Chronique d'un après-midi inutile

Chapitre 1 : Chronique d'un après-midi inutile (One-Shot)

Chapitre final

2471 mots, Catégorie: G

Dernière mise à jour 05/03/2026 21:51

Cinq mille ans à éviter que sa tête ne roule au sol pour finir ici. Seacouver. En novembre. Un pur bonheur. Si quelqu'un avait dit à Methos que son futur impliquerait de respirer de la sueur froide dans un dojo moisi de l'état de Washington, il aurait probablement tendu son cou au premier immortel venu pour en finir plus vite.

Il avait passé les six derniers mois à parcourir l'Europe, à boire du vin plus vieux que la Constitution américaine et à ne penser à rien d'autre qu'aux plaisirs immédiats, ceux qui se dégustent dans un verre en cristal ou entre des draps de soie. Mais apparemment, MacLeod lui manquait. Allez savoir pourquoi. On finit par s'attacher à ces jeunes idéalistes quand on a traversé trop de siècles à regarder le monde s'effondrer en solitaire.

Il pousse la porte du dojo, s'attendant à l'habituel coup de jus derrière les cervicales, ce petit bourdonnement sympathique qui annonce qu'un autre immortel est dans les parages. Rien. Le vide sidéral. Pas de MacLeod. Juste ce bruit. Poc. Poc. Un rythme agaçant, un martèlement sourd qui semble vouloir enfoncer chaque seconde de silence dans le plancher.

Il détaille le lieu. C’est... rustique. Pour ne pas dire spartiate. Un immense plateau de bois sombre qui craque sous chaque pas, des fenêtres qui laissent entrer une lumière grise de fin du monde et ces luminaires rouges industriels suspendus au plafond qui donnent l'impression d'être dans un sous-marin soviétique.

Et au milieu, le responsable du bruit.

Ce n'est pas Duncan. C'est un type. Un mortel, visiblement très fâché contre un sac de frappe vert cylindrique qui pend d'une structure métallique. Il cogne. Il transpire. Il prend ça avec un sérieux qui donne à Methos l'envie de faire une sieste de trois siècles. C’est donc ça la nouvelle vie du fier Highlander ? Il a troqué les samouraïs du Japon et les maîtres d'escrime centenaires pour un instructeur de boxe en sueur ? C’est ce qu’on appelle une métamorphose. Le noble clan MacLeod version banlieue de Seacouver. On dirait presque une parodie de guerrier des temps modernes, le genre qui croit que le salut se trouve dans un uppercut bien senti.

Le type s'arrête enfin lorsqu'il remarque la silhouette près de l'entrée. Il le fixe avec ce regard de vigile qui pèse les intentions au kilo.

— Je cherche Duncan MacLeod, dit Methos en essayant de ne pas avoir l'air trop déçu par l'absence de son encombrant ami en kilt.

Le type s'essuie le front avec son bras. Il est carré, solide, le genre de gars qui croit probablement que la discipline et un bon crochet du gauche peuvent résoudre tous les problèmes de l'univers.

— Il est sorti faire une course. Il devrait pas tarder. Vous voulez l'attendre ?

Methos soupire. Il a traversé la moitié du globe pour le voir, il ne va pas repartir parce qu'il est allé acheter du pain ou des épées neuves. Il repère un banc de musculation sur la gauche, près d'un autre sac de frappe. Il s'assoit. Le métal est froid et ça n'a absolument rien d'ergonomique.

Charlie - parce que c'est forcément Charlie, Duncan lui en a assez parlé pour qu'il puisse lui coller une étiquette sur le front - retourne à son sac. Poc. Poc.

Methos l'observe depuis son banc inconfortable. C'est fascinant, au fond, cette énergie qu'ils déploient, ces éphémères. Il s'acharne sur ce cuir comme s'il pouvait boxer la Faucheuse au visage quand elle viendra frapper à sa porte. Spoiler : elle gagne toujours. Il est là, dans son dojo rempli de matériel lourd et de cadres métalliques, à polir sa force physique comme si c'était une armure impénétrable. Duncan a vraiment le don pour s'entourer de gens qui lui rappellent sa propre noblesse tragique. Pour Methos, cela lui rappelle juste qu'il a passé cinq millénaires à courir pour éviter de devenir un sac de frappe et que, techniquement, il est toujours assis dans une salle qui sent le caoutchouc brûlé par un après-midi pluvieux.

C’est le sommet de sa carrière de Sage de l'Humanité. Assis sur un banc, à regarder un humain frapper sur un truc vert. Passionnant.



