Le lundi suivant, Dracena apprit qu'une question précise pouvait vous valoir un refus tout aussi précis qu'une mauvaise question.
Madame Pince avait posé son index sur la fiche sans même s'asseoir.
— Les registres d'affectation des locaux ne sont pas en libre consultation.
— Je ne demande pas les registres actuels.
— Je sais lire, miss Malfoy.
Dracena se tut. Derrière elle, une chaise racla le sol. Le regard de la bibliothécaire passa par-dessus son épaule et le bruit cessa au milieu de sa protestation.
Sur la fiche, Dracena avait inscrit les trois anciennes désignations relevées le samedi : salle des transformations volumineuses, salle des exercices appliqués, cabinet de préparation. Elle avait ajouté les dates de deux plans publiés à plusieurs décennies de distance. Aucun n'employait les mêmes numéros. Elle avait trouvé cette variation prometteuse jusqu'à ce que madame Pince lui explique que l'escalier avait été déplacé, que le couloir avait été raccourci et qu'un plan ancien ne constituait pas une autorisation de visite.
— Je voudrais seulement savoir quand ces salles ont cessé de servir aux cours.
— Pour quel devoir ?
— Ce n'est pas un devoir.
La bibliothécaire attendit.
Dracena comprit que le silence ne lui servirait à rien.
— J'essaie de comprendre l'histoire du château.
— Alors commencez par les ouvrages qui portent ce titre.
Madame Pince lui rendit sa fiche. La conversation était terminée avec une propreté qui rendait toute réplique inutile.
Dracena retourna à sa table.
Tracey avait posé sa joue dans sa main. Elle dessinait le même nœud de sortilège depuis dix minutes ; chaque nouvelle tentative avait une boucle de plus que la précédente.
— Ça s'est bien passé ?
— Magnifiquement.
— Tu as ce visage-là quand ça s'est magnifiquement passé.
Dracena replia la fiche trop soigneusement.
— Elle pourrait au moins m'expliquer ce qui est interdit dans un registre vieux de cent ans.
— Les cent dernières années, peut-être.
— Très spirituel.
Tracey tourna sa feuille vers elle.
— Est-ce que tu peux regarder ça ? Je ne comprends pas où je me trompe.
Dracena aperçut l'erreur immédiatement. Elle prit la plume et corrigea le dessin en trois traits.
— Là.
— Là où ?
— Ici. Tu inverses les deux croisements.
— Oui, mais je ne vois pas comment tu arrives à celui du dessus.
Dracena allait recommencer plus vite. Elle s'arrêta devant la bouche serrée de Tracey.
— Montre-moi ton mouvement.
Elles travaillèrent jusqu'à la cloche du déjeuner. Lorsque Tracey réussit enfin, le petit cordon de laine se noua autour du pied de l'encrier, si fort qu'elles durent porter les deux ensemble jusqu'au bureau de madame Pince pour demander des ciseaux.
La bibliothécaire ne fit aucun commentaire.
Ce fut presque pire.
Harry détestait le moment où Quirrell leur demandait de fermer leurs livres.
Cela annonçait d'ordinaire une démonstration.
Le professeur avait disposé trois boîtes sur son bureau. Des griffures régulières venaient de celle du milieu ; les deux autres ne produisaient aucun bruit. Ron se pencha vers Harry.
— Je mise sur celle qui veut sortir.
Hermione lui toucha le coude.
Quirrell les fit taire d'un geste hésitant.
— Le… le danger n'a pas toujours la politesse de se manifester avant votre arrivée.
Il ouvrit la boîte de gauche. Une poignée de plumes grises reposait sur un tissu.
— Vous pourriez considérer ceci comme parfaitement inoffensif.
— Ça dépend de l'oiseau, murmura Ron.
Harry sourit malgré lui, puis regarda Quirrell. Il avait repensé aux paroles de Rogue en croisant les deux professeurs dans un escalier, le matin même. Ils ne s'étaient pas parlé. Quirrell s'était simplement écarté pour laisser passer l'autre, et Harry avait trouvé dans ce petit mouvement de quoi nourrir sa colère pendant tout le trajet.
