Beauxbâtons - 4 énigmes et un enterrement

Chapitre 32 : Sortilège 32 : la mélodie du bonheur

Par eric_vincent

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Hercule découvrit la Une du Cri de la Gargouille et imagina un adage collant avec l’information : « Les mauvaises nouvelles ne connaissent pas de trêve, même la veille de Noël. »

Geoffroy de Polignac, incarcéré dans les cellules du ministère, jouissant d’un régime exceptionnel accordé par le juge De Ferluc, supporter de la cause suprémaciste, s’était évadé à la faveur d’une intervention médicale. Le prisonnier s’était plaint de sévères douleurs intestinales. Face à leur aggravation, l’Auror en charge du gardiennage des quelques cages avait suivi la procédure en envoyant un hibou à un cabinet médical. Le docteur Delplanque, père de Louis, s’était dévoué et présenté pour ausculter le criminel. Comme l’exige la sécurité, le praticien avait remis sa baguette à l’Auror avant d’entrer dans la cellule et d’y être enfermé, le temps de l’examen.

Selon le témoignage de l’Auror Pommier, De Polignac s’était emparé d’une seringue hypodermique et avait maîtrisé son visiteur, menaçant de lui injecter une bulle d’air, fatale, dans la jugulaire. Bien que l’Auror ait répété au forcené que son geste ne le mènerait nulle part, hormis à Fengsel, la détermination du révolté l’avait contraint à céder aux exigences et à ouvrir la cellule. Il imaginait que le mutin garderait le médicomage en otage et avait reculé, s’écartant du bureau sur lequel la baguette du praticien avait été posée.

Contre toute attente, De Polignac avait poussé Delplanque sur l’Auror, s’était jeté sur la baguette et avait lancé un terrible sort noir. Le geôlier était dans un état jugé préoccupant. Quant au brave docteur, il avait hérité d’une plaie à la tête en se prenant un Bombarda rageur. Déterminé, De Polignac s’était frayé un chemin à travers le dédale de couloirs, blessant plusieurs fonctionnaires. Parvenu à l’ascenseur, sa trace s’était perdue. Selon toute vraisemblance, il avait rejoint le hall avec le visage modifié, les vêtements changés en un tournemain et emprunté l’une des nombreuses cheminées. Le département des Aurors avait déclenché une chasse à l’homme en plaçant la perquisition du domicile de ses parents en tête de liste des actions. Jusqu’à présent, le fugitif était introuvable.

Le Cri tirait à boulets rouges sur le juge De Ferluc, accusé, au minimum, de laxisme. L’usage d’un impardonnable aurait dû valoir un aller simple pour Fengsel, prison dont on ne s’échappait pas, à moins de finir en glaçon au bout de quelques kilomètres. Le ministre de la Magie tentait de minimiser l’affaire, souhaitant un prompt rétablissement aux blessés mais ne prenait aucune mesure. L’initiative vint du commandant de Franjac : il porta plainte contre le suppôt des suprémacistes pour irrespect de la loi sorcière. Il ne réclama pas une amende mais une révocation. Le magistrat réagit en déposant contre De Franjac pour entrave à l’exercice de la justice. Le bras de fer s’annonça épique.

Hercule était de retour à l’Académie pour la soirée. Agathe, au courant de sa venue, l’alpagua pour comprendre pourquoi il désirait réveillonner à l’école et non avec sa mère ou avec les Delacour. Il lui livra des explications succinctes : le rendez-vous de sa mère, la promesse de passer au moins trois jours chez elle dès le 25. En revanche, il ne dit pas un mot sur sa présence au Mont Creux, ni pourquoi il avait obtenu du chef Feuillantine l’autorisation exceptionnelle de recourir au service d’Orby pour servir deux repas. Les élèves dépendant de l’OWL se trouvaient à Venise du 19 au 26, sous la houlette du référent Aloysia. Les autres étudiants étaient rentrés dans leurs foyers. Quant aux professeurs Obscur, Beauxbâtons, Dunne et Racine, ils dînaient en sa compagnie. Avec quelle personne le jeune garçon passerait-il sa soirée ?

— Madame, je ne souhaite pas dévoiler son identité. Je voulais juste bénéficier d’un repas succulent, réglé au prix de 4 Gallions au chef et être servi par Orby, l’elfe de maison de mon enfance. Les mets seront transportés à l’extérieur. Je suis revenu m’assurer que tout sera en place.

— Tu n’as pas trouvé un moyen de faire venir Eugénie ?

— Elle me manque tant. Si vous saviez à quel point… Je… Je lutte pour tenir jusqu’à son retour, avoua-t-il en s’étranglant.

— Hercule… J’ignorais tout. Ce fut un véritable complot.

— C’est le terme, Madame. Un complot. Tramé par les Greengrass, les Nott, exécuté par Black. J’ai eu la preuve que cette opération visait à me perturber et à m’empêcher d’enquêter sur des sujets délicats.

— Auras-tu besoin que j’appelle un module de Transportation, pour vous emmener, toi, Orby et vos repas ?

— Non, Madame.

Elle sourit. Il avait trouvé un moyen de s’évader de l’Académie et cela ne datait pas de la veille. Elle était loin du compte !

L’elfe fit son apparition les bras chargés de paniers garnis de verres, coupes, couverts, assiettes, branches de sapin, guirlandes de plomb et bougies. Il fut conduit dans l’antre d’Hercule qu’il jugea très originale et radicalement différente de sa chambre de Bruges. Son ancien maître lui fit jurer de ne jamais dévoiler quoi que ce soit à propos de la dernière pièce. Après avoir accepté, il fut introduit. Il remarqua qu’elle était différente des autres recoins du Nautilus. Pas seulement à cause des cinq coffres dont trois venaient de leur manoir – il les avait reconnus –. C’est la présence du couchage en hauteur qui intrigua Orby. Son jeune maître avait toujours éprouvé du vertige et même s’il avait résolu cette phobie, il n’appréciait guère la fantaisie de ces couchages. En revanche, une autre élève les adorait. Cette « literie » était identique à celle d’Eugénie Greengrass. Orby, chargé du linge, comme Dory, Orpi et les autres, connaissait toutes les chambres, toutes les marottes des élèves, leurs décorations. Le hamac était la marque de mademoiselle Greengrass et celle de Barthélémine Chantepierre. Sa présence dans la zone interdite était le signe indiscutable que son maître historique n’avait plus d’yeux que pour elle.

Le garçon déverrouilla le coffre accédant à LA bibliothèque et prononça une phrase-clef.

— Suivez-moi, Orby.

— Oui, Monsieur.

En une seconde, ils se retrouvèrent dans un lieu gigantesque parcouru d’allées, de travées, d’étagères par milliers, couvertes de livres sauf aux alentours.

— Vous voici dans LA bibliothèque.

— Orby ne pensait pas que l’Académie possédait une pareille réserve secrète.

— Parce que ce n’est pas le cas. Ce lieu concentre tout ce qui a été écrit ou imprimé. C’est ici que j’aime me réfugier pour réfléchir, travailler.

— Les dimensions sont très impressionnantes. Orby ne distingue pas de limites.

— Voyez par ici, au bout de cette allée ? Une lueur, à environ 500 mètres.

— Oui, Monsieur.

