Harry Potter et l'Autre Malfoy — Tome I
Chapitre 12 : CHAPITRE 11 — CEUX QUI RESTENT
4686 mots, Catégorie: G
Dernière mise à jour 21/10/2026 17:17
Le samedi matin, Harry se réveilla avant les autres.
Il demeura couché, les yeux ouverts sur le plafond du baldaquin. Quelqu'un avait laissé une chaussette sur la barre du lit voisin. Elle pendait dans la pénombre avec l'air d'une créature épuisée. Dehors, la pluie venait par rafales contre les vitres, puis s'arrêtait, comme si elle attendait qu'on lui ouvre.
Le trente et un octobre.
La date était inscrite depuis la veille au tableau de la salle commune, entre l'horaire du banquet et une annonce concernant des gants trouvés dans une armure. Harry l'avait regardée plusieurs fois. Elle avait fini par ne plus ressembler à un nombre.
Dix ans plus tôt, ses parents étaient morts.
Il essaya de penser à eux. Il ne trouva que la voix de Hagrid, dans la maison près de la mer, et deux prénoms auxquels il n'avait aucun souvenir à attacher. Il aurait aimé être triste d'une manière précise. Se rappeler une chanson, une odeur, une main. À la place, il avait l'impression d'avoir oublié quelque chose d'essentiel avant même d'apprendre à le retenir.
Ron remua derrière ses rideaux.
— Tu es debout ?
— Non.
— Tu respires comme quelqu'un qui pense.
Harry tourna la tête.
Une main passa entre les rideaux, suivie d'un visage chiffonné.
— Fred fait ça quand il prépare quelque chose, expliqua Ron.
— Je ne prépare rien.
— Tant mieux. J'ai faim.
Il disparut de nouveau. Harry entendit ses pieds chercher ses chaussures sur le sol.
Il pensa qu'il pourrait lui parler de la date. Les mots arrivèrent jusqu'au fond de sa gorge, puis y restèrent. Ron s'était cogné le genou contre sa malle et l'accusait maintenant de s'être déplacée pendant la nuit.
Harry sourit.
Il repoussa sa couverture.
Flitwick avait proposé un atelier pour ceux qui souhaitaient aider à suspendre les dernières décorations. Ron s'y était inscrit parce qu'il avait compris qu'on distribuerait des biscuits. Harry l'avait suivi. À neuf heures, ils découvrirent qu'avant les biscuits il faudrait faire voler une plume.
— Une lanterne contient une flamme, précisa le professeur. Une plume qui vous retombe sur le nez vous enseigne la même prudence à moindres frais.
Les tables avaient été écartées. Des plumes blanches attendaient par deux sur des plateaux. Près des fenêtres, les élèves plus âgés travaillaient déjà sur des rubans qui se tordaient lentement dans les airs.
Hermione avait apporté son manuel.
— On n'a pas de cours, lui fit remarquer Ron.
— Il y a quand même un sortilège à apprendre.
Flitwick les associa avant qu'ils poursuivent. Harry se retrouva avec Seamus, qui examina leur plume comme s'il cherchait l'endroit par lequel elle devait décoller.
À l'autre bout de la salle, Dracena retira son bracelet pour éviter qu'il glisse sur sa main. Tracey tenait leur plateau. Draco travaillait avec Goyle et se plaignait déjà que leurs plumes soient plus lourdes que celles des autres.
— Elles viennent du même sac, lui dit sa sœur.
— Tu n'en sais rien.
— J'ai vu le professeur les sortir.
Flitwick demanda le silence, montra le mouvement puis le recommença plus lentement. Harry fixa son poignet. Il essaya de reproduire l'arc, la petite inflexion finale, et prononça la formule.
La plume resta couchée.
Seamus se pencha.
— Elle a bougé.
— C'est toi qui as soufflé.
— Ça compte peut-être au début.
Ils recommencèrent. Autour d'eux, les voix se mêlaient, certaines impatientes, d'autres presque inaudibles. Une plume traversa soudain la pièce à l'horizontale et alla se coller contre une vitre. Flitwick la récupéra sans interrompre ses explications.
À la table voisine, Hermione observait la main de Ron.
— Tu remontes trop tôt.
— Je viens de commencer.
— Justement. Si tu prends une mauvaise habitude maintenant…
Ron abaissa sa baguette.