Le professeur effleura une plume du bout de sa baguette. Elle se redressa et pointa son extrémité vers sa main. Plusieurs élèves reculèrent.
— Une… une modification mineure. Il faut apprendre à reconnaître l'effet sans supposer l'intention.
Harry leva la main.
— Et si quelqu'un fait exprès de vous menacer sans lancer de sort ?
Quirrell cessa de regarder la plume.
— Pardon ?
— S'il veut vous forcer à faire quelque chose.
Un silence inhabituel passa entre les tables.
— Ce n'est pas… exactement le sujet, Potter.
— Mais comment on fait pour…
— On s'adresse à un professeur, dit Hermione à voix basse.
Harry lui lança un regard irrité. Il essayait justement d'en aider un.
Quirrell referma la boîte. La plume gratta une fois le couvercle, avec un bruit plus sec que celui de la boîte centrale.
— Il existe des personnes compétentes pour… pour traiter ce genre de difficultés. Nous allons reprendre.
Il n'interrogea plus Harry.
À la sortie, le garçon attendit près de la porte pendant que Ron et Hermione rangeaient leurs affaires. Il chercha une phrase qui ne contiendrait ni le nom de Rogue ni celui de la Pierre.
Quirrell le vit attendre.
— Vous avez oublié quelque chose ?
— Non. Je voulais juste dire… si vous avez besoin de parler au professeur Dumbledore…
Le visage du professeur se ferma si vite que Harry crut d'abord avoir mal vu.
— Je sais où se trouve son bureau, Potter.
Sa voix n'avait presque pas hésité.
Harry sentit ses oreilles chauffer.
— Oui, monsieur.
Il sortit sans attendre les autres.
Dans le couloir, Hermione le rattrapa.
— Il ne t'a rien demandé.
— Il n'a peut-être pas le droit de demander.
— Tu ne sais pas ce qui se passe.
— Je sais ce que j'ai entendu.
— C'est différent.
Ron arriva avec son sac ouvert, deux parchemins serrés sous le bras.
— Tu pourrais le laisser respirer, Hermione.
— Je ne parle pas de Harry.
Ils se turent tous les trois.
Plus loin, Dracena descendait l'escalier avec Daphne. Elle aperçut leur groupe immobile et le regard fâché de Potter. Il avait encore cette manière de se placer au milieu du passage comme si un événement important venait forcément de se produire autour de lui.
Elle fit un détour ostensiblement large.
— Ne vous dérangez pas pour les gens qui ont cours.
— On pourrait essayer, pour changer, répondit Harry.
Daphne leva les yeux au ciel. Dracena poursuivit sa route, en se demandant pourquoi il avait l'air aussi furieux avant même qu'elle lui parle.
Elle se reprocha aussitôt de s'être posé la question.
Ce fut le professeur Binns qui lui ouvrit une porte.
Il n'en eut probablement pas conscience.
À la fin du cours du jeudi, Dracena l'avait interrogé sur le cabinet de préparation mentionné dans un plan de l'école. Binns, qui traversait déjà son tableau, s'était arrêté avec une partie du torse encore prise dans la surface noire.
— Les numéros sont récents, dit-il.
Dracena attendit une précision.
— Relativement, ajouta-t-il.
— Je cherche les anciens noms des salles de métamorphose.
— Les procès-verbaux des fournitures pédagogiques. Annexe des comptes. Ils mentionnent les destinataires.
— On peut les consulter ?
— Dans mon temps, certainement.
Il traversa le reste du tableau.
Dracena resta seule devant les dates de trois rébellions de gobelins. Elle avait une nouvelle piste et aucune idée de l'époque à laquelle le professeur venait de faire référence.
Cette fois, elle ne demanda pas les registres d'affectation.
Madame Pince examina les références copiées au propre, puis son visage.
— Binns vous envoie ?
— Il m'a indiqué cette série.
