Hazbin Hotel : Syntonie infernale
Chapitre 4 : Chapitre 4 - Sous le même toit
6063 mots, Catégorie: M
Dernière mise à jour 23/10/2026 08:00
Chapitre 4 - Sous le même toit
La pluie accompagnait Lara depuis assez longtemps pour avoir traversé son manteau et alourdi ses cheveux jusqu’à les coller contre sa nuque. À mesure qu’elle approchait de l’hôtel, le vent s’était levé, rabattant l’eau presque à l’horizontale. Une main prise par sa valise, elle avait essayé de conserver le parapluie ouvert jusqu’à ce qu’une rafale en torde brutalement les baleines.
Elle l’avait aussitôt refermé, de peur de l’abîmer.
Elle poussa enfin la porte de l’Hazbin Hotel au moment où un éclair déchirait le ciel. Le tonnerre éclata derrière elle lorsqu’elle entra dans le hall. Derrière le comptoir, une jeune femme leva les yeux.
Elle se tenait droite comme une lame en la dévisageant.
Ses longs cheveux blancs, légèrement mauves aux pointes, encadraient un visage fermé. Son unique œil visible, rouge, surveillait Lara avec une méfiance presque militaire ; l’autre disparaissait sous un cache-œil sombre barré d’une croix. Sa tenue rouge et noire tranchait avec sa peau gris pâle. Les épaules tendues, le poids du corps légèrement porté vers l’avant, elle semblait prête à intervenir au moindre mouvement suspect.
Son regard passa de Lara à la valise, puis aux traces d’eau qui commençaient déjà à se former sous ses bottes.
— Vous cherchez quelque chose ?
— Bonjour à vous aussi. Oui, je voudrais voir Charlie, s’il vous plaît.
La jeune femme se redressa.
— Elle n’attend personne.
Lara acquiesça tranquillement et posa sa valise contre sa jambe.
— Je peux l’attendre.
Le regard de Vaggie revint sur la valise.
Elle contourna lentement le comptoir.
— L’hôtel n’est pas vraiment un hébergement gratuit.
— Voilà qui serait étonnant, répondit Lara. Je comptais vous proposer mes services.
Vaggie s’arrêta à quelques mètres d’elle.
— Vous cherchez la rédemption ?
— Non merci, dit Lara en conservant son sourire.
Elle balaya du regard le grand hall rouge et or, les meubles trop élégants pour l’endroit et les affiches qui promettaient avec une sincérité presque agressive qu’une seconde chance restait possible même en enfer.
— Je suppose que cela dépendra de ce dont Charlie a besoin.
Vaggie ouvrit la bouche, mais une voix retentit depuis l’étage.
— Vaggie ? Il y a quelqu’un ?
Des pas précipités suivirent presque aussitôt. Charlie apparut en haut de l’escalier, une feuille encore à la main.
À cette voix, Lara tourna aussitôt les yeux vers l’escalier. Une tendresse qu’elle ne chercha pas tout à fait à dissimuler passa sur son visage.
Les longs cheveux blonds de Charlie encadraient un visage clair où chaque émotion passait sans filtre. Ses grands yeux rouges balayèrent le hall avant de s’arrêter sur Lara. Habillée de rouge et de blanc, elle avait quelque chose d’élégant, presque princier, que sa façon de se tenir venait aussitôt désamorcer : une épaule légèrement en avant, la feuille froissée entre ses doigts, déjà prête à descendre les marches trop vite.
Chez elle, rien ne semblait vraiment savoir rester à distance. Ni son regard, ni ses gestes, ni cette énergie lumineuse qui la poussait toujours vers les autres avant même qu’elle ait décidé quoi leur dire.
— J’arrive ! Désolée, on n’a pas vraiment d’horaires fixes, enfin si, on devrait probablement en avoir, c’est juste que…
Elle descendit quelques marches en la fixant.
Sa phrase mourut.
Charlie resta immobile, les sourcils légèrement froncés.
Lara ne l’aida pas.
La teinture rouge, les vêtements trempés et les années écoulées firent leur travail quelques secondes encore.
Puis ses yeux s’agrandirent.
— Putain de merde.
Vaggie tourna la tête vers elle.
— Charlie ?
— Lara ?
Un sourire apparut enfin sur les lèvres de Lara.
— Bonsoir.
Charlie lâcha sa feuille.
— Putain de merde ! Lara ! J’hallucine !
Elle descendit les dernières marches presque en courant et se jeta dans ses bras.
Lara recula sous l’impact, rattrapa sa nièce autour de la taille et éclata de rire lorsque Charlie resserra encore son étreinte.
— Tu es là ! Qu’est-ce que tu fais ici ? Est-ce que papa sait ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ? Depuis quand tu—
Elle s’écarta brusquement.
