Deux doses de Morphos ne changèrent rien à l’affaire. Hercule fut incapable de trouver le sommeil. Une multitude de pensées tournait dans ses petites cellules grises. L’une d’elles l’attristait. Eugénie avait griffonné un mot de désespoir sur son carré magique :
« Obligée de passer les petites vacances chez mes grands-parents. Le directeur a juré de me mettre dans le Poudlard Express en personne. Impossible de s’échapper du train, même en transplanant. Bref, je ne peux pas réitérer le coup de l’avocat, comme à Noël, pour faire plier l’autre abruti de Black. Ma seule consolation, c’est que ça leur est resté en travers du gosier ! Mais tout ceci me pèse, Hercule. C’est… douloureux, à l’intérieur. L’unique manière d’évacuer ma souffrance serait de cramer cette fichue sorcière et l’autre hypocrite. J’ai le droit, hein ? »
Il avait rétorqué qu’il préférerait la voir éviter Azkaban. Elle souffrait et il partageait cet état. Son moral s’effondrait comme un château de cartes. L’inaction sapait ses forces. Dans son laboratoire de potions, il avait préparé le mélange de monsieur Malesherbes et avait récolté des fleurs fraîches dans la serre. Il avait suivi le processus à la lettre. Ce travail n’avait consommé qu’une petite demi-heure. Il n’avait pas fallu plus de cinq minutes de réflexion pour se décider pour les potions. L’habitude de dérouler des tests avec méthode, sans doute.
Il avait arrêté son choix sur le philtre de gaieté qui, s’il était raté, le rendrait plus morose qu’il ne l’était, la Cistus Inversus dont il connaissait, hélas, le prix à payer s’il commettait une erreur et Utopia, le breuvage dont Juliette Pasteur faisait usage pour fausser sa vision du monde et n’y voir que de la beauté.
Incapable de mettre un terme à son agitation, le garçon étudia le cylindre remis en douce par Ragnuk. Pourquoi le mécanisme rotatif était-il bloqué ? À quoi correspondaient les symboles gravés ? Pourquoi Jacques les avait-il dessinés ? S’agissait-il de l’équivalent des hiéroglyphes qui, à l’origine de la civilisation égyptienne, se chiffraient à 650 ? Il avait beau tenter de voir un stéréogramme, d’enfoncer les emplacements unitaires, la résolution de cette énigme n’avançait pas d’un pouce. Quant aux plantes et fleurs traitées, il fallait attendre au moins quatre jours pour que le processus d’éternisation soit achevé. Il bouillait d’impatience. Par dépit, il passa une tête en dehors du Nautilus et chercha si un rai de lumière filtrait sous les portes. A 3H00 du matin, il fit chou blanc. Il rentra, penaud, observant Umbelina endormie. Otakemaru paraissait avoir abandonné sa subordination.
Il s’assit à son bureau et vérifia les bouquins empruntés à la bibliothèque. Il les avait tous lus, de même celui sur la linguistique gobeline. En vérité, il l’avait dévoré. La culture de ce peuple remontait à la nuit des temps. Elle était antérieure à la civilisation égyptienne. Se pouvait-il qu’elle soit âgée de 50 000 ans, comme la nation aborigène d’Australie ? C’est alors qu’un mot lui revint à l’esprit. Confiance. Prononcé par Tromdur tout comme Ragnuk. Il s’empara du livre d’histoire de la langue, prit le bâton d’argent et se glissa dans la pièce contiguë. Après avoir fermé la porte d’acier, il s’assit par terre, en tailleur, agita sa baguette pour raviver le Feu Éternel, posa le cylindre entre ses jambes et cala le grimoire sur ses cuisses. Il prononça le raclement adéquat. La brume de la couverture se dissipa. Le nom de l’auteur, gravé dans le bois et rehaussé par une teinte plus foncée, se dessina, tout comme le titre : « Voyage au cœur des mots ». Il sursauta, persuadé d’avoir entendu des cliquetis. Il repoussa le bouquin et s’aperçut que l’artefact argenté émettait une lueur bleutée, pâle. L’aigue-marine brillait comme un Feu Éternel en veille.
— Ça alors ! Mais comment… ?
L’observation des bagues finit par le troubler. Il ferma les yeux et fit appel à ses souvenirs. Les symboles des rangées 1, 6, 11, 14, 21 et 23 avaient changé de place. Il répéta le mot confiance en gobelbabil mais rien ne survint.
— Et si j’essayais de remettre les symboles à leur place ?
Il tourna la bague numéro 1. Puis, il positionna la 6 et poursuivit jusqu’à la 23. Sans effet.
— Eh bien quoi ? Confiance ?
Le Feu Éternel s’éteignit. L’obscurité l’enveloppa et il tressaillit. Il eut la sensation que son environnement était différent. Il l’était ! Exit le sol de métal glacé et riveté du Nautilus ! Il palpa autour de lui : un parquet. Il produisit un Lumos Maxima et éclaira. Il se trouvait dans un couloir. D’un côté, le corridor se séparait en deux et de l’autre, il débouchait sur une tenture. Il leva sa baguette. Il faisait face à une porte numérotée. Le 7. Il reconnut les boiseries, la poignée, les tapisseries.
— Nom d’un Croup !
Il attrapa sa montre à gousset. 3H06. Il se trouvait à l’hôtel le Botruc Futé où il avait été présenté au roi Ragnuk ! Pris de panique, il fit un effort surhumain pour se souvenir des trois symboles précédents. Il ne put débloquer le cylindre.
— Zut ! Confiance ! racla-t-il.
L’aigue-marine se ralluma. Il manœuvra les six bagues et lorsqu’il répéta le mot-clef, la pierre cessa de luire. Il apparut dans l’Onsen du Gerbera.
— Par Flamel ! Cet artefact m’a permis de transplaner !
C’est en faisant floc-floc à chaque pas qu’il regagna sa chambre où Umbelina, dormant à poings fermés, n’imaginait pas qu’elle avait failli perdre son colocataire. Bouleversé, il se sécha presque par automatisme avant de s’allonger avec le bâton planqué sous son oreiller. Il se jura de ne plus lui accorder de « confiance » avant de connaître le mode d’emploi.