— Ce n'est pas ce que j'ai demandé.
Dracena sentit la différence. Elle aurait pu employer le nom du professeur comme une permission, et peut-être cela aurait-il suffi.
— Il ne m'a pas donné d'autorisation, admit-elle.
La bibliothécaire garda le silence un instant.
— Certains volumes sont consultables. Les annexes anciennes uniquement. Ici, à cette table. Vous ne détachez rien, vous n'aplatissez pas les reliures et vous me montrez vos notes avant de partir.
— Mes notes ?
— Vous pouvez aussi renoncer.
Dracena serra sa fiche.
— Je reviendrai samedi.
— Avec les mains propres.
La précision était offensante. Dracena eut la présence d'esprit de n'en rien dire.
Les comptes anciens avaient une odeur de laine humide et de colle.
Elle avait imaginé du cuir, des cachets impressionnants, peut-être des annotations capables de bouger à la lumière. Le premier volume ressemblait à un cahier d'écolier trop épais, couvert de taches brunes. Plusieurs pages portaient les empreintes grisâtres d'un pouce.
Tracey s'assit en face d'elle.
— Pourquoi tu viens ? demanda Dracena.
— Parce que tu as dit que tu voulais que je vienne.
— J'ai dit que tu pouvais.
— Je peux repartir.
Dracena poussa le second volume vers elle.
— Cherche les commandes de cages, de socles ou de tables renforcées.
— Pourquoi ?
— Les transformations volumineuses. Il fallait bien poser les choses quelque part.
— Tu peux demander au professeur McGonagall.
— Elle voudra savoir pourquoi.
Tracey regarda autour d'elle, puis les deux volumes, puis la fiche.
— J'imagine que madame Pince ne s'est posé aucune question.
Dracena ouvrit le registre.
Elles trouvèrent onze livraisons de chandelles, une plainte concernant des bassines trop peu profondes et quatre demandes successives pour un nouveau poêle. Le poêle fut livré l'année suivante ; il fumait. La personne chargée du cours exigea qu'on le remplace. Deux pages plus loin, quelqu'un avait écrit : « Le poêle ne fume plus. Les rideaux, si. »
Tracey se couvrit la bouche.
Dracena se pencha pour lire.
Elles furent obligées d'attendre que leur rire cesse avant de tourner la page. Madame Pince les regardait depuis son bureau.
— C'était une école, dit Tracey à voix basse.
— Merci. J'avais remarqué.
— Je veux dire… avant nous aussi.
Dracena comprit ce qu'elle voulait dire, mais ne le reconnut pas. Les vieux noms inscrits en colonnes avaient cessé d'appartenir à des portraits. Ils avaient eu froid, renversé de l'encre et commandé de mauvais rideaux.
Au bout d'une heure, elle trouva une livraison au cabinet de préparation oriental : trois socles roulants, deux armoires à fermeture commune, un jeu de panneaux ignifugés. La ligne suivante mentionnait un remplacement des charnières dans la pièce contiguë.
Elle nota les références.
— Tu as trouvé ? demanda Tracey.
— Peut-être.
Elle compara les deux plans. L'ancien cabinet se trouvait à proximité du secteur interdit, mais pas forcément derrière la porte qu'elle connaissait. Le mur figurant sur le second dessin n'existait pas sur le premier. Ou bien il existait et n'avait pas été représenté.
Elle avait besoin d'un plan intermédiaire.
Le troisième volume contenait un inventaire plus récent. Elle le feuilleta avec précaution et s'arrêta sur une feuille plus blanche insérée dans la reliure.
BORDEREAU DE RECONDITIONNEMENT.
En dessous, une date d'août 2026.
Son cœur accéléra.
Elle lut les premières lignes : déplacement de deux armoires, reprise des charnières, pose de joints. Puis une colonne de visas, des initiales et un numéro de lot. Au bas, la mention « mise à disposition du personnel enseignant ».
Elle chercha les noms.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Tracey.
Dracena leva un doigt sans la regarder.
