Hazbin Hotel : Syntonie infernale
Chapitre 1 : Chapitre 1 - Le dernier rhum
4658 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 15/10/2026 22:05
Chapitre 1 - Le dernier rhum
Cette journée n’avait rien eu de remarquable.
Pas davantage que le bar où elle était venue la terminer.
Un de ces bouges de Pentagram City où la lumière des néons rendait les visages plus malades qu’ils ne l’étaient déjà, où le bois du comptoir collait légèrement sous les doigts et où personne ne demandait jamais à personne ce qu’il venait oublier.
Lara y était depuis assez longtemps pour que le niveau de sa bouteille ait commencé à descendre sérieusement.
Assise au comptoir, sa silhouette élancée se découpait avec une sobriété presque déplacée dans la lumière sale des néons. Ses traits fins conservaient une luminosité étonnante, et ses yeux dorés tranchaient avec le rouge sombre de sa chevelure.
Un rouge sang, profond, trop parfait pour être tout à fait naturel.
Il ne l’était pas.
Sous cette couleur imposée par une magie infernale dormait un blond presque doré, une nuance qu’elle partageait avec les siens et qu’elle avait depuis longtemps appris à dissimuler. Certains héritages se portaient mieux lorsqu’ils ne se voyaient pas.
Devant elle, le rhum tournait lentement dans le verre.
La dernière bouteille de l’établissement, lui avait annoncé le barman avec cette prudence particulière des gens qui craignent qu’une mauvaise nouvelle ne leur vaille une mauvaise mort.
Cette constatation absurde lui avait arraché un petit rire.
Elle avait accueilli l’information d’un mouvement d’épaule et s’était resservie.
Autour d’elle, l’Enfer poursuivait son existence ordinaire. Des voix trop fortes. Un rire qui se termina en menace. Le choc d’un verre. Une dispute à propos d’une dette vieille de trois jours ou de trois siècles.
Lara observait le liquide ambré tourner contre le cristal.
Elle avait l’air tranquille. Fatiguée, peut-être. Ses joues portaient déjà la chaleur discrète de l’alcool, mais son regard demeurait parfaitement clair.
Presque insensiblement, l’équilibre de la salle se détraqua.
Lorsque la porte s’ouvrit, le bar ne se tut pas. Le bruit continua, mais autrement.
Un grésillement courut sous les conversations, ténu d’abord, semblable à une fréquence qu’un poste trop ancien aurait captée par erreur. Quelqu’un cessa de rire. Plus loin, une voix mourut au milieu d’une phrase.
— Le Démon de la Radio…
L’annonce chuchotée arracha Lara à la contemplation du liquide ambré.
L’homme qui venait d’entrer souriait déjà.
Il était immense, d’une maigreur élégante qui allongeait encore sa silhouette. Le rouge dominait tout : le costume ajusté, les cheveux coupés court dont les pointes sombraient presque dans le noir, jusqu’aux oreilles de cerf dressées au sommet de son crâne. Deux bois sombres émergeaient de sa chevelure, suffisamment discrets pour ne pas adoucir ce qu’ils avaient d’animal.
Son visage, pâle sous les lumières du bar, semblait construit autour d’un sourire beaucoup trop large pour être humain. Des dents aiguës en bordaient l’éclat, tandis que ses yeux rouges, soulignés par un monocle, parcouraient la salle avec une attention tranquille.
Trop élégant pour le bouge qui l’accueillait. Trop à l’aise, surtout.
Sa canne s’achevait par un microphone ancien qu’il portait comme d’autres auraient porté une arme ou un accessoire de scène.
Une ombre immense glissait derrière ses jambes et ne paraissait pas tout à fait décidée à respecter l’angle des lumières. Lorsqu’il s’arrêta devant le comptoir, elle continua encore d’un demi-pas avant de revenir se ranger à ses pieds.
Alastor, constata-t-elle.
C’était la première fois qu’elle le voyait d’aussi près. Depuis des milliers d’années, elle parcourait l’Enfer en veillant à ne jamais laisser certaines trajectoires croiser la sienne de trop près. Celle d’Alastor en faisait partie.