— Tu pourrais attendre que je fasse quelque chose avant de dire que c'est raté.
Hermione pinça les lèvres. Elle attendit. Ron exécuta un mouvement si ample que sa manche balaya le plateau.
— Pas avec tout le bras, dit-elle.
— Alors montre.
Elle ne sembla pas entendre l'irritation. Elle prit place, posa ses pieds à plat et leva sa baguette.
La plume monta.
Elle s'arrêta au niveau de ses yeux, tournant doucement sur elle-même. Hermione eut un petit rire surpris, un rire très différent de la voix avec laquelle elle récitait ses réponses en classe.
— Ah ! dit Flitwick. Voilà un mouvement qui aboutit.
Plusieurs élèves se retournèrent.
Dracena regarda la plume, puis la sienne. Elle redressa son coude comme Tracey le lui avait appris. Le duvet frémit. Pendant un instant, il sembla hésiter entre la table et l'air ; puis il s'éleva de quelques centimètres avant de retomber.
— Tu l'as fait, souffla Tracey.
— À peine.
— C'est plus haut que la table.
Dracena recommença. Elle s'efforça de ne plus regarder Hermione.
Ron, lui, avait cessé de regarder sa plume.
Flitwick passa près de lui.
— Reprenez tranquillement, monsieur Weasley. Votre camarade vous a donné une bonne indication.
C'était probablement la pire chose qu'il pouvait dire à cet instant.
Le reste de l'atelier s'étira. Harry réussit à faire tenir sa plume en l'air le temps de compter jusqu'à deux ; Seamus produisit un courant assez violent pour soulever les cheveux de son voisin. Ron obtint un frémissement qu'Hermione voulut encourager, avec un résultat encore moins heureux que ses corrections.
À la fin, Flitwick leur donna effectivement des biscuits. Ron en prit un sans paraître le remarquer.
Dans le couloir, Harry lui demanda s'il voulait aller voir le terrain. L'entraînement avait été annulé à cause des rafales, mais les anneaux de cuivre installés autour des tribunes brillaient sous la pluie, et Harry aimait regarder la manière dont les gouttes les traversaient.
— Tout ce que tu veux, dit Ron. Du moment qu'elle ne vient pas nous expliquer comment marcher.
Harry regarda derrière lui.
Hermione sortait de la salle.
— Ron…
— Il faut toujours qu'elle ait raison. Même quand tu n'as rien demandé. Après, elle s'étonne que personne ne l'attende.
Hermione s'immobilisa.
Harry vit son visage changer. Elle ne pleura pas tout de suite. Elle regarda Ron comme si elle attendait la suite, une précision qui aurait rendu la phrase moins nette. Puis elle rabattit son livre contre sa poitrine et passa entre eux.
Son épaule heurta celle de Harry.
— Hermione…
Elle accéléra.
Ron se retourna trop tard.
Ils restèrent au milieu du passage tandis que les autres les contournaient.
— Je ne parlais pas si fort, dit Ron.
Harry fixa le bout du couloir.
— Assez.
Ron froissa le biscuit dans sa main.
À midi, Dracena trouva son frère en train d'expliquer à Crabbe qu'il avait presque fait léviter le plateau entier.
— Un incident de manche, rectifia-t-elle en s'asseyant.
Draco lui donna un regard offensé.
— Tu étais de l'autre côté de la salle.
— L'incident était visible de loin.
Goyle rit. Draco se mit à parler du banquet.
Une chouette descendit entre deux citrouilles et lâcha une enveloppe devant les jumeaux. Dracena reconnut le papier de Narcissa. Elle l'ouvrit pendant que Draco retirait un morceau de pain de son verre, où l'oiseau venait de le faire tomber.
Leur mère demandait leurs dates de vacances. Elle disait que l'artisan avait enfin reçu les instructions nécessaires pour modifier les miroirs. Puis elle évoquait une réception à laquelle leur père souhaitait les voir participer en décembre.
Dracena relut la liste des invités.
— Encore les Rosier, dit Draco en se penchant sur son épaule.
— Tu leur as promis que tu saurais jouer aux échecs correctement avant Noël.
— Je sais jouer.
— Alors tu pourras faire la démonstration.
