Six mois plus tard.
Stella est installée dans sa chambre. Alex toque à sa porte :
« Salut, Stella.
- Alex.
- Ton père m’a dit que je pouvais venir te voir.
- Qu’est-ce que tu veux ? Je pensais ne plus jamais te revoir.
- J’ai été sur le continent, dans ma famille, explique-t-il pendant qu’elle continue de poser méticuleusement les pièces de son puzzle.
- S’il te plaît, Alex, va droit au but, soupire-t-elle sans lever les yeux. Je fatigue encore très vite.
- Stella, je suis désolé d’être parti comme ça... J’avais besoin de réfléchir, de me vider la tête.
- Je comprends, ne t’inquiète pas. Lou m’a dit que tu avais démissionné.
- Oui. Parce que tu n’y es plus. »
Un petit rire sans joie s'échappe de ses lèvres.
« Hum... On dirait Danny et Papa. »
Alex la regarde, perplexe.
« Demande à papa, ajoute-t-elle. Il t’expliquera.
- Ah ouais ? Tu penses ?
- C’est sa vie, pas la mienne. S’il a envie de te le dire, il te le dira.
- Comment va ton cœur ?
- Bien. Il m’impose un traitement à vie. Papa me surveille comme si j'avais six ans : il vérifie mes médicaments, s'assure que je ne saute aucun repas, limite mon sport... Et j’ai un pacemaker.
- Tu ne travailles plus, du coup ? »
Un long silence s'installe dans la pièce. Stella finit par poser sa pièce de puzzle et lève enfin les yeux vers lui.
« Dis-moi pourquoi tu es là, Alex.
- Stella..., commence-t-il en faisant un pas vers elle. Je t’aime. Tu le sais. Et... non, laisse-moi finir, s’il te plaît. Même si je sais que rien ne se passera entre nous, j’aimerais qu’on reste amis.
- Je ne veux pas t’empêcher de vivre ta vie, Alex.
- Tu ne m’en empêcheras jamais. Accepte mes excuses et laisse-moi simplement être ton ami.
- Et est-ce que cet « ami » va passer son temps derrière mon dos pour surveiller mes traitements ? Je suis assez grande pour me gérer.
- Juste comme amis.
- Comme amis, accepte-t-elle en lui tendant la main. Alors, qu’est-ce que tu vas faire, maintenant ?
- Ton père m’a proposé un job. Je vais donner des cours à des enfants dans son centre. »
Elle laisse échapper un éclat de rire.
« Pourquoi tu ris ?
- C’est le poste que je viens tout juste d'abandonner ! Je ne supporte plus leurs pleurs dès qu’ils se font une égratignure, c’est au-dessus de mes forces, dit-elle en se bouchant ironiquement les oreilles.
- Ah ! C’est donc toi, celle qui lui a fait faux bond ? »
Un sourire complice s’affiche sur leurs visages.
Après avoir discuté un long moment, Stella se lève, lui prend la main et l’entraîne dans le couloir. Ils passent devant Steve et Danny sans un mot pour rejoindre la pièce d’à côté. Elle lui dévoile un bureau séparé en deux univers : d’un côté, une batterie d’écrans et d'ordinateurs ; de l'autre, une montagne de dossiers d'affaires non classées.
« Tu travailles toujours pour les « pieds cassés » ?
- Oui, mais d’ici.
- Et tous ces ordinateurs, ça te sert à quoi ? Tu es encore en guerre ?
- Non, rassure-toi. Je mets juste mes compétences à profit. Je suis profileuse et pirate informatique.
- À mi-temps ! crie Steve depuis le salon.
- À mi-temps..., répète-t-elle, amusée, en levant un bras pour lui répondre. Alex, est-ce que tu veux travailler avec moi ? »
Alex accepte sans hésiter. Peu importe le rôle exact qu'il aura : il veut juste être à ses côtés.
Au fil des mois, une nouvelle routine s'installe. Stella travaille quelques heures par jour. Ses recherches informatiques, ses analyses comportementales et l'étude des dossiers classés ne lui prennent pas trop d'énergie. Alex lui est d'une aide précieuse.