— Un verre de rhum, je vous prie.
Pour la première fois, elle entendit cette voix ne semblant pas sortir d’une simple gorge. Elle avait le grain chaud, légèrement métallique, d’une émission ancienne passée à travers le microphone d’un autre siècle. Les consonnes possédaient cette netteté artificielle des présentateurs radiophoniques ; derrière elles persistait un crépitement de bande assez discret pour finir par sembler naturel.
Quelque part, très loin sous ses mots, quelques notes de jazz apparurent puis s’évanouirent.
Le barman pâlit.
— J-je suis désolé, monsieur… La dame, ici, a pris la dernière bouteille.
Le regard rouge d’Alastor pivota vers Lara. Son ombre suivit avec une fraction de seconde de retard.
Leurs regards se croisèrent.
Elle sentit comme un piège invisible se refermer sur elle. Rien dans cette situation n’avait l’air d’être dû au hasard. Lara leva son verre.
— Nous pouvons partager, si le cœur vous en dit.
Alastor inclina la tête sur le côté dans un petit claquement sec. Un bref parasite accrocha sa fréquence. Son sourire s’allongea d’un rien.
— Partager ?
Le mot sortit de lui comme s’il venait d’être annoncé à plusieurs milliers d’auditeurs.
— Partager ? Ma chère, quelle proposition délicieusement candide ! Et dans un endroit pareil, qui plus est ! On m’avait pourtant assuré que cet établissement ne manquait pas de ressources.
Le grésillement enfla légèrement, juste assez pour faire taire les derniers murmures autour d’eux.
Alastor posa ses doigts gantés sur le bois verni, tout près du verre de Lara, et ne la quitta plus du regard.
— Dites-moi, Selina… ou devrais-je dire Lara ? Vous avez l’air d’avoir bien besoin de ce poison pour oublier vos plumes perdues. Mais mon divertissement personnel exige parfois que je sois celui qui vide la coupe.
Les doigts de Lara s’immobilisèrent sur son verre.
Son expression ne changea presque pas. Seul son regard perdit un peu de sa légèreté.
Selina.
Lara.
Elle ne lui avait donné aucun de ces deux noms.
La mention de ses plumes achevait de lever le doute. Alastor savait parfaitement qui se dissimulait derrière cette identité d’emprunt.
Lara considéra brièvement la bouteille entre eux.
Quelle heureuse coïncidence, tout de même. Le Démon de la Radio entrait précisément dans le bar où elle avait choisi de terminer sa soirée, réclamait le seul alcool dont elle détenait la dernière bouteille et, quelques phrases plus tard, l’appelait par son véritable prénom.
Elle avait passé des millénaires à reconnaître les rencontres qui n’en étaient pas.
Il était venu la trouver.
Restait à savoir ce qu’il comptait faire de cette rencontre.
Elle laissa passer un instant, suffisamment pour accuser le coup sans lui offrir le plaisir d’une réaction plus franche. Puis elle retrouva toute sa légèreté et inclina légèrement la tête.
— Ce ne sont pas là des exigences de gentleman.
Sa main demeura près de la bouteille.
— Je ne doute pas de votre capacité à prendre tout ce que vous pensez vous être dû, mais partager, ne serait-ce pas plus divertissant ? Essayez, rien ne vous empêche de repartir avec la bouteille plus tard.
Un rire court et saccadé, semblable à un jingle radiophonique des années trente, s’échappa d’Alastor. Quelques notes de cuivre s’y mêlèrent avant de mourir dans un crépitement.
— Un gentleman ? Vous me flattez, ma chère ! Mais ne confondons pas les bonnes manières avec la charité. Et puis, quel intérêt aurait le jeu si tout le monde acceptait de partager ?
Le Démon de la Radio s’installa au comptoir, abandonnant le barman tremblant pour reporter toute son attention sur Lara. Sous les néons crasseux, son sourire cousu paraissait presque trop net pour appartenir à ce décor.