— Tu es complètement trempée.
— J’ai voulu préserver mon parapluie, ironisa Lara.
— Et tes cheveux sont rouges.
Charlie attrapa une mèche humide entre deux doigts avant de regarder son visage de plus près.
— C’est pour ça que je ne t’ai pas reconnue.
— J’étais à deux doigts d’être vexée.
Charlie lui donna une petite tape sur le bras avant de l’enlacer de nouveau. Derrière elles, Vaggie n’avait pas bougé. Charlie finit par s’en souvenir.
— Vaggie, c’est Lara. Ma tante.
Le regard de Vaggie revint sur Lara.
— Ta tante.
— Oui.
Lara lui adressa un léger signe de tête.
— Enchantée.
— Vaggie.
Ses épaules se détendirent légèrement. Charlie remarqua enfin la valise. Son sourire perdit un peu de sa largeur.
— Attends. Pourquoi tu as une valise ?
Lara posa une main sur la poignée.
— Parce que je suis actuellement sans domicile.
— Quoi ?
— Rien de dramatique.
— Tu n’es pas chez papa ?
— Disons qu’il ne sait pas encore que je suis à Pentagram en ce moment.
Charlie baissa légèrement les yeux.
— Tu voudrais rester ici ?
Lara haussa légèrement un sourcil.
— Je comptais te demander si c’était possible, mais si tu ne peux pas, je peux me trouver un hébergement en ville.
— Tu peux rester ici !
— Charlie—
— Évidemment que tu vas rester ici.
Elle avait déjà saisi la valise. Lara la retint avant qu’elle ne puisse partir avec.
— En échange, je peux donner un coup de main. Je suis vraiment curieuse de ce que tu essaies de faire ici.
Charlie se figea.
Ses yeux s’agrandirent de nouveau.
— Tu veux aider à l’hôtel ?
— Je me suis dit que j’allais essayer de comprendre ton projet. Mais oui, c’est presque pareil.
— C’est exactement pareil ! Oh, c’est trop bien !
Charlie souriait déjà beaucoup trop.
— Tu pourrais assister aux ateliers de rédemption ! Tu vas voir, la séance de discussion de groupe est en train de porter ses fruits. Tu peux aussi venir voir la salle de relaxation. Et tu peux participer à toutes nos activités. Enfin, pas forcément toutes, on est encore en train d’en revoir certaines, mais il y a énormément de choses à faire et je pourrais te montrer les programmes et—
— Charlie.
— Oui ?
— Respire.
Charlie inspira profondément, puis expira avec application.
— D’accord. Mais je suis tellement excitée ! J’ai tellement de choses à te montrer ! Mais oui, je me calme. On aura tout le temps pour que je te montre comment j’essaie d’aider les pécheurs à découvrir qu’ils peuvent encore changer !
Lara sourit malgré elle.
— Il y a seulement une condition, dit Lara en levant un doigt entre elles.
Charlie se calma d’un coup.
— Laquelle ?
Lara désigna brièvement ses cheveux.
— Ici, je voudrais être enregistrée sous le nom de Selina. Et j’aimerais que mon identité reste entre nous.
Charlie la fixa.
— Tu veux que personne sache qui tu es ?
— C’est l’idée.
Le regard de Charlie descendit brièvement vers la valise avant de revenir sur elle.
— Pourquoi ?
— Parce que j’ai traversé l’Enfer, littéralement, et que j’ai envie qu’on me laisse tranquille quelque temps avant de reprendre mes « fonctions ».
Charlie hocha lentement la tête.
— Je comprends.
Elle se tourna vers Vaggie.
— Tu peux enregistrer « Selina », s’il te plaît ?
Vaggie croisa les bras.
— J’avais compris.
Charlie lui adressa un sourire innocent.
Vaggie regarda Lara.
— Selina, donc.
— Merci.
Charlie souleva rapidement la valise avant que Lara puisse protester.
— Viens, je vais te montrer ta chambre.
— Je peux la porter…
— Non, dit-elle aussi fermement qu’elle le put. Tu es trempée et tu viens d’arriver. Laisse-moi au moins faire ça.
Lara leva les mains et la suivit.
Vaggie resta en bas quelques secondes avant de retourner vers le comptoir.
— Merci, Vaggie. Bonne soirée, lança Lara avant de suivre sa nièce dans les couloirs de l’hôtel.
La jeune femme releva son œil valide vers elle.
— Bonne nuit, répondit-elle presque pour elle-même.
Charlie avait commencé à parler avant même d’atteindre l’étage.
