Au retour de la promenade aérienne, Hercule eut du mal à trouver le sommeil. Pourtant, après une douche rapide pour se réchauffer, il ingurgita ses trois gouttes d’Ipnosia diluées dans un verre d’eau et une dose plus conséquente de Poussos pour consolider sa cheville. Il s’allongea sur sa couchette et ferma les yeux. Son esprit fut incapable de lâcher prise. Les événements de la soirée, consécutifs à sa blessure, tournaient en boucle dans sa cervelle. Jeanne avait rempli un gobelet d’eau alors qu’elle ne parvenait qu’à produire quelques gouttes quelques jours auparavant. Ses Episkey avaient été fabuleux d’efficacité. Il n’aurait pas fait mieux ! La fillette avait su, d’instinct, proposer les bonnes potions, les bons onguents, avec les posologies adéquates. Elle s’était révélée dans l’adversité, sans paniquer. L’action était allée à la vitesse des petites cellules grises de Jeanne, en constante ébullition.
Devait-il lui concocter un scénario pour la stimuler ? Comme aux élèves adhérant à son club d’entraide ? Jeanne était instinctive. Les consignes lourdes, complexes, rabâchées étaient stériles. Rien ne pénétrait mieux son esprit qu’une expérience, une mise en situation. Il devait la plonger dans une histoire prenante où il ne risquerait pas sa vie – il n’aurait pas Sigrid sous la main pour biaiser l’épreuve en cas de dérapage –. Pourquoi pas une chasse au trésor, à dérouler durant les vacances de Noël ? Avec un enjeu de valeur, un cadeau sentimental. Une potion ? Non. La fillette était âgée de 10 ans, pas de 15 ou 20. Un artefact magique, à la fois utile et ludique. Mais quoi ? Soudain, ce fut l’illumination. Il se redressa sur sa couchette et se fustigea de ne pas y avoir songé auparavant.
— Van Betavende ! C’est si logique ! Comment trouver le sommeil, à présent ? Voyons… Capitaine à la manœuvre ! Machines en avant 5 nœuds. Mer agitée.
La pièce se mit à vibrer, à ronronner et à tanguer. Un bruit d’hélice brassant l’eau fut distillé. La simulation de ce milieu aquatique, enregistrée sur phonographe lors d’une plongée dans le lac souterrain de l’Académie, était agrémentée de cliquetis de dauphins et de chants de baleines, produits par l’inégalable imitatrice Bianca Toscanini. La sorcière avait concouru à rendre l’ambiance du Nautilus plus vraie que nature. Si la création d’un sous-marin transparent pour explorer des abysses était trop ardue, reproduire l’intérieur du submersible, l’animer, projeter des images sous-marines grâce à l’adaptation du projecteur moldu, serait à la portée du Belge. Se laissant bercer par le tangage et le fond sonore, il finit par s’endormir.
Au petit matin, il posa un pied, puis l’autre à terre. Il perçut une fragilité et de la raideur. Il prit le temps de se préparer, de refaire son bandage, de s’habiller tout en réfléchissant à l’organisation de la chasse au trésor. Les Delacour l’avaient invité à passer les vacances de Noël à Py, chez sa mère. Il avait d’autres projets en tête. Toutefois, il n’échapperait pas à un passage chez le Sorcier Moderne, la Poussette Prodigieuse et Hector Gentil pour faire le plein de cadeaux. Il n’oublierait pas les membres du Gerbera en les gâtant avec des douceurs sucrées. Les quantités de Tergeo écoulées lui permettraient bien quelques fantaisies.
En songeant aux cadeaux, il en vint à se demander ce qu’il désirait, pour Noël.
« Eugénie. »
Le prénom de sa douce amie s’imposa à son esprit. Le cœur l’emporta sur la raison. L’inaccessible sorcière, bloquée à Poudlard durant toutes les vacances. Il se mordit les lèvres et se força à réfléchir.
— Allez, Van Betavende ! Secoue-toi ! Si tu as gagné quelques dizaines de Gallions avec la poudre nettoyante et tes cuillères, tu peux t’offrir un joli cadeau. Un beau nœud papillon en soie ? Un costume, même ! Ou alors… tu te fais plaisir en faisant le bonheur d’une personne et le tien en même temps. Mais oui !
Alors que le Belge gambergeait, Jacques tambourinait du côté de Sigrid, la seule à ne pas avoir donné signe de vie, en ce dimanche matin. Pour un peu, le Cracmol l’aurait crue atteinte de la même flemme dominicale dont Eugénie était coutumière. La sorcière finit par ouvrir. Ses cheveux avaient du mal à s’agiter. Elle bâilla à s’en décrocher la mâchoire.
— Ben alors ? Tu roupillais ?
— Jusqu’à ce qu’un olibrius joue du tam-tam sur ma porte.
— Mais tu as fait quoi, cette nuit ?
— J’ai travaillé.
Elle montra le résultat sur sa table de travail et lui fit part de sa découverte. Elle expliqua son objectif et comment l’atteindre. Hercule les rejoignit. Jacques écouta avec attention. Le Cracmol fut ensuite d’une logique impitoyable.
— Pourquoi tu te compliques la vie ?
— Comment ça ?
— Ben regarde ! J’empile une… vingtaine de cubes. Sors ta baguette et envoie le sort en chinois dont tu viens de parler.
— Du gaélique écossais.
— Ouais, c’est pareil. Vas-y !
Elle toucha le cube disposé au sommet. La totalité s’illumina.
— Tu as vu ? Comme ils se touchent, la magie opère sur tout. Principe de fonctionnement de la tenue d’exploration.
— D’accord.
— Hercule se casse le dos à fabriquer des cubes aux dimensions identiques puisqu’il doit les enchâsser dans un logement précis. Mais toi, ce que tu veux, c’est autant de morceaux possibles rassemblés dans un espace réduit. Non ?
— Euh…
— Ben si ! Tiens ! Hop ! Je prends ce morceau, je le mets dans ton mortier, je m’empare du pilon et vas-y que j’écrabouille tout !
Il massacra la gemme, tamponna, réduisit en grains pas plus gros que du sable fin. Non content de la quantité obtenue, il répéta l’opération à trois reprises, usant de sa seule force physique.
— Je prends une fiole de… 20 ml. Je transvase mon sable de quartz dans le tube de verre. Maintenant, le sertissage. Euh… Sondeur ! J’aurais besoin d’un Feu magique de forte puissance, d’un gant en tissu épais, rembourré, comme ceux des verriers. Il me faut aussi une longue pince pour tenir le contenant sans me brûler. Et une capsule métallique pour la boucher.
Une fois qu’il eut tout le matériel en mains, le Cracmol scella le tube rempli à ras bord et passa l’embout dans la flamme bleue. Le verre et le métal rougeoyèrent. Il agita le cylindre jusqu’à ce que la jeune fille lance un Ventus plus efficace.