Il tendit une main fine vers le goulot de la bouteille. Lara fut plus rapide et referma ses doigts autour du verre avant lui. Alastor interrompit son geste à quelques millimètres de sa main. Il fit perdurer cet infime espace entre leurs doigts assez longtemps pour que le geste cesse de paraître innocent.
— Votre proposition est audacieuse. Partager un verre avec une Morningstar déchue… Imaginez un peu le scandale sur les ondes !
Les yeux de Lara se plissèrent une seconde. Son sourire ne bougea pas.
Son nom sonna à ses oreilles comme une déclaration de guerre, mais il était trop tôt pour engager les hostilités. Jusqu’où le Démon de la Radio allait-il la pousser ?
— Si vous souhaitez me tenir compagnie ce soir, je préférerais que vous m’appeliez Selina, rectifia-t-elle , sa main toujours posée sur la bouteille.
— Très bien, concéda-t-il. Servez-moi, et tâchez de me convaincre que votre compagnie vaut mieux que le silence d’un verre solitaire.
— Un verre supplémentaire, s’il vous plaît, demanda la jeune femme en faisant signe au barman.
L’homme s’exécuta aussitôt. Lara eut un sourire franc, prit la bouteille et versa le rhum dans le verre qu’il venait de poser devant Alastor.
— Dans les Enfers, les plus grands démons avancent toujours avec leur lot de mythes et de rumeurs. Je ne vous connais que de nom, mais tous vous décrivent comme proprement terrifiant, parfois charmant, toujours inquiétant… et jamais silencieux devant un verre.
Elle releva les yeux vers lui, une pointe d’amusement dans la voix.
— Pourtant, ce soir, vous faites bien pâle figure pour un homme de spectacle. Quelque chose vous contrarie-t-il, ou avez-vous simplement décidé de voir rouge ?
Un parasite mordit brièvement la fréquence avant de disparaître sous quelques notes de jazz.
— Oh, mais je vois toujours rouge, Selina ! C’est ma couleur de prédilection. Ne trouvez-vous pas qu’elle sied à merveille au teint de ce charmant établissement ?
Il souleva son verre d’un geste sec et gracieux, sans boire.
— Les rumeurs sont des jouets bien fragiles. Quant à ma « mauvaise humeur »… disons simplement que le chaos ambiant manque cruellement de saveur ces derniers temps.
Son regard revint sur Lara, et son sourire s’étira d’un rien.
— Mais une Morningstar qui joue les serveuses pour un pécheur… Cela pourrait bien redonner un peu de piment à ma soirée.
Lara observa le rhum descendre dans son propre verre.
— Vous accordez beaucoup d’importance à ce nom.
Elle releva légèrement une épaule.
— Il n’a pourtant jamais empêché ma famille de sombrer avec une certaine application.
Un sourire fatigué passa sur ses lèvres.
— Ma nièce s’obstine encore à espérer. Mon frère a choisi la mélancolie…
Elle leva son verre entre eux.
— Et moi, ce soir, j’expérimente le rhum.
Son regard revint à Alastor, plus calme qu’il n’aurait dû l’être face à un démon de sa réputation.
— Un autre jour, j’aurais probablement essayé de vous éviter. Par prudence, par méfiance… peut-être même par crainte. Mais cette nuit, mon cher ami, je n’ai pas grand-chose à perdre.
Elle avait appuyé sur ce « mon cher ami » avec la même désinvolture qu’il mettait à l’appeler « ma chère ». Elle leva son verre, ses prunelles accrochées aux siennes.
— À la vôtre, Alastor… Il est vrai que le rouge vous sied à merveille.
Le cristal tinta entre eux.
— À la vôtre, Selina. Aux causes perdues et aux ailes brisées.
Son sourire s’étira légèrement.
— Vous portez votre déchéance avec une élégance presque insolente.
Alastor s’appuya contre le comptoir, réduisant encore la distance entre eux. À cette proximité, Lara percevait le léger bourdonnement électrique qui semblait courir sous sa peau.
— Et vous m’annoncez n’avoir presque rien à perdre…
Sa voix se fit plus basse, le vieux grain radiophonique accrochant les mots d’un crépitement discret.