La lettre se terminait par quelques mots sur la soirée d'Halloween au manoir. Les lanternes avaient été remises au-dessus de l'eau. Narcissa avait demandé qu'on les accroche plus haut cette année.
Draco étouffa un rire. Dracena lui tendit la lettre.
En levant les yeux, elle aperçut Granger à l'entrée de la Grande Salle. La Gryffondor s'arrêta, parcourut les tables du regard et repartit avant de prendre une assiette.
— Elle a perdu sa bibliothèque ? demanda Pansy.
— Elle a peut-être vu ce qu'il y avait à manger, répondit Dracena.
Elle piqua un morceau de carotte. De l'autre côté de la salle, Weasley regardait lui aussi la porte.
Dracena se rappela la voix dans le couloir. Elle n'avait entendu que la fin, mais elle avait suffisamment souvent souhaité que Granger se taise pour comprendre ce qui s'était passé.
Elle n'aurait pas dit la phrase de Weasley.
Elle se demanda, avec agacement, si cette différence tenait à la bonté ou simplement au choix des mots.
L'après-midi, Harry essaya de lire.
Il commença trois fois le même paragraphe sans parvenir à comprendre pourquoi une racine coupée sous l'eau changeait la couleur d'une potion. Ron, assis en face de lui, avait dessiné dans la marge une plume qui étranglait un bonhomme.
— Tu pourrais lui parler, dit Harry.
Ron arrêta sa plume.
— Je ne sais pas où elle est.
Ils savaient tous deux qu'il n'avait pas cherché.
Une bûche céda dans la cheminée. Près de la fenêtre, Neville réparait la boucle de son sac avec une patience qui donnait à Harry l'impression qu'il aurait dû être capable de faire quelque chose d'aussi simple avec cette journée.
— Je lui parlerai après, dit Ron.
Harry baissa les yeux sur son livre.
Il pensa au matin, aux mots qu'il n'avait pas prononcés. Puis il pensa qu'Hermione devait passer une journée qu'elle voudrait oublier, elle aussi, et cette idée lui déplut parce qu'il y avait participé en restant là.
Vers six heures, ils croisèrent Parvati dans l'escalier.
— Vous l'avez vue ? demanda-t-elle.
Ron ne fit pas semblant de demander de qui elle parlait.
— Non.
— Elle est dans les toilettes près de la galerie des cartes. Elle dit qu'elle ne veut voir personne.
— Elle va manquer le banquet, dit Harry.
Parvati lui adressa un regard qui rendit sa remarque terriblement petite.
— Je lui ai proposé de lui apporter quelque chose.
Elle repartit avec Lavande.
Ron resta une seconde immobile.
— On pourrait…
Un groupe de cinquième année les dépassa en transportant une citrouille dont la bouche chantait faux. Ils durent se coller au mur. Lorsque le passage se libéra, Ron reprit l'escalier vers la Grande Salle.
Harry le suivit.
Le banquet avait commencé depuis moins de dix minutes lorsque Quirrell entra.
Harry avait encore sa fourchette à la main. Il regardait un ruban noir se dérouler entre deux chandelles, sans parvenir à décider s'il avait faim. Les conversations étaient si fortes qu'il ne remarqua d'abord que le mouvement près des portes : des élèves qui tournaient la tête, un professeur qui se levait.
Quirrell trébucha sur la dernière marche de l'estrade.
— Un troll…
Sa voix fut presque avalée par le bruit.
Dumbledore se dressa.
Le professeur de défense agrippa le bord de la table.
— Dans les sous-sols. Il est entré… Je l'ai vu…
Ses genoux cédèrent. Flitwick fut le premier à le rejoindre.
Pendant un instant, personne ne sembla comprendre. Puis un banc racla la pierre, un verre se brisa, et toute la salle se mit à parler à la fois.
Draco se leva si brusquement que sa serviette tomba.
— Nos chambres sont…
Dracena lui prit le poignet.
Dumbledore leva sa baguette. Une note claire traversa la salle, trop grave et trop vaste pour venir d'un instrument. Les flammes des citrouilles devinrent blanches.
— Restez à vos tables.
Ce n'était pas un cri. Harry entendit pourtant chaque syllabe.
McGonagall se dirigeait déjà vers les préfets. Les plaques placées près des portes s'allumèrent, affichant des flèches qui changeaient de direction.