— Et voilà ! C’est la même chose que tes empilements. J’ai mis… allez… 5 minutes en tout.
— Je n’ai rien à ajouter, concéda le Belge. C’est d’une logique stupéfiante.
— Tu viens d’améliorer mon invention ! Hercule, il faut que le brevet soit déposé aux deux noms, n’est-ce pas ?
— Je le pense.
— Quel brevet ?
— Celui de l’ampoule sorcière.
— Mais j’y suis pour rien, là-dedans.
— Ah si ! En cinq minutes, tu viens de rendre la fabrication simple, rapide, économique. Ce qui n’était qu’une découverte fortuite, à intégrer dans le projecteur, devient un produit diffusable. C’est normal que nos noms figurent au registre du commerce sorcier.
Jacques rigola très fort avant d’affirmer que cette invention ne remplacerait jamais les Feux Éternels. Selon lui, elle se cantonnerait à la lanterne magique. Hercule fut plus circonspect.
— Je ne crois pas, mon ami. Je vois d’autres applications.
— Ah bon ? Avant de m’inviter sur votre parchemin officiel, vérifiez donc que ça marche. Vas-y, Sigrid ! Touche le bout de métal avec ta baguette et prononce ton incantation en chinois écossais.
— Eisd ri m’ bhriathraibh.
— Non ! hurla Hercule en interposant ses mains.
Un flash illumina le pavillon Gerbera. Son intensité fut telle qu’il traversa les décorations et les cloisons des chambres contiguës. Les élèves se précipitèrent hors de leurs logements pour ne plus rien distinguer qu’un éclat aveuglant.
— Sàmhach m’ bhriathran ! mugit le Belge.
L’ampoule cessa de briller. Le trio aveuglé ne distingua plus quoi que ce soit.
Trente minutes s’étaient écoulées. La persistance rétinienne avait diminué, mais le trio avait du mal à viser les ustensiles sur la table du restaurant. Sigrid, incrédule, ne réalisait pas ce qui s’était passé. Jacques, doué pour les calculs, avait vite compris le problème en écoutant les remarques d’Hercule.
— C’est simple, Sigrid. Hier, avec 125 cubes, vous avez créé un éclairage de bureau. Juste assez pour lire, écrire. Lorsque vous avez multiplié la quantité par quatre, vous l’avez avoué, tout à l’heure, vous avez dû repousser les limites de votre cagibi. C’était devenu trop lumineux.
— Exact.
— Purée de boudin ! s’exclama Jacques en singeant Eugénie. Je viens de faire le calcul de tête. Par Flamel ! Nous aurions pu…
— … finir aveugles pour de bon si Sigrid avait installé l’ampoule à grains de quartz dans le globe à miroirs. Nos rétines n’auraient pas résisté.
— Explique-moi, Jacques.
— J’ai réduit le quartz en grains de sable. Il en faut 4 pour obtenir un millimètre.
— D’accord.
— On a trois dimensions. Pour obtenir un cube d’un millimètre de côté, il faut 4 × 4 × 4, soit 64 grains.
— Jusque-là, je te suis.
— La contenance du tube à essai est de 20 millilitres ou 20 000 millimètres cubes. Sachant qu’un millimètre cube contient 64 grains, tu multiplies. Il y en a, au maximum, 128 000 dans l’ampoule. C’est 256 fois la puissance de tes 500 dés.
— Oh… C’est…
— J’en veux ! Pour remplacer l’éclairage chimique de la tenue d’exploration. Et pour mon microscope. Et l’éclairage pour ma loupe frontale. En échange, j’enchante les boutons de votre camagique et de votre lanterne de projection. Je fais même vos devoirs jusqu’à la fin de l’année !
— Mais Hercule… Le cinéma sorcier…
— Pas seulement ! Le quartz a été réduit en grains à la main. Un pilon mécanique pourra le réduire en poussière plus fine. Imaginez que la limite ne soit pas atteinte. Les possibilités sont fabuleuses.
— En tous les cas, ce n’est pas mon invention, répéta Jacques.
— Vous / tu n’aurez / auras pas le choix ! Clama le tandem de l’agence W.
Le Cracmol céda alors qu’il se reprochait d’avoir failli les handicaper à vie. Il se serait administré un bon coup de pied aux fesses pour cette bévue, mais eux, ils le récompensaient. Pour une babiole fabriquée à quoi, cinquante exemplaires, tout au plus et vendue 10 Mornilles, en comptant large. Ils étaient fous.
Il les abandonna pour se rendre à la Cabane Enchantée et relever son courrier. Il sentait qu’il y aurait une lettre des parents. Jacques stoppa et s’accroupit derrière un buis recouvert de poudreuse. Figé, il observa sa sœur, la main dans son casier. Elle retira un pli et le fourra dans sa robe sorcière sans prendre le temps de le lire. Jetant des coups d’œil réguliers derrière et autour d’elle, elle prit la direction du château. Il la laissa disparaître à l’intérieur de la bâtisse avant de se rendre aux casiers à son tour. Il découvrit le rouleau espéré, envoyé par sa mère. Comme d’habitude, Janine avait rédigé le corps du texte, déballant les nouvelles familiales et amicales tandis que Firmin s’était contenté de quelques lignes en bas de page, avec son écriture donnant le mal de mer, penchant à gauche, à droite, slalomant autour d’une ligne imaginaire. Il avait un message à transmettre à Hercule : ils seraient heureux de recevoir la visite du Belge et de Jeanne pour découvrir les espèces de la ferme.
« Chouette ! De la visite pendant les vacances, c’est toujours sympathique. Mais… Mais si les parents m’ont adressé le courrier, qui a écrit à Émilie ? Pourquoi s’est-elle empressée de cacher la lettre ? »
Il rejoignit ses camarades au restaurant avec la ferme intention de suivre sa sœur. Si l’éblouissement voulait bien le laisser en paix !
Le dimanche fut studieux pour les élèves se désintéressant du Cogne-Cognard. Sigrid fabriqua plusieurs ampoules de différentes tailles, sans oublier de concevoir des lunettes de protection avec du verre fumé. Elle les chausserait avant de lancer le moindre sortilège d’allumage. Même si elle avait fait un pas de géant pour son projecteur, elle n’avait pas résolu tous les écueils. La liste de points à surmonter était longue. Le point crucial, c’était la nécessité d’obtenir un faisceau uniforme. Elle comptait s’en sortir avec des jeux de lentilles. Il ne fallait pas négliger le refroidissement, car l’ampoule de 128 000 unités lumineuses générait un peu de chaleur. Elle couplerait un ventilateur animé par Circumrota à l’allumage et installerait deux grilles à l’arrière de l’appareil. Le problème majeur, c’était la couleur de son ampoule : jaune. Les lampes à arc moldues généraient du blanc, neutre. Visionner un film en noir et blanc avec une teinte jaunâtre, ça irait mais le jour où les pellicules en couleurs seraient sur le marché, personne n’aurait envie de voir des nuances faussées. Elle songeait à intégrer des filtres de couleur mais Hercule lui avait rapporté ses lectures en matière d’optique : on transformait le jaune en blanc en lui adjoignant du bleu. 1 D’autres minéraux étaient capables d’engendrer la luminescence. Il fallait déterminer lequel donnerait la teinte bleutée.