Sa voix se fit plus basse, le vieux grain radiophonique accrochant les mots d’un crépitement discret.
— Chez la plupart des gens, ce serait une excellente raison de garder mes distances.
Son regard resta fixé sur elle.
— Chez vous, Selina… j’avoue que cela produit plutôt l’effet inverse.
Lara sourit dans son verre.
— Vous arrivez déjà en étalant une partie de mes secrets. Je suppose qu’il serait malvenu de vous reprocher votre curiosité.
Elle but une gorgée, puis releva les yeux vers lui.
— Alors, quitte à me dévoiler un peu plus, en voici un autre : j’ai souri pendant ce qu’on appelle ma chute.
Le mouvement d’Alastor s’interrompit. Un bref son de disque rayé accrocha sa fréquence.
— Vous avez souri ?
La question lui avait échappé sans l’emphase habituelle de ses interventions.
Lara acquiesça.
— Oui.
Alastor ne perdit rien de son sourire, mais son regard se fixa sur elle avec une attention nouvelle.
— Une manière singulière de tomber.
— Je n’ai jamais considéré cela comme une chute.
Elle fit lentement tourner le rhum au fond de son verre.
— Mon frère avait fait un choix. J’ai fait le mien.
Alastor inclina légèrement la tête.
— Et vous ne l’avez jamais regretté ?
Lara laissa passer un silence avant de répondre.
Ses yeux descendirent vers l’ambre du rhum.
— Descendre ? Non.
Un silence.
— Continuer… certains jours, c’est une autre question.
Le sourire d’Alastor ne bougea pas, mais le léger bourdonnement de sa fréquence s’amenuisa.
Lara leva son verre sans boire.
— Je sais que tout finit par passer. Même les pires moments. Mais il y a des jours où l'on se demande combien de temps il faudra encore tenir.
Alastor la contempla quelques secondes.
— Curieux.
— Quoi donc ?
— Vous avez traversé la chute avec le sourire…
Il se pencha à peine vers elle.
— … et voilà que certains jours vous paraissent plus difficiles à supporter que l’éternité en Enfer. Quelle délicieuse contradiction !
Lara soutint son regard.
— Peut-être.
Quelques notes de jazz se glissèrent sous la voix d’Alastor.
— Alors, quelle idée saugrenue de rester assise ici à attendre demain !
Lara plissa légèrement les yeux.
Alastor leva enfin son verre et en but une gorgée, comme si la conclusion allait de soi.
— Nous avons encore toute une nuit à gaspiller avant qu’il arrive.
Ses doigts tapotèrent le verre à un rythme bref, presque musical. Une inflexion nouvelle traversa sa fréquence, à peine perceptible sous le vieux grain radiophonique.
Lara l’observa un instant.
— Je vous ai donné un secret.
Alastor tourna légèrement la tête vers elle.
— Vous me le reprochez déjà ?
— Pas du tout.
Elle tendit la main vers la bouteille, remplit son propre verre, puis celui d’Alastor. Le rhum coula avec un bruit feutré.
— Mais je trouve l’échange terriblement déséquilibré.
Le sourire d’Alastor s’étira.
— Ah ! Nous y voilà.
Lara posa le coude sur le comptoir et appuya sa joue contre sa main.
— Vous saviez qui j’étais avant même que je vous adresse la parole. Vous connaissez Selina. Vous connaissez Lara. Vous savez que j’ai perdu mes ailes, que je bois seule et, depuis quelques minutes, que je n’ai jamais considéré mon bannissement comme une punition.
Elle poussa son verre vers lui de quelques centimètres.
— À votre tour.
Un petit rire enregistré passa dans la fréquence.
— Quelle audace. Vous offrez une pièce et réclamez aussitôt l’accès aux coulisses.
— Je ne réclame rien. Je vous invite à jouer.
Cette fois, il la regarda véritablement.
Le rire artificiel s’éteignit.
Alastor récupéra lentement son verre.
— Très bien.
Il le fit tourner entre ses doigts sans boire.