— Alors, pour les chambres, on a encore largement de la place. Angel est ici depuis un moment, tu le croiseras sûrement demain. Husk tient le bar, enfin « tient » est peut-être un grand mot, mais il est derrière le comptoir la plupart du temps. Il est un peu bourru au premier abord, mais il a un cœur en or. Ne lui dis pas que je t’ai dit ça. Niffty s’occupe du ménage. Elle est adorable, mais évite peut-être de lui dire que quelque chose est sale si tu tiens à ce qu’il reste entier.
— Je tâcherai de m’en souvenir.
Elles avancèrent dans le couloir. Charlie continuait de parler, passant d’un pensionnaire à l’autre avec une facilité qui faisait disparaître les portes derrière les histoires qu’elle leur associait.
— Et Alastor est là aussi.
Lara tourna la tête un peu trop vite.
— Le Démon de la Radio cherche la rédemption ?
Charlie ralentit.
— Euh… non. Non, pas vraiment.
Lara la regarda.
Charlie grimaça légèrement.
— Il est surtout là pour son propre divertissement.
Lara haussa lentement un sourcil. Charlie détourna les yeux.
— Je sais.
Lara ne répondit pas.
— Je sais à quoi ça ressemble, reprit Charlie. Mais depuis qu’il est là, il a toujours tenu les engagements qu’il avait pris envers moi et envers l’hôtel.
Cette fois, Lara cessa de marcher. Charlie fit encore un pas avant de se retourner. Lara la regarda quelques secondes, puis haussa les épaules et reprit sa marche.
— Tu es grande maintenant. Tu sais ce que tu fais.
Charlie vint se remettre à sa hauteur.
— Merci.
— Je sais que je n’ai pas toujours été très accessible.
Charlie tourna légèrement la tête vers elle.
Lara continua de regarder devant elle.
— Mais si un jour tu as besoin de moi, j’espère que tu sais que tu peux venir me trouver.
Charlie ne répondit pas immédiatement.
Puis elle sourit.
— Je sais.
Elle reprit son récit avant même qu’elles aient atteint le bout du couloir.
Charlie s’arrêta finalement devant une porte et chercha une clé dans sa poche.
— Voilà.
La serrure céda.
Elle entra la première et alluma.
Lara s’immobilisa sur le seuil.
La chambre était bien plus vaste qu’elle ne l’avait imaginé. Un grand tapis rouge et noir recouvrait une partie du parquet sombre, tandis que les murs, habillés de boiseries et de velours cramoisi, donnaient à l’ensemble une chaleur inattendue. Un lit à baldaquin occupait le mur du fond, sous la lumière d’un lustre de cristal.
À gauche, une immense penderie dissimulait l’accès à la salle de bain. De hautes fenêtres cintrées s’ouvraient sur la droite, encadrées d’épais rideaux rouges. Près des vitres, un fauteuil bergère et une petite table formaient un coin de lecture où Lara se serait volontiers installée.
Charlie posa la valise près du lit.
— J’espère que ça te plaît.
Lara laissa courir sa main sur le dossier du fauteuil.
— C’est magnifique.
Charlie lui tendit la clé.
— La salle de bain est derrière la penderie. Normalement, tout fonctionne. Si tu as besoin de serviettes, de vêtements secs ou de quoi que ce soit, tu me le dis. Enfin, tu peux aussi demander à Vaggie, mais je préférerais que tu viennes me voir directement. Tu es ma tante et…
Lara prit la clé.
Charlie se tut.
Pendant quelques secondes, elle resta simplement devant elle.
— Je suis vraiment contente que tu sois là.
Un sourire lui échappa.
— Moi aussi, Charlie.
Sa nièce lui adressa un dernier sourire avant de quitter la pièce et referma la porte derrière elle sans bruit.
Lara resta seule.
Elle posa la clé sur la table de chevet, fit quelques pas dans la chambre, puis se jeta sur le lit.
Sa nièce venait de lui offrir une chambre magnifique. Un toit, une raison de plus de rester loin du palais et, quelque part entre ces murs, un Démon de la Radio qui ignorait encore qu'ils allaient désormais partager la même adresse.
• • •
Le lendemain matin, Lara se réveilla beaucoup trop tôt.
Pendant quelques secondes, elle fixa le baldaquin rouge au-dessus de sa tête sans reconnaître l’endroit. Puis la veille lui revint par morceaux : Alastor, Rosie, l’appartement, la pluie, Charlie, sa valise abandonnée près du lit et cette chambre beaucoup trop belle pour quelqu’un qui, quelques heures plus tôt encore, avait prévu de disparaître de nouveau.
Elle tourna la tête vers les fenêtres.
Le ciel commençait à peine à pâlir derrière les lourds rideaux.
Lara quitta le lit, prit une douche rapide et choisit dans sa valise des vêtements assez quelconques pour ne retenir aucun regard. Devant le miroir de la salle de bain, elle rassembla ses cheveux roux, vérifia soigneusement que rien de blond n’apparaissait aux racines, puis récupéra son manteau.
