel déploiement de forces ? Si des traîtres se dissimulaient dans les rangs policiers, ils étaient cuits pour contacter leurs employeurs illégaux. Pour leur confier quelle information ? La cible du commandant était inconnue. De Franjac avait verrouillé son affaire. En dix minutes, les préparatifs avaient été réglés.
— Mesdames, messieurs, nous allons nous lancer à l’assaut de la Place Gâchée. L’objectif est l’arrestation massive de tous les résidents. Ils doivent être pris vivants. Pour chaque capture, vous attribuez un numéro et vous le reportez dans l’habitat où le prévenu a été arrêté. La CRS, en priorité, interpelle et sécurise. Les Aurors fouillent les logements, collectent les preuves. Les Oubliators sont en couverture et se chargent de convoyer les prisonniers. Nos invités des Secrets d’État sont là pour jauger les saisies et établir un rapport sur les matériels à retirer de la circulation. Je précise : toute perte humaine constatée dans le camp ennemi vaudra au contrevenant un renvoi immédiat, assorti de poursuites judiciaires. Les sacs à extension et à sortilège d’allègement ont une capacité de stockage de trois prisonniers. Nous disposons de sacs supplémentaires, si nécessaire. Une fois conduits au ministère, les prisonniers seront incarcérés dans les cellules temporaires et interrogés sous Veritaserum. Leur identité sera contrôlée. Ils seront relâchés s’ils n’ont rien à se reprocher d’autre que leur situation miséreuse.
— Pourquoi cette opération ? demanda un chef de décime de la CRS.
— Nous avons reçu des informations alarmantes selon lesquelles un sorcier ou une métamorphomage se dissimule Place Gâchée. Français ou étranger, nous l’ignorons. Nous connaissons juste son objectif : assassiner le ministre de la Magie.
La déclaration fit froid dans le dos. Les métamorphomages étaient rares mais redoutables. Ils s’infiltraient jusqu’au plus haut niveau de pouvoir pour manipuler, détourner, tuer. Qu’ils apprécient ou détestent le ministre, les sorciers ne pouvaient pas ne pas adhérer à la rafle.
— Transplanage dans dix secondes, boulevard Arago. Un comptage aura lieu à l’entrée des catacombes. Tout numéro manquant ou en retard sera éjecté et poursuivi. Vous connaissez la chanson. Bonne chance à tous !
Le dernier homme, fermant la file indienne, se glissa sous terre. La marche dura un peu moins de dix minutes et déboucha sur une impasse faite d’un ossuaire. De Franjac enfonça ses doigts dans les cavités oculaires d’un crâne spécifique. Deux squelettes se reconstituèrent et procédèrent au dégagement d’un pan de mur vaporeux. Les troupes s’infiltrèrent à pas de loup et frappèrent les habitants plongés dans leur sommeil. Un Oscausi pour entamer les hostilités, un Petrificus Totalus pour faire bonne mesure. L’écrémage de la Place connut quelques ratés, avec des insomniaques pressés de se carapater, après avoir tenté de détruire tout ce qui pouvait les accabler. Tous ceux qui tentaient de prendre la fuite en transplanant, en furent pour leurs frais. Ils se rebellèrent, combattirent et cédèrent face au surnombre. Il y eut quelques escarmouches plus sérieuses dans les plus vastes et les moins miséreuses habitations. Elles causèrent quelques blessures légères, tant du côté des forces de l’ordre que de la racaille ou des sans-logis agressés. Le temps passant, le rapport de force entre habitants et assaillants bascula.
De nombreuses saisies furent réalisées. Elles portaient sur des artefacts interdits, des ouvrages de magie noire, prohibés, des marchandises volées, de la contrefaçon grossière, du trafic alimentaire. Quelques sorciers tentèrent d’incendier leurs logements pour ne pas écoper de lourdes condamnations. A 7H00 du matin, 198 personnes capturées par les policiers furent réparties dans les dix cellules libres, agrandies à coups de sortilèges, la veille, soit les deux tiers de la population estimée de la Place Gâchée. La première phase de l’opération était couronnée de succès. Il fallait transformer le coup de filet en victoire totale, en fichant ce beau monde.
Les Aurors suivaient les consignes de Gérôme Prunellier. Elles étaient simples : sortir le prisonnier numéroté du sac, mettre fin à sa pétrification, le confier à un infirmier pour un prélèvement sanguin destiné à déterminer s’il était porteur d’une maladie, l’envoyer dans la salle d’identification tenue par Stanislas De Grandamour, le conduire dans un box individuel, vérifier son identité, prendre un cliché du prévenu accompagné de ses empreintes, exiger qu’il justifie ses revenus, analyser sa baguette et recenser les cent derniers maléfices jetés avec, le confronter aux saisies effectuées, lui notifier les peines encourues en cas de possession de matériel délictueux. S’il était pouilleux, sale mais innocent ou vivant de mendicité, de petite rapine, le traiter avec une pincée de poudre Tergeo et le relâcher. Si l’analyse sanguine revenait positive, le placer dans la cellule des malades en attendant un examen par un médicomage. Les ressortissants étrangers, entrés légalement ou non sur le territoire, et les pauvres hères incapables de fournir leur identité étaient regroupés dans une geôle.
Les heures défilaient et le centre de détention était de plus en plus surchargé. Trois médicomages libéraux et deux praticiens de Bonpied furent réquisitionnés en urgence. Le rythme des interrogatoires s’essouffla, faute de place. Seule une vingtaine d’individus fut relâchée. Elle se composait de mendiants sans histoire et de miséreux travaillant pour quelques francs chez des Moldus nantis.
Place Gâchée, De Franjac, Montrose et Pourpoint fouillaient le moindre recoin et dénichaient de la contrebande bien dissimulée. Chaque trouvaille était ajoutée au numéro Flambios et chargeait les chefs d’accusation. Globalement, les forces de l’ordre avaient rencontré peu d’opposition. Néanmoins, un combat se distinguait par sa férocité et son issue. La bataille s’était déroulée dans le sous-sol d’un des rares immeubles collectifs. C’était l’antre d’une potionniste, en plein travail au moment de l’assaut. Cette anguille, anticipant les coups, avait opposé une forte résistance. Face au surnombre, elle avait changé de tactique et avait lancé un dragon de feu sur des cuves de produits inflammables reliées par des mèches. Un geste signant sa culpabilité ! Les flammes s’étaient propagées à une vitesse démentielle. En dépit de la jugulation de l’incendie par les Aurors, les dégâts brouillaient les pistes.
Montrose, baguette en main, fouinait les décombres de la cave. Il prenait garde à ne pas poser le pied sur des lattes calcinées. En dépit de ses précautions, l’une d’elles céda sous ses 110 kilos de muscles.
— Zut ! Eh… Mais… Qu’est-ce qu’il y a, là-dessous ? Accio latte cassée.
