Le Dernier Cercle

Chapitre 14 : Mission Badlands

Par Kurengame

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Le ciel des Badlands ne connaissait pas de soleil, et pourtant il déversait sur les plaines du Cercle de la Colère une lumière chaude, cuivrée, qui semblait sourdre de l'horizon lui-même et faisait flamboyer chaque arête de roche. À perte de vue, la terre craquelée s'étirait en plateaux ocre et en ravines profondes, piquetée çà et là de broussailles calcinées que le vent sec faisait frémir sans jamais parvenir à les arracher. Malgré la réputation de ce cercle, où la rage et la violence avaient force de loi, un calme étrange régnait sur ces étendues désolées, comme si la colère elle-même avait fini par s'épuiser à force de hurler dans le vide. Assis au bord d'un canyon, les jambes dans le vide et les bandages serrés autour de la bouche, Lobo contemplait ce paysage avec une forme de sérénité qu'il ne s'autorisait presque jamais. Il n'aurait jamais osé l'avouer à voix haute, mais ces terres arides, où l'on pouvait marcher des heures sans croiser âme qui vive, avaient quelque chose d'apaisant qui ne lui déplaisait pas. Ici, personne ne le regardait, personne ne le jugeait, et personne ne lui demandait de tuer.


Il tenait une bouteille dont il glissait le goulot entre ses bandes pour boire à petites gorgées, savourant la brûlure de l'alcool qui descendait lentement dans sa gorge. Le vent chaud lui caressait le visage et faisait claquer les pans de sa veste, et pour un instant, un instant seulement, il se laissait porter par cette tranquillité si rare dans sa vie de servitude, loin des contrats, loin du bureau enfumé de Claris et de la dette qui lui pesait sur les épaules comme une chaîne invisible.


En contrebas, pourtant, quelque chose troublait la quiétude du canyon : une petite silhouette accrochée à la paroi, qui progressait mètre après mètre avec une lenteur obstinée. Chaque prise semblait lui coûter un effort démesuré, chaque mouvement faisait rouler quelques cailloux qui dégringolaient dans le vide avant de se perdre dans le silence du ravin, mais elle continuait de monter, avec une détermination qui forçait presque le respect. Lorsqu'elle eut atteint la mi-hauteur, Lobo prit la parole sans même tourner la tête.


LOBO

(détendu)

« Tu peux abandonner, si c'est trop dur. »


La silhouette s'immobilisa un instant, collée à la roche. C'était Anette, vêtue de sa jupe noire et de sa veste de costume noire, ouverte sur un chemisier blanc que la poussière avait déjà terni. Son corps d'enfant, frêle et menu, paraissait dérisoire face à l'immensité de la paroi, et pourtant son visage affichait une concentration à toute épreuve, les sourcils froncés, la mâchoire serrée, les yeux rivés sur la prochaine prise. Ses mains étaient couvertes d'éraflures, ses ongles noircis de terre, et ses doigts s'agrippaient à la roche avec une force qui semblait dépasser de loin ce que sa taille aurait dû lui permettre.


ANETTE

(pour elle-même, le souffle court)

« Continue… Ne t'arrête pas maintenant… »


Lobo la regarda grimper un long moment, un brin amusé par tant d'acharnement, puis porta de nouveau la bouteille à ses lèvres.


LOBO

(sarcastique)

« Fais gaffe à pas tomber. Tu grimpes sans aucun équipement. »


Anette ne répondit pas, ou du moins pas avec des mots. Ses yeux restaient fixés sur la paroi, sa respiration était haletante mais maîtrisée, et chaque mouvement de ses bras et de ses jambes trahissait une volonté que rien ne semblait pouvoir entamer. Lobo n'insista pas. Il la connaissait assez, désormais, pour savoir qu'elle ne lâcherait rien tant qu'elle n'aurait pas posé la main sur le sommet.


C'est alors que le pied d'Anette dérapa. La roche friable céda sous sa semelle dans un craquement sec, et pendant une fraction de seconde, tout son corps bascula dans le vide, retenu seulement par ses doigts crispés sur une saillie à peine plus large qu'une pièce de monnaie. Son cœur s'emballa, sa respiration se bloqua, et en haut du canyon, Lobo se tendit imperceptiblement, les muscles prêts à bondir. Mais Anette tint bon. Suspendue à la seule force de ses mains, les bras tremblants, elle lutta contre la gravité qui cherchait à l'arracher à la paroi, balança son corps, chercha du bout du pied un nouvel appui, et finit par le trouver. Après quelques secondes interminables, elle parvint à se rétablir, le corps secoué de tremblements, la sueur perlant à son front.


Elle reprit son ascension malgré la douleur qui irradiait désormais de ses avant-bras à chaque traction, ignorant les écorchures qui s'ouvraient sur ses paumes, gravissant les derniers mètres un à un avec une lenteur rageuse. Enfin, ses doigts se posèrent sur le rebord du plateau, là où Lobo l'attendait, toujours assis, affichant cet air vaguement indifférent derrière lequel il dissimulait une véritable surprise.


LOBO

(sobre)

« Pas mal. »


Anette se hissa sur ses coudes, puis, dans un dernier effort, roula sur le plateau et resta un instant étendue sur le dos, la poitrine soulevée par de grandes inspirations, les yeux perdus dans ce ciel sans soleil. Lorsqu'elle eut repris un semblant de souffle, elle tourna vers Lobo un regard épuisé.


ANETTE

(haletante)

« À quoi ça rime… de me faire grimper ce canyon ? »


Lobo la considéra un moment avant de répondre, sur ce ton détaché qui ne le quittait presque jamais.


LOBO

(posé)

« Un bon assassin doit être à l'aise avec tout un tas de choses. L'escalade, c'est un incontournable. Ça développe les muscles et la concentration. »


ANETTE

(agacée)

« J'aurais pu mourir. »


LOBO

(levant une main, impassible)

« Je te surveillais. T'allais pas tomber. »


Anette leva les yeux au ciel, se redressa péniblement et posa un genou à terre, vidée par l'effort, les bras encore parcourus de fourmillements.


ANETTE

(fatiguée, mais déterminée)

« Ça fait trois jours que tu me fais faire de l'escalade. Quand est-ce que j'apprends à me battre ? »


Lobo la fixa un instant sans rien dire.


LOBO

(sérieux)

« Tu comptes te battre sans la moindre force ? »


ANETTE

(déconcertée, haussant les épaules)

« À quoi ça sert, la force, quand on sait tirer ? »


Lobo haussa un sourcil. Il savait mieux que quiconque qu'elle était douée avec les armes à feu, bien plus douée qu'il ne l'avait jamais été lui-même, mais à ses yeux, ce talent ne suffisait pas. Dans ce métier, ceux qui ne savaient compter que sur une seule chose finissaient toujours par tomber le jour où cette chose leur faisait défaut.


LOBO

(neutre)

« Ton talent au tir est impressionnant, je te l'accorde. Mais tu dois aussi savoir te débrouiller au corps à corps. »


Il tira une dague de son holster et la tint fermement par la poignée, laissant la lumière cuivrée du ciel glisser le long de la lame.


LOBO

(résolu)

« Une dague n'a pas besoin d'être rechargée. Elle ne s'enraye jamais, et tout ce qu'elle demande, c'est un bon entretien. »


ANETTE

(le coupant)

« Et c'est une arme de corps à corps. »


Pour toute réponse, Lobo pivota et lança la dague d'un geste si vif qu'Anette le vit à peine. La lame fendit le vent du canyon en tournoyant, décrivit une courbe parfaite au-dessus des rochers, et alla se planter avec un bruit sec dans un lézard qui se chauffait sur une pierre, à plus de vingt mètres de là. L'animal n'eut même pas le temps de tressaillir.


LOBO

(froid)

« Une dague peut servir dans bien des situations. »


ANETTE

(réfléchie)

« Ok. J'ai compris. »


Elle essuya la sueur de son front du revers de la manche, laissant une traînée de poussière sur sa peau pâle, et observa Lobo en silence. Quelque chose la travaillait depuis plusieurs jours, et elle finit par se lancer.


ANETTE

(hésitante)

« Ça fait presque cinq jours qu'on est rentrés du Cercle de l'Avarice, et depuis… je sais pas. J'espérais un entraînement un peu… différent. »


Lobo ne répondit pas. Il se redressa lentement, jeta un dernier regard au canyon qui s'ouvrait sous leurs pieds comme une plaie dans la terre, puis se dirigea vers leur campement de fortune, installé à quelques mètres de là. Deux sacs de couchage roulés, une glacière cabossée, un réchaud éteint, et à côté, garée sur la terre battue, une décapotable aux allures de Cadillac d'époque, carrosserie noire lustrée et chromes étincelants : l'une des voitures du Dernier Cercle, élégante et totalement incongrue au milieu de ce désert où tout semblait voué à la rouille et à la poussière.


Sans un mot, Lobo attrapa une nappe dans le coffre et l'étala soigneusement sur le sol, lissant les plis du plat de la main. Anette s'approcha, intriguée.


ANETTE

(surprise)

« Tu crois pas qu'il est un peu tôt pour un pique-nique ? »


Lobo se tourna vers elle sans sourire, sortit une bande de tissu de sa poche et lui banda les yeux d'un geste sûr. Surprise, Anette ne résista pas.


LOBO

(calme)

« À genoux. »


Elle obéit. Lobo retourna à la voiture et ouvrit le coffre dans un grincement métallique qui résonna longuement dans le silence du plateau. Il en sortit trois mallettes, l'une après l'autre, et les déposa devant elle avec précaution.


LOBO

(autoritaire)

« Identifie les armes qu'il y a là-dedans. »


Anette inspira profondément et tendit les mains. À l'aveugle, ses doigts suivirent les contours de la première mallette, trouvèrent les fermoirs, les firent sauter d'une pression, puis glissèrent sur le métal froid de l'arme qui reposait à l'intérieur, épousant chaque courbe, chaque relief, chaque pièce, comme on lit un texte en braille.


ANETTE

(concentrée)

« 9 millimètres… canon de 225 millimètres… »


Elle souleva légèrement l'arme pour en jauger le poids.