Une petite croix rouge apparut au bord de la feuille.
Elle retira la main.
La croix s'allongea en un trait qui remonta jusqu'à la reliure. Un tintement discret vint du bureau.
Madame Pince était déjà debout.
— Ne touchez plus à rien.
Dracena se figea.
— C'était dans le volume.
— J'ai des yeux.
La bibliothécaire posa une baguette fine sur la feuille et lut quelques lignes. Puis elle referma le cahier.
— Cette pièce n'aurait pas dû s'y trouver.
— Je n'y suis pour rien.
— Je ne vous ai pas accusée de l'y avoir mise.
La distinction ne rassura pas Dracena. Madame Pince demanda ses notes. Elle les lui tendit, le visage chaud.
La bibliothécaire vérifia chaque page.
— Vous avez copié quelque chose de ce bordereau ?
— Non.
— Retenu ?
Dracena hésita.
— La date. Des travaux. Je n'ai pas eu le temps de lire les noms.
— C'est bien ce que je pensais.
— Je n'ai enfreint aucune règle.
Madame Pince leva les yeux.
— Vous avez trouvé une pièce mal classée. Vous avez commencé à la lire. Je vous ai arrêtée. Pour le moment, c'est tout.
— Alors pourquoi…
— Parce que les documents récents ne sont pas consultables. Une erreur de rangement ne change pas leur statut.
Elle rendit les notes anciennes et emporta le volume.
Dracena resta devant l'espace vide.
Tracey attendit que la bibliothécaire se soit éloignée.
— Elle aurait pu dire merci de l'avoir trouvée.
Dracena la regarda, surprise.
— Oui.
— Mais toi, tu aurais continué.
— Bien sûr que j'aurais continué.
Tracey hocha lentement la tête.
Le soulagement d'être comprise disparut presque aussitôt. Dracena n'était pas certaine que Tracey approuvât ce qu'elle comprenait.
Le lendemain, Dracena écrivit à son père.
Elle posa sur la table le papier offert à Noël. Les bords portaient un filigrane qu'il fallait incliner pour voir ; elle le choisit parce qu'il faisait sérieux.
« Cher Père, dans le cadre de mes recherches sur l'histoire de Poudlard… »
Elle s'arrêta.
« Dans le cadre » donnait à une curiosité personnelle l'apparence d'une mission. Cela lui plut et la gêna en même temps.
Elle continua. Elle expliqua les plans, les anciens noms, les registres. Elle ne mentionna ni la porte interdite, ni le bordereau, ni le refus de madame Pince. Puis elle demanda s'il pouvait lui envoyer les extraits des rapports du conseil concernant les changements d'affectation des salles durant l'été.
Elle relut.
L'effet était excellent. On aurait cru une élève appliquée, abandonnée au milieu d'un travail raisonnable par une bibliothèque mal organisée.
— Tu écris à Père ? demanda Draco en s'asseyant près d'elle.
Elle couvrit la fin de la lettre d'un buvard.
— Oui.
— Dis-lui que je n'ai pas encore reçu les gants. Ceux du balai. Pas ceux qu'il a envoyés, ce sont ceux de cérémonie.
— Il y a une différence visible.
— Apparemment pas pour tout le monde.
Il tira vers lui un livre et resta un instant sans l'ouvrir.
— C'est pour tes salles ?
Dracena ne répondit pas.
— Tu vas lui demander d'écrire à Dumbledore ?
— Je vais lui demander des documents.
— Alors il écrira à Dumbledore.
Elle regarda la lettre.
Elle savait que Draco avait raison. Son père ne lui demanderait peut-être même pas son avis. Il verrait un problème, un nom, une façon de rappeler sa place dans l'administration de l'école.
— Je ne lui demande pas d'intervenir.
— Tu lui demandes pourquoi on ne te donne pas quelque chose.
Draco ouvrit enfin son livre.
Il ne l'avait pas dit pour la piquer. Il connaissait simplement leur père.