— Il s’agit du comptoir du bibliothécaire. Vous dresserez la table et servirez en face. Repérez où se trouve le coffre à disparaître.

— Orby a tout mémorisé, Monsieur. Voulez-vous prendre mon bras ?

L’adolescent n’ayant pas révélé ses talents de transplaneur, il posa sa main sur la peau fripée de l’elfe. Ils réapparurent à quelques mètres du comptoir. Orby poussa un cri bref en faisant face au fantôme hantant le degré 50. Hercule lui présenta la célébrité régnant sur cet univers. L’elfe fut décontenancé, au bord des larmes, lorsque Waldo fit une apparition blanchâtre. Orby navigua entre la tristesse et la joie, ne sachant sur quel registre agir. Puis, il se concentra enfin sur sa mission du soir et entreprit autant d’allers et retours que nécessaire pour composer une table royale. Hercule, vêtu d’un smoking, attendit son invitée. A 20H00, elle parut habillée de la robe ambre choisie pour elle chez Capenoir. Elle fut éblouie par la décoration festive, par les couronnes de fleurs que le garçon avait faites apparaître, puis flotter tout autour d’eux. Son émotion était vive.

— Bonsoir, Juliette.

— Bonsoir, Hercule. Quelle… merveilleuse surprise ! Quand j’ai trouvé le carton d’invitation et l’incitation à jeter un œil dans le couloir, j’ai cru que je rêvais ! C’est… mon premier réveillon.

— J’avoue avoir jubilé lorsque j’ai eu cette idée. Je ne pouvais pas la partager. Même avec Sigrid.

— Pas après son interrogatoire sous Veritaserum.

— Oui. Avez-vous pensé à votre Utopia ? Le temps se déroule plus lentement chez Johannes, mais j’ignore l’impact sur la durée d’une potion.

— Ne t’en fais pas. J’ai préféré boire de la Repulsa. Elle me permet de profiter de toi tel que tu es.

— J’avais pensé vous inviter dans ma chambre de l’Académie où la décoration vous aurait fait penser à un roman moldu, un univers précis. Mais j’ignorais si une alarme ne se déclencherait pas à Bonpied. La zone végétale de l’Hyperloupe est incluse dans votre périmètre et LA bibliothèque est en dehors du temps, sur un autre plan, dirons-nous.

— Il n’y a pas d’alarme. Il n’y en a jamais eu. À quelques occasions, aveuglée par un bandeau, je fus tirée de ma chambre. Pour me trouver des vêtements à ma taille, pour collaborer avec monsieur Bigleux. Nous étions côte à côte, séparés par une paroi. Nous avions accès au même bureau, aux documents, plans, etc. Ses bras et ses mains étaient couverts. Depuis Utopia et Repulsa, mes sorties sont facilitées. Ma vie a changé. Tu l’as changée. S’il existait un moyen de prolonger la durée des effets d’Utopia, je pourrais imaginer de vivre en dehors de l’hôpital.

Orby se matérialisa vêtu de son tablier bleu. Juliette ne put réprimer un cri strident.

— Pardon, Madame ! Orby vous a effrayée !

— Par Flamel ! Tu es… laid.

— Est-ce que cela va aller, Juliette ? Vous faut-il Utopia ?

— Non, non, ça ira. Il est juste vilain.

Les oreilles de l’elfe s’affaissèrent. La jeune femme s’en rendit compte.

— Non, non, ne le prends pas mal. Hercule, explique-lui, s’il te plaît !

— Orby… Juliette est affectée d’un syndrome terrible, incurable, lui faisant apparaître la laideur comme de la beauté et la beauté comme une abomination. Ce soir, afin de supporter ma vue horrible, elle a avalé la potion Repulsa qui, sur elle, attire au lieu de repousser. Dans son système de perception, vous êtes un elfe de maison parmi les plus séduisants.

— Vraiment ? Orby est flatté.

— Tu peux, Orby. Désolée pour cette méprise. Ma maladie me joue des tours.

— Sachez que l’une de mes camarades de classe tente de mettre au point un miroir capable de tromper votre esprit, en toutes circonstances.

— C’est vrai ? Je pourrais me voir ?

Hercule confirma et emballa la conversation. Il lui narra le Portugal, l’Autriche, les enquêtes, ses travaux, les avancées révolutionnaires de Sigrid tandis qu’Orby orchestrait le défilé des mets de fête concoctés par le chef et ses aides. Sur proposition du garçon, Juliette goûta à un verre de Chablis et un autre de Bourgogne. Elle fut grisée, n’ayant jamais bu une goutte d’alcool.

Le réveillon fut parfait et elle passa les meilleures heures de sa vie en compagnie d’un élève, d’un elfe et de deux fantômes.

Le Noël organisé par les Delacour faisait preuve de modestie. La branche espagnole n’avait pas fait le déplacement. En revanche, Mathilde Pourpoint, accompagnée par son fiancé Gérôme, venait de rejoindre ses parents René et Solange à Py. Claire Obscur et Jean Racine l’avaient précédée de quelques minutes, en provenance de l’Académie. Dune, conviée, avait décliné une semaine auparavant.

Les trois membres de Sigma évoquaient des souvenirs avouables lorsque Gertha les rejoignit vers 9H00, le sourire aux lèvres, satisfaite de sa soirée. Elle pensait découvrir Hercule ; elle déchanta. Embrassant Sigrid qu’elle trouva radieuse, elle lui demanda si elle avait des nouvelles de son fils.

— Non, Gertha. Nous nous sommes quittés à Bourg-Enchanteur, vers 18H30. Il continuait jusqu’à l’Académie. Il devait y réveillonner avec un inconnu. Je suis sortie à Bourg-Enchanteur où Roxane m’attendait pour terminer le voyage en balai. Je débute sur ce moyen de transport et je ne suis pas une grande pilote.

— Il ne répond pas à son carré magique.

— Même silence de mon côté.

— Il a des soucis ?

— Je ne crois pas. Hier, il allait bien, même si je le sentais ailleurs.

— C’est… Eugénie ?

— Je crois.

— La pauvre chérie… privée de vacances, de ses amis. Elle se plaignait de la rigidité de son père mais ses grands-parents font preuve de cruauté.

— S’il n’y avait que ça…

— Que veux-tu dire ?

— Qu’ils trempent dans de sales affaires.

— Vraiment ? Hercule doit être dans tous ses états.

Elle tourna la tête du côté du salon et ajouta :

— Nous ne sommes pas les seules à guetter son arrivée.

Elle désignait Jeanne, trépignant d’impatience, faisant des allers et retours entre la cuisine où elle était employée comme petite main et la fenêtre du salon d’où elle épiait le chemin conduisant à leur demeure.

— Hercule lui a promis une sorte de chasse au trésor. Demain, Mathilde les accompagne chez les Boulanger pour visiter la ferme. Après-demain, ce sera celle de Patxi Sallaberry.

— Elle aime les animaux ?

— Il semble, se contenta d’avouer Sigrid, refusant d’aborder les leçons particulières délivrées par son ami, évitant d’engranger dans sa mémoire des informations exploitables par Émilie la Legilimens en possession de Veritaserum.