La jeune fille demanda des échantillons au Sondeur pour gagner du temps. Elle tenta le Gaélique sur l’aventurine, la calcite, l’améthyste, la fluorine, la citrine, le grenat, le lapis-lazuli, la sodalite et la dolomite. La fluorine sortit vainqueur du combat des minéraux. Elle donnait un bleu soutenu. Réduite en grains et mélangée en proportions égales au quartz, une ampoule d’un millilitre avait produit une lumière blanche suffisante pour éclairer sa chambre comme en plein soleil.
De son côté, Hercule avait réfléchi aux enchantements complexes des boutons. Il en avait même créé de nouveaux comme la molette d’avance ou recul, image par image, qu’elle équipe la camagique pour impressionner le film deux fois ou la lanterne pour projeter, pas à pas, une prise de vue issue d’une surveillance policière.
Tandis que les sorciers scientifiques s’acharnaient sur leurs inventions, les sportifs assistaient à une confrontation épique dans le stade où Edward Nott, encadré par Rosier et sa clique, exigeait le créneau d’entraînement des deux équipes du Gerbera positionné de 10H00 à 12H00, le dimanche, comme l’année précédente. Sa véritable raison pour s’attribuer cette tranche accordée par le professeur Laflèche ? Son bon plaisir. Il jouait sur les mots, arguant que l’attribution avait concerné le Quidditch et non le Cogne-Cognard. Il était ulcéré par le niveau lamentable de l’école, dégoûté par ce pays d’arriérés dépourvu de championnat de Quidditch. Il n’entendait pas se contenter de la tranche dominicale la plus matinale.
L’affaire faillit tourner au duel illégal où chacun aurait le ministère de la Magie sur le dos. Nott proposa une lutte dans les airs. Le premier touchant le sol perdait. Umbelina accepta avec entrain, voire précipitation. Avant même que la horde suprémaciste n’ait mis l’Anglais en garde, les adversaires s’arrachèrent à vive allure et se percutèrent à coups d’épaules. La vitesse, le vent empêchèrent Nott d’entendre les vociférations de ses amis qu’il prenait pour des encouragements.
Soudain, il exécuta une courbe pour s’écarter et revint d’un coup sec pour profiter de sa supériorité physique. Il éjecta la Portugaise mais fut emporté par son élan. Il n’eut pas l’occasion de la voir voler aux côtés de son balai, reprendre pied sur ses étriers et se moquer de lui. Il s’écrasa au sol, quinze mètres en contrebas. La neige n’empêcha pas ses os de craquer. Il perdit connaissance. Tous les élèves se précipitèrent à son secours. Tous sauf Umbelina, dominant la scène, en vol stationnaire, le sourire aux lèvres. Elle ordonna :
— Débarrassez-moi le terrain de ce crétin abâtardi et orgueilleux !
Rosier sauta sur son Friselune et fila chercher de l’aide au château. Il ne fit pas la fine bouche lorsque Nott fut pris en charge par le Sang-Mêlé Alphonse Dadé. L’Anglais était vivant mais en miettes. Il fut admis au centre de soins et y resta plusieurs jours.
La filature d’Émilie, orchestrée par son frère, avait abouti à une impasse faite de chèvrefeuille vindicatif. Sitôt son repas englouti à une allure telle que ses parents l’auraient réprimandée, la demoiselle s’était réfugiée dans le pavillon Lonicera où elle avait ses quartiers. Jacques avait patienté durant une heure, à quelques dizaines de mètres de la porte d’entrée, espérant qu’elle rédigerait une réponse immédiate à son mystérieux correspondant. Il avait jeté l’éponge après l’avoir vue ressortir avec sa besace pleine de bouquins à rendre à la bibliothèque en compagnie de Francine Beauséjour, une élève considérée comme une modérée. Le Cracmol s’était empressé de se confier à Hercule, en pleine écriture d’enchantements. Le Belge avait écouté le fils Boulanger sans laisser paraître qu’il n’ignorait rien de la situation. Jacques avait d’abord pensé qu’elle avait un amoureux à l’extérieur de l’Académie, mais il ne voyait pas qui, d’autant plus que sa sœur s’était absentée une seule fois au cours de l’été. Il doutait de sa propre hypothèse, bien que le Belge l’encourage dans cette voie – sans issue –.
— Si j’avais une amoureuse, à Orgeix ou pas loin, j’aurais passé mon temps à sortir de la maison sous n’importe quel prétexte pour la voir. Faire le mur, comme disent les Moldus. Du coup, ça ne tient pas debout. Imagine : tu reçois une longue lettre d’Eugénie où elle t’ouvre son cœur, sans blabla, sans détour. Direct. Tu réponds aussitôt, non ?
— J’aurais du mal à ne pas le faire.
— Donc, c’est pas ça. Ça colle pas.
— Avez-vous demandé à vos parents s’ils lui envoient un courrier séparé ?
— Maman l’a toujours dit devant elle : elle m’adresse la lettre et je me fais tirer les oreilles si j’oublie de lui faire lire.
— La méthode a le mérite de stimuler. Et un courrier d’un autre membre de la famille ? Cousine, cousin ? Oncle, tante ? Les grands-parents ? Et Adeline ?
— Ouais, ça se pourrait. Mais pourquoi agir en se retournant sans cesse, en vérifiant que personne ne l’observe ? C’est pas un secret.
— Un jeu, alors ? Vous lui avez conté nos enquêtes, nos petits exploits, dès la première année. Elle joue peut-être avec un ami imaginaire ?
— Hein ?
— Pourquoi pas !
— Non, j’y crois pas. Elle cache un secret. Le genre inavouable. Tu sais, je n’ai plus d’échanges, avec elle. Elle se comporte comme une étrangère. Avec les parents, c’est à peine mieux. Ça fait beaucoup de peine à Papa. Il était très proche de Lucie et il a reporté sur Émilie. Et là, c’est comme si tout recommençait…
Hercule n’avait pas su quoi répondre et avait tenté de détourner l’attention de Jacques. Il ne pourrait pas l’oublietter ad vitam æternam. C’était un pis-aller. Il devait protéger Jacques. Par le truchement du plus puissant artefact. Pas une babiole comme le talisman offert par Rose Cacheton au Cracmol, l’année dernière. Il fallait au moins une protection empêchant de fouiller dans l’esprit sans défense. Mais, en songeant aux années de mise au point de la cape invulnérable de Dune, il s’estimait incapable de concrétiser un tel rêve.