— Gryffondor et Serdaigle, vos salles communes. Poufsouffle et Serpentard, salles de refuge du premier étage. Les préfets vérifient les listes à l'arrivée. Aucun élève ne retourne seul dans les couloirs.
À la table verte, Dracena sentit les doigts de son frère se refermer sur sa main.
Elle ne commenta pas.
Rogue avait quitté l'estrade. Il passa près de Gemma Farley, lui dit quelques mots et poursuivit vers une porte latérale. Dracena ne distingua que la fin : attendre les instructions, verrouiller après le compte.
Puis Gemma les fit lever.
La sortie fut moins ordonnée que les exercices. Les plus petits s'arrêtaient pour chercher leurs amis ; les plus grands essayaient de regarder au-dessus des têtes. Une chauve-souris tournait sous une arche, affolée par les mouvements. Harry perdit Ron pendant trois secondes et éprouva une peur absurde avant de le retrouver contre son épaule.
Percy les poussait vers l'escalier principal.
— À gauche. Continuez. Ne vous arrêtez pas devant les panneaux.
Harry posa le pied sur la première marche.
Hermione.
Il saisit le bras de Ron.
— Elle n'était pas là.
Ron le fixa.
— Dans les toilettes, dit Harry.
Le visage de son ami perdit sa couleur.
Ils se retournèrent vers Percy. Une élève venait de laisser tomber ses lunettes ; le préfet levait les deux bras pour empêcher le groupe derrière elle de continuer. Harry cria son nom. Quelqu'un le heurta, et Percy cria à son tour, sans le regarder.
Le passage latéral était à quelques mètres.
— On lui dit seulement de sortir, souffla Harry.
Ron regarda l'escalier, puis le passage.
Il courut le premier.
La salle de refuge de Serpentard était une ancienne salle d'étude sans fenêtres basses. Des tables avaient été repoussées contre les murs. Gemma ferma la porte, prononça une formule et déroula la liste de la maison.
Draco avait lâché la main de sa sœur en entrant. Il se tenait maintenant entre Crabbe et Goyle, le menton haut, tandis que ses yeux revenaient sans cesse vers la poignée.
— C'est probablement un exercice, dit un élève de deuxième année.
— Un professeur s'est évanoui, répliqua Daphne.
— Il s'évanouit peut-être souvent.
Personne ne rit.
Gemma appelait les noms. Dracena répondit, puis compta discrètement les premières années. Elle oublia Theodore Nott, caché derrière un grand, recommença et trouva le bon nombre.
La plaque près du bureau afficha une ligne verte.
SERPENTARD. EFFECTIF CONFIRMÉ.
Puis une seconde ligne, orange, traversa le cuivre si vite qu'elle ne put lire que deux mots : vérification, Gryffondor.
— Qu'est-ce qui se passe ? demanda Pansy.
— Nous attendons, dit Gemma.
— Mais en bas ?
— Nous attendons aussi avant d'inventer ce qui s'y passe.
Dracena approuva intérieurement la réponse. Puis elle se rendit compte qu'elle avait commencé à imaginer le troll dans leur dortoir, sa main sur les rideaux de son lit.
Elle serra les dents.
Draco s'assit à côté d'elle.
— Tu crois qu'il peut monter ?
— Oui.
Il la regarda.
— Tu pourrais dire autre chose.
— La porte est protégée. Les professeurs savent où nous sommes.
— Tu n'en sais rien.
Elle désigna la ligne verte.
— Ça, je le sais.
Il fixa la plaque. Sa respiration se ralentit un peu.
Dracena garda sa main sur le banc, près de la sienne, sans le toucher.
Harry et Ron atteignirent la galerie des cartes par un escalier de service.
Au palier précédent, une silhouette noire avait traversé le couloir au-dessus d'eux. Harry avait reconnu Rogue. Le professeur montait rapidement vers le troisième étage, une main près du mur.
— Pourquoi il va là-haut ?
Ron ne répondit pas.
Une odeur venait de les atteindre.
Harry la sentit d'abord au fond de la bouche : quelque chose de rance, de mouillé, mêlé à la puanteur des déchets qu'on avait oubliés dans une poubelle fermée. Puis un choc sourd fit vibrer la rampe.
Ils s'arrêtèrent.