ANETTE

(sûre d'elle)

« Environ trois kilos. C'est un MP5. »


Elle la reposa avec soin et passa à la deuxième mallette. Au premier contact, ses doigts reconnurent une forme différente, plus massive, plus compacte, et son visage se fit encore plus concentré malgré le bandeau.


ANETTE

(concentrée)

« Des pistolets semi-automatiques… gros calibre… probablement du .44 Magnum… »


Elle en souleva un, et le poids impressionnant de l'arme dans sa petite main confirma aussitôt son intuition.


ANETTE

(assurée)

« Des Desert Eagle. »


La troisième mallette était bien plus longue que les deux autres. Dès que ses mains se posèrent sur l'arme, la longueur du canon, la masse de la crosse et le poids écrasant de l'ensemble ne laissèrent place à aucun doute.


ANETTE

(le souffle court)

« Calibre 12,7… encombrant… très lourd. C'est le Barrett qu'on avait pris pour la dernière mission. »


Lobo resta un long moment immobile à observer la gamine agenouillée devant lui, les yeux bandés, parfaitement concentrée, le dos droit malgré la fatigue de l'escalade. Puis il hocha la tête, satisfait.


LOBO

(autoritaire)

« Maintenant, démonte-les et remonte-les. Sans enlever le bandeau. »


Anette acquiesça et s'attaqua au MP5. Ses doigts agiles couraient sur chaque pièce, retiraient les goupilles, séparaient la culasse du boîtier, alignaient les éléments sur la nappe dans un ordre qu'elle seule semblait connaître. Pendant ce temps, le regard de Lobo s'était perdu sur l'horizon. Au loin, là où la plaine rejoignait le ciel, un nuage de poussière venait de se lever, et quelque chose dans l'air changea imperceptiblement : le vent retomba, les rares insectes se turent, et le sol lui-même sembla vibrer d'un grondement sourd, à peine perceptible.


Lobo plissa les yeux. Le nuage avançait vite, bien trop vite pour une simple tempête, et droit dans leur direction. Il jeta un coup d'œil à Anette, toujours absorbée par son exercice, puis se dirigea vers la voiture, ouvrit la boîte à gants et en sortit une paire de jumelles. Il s'éloigna de quelques mètres, les porta à ses yeux et observa attentivement. Sous la surface de la plaine, la terre se soulevait en une longue vague mouvante, comme si quelque chose de colossal nageait sous le sol.


LOBO

(à voix basse)

« Un ver géant des Badlands… »


Il fronça les sourcils, pesant la situation en une fraction de seconde, puis lança, sans baisser les jumelles :


LOBO

(neutre)

« Continue. Je m'absente deux minutes. »


Anette, absorbée par sa tâche, se contenta de hocher la tête.


Lobo écarta un pan de sa veste et dégaina sans un bruit sa dague en acier angélique, dont les motifs blancs luirent faiblement dans la lumière cuivrée. Il s'accroupit, une main à plat sur la terre brûlante, une jambe tendue derrière lui, dans la posture d'un sprinteur sur la ligne de départ. Un souffle de vent souleva un voile de poussière autour de lui, et pendant un instant, tout demeura immobile.


Puis il s'élança. Un boom sourd claqua dans son sillage, comme si l'air lui-même se déchirait sur son passage, et une énorme traînée de poussière s'éleva derrière lui tandis qu'il filait à travers la plaine à une vitesse qui défiait l'entendement. Le paysage se réduisit à un flou ocre et brun, les rochers défilèrent comme des ombres, et son regard, lui, ne quittait pas un instant la masse mouvante qui ondulait sous la surface.


En moins d'une minute, il avait rattrapé la créature, qui rampait sous terre à une vitesse pourtant impressionnante, soulevant la croûte du désert comme un soc de charrue géant. Sans ralentir, Lobo bondit et planta sa dague jusqu'à la garde dans le dos du ver. La créature jaillit aussitôt du sol dans une gerbe de terre et de pierres, poussant un hurlement effroyable qui fit vibrer l'air sur des kilomètres. Sa gueule béante se déploya comme une fleur monstrueuse, révélant des rangées concentriques de dents acérées qui s'enfonçaient jusque dans les profondeurs de sa gorge.


Le monstre se cabra, puis plongea sur Lobo, prêt à l'engloutir d'une seule bouchée. Lobo, lui, ne recula pas d'un pouce : il sauta droit dans la gueule. Dans l'obscurité moite de la bête, sa lame se mit à danser, méthodique, précise, tranchant les chairs, les tendons et les membranes avec une efficacité implacable, et un instant plus tard, il ressortit par le sommet de la créature dans une explosion de sang noirâtre, emportant avec lui toute la partie supérieure de la mâchoire. Le ver resta un instant dressé, comme suspendu dans le ciel, puis s'effondra de tout son long, inerte, et s'abattit sur le sol désertique dans un fracas qui souleva un nuage de poussière haut de plusieurs mètres.


Lobo atterrit souplement à côté de la créature, essuya sa lame d'un revers sur sa manche et fit lentement le tour du corps en l'examinant avec attention. La moitié du ver était encore ensevelie, et les sillons qu'il avait creusés dans sa course brouillaient toutes les traces alentour. Mais un détail finit par attirer son regard : un filet de sang épais qui s'écoulait le long du flanc de la créature, à un endroit où il ne l'avait pourtant pas touchée. Intrigué, Lobo s'accroupit et dégagea la terre à pleines mains.


Il manquait un morceau de la créature. Un pan entier de son flanc avait été arraché, déchiqueté, comme dévoré par quelque chose d'aussi gros qu'elle. Lobo fixa longuement la plaie, les sourcils froncés, tandis qu'un mauvais pressentiment lui nouait l'estomac. Puis il se redressa et, sans perdre une seconde de plus, repartit vers le campement à toute vitesse, ses jambes fendant l'air dans un nouveau grondement sourd.


Anette entendit son arrivée bien avant de le voir. Le souffle de sa course fit claquer la nappe et renversa le réchaud, et lorsqu'elle arracha son bandeau, ce fut pour découvrir Lobo planté devant elle, au milieu d'un nuage de poussière qui retombait lentement.


ANETTE

(sursautant)

« Putain ! J'ai cru qu'une tornade arrivait ! »


Elle le dévisagea, encore abasourdie.


ANETTE

(curieuse)

« Comment tu fais pour courir aussi vite ? »


Lobo baissa les yeux vers le MP5, dont les pièces étaient toujours alignées sur la nappe.


LOBO

(neutre)

« T'as pas fini. »


Anette haussa les épaules, un sourire en coin sur les lèvres.


ANETTE

(taquine)

« En vrai, c'est la deuxième fois que je remonte tout. T'as juste mis trop de temps à revenir. »


Lobo ne releva pas. Il sortit son téléphone de sa poche, fit défiler ses contacts et appela Claris. Après quelques sonneries, la voix familière de sa patronne résonna à l'autre bout du fil.


CLARIS

(enjouée)

« Lobo ! Comment avance l'entraînement d'Anette ? »


Lobo jeta un bref regard à la gamine avant de répondre.


LOBO

(placide)

« Ça avance. »


Il marqua une pause, son regard revenant se poser sur l'horizon, là où le cadavre du ver dessinait une ligne sombre sur la plaine.


LOBO

(sérieux)

« Mais j'ai vu un truc pas net. »


Un long silence s'installa au bout du fil.


CLARIS

(intéressée)

« Je suis toute ouïe. »


LOBO

(neutre)

« Je viens de tuer un ver géant des Badlands. »


Il attendit une réaction, mais seul un silence pensif lui répondit.


LOBO

(réfléchi)

« Il me semblait que ces bestioles hibernaient à cette période de l'année. »


CLARIS

(décontractée)

« Tu es bien renseigné. En plus, ce sont des créatures casanières. Elles sortent rarement de leur nid. »


LOBO

(interrogatif)

« Il est peut-être sorti pour se nourrir ? »


Claris prit un moment avant de répondre, et une note de scepticisme perça dans sa voix.


CLARIS

(sceptique)

« Peu probable. Ces prédateurs chassent en groupe. »


Lobo mesura aussitôt ce que ça impliquait. L'image du flanc déchiqueté lui revint en mémoire avec une netteté désagréable.


LOBO

(sombre)

« Des vers géants qui chassent en meute… »


Un petit rire lui parvint au bout du fil.


CLARIS

(ironique)

« Bienvenue en Enfer ! »


LOBO

(sarcastique)

« Très drôle. »


Il leva les yeux au ciel, agacé par la désinvolture de sa patronne.


LOBO

(agacé)

« Qu'est-ce que je fais, maintenant ? Je peux pas jouer les coachs avec Anette si des vers géants rôdent dans le coin. »


La voix de Claris, d'ordinaire si posée, se fit plus sérieuse.


CLARIS

(réfléchie)

« C'est vrai que c'est préoccupant. »


Lobo attendit la suite.


CLARIS

(sérieuse)

« Prends Anette avec toi et enquête. Trouve pourquoi ce ver n'est pas en train de dormir au fond de son nid. »


LOBO

(pensif)

« Et si quelque chose, ou quelqu'un, l'a réveillé… »


CLARIS

(le coupant)

« Lobo, on n'est pas des super-héros. Renseigne-toi d'abord. Si tu ne détectes aucun danger immédiat, tu reprends l'entraînement. »


LOBO

(sceptique)

« Et si je découvre qu'il y en a un ? »


CLARIS

(ferme)

« Alors tu trouveras un autre endroit pour l'entraîner. Mais ne t'emballe pas. Si c'est un incident isolé, inutile de perdre plus de temps. »


Lobo tourna la tête vers la ligne sombre de la carcasse, au loin. Il connaissait assez l'Enfer pour savoir que ce genre de créature n'agissait jamais sans raison.


LOBO

(dubitatif)

« Pourquoi ne pas changer d'endroit tout de suite ? »


Un léger soupir lui répondit.


CLARIS

(calme)

« Parce qu'il y a des nids un peu partout dans les Badlands. Si le phénomène se généralise, c'est tout le Cercle de la Colère qui devient dangereux… même pour un démon de ta trempe. »


Lobo haussa un sourcil, surpris par cette dernière phrase. Claris avait toute confiance en ses capacités, il le savait, et l'entendre reconnaître un danger pour lui n'avait rien de rassurant. Mais il savait aussi qu'il devait rester méthodique et prudent.