Le parapluie d’Alastor était posé contre le fauteuil.
Elle hésita avant de le prendre.
Elle le laissa là.
Dans le couloir, l’hôtel dormait encore. Lara referma sa porte sans bruit et s’avança jusqu’à la galerie qui dominait le hall.
Personne.
Elle descendit.
La porte d’entrée se referma derrière elle quelques minutes plus tard.
À six heures, Lara avait déjà disparu dans Pentagram City.
Elle avait pris la direction des quais, où les rues sentaient encore le métal humide, la fumée et les déchets de la nuit. Des ouvriers déchargeaient des cargaisons sous les cris des contremaîtres, tandis que des véhicules trop lourds pour les pavés remontaient lentement vers les entrepôts.
Lara s'arrêta devant l'un de ces bâtiments, dont les portes étaient closes, et s'adossa au mur pour attendre. La ville avait ses habitudes, et elle savait où retrouver les siens.
Un homme immense, les bras chargés, passa devant elle sans ralentir. Il fit quelques pas de plus avant de se retourner.
— Katia.
Elle sourit.
— Ça faisait longtemps, Pétrov.
Il poursuivit son chemin sur quelques mètres avant de tourner dans une ruelle. Lara attendit encore un instant, observa distraitement une barge qui remontait le canal, puis le rejoignit.
Pétrov avait gardé ce visage d’homme d’une soixantaine d’années que la mort n’avait pas adouci. Les rides étaient profondes, les mains épaisses, le manteau trop usé aux manches. Il la dévisagea un long moment avant de secouer la tête.
— Les cheveux rouges, maintenant ?
— J’essaie des choses.
— Ça ne te va pas.
— Depuis quand t’es un expert de la mode ? T’as envisagé de signer avec Velvette ?
Il éclata de rire et l’attira brièvement contre lui. Avant de la relâcher, il lui remit une mèche rouge derrière l’oreille, avec une délicatesse inattendue chez cet homme aux mains si rudes.
— Tu es revenue quand ?
— Assez récemment.
Pétrov recula pour mieux la regarder.
— Qu’est-ce que tu veux ?
Lara glissa les mains dans les poches de son manteau.
— Je suis venue prendre de vos nouvelles.
L’expression de Pétrov changea. Il tira de sa poche une cigarette qui semblait avoir vécu autant que lui, l’alluma et en prit une longue bouffée sans cesser de la fixer.
— C’est nouveau…
Il laissa passer un instant.
— Je n’y crois pas une seconde.
Elle laissa échapper un rire dans un souffle.
— J’ai des inquiétudes. Et j’ai besoin de vos talents.
— Qui ?
— Plutôt « quoi » et « où », le corrigea-t-elle. Cannibal Town semble s’agiter.
Pétrov fronça les sourcils et secoua la tête.
— Très précis. Mais c’est pas notre secteur…
— Allons, Pétrov, tu sais aussi bien que moi que tout ce qui arrive en ville passe par ici. Elias, Dimitri et toi connaissez ces quais mieux que ceux qui les possèdent. Je veux savoir ce qui bouge, et surtout ce qui ne bouge pas comme d’habitude. Des cargaisons qui changent de trajet, des types qui apparaissent là où ils n’ont rien à faire, des entrepôts qui se remplissent trop vite ou se vident au mauvais moment. Bref… Je vais pas t’expliquer ton boulot, finit-elle en haussant un sourcil.
— L’Overlord de la petite ville parfaite te pose problème ?
Lara secoua la tête.
— Ne t’occupe pas de Rosie.
Pétrov attendit.
— Surveillez surtout les allées et venues des marchands d’armes. C’est ce qui m’intéresse le plus pour le moment.
Il la fixa encore un instant, puis acquiesça.
— Je préviens les deux autres.
Lara lui adressa un sourire.
— C’est pour ça que je t’adore.
— Non. Tu m’adores parce que je ne pose pas de questions.
— C’est ta plus grande qualité.
Lara s'apprêtait à quitter la ruelle lorsque Pétrov la rattrapa par le bras et l'attira brusquement contre lui. Il la serra avec une force déraisonnable, l'enveloppant de ses grands bras comme s'il avait voulu s'assurer qu'elle était bien réelle.
— Pétrov ! Tu vas finir par me casser quelque chose !
Il ne desserra pas son étreinte. Lara cessa de protester et, après un instant d'hésitation, passa les bras autour de lui.
— Tu m’as manqué, Katia, murmura-t-il dans ses cheveux.
Elle ferma les yeux.