Les débris ligneux furent arrachés. Il s’accroupit et extirpa un sac en toile grise, épaisse, noué par une cordelette. Il enfila une paire de gants, desserra le cordon, fouilla et ressortit un carnet de papier moldu. Détail original, la couverture n’était pas faite de carton, de cuir ou de bois mais de métal grisâtre, léger : de l’étain. Elle était ciselée et représentait un dragon au-dessus d’un village. Montrose l’identifia comme un Boutefeu chinois. Il ouvrit le livret et découvrit des notes manuscrites en Hànzi ou sinogrammes. Il le glissa dans un sachet estampillé du numéro 42. Ensuite, il examina les restes d’une étagère calcinée, couverte d’éclats de verre, vestiges de bocaux explosés par la chaleur. Il écarta les tessons et dénicha des plumes dotées d’ocelles. Du Jobarbille ! Il termina son inspection, stoppa au niveau de l’escalier menant à la surface, habité par l’étrange sensation de passer à côté d’un indice-clef. Il poursuivit et rejoignit de Franjac, occupé à retourner le taudis 113.
— Commandant.
— Oui, Montrose ?
— Voilà mes trouvailles dans la cave de la petite teigne.
Guillaume émit un sifflement admiratif.
— Cinq plumes intactes ? Ça va chercher dans les 5000 Gallions d’amende et deux ans à Fengsel. 100 Gallions la plume au marché noir, c’est un trafic lucratif.
— Le feu a détruit pas mal de preuves. Je suis certain qu’elle disposait d’un stock plus important. J’ai réussi à récolter un fond de potion dans un chaudron. Je l’enverrai à l’analyse. J’ai aussi mis la main sur un kilo d’ailes de Démonzémerveille.
— Un kilo ?! Le produit est contingenté depuis des mois ! Elle aggrave son cas.
— Ce n’est pas tout. Il y a ce carnet. En chinois ou en japonais, aucune idée. Je n’y comprends rien. Comme il était dissimulé sous le parquet, bien emballé, je suis sûr qu’il vaut son pesant de condamnation. Patron… Si je pouvais vider tout le local, le moindre débris, je serais… tranquillisé.
— Une sensation ?
— Une sensation.
— Les scellés sont pleins à craquer. Mets des protections en place et demain, à la première heure, loue un emplacement chez Inextenso.
— D’accord.
— Pourpoint ! Tu as déniché du neuf ?
— L’Abreuvoir est une abomination. De la viande de Barboule plus que faisandée, du steak de Gazeux Basque, interdit, de la poudre de Corne d’Éruptif au lieu du piment, une espèce protégée. Un cauchemar et une infection. Oh ! J’oubliais l’arrière-salle ! C’est la cerise sur le gâteau.
— Que dissimule-t-elle ?
L’Abreuvoir abritait un cynodrome clandestin. Mathilde avait mis la main sur un chaudron d’une potion dont la recette ressemblait à celle du Vitaclaire. Sur le parcours sablonneux, elle avait trouvé des crottes de Croups et de Jackalopes. Courses illégales, produits pour doper les créatures et les faire courir jusqu’à l’arrêt cardiaque. Guillaume estima la pêche miraculeuse. Mathilde fut plus circonspecte. L’un des rares lieux de restauration regorgeait de produits frauduleux, d’activités illégales mais pas de Gallions, ni de coffre-fort pour les stocker. La jeune femme soupçonna une combine bien rodée. Les sommes, saisies chez les uns ou les autres, ne dépassaient pas la vingtaine de Gallions.
— Le gars bizarre, avec sa mèche noire sur cheveux gris. J’ai fouillé son bouge.
— Et ?
— J’ai trouvé un sac contenant le cadavre d’un Fléreur en décomposition.
— Pff… Il y a des fous furieux, dans le lot. Tu as terminé ?
— Pas tout à fait. J’aimerais bien dénicher un livre de comptes. Il m’échappe.
— Je vous laisse. Quatre hommes de la CRS tiennent l’entrée pour assurer vos arrières. On guette les traînards, les malandrins en vadrouille, rentrant avec un butin. Soyez sur vos gardes.
Le commandant retourna au ministère de la Magie. Il dut faire face au chaos.
Dans la collection d’individus hauts en couleurs, pêchés Place Gâchée, plusieurs spécimens se distinguèrent. Martial Minasse, lointain parent de l’ex-Auror, patron de l’Abreuvoir, collectionnait à lui seul plus de quarante infractions graves à la loi sorcière. Il s’agissait du record du jour. Face à ce champion, Marcel Favori, la quarantaine passée, la chevelure grise avec une mèche noire soulignant sa raie centrale, l’œil vitreux, jouait les figurants. Jusque-là, les épreuves imposées à tous les prisonniers ne l’avaient pas mis en défaut. Certes, il y avait ce sac avec le cadavre d’un Fléreur. Il affirmait avoir ramassé la pauvre bête dans un fossé à la campagne, dans l’espoir de vendre ses griffes, ses moustaches et sa pelisse pour quelques pièces. Ses revenus étaient médiocres, son logement d’à peine six mètres carrés était en rapport avec ses émoluments de « coursier ».
Meursault était convaincu que Favori, un obscur cousin au troisième degré de Bernard, affabulait et qu’il jouait, à l’occasion, les hommes de main pour les truands majeurs. Hormis le sac, rien de suspect n’avait été retrouvé dans son logis aux dimensions étriquées. Il ne contestait rien des affirmations, regrettait d’avoir mis le Fléreur dans le sac. Son histoire tenait la route. Meursault était sur le point de le libérer lorsque Prunier débarqua dans le box individuel d’Alain, l’un des dix installés dans la salle interrogatoire. Il lui murmura un fait nouveau à l’oreille. Le visage du blond à bouclettes s’illumina. Le prévenu était gavé de Veritaserum ; sans talent pour l’Occlumancie, il ne pouvait pas se soustraire au pouvoir de la potion. Un tiers avait effacé une partie de sa mémoire et avait réécrit cette histoire pour qu’elle sonne vrai. Seulement, si la petite ritournelle qu’il servait depuis quinze minutes, à la virgule près, ne couvrait pas tous les faits, il suffisait de creuser autour.
— Ton prélèvement sanguin révèle ton implication dans une affaire criminelle datant de fin juin 1920. Tu vois de quoi je parle ?
— C’est quoi, cette histoire ? Depuis quand le sang dit qu’on a commis un délit ?
Meursault se leva et fit le tour. Il s’accroupit aux côtés du prévenu et jeta un coup d’œil sous la table.
— Quelle est la pointure de tes godillots ? 42 ? 43 ?
— C’est du 45. Pourquoi ?
— Des empreintes de pas, taille 45, ont été relevées dans la grange de la famille Tromdur. Autour d’une scène de crime. L’individu y a égorgé, saigné, un Fléreur nommé Hécate. Pas de chance, dans la bataille, la pauvre bête a griffé son meurtrier. Le sang de l’assassin s’est répandu au sol. Liquide recueilli et stocké dans nos scellés, comme toute plainte l’exige. Nous avons comparé les prélèvements.
— C’est impossible ! Ça n’existe pas.
— Inventé et certifié par un jeune enquêteur. Tu as tué cette créature. Avoue !
— D’accord, d’accord ! C’est moi.
— Pourquoi ? Que faisais-tu chez les Tromdur ?
— Ah… Non…
— Allez !
— Je… J’enlève des Fléreurs. Je… touche 10 Mornilles par bête livrée vivante.
— Pourquoi ? Pour qui ?