Le lendemain, au cours du petit-déjeuner, un incident faillit remettre en cause la trêve entre suprémacistes et progressistes. Jacques et les participants au film orchestré par Sigrid partageaient leur expérience, décrivaient à quel point ils s’étaient amusés à jouer la comédie. Le Cracmol avait, à lui seul, généré de quoi créer ce que la demoiselle nommait « la collection de ratés hilarants ». Le garçon animait la tablée, déclenchant les fous rires de ses camarades. Tous les films vierges, tous les cylindres de phonographe y étaient passés mais Sigrid promettait que le résultat serait formidable et instructif. C’est au moment où l’entrain atteignait des sommets qu’Edward Nott fit irruption dans leur miroir pour, soi-disant, obtenir des nouvelles d’Eugénie auprès d’Hercule. Une lueur de malice pernicieuse dansait dans la prunelle de ses yeux. Sigrid s’interposa et fit preuve d’assurance.
— L’école Poudlard est très satisfaite d’Eugénie.
— Oh ? Vraiment ? Ma cousine, cette Française, s’est hissée dans le groupe des meilleurs élèves ? railla-t-il en insistant sur les mots « cousine » et « Française ».
— Assez pour être l’invitée permanente du professeur Slughorn. Au club de Slug où elle suscite son enthousiasme grâce à son brio, son bagout et ses connaissances. Il la trouve fascinante, audacieuse, ambitieuse. Une vraie Serpentard. Cela ne l’a pas empêchée de s’imposer sans forcer dans cette maison en ridiculisant ceux qui ouvraient leurs bouches en pure perte. Poudlard a gagné au change.
— Oh… mais… comment cela se passe-t-il, chez ma tante et mon oncle ?
— Cela se passe.
Il ricana et insista en s’adressant à Hercule.
— Elle ne te manque pas, ta copine ?
Hercule le fusilla du regard. Lui administrer une correction d’anthologie le démangeait. Mais il ne dégoisa point. Il farfouilla dans ses poches, attrapa un objet en le masquant et le déposa sur la table. La toupie se mit à tourner comme une furie. Nott, trahi par le Scrutoscope, battit en retraite et regagna le miroir opposé. Barthélémine exprima son ressenti.
— Ce type est à vomir. Sa haine viscérale, son mépris, sa noirceur sont au service de son ambition démesurée. Il me débecte !
— L’ambition ne s’accompagne pas toujours de noirceur, répliqua Umbelina.
— Oui, tu as raison. J’ai fait un amalgame radical. Désolée.
— Bah… Tu t’excuseras le jour où le Fléreur d’Emma ne se carapatera pas en me voyant. Il ne crache plus mais ce n’est pas encore le grand amour.
— Je suis comme toi, Umbelina : en disgrâce avec les créatures magiques.
— Peu d’entre nous ont le doigté de Bianca, Jacques et bien sûr, d’Hercule.
Le Belge, silencieux, se leva et quitta la table sans un mot, ce qui était en contradiction avec sa politesse proverbiale. Sigrid voulut lui emboîter le pas mais Laurine fut la plus rapide. Il était déjà en route pour la ménagerie lorsqu’elle le rattrapa sur le pont et qu’elle le retint par le bras.
— Il t’a atteint, n’est-ce pas ?
Il soupira et admit qu’elle misait juste, hochant la tête.
— Eugénie te manque. Tu as intérêt à avouer tes sentiments. Et vite.
— Je ne sais pas si c’est judicieux. Je n’oublie pas la sphère rose, seule, détachée et lointaine. Elle est partie. Je me leurre.
— Elle a été piégée, Hercule ! Manipulée avec une proposition alléchante. Elle a foncé. Mais elle éprouve de l’amour pour toi. Est-elle prête à le vivre ? Je l’ignore, mais elle le ressent.
— Avez-vous eu des visions à son propos ?
— Non. Je respecte ta volonté. Je suis sûre que des sphères sont apparues. Votre éloignement géographique les a fait naître.
— Comment pouvez-vous l’affirmer ?
— J’ai travaillé sur Nott. Ce… pourri jusqu’à l’os est en mission. Il doit arracher des secrets à Emma et te torturer en jouant avec vos sentiments. Cela signifie que votre amour est réel et à double sens. Je le perçois juste… différent, vôtre, unique.
— Et pour Emma ?
— Il désire une information à propos d’un objet précieux. Il veut qu’Emma réponde à ses questions ou qu’elle le répare.
— Je sais ce qu’il cherche. Emma doit être protégée.
— Oui et toi, tu dois te libérer. Tu es si… triste, si abattu. Tu devrais demander un philtre de gaieté au docteur Dadé. Ou le concocter.
— J’y ai songé. Un peu tard. Encore trois jours et il sera prêt.
— Trois jours ? Ça prend une heure à fabriquer. Il te manque des ingrédients ?
— Non.
— Mystère ?
— Mystère.
Elle lui conseilla de ne pas perdre une seconde, ni une goutte pour siffler le breuvage. Sa mélancolie était si flagrante que même Claudio, qui ne le connaissait pas, s’en était ému et avait même redouté une aggravation.
— Claudio… Hum…
— Je ne suis pas insensible à ses attentions, rougit-elle.
— C’est un garçon charmant, solide, intelligent. J’ai bien fait de lui faire part de votre addiction au miel.
— Oh ! Ainsi, tu joues les entremetteurs ?
— Ai-je eu tort ?
— Non… Il est adorable, c’est vrai. Et beau garçon, ce qui ne gâche rien. Mais toi, Hercule, tu as intérêt à te révéler. Force ton destin !
— Je suis terrifié. J’ai peur de dissoudre mon identité.
— C’est le signe d’une passion puissante, assura-t-elle. Eugénie souffre de la situation. Quand j’ai analysé Nott, j’ai ressenti le venin de la grand-mère d’Eugénie, à travers son petit-neveu. Elle est plus que malsaine. Elle est… monstrueuse, démoniaque. Et ce que je sais, c’est qu’elle va révéler sa nature grâce à une action d’Eugénie. J’ignore quoi, quand, comment. Une vérité effroyable. En rapport avec Emma Bréguet. Je n’y comprends rien. Tu sembles impliqué. Qu’y a-t-il de commun entre toi, Emma et les Nott ?