*


Charlie DeSalvo en a vu passer des spécimens étranges dans ce dojo depuis qu’il s’est associé avec MacLeod, mais celui-là bat des records. Si quelqu’un lui avait dit qu’il passerait son après-midi à se faire observer par un type qui ressemble à un assistant de bibliothèque en rupture de stock de Prozac, il aurait probablement suggéré à cette personne de consulter. Charlie sait reconnaître un combattant. Il a passé sa vie à les entraîner, à les affronter et à le devenir. Et ce gars assis sur le banc de musculation ? Il n’en est pas un.

Il n’a pas la posture droite et un peu rigide de Duncan. Il n’a pas cette aura de danger tranquille qui émane de son associé. Il a juste l’air… vieux avant l’âge et passablement ennuyé. Charlie l’observe du coin de l’œil entre deux séries de crochets. Le nouveau venu est affalé sur la fonte froide comme s’il attendait un bus qui ne passera jamais, ses yeux errant sur les luminaires au plafond avec une indifférence presque insultante.

Charlie frappe le sac vert, un impact sec qui fait vibrer toute la structure métallique. Il s’attend à une réaction, un sursaut, n’importe quoi. Au lieu de ça, il entend un petit rire étouffé. Un son sec, dépourvu de méchanceté mais chargé d’une ironie qui lui échauffe les oreilles plus vite qu’un round de cardio intensif.

C’est ça. L’ami de Duncan est en train de se moquer de lui.

Charlie s’arrête, les mains encore gantées, la respiration à peine haute. Il pivote vers le banc.

— Quelque chose vous fait rire ? demande-t-il, sa voix résonnant contre le parquet sombre du dojo.

L’autre lève un sourcil, une lueur de malice dans ses yeux qui semble soudainement beaucoup trop vive pour un simple assistant de bibliothèque.

— C’est juste… toute cette énergie, répond Methos en agitant vaguement une main. Vous frappez ce sac comme s’il vous devait trois mois de loyer. C’est épuisant à regarder. La force brute, c’est tellement… bruyant.

Charlie sent une veine battre sur sa tempe. C’est le genre de remarque qui le fait sortir de ses gonds. Le type parle de force brute alors qu’il semble incapable de soulever un pack d’eau sans se faire une hernie.

— Puisque vous semblez avoir un avis sur la question, pourquoi ne pas venir me montrer votre approche ? propose Charlie en retirant ses gants. Juste une petite mise en pratique. Sans violence, évidemment.

Methos secoue la tête, un sourire en coin.

— Oh non, très peu pour moi. Je suis un pacifiste convaincu. La non-violence est ma seule religion, surtout quand il s’agit de recevoir des coups.

Charlie esquisse un sourire provocateur. Il connaît ce genre de dérobade.

— C’est dommage. Vous avez pourtant l'air d'avoir réponse à tout. J'imaginais qu'un type qui se permet de critiquer le boulot des autres avait au moins appris deux ou trois bricoles pour ne pas finir dans le fossé à la première bousculade. À moins que vous ne comptiez uniquement sur votre tchatche pour que les agresseurs vous fichent la paix ?

Il voit Methos hésiter. Le coup de l’ego fonctionne toujours, même sur les pacifistes rats de bibliothèque.

— D’accord, finit par dire Methos en se levant avec une lenteur calculée. Mais pas de boxe. Je déteste qu’on touche à mon visage, c’est mon seul capital. Disons… un peu de saisie ? Pour la science.

Charlie hoche la tête. Il l’emmène vers le centre de la pièce, là où la lumière grise des fenêtres souligne les lattes de bois. Il ne veut pas lui faire de mal, il veut juste lui montrer que la théorie ne remplace pas les années de pratique. Il s’avance, tendant les bras pour une saisie classique, une entrée simple en lutte pour le déséquilibrer.

Mais au moment où ses doigts devraient se refermer sur le chandail de Methos, le type n’est plus là. Il n’a pas reculé, il a juste… pivoté. Une rotation infime, fluide comme de l’eau sur du verre. Charlie fronce les sourcils et accélère. Il essaie d’attraper un bras, une épaule, mais il a l’impression de chasser une anguille dans un seau de savon. Methos bouge avec une économie de mouvement déconcertante, comme s'il anticipait chaque geste de son adversaire.

Agacé par ce manège, Charlie décide d’en finir. Il plonge pour un double leg, une technique de base pour amener l’adversaire au sol. Il y met de la vitesse, de la conviction.

Et l’univers bascule.

Avant même qu'il ne puisse comprendre ce qui lui arrive, il sent une pression précise derrière son genou et une main qui guide son épaule vers le bas avec la force d’un levier hydraulique. C’est un mouvement qu’il n’a jamais vu, une forme de Pankration ancestrale, un crochetage de jambe combiné à un balancier du corps qui semble dater de l’époque où l’on se battait en sandales.

Le dos de Charlie percute le parquet dans un bruit sourd qui fait trembler les cadres métalliques à l’autre bout de la salle. Il reste là, les poumons un peu vidés, à fixer les luminaires rouges.