Le mois de novembre fila à la vitesse de l’éclair. Il fut le plus glacial de l’histoire de Beauxbâtons et ponctué de rares événements, comme un long dimanche autour de chocolats chauds et de pâtisseries, en compagnie de Jean Racine, à débattre des moyens sorciers et moldus pour condamner le tunnel achevé par la porte runique. Un échange ponctué de rires à l’évocation de solutions farfelues, tant par l’enseignant que par son élève. Ce fut aussi la période où les équipes de Cogne-Cognard furent constituées. Umbelina s’entoura de Shin, Sidonie, Andrea et Rosa, aboutissant à l’équipe la plus cosmopolite du tableau. Ils se baptisèrent les Cosmos. Après plusieurs heures de mise au point du jeu en compagnie du professeur Laflèche, la princesse apprécia enfin le nouveau sport. En tout, douze équipes se signalèrent à Wilfried. Elles comportaient toutes deux joueurs de réserve. Laurine forma une seconde équipe mixte et intégra Séraphin Ballessaim, peu mobile mais précis, Roland Clervois, Roxane Delacour et Marco Ricci. Ils choisirent de s’appeler les Fléreurs. Wilfried publia le calendrier des rencontres étalées de janvier à mars.
L’automne décidément trop hivernal fut l’occasion de transposer l’activité balai de Jeanne sous terre, au-dessus du lac. À l’abri de la neige et de la froidure, le professeur entraînait son élève particulière à manœuvrer dans un espace réduit avec, pour seul risque, celui de tomber dans une eau plutôt glacée. Au cas où, il y avait tout le nécessaire dans l’infirmerie secrète.
Le garçon avait dispersé, à coups de Repulso, des ballons de baudruche à la surface de l’eau. Jeanne avait dû passer au ralenti, en se tenant avec une seule main, pour capturer les ballons. Elle avait adoré l’activité, même si elle n’avait attrapé que deux cibles. Suite à la séance de voltige, ils s’étaient assis au bord de l’eau. Hercule avait espéré apercevoir les Quokkampes et le miracle avait eu lieu. Les créatures s’étaient montrées, affleurant à la surface. La fillette avait inspiré un grand bol d’air et n’avait pas hésité à plonger sa frimousse pour écouter les questions auxquelles elle répondait en secouant ou en hochant la tête. Elle les avait adorés parce qu’ils l’avaient appelée Gardienne de sanctuaire. Elle ignorait la signification de ce titre ; il devait avoir une grande importance car Hercule avait paru sidéré.
— Comment faire pour leur parler ? avait-elle demandé. Tu l’as déjà fait ?
— Je portais la tenue d’exploration, avec le casque. Le son se propage facilement, sous l’eau. Savez-vous qu’il va même cinq fois plus vite que dans l’air ?
— Tu crois que…
— Vous aimeriez essayer ?
— Oui !
— La tenue sera trop grande. Mais en bricolant la ceinture pour qu’elle enroule un peu la peau de métal… Oui, ça peut le faire ! Il est plus facile de l’adapter dans ce sens que la rallonger. Mon ami Jacques ne rentre plus dedans.
— Ce sera long ?
— Non. J’en profiterai pour changer le système d’éclairage.
— C’est compliqué, à utiliser ?
— Vous savez parler ?
— Ben oui !
— Tant mieux ! Tout marche à la voix. Samedi prochain, nous ferons les essais ici, dans la grotte, sans se mettre à l’eau. Et le samedi suivant, si tout va bien, vous vous immergerez et vous pourrez naviguer.
— Mais je pourrai mettre la tête sous l’eau dès la semaine prochaine ? Pour parler aux Quokkampes !
— Quelle impatience, mademoiselle Jeanne ! Bon… D’accord. Dès que le casque sera enclenché, vous pourrez mettre la tête sous l’eau et parler. Mais il n’est pas certain qu’ils soient présents.
— Ils iront où ?
— À la réunion des Quokkampes.
— Où ça ?
— À Quokkampeland.
— Pff… C’est une blague ! T’as la moustache qui se soulève d’un côté, quand tu me fais marcher.
— La moustache ?
Il avait vérifié son reflet dans l’eau et avait eu un sérieux doute. Un peu plus tard, il avait inspecté son faciès en détail, dans son coin salle de douche et cuisine. Ce n’était plus une ombre mais une authentique barre noire qui avait pris racine au-dessus de sa lèvre supérieure. En revanche, ses joues, sa gorge, son menton étaient exempts de pilosité. Dépourvu de savon à barbe, de rasoir, commandés chez Gentil en toute hâte, il avait joué des ciseaux pour aligner le tout à la perfection.
Lorsqu’il avait croisé Shin, le Japonais lui avait rappelé son ancienne vision, celle d’un Hercule du futur. Le Nippon l’estimait sur la bonne voie. Le moustachu s’était enfermé dans son atelier en compagnie de Sigrid, avec son écharpe nouée sous le nez, prétextant avoir attrapé froid. Elle était à deux doigts de mourir de rire, tirant le tissu pour découvrir la sculpture assez comique. Après s’être amusée de lui, elle l’avait écouté définir les standards des ampoules, les formes, les contenances avec des équivalences en capacité d’éclairage et avait rédigé le courrier pour le dépôt de deux brevets, l’un pour l’ampoule jaune, l’autre pour la blanche. Le descriptif était succinct et omettait les enchantements. Ensuite, Hercule avait démonté l’éclairage chimique du casque et avait greffé trois paires d’ampoules de puissances différentes.
Après ces péripéties anodines par rapport à celles de l’année passée, les élèves terminèrent le mois avec la réception d’une invitée de marque : Marielle Divina.
Le professeur Perlenjoie avait invité et obtenu la venue, durant deux jours, de l’une des plus célèbres voyantes, Marielle Divina. La Devineresse ne se contentait pas de dévoiler l’avenir ; elle le consignait à travers des ouvrages décrits comme des romans prédictifs, usant de l’art du fil conducteur. Dans son œuvre composée d’une dizaine de bouquins, un écrit se démarquait. Le « Guide des supports de voyance », sous-titré « du classique à l’inattendu », était le manuel choisi par madame Obscur pour asseoir son cours obligatoire durant les deux premières années de l’Académie. L’enseignante en faisait souvent l’apologie.
Marielle était une très vieille femme vêtue d’une sempiternelle robe noire pailletée. Elle était coiffée d’un chapeau hybride entre le melon moldu et le pointu sorcier, donnant au final une allure de plat à tajine. Il se murmurait qu’elle était centenaire depuis belle lurette ; cette légende était due à son aspect fripé. La moindre parcelle de sa peau pendouillait. En réalité, elle n’avait que 78 ans. Elle portait des lunettes fumées pour dissimuler une grave anomalie des globes oculaires, indépendants l’un de l’autre.