Jeanne ne tenait pas en place et se rongeait les sangs. La dernière visite du Belge remontait à plus d’une semaine et elle trouvait le temps long. Pour se distraire, elle apprenait des tours au corbeau qui se promenait une partie de la journée et rentrait se nourrir et se réfugier dans sa chambre, le soir venu, appréciant la chaleur du logis. Elle l’avait baptisé « Magot » car, pour la remercier de ses soins, l’oiseau lui ramenait de la monnaie perdue par des Moldus.

La fillette ignorait qu’à cette heure-ci, le Belge se trouvait auprès d’Agathe Bonnelangue pour résoudre une énigme.

Vers 8H30, Hercule entra dans le restaurant pour y prendre un petit-déjeuner léger. Unique élève présent, il se dirigeait vers le miroir où le Gerbera avait ses habitudes quand Alfred, en forme, l’intercepta.

— Par ici, Van Betavende. Nous ne sommes que trois. Toi, moi et la directrice. Les Ballessaim ne sont pas là, Dune est en voyage et Grossel sera de retour demain.

— Merci, Docteur.

— Pas de quoi ! Alors ? Il paraît que tu as fait du bon travail en Autriche ?

— D’où tenez-vous cette information ?

— Du journal de ce matin. La ministre de la Magie autrichienne a envoyé un compte-rendu détaillé à toute la presse européenne. Elle a souligné et noté en gros, en gras, le nom du complice allemand. Elle a bien fait d’attirer l’attention sur les visées expansionnistes de l’autre saleté de Grüber. Si une attaque frontale survient, personne ne pourra lui reprocher de ne pas avoir tiré la sonnette d’alarme.

— Elle a raison. Ce Von Wrangel, que j’ai affronté, niera en bloc mais Grüber réfléchira à deux fois.

— Bonjour !

— Bonjour, Agathe !

— Bonjour, Madame.

— Nous sommes au complet ? Dune n’est toujours pas là ?

— Pas vue depuis le début des vacances.

— Hercule, si tu n’es pas pressé, j’aimerais que tu passes dans mon bureau. Je suis allée relever le courrier des professeurs et Wilfried a reçu, au nom de l’OWL, un sac rempli de Gallions. Vraiment beaucoup.

— Plus il y a d’embûches sur le chemin de l’Académie, plus les mystérieux donateurs affluent en proportion, commenta l’élève.

— C’est un don… anonyme. La somme est de…

— … 2546 Gallions.

— Pardon ? Comment le sais-tu ?

— Alors là, Van Betavende, tu m’en bouches un coin et il en faut, pour m’impressionner.

— Rien n’a filtré dans la presse parce que ces gens-là détestent la publicité. Les Rosier ont été cambriolés dans la nuit du 18 au 19 décembre. Le commandant de Franjac, pressé par Picaillou, sollicité par ses amis les Rosier, a tenté, avec maladresse, de me recruter pour enquêter sur le vol. Qui n’en est pas un, à mon sens, puisque la somme revient à l’OWL, comme cela aurait dû être le cas dès le mois d’août.

— Euh… Je ne te suis pas, Hercule. Août ? L’OWL ?

— La somme reçue se décompose comme suit : 2156 Gallions, montant du devis de restauration du carrosse de l’école, à l’identique, fourni par Delacour. 10 Gallions d’indemnités par victime. 33 sorciers et 6 Abraxans. Soit 2546. Cela ne vous dit rien ?

— Par Flamel ! Ce sac contient…

— … la généreuse contribution des Rosier à l’OWL. Mieux vaut tard que jamais ! Cela vaudrait presque un OR+ de camaraderie pour Thibaldus. Mais je m’égare… Il semble qu’un justicier ait décidé de réparer un tort.

— Je ne peux pas accepter le produit…

— … d’une perte insignifiante pour eux ? Car c’est le cas. Ils se moquaient du montant dérobé. Ils exigeaient seulement la tête du voleur. Ils désiraient le voir exécuté, après l’avoir torturé. Ou le faire traduire en injustice par le félon, De Ferluc. Vous imaginez…

— Ils devaient être furieux, ces pourritures ! jura Alfred.

— Sigrid et moi sommes tombés sur eux, à Pasdelazare. Thibaldus a tenté de me rabaisser, comme toujours, en frappant sur les défunts de ma famille. Nous venions pour le dépôt de nos gains. La tête qu’ils ont faite en entendant le montant ! Pour se venger, ils ont clamé faire un retrait de 5000 Gallions pour les étrennes de leur rejeton. Ce qui me passe au-dessus de la tête. Ils ont verdi lorsque j’ai répété mot pour mot ce que j’avais dit d’eux et de Picaillou : je n’accepterai pas une Noise de la poche de ces assassins suprémacistes.

— Ah ah !

— Voilà l’énigme résolue, Madame. Nous avons fait un don à l’OWL et Sigrid a tenu à un autre geste pour l’organisation de monsieur Laflèche.

— Lequel ?

— Elle a inventé un objet très pratique, breveté. Gentil & fils va le fabriquer et le distribuer. Les gains iront à l’OWL.

— C’est très généreux ! Remercie-la de notre part.

— Ce sera fait.

Après le petit-déjeuner, Hercule rassembla tous les cadeaux prévus pour les amis et enfourna ceux pour les Delacour dans sa valisette. Ensuite, il passa près d’une demi-heure dans le coin douche où il aligna sa fine moustache, bien qu’il soit en possession de tout le nécessaire à barbe pour éliminer la pilosité installée. Vêtu d’une tenue à la fois confortable et classieuse, il se trouva un air de dandy. Il enfila un manteau chaud et s’empara de son bagage ainsi que de son balai. Il entra dans le coffre menant au dressing de Jeanne et transplana dans une grotte située dans la montagne, en surplomb de A.D. Il ouvrit son bagage, prit une plume, un parchemin avec un plan dessiné et une énigme annotée sans oublier le stéthoscope à âme chamanique qu’il dissimula derrière une roche à la forme caractéristique. Il griffonna plusieurs phrases sur des morceaux de parchemin. Il dispersa les indices dans la campagne environnante. Avec la neige épaisse, collante, cela lui prit une bonne heure pour tout mettre en place. Puis, il enfourcha son balai et parcourut la distance le séparant des Delacour en un éclair.

— Il arrive ! Il arrive ! jubila Jeanne, excitée comme un Pucestis.

Sans attendre une seconde de plus, elle sauta dans ses bottes fourrées et fonça rejoindre le Belge sur le chemin. Elle se pendit à son cou et le serra très fort, submergée par l’émotion. Il dut tempérer son élan et lui rappeler de ne pas commettre de gaffes, leurs rendez-vous n’étant connus que de Sigrid.

— Je suis désolée.

— Ce n’est rien. Nous devons juste nous souvenir d’être prudents. Ne faites pas cette mine ! Je suis très heureux de vous voir, mais il faut que notre secret perdure le plus longtemps possible. Le jour où il sera éventé, vous prendrez une énorme sanction et moi, j’irai en prison.

— En prison ?!

— Je n’ai aucun droit de m’échapper de l’Académie, ni de vous enseigner et encore moins celui de contourner la loi sur l’exercice de la magie avant 17 ans.

— Ouille… Je vais tenir ma langue, dit-elle, joignant le geste à la parole, ce qui fit sourire le garçon.

— Je suis prête pour demain.

— Il y aura une surprise incroyable.

— C’est quoi ?

— Si je le révèle, cela n’en sera plus une. Disons que je crois que le Père Noël vous a apporté plusieurs cadeaux.