LOBO

(observant les environs)

« Les Badlands ont l'air plutôt calmes, à part ça. »


CLARIS

(assurée)

« Calmes en surface. Mais les vers peuvent creuser jusqu'à la frontière du Cercle de l'Avarice. Rien ne te garantit qu'il n'y en a pas d'autres, terrés profondément sous terre. »


Elle avait raison, et il le savait. Des créatures capables de traverser le sous-sol sur des kilomètres sans être repérées pouvaient surgir n'importe où, n'importe quand.


LOBO

(à contrecœur)

« Compris. Ce serait sûrement mieux d'avoir un coup de main pour couvrir la zone. »


Un silence amusé s'installa à l'autre bout de la ligne.


CLARIS

(amusée)

« Ai-je bien entendu ? Lobo le Taciturne qui réclame un deuxième agent de terrain ? »


LOBO

(les dents serrées)

« Je peux pas me dédoubler, et les Badlands sont vastes. »


Un petit rire échappa à Claris, mais elle savait qu'il avait raison.


CLARIS

(conciliante)

« Tu marques un point. Je t'envoie Ginger dès que possible. Rappelle-moi dès que tu as du nouveau. »


Lobo hocha la tête, même si Claris ne pouvait pas le voir, puis raccrocha et rangea son téléphone. Il resta un instant immobile, les yeux fixés sur l'horizon des Badlands qui, pour l'instant, semblait paisible. Mais il avait appris depuis longtemps à se méfier des paysages paisibles.


Il se tourna vers Anette.


LOBO

(autoritaire)

« Rassemble tes affaires. On lève le camp. »


ANETTE

(surprise)

« Qu'est-ce qui se passe ? »


Tout en posant la question, elle refermait déjà la mallette du MP5, d'un geste rapide et efficace malgré sa surprise. Lobo, lui, balayait les alentours du regard, attentif au moindre frémissement du sol.


LOBO

(neutre)

« On repart en mission. »


À peine avait-il fini sa phrase qu'Anette bondit sur ses pieds, les yeux brillants de joie, et leva les bras au ciel.


ANETTE

(surexcitée)

« Youpiiiii ! »


Lobo l'observa sans changer d'expression, laissa échapper un léger soupir, puis alla chercher son propre équipement.


Ils rassemblèrent le campement en quelques minutes, jetant sacs, réchaud et mallettes en vrac dans le coffre, trahissant leur empressement. Lobo s'installa au volant, Anette se glissa sur le siège passager, et le moteur de la Cadillac s'éveilla dans un ronronnement grave. Ils prirent la route en remontant le long sillon que le ver avait creusé dans sa course, une tranchée de terre retournée qui s'étirait à perte de vue à travers la plaine. Ils passèrent bientôt à côté de la carcasse de la créature, étendue sur le sol désertique comme un train déraillé : elle dépassait largement les vingt mètres, et de près, sa peau grise et craquelée ressemblait à de la roche.


ANETTE

(bouche bée)

« T'as vraiment tué ce truc ? »


Lobo jeta un bref coup d'œil à la masse immobile avant de répondre d'une voix posée.


LOBO

(froid)

« C'était pas grand-chose. Un adulte peut faire facilement le double. »


Anette se tourna vers lui, la curiosité piquée au vif.


ANETTE

(intriguée)

« Et comment on les abat, ces bestioles ? »


LOBO

(sans quitter la route des yeux)

« Ils n'ont ni vrai cerveau ni vraie tête. Mais juste au-dessus de la mâchoire, il y a une zone où se regroupent la plupart des terminaisons nerveuses. Tu la tranches ou tu la fais sauter, et ils sont morts… plus ou moins. »


ANETTE

(perplexe)

« Plus ou moins ? »


LOBO

(assuré)

« Une fois touchés à cet endroit, ils ne peuvent plus bouger. Ils cicatrisent très lentement, et avec la chaleur du Cercle de la Colère, ils finissent par crever de déshydratation. »


Anette hocha la tête et rangea l'information dans un coin de sa mémoire, les yeux fixés sur le désert qui défilait de part et d'autre de la voiture. L'Enfer regorgeait de dangers, elle le savait, mais Lobo semblait toujours savoir comment les affronter, sans jamais perdre son calme, comme si rien au monde ne pouvait vraiment le prendre au dépourvu.


Ils suivirent la trace du ver sur plusieurs kilomètres, dans un paysage qui ne changeait presque pas : des plateaux ocre, des rochers sculptés par le vent, des carcasses de véhicules abandonnés que la rouille dévorait lentement. Seuls le ronronnement du moteur et un léger cliquetis métallique troublaient le silence de l'habitacle. Assise côté passager, Anette avait démonté son pistolet sur ses genoux et vérifiait chaque pièce une à une, avec la minutie d'une horlogère, soufflant sur le ressort, inspectant le canon à contre-jour, faisant jouer la détente à vide. Lobo, qui l'observait du coin de l'œil, ne put s'empêcher de commenter.


LOBO

(taquin)

« Y a peu de chances qu'on ait à se salir les mains sur cette mission. »


ANETTE

(sérieuse, sans lever les yeux)

« On n'est jamais trop prudent. Je préfère me préparer au pire. »


Lobo laissa échapper un petit ricanement étouffé par ses bandages. C'était mot pour mot un conseil de Sebastian, une phrase que le vieux majordome lui avait lui-même répétée des années plus tôt, lors de ses premières missions pour le Dernier Cercle. Anette l'ignorait sans doute, mais elle venait de lui ressortir une leçon qu'il avait faite sienne depuis bien longtemps, et il y avait dans ce constat quelque chose d'étrangement réconfortant.


C'est alors qu'une silhouette monumentale se dessina à l'horizon, se découpant sur le ciel cuivré comme une verrue de métal. D'abord floue, déformée par les ondulations de la chaleur, elle se précisa à mesure qu'ils avançaient : un enchevêtrement de cheminées, de cuves, de passerelles et de tuyauteries, crachant d'épaisses colonnes de fumée noire qui montaient en spirales paresseuses dans l'air poussiéreux avant de se dissoudre dans le ciel.


ANETTE

(curieuse)

« C'est quoi, ce truc ? »


LOBO

(plissant les yeux)

« Aucune foutue idée. Mais ça ressemble à une usine. »


Ils s'approchèrent lentement et en firent le tour à distance respectable. C'était bien une usine, massive et imposante, plantée au beau milieu de nulle part, sans route pour y mener ni habitation pour l'entourer. Ses murs de tôle rouillée s'élevaient sur plusieurs étages, hérissés de projecteurs éteints et de barbelés, et une odeur âcre, à la fois chimique et grasse, flottait tout autour. Et la trace du ver, qu'ils suivaient depuis des kilomètres, s'arrêtait net au pied de ses murs.


ANETTE

(réfléchie)

« Tu crois que cette usine a un lien avec le ver ? »


LOBO

(sarcastique)

« Si la trace part d'ici, c'est aussi évident que papa dans maman. »


Anette ne put retenir un sourire devant la réplique sèche de Lobo. Elle jeta un long regard aux alentours, détaillant les cheminées, les grilles, les rares silhouettes qui s'agitaient sur les passerelles.


ANETTE

(curieuse)

« Et maintenant, on fait quoi ? »


Lobo laissa échapper un soupir, continuant de rouler au pas autour de l'usine, le regard rivé sur la structure.


LOBO

(sérieux)

« J'en sais rien. »


Au cours d'un nouveau tour, Anette aperçut quelque chose par la vitre. À quelques kilomètres de l'usine, au creux d'une large cuvette, se dressait un petit village aux airs de Far West : des bâtisses de bois rustiques aux façades délavées, un saloon, un château d'eau branlant, des rues de terre battue où la poussière tourbillonnait au moindre souffle de vent. L'un de ces bourgs perdus comme en comptait tant le Cercle de la Colère, où l'on vivait loin de tout et où l'on mourait dans l'indifférence générale.


ANETTE

(enthousiaste)

« Regarde ! Un village. On pourrait sûrement trouver des infos là-bas. »


Lobo jeta un coup d'œil dans la direction qu'elle pointait, évaluant la distance et la situation d'un regard analytique.


LOBO

(froid)

« Peut-être bien. »


Il braqua le volant en direction du village, bien décidé à découvrir ce qui se tramait réellement dans cette région désolée.


Lobo arrêta la voiture à l'entrée du bourg, à l'ombre d'une grange à moitié effondrée. Sur la place centrale, une foule dense d'imps et de hellhounds s'était rassemblée, bruyante, agitée, sale, la plupart encore couverts de la poussière grise des mines, des lampes frontales éteintes accrochées à leurs casques cabossés. Lobo descendit de la voiture, suivi de près par Anette, et tous deux s'avancèrent d'un pas lent mais assuré.


ANETTE

(observant la foule)

« Y a du monde, ici… »


LOBO

(analytique)

« Classique, pour ce genre de village. C'est reculé, y a peu de prédateurs, et les mines sont à quelques kilomètres. Sûrement un village d'extracteurs : des démons payés une misère pour vider les mines. »


Anette fronça les sourcils, réfléchissant.


ANETTE

(curieuse)

« Mais qu'est-ce qu'une usine géante fout au milieu de nulle part, entre des mines et un village paumé ? »


Lobo ne répondit pas, préférant observer la scène qui se déroulait devant eux. La foule s'était massée autour d'une petite estrade de planches branlantes, sur laquelle un imp aux gestes frénétiques haranguait l'assistance à grand renfort de moulinets des bras. Tandis qu'ils se frayaient un chemin entre les mineurs, Lobo reconnut l'orateur et s'arrêta net.


LOBO

(étonné)

« Wally Wackford… »


Sur l'estrade, Wally Wackford, l'ancien gérant de Loo Loo Land et patron de la Wacky Wally Wackford's Wacky Idea Factory, s'adressait à la foule avec une emphase exagérée, sautillant d'un pied sur l'autre comme un bonimenteur de foire.


WALLY

(exalté)

« Vous en avez marre de vous pourrir la santé dans les mines ? De bosser seize heures par jour, sans week-end ni jours fériés ? Avec une paie de suce-manche et une espérance de vie de chihuahua-mouche atrophié ?! »


La foule répondit d'une seule voix, dans un rugissement qui fit trembler les planches de l'estrade.