— Un vol survenu cet été. Un bijou d’orfèvrerie à mécanique sorcière Bréguet.
— Hum… Mouais… Cela ne m’éclaire pas davantage. Une pièce du puzzle manque et elle est essentielle. Toujours est-il que Nott a été placé chez nous et qu’il faut l’avoir à l’œil.
— Entièrement d’accord avec vous.
— Allez ! Je te laisse. Claudio a promis de m’aider pour le devoir sur les runes.
— Hum… Grand spécialiste des runes, Claudio est, taquina le Belge en utilisant le phrasé de feu Abraham Piedargile.
— On va travailler ! trancha Laurine en riant aux éclats.
Le philtre de gaieté ne prenait qu’une grosse heure. Au programme de première année. Jeanne saurait le concocter les yeux fermés. Certes, mais il ne devait pas ingurgiter la version simplifiée. Le temps jouait contre lui. Ambroisine déclinait malgré la chance liquide. Alfred augmentait les rations de Felix Felicis et le niveau du chaudron diminuait inexorablement. Il était à deux doigts de découvrir le contenu du grimoire de Côme. Il enragea.
Le week-end du 2 et 3 avril, Hercule s’activa pour terminer la rédaction de l’expérience désastreuse du professeur Racine. Il s’agissait de la plus longue partie du roman, d’un point de vue durée. Dans chaque boucle vécue, le malheureux héros commençait par dérober une Pensine qu’il stockait dans son appartement parisien avant de se lancer à l’assaut de l’école située au cœur de Paris. Après des essais infructueux pour y pénétrer, puis s’introduire dans la salle du Sondeur, il butait sur l’impossibilité de manœuvrer les bancs des trois isoloirs. Impossible de pénétrer dans le degré 10 où il comptait rouvrir la porte runique soit pour s’échapper, soit pour stopper la boucle – il ignorait par quel biais –. Invariablement, ses incursions étaient repérées et Hercule, à la tête de la terrible Légion Absolue, le combattait et l’anéantissait. Bien que l’issue soit toujours fatale, cet ultime combat lui apparut comme la seule conclusion. Défait, tué, il se réveillait toujours dans son appartement. Il perdit 133 fois la vie avant de résister assez longtemps pour contraindre Hercule d’utiliser son arme absolue à une seconde du terme : Fulguram Tempus Fugit. L’injection de temps était la porte de sortie.
Dans l’ultime chapitre, Jean se remettait doucement grâce à un talentueux médicomage. L’élève sabrait les horribles mois de superposition de la réalité avec le déroulement du tronçon temporel à vitesse réelle. Il allait à l’essentiel où son « héros » se jurait de tout mettre en œuvre pour entraver la manipulation du temps. Le Belge terminait sur un rebondissement final où, dans l’ombre, un être vil cherchait un artefact pour remonter le temps et contraindre le malheureux Jean à revivre son calvaire.
Après les inévitables relectures et corrections, l’élève passa quelques soirées à composer les lignes de plomb pour imprimer le roman sur du véritable papier moldu. Il commanda du fil à coudre simple, une bobine de fil d’or, du carton très rigide, du cuir et réalisa une magnifique couverture émeraude, à la main, sans jamais faire appel à la magie. Soir après soir, l’assemblage prit forme. Sa mère en eut la primeur et estima que son travail valait celui de bien des professionnels. Il put ensuite le remettre au professeur Perlenjoie, dans le délai imposé.
Le soir du 1ᵉʳ avril, à 21H15, Umbelina eut la surprise d’assister à une féerie pyrotechnique, mise en scène par Jo. Le Portugais, adulte, interdit de séjour durant 24 heures, avait automatisé le tir avec l’aide d’Hercule. Il avait déclaré son amour à sa princesse de façon lumineuse, sonore, sur fond d’étoiles. Le 2 avril, au matin, ils se réconcilièrent, plus proches que jamais.
Sans donner d’explications, Umbelina supplia Hercule de poursuivre la cohabitation. Il accéda à sa requête, percevant son extrême vulnérabilité. Pourtant, le dimanche 3 avril, vers 11H00, ce fut la jeune fille qui appela Sigrid à la rescousse, le Belge étant en état de choc après avoir consulté son Bottin de carrés magiques.
Même si Eugénie avait voulu profiter des « petites vacances » anglaises pour s’échapper et filer à Paris, elle n’aurait eu droit qu’à une agence W close. Les congés britanniques étaient programmés du 26 mars au 3 avril. Le stage de médicomagie des élus de quatrième année se déroulait du 11 au 17 avril. Aucune possibilité de se voir. Eugénie savait qu’Hercule se qualifierait pour le stage. Comment une place pourrait-elle lui échapper, lui qui se payait le luxe d’une moyenne OR+ ?
La jeune expatriée, contrainte de rentrer au manoir Greengrass, ne mit pas des lustres à basculer dans la furie. Son grand-père lui confisqua sa baguette et son couteau à son arrivée.
— Principe de précaution ! claironna-t-il.
Dès le premier repas, elle constata que les elfes étaient toujours aussi maltraités. Emma, insatisfaite de la température de son potage, le renversa sur la tête d’un serviteur. Eugénie bondit de sa chaise, attrapa une serviette et s’interposa en essuyant le crâne couvert de liquide brûlant.
— Retournez à votre place ! hurla la rombière. IM-ME-DIA-TE-MENT !
L’adolescente se retourna, la serviette trempée et la fit claquer à quelques centimètres du faciès austère, comme un fouet.
— Que…
— Recommence ça, vieille carne et je te garantis que tu vas le regretter ! répliqua-t-elle dans un anglais parfait.
— Quoi ?!
— Tu m’as très bien comprise ! Je n’ai besoin d’aucune baguette, d’aucun couteau pour te corriger ! Mes poings suffiront !
— Tu n’es qu’une misérable erreur ! Une honte ! Tu es sous MON toit et j’agis comme je veux !
Elle brandit sa baguette pour administrer une punition à la Française tandis que James était dépassé par les événements.