Dracena attendit qu'il se plonge dans sa lecture, puis reprit la lettre. Elle imagina madame Pince convoquée pour expliquer un refus parfaitement conforme au règlement. Elle imagina Potter apprenant qu'elle avait fait appel à Lucius Malfoy pour obtenir un cahier.
Cette seconde image la vexa davantage que la première. Elle aurait préféré que ce soit l'inverse.
Elle déchira la feuille.
Draco releva la tête.
— Tu peux quand même parler des gants.
— Écris ta propre lettre.
— Tu as tout le papier.
Elle lui en tendit une feuille avec une brutalité inutile.
Février se termina dans une pluie qui semblait tomber aussi à l'intérieur des chaussures.
Harry et Ron passaient leurs soirées à sécher leurs chaussettes trop près du feu. Hermione avait commencé à organiser ses notes pour les examens, ce qui lui valait d'être accueillie par des soupirs dès qu'elle sortait une règle.
— Tu n'es pas obligée de faire des colonnes, dit Ron.
— Elles existent même si je ne les trace pas. Il y a ce que je sais, ce que je confonds et ce que je dois revoir.
— Chez moi, les deux dernières se recouvrent.
Harry rit, puis posa sa plume. Il avait écrit le nom de Rogue sur le coin de son devoir de botanique.
Il le raya.
La Pierre était toujours là. Il ne l'avait pas vue, mais l'interdiction du troisième étage demeurait, Quirrell donnait ses cours et Rogue parcourait le château avec sa mauvaise humeur intacte. L'absence d'événement aurait dû le calmer. Elle le laissait dans l'attente d'un bruit qu'il ne pouvait pas entendre.
Hermione remarqua le mot barré.
— On pourrait encore parler à McGonagall.
— Pour lui dire qu'il fait peur à Quirrell ?
— Pour raconter la conversation après le match. Exactement.
Ils y allèrent le lendemain.
McGonagall les reçut à la fin de la matinée, debout derrière un bureau encombré de copies. Harry rapporta les mots qu'il avait entendus, en séparant les phrases certaines des bribes qu'il n'avait pas comprises. Hermione le reprit une fois. Il se retint de protester.
La professeure prit quelques notes.
— Vous avez bien fait de venir.
Harry sentit un soulagement immédiat.
— Alors vous allez…
— Je vais transmettre votre récit au directeur et parler aux personnes concernées. Je ne vous rendrai pas compte de ces entretiens.
Le soulagement s'arrêta.
— Mais s'il essaie de…
— Potter. Vous avez entendu un échange entre deux adultes. Certains mots vous ont inquiété. Nous les vérifierons. Ce n'est pas à vous de mener ces vérifications.
Ron regarda le tapis.
Harry serra les mains derrière son dos.
— Et si vous vous trompez ?
McGonagall posa sa plume.
— Alors il nous appartiendra d'en répondre. Mais vous mettre en danger ne nous rendra pas plus infaillibles.
Elle n'avait pas haussé la voix. Harry aurait presque préféré qu'elle le fasse.
En ressortant, il eut l'impression désagréable d'avoir accompli la bonne chose et de n'en avoir retiré aucune certitude.
— Au moins, ils savent, dit Hermione.
— Ils savaient déjà plein de choses.
— Maintenant, ils savent celle-ci.
Ron resserra son sac sur son épaule.
— On va manger ?
Harry le suivit. Il avait faim, ce qui lui parut une réaction indigne à la situation jusqu'à ce qu'il comprenne que Ron aussi essayait simplement de trouver quelque chose qu'ils pouvaient faire.
Le professeur Flitwick convoqua Dracena le mercredi suivant.
Elle monta à son bureau en préparant une défense complète. Elle avait respecté les horaires, utilisé les documents autorisés et remis ses notes. Si madame Pince avait omis l'un de ces éléments, elle le préciserait.
Sur le bureau, le bordereau reposait sous un presse-papiers.
Flitwick lui désigna une chaise.
— Madame Pince m'a signalé un mauvais classement. Elle me dit que vous avez été coopérative.