— Je… Je sais pas. J’ai une adresse dans le quartier magique. Un studio délabré. Il y a une vieille armoire, pour seul meuble. Je dois déposer le sac avec la bestiole, stupéfixée, dans l’armoire. Ensuite, je dois me rendre à la Poste magique pour toucher ma récompense, dans une boîte postale.
— Où se trouve l’argent ? On n’a rien trouvé chez toi !
— On doit déposer nos gains chez Charles Rossignol.
— Qui est-ce ?
— Un Moldu, antiquaire, prêteur sur gage, dans le 6e arrondissement. Il fait office de banque.
— Combien de Fléreurs as-tu livré de cette façon ?
— J’sais pas, j’ai pas compté. Pas loin de 100, sur deux ans.
— 100 ?! Par Flamel ! Et tu ne sais pas pourquoi tu dois accomplir ce travail ?
— Non.
— Et la ferme des Tromdur ? C’était un contrat comme les autres ?
— Leur Fléreur a détecté de la magie noire. Je devais l’enlever, mais la saleté s’est débattue dans le sac et m’a écharpé le bras. Au lieu de se sauver, la bestiole m’a attaqué. J’ai lancé des sorts sanguinaires.
— C’est elle, dans le sac ?
— Je… j’ai ramassé ce Fléreur dans un fossé.
— Où as-tu mis le corps d’Hécate ?
— Dans… un… fossé…
— D’accord… Quelle magie noire a-t-elle détecté ?
— J’en sais rien. Chaque jour, je passe à la Poste, j’ouvre la boîte et je prends l’adresse pour le boulot, quand il y en a un. Je pique la bête, je la livre, je me tire et j’encaisse les 10 Mornilles. Je dépose chez Rossignol. On a interdiction de garder trop d’argent.
— Pourquoi ?
— Pourquoi ?! On est tous plus ou moins des voleurs, des arnaqueurs. Se détrousser entre nous, c’est un réflexe. Pas besoin de vous faire un dessin.
— Qui a édicté cette loi ?
— Un sorcier qui se fait appeler le Pacha. Tout ce que je vous dis, c’est la vérité.
— Tu n’as jamais joué au coursier pour des sorciers bourrés de Gallions ?
— Deux, trois fois. J’ai transporté des colis. J’savais pas ce qu’il y avait dedans.
— Très bien. Écris-moi l’adresse du studio où tu livres les félins.
Meursault tendit de quoi écrire. Favori s’avança et attrapa la plume comme il put. L’Auror lut ensuite les chefs d’accusation retenus contre lui, les peines maximales encourues, le montant des amendes à régler et précisa que tout pouvait être alourdi par la découverte d’éléments complémentaires. Marcel fut raccompagné en cellule.
De Franjac écouta le rapport de l’Auror et le félicita pour cette jolie moisson. Il lui conseilla de placer le studio sous alarme magique. Il fallait remonter la filière de rapt de félins. Elle masquait une autre activité. Il exigea une plainte officielle des Tromdur. Si ces derniers étaient réticents, ayant été éconduits par les Aurors, Guillaume suggéra la médiation de Van Betavende qui avait traité l’affaire. Meursault obtempéra et regretta de ne pas pouvoir prendre part à l’interrogatoire de la potionniste.
Gérôme et Mathilde se chargèrent du bombardement de questions. Après l’avoir entravée avec des cordes magiques, véritables boas constrictors, le duo, futur mari et femme, s’empara d’une gourde et la fit boire au goulot. Derrière une vitre sans tain, Montrose et De Franjac notèrent qu’elle ne se rebellait pas pour absorber le breuvage. De nombreux sorciers capturés considéraient le Veritaserum comme le désaveu de leur innocence et une atteinte à leur liberté. La captive ne rechigna pas et osa même passer sa langue sur ses lèvres pour ne pas en perdre une goutte.
Gérôme se chargea des premières questions tandis que Mathilde l’observait et notait les réponses. La prévenue était une Asiatique à la peau dorée, aux traits harmonieux, au sourire absent, aux yeux noirs scrutateurs, très mobiles. Ses pommettes étaient saillantes et son nez minuscule. C’était une très jolie femme, avec un air narquois, presque aristocratique. Une attitude inattendue alors qu’elle était dans la panade jusqu’au cou.
— Comprenez-vous le français ?
— Oui.
— Pouvez-vous nous donner votre nom et votre prénom ?
— Marcellin. Daphné.
Les Aurors agitèrent leurs auriculaires gauches. C’était un signe convenu entre eux pour signifier que leur interlocutrice mentait. Pourtant, elle avait ingurgité sa rasade de potion de vérité. Gérôme se reprit.
— Votre âge ?
— Je suis âgée de 38 ans.
Nouveau geste digital. Gérôme sourcilla. Certaines peuplades paraissaient plus jeunes que leur âge véritable. Les Chinoises bénéficiaient de cette réputation. Daphné n’avait pas une ride et sa peau était exempte de défaut. Elle se poudrait le visage, prenait soin d’elle. Elle n’avait rien de crasseux comme la plupart des « Solciers », les sorciers vivant dans le sous-sol de la ville. Elle se payait des produits moldus. Avec quel argent ?
— Votre baguette…
— Oui ?
— D’où vient-elle ? De quoi est-elle composée ?
Sans se dégonfler, elle affirma qu’elle provenait de chez Ollivander, à Londres. Sa propriété était en sapin avec du crin de Licorne. Elle détailla l’objet et ses origines en usant d’un français dénué du moindre accent étranger.
— Où et quand êtes-vous née ?
— Saumur, le 13 septembre 1882.
— Où avez-vous suivi votre apprentissage ?
— Pas à l’Académie de Beauxbâtons. Je suis autodidacte.
— De quoi vivez-vous ? De la fabrication de potions ?
— Je suis rentière. J’attendais un sorcier nommé Yann Le Fol. Il devait me remettre un remède destiné à soigner un ami atteint de Bigornose aiguë. 1
— Il ne s’agit pas de votre logement ?
— Non.
— Où habitez-vous ?
Elle sourit enfin avant d’avouer :
— 23, rue du Rocher, Quartier magique.
— Quel étage ?
— Le rez-de-chaussée, lâcha-t-elle sur un ton assuré.
Elle mentait sur toute la ligne. Pour y parvenir avec autant d’aisance, elle devait être une Occlumens d’une grande puissance. Elle se payait le luxe de se moquer d’eux. La mention de l’adresse de l’agence W était tout sauf un pur hasard. Elle les provoquait. Elle les incitait à faire appel au petit enquêteur.
— Legilimens !
Baguette tendue vers le visage de Daphné, Gérôme tenta de s’immiscer dans l’esprit de la suspecte. Il ne perçut pas le moindre écho lointain d’une sombre pensée. Le néant. Daphné éclata de rire. Une tonalité de démence.