— Emma…
Eugénie commit deux pas de côté et s’empara de la soupière. Contenu et contenant volèrent dans la face de la mégère. Elle poussa un hurlement de douleur. James se précipita à son secours et fustigea Eugénie au passage. Il beugla :
— Dans ta chambre !
— Avec plaisir !
— Tu es consignée jusqu’à la fin des vacances. Un seul repas par jour !
— Huit jours de prison, ajoutés à l’incarcération estivale. C’est cinq semaines de trop dans votre trou à rats. C’est même pas la peine de me livrer votre nourriture immangeable !
— Je vais la… commença Emma.
— … la tuer ? Moi aussi ? Tiens !
Eugénie tourna les talons et fit exprès de fouler la baguette d’Emma, tombée par terre. Un petit craquement n’augura rien de bon pour le morceau de bois.
Elle n’eut plus le droit de quitter sa chambre. Les sortilèges spéciaux furent rétablis pour bloquer sa porte et sa fenêtre. La jeune fille s’empressa de vérifier que sa baguette-stylo, insoupçonnable, les contournait sans réserve. Des repas lui furent livrés dans sa chambre et elle les retourna sans exception. Elle avait acheté la moitié du stock de la vendeuse ambulante, dans le Poudlard Express. Le contact avec ses grands-parents se limita au minimum. James, au bout de quatre jours de jeun apparent, tenta de renouer le dialogue et de lui faire avaler un repas. Mal lui en prit ! La Française déversa son fiel, son dégoût, sa haine et déclama qu’elle comprenait pourquoi sa mère avait rejeté ces monstres. Lyna était née dans la mauvaise famille. Au passage, elle le traita de sale hypocrite, de dégonflé, de soumis, de falot et promit de dresser la liste exhaustive des qualificatifs d’ici une année. L’affaire en resta là et la semaine se déroula comme elle l’avait escompté.
Avant son départ de Poudlard, elle avait interrogé son couteau de la décision et lui avait demandé si elle devait s’échapper de l’école avant de grimper à bord du train, puis se planquer durant une semaine et repartir le 3 avril, comme une fleur. La lame n’avait pas rougeoyé. Intriguée, Eugénie avait enchaîné quelques questions pour cerner l’opinion de sa dague.
— Dois-je me rendre chez mes grands-parents Greengrass ?
Affirmatif.
— Dois-je enquêter parce qu’ils… dissimulent des secrets compromettants ?
De nouveau rouge. Rouge vif. Elle avait alors élaboré un plan eugéniesque. Prévoir du ravitaillement avant de débarquer à Londres. Se faire consigner dans sa chambre, au plus tôt, pour se forger un alibi – la partie aisée de son projet –. Faire parvenir aux Aurors anglais une lettre anonyme, arrivant dans leur Département bien après qu’elle fut emprisonnée, en reprenant des éléments de l’enquête conduite par Hercule en Angleterre, l’été dernier. Il fallait tourner les phrases de manière à ce que les sorciers policiers soupçonnent et interrogent Emma. Afin que son courrier composé à Poudlard n’arrive pas trop tôt, elle avait fait appel à Travis. Personne ne confiait de courrier à ce petit-duc : il était un peu handicapé, très perturbé et se perdait beaucoup en chemin. Avec lui, les 700 kilomètres séparant le château de Londres doubleraient, voire tripleraient. De plus, pour 15-20 kilomètres parcourus en une heure, il observait une pause d’égale durée pour récupérer.
L’oiseau parvint à destination le soir du 1ᵉʳ avril. Eugénie étant prisonnière depuis le 26 mars, elle était de facto déclarée innocente. La convocation espérée tomba au cours de l’après-midi du samedi 2, si elle en jugeait par les hurlements, le ton méprisant de sa grand-mère et l’assurance de James de débarquer avec elle en compagnie des trois meilleurs avocats sorciers.
Le lendemain matin, elle les vit quitter le manoir en carrosse, histoire de donner le change auprès du voisinage moldu huppé.
— Parfait ! À nous deux, la vieille peau ! Hercule… J’ai besoin de toi.
Le Niffleur tatoué sur son bras gauche s’anima et se détacha, provoquant rien de plus que des picotements. Seule l’inscription ᚺᛖᚱᚲᚢᛚᛖ – Hercule en futhark – resta en place. Invocable depuis la veille, la créature sautilla sur le parquet, impatiente. Eugénie lui ordonna de se calmer, de la suivre et de faire le guet. Elle quitta sa chambre, traversa le couloir, précédée par Hercule veillant au grain, reniflant le moindre danger. Parvenue dans le repaire de sa grand-mère, elle s’y introduisit avec toute la prudence requise. Elle fouilla la commode avec précautions, inspecta l’immense armoire et s’attaqua à la seule pièce de mobilier verrouillée : le secrétaire. Sa baguette se joua des sécurités. Elle se ficha pas mal que le ministère anglais perçoive de la magie dans le manoir. Après l’inévitable scandale qu’Emma ne manquerait pas d’engendrer sur place, le ministère s’abstiendrait d’en remettre une couche dans la foulée. Et si, par malheur, on venait lui reprocher un Alohomora, elle répliquerait qu’elle était enfermée, sans nourriture, sans baguette et qu’elle avait tenté le sort sans sa compagne de bois.
Le secrétaire portait bien son nom. Elle y dénicha une correspondance secrète signée de la main d’Edward Nott. Elle la survola. Elle parlait de l’œuf de Fabergé. Il était bien missionné pour arracher un secret à la fille Bréguet. Elle fit une copie du courrier qu’elle transmettrait à Hercule, le vrai, pas son tatouage magique. Elle remarqua alors une autre missive, en anglais mais avec une écriture étrange, comme si la personne n’avait pas l’habitude d’utiliser l’alphabet latin. Elle lut quelques lignes. Les phrases n’avaient ni queue, ni tête. Comme c’était abscons, cela ferait la joie de son enquêteur favori. Elle retourna le document et lut les initiales en guise de signature. Anonyme mais pas tout à fait. Elle frémit avant de lancer une duplication. Elle chercha d’autres éléments démontrant la collusion des Greengrass avec les suprémacistes, n’importe quelle preuve d’activité criminelle. Des éclats de voix la dérangèrent dans sa quête.