— Puisque vous semblez tellement apprécier les secrets… imaginez une fréquence qui vous appartient. Votre voix. Votre musique. Votre silence, même.
Son sourire demeurait impeccable.
— Et puis, un jour, une main étrangère se pose sur le bouton.
Lara ne bougea plus.
Quelques parasites grésillèrent sous ses mots.
— Ce n’est pas qu’elle puisse vous faire taire qui est réellement désagréable.
Il leva enfin les yeux vers elle.
— C’est qu’elle puisse croire avoir le droit de choisir ce qui sera diffusé.
Le silence s’installa entre eux.
Lara contempla son visage, cherchant derrière le sourire quelque chose qu’il ne lui donnerait manifestement pas.
— Et que fait-on dans ce cas-là ?
Un éclat rouge passa dans ses yeux.
— On continue l’émission.
La réponse tomba avec une simplicité presque insolente. Alastor porta ensuite son verre à ses lèvres.
Lara laissa échapper un souffle amusé.
— The show must go on… Comme dirait un bon copain à moi.
— Ce n’est pas la réponse que vous espériez, n’est-ce pas ?
— Au contraire.
Elle reprit son propre verre.
— Je crois simplement comprendre un peu mieux pourquoi vous souriez autant.
Le verre d’Alastor s’immobilisa contre ses lèvres.
Lara ne chercha pas à développer. Elle but une gorgée tandis que le vieux grain radiophonique revenait peu à peu emplir le silence.
— Prenez garde, Selina, murmura-t-il enfin. À force de chercher derrière les rideaux, vous pourriez découvrir que le spectacle était préférable.
— Possible.
Elle fit tourner le liquide ambré au fond de son verre.
— Mais, à vous écouter, je me sens un peu moins seule dans ma propre cage.
Un crépitement sec mordit la fréquence.
Alastor reposa son verre avec un soin excessif.
— Votre cage ?
— Vous avez vos secrets. J’ai les miens.
— Touché.
Son sourire demeura intact, mais son attention s’aiguisa. Il posa une main gantée sur le comptoir, un peu plus près de celle de Lara.
— Une cage ? Voilà une bien triste façon de présenter les choses. Personnellement, j’ai toujours préféré me trouver du côté de celui qui tient la clé.
Lara sourit.
— Ne vous emballez pas. Je ne suis pas intéressée par vos clés.
— Ah ! Formidable ! Nous voilà donc deux personnes qui n’attendent rien l’une de l’autre. Quelle délicieuse rareté, en Enfer !
Cette fois, elle éclata de rire.
Alastor inclina légèrement la tête, comme pour en retenir la sonorité.
Autour d’eux, le bar poursuivait sa nuit. Des verres s’entrechoquaient, un tabouret raclait le sol et, à l’autre bout de la salle, quelqu’un riait trop fort.
Pourtant, leur conversation semblait avoir relégué tout ce vacarme à l’arrière-plan. Entre leurs mains, quelques centimètres de comptoir demeuraient libres.
Un sujet en appelait un autre, une provocation trouvait sa réplique, et chaque tentative de détourner l’échange devenait pour l’autre une occasion de le relancer. Ils abordèrent une quantité remarquable de sujets sans jamais s’attarder sur ceux qui auraient pu les compromettre.
Le barman avait depuis longtemps renoncé à suivre leurs échanges. Il se contentait de jeter de temps à autre un regard inquiet vers le Démon de la Radio.
La bouteille, elle, avait sérieusement perdu de sa superbe. Le rhum n’en couvrait plus que le fond, et la salle s’était progressivement vidée autour d’eux. Quelques habitués s’obstinaient encore à prolonger leur soirée, désormais trop occupés à leurs propres excès pour surveiller le comptoir.
Alastor acheva une remarque particulièrement caustique qui arracha à Lara un nouveau rire. Il porta son verre à ses lèvres, constata qu’il était vide et le reposa avec un petit claquement.
Puis il se redressa, récupérant sa canne-micro avec une aisance de prestidigitateur.