Madame Divina était une personne très agréable, tant qu’on ne lui cherchait pas des noises. Elle avait la réputation de provoquer en duel les irrespectueux et c’était une combattante hors pair. Sa baguette, faite d’un rare ébène dans lequel une aile de Démonzémerveille avait été insérée, différait des dotations des devins.
C’est en qualité d’autrice qu’Edmond l’avait conviée, pour dispenser des conseils aux derniers niveaux de BANQUET et que les élèves la questionnent sur ses réussites, ses difficultés. Jacques ouvrit le bal après la présentation d’Edmond.
— Madame, est-ce que vous vivez de la vente de vos livres ?
— Pas du tout ! J’en suis même très loin. Pour vivre, je cumule plusieurs activités. Disons trois, pour faire simple. D’abord, je produis un horoscope humoristique pour le Cri de la Gargouille. Le quotidien est assuré d’imprimer un peu de légèreté dans une actualité parfois très sombre. Ensuite, toujours pour ce journal, je réalise parfois des études prédictives sur un sujet imposé par les journalistes, l’éditorialiste ou le directeur. Cela leur permet d’explorer d’autres pistes lorsqu’ils sont dans l’impasse sur de longues et fastidieuses enquêtes. Enfin, je reçois des consultants en cabinet privé. Je ne suis pas domiciliée Place Cachée mais près du Panthéon, à Paris. La population sorcière ne suffit pas ; j’ai aussi une clientèle moldue. C’est d’ailleurs pourquoi mes livres sont ma plus modeste source de revenus. Ils ne me procurent qu’une cinquantaine de Gallions.
— Par mois ?
— Par an, mon garçon. Exploiter son Don est plus payant qu’écrire et publier. Et encore, c’est grâce à l’achat régulier, annuel, de mon ouvrage consacré aux supports de voyance. Les autres ouvrages se sont vendus à 500 exemplaires, en tout. On ne vit pas de l’écriture. C’est un complément exigeant un travail considérable qui agrémentera un lecteur durant quelques heures au bout desquelles il oubliera et passera à une autre activité. Parfois, j’ai besoin d’une année de labeur. Connaissez-vous le seul auteur qui ne vit que de sa plume ?
Hercule leva la main.
— Oui, monsieur Van Betavende, vous le savez forcément puisque vous avez, aidé de mademoiselle Rostopchine, restauré la précieuse cervelle de cette autrice. Barbara Casanova. C’est l’exception parce qu’elle agit comme je le fais avec mon cabinet de voyance : elle s’ouvre aux Moldus.
Jacques la relança :
— Comment et à quel âge s’est manifesté votre Don, Madame ? Est-ce que c’est votre voyance qui vous a soufflé les titres de vos ouvrages ?
— J’avais 13 ans, comme vous, quand cela a commencé. Depuis, je me suis exercée à diversifier mes supports, pour écrire le manuel que vous avez tous eu en main. Mon support privilégié, c’est le contact humain. Le toucher. Dès que j’effleure une personne, je plonge dans un gouffre sombre, je stoppe au-dessus d’une brume et des images apparaissent sur la blancheur irréelle. En revanche, rien n’apparaît pour moi. Pas de titre, pas la moindre petite idée. Oui, jeune fille ?
— Quelles sont les étapes pour l’écriture d’un livre ? demanda Laurine.
— Il vous serait très facile de le… voir, Mademoiselle. Surtout vous. Mais pour tout le monde, je vais les citer. J’en compte six, majeures. Elles se subdivisent en tâches plus parcellaires mais en gros, il y a le sujet à déterminer, accompagné de la collecte désordonnée d’idées. On écrit tout et n’importe quoi. Ensuite, on analyse tout ce qui a été consigné et on l’organise, en mettant de côté ce qui ne paraîtra pas dans le récit mais qui sert le suspense, le rebondissement, le mystère, le romantisme. Un jour, on peut l’exploiter. En troisième, c’est la partie la plus vitale : le scénario détaillé, avec des chapitres, des résumés, l’établissement de fiches, de plans, la collecte de photos, d’informations. C’est vital d’en passer par là. Et si ça coince pour un chapitre, une intrigue, posez-vous la question : est-ce utile ? S’il y a une suite à mon écrit, sera-ce important ? En quatrième étape, je cite la cohérence du récit. Dites-vous qu’il y a des choses bancales, des anachronismes, des impossibilités sorcières. C’est le moment de vous référer à vos fiches, vos plans, une ligne temporelle, tout ce qui fait que les rouages ne vont pas se gripper au troisième chapitre parce que vous êtes parti sur une grave incohérence au départ. En avant-dernier, c’est l’étape rédactionnelle. Là, vous pouvez modifier deux ou trois choses par rapport au scénario, en prenant garde à ne pas engendrer un ouvrage monstrueux, tentaculaire.
— Et à la fin ?
— La joie des relectures, à voix haute, parce que si vous éprouvez du mal à lire une phrase, c’est qu’il faut la réécrire. Il est bon d’avoir quelques amis vachards qui apportent un regard sans filtre sur votre travail. Les critiques sont indispensables. Entre vous, échangez vos travaux.
Elle commit une pause, but un verre d’eau et poursuivit :
— Je crois savoir que le professeur Perlenjoie vous a confié la réalisation d’un ouvrage. Y en a-t-il parmi vous qui, au bout de deux mois, n’ont toujours pas commencé à poser les idées ?
Personne ne se manifesta. Marielle félicita les étudiants et leur parla du syndrome de la page blanche. Elle l’avait déjà affronté, à plusieurs reprises, mais jamais en 35 ans de collaboration avec le Cri de la Gargouille. Pourquoi ? Parce que le vide soudain allait souvent de pair avec la solitude de l’écrivain. En équipe, les humains se stimulaient les uns les autres. Elle échangeait avec les journalistes et il en ressortait du positif. Elle adorait être aiguillée sur des sujets sportifs, à des lieues de sa condition physique et les plaquaient d’humour doré à l’or fin. Elle conseilla donc à celles et ceux qui, à un moment donné, rencontreraient une difficulté sur l’une des étapes, de la partager, en privé ou ici, en classe.
Après cet exposé, elle en passa par la promotion et la vente, à condition d’avoir trouvé un éditeur. Pour certains introvertis, c’était une véritable épreuve physique et mentale, à en être malade. Pour elle, c’était un moment joyeux, exceptionnel où elle pouvait glaner les avis du public. Au Cri de la Gargouille, chaque citoyen disposait d’un droit de réponse aux publications. Le retour sur un article, surtout s’il s’agissait d’un brûlot, d’une enquête à charge, était rapide. Pour un livre, il fallait des mois, voire des années. Les séances de dédicaces étaient à la fois incontournables, utiles et souvent, un moment d’échange agréable.
— L’écriture est à la fois plaisir et frustration, avoua-t-elle avant de répondre aux questions suivantes.
