Émile Picaillou quitta le ministère de bonne heure en embarquant quelques dossiers dont le plus essentiel : la réforme scolaire. Pour arracher le vote des Sages, il devait rendre les articles à la fois illisibles, génériques, creux pour que par la suite, il puisse les remplir de décrets qu’il jugerait indispensables. Un exercice politicien par excellence, truffé de langue de bois.
Installé dans le fauteuil moelleux de son bureau, il jouissait d’une vue imprenable sur la Place Cachée. Il se redressa et ouvrit une barrique. Il empoigna une bouteille dissimulée dans un compartiment secret. Cinq centilitres de l’excellente cuvée de Génépi Avada Kedavrac, titrant 70 degrés, capable de retourner estomac et esprit en moins d’une minute, glissèrent dans un verre à col étroit. Il huma la boisson aux reflets vert émeraude. Il la posa sur son bureau et se pencha sur un autre dossier en souffrance. La création d’un nouvel établissement scolaire, l’Académie Suprémaciste. Il s’empara des tampons officiels, les encra et les appliqua avec une joie consommée. Puis, il apposa sa signature d’un geste nerveux, avec un P surdimensionné. La nouvelle venue délivrait deux diplômes : un basique et un plus ardu. Les intitulés le firent saliver au point d’engloutir la moitié de son breuvage. Une fois le liquide dévastateur ingéré, le ministre éructa une flamme verte.
Il triompha.
— La fin de Beauxbâtons est actée ! Ah ah !
Il se mit à tripoter la fiole montée en pendentif qui ne le quittait jamais. Il ne résista pas à la consulter, pour le plaisir. Il fit apparaître une vasque sur le bureau, la remplit d’eau et versa la fumerolle rouge. Il glaça le liquide et lut :
— « Il manipule dans l’ombre pour semer le chaos : c’est le ministre de la Magie française. Il se prend pour le Maître mais n’en est que le petit valet. » Eh bien si la première partie est la plus parfaite des vérités, la seconde n’est qu’une fumisterie ! Je suis le Maître ! L’artisan du suprémacisme souterrain, insidieux, c’est moi ! Moi !
— Vraiment ?
Émile sursauta et se redressa, baguette au poing. Il entra dans le salon adjacent, plongé dans la pénombre, en dépit du soleil radieux de la fin d’après-midi.
— Qui est là ? Montrez-vous !
Une main se dévoila et déposa une coupe en bois sur l’accoudoir du fauteuil. Deux yeux rougirent et percèrent la noirceur artificielle.
— Est-ce ainsi que tu accueilles ton… maître ?