FOULE

(à l'unisson)

« PUTAIN, OUAIS ! »


Wally, tout sourire, enchaîna sans perdre une seconde.


WALLY

(enflammé)

« Alors venez bosser dans mon usine ! Vous serez toujours maltraités, mais au moins vous serez payés un tout petit peu moins pire que dans vos mines à deux balles, où vous chiez des briques pour de la merde en boîte ! »


Un murmure parcourut l'assemblée. Quelques démons commencèrent à hocher la tête, visiblement tentés.


WALLY

(enthousiaste)

« Et j'offre même le dimanche de repos aux dix premiers pigeons… pardon, employés, qui auront le courage d'envoyer chier leur patron pour venir chez moi ! Alors, n'hésitez plus ! »


Un rire nerveux traversa la foule. Les mineurs échangeaient des regards où l'excitation le disputait à la méfiance, et Lobo et Anette, immobiles au milieu de cette marée de corps poussiéreux, tentaient de comprendre ce que tout cela pouvait bien cacher.


ANETTE

(sceptique, les bras croisés)

« Les gens sont vraiment assez cons pour accepter ce tas de merde ? »


Avant que Lobo ne puisse répondre, la foule se rua en masse vers Wally, qui distribuait joyeusement des formulaires à pleines poignées. En quelques secondes, la situation dégénéra complètement : on se bousculait, on se piétinait, les insultes fusaient de toutes parts, des bagarres éclataient pour un simple bout de papier, et certains en vinrent même à étriper les malchanceux qui avaient le malheur de se trouver sur leur passage. Des cris de douleur s'élevèrent au-dessus du tumulte, et une gerbe de sang éclaboussa les planches de l'estrade sans que Wally cesse un seul instant de sourire.


Lobo réagit aussitôt. Il saisit Anette par l'avant-bras et la tira hors de la mêlée.


LOBO

(ferme)

« On dégage. »


Ils se frayaient un chemin à travers la cohue, esquivant coudes, crocs et poings, lorsqu'un léger « pouf » retentit juste à côté d'eux. Un nuage de fumée noire éclata dans l'air, puis se dissipa lentement pour révéler une silhouette familière en kimono rouge et noir, le visage caché derrière un masque de renard souriant.


GINGER

(espiègle)

« Eh, qu'est-ce qui se passe, ici ? C'est pas cool d'organiser une fête sans m'inviter, Lobo. »


Elle promena un regard amusé sur Lobo, sur la foule déchaînée, puis sur Anette, avant de se pencher vers lui, les mains croisées derrière le dos.


GINGER

(taquine)

« Alors, tu me dis ce qui se passe, ou tu comptes encore m'assommer avec un de tes silences glaciaux ? »


Lobo la regarda avec son habituelle indifférence, sans répondre à la question.


LOBO

(blasé)

« T'as vu quelque chose, en venant ? »


GINGER

(décontractée)

« Rien de spécial. J'ai traversé les Badlands : que des trucs de cowboys, comme d'hab'. Pas l'ombre d'un ver géant. »


Anette, encore déstabilisée par cette apparition soudaine, fronça les sourcils.


ANETTE

(surprise)

« T'as vraiment traversé les Badlands en moins d'une heure ? »


GINGER

(souriante)

« C'est l'avantage de la téléportation, ma puce. »


LOBO

(neutre)

« Et t'as des infos sur la Wacky Wally Wackford's Wacky Idea Factory ? »


GINGER

(blasée)

« Ouais. Une usine qui fabrique tout et n'importe quoi, et apparemment, ça marche du feu de l'Enfer. Mais il bosse sur un nouveau projet, et là, aucune idée de ce que c'est. »


ANETTE

(réfléchie)

« Si ce projet a un lien avec le ver, on devrait peut-être enquêter, non ? »


LOBO

(soupirant)

« On n'est pas payés pour ça, Anette. Ma mission, c'était de vérifier si c'était risqué de rester dans les Badlands. »


Ginger flaira aussitôt l'occasion d'asticoter Lobo et s'avança d'un pas, le ton plus espiègle que jamais.


GINGER

(moqueuse)

« Oh, allez, Lobo… Depuis quand tu te caches derrière le contrat ? Où est passé ton légendaire goût de l'aventure ? »


LOBO

(grognant)

« J'préfère finir ce que j'ai commencé plutôt que me lancer dans une chasse au ver inutile. »


GINGER

(souriante)

« Inutile ? On parle de vers géants qui pourraient tout foutre en l'air. Et si c'est lié à Wally et à son usine, tu crois vraiment que ça va se régler tout seul ? »


Voyant que Ginger gagnait du terrain, Anette enfonça le clou d'une voix plus ferme.


ANETTE

(insistante)

« Lobo, si c'est l'usine qui est derrière tout ça, on peut pas partir sans vérifier. C'est peut-être encore plus dangereux qu'on le pense. »


Lobo fronça les sourcils, son irritation bien visible malgré les bandages. Il sentait la pression monter des deux côtés, et il savait d'expérience qu'il ne gagnerait pas contre elles deux.


GINGER

(taquine)

« Franchement, tu vas pas nous laisser comme ça ? On peut au moins jeter un œil. »


Lobo poussa un profond soupir, son regard passant de Ginger à Anette, puis d'Anette à Ginger. Il avait perdu, et il le savait.


LOBO

(lourdement)

« Ok… Autant aller voir. Mais je vous préviens : si ça tourne mal, c'est vous qui expliquez tout à Claris. »


GINGER

(amusée)

« T'inquiète, je suis sûre qu'elle comprendra. »


ANETTE

(radieuse)

« Ça va être marrant ! »


Ginger les attrapa tous les deux par le bras, et dans un nouveau « pouf », le monde se tordit autour d'eux. Pendant une fraction de seconde, tout ne fut plus que ténèbres et vertige, une sensation de chute sans fond, puis le décor se recomposa brutalement. Ils se tenaient au pied de l'usine, dans l'ombre d'un mur de tôle que Ginger avait aperçu en traversant les Badlands. Encore secouée par la téléportation, Anette tomba à genoux, une main plaquée sur la bouche, luttant contre la nausée. Lobo, lui, resta droit, mais lança à Ginger un regard glacial.


LOBO

(froid)

« Je déteste quand tu fais ça. »


GINGER

(espiègle)

« C'est toujours mieux que marcher pour rien. »


Lobo longea le mur jusqu'à une porte de service à moitié dissimulée derrière une pile de palettes. Il sortit son kit de crochetage de la poche intérieure de sa veste, s'agenouilla devant la serrure, et en quelques secondes à peine, le mécanisme céda dans un déclic discret. Ils se glissèrent à l'intérieur l'un après l'autre.


L'usine les avala dans une pénombre moite et bruyante. Une étrange lumière verdâtre, dispensée par des néons grésillants, baignait les couloirs métalliques et faisait luire les parois de reflets inquiétants. L'air était lourd, saturé d'une odeur de rouille, de graisse et de quelque chose de plus âcre encore, qui prenait à la gorge. Au loin, des machines grondaient sourdement, et tout le bâtiment semblait vibrer à leur rythme, comme un gigantesque cœur de métal. Le groupe avança en silence, Anette son pistolet à la main, prête à intervenir au moindre danger. Les couloirs semblaient déserts.


Arrivés à un croisement, Ginger sortit un petit miroir de poche de son kimono et le glissa délicatement à l'angle du mur pour observer ce qui les attendait de l'autre côté.


LOBO

(à voix basse)

« Qu'est-ce que tu vois ? »


GINGER

(chuchotant)

« Deux gardes. Des selachidés, armés jusqu'aux dents. »


ANETTE

(enthousiaste, à voix basse)

« Tu peux pas nous téléporter plus loin ? »


GINGER

(sarcastique)

« Excellente idée. Comme ça, je nous téléporte direct dans un mur. »


Anette fronça les sourcils, perplexe.


ANETTE

(confuse)

« Hein ? »


LOBO

(patient)

« Ginger ne peut se téléporter que dans un endroit qu'elle a déjà vu. Sinon, on pourrait finir encastrés dans une cloison. »


Anette hocha la tête, assimilant l'information.


ANETTE

(sérieuse)

« Alors, on fait quoi ? »


Mais Lobo n'était déjà plus là. Anette ouvrit la bouche, prise de court par sa disparition soudaine, et chercha autour d'elle.


ANETTE

(inquiète)

« Il est passé où ? »


Un sourire en coin sous son masque, Ginger pointa du doigt l'angle du couloir. Anette passa prudemment la tête. Lobo était déjà sur les deux gardes, surgi de l'ombre comme s'il en faisait partie. Le premier selachidé n'eut même pas le temps de lever son arme : un coup sec et précis lui brisa la trachée, et il s'effondra sans un cri. Le second pivota, la bouche ouverte pour donner l'alerte, mais Lobo avait déjà arraché un câble électrique au plafond et le lui passa autour du cou, serrant jusqu'à ce que la masse énorme du garde cesse de se débattre et glisse lentement au sol.


GINGER

(amusée, chuchotant)

« J'imagine que ça répond à ta question. »


Anette resta muette, partagée entre la stupeur et l'admiration. Elle avait déjà vu Lobo à l'œuvre, mais jamais d'aussi près, jamais avec une telle économie de mouvements. Lobo se redressa, jeta un regard calme vers elles et leur fit signe que la voie était libre.


Ils progressèrent ainsi de couloir en couloir, neutralisant les sentinelles une à une. Ginger se jouait des gardes avec une facilité insolente : elle apparaissait dans leur dos dans un discret nuage de fumée, les assommait d'un coup sec à la nuque, et disparaissait avant même que leur corps ne touche le sol. Lobo, lui, se fondait dans les ombres des tuyauteries et frappait sans un bruit, ne laissant derrière lui que des silhouettes inertes. En retrait, Anette les suivait, bouche bée devant leur efficacité redoutable. Côte à côte, ces deux-là formaient une machine de mort d'une précision terrifiante.


ANETTE

(soufflée)

« Pourquoi vous bossez presque jamais en équipe ? »


LOBO

(blasé)

« Un seul assassin suffit, en général. »


Ginger réapparut à côté de lui après avoir mis un garde de plus au tapis, un sourire moqueur dans la voix.