Avec l’abandon du pavillon Gerbera et ses runes actives durant le couvre-feu nocturne, Hercule avait tout loisir d’arpenter le domaine à n’importe quelle heure de la nuit. Il ne perdait pas son principal objectif de vue : résoudre les quatre énigmes majeures qui turlupinaient sa cervelle. Peu après minuit, Hercule transplana dans le tonneau de jeu installé dans la bibliothèque. À la lueur d’un Lumos, il se dirigea vers la barrique contenant les alcools forts. Il y retrouva tous les flacons dont le rhum Coloma, toujours à sa place. Il dévissa le bouchon et introduisit la pointe de sa baguette dans le goulot. Les chiffres de 0 à 35 s’affichèrent. Il fit tourner la bague crantée. Elle occupa, à tour de rôle, les positions 22–01–19–07. Un déclic se produisit et l’accès aux ouvrages interdits, rassemblés sous l’intitulé « colonne M », fut possible. Il descendit et vérifia que les tableaux décrivant la fabuleuse potion Repulsa Maxima étaient toujours en place. Il déambula dans les rayons, connut quelques frayeurs en découvrant les titres de grimoire et remonta à l’étage consacré à la détente. Rien n’avait changé. Déçu, il ferma les yeux et fit le vide.
« Écoute… Ta promenade nocturne ne t’a rien appris de plus et tu te moques des monstruosités disponibles sur les étagères de cette réserve. Pourtant, tu n’es pas satisfait. Tu espérais une illumination. Tu es toujours persuadé qu’un faussaire a agi pour te tourmenter, que c’est ce même individu qui a placé le livre d’Hawking dans la bibliothèque de Juliette. Imagine une seconde que ces chiffres aient une autre signification ? Pourquoi désigneraient-ils le jour de ta naissance ? Et pas celui d’Eugénie, de Sigrid ou d’Umbelina ? Ou même de l’artisan ayant dissimulé la colonne M ? La Portugaise se nimbe d’une aura enténébrée, maléfique, aussi noire que la magie de ces maudits bouquins. Ce qui paraît évident, n’est peut-être qu’une illusion ou pire, une tromperie. »
Hercule se fustigea de perdre son temps avec cette histoire. Il devait se concentrer sur l’énigme majeure : les formules de Pacôme. La santé d’Ambroisine se dégradait. La semaine passée, elle n’avait pas quitté son bureau, avait dû utiliser un Sonorus pour être entendue et avait délégué aux meilleurs élèves. Las, il transplana jusqu’au Quartier Général. Il tomba à la renverse. Elle était là. Eugénie. De retour. Il se précipita pour l’étreindre, l’embrasser et heurta la table de la tête. L’hallucination lui coûta une arcade sourcilière.
— Episkey ! ordonna-t-il en faisant face au miroir installé dans la pièce commune pour augmenter la sensation d’espace.
Il s’empara d’une chaise et s’assit. Il consulta sa montre : il était 1H15. Il était temps de dormir. Il transplana au laboratoire, tira un tiroir et piocha dans sa réserve de Tergeo parfumé à la fleur d’oranger. Il s’aspergea et se matérialisa sur son lit. Il se mit en pyjama, réduisit la luminosité au minimum et se couvrit d’une couverture en laine modifiée par ses soins, reprenant le système de chauffage de la tenue d’exploration. Il ferma les yeux, visualisa Waldo, dans son état spectral et lui fit face, avec sa tenue d’explorateur. Il lui proposa :
« Rendons visite à Mère. Dans son sommeil. »
L’élève imagina que le lien avunculaire pourrait être reproductible et se manifesterait dans les rêves. Il vit les retrouvailles entre le frère et la sœur comme une source de liesse infinie.
La presse faisait ses gorgées chaudes de l’assaut des Aurors sur la Place Gâchée. En dépit des pressions incessantes, aucun quotidien ne parvenait à décrocher une interview exclusive du commandant De Franjac ou de ses aides de camp. L’interdiction de communiquer, assortie d’un licenciement sans effet et immédiat en cas d’irrespect, empêchait la collecte d’informations contradictoires. De Franjac distillait au compte-goutte et à sa guise. L’opération, rendue publique, se justifiait par la menace d’un attentat imminent contre la vie du ministre de la Magie. La raison d’État primait sur l’abondance de détails. Il concédait juste qu’un suspect était toujours en cours d’interrogatoire.
Cinq jours s’étaient écoulés depuis l’assaut et les Aurors n’étaient pas parvenus à arracher la vérité à Daphné. Elle mentait sur tout, à commencer, sur son identité. Daphné Marcellin n’était enregistrée sur aucun registre. Son âge ? Raymond Dessuture, appelé à donner son avis après une palpation des cartilages, affirmait qu’elle n’avait qu’une vingtaine d’années. Son métier ? Trop vague. La raison de sa venue ? Yann Le Fol n’existait pas. Elle résidait bien dans la cave de l’habitat investi. Plusieurs sorciers la connaissaient pour ses fabrications médicamenteuses.
Depuis cinq jours, elle se moquait de leurs vaines tentatives pour percer son esprit. Quelques-uns suggéraient de passer à la manière forte pour lui faire « cracher le morceau » mais De Franjac jugeait ces méthodes d’un autre âge. Il avait une solution de substitution en tête.
Le vendredi 24, il débarqua à l’Académie par la cheminée d’Agathe.
— Commandant ! Quel plaisir de vous voir ! Quelle affaire vous amène ?
— J’aurais besoin des services de Van Betavende.
Elle consulta un grand parchemin épinglé au mur.
— Voyons… Il est en cours de sciences, pour un petit quart d’heure encore.
— Et ensuite ?
— Il est censé pratiquer en salle blanche. Je vais prévenir Sébastien.
Elle s’absenta une trentaine de secondes et réapparut d’un craquement.
— Sébastien va l’intercepter avant qu’il n’aille dans les étages du château. En général, les élèves de Lonicera et de Gerbera s’entraînent dans leurs pavillons, équipés ad-hoc. Mais voilà deux semaines, Hercule a déménagé.
— Pardon ? Comment ça ? Où loge-t-il ?
— Je l’ignore. Il m’échappe.
— Mais pourquoi ?
— Sa présence au sein du Gerbera a été remise en cause par Umbelina de Laranjeira. Une agression verbale dont il est ressorti assommé. Elle se radicalise, provoque et inquiète.
— De Laranjeira…
— Les élèves se taisent dès qu’on la mentionne, surtout si on évoque son rôle dans le décès de José Alveira.
Le commandant ne put réprimer un rictus d’agacement et d’inquiétude.
— Les enfants redoutent ses épisodes de perte de mesure. L’ambiance au Gerbera est plombée, leurs entraînements de Quidditch se déroulent dans un climat délétère. Hercule ne lui adresse plus la parole. Il y a une semaine, elle a fait amende honorable, en public. J’étais absente mais mes référents m’ont relaté les faits. Aux excuses et à ses demandes insistantes pour qu’il revienne, il a répondu par un silence poli mais effrayant. Il était fragilisé par le départ d’Eugénie Greengrass, pour Poudlard. Le dirigisme et le harcèlement de la Portugaise l’ont anéanti. La nuit, le jour, en dehors des cours, il se cache. Comme il est adroit, habile de ses mains et ingénieux, j’imagine qu’il a aménagé une cachette parfaite.
— Et en classe ?
— Excellents résultats, participation active. Parfois, il est absent. Ses amis les plus proches échouent à le sortir de sa torpeur.
Le commandant en vint à douter du bien-fondé de sa démarche. Lorsque le Belge entra dans le bureau, il esquissa un sourire et serra la main du patron des Aurors. Celui-ci exposa son problème et soumit sa requête. Mathilde conduirait l’interrogatoire, Hercule observerait et chercherait les failles pour pousser la femme à la faute.