Elle avait presque oublié combien il était dangereux de laisser quelqu’un vous manquer. La chaleur de ses bras, sa voix contre ses cheveux, cette affection qu’il lui offrait sans rien attendre en retour… Tout cela lui rappelait qu’il existait encore des êtres dont la perte pourrait lui être insupportable.
Ses doigts se crispèrent légèrement dans le dos du vieux démon.
— Toi aussi, souffla-t-elle si bas qu’il aurait presque pu ne pas l’entendre.
Pétrov la garda encore quelques secondes contre lui, puis la relâcha sans faire de commentaire. Il se contenta de lui tapoter l’épaule, retrouvant son air bourru.
Cette fois, lorsqu’elle quitta la ruelle, il ne la retint pas.
• • •
Le quartier avait bien changé depuis sa dernière visite. Des commerces avaient disparu, d'autres avaient pris leur place, et les enseignes ne lui disaient plus grand-chose. Pourtant, Lara retrouva sans hésitation l'immeuble qu'elle cherchait.
Au premier étage, Élodie occupait toujours le même petit bureau.
Au rez-de-chaussée, en revanche, une nouvelle société vendait désormais des assurances contre les dommages causés par les Exterminations, une activité suffisamment ordinaire en Enfer pour que personne ne songe à s'intéresser aux affaires de sa voisine du dessus.
Lara monta l'escalier et frappa deux fois.
— Entrez.
Élodie ne leva pas les yeux de ses comptes.
— Si vous venez pour un redressement, la personne que vous cherchez est morte.
Lara referma la porte derrière elle.
— Ne sommes-nous pas tous morts au moins une fois ?
— Justement. Ça complique énormément l’administration.
Élodie s'immobilisa, son stylo suspendu au-dessus du registre. Cette voix lui disait quelque chose.
Elle releva enfin la tête, ses lunettes glissant légèrement sur son nez. Son regard se posa sur Lara.
Un silence.
— Non.
Lara sourit.
— Bonjour, Élodie.
La comptable retira ses lunettes.
— Non.
— Tu viens déjà de le dire.
— C’est non ! Bianca ! La dernière fois que tu es entrée ici avec cette tête-là, j’ai dû faire disparaître trois sociétés, deux propriétés et un compte bancaire d’un Overlord qui a subitement cessé d’exister ! Une armée d’inspecteurs du palais a débarqué pour me réclamer les documents de cessation d’activité !
— Il a peut-être choisi de refaire sa vie ailleurs.
— Sans ses comptes en banque ?
— Il doit bronzer quelque part sur les berges du Phlégéthon.
Élodie se laissa retomber contre le dossier de son fauteuil et poussa un long soupir.
— Que veux-tu cette fois ?
— Un simple boulot comptable.
Lara prit place devant le bureau.
— Rien de plus.
Élodie soupira, récupéra ses lunettes et ouvrit un carnet.
— Quel boulot ?
— Tu dois rechercher des incohérences.
Le stylo s’arrêta.
— Tu vas devoir faire un effort.
— Commence par cibler des sociétés qui dépensent plus qu’elles ne gagnent. Des transports dont les frais ne correspondent pas aux marchandises transportées. Des assurances absurdes. Des changements de propriétaires trop rapides. Bref, tout ce qui pourrait dissimuler des transactions suspectes derrière une activité parfaitement ordinaire.
Élodie recommença à écrire.
— Secteur ?
— Pentagram. Priorité Cannibal Town et les quais. Je te ferai parvenir de la lecture.
Cette fois, elle leva les yeux.
— Tu veux la tête de Rosie ?
— Non.
— Tu mens très bien, mais là tu n’as même pas essayé.
— Rosie est une variable encore à l'étude. Pour l'instant, concentre-toi sur les dossiers de tes propres clients. Si certains ont des liens commerciaux avec elle, commence par eux.
— Mes clients.
Lara laissa paraître un sourire.
— Exactement.
— Mes brûlures d’estomac vont recommencer.
— Alors diminue le café. Mais je compte sur toi pour faire le job.
— Va-t’en.
Lara se leva.
— Ravie de t’avoir revue.
— Moi aussi. Va-t’en quand même, lui lança-t-elle, déjà replongée dans un dossier qu’elle venait de tirer d’un tiroir.
• • •
En fin de matinée, Lara atteignit le Dernier Soupir.
L'enseigne du bar pendait toujours de travers, retenue par une unique chaîne centenaire. L'autre extrémité reposait en équilibre sur le toit du porche. Lara ne l'avait jamais connue autrement.
Le bar était encore fermé au public. Elle frappa contre la vitre.
Derrière le comptoir apparurent successivement un chiffon, une main, puis le visage fatigué du propriétaire. Victor la dévisagea, s'attarda sur ses cheveux rouges et retourna essuyer son verre.
Elle frappa de nouveau. Il leva un doigt sans se retourner.