Peu avant la fin du cours, elle proposa aux élèves ne se rendant pas en Étude des Moldus de rester pour une voyance expresse, une image, s’ils le désiraient. Katarina, suivie de Shin, se glissa dans la file indienne. Lorsque le tour de la Franco-Russe fut venu, Marielle éclata de rire et fit signe au Japonais, en embuscade, d’approcher. Elle prit leurs mains, sourit et les joignit.
— Vous êtes faits l’un pour l’autre… Docteur. Maître… Mais vous le saviez déjà. Allez ! Du balai ! Je veux un défi compliqué, plus mystérieux que ça !
Jacques s’avança et Hercule grimaça en secouant la tête. La femme effleura le bras du grand gaillard et parut stupéfaite. Elle demeura muette comme si elle prenait le temps de réfléchir aux termes avant de formuler une réponse. Elle ne put manquer la mimique effrayée d’Hercule suppliant de taire l’incroyable découverte. Elle fouilla et trouva une autre information, digne d’intérêt.
— Tu as toute l’intelligence dont on puisse rêver. Un cœur immense. La chanceuse qui en fera la conquête, deviendra la plus heureuse des épouses.
— Oh…
— Tu travailleras sans relâche et ce sera… payant. Tu es unique, un pionnier. Un futur passionnant t’attend !
Elle prédit des amours à Laurine avec un bel étranger, prévenant, au tempérament réservé. La demoiselle se prit à rêver lorsque Marielle précisa que l’élu aurait un cœur latin. Elle comprit qu’Hercule ne lui ouvrirait jamais le sien.
Marielle ne cacha pas sa déception de voir Hercule refuser de se prêter au jeu. Elle lui en fit la remarque. Il répondit qu’il avait interdit à ses camarades habités par le Don de s’exercer sur sa personne.
La dernière à se lancer fut Umbelina. L’image renvoyée par le banc de brume visible de Marielle l’aspira dans le gouffre, provoquant son effroi. Elle se contenta de lui prédire un grand destin. Elle n’eut ensuite qu’une idée en tête : se tenir éloignée de la Portugaise. Une attitude qui n’échappa pas à l’œil de lynx du Belge.
Décembre débuta comme novembre s’était achevé la veille : tempête de neige, vent glacial, températures polaires. Le cours de duel aérien, avec les suprémacistes en défenseurs et les progressistes en attaquants, tourna au jeu de massacre. La cause ne fut pas la visibilité réduite mais l’abus de pouvoir.
Hercule avait doté les balais de carénages métalliques à l’avant et à l’arrière. Ils étaient pourvus des protections les plus utiles. Après s’être assuré que les pugilistes seraient en mesure de les actionner, il avait greffé deux baguettes sur chaque monture. Une courte, à l’avant et une longue, émergeant du boisseau de joncs, à l’arrière. Les volants étaient en mesure de piquer sur leurs cibles, de les asperger de sorts et de couvrir leurs arrières lorsqu’ils redresseraient et évacueraient la zone de Bombarda. La formation d’approche et d’attaque varierait selon les observations rapportées par un miroir jumelé par Protéiforma et envoyé par sortilège de lévitation au-dessus du terrain. À propos de miroir et d’instrumentation, Hercule avait commis quelques ajouts sur les balais. Un altimètre, pour éviter la mésaventure survenue à plusieurs élèves, crashés dans la neige pour avoir mal évalué la hauteur. Un miroir placé à l’avant et jumelé avec un autre, dans l’alignement de la baguette arrière, avec une croix dessinée dessus pour viser. C’était le minimum. En collaboration avec les duellistes, Hercule étudiait un système pour communiquer de façon simple dans la tourmente, reprenant le cadran à runes de leurs montres à gousset. C’était un indicateur de stratégie : attaquer en file indienne, en formation en V, se disperser, battre en retraite, voler en rase-mottes.
Après le repérage des troupes ennemies, incapables d’abattre le miroir, trop petit et mobile, Fuchs avait lancé ses forces. Mais les suprémacistes, désormais inspirés par De Luca Rosso, leur avaient concocté une surprise. Une caisse en bois, ouverte à distance, avait libéré des milliers de Pucestis. Les bestioles, habituées à la chaleur et à l’humidité, n’avaient pas tenu cinq minutes avec les −25 °C régnant sur le stade. Le délai avait été suffisant pour piquer Fuchs et Clervois qui avaient fini ivres morts dans la poudreuse. Hercule avait jugé l’idée de l’Italien très ingénieuse. Umbelina s’était emparée du commandement et avait lancé des raids en rafales. Au sol, Rosier et ses amis avaient bricolé des tôles dotées de protections magiques rudimentaires mais suffisantes pour contenir les assauts de la Portugaise et de ses quatre ailiers. Lassée de voir la bataille s’éterniser, la princesse avait soulevé la masse neigeuse du stade d’une puissante tornade avant de la rabattre sur ses adversaires et de hurler un Aquaglaciem rageur pour les transformer en glaçons. Au corps-à-corps, cette technique aurait pu forcer le respect mais à l’échelle du terrain de sports, elle devenait effrayante.
Après la séance, Hercule avait vu Elvira tenter de convaincre son amie de revenir au cours particulier du samedi matin. En vain. Les médicomages avaient pu remettre les belligérants sur pieds. Mais combien de temps s’écoulerait-il avant qu’un accident mortel ne survienne ?
Hercule était d’humeur plus joyeuse et ce, sans sortilège, potion ou piqûre de Quokkampe. Ce soir, il irait chercher Jeanne et transplanerait en sa compagnie jusqu’au lac souterrain afin qu’elle accomplisse sa première plongée. Grâce à l’enrouleur installé dans la ceinture, il pouvait rabaisser la partie haute et raccourcir le pantalon de métal. Comme promis, il avait initié la demoiselle aux fonctions essentielles et avait attiré son attention sur les systèmes de sécurité à surveiller. Le niveau d’air restant mais aussi le taux de gaz carbonique. Le profondimètre était incontournable, tout comme le chronomètre permettant de comptabiliser les paliers de remontée dans le temps de plongée total.
Sur la berge, la jeune fille s’en était tirée à la perfection. Jeanne n’avait aucune appréhension dans le milieu aquatique. Bien qu’excitée à l’idée de dialoguer avec les Quokkampes, elle s’était montrée attentive.
Le Belge se remémorait cette scène réjouissante et sifflotait. Il se dirigeait vers la ménagerie en compagnie de Bianca. Il commit un crochet par les casiers à courrier et récupéra son exemplaire du Dragon Déchaîné. Il le déplia pour survoler les gros titres et cessa de siffler, captivé par un article. La Une était occupée par un fait divers survenu à Hagondange, en Lorraine, dans une aciérie moldue.
— Qu’y a-t-il ? s’inquiéta Bianca. Une mauvaise nouvelle ?