La défense soigneusement construite perdit son premier étage.
— Oui, monsieur.
— Elle me dit aussi que vous vous intéressez toujours à cette galerie.
Dracena regarda le bordereau.
— Les anciens plans ne correspondent pas.
— Les nouveaux non plus, si vous les consultez un mardi où l'escalier n'est pas d'humeur.
Elle ne savait pas si elle devait sourire.
Flitwick rapprocha une boîte de fiches.
— L'histoire des lieux est un sujet intéressant. L'accès aux installations actuelles est une autre question. Vous essayez de faire entrer la seconde dans la première.
Elle sentit sa nuque se raidir.
— Vous avez changé des protections en août.
— Oui.
La réponse était si directe qu'elle resta silencieuse.
— Plusieurs protections, précisa Flitwick. Dans plusieurs parties du château. Certaines ont été remplacées, d'autres déplacées, d'autres simplement révisées. Le document que vous avez vu ne constitue pas une carte des secrets de l'école.
— Je n'ai pas dit que…
Il la regarda avec douceur. Elle s'arrêta.
— Est-ce que je peux au moins savoir pourquoi ces salles-là sont interdites ?
— Parce que le directeur en a réservé l'usage et que ce qu'elles contiennent ne convient pas à des élèves.
— Des élèves de première année.
— Des élèves.
Dracena détourna les yeux vers la fenêtre. Le parc avait la couleur de l'étain.
— Alors pourquoi m'autoriser à chercher quoi que ce soit ?
Flitwick resta un moment silencieux.
— Parce qu'une limite sur un sujet ne rend pas tous les autres inutiles. Vous avez découvert les déplacements des salles de métamorphose. Vous avez appris à comparer des sources qui n'emploient pas les mêmes termes. Ce travail ne devient pas nul parce qu'il ne vous donne pas accès à une porte.
Elle aurait pu lui répondre que la porte était précisément ce qui l'intéressait.
Il le savait.
Cela l'agaçait davantage.
— J'ai une proposition, poursuivit-il. Le catalogue des anciens supports de cours doit être repris avant leur transfert. Plusieurs fiches utilisent des noms abandonnés. Vous pouvez m'aider à établir les correspondances, le samedi, pendant une heure. Documents sélectionnés, travail ici. Aucune permission supplémentaire.
Dracena observa la boîte.
Ce pouvait être une manière élégante de lui donner une occupation sans importance. Ce pouvait être un vrai travail.
— Est-ce que mes corrections seront utilisées ?
— Si elles sont exactes.
Elle hésita, puis acquiesça.
— Bien, dit Flitwick. Et la prochaine fois que vous trouvez une pièce récente dans un registre ancien, appelez madame Pince avant de la lire.
— Même si elle est devant moi ?
— Surtout dans ce cas.
Le premier samedi, Dracena découvrit que le travail réel avait moins d'allure que l'enquête clandestine.
Il consistait à décider si « support articulé numéro quatre » désignait le squelette métallique de la fiche bleue ou le trépied figurant sur la fiche jaune. Puis à reconnaître qu'elle n'en savait rien. Puis à écrire « correspondance incertaine » au lieu de choisir le plus probable.
Flitwick corrigea trois de ses certitudes en vingt minutes.
La quatrième lui résista.
— Ce n'est pas le même meuble, dit Dracena.
— La description est presque identique.
— Celui-ci a quatre serrures. Celui-là une fermeture commune pour deux portes.
Le professeur rapprocha les fiches.
— Vous avez raison.
Elle sentit une satisfaction ridicule lui réchauffer les joues.
— Le mot est mal recopié ici, ajouta-t-elle trop vite.
— Celui-là est exact. C'est une ancienne orthographe.
La satisfaction redescendit d'un étage.
À la fin de l'heure, elle avait établi cinq correspondances et laissé neuf questions ouvertes. Flitwick rangea les fiches dans une boîte portant son nom à côté de celui de Dracena.
Elle regarda l'étiquette un peu plus longtemps qu'elle ne l'aurait voulu.