Lorsqu'elle se repose ou s'apaise devant ses puzzles, Alex passe son temps à la salle de sport avec Steve. Une vraie proximité s'est développée entre les deux hommes.
« Je ne me mettrai jamais entre elle et vous, Steve, lui confie un jour Alex après une séance.
- Je le sais.
- J’ai compris que vous êtes... et serez toujours... son seul ancrage.
- Et moi, j'espère qu'un jour elle acceptera de lâcher son ancrage, Alex... Tu sais, on a 24 ans d’écart, elle et moi...
- En tout cas, je serai toujours là pour elle. »
Les années passent. Stella et Alex restent inséparables, tant dans le travail que dans les loisirs et les sorties. Lorsqu'ils ne sont pas ensemble, c'est uniquement pour dormir : lui chez lui, elle chez son père.
À l'âge de 75 ans, Steve apprend que son exposition passée aux radiations d'uranium a déclenché un cancer du poumon foudroyant. Il ne lui reste que six mois à vivre. De son côté, terrassé par le chagrin après le décès soudain de sa femme dans un accident de voiture, Danny fait un AVC. Il en garde des séquelles irréversibles : condamné au fauteuil roulant et privé de la parole, il vient s'installer définitivement chez les McGarrett. Stella déménage son matos dans une des chambres de chez Danny pour lui céder celle qui lui servait de bureau.
À la mort de Steve, Danny voit Stella se laisser peu à peu dépérir. Son cœur, déjà trop fragile, ne résiste pas à l'impossibilité de vivre sans son père. Lui, malade aussi et soumis à un lourd traitement, cesse de le prendre. Il passe du temps avec elle tout en laissant de l’espace à Alex.
« Danny, lui dit-elle doucement. Je crois que c’est le moment. Je t’aime si fort..., souffle-t-elle, une larme au coin de l’œil. »
Il hoche la tête et laisse échapper un son doux. Elle comprend qu’il lui renvoie ses mots. Il lui prend la main une dernière fois, l’embrasse, puis part chercher Alex au salon.
Alex reste accroché à son chevet jusqu'au bout.
« Alex... il faut que je te dise quelque chose, murmure-t-elle depuis son lit de mort, le souffle court.
- Non, repose-toi, supplie-t-il, les yeux noyés de larmes. Je ne veux pas te perdre...
- Alex... Je t’ai toujours aimé. C’est juste que... cette relation sans sexe me suffisait. Je ne pouvais pas abandonner mon père, glisse-t-elle alors qu'une lueur d'amour s'échappe avec une ultime larme.
- Je sais. Je l’ai toujours su. Ton père me l’a dit quand je suis revenu du continent... Tu lui avais tout avoué au port. Stella, même sans ça, je serais resté. Je t’ai toujours aimée. Tout ce qu’on a partagé... pour moi, c’était comme si on était ensemble. Et ça l'est encore plus aujourd'hui. Je t’aime, Stella.
- Je t’aime, Alex... »
Elle s'éteint dans un dernier soupir.
Alex se relève lentement et quitte la chambre. Lorsqu'il arrive au salon, Danny l'attend dans son fauteuil. En lisant la douleur dévastatrice sur le visage d'Alex, Danny comprend tout de suite : Stella est partie rejoindre Steve.
Le vieil homme laisse alors glisser un doux sourire sur ses lèvres. Dans un ultime souffle, il ferme les yeux à son tour. Il a tenu sa promesse envers son meilleur ami jusqu’au bout : il a veillé sur la petite fille qui n'a jamais voulu grandir.
Le jour des funérailles, Alex dépose les trois urnes funéraires côte à côte. En les alignant scrupuleusement, la gravure à la surface des trois récipients forme un dessin continu : la silhouette de deux hommes tenant une petite fille par la main. Au centre, l'enfant sourit, balancée avec amour par ses deux repères de toujours.
De retour chez les McGarrett, Alex s'assoit seul sur le canapé. Il contemple la maison silencieuse. Autour de lui, il ne reste plus que le vide.