— Un vol d’acier moldu.
— Hein ? Relaté dans un journal sorcier ? Pourquoi ?
— Trente poutres ont été volées.
— C’est beaucoup ? Je ne me rends pas compte.
— L’éditorialiste parle de poutrelles de 6 mètres de long et d’un diamètre de 20 centimètres. Chaque unité pèse environ 1400 kilos. En tout, cela fait 42 tonnes ! Or, d’après les premières constatations, aucune trace de véhicule n’a été relevée aux alentours. Comme si les barres s’étaient volatilisées. Bigre ! 42 000 kilos, ça ne se déplace pas d’un claquement de doigts. Pas de camion, ni de grue. Je comprends les interrogations du journaliste. C’est une affaire hors des limites.
— De quelles limites ?
— Celle du nuage de points cher au professeur Racine. Le nuage, ce sont les vols classiques. Tout ce qui est extraordinaire, loin des rapines habituelles, mérite de l’attention et trouve une explication sorcière.
— Quoi ? Ils auraient utilisé des sortilèges de lévitation ? Il faut une sacrée maîtrise de ces sorts. Je ne suis jamais parvenue à soulever un objet plus lourd qu’une armoire, avec ma baguette. En imaginant qu’ils parviennent à faire léviter 150 kilos, il fallait une dizaine de sorciers, non ?
— Oui. Ils avaient aussi besoin d’un moyen de transport. Cette affaire n’est pas le fait d’un petit voleur, ni même celle d’un gang. C’est l’œuvre d’une organisation.
Hercule jura en son for intérieur que l’article rejoindrait son mur des anomalies. Arrivé à la ménagerie, il remplit ses tâches et écrivit à sa mère. Celle-ci s’était assurée d’envoyer une copie du journal moldu le Figaro – où elle avait puisé ses sources – au commandant de Franjac. Une heureuse initiative.
Jacques Prunellier était attablé dans le restaurant la Mère Catherine, place du Tertre, à Montmartre, à moins de 300 mètres de la statue permettant l’accès au quartier magique. Menu en main, il hésitait entre une matelote d’anguilles et de la gibelotte de lapin lorsqu’un couple s’invita à sa table.
— Salut les amoureux !
— Bonjour, Papa.
— Bonjour, monsieur Prunellier.
— Appelle-moi Jacques, Mathilde. Pas de chichi entre nous. Garçon ! Une bouteille de Pommard, s’il vous plaît ! réclama-t-il.
— Tu voulais nous voir à propos d’une affaire ?
— Oui. Un vol, dans une aciérie, en Lorraine. Les gendarmes ont été appelés en premier sur les lieux. Bonne nouvelle, ils n’ont pas saccagé le théâtre du vol et coup de chance, il n’y a pas eu de précipitations depuis le cambriolage. Ils ont relevé des empreintes de pas dans la neige. Ils ont identifié au moins six jeux différents. Des hommes. Tout était concentré près du hangar où le métal volé était entreposé. En revanche, autour, rien ! Pas de roues de charrette, de camions, de sabots de chevaux. Juste leurs pieds de l’atelier à une voie ferrée qui passe à trente mètres. Comme ils étaient perplexes, ils ont transmis le dossier à la sûreté de Paris. Et devinez où l’affaire jugée bizarre a échu ? Sur mon bureau.
— Tu penses que ce sont des sorciers qui ont fait le coup ?
Jacques exposa sa théorie. Les voleurs étaient arrivés, de nuit, à l’usine, à bord d’une locomotive tractant une ou deux plateformes. Ils avaient jeté des sortilèges de confusion et neutralisé les gardiens. Ensuite, ils s’y étaient mis à au moins dix bonhommes pour faire léviter les poutrelles, une par une, jusqu’au wagon. Puis, ils avaient oublietté les gardiens et levé le camp. Ensuite, en chemin, ils avaient manœuvré des aiguillages pour rejoindre une gare discrète. Ils avaient recouvert les voies de neige, à coups de sortilèges. Jacques comptait se rendre sur place et faire des relevés d’empreintes digitales sur les aiguillages, au cas où. Ensuite, il tenterait de déterminer plusieurs directions possibles, en privilégiant les zones abandonnées.
— Méfie-toi, Papa. Ce n’est pas l’œuvre d’une petite équipe de malfrats.
— On fera preuve de prudence. Par contre, j’ai du mal avec leur mobile. S’ils voulaient construire des voitures à moindre coût, ils se seraient servis en tôle à emboutir. Pareil pour fabriquer des canons. Qu’est-ce qu’ils vont foutre de ça ? Bâtir une casemate ? Il y a des projets de construction, au Ministère ?
— Pas que je sache, Papa. Aucune extension prévue. De plus, le gouvernement ne volerait pas et préférerait acheter de l’acier gobelin.
— Pas sûr, coupa Mathilde. L’acier moldu est parfait pour le soutènement. La version gobeline sert pour les armes enchantées, les coffres-forts.
— Et si vos Gobelins se faisaient piquer leur acier, ils viendraient porter plainte ?
— Pas sûr, répliqua Gérôme. Depuis le vote de la réforme de l’hôpital qui les pénalise, les relations entre eux et Picaillou sont crispées. La semaine dernière, ce dernier s’est vu refuser un nouvel emprunt sorcier bien que les taux soient élevés depuis l’accession de Grüber au pouvoir allemand, depuis son alliance ouverte avec De Klerk et depuis le coup d’État avorté au Portugal. Il nous reste une petite chance d’obtenir l’information si d’aventure les Gobelins se faisaient déposséder.
— Le petit Belge ?
— Depuis qu’il a décidé de traiter leurs affaires, il a leur considération.
— Pourquoi voler des poutrelles ? Vous n’avez pas des sorts pour en créer ?
— Nous le pouvons. Cependant, si le sorcier à l’origine de la création meurt, ses œuvres disparaissent avec l’extinction de sa magie. Réaliser n’importe quelle construction éphémère, c’est bon pour un test mais à la fin, il faut en passer par l’usage de vraies matières premières.
— Je pige. Nos clients sont en train de construire une grande bâtisse. Avec des renforts en acier. Mais quoi ? Et où ?
— Une base… souffla Mathilde. Une forteresse invisible, inexpugnable.
— Dans quelle intention ?
Elle leva les yeux sur son compagnon, les lèvres tremblantes et murmura :
— La guerre.
Jacques remit une copie du dossier, avec des tirages photographiques supplémentaires. Il glissa l’idée à son fils que le petit Belge soit consulté pour donner son avis. Gérôme promit qu’il l’alpaguerait dès qu’il serait en vacances. Puis, il prit la main de Mathilde, bouleversée. Durant une fraction de seconde, elle avait eu la vision d’un monstre gigantesque et des dizaines de morts.