— Tu sais que j’ai dix ans et demi ? Je ne crois plus au Père Noël depuis longtemps. Même les quadruplées n’y croient plus.

— C’est un tort. Il sera très généreux. Par contre, l’un des cadeaux devra être ouvert sans qu’on vous voie et restera caché.

Jeanne promit de guetter un signe de la part de son professeur et de ne regarder que dans sa chambre. Au mépris des conseils donnés quelques secondes auparavant, elle attrapa le bras de l’adolescent pour l’accompagner à l’intérieur. Après s’être débarrassé de son manteau et de sa valisette, il salua les enseignants, les Delacour, les sœurs de Jeanne et le petit Hercule-Juan, dans son berceau. Il étreignit sa mère à qui il trouva un teint resplendissant. Elle le jugea soucieux, épuisé, comme aspiré de l’intérieur. Il ne nia pas mais jura de se reposer durant les jours à venir.

Les plus jeunes le pressèrent de remettre ses cadeaux. Les aînés lui réclamèrent des nouvelles de l’évasion de De Polignac, au cas où les Aurors lui en auraient donné. Il éclata de rire.

— Vous avez deux Aurors, et non des moindres, sous la main. Ils sont bien plus au courant que je ne le suis. De plus, je doute qu’ils divulguent quoi que ce soit. Le moins de déclaration possible, tant qu’une affaire n’est pas close.

— Mais toi, intervint Roxane, tu n’as pas une idée de l’endroit où il se terre ?

— Si je le savais, j’irais le débusquer et je le conduirais à Fengsel, en personne !

Son œil gauche et le sourcil en surplomb s’animèrent. Mathilde, pour qui l’adolescent s’était mué en livre fermé, interpréta cette réaction minime comme une intime conviction. Elle voulut en avoir le cœur net en le prenant à part mais pour y parvenir, elle devait décramponner Jeanne vampirisant le garçon. La fragile, la distraite, la décevante fillette, oubliée dans la fratrie, cultivait un lien fort avec le Belge, comme une relation de frère à sœur. Peut-être entretenaient-ils une correspondance assidue ? Il était esseulé, elle était frustrée d’avoir été recalée à l’Académie. Cette complicité, récente, n’existait pas avec Sidonie et encore moins avec Roxane. Mathilde observa la distribution généreuse de sucreries, de chocolats, de précieuses et magnifiques boules de verre ramenées d’Autriche, faites pour orner le sapin. Hercule dota le dernier de layette avec une taille d’avance et modifia, en direct, le système d’éclairage du mobile – un avion tournant sans cesse – fabriqué durant l’été. Sigrid s’approcha et murmura :

— Regarde la tête du professeur Racine. Il est en train de piger !

Le professeur s’approcha et questionna :

— Ce sont des… ampoules ?

— Oui, Monsieur. Conçues par Sigrid, améliorées par Jacques Boulanger.

— Quelle est la source d’énergie ? On dirait que c’est… l’ampoule elle-même !

— C’est le cas.

Claire se leva et les rejoignit. Elle écouta les explications techniques distillées par Sigrid. Jean se tourna vers elle et s’exclama :

— Ta prophétie ! Nom d’un Bécut édenté ! Ils l’ont accomplie !

— Ma prophétie ? La lumière s’additionne, les bénéfices se partagent ? Oui…

— Un premier film a été tourné, Monsieur. Une réclame pour notre agence d’enquête. Dès qu’il sera revenu du développement, je procéderai au montage.

— C’est incroyable ! s’extasia Jean. Franchement, Sigrid, je pensais que l’éclairage demeurerait un problème insurmontable.

— Cela n’a pas été simple et notre création a failli nous coûter la vue.

— Quoi ?

— En suivant les conseils de Jacques, nous avons créé une ampoule de 256 000 unités lumineuses.

— Pardon ?!

— Si mes calculs sont exacts, c’est suffisant pour éclairer une toile de 10 mètres de large. Dans l’amphithéâtre Flamel.

— Prodigieux !

Il éclata d’un rire joyeux et applaudit à tout rompre.

— Bravo ! Bravo !

Hercule acheva les modifications. Il prit le pari que l’année prochaine, le sapin s’ornerait de décorations lumineuses. Il termina la distribution des cadeaux et murmura à Jeanne de conserver sa baguette à la main pour prendre connaissance du cadeau secret. Les nouvelles messes basses n’échappèrent pas à Mathilde tandis que Gérôme, amoureux, n’avait d’yeux que pour sa belle brune.

Hercule fut invité à narrer, une fois de plus, ses aventures en Autriche, son altercation avec Rosier, sa conviction que les suprémacistes préparaient un sale coup d’envergure, que Picaillou jouait sur tous les tableaux. Quand il en eut terminé, il s’éteignit, comme une bougie à bout de mèche ou de paraffine. Il demeura silencieux durant le repas, se contentant de hocher la tête lorsqu’on s’adressait à lui. Il dédaigna son assiette, même après avoir réclamé et obtenu de petites portions.

Soudain, les convives s’effacèrent et la demeure des Delacour céda sa place à une salle gigantesque. Des Feux Éternels brûlaient dans des vasques, des bougies flottaient dans les airs, sous un ciel étoilé. Quatre tables d’une longueur interminable, presque vides, s’étiraient, côte à côte, jusqu’à une cinquième de taille modeste, réservée aux adultes. Assise à l’une d’elles, Eugénie picorait des morceaux de dinde rôtie et de la purée de petits pois, un journal anglais à la main.

Hercule emplit ses narines des senteurs de cuisine et se rapprocha. Il s’assit sur le banc, près d’elle. Il huma son parfum. Il décela des notes de chèvrefeuille, de lavande et de bergamote. Une nouvelle composition sortie de son alambic.

Il expira sur ses cheveux. La fourchette de la demoiselle, garnie d’une bouchée de volaille trempée dans la purée d’ail au vin rouge, cessa sa progression vers sa bouche. Elle tourna la tête et ses yeux naviguèrent de droite à gauche. Elle osa :

— Hercule ?

— Je suis là.

— Hercule… C’est comme si… je pouvais… te sentir. Je sais que tu es là. J’ignore comment, mais tu m’observes.

— Je vous vois, vous sens, vous entends. Je pourrais presque vous toucher.

Il esquissa un geste mais ne put concrétiser. Cependant, elle frissonna. Il la vit plonger sa main dans sa besace pour en retirer sa liasse de carrés magiques avant de regagner la tablée des Delacour. Plus aucune conversation ne l’animait. Ludovica, l’une des quadruplées, demanda, alors que les regards étaient braqués sur le Belge :

— Il a quoi, Hercule ? On dirait une photo moldue.

La respiration du garçon était effrénée. Sa tête bascula en avant, le nez entre la dinde et la purée de pois chiches baignant dans la sauce brune fromagère.

Jean se rendit à l’Académie pour rameuter le docteur Beauxbâtons. Le praticien diagnostiqua du surmenage, couplé à un manque de sommeil. Il tint ce discours officiel à l’assemblée réunie à l’extérieur du chalet où Gertha résidait. La réalité, en aparté, fut différente.

— Cela a recommencé, Docteur. Ce n’est pas une hallucination.

— Comment peux-tu l’affirmer, Hercule ?