GINGER

(taquine)

« Ça, c'est la version officielle. La vérité, c'est que Lobo préfère bosser seul. »


Anette haussa les sourcils, trouvant la situation aussi impressionnante qu'étrange. Ils poursuivirent leur progression en observant l'usine avec plus d'attention. Partout, le long des murs, sous les passerelles, dans les recoins, s'entassaient des centaines de barils rouges, frappés d'un logo au sourire grimaçant, et l'odeur âcre qui imprégnait l'air semblait en émaner directement.


ANETTE

(intriguée)

« Qu'est-ce qu'ils fabriquent, ici, à ton avis ? »


Lobo s'approcha d'un baril sans un mot, perça le couvercle de la pointe de sa dague et en retira quelques gouttes d'un liquide noir et visqueux qui s'accrochait à la lame. Il porta l'acier sous ses bandages et renifla.


LOBO

(assuré)

« Du pétrole. »


Ginger fit un pas en avant, un sourire espiègle dans la voix.


GINGER

(curieuse)

« Tu sais ce que ça veut dire, hein ? »


LOBO

(pragmatique)

« J'ai ma petite idée. »


Ils traversèrent encore quelques couloirs en évitant les dernières patrouilles, jusqu'à se retrouver devant une lourde porte sécurisée, flanquée d'un panneau de commande dont les diodes clignotaient faiblement. Lobo examina le boîtier avec attention, puis se tourna vers Ginger.


LOBO

(neutre)

« Tu sais ouvrir ce genre de porte ? »


GINGER

(souriante)

« J'ai toujours ce qu'il faut dans mon kimono. »


Elle fouilla les poches intérieures de son vêtement, à la recherche de son matériel, mais avant qu'elle n'ait pu en sortir le moindre gadget, Anette s'avança calmement et, contre toute attente, tapa un code sur le clavier. La porte s'ouvrit dans un bip discret.


Lobo et Ginger se tournèrent vers elle d'un même mouvement.


LOBO

(incrédule)

« Comment t'as fait ? »


ANETTE

(fière)

« Le code, c'était "azerty". »


GINGER

(surprise)

« Sérieux ? »


LOBO

(blasé)

« Et comment tu le savais ? »


ANETTE

(souriante)

« C'est aussi classique que "1234". Y a des démons qui ont vraiment zéro imagination. »


Lobo soupira. Sous son masque, Ginger pouffa de rire, amusée par la simplicité de la chose.


GINGER

(taquine)

« Elle est douée, la petite ! »


Au-delà de la porte s'ouvrait une salle immense, un véritable enfer d'acier et de mouvement. Des passerelles s'entrecroisaient à plusieurs mètres de hauteur, des chaînes pendaient du plafond, des tapis roulants grinçaient sous le poids de barils qui défilaient sans fin, et plusieurs dizaines de selachidés et d'imps trimaient sans relâche au milieu de la vapeur et du vacarme, trop absorbés par leur tâche pour remarquer les intrus. Mais ce qui retint immédiatement l'attention de Lobo, ce fut la machine colossale ancrée au centre de la pièce : une foreuse haute de plusieurs étages, dont le trépan d'acier s'enfonçait profondément dans le sol en tournant dans un grondement assourdissant, faisant trembler les murs et vibrer jusqu'à leurs os.


LOBO

(sérieux)

« C'est pas une simple usine… C'est une raffinerie. »


ANETTE

(réfléchie)

« Et c'est sûrement cette foreuse qui a réveillé le ver. »


Ginger hocha la tête, un sourire satisfait dans la voix.


GINGER

(espiègle)

« Eh bien voilà, mystère résolu ! »


Sans attendre de réponse, elle les attrapa de nouveau par le bras. Anette, surprise, tenta de protester.


ANETTE

(pressée)

« Attends, Ginger ! »


Trop tard. Dans un « pouf », le monde se tordit une nouvelle fois, et l'instant d'après, ils se retrouvèrent à côté de la voiture, sur la place poussiéreuse du village. Anette, encore étourdie, se tourna vers Ginger d'un bloc, le visage rouge de colère.


ANETTE

(furieuse)

« Pourquoi tu nous as ramenés ?! »


GINGER

(surprise)

« C'était pas ce qu'il fallait faire ? »


ANETTE

(hors d'elle)

« Sérieusement ? Si cette foreuse se remet en marche, elle va réveiller encore plus de vers ! Ce sera une catastrophe ! »


Lobo se tourna vers elle, calme mais sec, le ton de celui qui considère la discussion comme close avant même qu'elle n'ait commencé.


LOBO

(sec)

« Les ordres de Claris étaient clairs : trouver l'origine du danger, jauger la menace, et changer de terrain d'entraînement si elle est réelle. »


Anette se tourna vivement vers lui, les yeux brûlants de détermination.


ANETTE

(furieuse)

« Tu comptes vraiment partir comme si de rien n'était ? Si ces vers se réveillent, des gens vont mourir ! »


Elle pointa du doigt la foule qui se pressait encore autour de Wally, se battant pour un formulaire au milieu des corps de ceux qui étaient tombés dans la bousculade.


ANETTE

(insistante)

« EUX vont mourir ! »


LOBO

(froid)

« C'est pas mon problème. »


Anette serra les poings, ébranlée par la froideur de la réponse.


ANETTE

(indignée)

« T'as vraiment aucune pitié ? Ces gens n'ont rien fait pour mériter de crever comme des merdes en servant de bouffe aux vers ! »


Lobo la regarda avec le même détachement, comme si ses mots glissaient sur lui sans jamais l'atteindre.


LOBO

(impassible)

« Je suis un assassin, Anette. Pas un super-héros. S'ils sont assez cons pour faire confiance à Wally, tant pis pour eux. »


Un silence de plomb tomba sur le petit groupe. Autour d'eux, les cris de la foule semblèrent s'éloigner, comme étouffés par la tension qui venait de s'installer. Anette dévisageait Lobo avec des yeux pleins de colère, et quelque chose dans son regard vacillait, comme une image qu'elle s'était faite de lui et qui commençait à se fissurer.


ANETTE

(amère)

« T'es vraiment un connard. »


Ginger laissa échapper un petit rire.


GINGER

(taquine)

« Eh ben, elle en aura mis du temps à comprendre, celle-là. »


Anette se tourna vers elle, les yeux pleins d'incompréhension.


ANETTE

(perplexe)

« Quoi ? »


GINGER

(souriante)

« Anette, on est des agents du Dernier Cercle. Des assassins professionnels. Tu crois vraiment qu'on en a quelque chose à faire, de ce qui arrive à ce village ? »


Elle marqua une pause, et lorsqu'elle reprit, son ton s'était fait plus mordant.


GINGER

(sarcastique)

« Sérieusement, ces gens-là représentent même pas un pour cent de nos tableaux de chasse. Pourquoi on irait s'emmerder avec eux ? »


Anette resta sans voix. Ginger, d'ordinaire si espiègle, si légère, presque affectueuse dans sa manière de traiter les autres, celle qui faisait rire tout le Dernier Cercle et appelait tout le monde « mes lapins », lui parut soudain d'une froideur terrible. Derrière le masque de renard souriant, il n'y avait peut-être rien d'autre qu'une tueuse comme les autres. Sa déception grandissait à chaque seconde, et elle leva vers Ginger un regard qui cherchait désespérément une explication.


ANETTE

(déçue)

« T'es sérieuse, Ginger ? Je peux pas croire que le sort de centaines d'innocents te laisse aussi indifférente. »


Avant que Ginger ne puisse répondre, Lobo prit la parole d'un ton sec et autoritaire, trahissant son intention de couper court à toute discussion.


LOBO

(autoritaire)

« C'est noble de vouloir les aider. Mais si tu veux vraiment devenir un assassin, tu vas devoir te détacher de cette gentillesse. Un jour, ce sera une faiblesse. Une faille que tes ennemis sauront exploiter. »


Anette ne répondit pas. Elle se détourna lentement et posa les yeux sur les démons agglutinés autour de l'estrade, qui continuaient de se déchirer pour un bout de papier. C'était un spectacle primitif, presque grotesque : des mineurs épuisés qui s'entretuaient pour avoir le droit de se tuer à la tâche ailleurs, un peu moins mal payés. Et pourtant, malgré le dégoût que cette scène lui inspirait, elle ne pouvait ignorer une vérité simple, une vérité qui lui serrait la gorge : aucun d'eux n'avait mérité de finir dévoré vivant, broyé entre les mâchoires d'une créature aveugle, dans d'atroces souffrances.


Elle serra les poings, et la douleur de ses mains écorchées par l'escalade se réveilla d'un coup, vive, lancinante. C'est à cet instant qu'elle prit sa décision. Elle pouvait faire quelque chose. Elle le savait. Sans un mot, elle se détourna de Lobo et de Ginger et marcha droit vers le coffre de la voiture.


LOBO

(une pointe d'inquiétude dans la voix)

« Anette. Fais pas ça. »


Anette ignora l'avertissement. Elle ouvrit le coffre, en tira les mallettes une à une et les posa lourdement sur le sol, soulevant un petit nuage de poussière. Sans un mot, elle ouvrit la deuxième et en sortit les deux Desert Eagle. Elle les chargea avec des gestes rapides, précis, presque mécaniques, puis les glissa dans son holster, sous sa veste.


Ginger, qui observait la scène avec un sourire en coin, se tourna vers Lobo.


GINGER

(amusée)

« Elle a l'air sérieuse… »


Lobo, cette fois franchement agacé, s'approcha d'Anette à grandes enjambées.


LOBO

(dur)

« Qu'est-ce que tu comptes faire ? »


Anette ne leva même pas les yeux vers lui.


ANETTE

(déterminée)

« Détruire cette foreuse et faire péter l'usine. »


LOBO

(froid)

« Tu vas y rester. Et il est hors de question que je te laisse faire. »


Toujours concentrée sur ses gestes, Anette chargea le MP5 et le passa en bandoulière. Puis elle releva enfin la tête et planta ses yeux dans ceux de Lobo, un éclat de défi dans le regard.