En mars, elle revint trois fois.
Elle apprit que les archives ne répondaient pas aux questions dans l'ordre où on les posait. Certaines mentionnaient le prix d'une poignée mais pas la pièce à laquelle elle appartenait. D'autres décrivaient un incident en détail sans dire qui avait été blessé. Il fallait conserver les blancs au lieu de les remplir avec ce qui paraissait logique.
Ce fut la partie qu'elle trouva la plus difficile.
Un samedi, Quirrell passa prendre un dossier de fournitures. Il frappa deux fois avant d'entrer et garda sa main sur la poignée.
— Je… je repasserai si vous êtes occupé.
— Je vous ai préparé le relevé, répondit Flitwick.
Dracena baissa les yeux sur sa fiche, assez lentement pour voir le titre du dossier : matériel de démonstration. Quirrell le prit, mais s'arrêta avant de repartir. Son regard était descendu jusqu'aux deux dessins posés près du coude de Dracena.
— Vous… vous travaillez sur les changements de salles ?
— Sur les supports anciens, monsieur. Certains objets ont gardé leurs numéros alors qu'on a déplacé les pièces où ils étaient rangés.
Elle retourna la fiche pour lui montrer le problème. Sur un plan, une ligne de cuivre reliait le cabinet de préparation à un petit poste de service. Sur le plan plus récent, la pièce avait changé de nom, mais la ligne n'avait pas disparu : elle ressortait au bord d'un dessin consacré aux relais.
— Je ne comprends pas pourquoi on a gardé deux désignations pour un même trajet, dit-elle.
Quirrell s'approcha légèrement. Il ne toucha pas au papier.
— C'est… c'est fréquent, les circuits qu'on réemploie ?
— Quand ils coûtent cher à remplacer, oui. Le document le plus récent appelle cela une dérivation d'attente. Les avis peuvent y patienter avant d'être remis à leur destinataire. Ils ne sont pas censés s'y perdre.
Elle avait répondu avec l'assurance que donnent trois après-midi passés sur une question. Il était agréable, pour une fois, de ne pas devoir expliquer depuis le commencement ce qu'elle avait compris.
— Et le destinataire… sait qu'un avis attend ? demanda Quirrell.
— Seulement si la confirmation lui revient. C'est justement la case que je n'arrive pas à raccorder à l'ancien tableau.
Flitwick leva la tête du registre qu'il refermait.
— Miss Malfoy, les deux inventaires n'ont pas été établis pour les mêmes usages. Ne les faites pas coïncider par politesse.
— Je n'essaie pas de leur faire plaisir, monsieur.
Le professeur eut un sourire. Quirrell remit son dossier sous son bras.
— C'est un travail… très minutieux. Vous avez de la chance d'avoir une élève aussi attentive.
Dracena sentit ses joues chauffer et détesta que cela arrive devant Flitwick.
— Elle apprend surtout à signaler ce qu'elle ne sait pas, répondit celui-ci.
Quirrell prit congé. Son pas s'éloigna dans le couloir ; une des boucles de son écharpe avait accroché un instant la poignée.
Dracena reprit sa fiche. Elle avait parlé d'un circuit que tout professeur pouvait demander à consulter. Rien de confidentiel. Pourtant, elle observa la question qu'elle venait d'inscrire en marge : « Retour de confirmation absent sur la dérivation ? »
— Est-ce que j'ai dit quelque chose d'inexact ? demanda-t-elle.
— Pas à ma connaissance. Mais il y a une différence entre une observation et la conclusion qu'on bâtit autour. Marquez-la.
Elle souligna le point d'interrogation.
À la fin du mois, une lettre de Narcissa lui annonça qu'ils resteraient à Poudlard pendant la courte interruption des cours du printemps. Lucius devait s'absenter, elle-même rejoindrait une parente et les examens approchaient. Draco trouva que trois mauvaises raisons ne formaient pas une bonne raison.
Dracena relut la lettre sans répondre.