— Regardez. C’est un carré magique. Nous les utilisons entre élèves amis pour communiquer. J’en possède pas mal. Mon réseau s’étoffe. Tant qu’on n’écrit pas sur le parchemin, la dernière inscription demeure. Voyez ici, la page d’Eugénie.

Alfred prit le recueil et lut :

— « Hercule, est-ce toi que j’ai senti près de moi, dans la grande salle des 4 maisons, à 12H35, heure anglaise ? J’ai cru percevoir ta présence et des murmures lointains. Et aussi un parfum de jasmin alors que je n’en portais pas. Réponds-moi. Dis-moi juste que je ne suis pas folle, même si ce n’est pas vrai ! »

— C’est le don de mon oncle Waldo. Il était capable de projeter son esprit à des milliers de kilomètres, sans baguette. Il l’accomplissait quand ses destinataires dormaient. Je désire tellement voir Eugénie que je la rejoins et elle le ressent.

Alfred lui tendit le recueil et proposa :

— Explique-lui, rassure-la. Je n’avais encore jamais vu ce don chez un sorcier et je manque d’information sur le sujet. Cependant, à la lumière de ce qui vient de se passer, je dirais que ça pompe l’énergie corporelle. Alors, tu te reposes. Compris ?

— Je vais me tenir tranquille, Docteur. Pas d’enquête.

— Hum… ronchonna Alfred avant de rendre compte à Gertha et de lui transmettre ses consignes.

Hercule écrivit à Eugénie qu’elle n’avait pas rêvé, qu’il était bien présent par l’esprit à l’heure indiquée et qu’il s’était saupoudré de Tergeo au jasmin le matin même, après sa douche. Il lui décrivait comment cela se déclenchait et surtout, pourquoi. Elle répondit qu’elle comptait les jours la séparant du retour en France, même si à Poudlard, la vie se passait bien pour elle. Ses derniers résultats, reçus avant les vacances, étaient plus qu’encourageants, quoi qu’en disent ses ignobles grands-parents. Elle se moquait de leur avis : ils ne parlaient pas un mot de français tandis qu’elle n’éprouvait presque plus de difficultés à comprendre les noms de famille, sa principale source d’écueil. Tout le monde lui manquait et Hercule en particulier. Paralysé à l’idée d’écrire « vous me manquez cruellement », il choisit d’esquiver en l’informant que les 2546 Gallions étaient arrivés à bon port. Elle rétorqua qu’elle ignorait la signification de ces propos. Il se contenta de tracer :

« Le fait que mon esprit vogue vers vous, parce qu’il obéit au cœur, ne l’empêche pas de raisonner, d’analyser une scène de cambriolage et de déterminer en un éclair qui en est l’auteur, quel est son mobile, quels moyens il a mis en œuvre pour réussir son audacieux coup et avec quelle complicité il s’est assuré un alibi en béton. De quelle façon allez-vous honorer votre dette auprès de Peeves ? »

La réponse instantanée apparut :

« La confection d’une tarte à la crème géante que Peeves pourra balancer dans la tronche de cet abruti de directeur Black. »

Elle avouait son forfait, signé d’un Gerbera rouge, juste pour lui. Si elle l’avait désiré, elle aurait réalisé le coup parfait. Il lâcha un sifflement admiratif avant de se chausser. Il avait une chasse au trésor sur le feu.

Hercule fit preuve de patience et aida Jeanne à focaliser son esprit sur les devinettes afin qu’elle parvienne à dénicher la récompense : le stéthoscope enchanté du garçon. Face à sa surprise, il estima normal que l’outil, fabriqué avec des composants Delacour, revienne à la seule sorcière Delacour, capable de décrypter la langue de l’âme chamanique enfermée dans l’artefact. Elle voulut l’essayer sur le généreux donateur. Elle appliqua le cône doté d’une membrane sur la poitrine de son bienfaiteur. Elle posa ses doigts sur la baguette et traduisit l'arawá.

— Elle dit que ton cœur n’a pas de souci, bien qu’il batte un peu vite.

— La fatigue. Je n’aurais pas dû marcher autant dans la neige. C’est épuisant. Ou alors, j’aurais dû me chausser avec les raquettes enchantées des Autrichiens.

— J’ai ouvert mon cadeau spécial. J’ai compris pourquoi c’est un livre secret.

Il chuchota, persuadé que des oreilles captaient leur conversation :

— Vous n’êtes pas supposée comprendre l’allemand et ce livre est le seul à parler du Dragon-Aigle.

— J’espère que la race ne disparaîtra pas. Ils sont si beaux !

— N’est-ce pas ? Des merveilles. Demain, nous irons chez les Boulanger. Vous découvrirez plein d’espèces.

— J’ai hâte ! Hein ? Ah bon ? L’âme me dit de t’examiner, de la tête aux pieds.

Tandis que la fillette auscultait le garçon, Gervais, du côté des adultes, parlait à Claire et Jean de leurs difficultés rencontrées pour dégoter un précepteur capable d’enseigner à Jeanne. Le retrait d’enfants de suprémacistes de l’Académie avait provoqué une pénurie. Madame Rodriguez, la grand-mère de Jacques Boulanger, était une bonne pédagogue, parfaite pour le français, l’histoire de la magie, l’étude des Moldus et les sorts usuels. En revanche, elle n’entendait pas grand-chose à la métamorphose, l’envoûtement ou l’enchantement des artefacts. Trouver la perle rare pour enseigner à sa fille était un vrai casse-tête. Or, à part travailler avec lui, il ne lui voyait guère d’avenir. C’était d’autant plus dommage qu’une fois, il l’avait surprise – sans qu’elle ne le sache – à lancer des Periculum depuis l’atelier.

— C’était avec quelle baguette, Jeanne ?

— Hein ?

— Je t’ai vue faire des étincelles rouges, vertes, bleues… Depuis l’atelier, un soir. Avec quelle baguette ?

Elle répondit du tac au tac :

— Avec une de celles fabriquées par Hercule.

— Laquelle ?

Elle commit un pet avec sa bouche, trahissant son incrédulité.

— Quelle tête en l’air ! se plaignit Gervais. N’est-ce pas dommage, Hercule, qu’elle n’ait pas été retenue à l’Académie ?

— Euh… Si, si. Vraiment dommage. Des étincelles colorées ?

— J’ignorais qu’on pouvait choisir sa couleur avec un Periculum, avoua Mathilde. Tu as trouvé cette astuce toute seule ?

— Oui.

— Mais où ça ?

— Dans un livre de sortilèges qu’Hercule m’a… envoyé.

— Je n’ai plus l’utilité de mes vieux manuels, concéda l’adolescent, un brin gêné par la tournure de la discussion.

Mathilde vola à son secours :

— Hercule n’a pas besoin de conserver ses manuels. Sa mémoire et la pratique lui suffisent. Tu as gâté tout le monde. Tu as hérité du stéthoscope, Jeanne ?

— Hercule a dit qu’un bois offert aux Delacour devait revenir aux Delacour. Il pense comme les Gobelins.

— Oh… Tu l’auscultes, là ?

— Oui.

— Fais-le sur sa jambe, celle qui le fait souffrir.

La fillette posa l’embout sur la cuisse douloureuse et fit une drôle de tête. Hercule l’interrogea :

— Votre verdict, docteur Jeanne ?