ANETTE

(ferme)

« Je t'ai pas demandé ta permission. Ni ton avis. »


Ginger laissa échapper un léger ricanement, trouvant la situation aussi ironique que divertissante. Lobo, lui, serra la mâchoire sous ses bandages.


LOBO

(acerbe)

« Tu te comportes comme une gamine. Tout ce que tu vas réussir, c'est te faire tuer. »


Anette saisit le levier d'armement du MP5 et tira dessus d'un coup sec. Le claquement métallique résonna dans le silence comme une réponse.


ANETTE

(défiante)

« Peut-être. Mais au moins, j'aurai essayé. »


Lobo resta silencieux, la tension palpable entre eux. Il savait Anette têtue, il l'avait appris à ses dépens, mais jamais encore elle ne l'avait poussé aussi loin dans ses retranchements, et il sentait monter en lui quelque chose qu'il ne parvenait pas à nommer, un mélange de colère, d'inquiétude et d'une forme de fierté qu'il refusait d'admettre. À côté, Ginger observait l'échange sans prendre parti, les mains croisées derrière la tête, comme si rien de tout cela n'était vraiment sérieux.


Anette tourna les talons sans un mot de plus et partit à pied vers l'usine, au pas de course, sa petite silhouette s'éloignant rapidement sur la piste de terre battue avant de se fondre dans les ondulations de la chaleur.



Il lui fallut une bonne demi-heure pour atteindre l'usine. Une demi-heure à courir sous ce ciel cuivré, les poumons en feu, la poussière collée à la sueur de son visage, les armes battant contre ses flancs à chaque foulée. Lorsqu'elle arriva enfin en vue de l'entrée principale, elle ralentit, reprit son souffle et observa les lieux. Deux selachidés montaient la garde devant le portail, deux masses de muscles grises et luisantes, armées de fusils d'assaut qui paraissaient ridiculement petits entre leurs mains énormes. Anette se força à marcher d'un pas normal, sans se précipiter, sans rien laisser paraître, et glissa la main dans sa veste pour dissimuler son pistolet, celui que Marcus lui avait confié à l'armurerie.


Lorsque les sentinelles la repérèrent, l'une d'elles la fixa avec méfiance, ses petits yeux noirs plissés au-dessus de sa mâchoire hérissée de dents.


SENTINELLE DE GAUCHE

(méfiant)

« Zone sécurisée. T'as rien à foutre ici. »


Anette baissa la tête et composa en une seconde l'expression la plus désemparée dont elle était capable. Elle sentit ses yeux s'emplir de larmes de crocodile, fit trembler sa lèvre inférieure et se ratatina sur elle-même, aussi petite et vulnérable que possible.


ANETTE

(pleurnichant)

« J'ai… j'ai perdu ma maman ! »


Les deux gardes échangèrent un regard, visiblement désarçonnés par cette gamine en larmes qui semblait si inoffensive. Celui de droite leva les yeux au ciel dans un soupir excédé.


SENTINELLE DE DROITE

(blasé)

« Encore une gamine à la con… »


Il se détourna à moitié en balayant l'air d'un geste de la main, comme on chasse une mouche, et pendant une fraction de seconde, les deux gardes baissèrent leur vigilance.


C'était tout ce qu'Anette attendait.


En un éclair, elle dégaina son pistolet et fit feu deux fois. La première balle cueillit la sentinelle de gauche en pleine tête et la projeta en arrière contre le portail dans un fracas de métal. La seconde frappa celle de droite à la tempe avant même qu'elle ait fini son geste, et la masse énorme s'effondra dans la poussière. L'écho des détonations roula sur la plaine, puis s'éteignit lentement.


Anette prit une profonde inspiration, les muscles tendus par l'adrénaline, le cœur cognant contre ses côtes. Elle venait de tuer deux démons de sang-froid, et ses mains ne tremblaient pas. Mais elle savait que ce n'était que la première étape, et qu'il lui restait encore beaucoup à accomplir.


Elle s'enfonça dans l'usine avec prudence, retrouvant les couloirs verdâtres qu'elle avait parcourus une heure plus tôt. Les sentinelles que Lobo et Ginger avaient neutralisées gisaient toujours là où elles étaient tombées, et leur absence dans les rondes lui facilita grandement la tâche. Elle avançait en rasant les murs, attentive au moindre bruit, au moindre écho de pas sur le métal. À l'approche de la salle de la foreuse, elle s'arrêta à l'angle d'un couloir, le dos plaqué contre la paroi froide. Pas de précipitation : il fallait d'abord voir. Elle sortit son téléphone, activa l'appareil photo et glissa l'objectif au-delà de l'angle pour observer ce qui l'attendait. Le couloir était vide, à l'exception d'une sentinelle que Ginger avait assommée plus tôt, et qui commençait à remuer en grognant, une main portée à sa nuque.


Pas bon du tout, pensa Anette. Si le garde reprenait pleinement conscience, il donnerait l'alerte, et toute l'usine lui tomberait dessus. Sans hésiter, elle surgit de l'angle et lui logea une balle nette dans la tête. La détonation se répercuta dans tout le métal de l'usine, amplifiée par les couloirs, et Anette sut que plus rien ne serait discret à partir de maintenant. Plus le temps de réfléchir : elle courut vers la porte sécurisée, priant pour ne pas être vue.


À l'instant précis où elle l'atteignait, la porte s'ouvrit sur deux autres sentinelles, alertées par le coup de feu. Anette ne leur laissa aucune chance de réagir : deux balles, deux corps qui s'effondrent avant même d'avoir compris ce qui leur arrivait. Elle enjamba les cadavres et se glissa dans la salle de la foreuse, pianota « azerty » sur le panneau intérieur pour refermer la porte derrière elle, puis tira dans le boîtier pour que personne ne puisse la rouvrir. Des étincelles jaillirent du mécanisme éventré.


Le coup de feu fit se retourner d'un bloc tous les ouvriers de la salle. Pendant une seconde, imps et selachidés restèrent figés, stupéfaits de voir une gamine au milieu de leur usine, puis ils sortirent leurs armes et ouvrirent le feu. Anette piqua un sprint à travers la salle, les balles sifflant à quelques centimètres de ses oreilles, ricochant sur les tuyauteries, faisant éclater les ampoules au-dessus d'elle. Sa petite taille et son agilité lui permirent d'atteindre une pile de caisses sans être touchée, et elle se jeta derrière dans une glissade. Le dos contre le bois, elle prit une seconde pour évaluer la situation.


Elle éjecta le chargeur de son pistolet et compta rapidement : une balle dans le chargeur, une dans la chambre. Deux tirs. Il fallait économiser. Elle remit le chargeur en place, saisit le MP5 qu'elle portait en bandoulière, l'arma et ouvrit le feu sur ses assaillants en restant autant que possible à couvert, lâchant de courtes rafales jusqu'à vider entièrement le chargeur. Autour d'elle, les balles ennemies faisaient voler des éclats de bois, ricochaient dangereusement contre le sol métallique, et l'une d'elles pulvérisa l'angle de la caisse juste au-dessus de sa tête. Anette se recroquevilla, le souffle court, s'efforçant de calmer les battements affolés de son cœur. Impossible de savoir combien d'ennemis elle avait touchés. Mais à ce rythme-là, elle ne tiendrait pas longtemps.


Soudain, un ouvrier surgit sur sa droite, contournant les caisses pour la prendre à revers. Par pur réflexe, Anette leva son pistolet et tira ses deux dernières balles. L'ouvrier s'effondra à ses pieds. La culasse de son arme resta bloquée en arrière : vide. Elle jeta un coup d'œil au MP5 : vide aussi. Son cœur s'accéléra encore. Il ne lui restait plus que les deux Desert Eagle.


Dix-huit balles. Ensuite, il n'y aurait plus que sa dague.


Brusquement, les tirs se calmèrent, comme un vacarme qu'on aurait coupé net, et le silence qui retomba sur la salle, seulement troublé par le grondement de la foreuse, avait quelque chose de plus inquiétant encore. Anette savait que ce répit ne durerait pas. S'ils se regroupaient, s'ils tentaient de l'encercler, elle était perdue. Elle jeta un regard autour d'elle, cherchant une issue. Sa seule échappatoire était la porte par laquelle elle était entrée, et elle venait elle-même de la condamner. Il n'y avait plus qu'une chose à faire : détruire la foreuse avant d'être submergée.


Elle sortit de sa cachette, un Desert Eagle dans chaque main, le cœur battant à tout rompre mais la détermination intacte. Les ouvriers étaient deux fois moins nombreux qu'au début, mais encore assez pour la tuer dix fois. Elle ouvrit le feu tout en courant, le recul des armes lui secouant les bras jusqu'aux épaules, les balles fusant de part et d'autre dans un chaos assourdissant, et parvint à se jeter à l'abri derrière la masse colossale de la foreuse.


Le dos collé contre la machine, qui vibrait si fort qu'elle en sentait les secousses jusque dans sa mâchoire, elle écoutait les pas des ennemis autour d'elle, tentant de deviner d'où viendrait la prochaine attaque. Soudain, un hurlement strident déchira l'usine, se répercutant dans chaque couloir, chaque salle, chaque recoin du bâtiment : l'alarme venait d'être déclenchée. Une nouvelle décharge d'adrénaline traversa le corps d'Anette. La porte condamnée ne retiendrait pas les renforts éternellement. Elle devait en finir au plus vite.


C'est alors qu'elle vit un cylindre rouge rouler lentement sur le sol, à quelques mètres d'elle. Son estomac se noua lorsqu'elle comprit de quoi il s'agissait : un baril de pétrole. Avant qu'elle ne puisse réagir, un ouvrier tira dessus.


BOUM !


Le baril explosa dans une gerbe de feu qui embrasa tout un pan de la salle. Anette s'était jetée à plat ventre juste à temps, et le souffle brûlant passa au-dessus d'elle en lui roussissant les cheveux. Lorsqu'elle releva la tête, les flammes léchaient déjà les caisses, les tapis roulants, les passerelles, et une fumée noire, épaisse et grasse, commençait à envahir l'espace, rendant chaque inspiration plus difficile que la précédente. Elle se releva tant bien que mal, les yeux larmoyants, la gorge en feu.