— Tu voulais rentrer, dit-il.
— Toi aussi.
— Moi, je le dis.
Elle glissa le papier dans son livre.
Le soir, elle utilisa son miroir au relais. Le visage de sa mère apparut avec un retard, puis le son s'ajusta à ses lèvres. Derrière elle, les tentures du petit salon avaient été changées. Dracena reconnut ce détail avant même de saluer.
— Vous avez retiré les vertes.
— Elles reviendront en hiver.
— Je sais.
Narcissa la regarda un instant.
— Vous avez l'air fatiguée.
— Nous avons beaucoup de devoirs.
— Et vos recherches ?
Dracena se redressa.
— Draco vous en a parlé ?
— Il m'a dit que vous travailliez avec le professeur Flitwick.
Elle se demanda ce que son frère avait ajouté. Qu'elle rentrait avec de la poussière aux manches ? Qu'elle avait renoncé à demander l'aide de leur père ? Qu'elle était insupportable quand une fiche lui résistait ?
— Je remets des descriptions en ordre.
— Cela vous plaît ?
Dracena ouvrit la bouche pour donner une réponse avantageuse. Elle entendit derrière sa mère un bruit de tasse, si familier qu'elle sentit sa gorge se serrer.
— Parfois.
Narcissa sourit légèrement.
— C'est déjà beaucoup.
Elles parlèrent du printemps, des cours et d'une couture défaite à la manche de Draco. Dracena ne dit pas qu'elle aurait aimé être dans le salon, même avec Lucius demandant ses résultats. Au moment de couper la communication, sa mère porta deux doigts à la surface du miroir.
Dracena fit de même.
Le verre resta froid.
La bibliothèque s'était remplie de feuilles de révision.
Hermione avait cessé de proposer des horaires à Ron ; elle les posait simplement devant lui, ce qui revenait au même avec moins de discussion. Harry découvrit qu'il retenait mieux les usages des plantes lorsqu'il dessinait à côté le résultat d'une erreur. Ron entreprit de transformer toute sa botanique en catalogue d'accidents.
Dracena travaillait à la table voisine. Elle ne regardait pas leurs dessins.
Elle en avait vu deux en passant.
L'un était assez drôle.
Elle s'interdit d'en chercher un troisième.
Hagrid entra un après-midi du début d'avril, courbé sous la porte, avec une discrétion qui fit vibrer une étagère. Madame Pince leva immédiatement la tête. Il lui montra un papier et reçut en réponse un geste vers le fond de la salle.
Harry le suivit des yeux.
Hagrid ne venait presque jamais ici.
Il reparut quelques minutes plus tard avec deux livres cachés sous son manteau. Le coin d'une couverture dépassait ; il le repoussa d'un mouvement si évident que Ron interrompit sa phrase au milieu d'un mot.
— Hagrid ?
Le géant s'arrêta.
— Ah. Vous travaillez.
— Oui, répondit Hermione, intriguée.
— C'est bien, ça.
Il regarda les dessins de Ron.
— Enfin… continuez.
Il s'éloigna avant qu'ils puissent poser une question.
Harry échangea un regard avec ses amis.
À la table voisine, Dracena avait observé la même scène. Elle vit Potter attendre quelques secondes puis ranger ses affaires beaucoup trop vite. Granger protesta, mais rangea les siennes. Weasley avait déjà refermé son encrier.
— Ils vont quelque part, murmura Draco, arrivé derrière la chaise de sa sœur.
— Observation remarquable.
— Hagrid leur cache quelque chose.
Dracena regarda la porte.
Pendant une seconde, elle pensa au matériel déplacé, aux salles closes et au garde-chasse qui avait traversé la bibliothèque avec des livres dissimulés. Les morceaux semblaient vouloir s'assembler tout seuls.
Elle baissa les yeux sur ses fiches.
Correspondance incertaine.
— Peut-être qu'il n'a simplement pas envie de leur parler, répondit-elle.
Draco ne l'écoutait plus.
Il regardait Potter sortir.