Quelques secondes plus tard, la serrure claqua.
— C'est quoi, ce look, encore ? Tu t'es mise au cirque Bozo ?
— Je cherchais justement un endroit où me produire, et j'ai pensé à ton rade.
— Trop drôle, dit-il sans l'ombre d'un sourire. Avec ta tête de clown, tu risquerais de rendre mon établissement célèbre. Je détesterais ça.
Lara entra.
— On ne change pas, n’est-ce pas ?
— Tu as toujours eu la même façon de frapper. Je te repère au son.
— Voilà qui est intéressant.
Victor referma derrière elle. Une jeune femme était occupée à aligner des bouteilles sur une étagère. Elle se retourna et son visage s’éclaira immédiatement.
— Kara !
— Énhcara, reprit Victor qui détestait les surnoms.
Margot abandonna ses bouteilles pour venir l’enlacer.
— Prends exemple sur ton adorable serveuse, elle, elle sait saluer les vieux amis.
Victor grogna quelque chose et retourna derrière son comptoir. Margot attrapa une mèche de ses cheveux rouges.
— Ils sont magnifiques.
— Merci.
— C’est pour une occasion spéciale ce relooking ?
— J'ai tenté de séduire un homme qui aime le rouge.
Victor posa, dans un bruit retentissant, un verre sur son comptoir.
— Mensonge et imposture ! J'y crois pas une seconde. Dis-moi : qu’est-ce que tu veux ?
Lara s’assit.
— Du rhum, bien sûr.
— Tu serais pas en train de te foutre de moi ? On est fermé ma petite dame. Qu’est-ce que tu veux, pour de vrai ?
— Que vous fassiez ce que vous faites de mieux.
— Formidable ! On te voit pas pendant près de vingt ans, et tu reviens juste pour nous débiter des conneries. Bonne journée !
Elle ne bougea pas.
Victor leva les yeux au ciel.
— Évidemment. Quelque chose chauffe et tu veux des infos…
Lara posa les avant-bras sur le comptoir.
— Vous êtes les meilleures oreilles de la ville. Le seul type plus indiscret que toi et tes piliers de bar réunis, c'est Vox.
— Je ne suis pas certain que ce soit un compliment, constata-t-il en continuant d'essuyer son verre.
— En ce moment, il se passe des trucs louches. Deux Overlords s’agitent du côté de Cannibal Town et je ne sais pas encore ce qu’ils préparent. Je compte sur vous pour m’aider à comprendre ce qui se trame.
Margot revint s'appuyer à côté d'elle.
— Les gens regardent davantage derrière eux depuis quelques jours. Et puis, il y a des nouvelles têtes qui commencent à revenir régulièrement.
Victor lui jeta un regard.
— Margot.
— Quoi ?
— Ne te mêle pas de ça.
Lara tourna légèrement la tête vers elle.
— Tu sais d'où ils viennent ?
Margot réfléchit.
— Non, aucune idée. Mais ils sont chelous. Ils discutent tranquillement entre eux et, dès que quelqu’un pousse la porte, plus un mot. Ils passent leur temps à surveiller l’entrée.
Victor cessa d’essuyer son verre.
Lara ne dit rien.
— Tu les as vus toi aussi ? fit Margot.
Victor posa enfin le chiffon.
— Elle remarque trop de choses cette gamine.
— C’est qu’elle a eu le meilleur des professeurs, commenta Lara en croisant le regard de Victor.
Margot sourit.
— Merci.
Lara se retourna vers Margot.
— N’essayez pas de les faire parler.
— Je ne fais jamais parler personne, constata Victor.
Margot éclata de rire.
— Toi, non.
Lara adressa un regard insistant à la jeune fille.
Margot leva les mains.
— Je ne ferai rien.
— Je ne plaisante pas, Margot.
— Je promets de ne rien faire, assura la jeune femme en lui tendant son auriculaire.
Lara y accrocha le sien, scellant ainsi la promesse.
— Je préfère ça.
Le sourire de Margot s’élargit.
Victor posa finalement un verre devant Lara.
— Il est 11 h passé. Tu bois un coup et je te fais un sandwich ?
Elle regarda l’alcool ambré.
— Pas aujourd’hui.
— Alors les choses sont sérieuses.
Lara descendit du tabouret.
— Je dois déjeuner avec un ami à Cannibal Town. Je ne vais pas lui faire l'affront d'arriver le ventre plein.
Margot grimaça et Victor fronça les sourcils avec une moue réprobatrice.
— Déjeuner à Cannibal Town ?
— Tu plaisantes, surenchérit Margot.
Lara se dirigea vers la porte.
— Qui sait ? Après tout, il m'a accusée de mensonge et d'imposture… Je pourrais aussi être cannibale !