— Hercule ! Fais diversion ! Fous le bazar sans te faire alpaguer ! Vas-y !
Autorisé, le Niffleur cavala, dévala les marches de l’escalier et mit le cap sur les cuisines où il se défoula sur l’argenterie, générant un barouf infernal. Eugénie eut le temps d’effacer les traces de son passage. Elle rentra dans sa chambre, sans la verrouiller, jusqu’à ce qu’Hercule revienne se lover sur son bras gauche. Elle dissimula les preuves dans la doublure rideau de douche.
Les Greengrass revinrent à leur domicile, furieux d’avoir été importunés, soupçonnés sans la moindre preuve. Emma passa ses nerfs sur les elfes, se montra d’une cruauté sans limite avant d’avoir vent d’un phénomène intriguant. Elle fonça chez Eugénie et lui imposa une fouille réglementaire. Quand la harpie voulut savoir si elle dissimulait un animal, l’adolescente répondit qu’elle apprécierait n’importe quelle créature intelligente pour lui tenir compagnie sauf un dragon. Elle était sûre d’avoir lu que la loi sorcière anglaise interdisait la concomitance de plusieurs dragons au sein d’un même foyer. Emma comprit le sous-entendu et passa par toutes les couleurs. Elle ne crut pas sa petite-fille qui se déshabilla devant une Emma offusquée, ne gardant que sa culotte tombant aux genoux et sa chemise.
— Pas de rat, de souris, d’araignée, de Fléreur, de dinosaure. C’est bon ? Je peux me rhabiller ?
L’Anglaise tourna les talons, excédée. Elle jura que la Française paierait. Eugénie, victorieuse, n’oublia pas les règles de sécurité et se plongea dans ses devoirs. Puis, en fin de matinée, elle lança une copie intégrale sur le carré magique. Le soir même, de retour à Poudlard, elle choisit un coursier aguerri pour transmettre ses originaux au Belge avant de retrouver ses camarades et ses professeurs adorés.
Le doute raisonnable d’Hercule s’était évanoui avec les éléments découverts par Eugénie dans le secrétaire de sa grand-mère. La correspondance avec son petit-neveu attestait la mission de l’Anglais. L’autre lettre, abracadabrantesque, ne comportait que des initiales pour signature. N.A. Natalia Alexandrovitch. L’écriture la trahissait. Le И s’était substitué au I à deux reprises. L’un de ses A était mal formé et avait l’allure du D russe, à savoir : Д. Nul besoin, pour l’instant, de décrypter le message codé, daté de février 1921. La simple existence de la missive impliquait une collusion pleine et consciente. Natalia avait trahi sa grand-mère et permis le vol.
Sigrid s’était montrée douce, compréhensive, patiente mais lucide. Il avait cultivé un minuscule espoir, tout en doutant. La vie de Natalia n’avait jamais été mise en danger. Son amie lui avait conseillé de ne pas modifier son comportement avec la Russe. Elle pourrait, un jour prochain, changer de tactique et dévoiler sa vraie nature ou les projets de ses commanditaires, ses complices suprémacistes. Elle l’avait enjoint à faire comme toujours : se concentrer sur son travail, ses objectifs et se grouiller à produire ce fichu philtre de gaieté parce qu’il était aussi drôle qu’Alfred et ses blagues médicales.
Mercredi 6 avril, après 4 jours de processus d’éternisation, Hercule estima que les fleurs étaient exploitables. Plus la fin d’année approchait, plus le laboratoire de potions était pris d’assaut. Il demeura cloîtré dans sa chambre pour préparer les trois potions. Il refit des calculs, pour une énième fois. Il partit du rapport d’allongement minimal de la conservation du végétal. Une semaine devenait une année. Il arrondit à un facteur de 50 pour faire bonne mesure. La redoutable potion Cistus Inversus ne comportait qu’un seul végétal et quelle fleur ! Le pavot bleu de l’Himalaya. En ne prenant qu’une gorgée du breuvage, on subissait une inversion des organes durant 4 heures. Soit l’usage du pavot éternisé ne changeait rien et au terme habituel, tout serait fini. Soit, comme il l’escomptait, la durée était multipliée par 50. Dans ce cas, l’effet durerait 200 heures, soit un peu plus d’une semaine. S’il décrochait l’une des places pour Bonpied, lors du test prévu le lendemain, il ne lui fallait pas prendre de risque d’une migration des organes au cours d’une intervention à l’hôpital. Il avalerait la potion le vendredi soir, voire le samedi matin.
Pour le philtre de gaieté, c’était différent. Il y avait deux espèces végétales dans les ingrédients : la menthe poivrée et l’armoise. Les deux avaient subi le processus Malesherbes. Il rassembla le reste des composants : fèves soporifiques, figues séchées, épines de porc-épic. Dans un chaudron rempli d’eau à ébullition, il incorpora les figues ouvertes en deux et agita sa baguette. Il mélangea dans le sens anti-horaire jusqu’à ce qu’une teinte bleue se dessine. Il ajouta 7 épines de porc-épic, changea de sens pour le mélange et patienta jusqu’au violet. Il ajouta 5 brins de menthe éternisée préalablement écrasés. Il revint au brassage dans le sens contraire jusqu’à ce que le liquide soit bleu roi. Il ajouta 7 fèves, touilla en sens horaire et obtint un vert émeraude. Ce fut l’instant pour l’ultime étape avec 8 armoises. Le dernier brassage entraîna un coloris jaune pâle. Il retira sa mixture du feu, filtra le jus et le mit de côté. Il devait attendre 12 heures avant de le consommer. Il effectua de nouveau les calculs à voix haute :
— Soit le philtre agit durant une heure, comme d’habitude, soit je me comporte comme un joyeux drille durant 50 heures, le facteur multiplicateur que j’espère. Ou alors, hypothèse farfelue, les deux fleurs cumulent les durées et je vais dispenser ma joie pendant 100 heures. Sauf si… Non, bien sûr ! Quatre jours au lieu d’une heure. Quelle révolution ! Quant à Utopia, elle dure six heures par centilitre ingéré. Quatre prises maximum par jour, trois étant conseillées. Utopia comporte Ipomoca Purpurca, Atropa Belladonna et Salvia Divinorum. 1 Je table, au pire, sur 50 x 6 =300 heures d’effet, et au mieux, sur 50 x 3 x 6 = 900 heures ou 37 jours. Par Flamel ! La vie de Juliette serait bouleversée. Un traitement mensuel !