— Si la prisonnière est une authentique Occlumens, ce ne sera pas une mince affaire. J’ai deux requêtes à vous présenter.
— Je t’écoute.
— D’abord, j’aurais besoin de ceci.
Il demanda une plume et un morceau de parchemin. Il griffonna un mot.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un supplément à ajouter au Veritaserum.
— Ça se trouve chez Branchiflore ?
— J’en doute. Plutôt une pharmacie moldue.
— D’accord. Seconde demande ?
— Je souhaiterais être accompagné par Katarina Rostopchine.
— C’est pas la fille qui a sorti Alfred du coma ?
— C’est elle, Monsieur. Les talents de Katarina seront indispensables pour percer les défenses de cette femme.
— Elle résiste au Veritaserum. Elle le boit comme du jus de citrouille. Incroyable.
— Il est temps de parler argent.
— Ah… Je me disais bien que ce ne serait pas gratuit.
— Si nous réussissons à lui arracher ses secrets, ce sera 200 Gallions. La moitié sera versée sur le compte de l’OWL, l’organisation du professeur Laflèche.
— 200 Gallions ? C’est au-dessus des prix pratiqués par l’agence W, non ?
— Les tarifs de l’agence W s’alignent sur les revenus de leurs clients. Moins les Aurors accordent de crédit aux doléances, plus les ristournes accordées aux plaignants sont élevées.
— D’accord.
— Merci, Hercule, ajouta Agathe.
— Je vous en prie. Le reste sera pour Katarina.
— Et toi ?
— Rien.
La mâchoire d’Agathe se crispa. Hercule s’investissait mais niait sa valeur.
— Et si vous échouez ?
— Ce sera gratuit. Monsieur Grossel peut-il aller chercher Katarina au pavillon ?
— Tu n’y entres plus ?
— Non, Madame. Le Gerbera n’a plus de sens.
— Je vais avertir Sébastien.
Agathe transplana. Guillaume en profita pour produire le fameux carnet déniché par Montrose dans l’antre de Daphné. Hercule le trouva très original, exécuté par un artisan talentueux. Il nota que le papier remplaçait avantageusement le parchemin. Il se concentra sur les caractères et sa baguette, lovée contre son avant-bras, traduisit. Il déchiffra les premiers textes. Il s’agissait de poésie française, traduite mot à mot en chinois. La femme procédait toujours à l’identique. Elle notait une date au format chinois. Pour elle, ce n’était pas l’année 1920 mais 4618. Ce chiffre était répété à l’envi dans les dernières pages remplies. Ensuite venaient les vers d’auteurs classiques français. Elle n’inscrivait pas le texte entier des œuvres choisies mais se contentait des deux ou trois premières lignes, guère plus. Parfois, elle reprenait une autre strophe du poème, voire la même mais tronçonnée en parties variables. Les dates ne se suivaient pas dans un ordre chronologique et les dernières inscrites n’étaient pas échues. Hormis les sinogrammes, Daphné entourait chaque extrait poétique d’une enluminure spécifique.
— Passionnant.
— Ça te parle ?
— Il s’agit d’un carnet de commandes et de livraisons.
— De ses potions !
— Hum… Des poèmes pour identifier des recettes précises. Une strophe pour la commande, avec la date butoir et une autre pour la livraison. Le nombre de mots permet de déterminer des quantités, des contenants, que sais-je… Quant aux enluminures, là, regardez. Il y a des éléments d’héraldique.
— Héral quoi ?
— Il s’agit de l’étude et de la codification des blasons ou emblèmes des familles. N’avez-vous pas trouvé un tableau de correspondance ?
— Rien. Elle a incendié le laboratoire. Elle avait prévu un dispositif inflammable. On a saisi du Jobarbille, du Démonzémerveille et d’autres produits plus sensibles, soumis à une réglementation stricte. C’était une authentique épicerie !
— Ah ! Katarina !
Hercule n’eut pas à faire les présentations. Il expliqua à quel genre de criminelle ils auraient affaire. Son amie ne masqua pas son enthousiasme et son envie de relever un défi. Puis, elle lui murmura :
— J’aurai l’impression de t’apporter un peu d’aide.
— Merci.
Il sortit dans le couloir et transplana jusqu’à la cabane. Il demeura interdit durant quelques secondes, face à Eugénie, souriante.
— Je dois consulter votre père, c’est ça ?
Elle opina et tapota sa tempe. Selon elle, il perdait la raison. Il agita sa tête et fourra son Bottin dans son bagage. Il ne vit pas qu’un message de sa mère attendait qu’il en prenne connaissance. Il disparut.
Daphné soupira sans gêne lorsque Mathilde pénétra dans la pièce close. L’Auror déboucha une gourde et la fit avaler. En potionniste avertie, la prisonnière perçut une différence de goût flagrante. Derrière le Veritaserum, il y avait une seconde mixture. Elle identifia la potion de Sérénité. Elle émit un rire modéré. Cela ne changerait rien à l’affaire. Après avoir avalé le breuvage, une troisième saveur recouvrit les deux précédentes et tapissa son palais. Un arrière-goût très amer. Elle tira sa langue pour tenter de discerner sa couleur. Elle était trop courte pour apercevoir le brun rouge laissé par le produit.
Les adolescents s’introduisirent et s’assirent près de l’Auror. La prévenue railla :
— Ce sont des Aurors miniatures ?
— Amusez-vous. Profitez. Je vous présente Katarina Rostopchine. Et son camarade, Hercule Van Betavende.
Daphné recouvrit enfin son sérieux. Elle ignorait qui était la jeune fille. En revanche, le gamin, c’était ce petit futé qui avait trouvé un moyen de contourner sa potion Cistus Inversus cérébrale. Le cerveau de l’opération au Portugal, l’inventeur d’une fabuleuse tenue d’exploration. Un sorcier dont la mémoire paraissait ne jamais pouvoir être prise en défaut. Celui dont le Pacha voulait la peau.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait boire ?
— Un cocktail, avec un ingrédient secret. Une idée d’Hercule.
Katarina se manifesta en russe.
— Вы сонливы, но ваш разум бодр. Ваша воля к сопротивлению рушится. 2
Les mots agirent comme un uppercut dans la volonté de la prévenue. Elle se sentit perdre toute contenance. Elle lutta pour rester vigilante. Katarina répéta la phrase. Le bouclier se lézarda. Mathilde réitéra ses questions sur l’identité. L’Asiatique parvint à répéter « Marcellin Daphné » en butant sur toutes les syllabes.
Hercule se contenta de prendre des notes. Le laudanum, subtilisé par Gérôme dans un hôpital parisien, sapait la résistance sorcière. Combiné au Veritaserum et à une potion de Sérénité, il offrait une chance de briser la criminelle.
— Le français parfait
Est la partie émergée
De l’identité.
Inventer son nom
Mentir sans hésitation
Sur la vraie nation.
Les mots trahissent
Le masque, l’artifice
Au goût d’épices.
Le haïku fit voler en éclats le bouclier mental. La phrase-clef en russe plongea Daphné dans un état de veille. Elle cligna des yeux et lorsque Mathilde reposa ses questions, la captive sous influence magique, fut intarissable.
