Hermione Granger regardait, sans le voir, le paysage familier défiler devant ses yeux. Plongée dans des pensées et réflexions contradictoires, son cœur battait plus vite qu'elle ne l'aurait voulu. Au moment où elle était montée dans ce train qu'elle ne connaissait que trop bien, elle doutait encore de sa décision : une année de plus. L'année de la paix, de la réconciliation, de la rédemption et du pardon avait dit la lettre qu'un hibou lui avait apportée au milieu de l'été.
Un choix leur était proposé : commencer leur vie de sorciers émancipés dans les orientations qu'ils avaient décidées, ou revenir, une dernière année, pour réparer, se reconstruire ensemble, et tourner la page du livre de Poudlard sur un dernier chapitre plus serein et apaisé. La suite de la lettre détaillait les modalités de cette huitième année : des chambres individuelles, des enseignements nouveaux, l'intervention de prestigieux sorciers pour transmettre leurs savoirs. Malgré l'attrait de cette proposition et son amour pour l'instruction, Hermione avait hésité longuement. Les stigmates de la guerre s'étaient profondément imprégnés en elle et revenir sur les lieux de souvenirs si douloureux était insupportable.
Avec Harry et Ron, ils s'étaient envoyés de nombreux hiboux tout l'été, et plus encore lorsqu'ils avaient reçu cette nouvelle qui avait eu l'effet d'une bombe. Neville avait même trouvé un sort pour réunir tous les Gryffondors de dernière année dans une discussion commune, sans besoin de se déplacer : Hermione se souvenait encore de cette scène improbable, dans sa chambre, avec les têtes translucides de ses amis qui flottaient dans les airs. La discussion avait été animée, chacun y allant de ses arguments, qu'ils soient en faveur d'un retour à Poudlard, ou pas. Au milieu de la nuit, ils s'étaient mis d'accord : ils acceptaient cette proposition, ensemble, certains avec enthousiasme, d'autres à contrecœur.
La guerre était encore bien présente dans tous les esprits et, même si elle avait été victorieuse, les pertes avaient été nombreuses et le chagrin était toujours vif. Mais lors du seul et unique moment où elle était intervenue dans la discussion, elle avait souligné le goût d'inachevé que tous partageaient, la sensation d'une fin abrupte et d'une dernière année volée. Et malgré le fait que cela avait été le choix de Harry, Ron et elle de ne pas y assister pour partir à la chasse aux Horcruxes, ils ressentaient également tous trois ce sentiment. Hermione avait senti son cœur se serrer à l'évocation de cette décision. La raison l'emportait bien sûr, mais elle pensait avoir tiré un trait sur ces années qui l'avaient vue grandir, mûrir et devenir la sorcière accomplie qu'elle était aujourd'hui. Et revenir lui donnait la sensation d'un amer retour en arrière.
Un mot plus fort que les autres la sortit de ses pensées et la ramena à l'instant présent, dans le train. Ron et Harry parlaient rapidement et le débat semblait houleux :
"- Je ne dis pas qu'il faut définitivement tous les expulser, mais tu admettras que cette maison n'a pas été claire pendant la bataille. Beaucoup sont fils ou filles de mangemorts et même si... Voldemort... est définitivement mort et... dispersé, on ne peut pas exclure l'idée qu'il y a une place à prendre chez les sorciers en manque de sortilèges sanglants.
- Ron, tu m'en as parlé tout l'été. Je ne sais pas quoi te dire. Il faut faire confiance au professeur McGonagall : elle a maintenu la maison. Et les aurores sont sur tous les fronts pour débusquer le reste des mangemorts. Tu dois bien admettre qu'ils ont travaillé d'arrache-pied cet été et que cela a porté ses fruits.
- Je dis juste qu'ils devraient être sous surveillance cette année. On ne sait pas ce qu'ils vont faire, Drago le premier.
- On ne sait pas s'il a accepté de revenir et je doute que Drago fasse trop parler de lui après ce qu'il a traversé tu sais. Ça n'a pas été facile pour lui.
- Je m'en méfierai toujours. Une fois qu'il aura repris du poil de la bête il va sûrement revenir nous provoquer et... je ne le supporterai pas Harry. Je pourrais le tuer...
La voix de Ron se brisa. Le décès de Fred était encore tout frais. Hermione ressentit une bouffée de tendresse pour le jeune homme aux cheveux roux et faillit se lever pour le prendre dans ses bras. Mais la jeune femme resta assise et se contenta d'un banal regard compatissant.
Les choses n'avaient pas bien tourné pour les deux amis une fois de retour à la vie normale. Hermione était restée près de ses parents tout l'été afin de tenter de reconstituer leur mémoire. Elle y était parvenue en partie grâce à de nombreux sortilèges et potions trouvés dans tous les livres qu'elle avait pu dénicher, grâce aussi à ses amis qui l'avaient aidée autant qu'ils avaient pu. Mais parfois, lorsqu'elle croisait le regard de son père ou de sa mère, elle y voyait encore l'incrédulité, le doute et la défiance face à leur fille qu'ils considéraient, pendant ces quelques secondes de flottement, comme une étrangère. Cela était chaque fois plus douloureux.
Ron avait tenté de garder le lien, initié par leur baiser pendant la bataille. La jeune femme, de son côté, avait ressenti le besoin d'avoir près d'elle son ami depuis toujours, et non d'entamer une relation amoureuse. Elle le lui avait expliqué et Ron avait été compréhensif. Étant donné les circonstances familiales d'Hermione, c'était la moindre des choses que de la laisser souffler et de ne pas la brusquer. Mais il n'avait cependant pas renoncé à l'espoir de voir leur relation évoluer. Cette situation mettait la jeune femme mal à l'aise et elle avait du mal à retrouver le naturel de leurs rapports amicaux d'autrefois. Elle ne savait pas où elle en était et aurait préféré qu'il abandonne cette idée, purement et simplement.
Le paysage continuait de défiler. Les trois amis étaient plongés dans leurs réflexions personnelles. La guerre avait laissé des traces visibles sur chacun d'entre eux, ainsi que sur tous les élèves de Poudlard. Les retrouvailles sur le quai 9 3/4 avaient été empreintes de joies, bien sûr, mais également de chagrins. Dans les regards se lisait la sagesse de ceux qui avaient vécu l'horreur, la peur et la douleur, et qui y avaient survécu. Les conversations avant le départ n'étaient que des murmures, où nul n'osait aborder les plaies encore béantes. Seules les premières années observaient avec curiosité cette étrange atmosphère : même si les nouveaux élèves avaient eu connaissance des évènements, se confronter directement à ceux qui avaient combattu et vaincu le mal était très impressionnant pour eux.
Hermione se demanda combien d'anciens, parmi les trois autres maisons, avaient accepté de revenir. Il lui avait semblé que la gare était plus surchargée que les autres années, mais cela était peut-être dû aux parents inquiets, venus accompagner leurs enfants jusqu'à la porte du train, afin de s'assurer qu'ils ne leur arrivent rien. Au vu des circonstances, cette inquiétude était bien légitime. Ses parents auraient probablement fait de même...
Si seulement ils savaient...
Cette pensée engendra chez Hermione une nouvelle vague de tristesse. Elle décida alors d'aller marcher un peu dans le train afin de s'occuper l'esprit et stopper le chemin de ses préoccupations.