Il s’attela à la mixture bien moins ardue que Cistus Inversus. Puis, il songea à Ambroisine Fordecafé. Il lui avait fourni un échantillon de la poudre violette de Côme afin qu’elle en fasse l’analyse. Elle avait promis de lui donner une réponse à son retour de stage pour lequel il n’avait pas encore passé le test. Il avait hâte de connaître son verdict.
L’examen concocté par les médicomages porta sur les maladies sorcières, les poisons, les venins transmis par les végétaux et leurs remèdes. Doué à ce jeu-là, Hercule commit un sans-faute. Sa qualification assurée, il apprit qu’il serait accompagné par Bianca Toscanini, Claudio Dello Carbone et Sebastian da Oliveira, l’Italien et le Portugais ayant fait jeu égal. L’un des adhérents à son club admis au stage, c’était une victoire inespérée pour le Belge. Il déborda de joie dès le lever du soleil où il ingurgita une bonne rasade de philtre de gaieté. Tout au long de la journée, il se sentit euphorique et le soir, après avoir consulté Laurine pour être certain que sa sortie, chez les Delacour, serait sans danger, il enleva Jeanne et l’emmena à la volière de l’école, attenante à la ménagerie. L’espace n’y était pas totalement clos : les volatiles entraient, s’abreuvaient, se restauraient et se reposaient après de longs voyages. Le garçon l’informa ne pas pouvoir se rendre disponible durant la semaine.
— De plus, je vais subir les effets d’une horrible potion, demain soir. Je l’ai fabriquée, en seconde année. Elle est douloureuse et dangereuse.
— Mais pourquoi tu la bois, alors ?!
— J’ai changé la recette pour augmenter sa durée. J’ignore juste de combien.
— Elle fait quoi ?
— Elle inverse la position des organes. Elle se nomme Cistus Inversus. C’est ignoble quand elle est réussie et pire quand on la rate.
— C’est quoi, l’utilité ?
— Il n’y en a pas vraiment mais demain, vous testerez le stéthoscope en bois serpent et vous me traduirez ses paroles. Cela risque d’être cocasse.
— D’accord.
Alors qu’ils déambulaient devant un Grand-Duc s’ébattant dans une bassine remplie d’eau, l’oiseau se mit à boubouler.
— Oh ! s’exclama Jeanne en effleurant sa baguette. Mille excuses !
— Que dit ce hibou ?
— Qu’il fait sa toilette et que nous serions très agacés s’il s’immisçait dans notre intimité quand nous prenons notre douche.
Jeanne hulula une réponse. Ils quittèrent la volière. Le volatile réagit :
— Nom d’un mulot rôti ! Vous avez entendu ça, cher ami ? Elle comprend !
— Parrrlez pourrr vous, monne cher ! rétorqua un pygargue écossais. Je souis sourrr que l’écossais lui est étrrrangère.
— Non, non, lança la fillette depuis la ménagerie, hors de leur vue.
— Quel talent fabuleux, Jeanne ! Diagnostiquer une créature sera un jeu d’enfant. Vous n’avez eu aucun mal à comprendre l’oiseau rouge ?
— Quel oiseau ?
— Allons, allons…
— Il est arrivé comme ça, blessé. Il va mieux. Il pourrait partir, mais il refuse. Il dit qu’il a choisi de rester.
— Où se trouvait-il, auparavant ?
— Dans une mine. Il s’est échappé de nuit et ne retrouverait pas sa prison.
— La piste lorraine se précise. Le détour des Fléreurs. Cela coïncide. Une mine abandonnée ou en activité ? Secrète ? Les possibilités sont multiples. Hum… Comment se nomme l’oiseau ?
— Hóngsè de. Rouge.
— Joli patronyme. Jeanne… Puisque je serai absent, vous allez être en congés. Et donc, je vais vous donner des devoirs de vacances. Quelques travaux variés.
— J’ai presque fini de remettre les pierres du mur écroulé en place.
— Par Flamel ! Je n’avais pas imaginé que vous seriez aussi rapide.
— T’as vu, hein ?
— Je suis très impressionné. Eh bien, si le mur est remonté, il faudrait qu’il soit propre. C’est le moment de…
— … Recurvite ? Je l’ai fait pour nettoyer la plaie de Hóngsè de.
— Nom d’un Gazeux Basque ! Alors là, je vais manquer d’idées ! Euh… Bien sûr ! Vous allez essayer Accio.
— Il n’est pas dans le manuel.
— Il est décrit dans celui de deuxième année. Pour être honnête, je trouve qu’on met trop de temps à l’enseigner. Attirer à soi n’importe quel objet. Connaissez-vous le sort inverse ?
— Repulso.
— Exact. Lui, vous le connaissez déjà. L’un va avec l’autre. Alors, écoutez bien ce conseil pour Accio : commencez par un objet léger, non tranchant ou piquant, sans danger avant de vous lancer sur une cible plus lourde.
— Sinon, trousse à pharmacie et Episkey.
— Voilà.
— En fait, tu m’as appris presque tout ce qu’il y a en première année ?
— Vous êtes perspicace ! Oui, presque tout. Il fallait juste démarrer en douceur. Et… euh… avec votre père, comment cela se passe-t-il ?
Elle l’informa qu’il était taciturne, qu’il s’enfermait durant des heures dans son bureau, dans l’atelier. Jonas disait de lui qu’il n’était pas à prendre avec des pincettes depuis des semaines. Plus le temps passait, plus il se renfrognait. Hercule lui demanda si les affaires d’A.D allaient mal. Il fut persuadé du contraire quand elle répondit qu’elle voyait les ouvriers toujours occupés.
Des inconnus rendaient parfois visite à son père. L’entrevue durait entre quinze minutes et une heure. Ensuite, on ne les revoyait plus. L’humeur passable de Gervais se dégradait après ces échanges mystérieux. Il proférait des jurons.