— Je me nomme Sun Lee-Meï. 3
Hercule crut bon d’intervenir et déconcerta Katarina et Mathilde.
— Seriez-vous parente avec Sun Baoqi ? 4
— C’est mon père. Cette ordure m’a oubliée en France, lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères.
— Votre baguette…
Il la prit et écouta. L’essence était connue mais ses vibrations étaient plus subtiles. Le cœur lui était familier.
— Eucalyptus des neiges. Original. Moustache de Zouwu, puissance et raffinement garantis.
— Oui.
— Votre âge ? reprit Mathilde.
— 22 ans.
— Vous n’avez pas menti sur votre formation. Vous n’avez suivi aucun enseignement dans une école de magie, n’est-ce pas ? relança le garçon.
— Aucun. J’ai appris seule.
— Vous fabriquez des remèdes pour la population souterraine ?
— Oui.
— Vous savez qui je suis mais pas mon amie.
— Oui.
— Vous réalisez aussi des potions dangereuses lorsqu’on vous le réclame et qu’on y met le prix. Des breuvages compliqués, interdits. Sans grimoire. Votre mémoire est prodigieuse. Toutefois, vous notez les commandes dans votre carnet. Sa codification est très complexe. Vous… masquez un énorme secret. Seriez-vous l’autrice de la Cistus Inversus cérébrale ?
— Oui.
Mathilde jubila. Une affaire résolue et un chef d’accusation supplémentaire. L’Auror n’intervenait plus, laissant Hercule jouer au Sondeur Alpha, notant les réactions de Lee-Meï.
— Une fierté, cette potion. Mais…
Les yeux de la sorcière s’agitèrent.
— Ce breuvage maléfique, vendu à une épouse bafouée en avril, pour rendre son mari idiot, n’est pas ce qui vous rend spéciale. Non… C’est plus général, applicable à la plupart de vos préparations nuisibles.
La Chinoise se mit à respirer de plus en plus vite. Ses narines se dilataient à un rythme croissant. Hercule était sur la bonne voie.
— Voyons… La quantité ? Une astuce mathématique pour produire en masse sans ratage ? Non… La durée augmentée ? Oui… C’est ça. Vous garantissez des effets rallongés, grâce à une méthode… Non… un ingrédient secret. Inhabituel. Pas le genre à se trouver sur une étagère de Branchiflore. Ce serait trop simple. Vous semblez plus sereine. Hum… Pourquoi ? Parce que les Aurors sont passés à côté ? Oui… C’est si spécial qu’ils vous auraient bombardé de questions. Or, il n’y a rien eu. Ce n’est pas une poudre. Ni un végétal. Il n’y en a pas beaucoup sous terre. Alors ? C’est animal ? Humain ? Oh… Les deux ? Tiens… Cela vient d’une créature humaine… différente. Vous l’avez dissimulée. Vous espérez sa mort. Elle vous a servi pour… des expériences ! C’est ça ! Auror Pourpoint, vous êtes passée à côté !
— Non ! grommela Lee-Meï.
Mathilde prit la suite et proposa des réponses possibles. Après avoir éliminé la Gorgone, la Sirène, la Vélane, le Centaure, la Fée, le Lutin des champs, elle devina que la proie victime de la Chinoise n’était rien d’autre qu’un enfant. Elle pouvait l’avoir planqué dans un sac, un coffre, n’importe où. L’Auror procéda à une nouvelle tournée de breuvage, Katarina martela l’esprit et la femme avoua qu’un garçon était enfermé dans une cachette aménagée derrière un mur de la cave. Lee-Meï l’affamait et ponctionnait son sang au bout d’un cycle d’une semaine. Elle ajoutait le sang frais à ses recettes, ayant constaté l’effet prolongateur. Son record de durée atteignait trois mois et demi. Lorsque le poison cessait, les dégâts occasionnés étaient parfois impossibles à réparer.
Une heure plus tard, un petit garçon cadavérique nommé Fiodor et âgé de six ans, fut arraché à sa prison. Son état de dénutrition était critique. Hercule pria Mathilde et Katarina de l’accompagner à Bonpied. Elles devraient tout faire pour détourner l’attention des médicomages durant cinq minutes.
— Mais pour quoi faire ?
— Sauver la vie de cet enfant spécial.
— Qu’as-tu vu qui m’a échappé ?
— Sa nature profonde. Katarina, un de vos haïkus serait parfait pour embrouiller l’esprit et endormir la méfiance des soignants.
Pour une fois, le plan se déroula sans accroc. La blonde aux yeux bridés joua les perturbatrices efficaces tandis que Mathilde montait la garde. Hercule prépara du sang artificiel avec une goutte du sien. Il nourrit l’enfant dont les crocs, signe incontestable de son vampirisme, s’allongèrent au fur et à mesure qu’il s’abreuvait. Lorsqu’il eut englouti cinquante centilitres, les traces de ponction, les hématomes disparurent. Son teint blafard rosit et ses cernes noirs s’estompèrent.
— Qui tu es ? demanda le petit dans un français approximatif.
— Hercule. Je peux vous aider, Fiodor. Tous ceux comme vous. La promesse d’une vie normale, avec un nourrissage mensuel. Pas un mot de tout ça. Chut !
— Je comprends pas.
— Tenez. Gardez la carte. Je peux vous aider.
Il glissa parchemin rigide dans la main du petit et répéta en roumain.
— Păstrează cartea de vizită. Te pot ajuta.
Le Belge remballa et indiqua que c’était résolu. Ils détalèrent.
— Comment ça ? Qu’as-tu fait ?
— Un remontant adapté. Pour toute question, adressez-vous à Maître Rochelée.
— Très amusant. Que peut-on faire pour le garçonnet ?
— Enregistrer sa déposition et le renvoyer dans sa famille, en Roumanie.
La voix d’une infirmière s’éleva près de la porte de la chambre.
— Eh ! Venez voir qui va mieux ! C’est incroyable !
— Venez, Mathilde ! Il faut décamper avant l’avalanche de questions.
Ils embarquèrent Katarina et regagnèrent l’accueil. Ils signèrent le registre des visiteurs et s’engouffrèrent dans la cheminée sans autre formalité. Les enfants furent rétribués comme convenu et raccompagnés à la cheminée publique la plus proche pour un retour à Beauxbâtons. Mathilde apprit plus tard à Hercule que le reste de liquide trouvé dans le chaudron de Lee-Meï, analysé par l’hôpital, n’était qu’une potion reconstituante nommée Reficere Corpus, additionnée de sang. Elle indiqua que le commandant était déçu. En réponse, le garçon pria les Aurors de ne rien lâcher et de faire parler la criminelle à propos du carnet de commandes. Il ne leur livra pas sa crainte : quelque part, chez un commanditaire, il y avait jusqu’à 50 litres de Reficere Corpus dopée au sang de vampire, multipliant la force du buveur par dix, pendant des semaines. De quoi avantager une escouade de criminels !