Au-dessus de lui, Methos affiche une mine dévastée. Il tend une main, l’air sincèrement confus.

— Oh, désolé ! J’ai dû glisser. C’est ce parquet, il est traître, non ? Je vous jure que je n’ai rien fait, c’est votre propre poids qui vous a emporté. Vous allez bien ?

Charlie le regarde, le souffle court. Il vient de se faire étaler en deux secondes par un homme qui s’excuse maintenant d’avoir glissé. Il n’y croit pas une seconde.


*


De retour de ses courses pour le dojo, les bras chargés et l'esprit déjà tourné vers la prochaine leçon, Duncan MacLeod ne s'attendait à rien de spécial. Si quelqu’un lui avait dit qu’une banale sortie pour acheter du café se terminerait par une montée d’adrénaline digne d’une exécution sur la place publique, il aurait probablement pris un abonnement à l'année chez un herboriste pour se calmer les nerfs. Il connaît la sensation. Ce picotement familier à la base du crâne, ce bourdonnement électrique qui lui indique qu’il n'est plus seul. Qu’un autre Immortel est proche.

Il est encore dans la rue lorsqu'il sent la décharge. Duncan s'immobilise un instant, ajuste ses sacs, puis s'approche de la porte du dojo, les sens en alerte. Sa main glisse déjà sous son manteau pour chercher la poignée familière de son katana. Il s’attend à tout : un vieil ennemi avec une rancune de trois siècles, un nouveau venu trop ambitieux, ou pire, un de ces Immortels imprévisibles en quête d'un duel malvenu. Il pousse la porte, prêt à ce que l'acier chante.

Et là, le silence. Ou presque. Il y a juste le craquement du vieux parquet et le bruit d'un homme qui essaie de retrouver l'usage de ses poumons.

Duncan s'arrête net. La tension accumulée dans ses épaules retombe d'un coup, le laissant avec une désagréable sensation de ridicule. Ce n'est pas une confrontation fatale. Ce n'est pas un énième maniaque en quête de Quickening facile. C'est Methos.

L'homme le plus vieux du monde est debout au milieu de la pièce, l’air passablement froissé, occupé à épousseter ses manches comme s’il venait de traverser une tempête de poussière dans une bibliothèque oubliée. Et au sol, il y a Charlie. Charlie, son ami, celui qu’il essaie de protéger des réalités brutales de son propre monde, est étalé de tout son long sur le sol, le visage rubicond et le regard vide.

C’est ça. MacLeod vient de frôler l’arrêt cardiaque pour une scène qui ressemble à une mauvaise chute dans un film muet.

Duncan jette un regard à Methos. Il le connaît assez pour savoir que l'homme déteste l'effort physique presque autant que l'idée de passer pour un type serviable et sincère. Voir Methos s'abaisser à faire une démonstration est une anomalie statistique. C’est à la fois inquiétant et étrangement comique. Il imagine très bien le genre de provocation que son associé a dû utiliser pour en arriver là.

Charlie finit par se redresser sur les coudes, le souffle court, fixant l’étranger avec une hostilité qui frise l’obsession.

— Duncan, grogne-t-il entre deux inspirations laborieuses. C’est qui ce type ?

Ce dernier garde son visage de marbre. Le visage du Highlander. Celui qui a vu des empires s'effondrer et des reines pleurer. Il ne peut pas dire la vérité. Il ne peut pas expliquer à Charlie qu'il vient de se faire balayer par un homme qui a probablement vu l'invention de la roue et qui trouve l'escrime moderne beaucoup trop agitée pour être honnête.

— C’est un ami, Charlie, répond Duncan avec un sérieux si profond qu’il en devient presque suspect. Un chercheur universitaire. Il est ici pour m'aider sur des recherches... un travail d'archives historiques assez complexe. Je ne savais pas qu’il passerait si tôt.

Charlie cligne des yeux, la bouche entrouverte. Un chercheur ? Un type avec un air d'étudiant éternel vient de l'envoyer au tapis avec une prise qu'il n'a même pas vu venir, et c'est tout ce que Duncan trouve à dire ? La frustration sur le visage de Charlie est un poème.

Methos, lui, ne dit rien. Il finit de lisser son pull, lance un regard innocent vers les sacs de frappe, et au moment où Charlie détourne la tête pour grommeler une injure, il adresse à Duncan un clin d’œil rapide. Un petit geste plein de morgue millénaire qui dit clairement : Tu m'en dois une, et ton petit protégé devrait apprendre à moins s'agiter.

MacLeod soupire intérieurement. La prochaine fois, il enverra Methos faire les courses ; ça lui fera faire du cardio et ça épargnera le dos de son associé.

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