Si le commerce se portait bien, que le personnel croulait sous les commandes, le directeur rencontrait peut-être des difficultés pour recruter des talents sorciers. La suspension de la CHASSE-Enchant'arts durant des années avait engendré un déficit des artisans au niveau européen. Delacour l’affrontait avec une tension extrême. Qu’un seul de ses employés vienne à se blesser gravement et ce serait le début des ennuis pour la firme. Hercule chercha à en savoir plus.
— Mais vous et lui… ?
— Je lui cause plus. Pas après ce qu’il a fait.
— Et Claudia, votre mère ?
— Ça va, avec moi. Entre elle et Papa, ils n’ont pas le temps de se parler. Hercule-Juan l’occupe souvent. Papa s’énerve vite. Mon petit frère casse tout ce qu’il touche et même si ce n’est pas dans ses mains. Il fait exploser des verres, des assiettes, à distance. Papa jure qu’il n’a pas intérêt à devenir Auror ou…
— Ou ?
— Euh…
— Enquêteur, c’est ça ?
— Oui…
Il ricana pour évacuer son agacement. Gervais avait la dent dure. Que faudrait-il pour qu’il révise ses plans ? Le Belge n’en avait pas la moindre idée.
Dès le lever, le vendredi 8 avril, Hercule déborda d’entrain, sans savoir pourquoi. Pas à cause d’Ambroisine, servie dans sa chambre, incapable de se traîner au restaurant. Pas grâce à Alfred, maussade, impuissant, face à la détérioration de son estimée consœur et ex-enseignante. Peut-être parce que Jo avait attendu Umbelina pour entrer dans la salle, main dans la main. Ou parce qu’il avait demandé à Emma si elle aimerait gagner un peu d’argent, suggérant qu’elle propose à madame Bonnelangue de fabriquer des baguettes, sans le dévoiler à qui que ce soit d’autre. Non, c’était dû aux quelques secondes du film visionné la veille, dans la chambre de Sigrid. Un extrait de sa future production. Dans le scénario, elle se retrouvait dans le lac souterrain, manquant de périr. Roland la repêchait et pour lui avoir « sauvé » la vie à l’écran, elle lui donnait un baiser de cinéma applaudi par tous les participants au moyen métrage.
« Non, Van Betavende. Rien de tout ceci ne te met en joie. C’est le philtre. Il agit à la perfection depuis son ingestion, il y a 25 heures. L’éternisation des fleurs a bien un impact sur un breuvage. Je n’ai pas découvert le secret de l’éternité mais c’est un sacré pas de géant. 25 heures au lieu d’une ! »
Pour un peu, il monterait sur la table et entamerait une sarabande dont Wilfried Laflèche avait le secret et l’habitude pour fêter les bonnes nouvelles.
— Tu as le sourire aux lèvres ! remarqua Sigrid. Ça change ! Qu’est-ce qui nous vaut cet honneur ?
— Philtre de gaieté, vu en première année.
— À ce point ? Et Eugénie ?
— J’espère qu’elle a digéré la vérité.
— Et toi ? Natalia ?
— Oui ?
— Plus la peine de lui répondre. Si ?
— Plus que jamais ! Je dois lui arracher des informations.
— De qui lui as-tu parlé ? Dans le Gerbera ou les autres ordres.
— Elle vous connaît. J’ai parlé d’Eugénie, de Jacques.
— Katarina ?
— Non. Oh ! Je vous vois venir.
— Elle ne sait pas.
— Natalia est une authentique Legilimens. Elle percera les intentions de notre amie en un clin d’œil.
— Alors, fais-lui quelques confidences pour la piéger. Appâte-la.
— C’est ma seule option ! Déposer des friandises ! Hop ! Venez chercher les douceurs ! s’amusa-t-il.
— Dis donc, tu n’as pas pris plus d’une cuillère à café de philtre, hein ?
— Juré !
Il éclata de rire et renversa son café. Sans attendre l’intervention éventuelle d’un elfe de maison, il agita sa baguette et effaça les traces de son enthousiasme maladroit. Puis, il se leva et décida de se rendre en cours derechef. Barthélémine interrogea Sigrid du regard et mademoiselle Vlaamel fut incapable d’expliquer son comportement autrement que par la raison fournie. Seulement, la gaieté artificielle ne durait pas des heures, ne serait-ce qu’à cause des muscles faciaux sollicités pour sourire. Or, durant la matinée, sans le quitter une seconde des yeux, Sigrid fut certaine que son ami ne but aucune ration complémentaire. Comment l’effet perdurait-il ? Avait-il trouvé un remède universel à la mélancolie ? Que ce soit en sciences, en anglais ou en métamorphose, il transforma les petits riens en source d’émerveillement, de bonheur, sans verser dans la béatitude. Taquin, il poussa le bouchon jusqu’à remplir la salle blanche du château de papillons multicolores. Juste pour voir qui réussirait à les faire disparaître.
En parallèle, il poursuivit ses travaux dans le tunnel et commença la délicate mise en place du goulot, dans le nœud d’une planche, sous une paillasse tenant lieu de tapis, chipée dans la réserve mobilière de l’Académie, au sous-sol. L’après-midi, il disparut de l’établissement après avoir reçu un courrier de Patxi.
Le fringant trentenaire à la toison et à la moustache gauloise, blanche, était ratatiné sur sa chaise rafistolée, une lettre de maître Barthes à la main. Hercule touillait son café noir pour le faire refroidir, attendant une réaction du fermier.
— Je ne comprends pas, Hercule.
— C’est simple. Je suis mineur mais prévoyant, à défaut d’être visionnaire. Je voudrais acheter le terrain derrière la montagne. Impossible tant que je n’ai pas eu 17 ans. Je ne souhaite pas attendre afin d’entamer des aménagements préalables. Je vous ai transféré la somme pour l’acquisition de ces terres. L’offre a été acceptée. Vous en devez le propriétaire. Une dizaine d’hectares. Ainsi, je peux travailler dessus sans me poser de questions. Je transforme la grosse mare qui s’assèche presque en été en petit lac et j’y implante faune et flore aquatique.