— Mais dites-moi, ma chère, pourquoi gaspiller davantage cette charmante mélancolie dans un établissement aussi médiocre ?
Le personnage de spectacle semblait avoir repris possession de lui tout entier.
Alastor écarta un bras vers la salle avec une moue de profond mépris.
— Mauvais alcool, mauvaise musique, clientèle sans imagination… Nous pouvons certainement trouver mieux.
Lara arqua un sourcil.
— Que proposez-vous ?
— Un changement de décor !
Une brève envolée de jazz accompagna l’annonce.
Il quitta son tabouret, récupéra sa canne et fit quelques pas pour se placer devant Lara. Puis, avec une révérence impeccable, il lui offrit son bras.
— Venez donc. Nous verrons si votre goût pour l’aventure résiste à une compagnie un peu plus… raffinée.
Lara considéra le bras offert, puis leva les yeux vers Alastor.
Une lueur amusée traversa son regard.
Elle se leva lentement, vérifia d’un geste que sa tenue n’avait pas souffert de la soirée et lui rendit une révérence de cour, parfaite jusque dans l’insolence.
Mais elle ne prit pas son bras.
Elle franchit au contraire le peu de distance qui les séparait.
Alastor demeura immobile.
Lara se hissa légèrement vers lui et approcha ses lèvres de son oreille, exposant au passage la ligne nue de sa gorge à quelques centimètres de ses canines.
La fréquence se tut.
— Pas ce soir, mon ami, murmura-t-elle.
Les pupilles d’Alastor se rétrécirent.
Lara poursuivit, toujours aussi près :
— Vous venez de me rappeler que, malgré tout, j'aime encore les ténèbres et ceux qui les habitent. Ce serait dommage de passer ma nuit à me lamenter au fond d'un verre.
Elle recula enfin.
— Mais avant de vous suivre dans vos charmantes escapades, j'ai encore quelques affaires à régler.
Le silence de la radio dura une seconde de trop.
Puis un claquement de parasites éclata, suivi d’un rire bref.
— Oh ! Quelle fin de scène délicieusement frustrante.
Son sourire s’élargit tandis que son regard descendait un instant vers la gorge qu’elle venait de lui exposer.
— Vous avez du cran de vous approcher ainsi d’un prédateur pour ensuite oser lui tourner le dos, Lara.
Elle soutint son regard.
— Je croyais que vous aimiez l’imprévisibilité.
Un éclat passa dans ses yeux.
— Vous prenez décidément très vite goût au jeu.
Il inclina la tête.
— Demain, alors ?
Lara cessa de sourire.
Un mot parfaitement banal.
Demain.
Ce mot n'entrait pourtant pas dans ses projets.
Selina avait fait son temps. Elle devait disparaître, ne laisser derrière elle qu'un visage que l'on finirait par oublier. L'appartement était déjà presque vide, et une seule valise suffisait à contenir ce qu'elle comptait emporter. Tout était prêt.
Jusqu'à cette rencontre, rien ne lui avait donné de raison de modifier ses plans.
Elle aurait dû refuser.
Son regard remonta jusqu'au sourire impossible du Démon de la Radio.
— Demain.
Le mot lui échappa avant qu’elle ait réellement décidé de le prononcer.
Alastor lui adressa une révérence triomphante.
— Splendide !
Le jazz reprit dans un éclat joyeux.
— Alors tâchez de ne pas disparaître avant notre prochain verre, Selina.
Le sourire de Lara ne vacilla pas.
— Faites en sorte que je n’en aie pas envie, Alastor.
Il se redressa de toute sa hauteur, sa canne pivotant avec élégance entre ses doigts. À ses pieds, son ombre se rétracta lentement.
— Allez donc régler vos affaires, ma chère.
La désinvolture de la formule n’échappa pas à Lara. Elle le contempla une seconde, cherchant vainement à déterminer ce qu’il savait réellement.
Puis un sourire fatigué adoucit ses traits.
— Pour ce soir… merci, mon ami.
Les oreilles d’Alastor frémirent à peine.
— Quelle dangereuse habitude vous prenez là.