— C’est bizarre, chuchota-t-elle. La voix a changé de langue. Attends… Je mets ma main sur tu-sais-quoi, dans ma poche. C’est du latin. Elle dit : je ne m’écarte pas du chemin.

— Voilà qui est curieux ! Sauf si elle possède une information à propos de mes fémurs arqués… En latin, cela donne : « A via non aberro ». Je ne vois pas en quoi je m’écarte du chemin.

— Prends ta baguette et essaie la formule, proposa Jeanne.

— On ne lance pas un sort comme…

Il ferma les yeux et fit défiler le tableau de Pacôme. Il trouva la phrase. Elle était tellement sibylline ! Il s’isola pour faire appel à Benben. Il prononça les mots et une vive douleur le traversa, des lombaires jusqu’au genou. L’intensité lui soutira des larmes. Jeanne, inquiète, le supplia de lui indiquer quoi faire pour soulager sa douleur. Il la rassura, révélant que l’intensité diminuait. Quinze minutes s’écoulèrent avant que la brûlure ne se soit évanouie.

Lorsqu’il posa le pied au sol, il ne ressentit plus aucune gêne. Il esquissa quelques pas. Il venait de recouvrer la mobilité de sa jambe. Il étreignit Jeanne, la remerciant pour sa brillante suggestion. Elle sautilla devant ses parents, médusés.

— Un miracle de Noël, comme disent les Moldus, nota Mathilde. Stupéfiant.

Le miraculé ouvrit sa valisette et en sortit un énorme sac. La nuit allait tomber. Il était temps de préparer le feu d’artifice.

Les deux jours passés à visiter les fermes Boulanger et Sallaberry eurent pour Jeanne – et Hercule – des airs de mélodie du bonheur. Rien ne rendit la fillette plus heureuse qu’être cernée par des dizaines de créatures. Hercule fut le témoin privilégié de la véritable nature de mademoiselle Delacour. Chez Jacques, elle resta jouer avec les Barboules durant une heure, sous le regard bienveillant du noir, gardien du troupeau. Elle se fit l’interprète de la dragonne qui se laissa non seulement approcher mais caresser alors qu’elle veillait sur ses œufs. Garra remerciait le Belge pour avoir comblé son besoin viscéral de progéniture. Selon Jeanne, la Piment Cornu souhaitait qu’il soit présent le jour de l’éclosion.

Le lendemain, chez Patxi, Jeanne fut au diapason avec les loups de pierre, les Salabulles, les Gigognes et leurs Gigogneaux. Elle câlina les Laiséons adorant être cajolés durant des heures et supplia Mathilde, leur chaperon, de convaincre son père de prendre un couple de ces adorables rongeurs. L’Auror, bien que méfiante avec la dragonne et les Hortzak, admit que les Laiséons multicolores étaient adorables. Face à l’épanouissement manifeste de sa cousine dans ces milieux animaliers, Mathilde s’interrogea à juste titre : les visites programmées par le Belge ne pouvaient pas être le fruit du hasard mais une récompense, la suite logique d’une constatation opérée dans des conditions mystérieuses. La complicité entre la fillette et l’adolescent n’en était pas davantage intrigante. La réalisation du Periculum coloré était issue d’un guidage. L’impatience de Jeanne guettant l’arrivée d’Hercule. Tout ceci menait à une évidence.

— Hercule…

— Oui, Mathilde ?

— N’aurais-tu pas trouvé un moyen de former Jeanne, en douce ?

— Moi ? Auriez-vous déjà oublié les propos de monsieur Piedargile à mon sujet ?

— Rafraîchis-moi la mémoire, s’il te plaît.

— Il affirmait que je ne pourrais jamais enseigner à qui que ce soit, les autres esprits étant trop lents pour le mien.

— Les paroles d’un jour ne durent pas toujours. Alors ?

— Quand une situation me révolte, je déploie les moyens nécessaires afin de la combattre. Jeanne a d’ores et déjà une place dans le futur que j’imagine. Elle est douée avec les créatures, encore plus que je ne le suis. Elle fera une soigneuse exceptionnelle, une magizoologiste passionnée. C’est pour cette raison que je lui ai fait don du stéthoscope habité par une âme bénéfique. Elle en est digne.

— Roxane m’a avoué que c’était tendu entre elle et toi, depuis qu’elle a parlé de Jeanne en termes qu’elle considérait réalistes.

— Je les ai trouvés choquants, irrespectueux et injustes. Jeanne a besoin d’être écoutée, comprise, analysée. Elle fonctionne avec son cœur. C’est une personne adorable, étonnante. J’apprends beaucoup d’elle.

— C’est touchant, avoua Mathilde, les yeux embués de larmes par la déclaration.

Elle se tourna pour essuyer le liquide salé dévalant sur ses pommettes. Hercule eut du mal à déterminer pourquoi elle était touchée à ce point. Avait-elle vécu une enfance compliquée ? Avait-elle été mise sur la touche ? Il n’osa pas la questionner. Il avait une mission encore plus ardue : convaincre Jeanne qu’il était temps de rentrer et qu’elle ne pourrait pas emmener le couple de Laiséons ayant élu domicile dans la capuche de sa robe sorcière.

Hercule prolongea son séjour à Py jusqu’au 31 décembre alors que Roxane et Sidonie avaient réintégré l’Académie la veille. Il passa le plus clair de son temps dans le chalet de Gertha, après une conversation déplaisante en compagnie de Gervais, au lendemain de la visite des fermes. Alors que sa mère l’incitait à participer au bal de fin d’année, le garçon ne cessait de répéter qu’il n’y prendrait pas part et préférait s’attarder sur les progrès stupéfiants de Jeanne. Celle-ci avait donné d’elle-même le soir du tirage du feu d’artifice, enchaînant les Periculum colorés depuis l’atelier de l’entreprise. Hercule soulignait une fois de plus qu’elle avait été extraordinaire avec les créatures fantastiques, qu’il la voulait à ses côtés le jour où il bâtirait un refuge, un sanctuaire lorsqu’il remarqua que Gervais était pris de tremblements dès qu’il usait du terme « créature » au détour d’une phrase. La fillette vantait les qualités des Laiséons, pas plus compliqués à nourrir que des Jackalopes, au point où elle aimerait avoir une paire de ces rongeurs affectueux à la maison. Son père avait opposé un refus immédiat, cassant. Jeanne avait fui dans sa chambre et seul Hercule avait réussi à lui faire ouvrir la porte. Un peu plus tard, une réflexion de Roxane avait dérangé le Belge.

— Jeanne, il faudra la marier. D’après Papa, y a rien à en tirer !

Prenant fait et cause pour Jeanne, Hercule avait été rembarré sans détour par le père. Il agissait comme bon lui semblait pour l’avenir de ses enfants et le garçon n’avait pas à lui mettre des idées idiotes en tête. Si le Belge y voyait à redire, la porte était grande ouverte.

Hercule n’avait pas imaginé une seule seconde un esprit aussi rétrograde chez l’artisan, ni une telle intolérance. L’adolescent, investi dans son rôle de précepteur, ne comprenait pas qu’on ne cherche pas à déterminer la zone de confort chez un sorcier, un domaine où il pourrait s’exprimer avec bonheur. La révélation des leçons particulières n’était pas pour demain. Il ne s’était pas fait répéter deux fois qu’il pouvait prendre la porte s’il n’était pas satisfait et s’était barricadé dans le chalet de sa mère, correspondant avec Jeanne par carré magique interposé. Gertha avait tenté d’apaiser les tensions, l’avait poussé à rejoindre l’Académie pour se préparer et trouver une cavalière d’un soir. Il avait fait preuve de détermination.