Au bout de la galerie, une masse grise passa devant une porte.
Harry avait pensé qu'un troll ressemblerait à Hagrid en plus laid. La chose qu'il voyait n'avait pas les proportions d'un homme. Ses bras descendaient trop bas ; ses épaules semblaient porter directement sa tête. Une massue traînait derrière elle, heurtant la pierre à chaque pas.
Ron recula contre Harry.
Le troll tourna la tête vers un bruit qu'ils n'avaient pas entendu. Il poussa une porte peinte en bleu, l'arracha presque de ses gonds et entra.
Un cri retentit.
Hermione.
Harry partit avant de décider de courir.
— Attends ! cria Ron.
Il le suivit pourtant.
Harry sortit sa baguette en franchissant la porte, sans savoir quel sort il pourrait utiliser. Dans les toilettes, un lavabo venait de se détacher du mur. L'eau jaillissait d'un tuyau brisé. Hermione était coincée près de la dernière cabine, les deux mains devant elle, sa baguette tombée à ses pieds.
Le troll leva sa massue.
Harry attrapa le premier objet à sa portée, une boîte métallique pleine de savon, et la lança contre la porte d'une cabine vide.
Le fracas fit tourner la créature.
— Hermione, viens !
Elle le regarda.
Ses yeux semblaient immenses. Elle ne bougea pas.
Le troll avança vers Harry. Son pied écrasa la boîte avec un bruit de ferraille. Harry recula ; son talon glissa sur le carrelage mouillé. Il se rattrapa au montant de la porte au moment où la massue s'abattait sur le lavabo qui se trouvait à côté de lui.
Des éclats de porcelaine lui frappèrent la joue.
— Hé !
Ron avait ramassé un morceau de tuyau. Il le jeta contre le dos du troll. Le choc produisit un bruit ridicule, comme un caillou contre un tapis.
La créature se retourna néanmoins.
Harry se glissa derrière elle, les chaussures dérapant dans l'eau. Il atteignit Hermione et lui prit le bras.
— Il faut sortir.
Elle essaya de parler. Aucun mot ne vint.
Harry tira doucement, puis plus fort. Elle se décolla du mur. Un pas. Un deuxième.
Ron recula vers les fenêtres.
Il venait de comprendre qu'il avait attiré le troll du mauvais côté : entre lui et la porte se dressait maintenant une montagne de chair grise, et derrière lui il n'y avait qu'un mur.
Harry le vit lever sa baguette. Il vit aussi la massue remonter.
Il lâcha Hermione.
Un morceau de cloison penchait contre l'épaule du troll. Harry posa le pied dessus, sentit le bois céder et sauta. Ses bras se refermèrent autour d'un cou si large qu'il ne put joindre ses mains. L'odeur lui remplit le nez. Il tira sur la peau rêche, cherchant n'importe quelle prise.
Le troll poussa un hurlement.
Harry comprit qu'il tenait encore sa baguette quand il la sentit s'enfoncer contre le visage de la créature.
Le monde se mit à tourner.
Un mur passa devant lui, puis le plafond. Ses pieds ne touchaient plus rien. Le troll secouait la tête, essayait de l'attraper, frappait l'air avec sa massue. Harry s'accrocha de toutes ses forces.
— Ron !
Son cri se brisa.
Ron leva sa baguette.
Il n'avait pas trouvé de formule pour assommer un troll. Il ne connaissait pas de sort qui fasse disparaître une massue, ni de moyen de tirer Harry jusque sur le sol. Il voyait seulement ce morceau de bois qui allait finir par le toucher.
Un mouvement. Une inflexion du poignet.
La voix d'Hermione, le matin.
— Wingardium Leviosa !
La massue s'arrêta.
Pendant une seconde, le troll sembla aussi étonné que lui. Ses doigts s'ouvrirent ; le bois s'éleva, lentement d'abord, puis plus vite.
Ron leva le bras trop haut.
La massue bascula au-dessus de la tête grise.
Harry vit sa grande extrémité se retourner vers eux.
Il se laissa tomber.
Le choc arriva avant qu'il ait touché le sol. Un bruit mat, énorme. Le troll chancela. Harry roula dans l'eau tandis qu'une main grise frappait le carrelage à quelques centimètres de sa jambe.
Puis la créature s'effondra.