Elle n'eut pas le temps de se réorienter. Un selachidé avait contourné la foreuse en silence, une lourde barre à mine à la main. Il l'abattit de toutes ses forces sur le torse d'Anette. Le choc fut d'une violence inouïe : elle entendit quelque chose craquer à l'intérieur d'elle, et son corps fut projeté contre la machine comme une poupée de chiffon.


Anette glissa au sol et tomba à genoux, pliée en deux, le souffle coupé net, incapable d'aspirer la moindre goulée d'air. Chaque tentative de respirer lui arrachait une douleur fulgurante qui irradiait dans toute sa poitrine. Le selachidé s'avança lentement vers elle et leva de nouveau sa barre pour lui asséner le coup fatal.


Dans un geste désespéré, Anette leva un Desert Eagle à bout de bras et tira. Le recul monstrueux de l'arme lui arracha le pistolet des mains, mais la balle frappa le selachidé en pleine poitrine et le renversa en arrière. Avant qu'elle ait pu se ressaisir, deux imps surgirent de part et d'autre de la foreuse, la prenant en étau. Celui de gauche leva son arme et la mit en joue.


Mais Anette refusait de mourir ici. Avec le peu de force qui lui restait, elle tira sa dague, l'une des deux que Lobo lui avait confiées, et la planta entre les côtes de l'imp de droite, puis se glissa derrière lui en s'agrippant à ses vêtements. Le second imp, pris de court, avait déjà appuyé sur la détente : il vida son chargeur dans le corps de son propre allié, qui tressauta sous les impacts. Anette arracha l'arme des mains de son bouclier de chair et abattit le tireur d'une balle en plein front. Il s'effondra, mort sur le coup.


À bout de souffle, haletante, elle se recroquevilla derrière le cadavre criblé de balles, sa dague dans une main, le pistolet de l'imp dans l'autre. Ce n'étaient plus que ses seules armes. Elle pouvait à peine respirer, chaque inspiration était une torture, et tout son corps n'était plus qu'une plaie. Elle savait qu'elle ne tiendrait plus très longtemps.


Un fracas sourd retentit à l'autre bout de la salle : la porte venait de céder sous les coups. Dans l'encadrement, découpé par la lumière verte du couloir, apparut Wally Wackford, un sourire diabolique aux lèvres, escorté de douze selachidés armés jusqu'aux dents. Sa voix stridente perça le vacarme de l'incendie.


WALLY

(exalté)

« Dix mille billets pour celui qui me bute cette salope ! »


Malgré la fumée et la confusion, les ouvriers encore debout se tournèrent vers Anette avec une motivation nouvelle, leurs yeux brillant d'avidité à travers les flammes. Anette regarda autour d'elle, et pour la première fois, le désespoir la gagna. Mais elle serra les dents. Si elle devait tomber ici, elle tomberait en se battant.


Avant qu'elle ne puisse reprendre son souffle, un autre selachidé surgit de derrière la foreuse. Son énorme main se referma sur sa gorge et la souleva du sol comme un fétu de paille. Anette suffoqua, ses jambes battant dans le vide, ses doigts crispés sur le poignet du monstre pour tenter de desserrer son étreinte. Il leva l'autre main, et la lame d'un long couteau accrocha la lueur vacillante des flammes. La fin semblait toute proche.


Dans un ultime sursaut, Anette planta sa dague dans l'avant-bras de son agresseur. Le selachidé grogna de douleur et relâcha sa prise juste assez pour qu'elle s'écrase au sol. Mais elle n'avait plus la force de se relever. La fumée noire du pétrole et la chaleur écrasante des flammes lui brouillaient l'esprit, sa vision se troublait, et chaque respiration devenait un supplice.


Fou de rage, le selachidé revint sur elle, ralenti par sa blessure, ce qui ne faisait qu'attiser sa colère. Il la domina de toute sa hauteur, les crocs découverts, et leva son couteau pour l'abattre.


« Pouf. »


Un nuage de fumée noire éclata entre eux. Avant qu'Anette n'ait compris ce qui se passait, Ginger était là, surgie de nulle part. D'un mouvement rapide et fluide, elle saisit le selachidé par le poignet, lui fit perdre l'équilibre et le plaqua au sol en une fraction de seconde. Le démon tenta de se débattre, mais Ginger, avec une précision glaciale, retourna son propre couteau contre lui et le lui planta en plein cœur.


Anette leva vers elle des yeux surpris et épuisés.


ANETTE

(dans un souffle)

« Ginger… »


Ginger s'approcha, s'agenouilla devant elle et, d'un geste lent, retira son masque de renard. Ses yeux noirs aux pupilles jaunes brillaient d'une lueur espiègle, et son sourire avait quelque chose de carnassier, bien loin de l'image joyeuse qu'elle offrait d'ordinaire. Elle posa doucement le masque sur le visage d'Anette. Dès la première inspiration, Anette sentit l'air redevenir respirable, frais, presque pur, comme si le masque filtrait toute la fumée qui l'étouffait quelques secondes plus tôt.


GINGER

(espiègle)

« T'as l'air d'avoir bien dégusté. »


Anette hocha faiblement la tête, incapable de prononcer un mot de plus.


GINGER

(taquine)

« Bouge pas, ok ? J'en ai pas pour longtemps. »


Avec un sourire en coin, Ginger se redressa, puis disparut dans un nouveau « pouf », aussi vite qu'elle était apparue.


Encore sous le choc, Anette resta immobile, sa respiration enfin apaisée grâce au masque. Autour d'elle, les flammes continuaient de se propager, dévorant tout sur leur passage, mais pour la première fois depuis qu'elle avait franchi le portail de l'usine, elle n'avait plus peur. Elle se laissa aller contre la foreuse, l'esprit flottant quelque part entre la douleur et le soulagement de savoir qu'elle n'était plus seule.


Ginger réapparut face aux hommes de main de Wally, un sourire amusé aux lèvres, celui d'une enfant qui joue à un jeu dont elle seule connaît les règles. Les selachidés levèrent aussitôt leurs armes, les muscles tendus, prêts à l'abattre. Ginger promena sur leurs rangs un regard moqueur.


GINGER

(sarcastique)

« Vous êtes que douze ? Vous auriez dû venir plus nombreux, non ? »


Planqué derrière ses gardes, Wally ricana bruyamment, affichant une assurance qui sonnait faux.


WALLY

(moqueur)

« T'es complètement tarée si tu crois pouvoir te taper douze démons toute seule. Allez, butez-moi cette pute ! »


Un éclat de rire s'échappa des lèvres de Ginger. Elle plongea les mains dans les plis de son kimono et en ressortit deux lames courtes, à peine plus longues que des dagues, qu'elle fit tournoyer entre ses doigts. Ses yeux pétillaient d'excitation.


GINGER

(espiègle)

« Allez, venez voir maman. »


« Pouf. » Avant que les selachidés ne puissent presser la détente, elle avait disparu. Les hommes de main échangèrent des regards nerveux, leurs yeux fouillant fébrilement les ombres, les passerelles, les nuages de fumée. Wally, beaucoup moins sûr de lui tout à coup, recula encore derrière ses hommes.


Le silence devint oppressant, seulement troublé par le crépitement des flammes et le grondement de la foreuse. Les selachidés balayaient la salle du regard, le doigt sur la détente, ignorant d'où viendrait le prochain coup. Puis Ginger tomba du plafond, fondant sur eux comme un faucon sur sa proie. Elle planta ses deux lames dans les épaules de deux gardes, les arracha dans une gerbe de sang, et disparut avant même que leurs corps ne touchent le sol, laissant derrière elle deux cris d'agonie.


Les autres se retournèrent en tous sens, cherchant désespérément leur cible. L'un d'eux, pris de panique, ouvrit le feu au hasard et faucha trois de ses propres camarades, qui s'effondrèrent en gémissant. Avant qu'il n'ait compris ce qu'il venait de faire, Ginger se matérialisa juste devant lui, si près qu'il aurait pu sentir son souffle à travers le masque.


GINGER

(taquine)

« Merci pour le coup de main, mon grand ! »


Il tenta de la frapper avec la crosse de son arme. Ginger esquiva d'une torsion souple du buste, avec une grâce féline, se laissa glisser au sol, lui faucha les jambes d'un balayage, disparut, puis réapparut dans son dos avant même qu'il ne touche le sol pour lui planter une lame dans la nuque.


Elle se téléporta de nouveau à l'autre bout de la salle, évitant une rafale qui déchiqueta l'endroit où elle se tenait une seconde plus tôt. À chaque téléportation, elle jouait avec eux comme un chat avec des souris : elle surgissait dans leurs angles morts, frappait sans prévenir, puis s'évanouissait dans un nuage de fumée noire avant que quiconque ait pu ajuster son tir. Elle apparut au-dessus de deux gardes et en envoya un au tapis d'un coup de pied retourné en pleine tempe, pivota sur elle-même avec une souplesse de danseuse et esquiva un tir à bout portant, avant de frapper si vite qu'on aurait juré qu'elle n'avait jamais bougé. Un autre la chargea par derrière. Sans même se retourner, elle leva simplement le poing en arrière et le cueillit en pleine mâchoire, l'assommant net. Un coup de pied circulaire projeta le suivant contre une pile de caisses qui s'effondra sur lui. Fous de frustration, les derniers selachidés se mirent à tirer au hasard dans l'espoir de la toucher par chance, faisant exploser d'autres barils de pétrole, et l'incendie, qui gagnait déjà les passerelles, devint réellement inquiétant.


Au milieu de ce chaos, Ginger restait parfaitement calme. Elle semblait danser entre les flammes et les balles, insaisissable, chaque téléportation la rendant plus déroutante encore, et ses adversaires tombaient un à un autour d'elle comme les quilles d'un jeu dont elle aurait fixé toutes les règles.


À l'autre bout de la salle, Anette se redressa tant bien que mal. Ses côtes la faisaient atrocement souffrir, chaque mouvement lui arrachait un gémissement étouffé par le masque, mais elle refusait d'abandonner. Elle n'était pas venue jusqu'ici pour regarder les autres finir le travail. Ses yeux se posèrent sur les barils de pétrole qui s'alignaient le long du mur, à quelques mètres de la foreuse. Elle s'arc-bouta contre le premier et le poussa de toutes ses forces, centimètre par centimètre, jusqu'à ce qu'il vienne buter contre la base de la machine. Puis le deuxième. Puis le troisième.