De nouvelles chutes neigeuses eurent lieu dans la nuit du 30 au 31 octobre. Le barnum, monté devant le perron pour fêter Halloween, s’envola lorsque le blizzard souffla à plus de 70 km/h, aux alentours de 4H00. La vitesse du vent, le poids de la neige sur l’armature, eurent raison de la magie. Au matin, face aux dégâts et à l’adversité – la tempête sévirait toute la journée –, monsieur Grossel renonça et proposa une solution de rechange à Agathe : retirer les chaises et quelques tables au restaurant, prolonger dans le hall, accentuer la décoration d’Halloween sur l’escalier central, le réfectoire et sa loge. Agathe accepta.
Depuis deux jours, tous les élèves préparaient leurs tenues horrifiques. Tous ? Non. Hercule résistait et ignorait les suppliques de ses amis. La situation lui pesa tant qu’il disparut chez Johannes le samedi matin, pour ne pas être relancé à la ménagerie. Parmi les élèves les plus déçus par son absence annoncée, Barthélémine était la plus ulcérée.
Au retour du tandem victorieux de la potionniste chinoise, le Gerbera avait voulu connaître les dessous de l’affaire. Pourquoi le commandant des Aurors avait-il eu besoin de leurs services ? Hercule n’ayant aucune envie d’étaler l’histoire, ni de travestir certains détails, il s’en remit à l’éloquence de mademoiselle Rostopchine et disparut après un quart d’heure de présence. Katarina n’avait rien omis, de la résistance exceptionnelle de Lee-Meï, son cynisme, sa cruauté, en passant par le dénouement heureux et l’action d’Hercule, nimbée de mystère, à l’hôpital. La narration terminée, elle avait tenté de répondre aux questions des membres du Gerbera. Ils désiraient connaître le secret du Belge pour ramener un enfant moribond à la vie en cinq minutes. Katarina l’ignorait. Sigrid, Noël et Barthélémine savaient tout des travaux du Belge sur le sang de substitution. Cette dernière s’était lancée à la recherche de son sauveur dès le samedi matin. Sans succès.
Pensant trouver Hercule à la ménagerie, elle avait échoué. Bianca était seule et ignorait où se cachait son comparse. Il s’était excusé et avait juste concédé qu’il avait du travail urgent. L’après-midi, elle n’avait pas eu plus de chance : le club d’Hercule n’était animé que par Sigrid. Roland manquait à l’appel. Vers 16 heures, Clervois avait confirmé avoir passé du temps en compagnie de son compatriote dans un lieu secret. Comme Hercule ne prenait plus ses repas au restaurant et qu’il avait déserté le pavillon Gerbera, le débusquer s’apparentait à une mission impossible.
Au matin du dimanche, Barthélémine fut réveillée en sursaut par un bruit. Elle sauta de son hamac et foula le sable. Elle inspecta sa chambre et découvrit l’origine du fracas : une dalle de verre couvrant son aquarium géant était fendue. La chute d’un morceau de quartz, détaché du plafond, était la cause. Elle ramassa le minéral, intriguée. La salle blanche se trouvant au-dessus de leurs têtes, cela ne pouvait provenir que d’un sortilège trop violent. Elle enfila une robe de chambre, prit sa baguette et se précipita à l’étage. Il était vide. Tout le monde dormait. Elle lança un Stupéfix, puis tenta le Bombarda appris avec Elvira la semaine précédente. Le dôme protecteur absorba les charmes. La beauté des Caraïbes redescendit au rez-de-chaussée et se dirigea vers la chambre de Sigrid. Celle-ci l’accueillit avec le sourire.
— Salut ! Que se passe-t-il ?
— Ça !
— C’est… du quartz, non ?
— Il est tombé de mon plafond.
— Hein ? Attends, je viens. Je veux voir ça.
Sigrid, une fois sur place, constata que le carré de verre endommagé était dans l’alignement du coupable. Elle prit une chaise, grimpa dessus et vérifia si le morceau s’emboîtait à la perfection. Elle espérait qu’il se recollerait par miracle mais ce ne fut pas le cas. Elle tenta le maléfice de glu perpétuelle ; elle eut la sensation de rapprocher deux aimants polarisés à l’identique, se repoussant mutuellement. Elle redescendit de son perchoir improvisé.
— Sondeur, peux-tu réparer le plafond ?
Il n’y eut aucune réaction ou action de la part de l’âme sorcière.
— Sondeur, peux-tu restaurer la dalle vitrée ?
La seconde demande fut sans suite. Elle tenta un Vitrum Reparo, puis un Petra Reparo. En vain.
— Zut ! On est dedans jusqu’au cou ! Vérifions si les sanitaires fonctionnent.
Ce fut le cas. Mademoiselle Vlaamel imagina, à juste titre, que le Sondeur était toujours en mesure de déployer la magie existante mais qu’il ne pouvait plus créer de nouveautés. Sa théorie se vérifia en réclamant un simple vase.
— Où se cache Hercule ?
— Je n’ai pas le droit de le révéler. Je préviens tout le monde et notre référente.
— D’accord.
La Marie-Galantaise n’insista pas. Vendredi soir, quelques étudiants de l’ordre avaient disparu pour relancer Hercule à propos d’Halloween. Tous les élèves de quatrième année, sauf Jacques. Pourquoi Noël s’était-il joint aux aînés ?
« Parce qu’il connaît la cachette secrète des membres historiques du Gerbera. Il y a vécu durant des semaines. Hercule s’y terre. C’est logique. »
Elle fila à la douche. C’est sous la pluie chaude qu’elle sut soudain comment procéder pour débusquer le « fugitif ». Une fois préparée et emmitouflée, elle quitta le bâtiment, se planta devant l’entrée et ferma les yeux. En dépit du vent glacial, cinglant, elle focalisa son esprit sur la baguette de cèdre dotée d’un dard de Billywig. La gentille baguette du fils Ollivander. Elle mit un pied devant l’autre, s’enfonçant dans la poudreuse. Elle passa le château, la Cabane Enchantée, le pont, les pavillons, le gymnase, le terrain de Quidditch. Peu à peu, la sensation perçue fut plus chaleureuse, plus précise. Elle crut qu’elle touchait au but avec les écuries, la serre et la ménagerie. Elle imagina qu’il avait aménagé un havre de paix au sein de son royaume animalier mais son instinct lui commanda de s’enfoncer dans le bois. Le chemin, déneigé la veille, accueillait déjà trente centimètres de poudreuse, en dépit de la barrière végétale. Au fur et à mesure de sa progression, elle ressentit la baguette comme si elle pouvait la toucher du bout des doigts. Elle se laissa envahir par la sensation d’une caresse et stoppa sa marche. Il était là mais invisible.
Parfois, elle captait des bribes de conversation entre Hercule et Sigrid. Il parlait de son défunt oncle, devenu fantôme, agissant sur un autre plan. Elle ne comprenait pas grand-chose, faute d’explications directes. Hercule avait-il accès à un autre plan ? Était-il présent mais dans une autre réalité ? Son sens lié aux baguettes ne la trompait pas. Elle murmura :
— Hercule ? Tu es là ? Tu portes ta couverture de dissimulation ?
Aucune réponse ne lui parvint, hormis le sifflement du vent dans les arbres. Elle leva la tête, se tourna dans tous les sens et se figea. Un gros arbre avait trois branches dépourvues de neige sur une longueur de deux mètres. Comme si le végétal chauffait et faisait fondre la poudreuse.