Le silence qui suivit ne fut pas vraiment du silence. Il y avait l'eau, le souffle de Ron, un petit tintement régulier provenant d'un morceau de miroir qui oscillait encore contre le mur.
Harry resta à quatre pattes.
Il ne savait pas s'il avait mal. Il regardait sa main, qui tremblait tellement qu'il lui semblait qu'elle appartenait à quelqu'un d'autre.
— Harry ?
Hermione s'était agenouillée près de lui.
Il releva la tête.
— Ron ?
— Là.
Son ami se tenait toujours contre le mur, la baguette pointée vers un endroit où il n'y avait plus rien.
Le troll inspira avec un bruit de canalisation bouchée.
Tous les trois sursautèrent.
— Il est vivant, dit Hermione.
Elle le dit d'une voix étranglée, puis se mit à pleurer.
McGonagall arriva la première.
Harry n'avait jamais été aussi heureux de voir quelqu'un qui paraissait aussi furieux. Quirrell la suivait, soutenu un instant par le chambranle. Rogue entra quelques secondes après lui.
McGonagall regarda le troll, les lavabos détruits, les trois enfants.
— Vos baguettes baissées. Éloignez-vous de lui.
Rogue passa devant eux. Un lien sombre jaillit de sa baguette et se referma autour des poignets de la créature. Quirrell vérifia sa respiration, sans s'approcher plus qu'il n'était nécessaire.
— Qui est blessé ? demanda McGonagall.
Personne ne répondit.
— Ce n'est pas une question facultative.
Hermione désigna la joue de Harry. Il la toucha et trouva du sang sur ses doigts.
La professeure lui tendit un linge sorti de sa poche.
— Appuyez. Maintenant, expliquez-moi pourquoi trois élèves manquent à l'appel alors qu'une évacuation a été ordonnée.
Ron ouvrit la bouche.
— C'est moi, dit Hermione.
Harry tourna la tête.
— Je suis restée ici. Je ne voulais pas aller au banquet. Ils sont venus me prévenir.
Sa voix tremblait encore. Elle regardait McGonagall avec un effort visible.
— Ils ne savaient pas qu'il serait là.
La professeure resta silencieuse.
Hermione n'avait pas inventé d'exploit. Elle n'avait pas prétendu chasser le troll. Elle avait simplement choisi ce qu'elle dirait, et ce qu'elle garderait pour elle.
— Nous aurions dû prévenir Percy, dit Harry.
— Nous avons essayé, ajouta Ron. Mais après…
Il regarda la porte arrachée.
Il ne trouva pas de fin à sa phrase.
McGonagall s'agenouilla devant Hermione pour examiner ses mains. Ce geste rendit soudain les événements plus réels que le troll étendu derrière eux.
— Vous auriez dû rester avec votre groupe et informer un adulte, dit-elle aux garçons. Une bonne intention ne vous protège pas d'un coup de massue.
Harry baissa les yeux.
— Oui, madame.
— Nous parlerons des points et des conséquences lorsque madame Pomfresh vous aura examinés. Tous les trois.
Rogue s'était redressé. Harry aperçut une déchirure au bas de sa robe, puis la main du professeur rabattit le tissu.
— Le couloir est dégagé, dit-il.
Son visage ne révélait rien.
Harry se souvint de la silhouette dans l'escalier. Il aurait voulu demander où Rogue était allé.
McGonagall posa une main entre ses épaules pour le guider vers la sortie.
Cette fois, il suivit sans poser de question.
On autorisa Serpentard à quitter la salle de refuge bien après huit heures.
Gemma avait reçu trois messages avant celui qui ouvrait la porte. Aucun ne disait comment le troll était entré. Dracena connaissait maintenant la différence entre disposer d'un système de communication et obtenir une réponse à la question qu'on se posait.
Dans l'escalier, Draco se remit à parler.
— Père écrira au directeur. Un troll ! Ils nous font remplir des fiches pour envoyer un message, et ils laissent entrer…
— Tu ne sais pas ce qui s'est passé.
— Personne ne sait. C'est bien le problème.
Pour une fois, Dracena ne trouva rien à répondre.
Près du hall, elles croisèrent un préfet de Gryffondor qui demandait à Gemma si les trois premières années avaient été ramenés.