— Mais le jour où tu hériteras, tu paieras des droits de succession sur un bien que tu auras payé. C’est injuste.
— Pas si vous me le revendez le jour de ma majorité, dans trois ans. Et puis, peut-être que vous vivrez bien plus, que votre destin n’est pas scellé, Patxi. Dans ce cas, nous serons voisins. Je pourrai agrandir le sanctuaire animalier, pourquoi pas créer une école de vétérinomagie et ouvrir l’accès pour sensibiliser les sorciers.
— Mais il te faudra des moyens considérables pour…
— Je les aurai. J’accumule peu à peu ce qu’il faudra pour que tout ceci devienne réel. Un refuge, un havre de paix.
— C’est d’une générosité… sans pareil. Euh… Rappelle-moi comment tu comptes transformer dix hectares en lac ?
— Avec les sortilèges adéquats. Je veux créer du tourisme aquatique dans le lac. Permettre à des sorciers, des enfants d’évoluer sous l’eau dans un submersible de ma conception. J’en ai déjà créé un à l’échelle 1/10.
— Tu es… fou ! Toutes ces idées, merveilleuses, je ne les verrai pas. Je le sais.
— Voulez-vous voir ce que nous avons accompli, avec Umbelina ?
— Ne s’agit-il pas de ton amie portugaise, la championne de balai ?
Hercule confirma. Ils transplanèrent derrière la montagne. Le paysage avait subi une révolution. La neige commençait à fondre et l’étendue d’eau d’environ neuf mètres de profondeur occupait un petit hectare. Elle doublerait après la fonte des neiges. Travailler la terre et la roche deviendrait plus compliqué avec le dégel. Il faudrait attendre un nouvel hiver, la neige, le froid, pour reprendre le terrassement. Hercule procéda à l’arrachage de roches de plusieurs tonnes et Patxi crut avoir la berlue. La terre obéissait au Belge.
Il félicita l’adolescent et ils rentrèrent. Il accepta de prendre rendez-vous avec maître Barthes pour conclure l’achat. Le notaire lui reversa un « excédent » qui suffisait à couvrir l’entretien de la ferme durant six mois. Dès qu’Hercule repartit se « défouler », Patxi prit la direction de la carrière, traversa le nid des Hortzak et emprunta un escalier taillé dans la roche. Il s’enfonça dans un réseau de tunnels. Au cœur des entrailles de la terre, il atteignit une immense salle avec un point d’eau bleutée d’un mètre carré, ovale d’où des voix s’échappaient.
Jeanne pleurait. Pas de tristesse mais de bonheur. Elle passait des larmes au sourire et vice-versa, sans maîtriser ses émotions, ni ses réactions. Hercule s’absentait pour une semaine et il lui donnait une multitude de devoirs à réaliser en son absence. Il l’estimait prête pour réussir des sorts que sa baguette jugeait inutiles, parce qu’ils ne s’accordaient pas avec sa magie comme un Stupéfix ou un Bombarda. Les larmes ne venaient pas de l’excès de travaux mais d’un cadeau.
— Je veux que vous convainquiez un lièvre de se soumettre au sortilège Ferula qui crée une attelle. Je sais que vous le réussissez, mais il faut corser l’exercice, vous mettre dans la situation de soigner une créature craintive, blessée. Pour prouver votre réussite, vous devrez prendre une photographie.
— Je n’ai pas d’appareil…
Il fit apparaître un paquet. Elle le déballa en toute hâte et découvrit un Magiclic flambant neuf, complété d’une dizaine de rouleaux de pellicule enchantée. D’où les émotions en mode yo-yo.
— Pourquoi es-tu si gentil ?
— Parce que vous le méritez. Parce que je déteste l’injustice. Alors, je partage. Mon argent, mon temps, mes connaissances pour rétablir un semblant de justice.
— Mais… euh… comment te remercier ?
— En étant vous-même. Cela me suffit. Je vais vous donner une autre tâche à réaliser. Un breuvage. Avec une mission.
— Ah ! se régala-t-elle. C’est quoi ?
— Une potion d’amnésie. Il vous faudra de la valériane et du gui frais. Vous vous en chargerez. Voici les autres ingrédients et la recette. Le produit s’utilise sur des victimes de sorts noirs, pour les aider à traverser les périodes de souffrance.
— D’accord. Et j’en fais quoi ?
— Vous en versez à votre père et vous agitez votre baguette pour qu’il oublie pourquoi il est morose.
— Quoi ?
— Il souffre. Sa fierté l’empêche juste de l’admettre. Alors, faites ça pour moi, pour lui, vous voulez bien ?
— Elle est difficile à fabriquer ?
— Pas si facile. Tenez…
Il lui décrivit les étapes sur le parchemin et elle détecta le piège.
— C’est la pincée. Là. Ajoutez 2 pincées au chaudron. Il faut que j’en mette 3 parce que j’ai pas des doigts d’adulte.
— Excellent !
— Je dois aussi surveiller le temps. 51 minutes, c’est pas 50 ou 52.
— Exact. Une vraie graine de potionniste. Vous avez de la poudre standard en quantité et une fiole d’eau du fleuve Léthé. Vous êtes parée.
— C’est tout ?
— Oh que non ! s’esclaffa-t-il.
Il lui offrit une boussole et une copie de carte d’état-major.
— Je veux une photo aérienne de l’Académie. C’est votre mission, pilote Jeanne.
— À vos ordres, mon sénéchal !
— Presque ça ! explosa-t-il de rire.
Il la serra dans ses bras avant de la déposer dans sa chambre et de transplaner dans la foulée. Elle cacha son cadeau dans son dressing, en espérant que son père ne viendrait pas fouiner. Une semaine à patienter. Il lui avait promis une surprise à son retour des petites vacances. Elle gambergea jusqu’à ce que le sommeil l’emporte.
1 Ipomoea purpurea (Volubilis) : fleur et graine psychotrope avec hallucinations.
Atropa belladonna (Belladone) : fleur et baie psychotrope avec hallucinations.
Salvia divinorum (la Sauge divinatoire) : fleur et feuille psychotrope avec hallucinations.