— Mon choix est fait. C’est Eugénie. Il n’y a qu’elle.

Le garçon était de retour dans sa chambre Nautilus de l’Académie, sans désir d’y séjourner. Les journées hors du temps chez les Boulanger, chez Patxi ou en Autriche lui manquaient déjà. Il imaginait à quoi ressemblerait un gigantesque banquet de Noël dans la caverne des Autrichiens, avec les senteurs de vin chaud poivré, avec un Strudel monstrueux, à la mesure de leurs escalopes panées. Était-ce un sanctuaire au même titre que la carrière de Patxi ? La forge d’Ambros ne contenait-elle pas une dose de magie ?

Le rangement dans le sous-marin fut réglé en dix minutes et il abattit, en deux heures d’après-midi, tout le travail réclamé par les professeurs avant le début des vacances. Il sentit l’ennui poindre à l’horizon. Il songea au manuscrit réclamé par Edmond Perlenjoie : il était dans les temps. Il pouvait toujours se rendre à la ménagerie et s’occuper des animaux. Ou bien enfiler la tenue de métal étanche, en espérant qu’il loge encore, et accomplir une exploration des zones Est et Sud du lac. Il ouvrit sa porte d’acier et remarqua que ses camarades avaient, pour la plupart, laissé leurs portes ouvertes, étant déjà prêts, piaffant d’impatience. Il sortit sans se faire remarquer et fila au château. Le barnum était monté et les tables installées, décorées. Par chance, aucune tempête de neige n’était annoncée. Il croisa quelques élèves déjà apprêtés mais esseulés, cherchant un cavalier ou une cavalière pour la soirée. Il s’engouffra dans le couloir administratif et croisa Dune, le visage crispé. Elle se détendit dès qu’elle le vit. Elle prit les devants :

— Le professeur Laflèche te remercie pour les dons.

— Les dons ?

— L’agence W. Nous savons.

— Mais pourquoi avez-vous dit « les » ?

— Il y en a eu un autre. Énorme. Agathe a éclairé Wilfried sur sa provenance. J’ai supposé que tu avais une idée sur l’auteur du cambriolage.

— Hum…

— Tu n’en diras pas plus ?

— Pas avec un Sondeur bavard quand on sait comment le questionner. Vous parliez de monsieur Laflèche. Son voyage à Venise en compagnie des élèves de l’OWL s’est bien déroulé ?

Elle lui apprit que les enfants étaient ravis mais qu’un incident avait eu lieu entre le professeur et Umbelina. Comme Hercule le craignait, la Portugaise était de nouveau dans une phase destructrice. Dune avoua que le professeur était affecté. Il se trouvait dans le bureau de la directrice mais sans cette dernière qui lui avait confié les clefs de l’Académie pour une durée non précisée. Dune ne pouvait rien dévoiler au sujet de la mission d’Agathe, d’autant plus que la directrice avait refusé qu’il soit impliqué. Ces mystères avaient suffi à exciter l’appétit du Belge. Il avait rendu visite au Sondeur pour tenter d’étancher sa soif.

Le restaurant Poste Vecie, situé à quelques pas du Rialto, emblématique pont de Venise, était plein à craquer. Agathe patientait à une table, près de la cheminée, sous une fenêtre dont les carreaux en losanges colorés, alternant avec des rectangles translucides, projetaient des rais sur la nappe. La directrice portait des lunettes, copie d’un modèle moldu vu dans une boutique et avait blanchi sa chevelure.

Un cinquantenaire entra dans le restaurant et s’adressa au comptoir pour se renseigner. L’homme, bronzé, les yeux noirs, les cheveux bruns sans un fil d’argent, un sourire à désespérer un dentiste en mal de travaux, incarnait l’Italien typique. Il se dirigea vers la table indiquée et se présenta à la femme.

— Matteo Avogadro.

— Agathe Bonnelangue.

— Enchanté, dit-il avec un fort accent. Pardon… Mon français n’est pas… perfetto.

— Mon italien est presque inexistant. C’est sûr, ici ?

— Oui. Dans ce restaurant moldu, je peux dire que je suis ministre de la Magie, personne ne me croira. Déjeunons, Agathe. Ensuite, nous irons sous l’île de Murano. Nous avons rendez-vous avec Felipe Tomaso, le responsable educativo. Le chef des transports sera aussi présent.

— Sidonia Alinea ?

— Elle nous rejoint et fera la traduzione. Vous verrez, nous avons des idées et des solutions à proposer.

Elle se laissa conseiller pour le choix des plats et passa un moment agréable avec le ministre. Ce papa de trois enfants, veuf depuis quatre ans, n’avait pas abandonné son métier après sa nomination à la tête de la communauté sorcière, sept ans auparavant. Viticulteur dans le Piémont, cet homme franc, farouche opposant à la langue de bois, n’était pas passé par l’Académie. Il ne fallait pas se fier à ce détail : baguette en main, il était très efficace, rapide, bien qu’il énonce tous ses sortilèges.

Après un succulent repas, il la conduisit dans une ruelle au bout d’un dédale. Ils n’étaient qu’à quelques mètres de la lagune. Il se présenta devant la porte d’une bâtisse cossue, abritant plusieurs appartements. Quatre chaînettes commandaient des clochettes aux sonorités différentes pour avertir les locataires ou propriétaires concernés. Matteo tira les quatre en même temps, à trois reprises. Un œil inclus dans la porte ouvrit sa paupière. Il roula et scruta les visiteurs qu’il identifia comme des sorciers. La porte de métal se déverrouilla. L’homme entra et alla droit sur un mur de pierre blanche. Il passa à travers et s’engagea dans un escalier droit plongeant sous terre. La descente fut assez longue pour se retrouver à une vingtaine de mètres sous la mer. Ils parvinrent à un ponton, terminus d’un canal. Une étrange gondole les y attendait. Le sorcier inclina la tête, reconnaissant son passager.

Galant, le gondolier tendit une main calleuse à Agathe pour lui permettre d’embarquer sans vaciller. Dans un français exemplaire, le fringuant quarantenaire expliqua pourquoi son esquif n’était pas équipé d’une seule forcola accueillant la rame, comme ses homologues moldues mais d’une douzaine, réparties par paquets de six, de part et d’autre de l’embarcation. L’homme au canotier pointu et à ruban animé estima qu’une démonstration était plus probante qu’un discours. Il libéra la gondole de sa corde magique en manipulant un levier de sa console installée à l’arrière. Le cordage rampa, tel un serpent et se lova sous les pieds de Matteo. Le navigateur poussa un levier en avant et les douze rames battirent en cadence. Une manette, articulée, lui permit de corriger la trajectoire en ramant un peu plus vite d’un côté que de l’autre. Les 1400 mètres les séparant du quartier magique enterrée, sous Murano, célèbre dans le monde entier pour ses souffleurs de verre, furent avalés en moins de cinq minutes. À l’arrivée, l’homme dut mettre en panne pour laisser passer un convoi de futurs mariés arrivés par la gauche, de la Viaqua Treno. De riches sorciers étrangers venus convoler en justes noces dans la ville des amoureux. Si l’homme n’avait pas obtempéré et avait forcé le passage, il aurait écopé d’un sort de l’Auror juché sur une bouée maritime se balançant au gré des flots, d’un sermon d’anthologie, d’une amende de 150 Gallions et d’une suspension de son permis de naviguer durant un an. Les Italiens ne plaisantaient pas avec la loi.