— À l'infirmerie, répondit-elle. Potter, Weasley et Granger. Ils sont hors de danger.
Draco se retourna.
— Potter ?
Gemma le fit avancer.
Les questions commencèrent aussitôt. Quelqu'un affirma que le troll était entré dans la tour de Gryffondor ; un autre prétendit qu'Harry lui avait jeté un sort appris chez les Dursley. Dracena corrigea cette absurdité sans même ralentir.
— Ses tuteurs sont moldus.
— Tu en sais des choses sur lui, observa Pansy.
— J'écoute quand on parle. Tu devrais essayer.
Elle avait répondu trop vite.
Elle regarda devant elle. Au bout du couloir, une vitre refléta ses cheveux défaits et ses joues pâles. Elle voulut savoir ce que Potter avait fait, exactement. Comment il avait pu se retrouver là, pourquoi Weasley l'avait suivi, si Granger avait eu peur.
Bien sûr qu'elle avait eu peur.
Dracena revit son propre frère fixant la porte protégée.
Elle cessa de poser des questions.
Madame Pomfresh nettoya la joue de Harry, examina son épaule et lui fit boire une potion dont le goût lui donna envie de retourner affronter le troll.
Ron avait un bleu sur l'avant-bras. Hermione ne semblait pas blessée, mais chaque fois qu'une porte claquait elle se raidissait.
On les garda plus d'une heure. McGonagall revint, retira des points pour l'abandon du groupe, en accorda d'autres pour la maîtrise d'un sortilège dans une situation dangereuse, puis leur expliqua très clairement qu'ils ne devaient tirer de ce calcul aucune permission de recommencer.
Ron hocha la tête avec une application désespérée.
Ils remontèrent accompagnés par Percy. Celui-ci leur fit un discours sur les listes d'appel. Harry l'écouta jusqu'au bout. Il ne l'avait jamais entendu parler aussi vite.
À l'entrée de la salle commune, Hermione s'arrêta.
— Je voudrais juste…
Percy les regarda, hésita, puis entra pour prévenir que tout allait bien.
Les trois enfants restèrent sur le palier.
Ron fixa ses chaussures.
— Ce que j'ai dit, ce matin…
Hermione baissa la tête.
— Je l'ai entendu.
— Je sais.
Il déglutit.
— C'était méchant.
Elle ne répondit pas immédiatement. Harry attendit avec eux.
— Oui, dit-elle enfin.
Ron hocha la tête. Il avait l'air de quelqu'un qui aurait préféré recevoir une punition précise.
— Je suis désolé.
Hermione essuya son nez du revers de sa manche, s'en aperçut et eut une grimace.
— Je corrige tout le temps les gens, dit-elle.
— Ça n'obligeait personne à te parler comme ça, répondit Harry.
Elle le regarda.
Il fut surpris d'avoir dit la phrase aussi simplement.
— Merci d'être venus, murmura-t-elle.
Ron remua une épaule.
— Tu aurais pu courir un peu plus vite.
Harry lui donna un coup de coude.
— Je plaisantais !
Hermione eut un rire court, aussitôt interrompu par un sanglot qui la surprit elle-même. Puis elle rit de nouveau. Ron se mit à rire aussi, nerveusement, et Harry sentit quelque chose se desserrer dans sa poitrine.
Derrière le portrait, la salle commune faisait du bruit. Une voix demandait s'il restait de la tarte. Une autre répondait qu'on ne pouvait pas cacher une assiette sous un fauteuil et l'appeler une réserve officielle.
Hermione regarda l'ouverture.
— Je n'ai rien mangé depuis ce matin.
— Moi non plus, dit Ron.
Harry le fixa.
— Tu as déjeuné.
— Ça paraît loin.
Ils entrèrent ensemble.
Neville leur avait gardé une place et trois assiettes. Il ne posa aucune question avant de leur donner les couverts.
Harry s'assit entre Ron et Hermione. Sa joue tirait un peu, son épaule commençait à lui faire mal, et il avait encore dans le nez une odeur qu'il craignait de ne jamais oublier.
Pourtant, lorsque Hermione lui passa le pain sans qu'il ait besoin de le demander, il repensa au matin, à la date inscrite sur le tableau.
La journée avait été terrible.
Elle ne lui appartenait plus tout à fait de la même manière.