Au bord de l'évanouissement, elle se pencha et ramassa le Desert Eagle qui lui avait échappé plus tôt. L'arme lui parut peser une tonne dans ses mains tremblantes. Elle la leva vers les barils, mais la fatigue et la douleur lui brouillaient la vue, et le canon oscillait sans parvenir à se fixer. Elle était à bout de souffle, et elle sentait qu'elle n'irait pas plus loin.


C'est alors qu'une main ferme se referma doucement sur la sienne. Lobo se tenait à côté d'elle, surgi de la fumée sans qu'elle l'ait entendu venir. Pour une fois, l'inquiétude se lisait ouvertement sur son visage, dans ses yeux qui la détaillaient de haut en bas, s'attardant sur la manière dont elle se tenait les côtes.


LOBO

(ferme mais protecteur)

« Repose-toi. Je m'occupe du reste. »


Il lui prit délicatement le pistolet des mains, l'aida à s'écarter de la foreuse et l'installa à l'abri derrière une cuve, loin des barils. Puis il se retourna, visa les barils entassés contre la machine et tira. Les flammes jaillirent aussitôt dans un rugissement assourdissant, léchant la foreuse jusqu'à son sommet, faisant fondre les câbles et éclater les jauges, avant de se propager à toute la salle à une vitesse effrayante. Derrière lui, Ginger venait d'abattre son dernier adversaire. Elle tourna la tête vers Lobo et lui adressa un sourire malicieux à travers les flammes.


« Pouf. » Ginger était à côté d'eux. Elle attrapa le bras de Lobo d'une main et celui d'Anette de l'autre, et sans perdre un instant, elle les téléporta hors de l'usine. Ils réapparurent à bonne distance, sur une butte de terre qui dominait la plaine, juste à temps pour voir les flammes engloutir le bâtiment tout entier. Les cheminées s'embrasèrent l'une après l'autre comme des torches, les cuves explosèrent en chaîne, et une colonne de fumée noire s'éleva vers le ciel cuivré.


Ginger contempla un instant l'incendie avec un sourire satisfait, puis disparut de nouveau dans un « pouf », laissant Lobo et Anette seuls sur la butte.


Anette portait toujours le masque de Ginger. Allongée sur la terre sèche, elle respirait avec difficulté, chaque inspiration soulevant péniblement sa poitrine, et sa vision restait floue, voilée par la douleur. Lobo s'agenouilla à côté d'elle, fouilla la poche intérieure de sa veste et en sortit une seringue. Il retira délicatement le masque de son visage et examina son état avec attention, palpant ses côtes du bout des doigts. Anette grimaça.


LOBO

(attentif)

« T'es vraiment mal en point. »


Anette, bien que faible, parvint à formuler une question, d'une voix à peine audible.


ANETTE

(faiblement)

« Pourquoi… pourquoi t'es venu m'aider ? »


Lobo évita son regard. Pendant un long moment, il sembla peser ses mots, les yeux fixés sur l'usine en flammes, comme si la réponse se trouvait quelque part dans le brasier.


LOBO

(avec sincérité)

« J'ai pas réussi à partir sans toi. »


Avant qu'Anette ne puisse répondre, il lui planta l'aiguille dans le bras d'un geste rapide. Elle cligna des yeux, un peu perdue, le regardant comme si elle ne comprenait pas ce qu'il venait de faire.


LOBO

(expliquant)

« De la morphine. Ça va t'aider à supporter la douleur. »


Anette hocha doucement la tête. À mesure que le produit se diffusait dans ses veines, sa respiration se fit plus régulière, ses traits se détendirent, et la douleur recula peu à peu derrière un voile cotonneux. C'est à ce moment que Ginger réapparut à côté de Lobo, portant sur son épaule Wally, ligoté comme un saucisson. Le petit imp se tortillait dans tous les sens en suppliant pour sa vie.


WALLY

(suppliant)

« Pitié, épargnez-moi ! Je ferai tout ce que vous voudrez ! »


Lobo le regarda froidement, le visage impassible.


LOBO

(froid)

« T'inquiète. Je veux pas ta vie. »


WALLY

(paniqué)

« Alors c'est mon fric que vous voulez ?! Je suis fauché, je vous jure ! »


Lobo se releva sans lui répondre et tendit son masque à Ginger, qui s'empressa de le remettre sur son visage avec une satisfaction visible.


LOBO

(ferme)

« Je veux pas ton argent. Je veux la justice. »


Il se tourna vers Ginger et lui désigna le village d'un signe de tête.


LOBO

(autoritaire)

« Amène-le sur l'estrade. »


Ginger resserra sa prise sur Wally, un sourire espiègle aux lèvres, et disparut avec lui. Elle réapparut au beau milieu de l'estrade de la place du village, où la foule se disputait encore les derniers formulaires, et hurla d'une voix perçante pour attirer l'attention.


GINGER

(enthousiaste)

« Oyez, oyez, mes mignons ! Écoutez-moi bien ! »


Les villageois se figèrent un à un, et des centaines de paires d'yeux se tournèrent vers l'estrade. Des murmures stupéfaits parcoururent la foule lorsqu'ils découvrirent leur futur patron ligoté comme un vulgaire paquet. D'un coup de pied théâtral, Ginger le fit basculer lourdement sur les planches.


GINGER

(à toute vitesse)

« Bon, voilà l'délire. Ce cher Wally ici présent forait le sol avec son usine pour trouver du pétrole, et il était à deux doigts de réveiller des vers géants qui auraient fait de vous tous des buffets à volonté ! Mais pas d'inquiétude : le Dernier Cercle est intervenu, on a sauvé la situation. Donc… bravo à nous, hein ?! Bon, voilà nos cartes, à plus ! »


« Pouf. » Dans le nuage de fumée qu'elle laissa derrière elle, une centaine de cartes de visite du Dernier Cercle s'envolèrent dans les airs, tourbillonnèrent un instant au-dessus de la place, puis retombèrent doucement aux pieds des villageois comme une pluie de feuilles mortes. Les démons les ramassèrent une à une, les retournant entre leurs doigts crasseux, partagés entre la confusion et une admiration naissante.


Ginger réapparut aux côtés de Lobo sans un bruit. Anette dormait désormais profondément, terrassée par la morphine, le visage enfin apaisé. Ginger baissa les yeux sur elle en souriant.


GINGER

(espiègle)

« Vu ce qu'on lui réserve, Wally est pas près de réinvestir dans le pétrole. »


Lobo ne répondit pas. Son regard restait fixé sur l'horizon, où l'usine brûlait encore. La fumée montait en lourdes volutes noires vers le ciel sombre, et de temps à autre, une explosion sourde faisait trembler la plaine jusqu'à eux. Sentant le poids des pensées qui l'agitaient, Ginger tourna la tête vers lui.


GINGER

(curieuse)

« Alors, qu'est-ce que tu vas dire à Claris ? »


Lobo haussa les épaules, sans quitter les flammes des yeux.


LOBO

(laconique)

« Je sais pas encore. Mais je prendrai ce qu'a fait Anette sur mon dos. »


Ginger haussa un sourcil derrière son masque et secoua la tête. Elle souriait toujours, mais sa voix se fit plus sérieuse.


GINGER

(avec fermeté)

« Ce serait une belle connerie. Laisse-moi assumer. Claris m'a à la bonne, elle passera l'éponge si ça vient de moi. »


Lobo sembla hésiter un instant. Il tourna légèrement la tête vers elle, comme s'il pesait ce qu'elle venait de lui offrir, et lorsqu'il répondit, sa voix était plus douce qu'à l'ordinaire.


LOBO

(sincère)

« Rien ne t'y oblige, Ginger. »


Mais Ginger, toujours aussi insouciante en apparence, se contenta de hausser les épaules.


GINGER

(légère)

« C'est rien. Je te dis, Claris me pardonnera. »


Un instant de silence s'installa. Lobo réfléchit encore, puis finit par hocher la tête.


LOBO

(avec une gratitude contenue)

« Merci, Ginger. »


Ginger croisa les bras, dans ce mélange de désinvolture et de complicité qui n'appartenait qu'à elle.


GINGER

(douce)

« Sois pas trop dur avec elle. Elle a été imprudente, mais elle s'est battue pour ce qu'elle croyait juste. »


Lobo hocha la tête. L'idée lui avait déjà traversé l'esprit bien avant que Ginger ne la formule.


LOBO

(posé)

« Je sais. Il va quand même falloir la punir. »


Il marqua une pause, et son regard se perdit un instant dans les flammes.


LOBO

(pensif)

« Mais je comprends. »


Un long silence s'installa entre eux, seulement troublé par le crépitement lointain de l'incendie. Puis Ginger s'avança, se pencha, et souleva Anette dans ses bras avec une facilité déconcertante, la calant contre elle comme on porte un enfant endormi.


GINGER

(calme)

« Je la ramène à Sebastian. Elle a besoin de soins. »


Lobo acquiesça d'un simple hochement de tête, sans détourner le regard du brasier.


LOBO

(posé)

« D'accord. Moi, je rentrerai dans quelques heures. Je dois récupérer les armes qu'elle a laissées derrière elle. »


Ginger lui adressa un dernier sourire, puis disparut dans un « pouf » silencieux, Anette serrée contre elle.


Lobo resta seul sur la butte, face à l'usine qui achevait de se consumer. Le vent avait tourné, et il rabattait vers lui l'odeur âcre du pétrole brûlé, mêlée à celle, plus lointaine, de la terre sèche et de la poussière. Il repensa à Anette, à son courage insensé, à cette façon qu'elle avait eue de le regarder droit dans les yeux en lui disant qu'elle n'avait pas besoin de sa permission. Il repensa à son imprudence aussi, à la barre à mine, au craquement de ses côtes qu'il avait deviné en la palpant, et à ce qui aurait pu arriver s'il était arrivé une minute plus tard. Elle avait encore tout à apprendre, c'était une certitude. Mais il ne pouvait nier qu'elle avait agi avec un sens de l'honneur que lui-même avait perdu depuis bien longtemps, quelque part entre sa première âme fauchée et la dernière. Lobo soupira doucement derrière ses bandages, et seul le crépitement des flammes vint lui répondre.




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