Après l’accostage à quelques mètres du restaurant des Vesperini, le ministre et la directrice rejoignirent Emiliano Chiozzo, responsable des infrastructures sorcières, Felipe Tomaso et Sidonia Alinea. C’est surtout le jeune Emiliano, âgé de 32 ans, passionné de culture, d’histoire et d’archéologie qui commenta la visite. L’Italie sorcière était, à peu de détails près, organisée comme sa voisine française. La population y était presque aussi nombreuse. L’Italie comptait moins de cheminées mais 50 % de balais en plus. Le ministère, basé à Rome depuis 1486, était autrefois localisé sous la basilique Sainte-Marie de l’Assomption, sur l’île Torcello et relié au quartier magique par un canal souterrain creusé sous la lagune. Une noria de gondoles ensorcelées conduisait les mages d’un point à l’autre. Elles suivaient un circuit balisé aboutissant à des embarcadères circulaires en rotation. Un câble sous-marin déplaçait les embarcations à un rythme raisonnable. Le ministère avait été transféré au XVᵉ siècle lorsque la malaria moldue et l’invasion de moustiques devinrent problématiques. Au Xᵉ siècle, l’île comptait 10 000 Moldus contre seulement 250 de nos jours. 1 Le commerce y prospérait et les sorciers se fondaient dans le paysage.

Après avoir emprunté une barque et être arrivés sous la basilique, Emiliano fit découvrir les locaux vétustes de l’ancien ministère. Ils étaient toujours fonctionnels et adaptables. Agathe visita des pièces aménageables en salles de classe, un hémicycle moitié moins grand que l’amphithéâtre Flamel, des commodités, une ancienne bibliothèque, un sous-sol dévolu aux archives, parfait pour accueillir les elfes de maison et le laboratoire de potions.

— Il n’y a pas de dortoirs, ni de cuisines, remarqua Agathe.

— La force de notre installation, ce sont les gondoles tournant à l’infini. Il suffit de les remettre en service et de les faire aménager par la famille Tramontin. C’est sa spécialité. Elle possède une branche sorcière. Un peu comme les Bréguet en Suisse ou les Dornier. Elle peut réaliser des cabines accueillant jusqu’à dix élèves. Cela deviendrait leur résidence. Un tour complet, aller et retour, prend vingt minutes. En partant de l’école, ils rejoignent le quartier magique où ils peuvent manger sur place ou à emporter. Une boucle pour le repas et ils rendent leurs couverts.

— C’est astucieux et innovant. Combien y a-t-il de gondoles ?

— Trente, avoua Emiliano. La roue enchantée tractant les gondoles ne peut pas accepter un nombre supérieur. C’était conçu pour un ministère, pas pour une école qui rassemble plus d’élèves que la Suisse ne compte de sorciers.

— 300 élèves. Pas plus.

Agathe grimaça.

— Il y a un autre site détenu par le ministère, dans les Dolomites. Nous nous sommes rendus sur place, avec Wilfried. Le domaine fait 300 hectares. Il est dans un couloir d’avalanche que les Moldus fuient à tout prix. Il permet de tout imaginer, en plus étendu que l’Académie de Beauxbâtons. Des cultures, des bâtiments, des serres, un terrain de Quidditch, une ménagerie et des créatures en liberté dans la forêt. Tout est à construire. Nous n’avons pas les ressources suffisantes pour nous lancer dans un projet pharaonique. Nous ne pouvons pas accueillir 600 élèves.

— Même avec la meilleure volonté, le budget de la communauté italienne ne suffirait pas, poursuivit Matteo. Les Gobelins ont durci les conditions d’attribution de crédits, contre toute attente et sans fournir d’explications. Impossible de se lancer sans leur soutien financier. J’ai aussi étudié le transfert des infrastructures du Mont Creux. Cela coûterait encore plus cher que du neuf.

— 300 élèves, répéta la directrice, assommée par la réalité des chiffres.

— Agathe, il ne faut pas se leurrer. Il y aura des retraits italiens, tôt ou tard, même si je fais voter une loi anti-suprémacisme. Les effectifs hollandais disparaîtront en totalité. Un tiers des Français va se retirer et peut-être plus du côté espagnol où les suprémacistes vont passer en tête des prochaines élections. C’est inéluctable. Dans peu de temps, vous ne compterez guère plus de 400 élèves. Et…

— Oui, monsieur le ministre ?

— Un de nos espions internationaux a découvert des informations selon lesquelles votre ministre prépare une nouvelle réforme pour cet été.

— Encore une ? Quel domaine est concerné ?

— L’enseignement.

La Française accusa le coup. Sidonia opina, sûre de sa traduction.

— Agathe, reprit Matteo, j’aimerais vous emmener voir une très ancienne personnalité de l’Académie. Une femme qui y fut enseignante durant dix années avant de revenir s’installer à Venise.

La directrice devina qu’il parlait de Claudia Carazacanevo. Elle avait dispensé son savoir sur les Arts divinatoires à une époque où la discipline avait failli disparaître de l’Académie, faute de professeur et d’élèves. Les professeurs ! Agathe n’avait pas abordé ce chapitre. Il en faudrait de nouveaux si l’Académie se repliait en Italie. Les cours seraient délivrés dans la langue de Dante, ce qui complexifierait la tâche. Rien ne serait simple.

De retour dans le quartier magique, sillonné de canaux et de gondoles, le quintet se sépara. Le ministre, salué tous les cinq mètres, mena la Française dans un dédale de ruelles et de constructions en bois. Il stoppa à la hauteur d’une porte pleine au-dessus de laquelle un Feu Éternel vert signalait que l’occupante des lieux était libre. Aucune fenêtre ne donnait sur le canal, large de deux mètres.

— Je vous attends à l’extérieur.

— Merci, Matteo.

Il esquissa un sourire. Elle frappa à la porte et une voix lui répondit en français :

— Entre, Agathe.

La directrice pénétra dans un réduit de quatre mètres carrés où il n’y avait qu’une table, deux tasses, une cafetière et une assiette de biscuits à l’amande et à la lavande. Une des deux chaises était occupée par une femme en chair, aux cheveux gris, fripée, aux yeux autrefois verts et désormais blanchis par la cécité. Claudia avait 102 ans et l’esprit affûté. Agathe éprouva une sensation inhabituelle dans cet univers vénitien où plafond et murs étaient couverts de masques de carnaval. Elle salua son hôtesse qui se réjouit.

— Mon ancienne élève. Assieds-toi. Donne-moi tes mains. Serre les miennes.

— Que disent les âmes réfugiées dans les masques ? Que murmurent-elles ?

— Elles parlent d’un monstre au souffle mortel. Elles entendent des hurlements. Ils ne connaissent pas le répit.


1 Au recensement de1920. En 2018, il ne restait plus que 14 résidents.




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