Elle ne lui demanda pas laquelle.
Lara se détourna et prit le chemin de la sortie. Une main sur la porte, elle lui accorda un dernier regard.
Il inclina la tête avec cette courtoisie excessive qui paraissait chez lui aussi naturelle que le sourire.
Elle sortit.
La porte se referma derrière elle avant de rebondir légèrement sur ses gonds.
Alastor demeura quelques secondes face au battant encore oscillant. Un faible crépitement parcourut sa fréquence.
— Divertissant…
Il ajusta son nœud papillon.
Puis le jazz reprit, et le Démon de la Radio se fondit à son tour dans les ombres du bar.
• • •
Lara rentra avec le pas légèrement incertain de ceux qui ont bu juste assez pour devoir y penser.
Le claquement de ses bottes résonna dans l’appartement presque vide.
Elle ôta ses vêtements, enfila de quoi dormir et s’allongea sur le matelas nu. Ni draps, ni couverture, ni oreiller. Tout ce qui devait partir était déjà parti.
Pendant quelques minutes, elle resta les yeux ouverts dans l’obscurité.
Une odeur persistait encore sur elle.
De l’acier et quelque chose de doux, presque humide — comme une pluie sucrée tombée sur du métal chaud.
Elle fronça légèrement les sourcils.
Alastor.
La pensée lui arracha un souffle amusé qu’elle regretta presque aussitôt.
Puis elle ferma les yeux.
• • •
Au réveil, Lara se demanda pendant quelques secondes si elle n’avait pas rêvé toute la soirée. Le rhum, en revanche, avait laissé suffisamment de traces pour répondre à la question.
Elle resta assise au bord du matelas, les cheveux défaits, le regard posé sur l’unique valise ouverte au milieu de la pièce. Le lendemain n’entrait pas dans ses projets, et c’était précisément le problème : Selina devait disparaître aujourd’hui.
L’appartement était déjà presque vide. Ses affaires tenaient dans une seule valise et elle avait repéré plusieurs possibilités du côté de Carmine Corp, où la dernière Extermination avait suffisamment bouleversé les rues et les territoires pour qu’un nouveau visage passe inaperçu. Une nouvelle adresse, un nouveau nom, et Lara Morningstar recommencerait à ne pas exister.
Elle passa une partie de la matinée sur les plans du quartier, mémorisant les accès, les commerces et les zones à éviter. Une occupation suffisamment concrète pour tenir le reste à distance.
Elle avait presque réussi lorsqu’une voix traversa ses pensées avec le grain chaud d’une vieille émission de radio.
Selina… ou devrais-je dire Lara ?
Ses doigts s’immobilisèrent sur le plan.
Il connaissait les deux noms sans qu’elle lui en ait donné aucun.
Cela aurait dû suffire à faire de leur prochain verre une simple précaution : découvrir ce qu’il savait et comment il l’avait appris.
Mais d’autres fragments de la soirée revenaient avec une insistance plus difficile à justifier. Alastor possédait des âmes. Il savait fabriquer des cages.
Pourtant, pendant quelques secondes, il en avait parlé comme celui qui en portait le fer.
Lara rouvrit son plan.
À midi, elle avait décidé qu’elle n’irait pas. Une heure plus tard, elle vérifia l’heure et calcula machinalement le trajet jusqu’au bar.
Elle retourna à sa valise.
Matériellement, rien n’avait changé. La valise était toujours là. Le quartier près de Carmine Corp existait toujours. Elle pouvait encore fermer la porte derrière elle et ne jamais remettre les pieds dans ce boui-boui.
Pourtant, lorsqu’elle leva de nouveau les yeux vers l’horloge, elle savait déjà qu’elle partirait plus tard que prévu.
Et lorsqu’elle finit par s’asseoir au même comptoir, une bouteille de rhum devant elle, Lara n’aurait pas su dire avec certitude si elle était venue surveiller le Démon de la Radio… ou simplement vérifier s’il reviendrait.
Pour honorer un simple rendez-vous, Selina allait devoir exister un jour de plus.