— C’est bizarre. La baguette est là. Je la sens. Là-haut. Voyons… Par où passer ?
Elle lista les solutions pour passer par les alentours. De l’autre côté du chemin, il y avait un gros chêne dont les branches s’approchaient de l’anomalie. Il était accessible grâce à un charme, disposé en bouquet. Elle commença par retirer son manteau, avisa son objectif et eut la surprise de découvrir une construction de quatre mètres carrés, cubique, avec une tour à chaque angle. Il y avait une fenêtre côté bois et une porte pont-levis assez longue pour se poser sur un épicéa. Hélas, le tronc du résineux était droit et lisse. Impossible de l’escalader.
— Comment… ? Je n’ai rien… fait…
Elle remit son manteau et observa. La cabane s’effaça. Elle réitéra son effeuillage et constata l’effet immédiat. Elle masqua le gerbera de son uniforme.
— Bien sûr ! Une cache, pour les membres historiques de l’ordre. L’année dernière, Eugénie a cousu la fleur sur le col de la cape de Noël. C’était pour faire apparaître la cabane. Il doit y avoir une astuce pour y accéder. Bah ! Tant pis ! Je passe par le charme, le chêne, la branche et je contourne pour atteindre la fenêtre.
Elle mit son plan à exécution. Elle glissa à plusieurs reprises mais atteignit son but. Elle tapa au carreau de la fenêtre. Elle détecta une silhouette. Le pont-levis s’abaissa. Elle s’élança pour atteindre la plateforme. Hercule assura son atterrissage.
— Barthélémine ! Entrez vite !
Il l’attira à l’intérieur, pressa un bouton et la porte se rabattit sans plus d’intervention. Il avait enchanté les poulies.
— Comment êtes-vous arrivée à… Non. Laissez-moi deviner. Aucun membre n’a parlé. Alors… C’est elle ?
Il désigna sa baguette enchâssée dans son logement.
— Elle m’a trahi.
— Je me suis servie de mon pouvoir.
— Un jour, vous serez capable de détecter une baguette à l’autre bout de la planète. Quel fabuleux talent !
— Hercule…
— Je vous écoute. Oh ! Permettez-moi de préparer un chocolat chaud ! C’est une nouveauté. En prendrez-vous ?
— Je veux bien.
— Alors ? dit-il en versant du lait dans une casserole, posée sur son Feu magique. Pour quelle raison avez-vous pris tous ces risques inutiles ?
— Inutiles ? Il y a une astuce ?
— Il suffit de mettre sa main sur son cœur et jurer de servir la vérité.
— La vérité. C’est logique.
— Eh oui ! Alors ?
— Je suis venue te parler de deux sujets.
— Ah…
— L’enfant que tu as sauvé. Katarina n’a pas pu nous révéler ce que tu as accompli. C’est un vampire, n’est-ce pas ?
Il confirma. Elle exprima son désir de l’aider, d’impliquer Elvira de Bazincourt. Si rien n’était fait, tôt ou tard, sa nature serait révélée. Si un génie comprenait qu’il pouvait utiliser le sang de vampire, il y aurait une immense souffrance à venir.
— Je vous aiderai de mon mieux.
— Merci, Hercule.
— Et le second sujet ? De quoi s’agit-il ?
— Tu dois revenir au pavillon.
— Je n’y ai plus ma place. Je ne me sens plus membre de cet ordre.
— Justement ! L’ordre, sans toi, n’est plus. Il se meurt.
— Allons ! Ne me donnez pas l’importance que je ne méri… que je n’ai pas.
Elle déposa le quartz d’une vingtaine de centimètres de long alors qu’il versait le cacao en poudre, sucré, inventé par un pharmacien et baptisé Banania.
— Un cadeau de Gentil pour ses plus fidèles clients. J’adore ce chocolat. Et ça ?
— Ce morceau est tombé de mon plafond, ce matin. Il a fendu l’une de mes plaques de verre. Impossible de le remettre en place, ni de réparer la plaque.
— Avez-vous essayé un maléfice de glu perpétuelle ?
— Oui. Ça se repousse, comme des aimants placés face à face.
— Et le verre ?
— Sigrid a essayé des sorts. En vain. Si on réclame du neuf, rien ne se passe.
— Le Sondeur est encore malade.
— Encore ? Comment ça ?
— Euh… Je vous dois quelques secrets sur les arcanes du château.
— Comme les plans biffés par Nott ?
Il dodelina, amusé plus que surpris. Barthélémine était attentive.
— Pour faire court, le Sondeur existe. Il vit quelque part. En deuxième année, une personne lui a lancé un maléfice et le château a commencé à se dégrader.
— Jusqu’à ce que tout s’arrange d’un coup ? Un miracle dont tu es à l’origine ?
— Pour ne rien vous cacher, oui.
Barthélémine supplia le garçon d’agir ou de revenir. Selon elle, son départ avait déstabilisé le Sondeur. Eugénie et lui incarnaient l’âme de l’ordre. Plus Umbelina. Et Sigrid ne suffisait plus à maintenir la cohésion. La peur s’infiltrait dans leurs âmes et contaminait le pavillon. Il souffrait à force de ressentir la terreur. La jeune fille concéda qu’en dépit de sa nature, sa force surhumaine, elle ne faisait pas le poids face à une Umbelina devenue trop puissante. Pour elle comme pour n’importe lequel d’entre eux. Elle plaida en faveur de la Portugaise qui regrettait ses paroles, ses actes. Elle avait changé d’attitude avec Emma et c’était un signe encourageant.
Hercule lamina ses arguments. L’accalmie relative dans l’esprit de la princesse n’était que transitoire. Ce qui la dévorait, était comme cette maladie dégénérative identifiée et décrite par le neurologue Aloïs Alzheimer. Elle reprenait conscience mais pour un temps limité. Tôt ou tard, la noirceur reviendrait.
— Pour une raison que j’ignore, elle m’a identifié comme un danger. Je ne peux pas revenir, Barthélémine. J’irai voir le Sondeur.
— Et te convaincre de participer à la fête, ce soir ? Je peux y parvenir ?
— Non. Ce soir, une mission spéciale m’attend.
Il n’en révéla pas plus. Elle promit de conserver le secret à propos du Quartier Général qu’elle trouvait merveilleux et l’abandonna à ses pensées. Il se glissa sous la douche portative Alonzo, achetée chez Gentil qui avait accepté de la fabriquer et la commercialiser. Il ne pouvait pas être à l’origine d’un dysfonctionnement du Sondeur. C’était absurde, prétentieux. Il en aurait le cœur net. Il se prépara, remplit sa besace avec sa couverture pour passer inaperçu et les trois autos miniatures pour pousser les bancs. Il se rendit dans le degré 220.
1 Maladie tirée du nom de la créature magique « Bigorne », une bête efflanquée à la tête trop grosse. Cette affection affaiblit le corps du malade, grossit le crâne, allonge la mâchoire, tout en annihilant, peu à peu, les facultés mentales. Se transmet par morsure. Séquelles irréversibles.
2 Traduction : « Tu as sommeil, mais ton esprit est alerte. Ta volonté de résister s’effrite. »
3 Traduction : « jolie rose »
4 Il fut un éphémère premier ministre chinois en 1914.