Elle éclata franchement de rire en quittant le tripot. Derrière le comptoir, Victor avait repris son chiffon.
— Fais attention ! cria-t-il.
Lara sourit.
— À plus, cœur tendre.
Derrière elle, un verre explosa.
Elle passa le reste de la journée à remettre des fils entre des mains qui savaient déjà quoi en faire.
Ésope l’écouta dans une arrière-salle de Cannibal Town, un café refroidissant entre eux, et se contenta de promettre qu’il la préviendrait si la ville commençait à respirer autrement. Comme à son habitude, il lui proposa de partager son repas. Elle déclina poliment.
Ses Alouettes étaient prévenues. Bientôt, elles recommenceraient à chanter.
• • •
Lara rentra tard à l’hôtel. Dès le hall, elle reconnut la voix radiophonique d’Alastor, qui conversait au premier étage. Elle attendit que Niffty détourne son attention pour gagner discrètement l’escalier de service et rejoindre sa chambre.
Le lendemain, elle repartit avant l’aube et renouvela son petit jeu le soir venu, profitant des couloirs déserts et des distractions offertes par les autres pensionnaires pour éviter Alastor.
Deux soirs sous le même toit, et le Démon de la Radio ignorait toujours qu’elle avait installé sa valise à quelques portes de la sienne. Lara savourait pleinement cette petite victoire.
Pendant ce temps, Pentagram City recommençait à lui répondre.
Les premières nouvelles de ses Alouettes n’avaient encore rien de remarquable : aucun mouvement suspect sur les quais, quelques sociétés à vérifier, des pistes sans lendemain. Élodie lui annonça qu’elle regrettait déjà d’avoir accepté de l’aider. Lara lui répondit par un cœur et refusa l’appel qui suivit immédiatement.
Son réseau reprenait vie sans qu’elle ait besoin de superviser chaque mouvement. Peu à peu, les anciens réflexes se remettaient en place, et les premiers messages circulaient de nouveau à travers la ville.
Le troisième soir, Lara rentra à l’hôtel sans même prendre la peine de vérifier où se trouvait Alastor. Après deux jours à observer les allées et venues des pensionnaires, elle pensait avoir repéré les moments où les couloirs étaient tranquilles.
Prendre cette maison de fous pour un hôtel ordinaire fut son erreur.
— Lar… Selina !
Lara releva la tête.
Sa nièce arrivait vers elle avec cette démarche beaucoup trop enthousiaste que Lara aurait reconnue entre mille.
— Tu rentres tôt !
— Il est presque vingt heures.
— Oui, mais par rapport aux deux derniers jours, c’est tôt.
Lara allait répondre, mais Charlie lui avait déjà pris le bras.
— Viens !
— Tu m’emmènes où ?
— C’est une surprise.
Ce qui, venant de Charlie, ne la rassura absolument pas.
Elles n’avaient parcouru que quelques mètres lorsque Lara aperçut une silhouette rouge près du bar. Alastor se tenait légèrement de profil, occupé à converser avec Husk.
Elle s’arrêta net, obligeant Charlie à s’immobiliser à son tour.
Derrière son comptoir, Husk tenait un verre à la main, avec l’expression fermée de quelqu’un qui attendait simplement que la conversation se termine. Alastor parlait d’une voix affable, mais son sourire semblait tirer un peu trop fort sur ses joues. Ses doigts tapotaient lentement le pommeau de sa canne.
— Charlie ! tenta Lara dans un dernier effort pour se dérober.
— Hmm ?
— J’ai oublié un truc dans ma…
Trop tard. Husk venait de les apercevoir. Son regard passa de Charlie à Lara, puis revint vers Alastor.
— Tiens. La patronne.
— Je ne suis pas votre patronne, protesta Charlie.
Alastor se retourna. Son regard passa d’abord sur Charlie, puis s’arrêta sur Lara. Son sourire changea imperceptiblement, et Lara lui rendit la pareille.
Charlie, parfaitement inconsciente de l’échange silencieux qui venait de se produire, désigna sa tante avec enthousiasme.
— C’est elle, la nouvelle arrivante dont je t’ai parlé !
Alastor inclina légèrement la tête.
— Vraiment ?
Le mot s’étira dans un léger grésillement radiophonique.
Puis il éclata d’un rire sonore.
Lara savoura sa réaction. Le jeu était délicieux, tant qu’il restait entre eux. À Pentagram City, il suffisait parfois d’un sourire échangé avec un Overlord pour que d’autres y voient déjà une alliance.
Elle prit les devants et lui tendit la main.
— Selina, enchantée.
Alastor lui fit face. Son regard rubis descendit vers la main tendue, s’y attarda quelques secondes, puis remonta lentement jusqu’à ses yeux.