La nuit enveloppait la Lorraine de son noir linceul depuis des heures mais au cœur de la réserve de l’entreprise Piquécolle & Grammes, l’activité était intense. La métallurgiste avait repris ses véritables traits de cinquantenaire blonde. Protégée par un masque d’aluminium et de verre fumé, elle sectionnait une poutrelle d’acier en suivant les marques précises qu’elle avait tracées sur le métal. Ce n’était que le cinquième morceau qu’elle scindait et elle en était déjà à sa troisième baguette de noyer utilisée pour la découpe à coups de Diffindo. Après un usage intensif, prolongé, les outils rendaient l’âme, finissant par se consumer. La tâche était éprouvante, brûlante, étouffante, en dépit des températures fraîches régnant dans le hangar. C’était incontournable : il fallait consolider la plus longue et large pièce souterraine : le réfectoire. Les sorts de renforts avaient leurs limites et les infiltrations d’eau, continuelles, fragilisaient les excavations. Ce n’était pas un hasard si les Moldus avaient jeté l’éponge au bout de 20 années d’exploitation émaillées d’accidents : les inondations étaient une vraie plaie.
À quelques encablures de sa position, dans l’arrière-boutique de la quincaillerie insoupçonnable, des sorciers acquis à la cause avaient installé un portique d’acier auquel était fixé un palan doté d’un câble de métal torsadé, capable de supporter une tonne. Dès qu’un tronçon de trois mètres de long était prêt, une dizaine d’hommes faisaient usage de magie pour faire léviter la pièce de 700 kilos et l’amener aux abords du puits Schoeneck, caché par les murs de l’entreprise. Ensuite, ils arrimaient la pièce et la descendaient sur une centaine de mètres. Lorsqu’elle touchait le fond en douceur, elle était transportée jusqu’au réfectoire où elle était redressée et centrée sur une plaque de métal de quatre mètres carrés. D’autres ouvriers soudaient les plaques pour étanchéifier le plafond. Des murs de brique rouge habillaient la salle au fond de laquelle une porte battante donnait sur les cuisines, fonctionnelles, pour nourrir les travailleurs se tuant à la tâche. Des elfes traités comme de la vermine poursuivaient les travaux d’excavation des dortoirs.
Le géant blond traversa la cour pour mettre la pression sur la métallurgiste. Les travaux de découpe, inenvisageables de jour à cause de la clientèle, prenaient trop de temps. L’homme fut interrompu par le bruissement d’un insecte de papier. Il s’en empara en faisant preuve de délicatesse. Il déplia l’origami et lut :
« Votre retard s’accumule. Vous avez fait preuve de négligences. Un certain petit Belge en sait trop. Son attention doit être détournée par tous les moyens. Je viens me rendre compte des travaux. »
De Valmy frissonna. Le Maître se rendait sur place ? Quand ?
Il fit demi-tour et fila dans le bureau de la direction du magasin. La vieille bouilloire en fonte avait disparu ! Le Maître arrivait ! Jacques-Henri eut à peine le temps de prévenir l’ensemble du personnel de surface. Quand il retourna à l’arrière-boutique, il tomba sur un personnage couvert de vêtements sombres, le visage couturé de balafres, l’œil noir scintillant. Le visiteur conserva sa capuche pour dissimuler l’absence de cheveux et diminuer l’effroi engendré par son apparition.
— Maître… débuta De Valmy en s’inclinant avec déférence.
— De Valmy… lâcha l’inconnu à coups de râles symptomatiques de ravages pulmonaires engendré par un Feudeymon.
— Nous avançons à grands pas. Vous ne serez pas déçu, Maître.
— Je m’assurerai de la tenue des délais et rectifierai au besoin. Cependant, si je suis ici, c’est pour une autre affaire.
— Laquelle, mon Seigneur ?
— Le vol d’acier moldu. La presse en a parlé.
— La presse moldue, bien sûr.
— Sorcière. Le Dragon Déchaîné. Il en a fait sa Une.
— Je ne lis pas cet infâme torchon.
— Vous devriez. Le petit Belge s’en abreuve. Un policier moldu a été chargé de l’affaire. Il s’agit du père d’un Auror en vue et en cheville avec ce Van Betavende que votre fils n’a pas réussi à éliminer.
De Valmy grimaça. Une odeur de mort emplit ses narines.
— Les vacances approchent. L’enquêteur va reprendre du service. S’il remonte la piste, les voies ferrées…
— Nous les avons réduites en monceaux de ferraille, tout comme le convoi. Cet amas sera façonné et utilisé pour l’Académie.
— Soyez assuré que s’il subsiste l’embryon d’une preuve vous accablant, il la débusquera. Il faut une diversion. Si possible, rien de compromettant, comme cette lamentable affaire d’œuf de Fabergé !
— Qu’a-t-il découvert ?
— Que l’œuf est doté d’une grande magie, que les Nott sont mêlés à l’histoire.
— C’est ennuyeux. J’ai une opportunité avec notre ami outre-Rhin.
— Alors, mettez-la en œuvre sans délai.
— Oui, Maître.
— Conduisez-moi dans la mine.
Ils transplanèrent et le visiteur put se rendre compte que les locaux seraient prêts au premier janvier. Lorsqu’il désira connaître l’état du second projet, De Valmy l’informa que la métallurgiste avait obtenu le terrain adjacent à la quincaillerie et qu’elle se mettrait au travail dès que la matière première lui serait livrée. En revanche, il s’inquiéta de l’incarcération de la potionniste. Le Maître concéda que le contretemps était fâcheux mais, après réflexion, le bienvenu pour faire d’une pierre deux coups. De Valmy se demanda comment retourner la situation, mais le sinistre personnage lui ordonna de se concentrer sur sa mission.
Satisfait, l’homme souffreteux repartit par le Portoloin dissimulé dans le bureau directorial. Le géant soupira. Les apparitions du Maître se traduisaient souvent par des morts. Il se hâta de répercuter les remarques du Commanditaire. L’école suprémaciste ouvrirait ses portes le 2 janvier 1921 aux 70 élèves allemands. Les travaux d’extension se poursuivraient durant la période scolaire afin de porter la capacité d’accueil à 300 étudiants de magie noire, dès septembre 1921. Chaque année, 50 places, au minimum, seraient ajoutées. Elles correspondraient aux conversions des faibles d’esprit à la cause et à l’explosion de la natalité sorcière. Lorsque le chef des travaux avait amorcé une question sur les causes de cet accroissement démographique, son noir Seigneur l’avait fustigé d’un regard, tout en esquissant un geste vers sa baguette. Le Lorrain s’était incliné, terrassé par la peur.
1 Lorsque les LED furent inventées, elles n’existaient qu’en rouge et vert. Durant 50 années, les scientifiques butèrent sur le bleu. Quand il fut créé par un Japonais en 1994, les trois couleurs primaires purent donner du blanc et le monde de la lumière connut une révolution.