— Alastor.
Sa main demeura sur le pommeau de sa canne. Trois soirs plus tôt, il lui avait offert son bras ; cette fois, il tenait ses distances, comme promis.
— Tout le plaisir est pour moi, ajouta-t-il.
Un discret grésillement ponctua la formule.
— Voilà ! Maintenant, vous vous connaissez ! se réjouit Charlie. Oh, et je lui ai donné la chambre au bout du couloir, au premier étage. Celle avec les grandes fenêtres qui donnent sur la ville !
Lara tourna lentement la tête vers sa nièce.
Alastor, lui, ne bougea pas. Son attention glissa un instant vers l’escalier avant de revenir sur elle.
— Quel excellent choix, Charlie !
Il avait retrouvé toute la chaleur de son émission.
— Et dites-moi, notre hospitalité vous donne-t-elle satisfaction ?
Lara se mordit l’intérieur de la joue.
— Au-delà de mes espérances. Personne n’est venu me déranger.
Un rire bref échappa au Démon de la Radio. Il avait compris la pointe, et quelque chose dans la manière dont il l'observait avait changé.
— Formidable ! Nous tâcherons donc de rester à la hauteur.
Charlie leur adressa un sourire radieux.
— Je te l’avais dit ! L’hôtel est beaucoup plus accueillant une fois qu’on commence à connaître tout le monde !
Husk leva les yeux au ciel et avala une gorgée de son verre.
Lara consulta l’heure sur son téléphone.
— Je vais monter.
— Déjà ? demanda Charlie.
— J’ai eu une longue journée.
— Oh ! Tu veux manger quelque chose ? Je peux demander à Niffty ou…
— Ne t’inquiète pas, je vais me débrouiller.
Elle adressa un dernier regard à Alastor.
— J’ai déjà eu le temps de prendre mes marques.
— Je n’en doute plus, répondit-il.
Lara lui souhaita une bonne soirée et se dirigea vers l’escalier.
— À demain, ma chère !
La voix d’Alastor l’accompagna jusqu’au premier étage.
Le lendemain matin, Lara descendit beaucoup plus tard que les jours précédents. Alastor se tenait à la balustrade, sa canne à la main, et l’observait déjà.
Cette fois, elle ne chercha ni pilier ni détour. Elle poursuivit simplement sa descente et, en passant sous la galerie, releva le menton pour lui adresser un salut d’une politesse irréprochable. Son sourire l’était beaucoup moins.
Alastor lui rendit le geste avec une application presque cérémonieuse.
Elle franchit les portes de l’hôtel et disparut dans Pentagram City.
Les jours suivants, la ville l’absorba presque entièrement. Le premier cercle de ses Alouettes était réveillé ; restait à retrouver les relais qui gravitaient autrefois autour de lui.
Lara parcourut des quartiers qu’elle n’avait pas fréquentés depuis des années, poussa des portes dont elle connaissait encore les codes et renoua avec des visages que le temps n’avait pas toujours épargnés. Certains accueillirent son retour avec une joie manifeste, d’autres avec une méfiance que ses années d’absence rendaient parfaitement légitime.
Tous ne répondirent pas.
Quelques-uns avaient quitté Pentagram City sans laisser d’adresse. D’autres avaient disparu dans les guerres d’Overlords, les règlements de comptes ou les purges successives. Lara n’effaçait leurs noms de ses contacts que lorsqu’elle avait la certitude qu’ils étaient morts.
Elle savait qu’on ne traversait pas plusieurs vies sans laisser des compagnons derrière soi, et qu’aucun pouvoir, pas même le sien, ne permettait de les garder tous.
Cette certitude ne rendait jamais le geste plus facile.
Peu à peu, les contacts retrouvés en réveillèrent d’autres. Les relais se reformèrent, les informations recommencèrent à circuler et Lara retrouva, dispersés dans les rues de Pentagram City, ces regards et ces oreilles auxquels elle avait autrefois appris à ne rien laisser échapper.
Au bout de quelques jours, elle n’avançait déjà plus seule.
Le Démon de la Radio, malgré tout le plaisir qu’elle prenait à jouer avec lui, avait réveillé une terreur viscérale qu’elle n’avait pas ressentie depuis longtemps. La menace encore indistincte d’une possible révolte contre Lucifer grondait en arrière-plan.
Restait à découvrir ce que ses Alouettes avaient à lui rapporter.
🎶 Pour prolonger l’ambiance de ce chapitre :
Stellar — Bad News (ft. Black Gryph0n & Baasik)
Une petite suggestion musicale pour celles et ceux qui souhaitent rester encore quelques minutes dans cette atmosphère.
Et si vous avez envie de découvrir les illustrations qui accompagnent les chapitres, passez me voir sur le forum. =)